‹ Beaumarchais et son temps (volume 2)Chapitre 10 sur 18 · CHOEUR · texte numérisé non relu

CHOEUR

Vive à jamais, vive Tarare, Qui nous rend notre liberté !

Il y avait d'autres modifications qui excitèrent des réclamations assez "vives parmi les journaux du parti conventionnel. Par exemple, au moment oii le peuple se soulève contre le tyran d'Ormuz , un citoyen chantait :

Sur le tyran portons notre vengeance, Du long abus de la puissance Tout le peuple à la fin est las.

Or Paris était à ce moment très-dégoûté d'un pouvoir déjà vieilli, qui, après beaucoup de lâchetés et de crimes, de tyrannies subies ou imposées, ne se résignait qu'avec peine à céder la place à un pouvoir nouveau. « Les applaudissements, écrit M™« de Beaumarchais, ont été prodigués aux changements de la fin; mais ce n'est pas tout à fait dans ce sens que nous les vouhons, car tout ce qui est dit au tyran d'Ormuz a été appliqué net à la Convention. On a joué trois fois la pièce , et il y a eu une affluence prodigieuse. »

L'archéologue Millin , qui rédigeait alors le Journal encyclopédique , fit dans ce journal une sortie contre les applaudissements anti-conventionneb qui avaient accueilli quelques-uns des vers que Framery avait ajoutés à Tarare. S'en exphquant avec ce dernier, il lui écrit :

« Je ne demande pas que les théâtres deviennent des cours de démagogie, mais je ne verrai jamais sans éprouver une juste indignation qu'on s'élève si légèrement et si facilement dans les spectacles contre la constitution qui nous coûte tant de sacrifices, et pour laquelle des milliers de nos concitoyens vont verser tout leur sang. Vous ne pouvez pas me faire un

crime de penser que le retranchement de quelques vers peu saillants ne soit très-peu important, et qu'il le soit beaucoup de ne pas exposer des principes coupables qui excitent des applaudissements plus coupables encore*. »

Cette troisième reprise de Tarare en septembre 1795 fut suivie d'une quatrième, qui eut lieu en novembre 1802, sous le consulat, après la mort de Beaumarchais : Tarare dut subir encore des modifications dont je n'ai pas retrouvé la trace. Enfin sous la restauration, en 1819, cet opéra reparut une cinquième fois sur l'horizon, mais considérablement muUlé, fondu de cinq actes en trois et rhabillé de nouveau au goût du jour par je ne sais qui. Après avoir été monarchique purement et simplement, puis monarchique constitutionnel, puis républicain, l'opéra de Tarare redevenait beaucoup plus monarchique qu'à sa naissance. Au lieu de se tuer et de céder la place à Tarare, le féroce Atar, défendu par lui contre la colère du peuple, consentait à pardonner à ce héros tout le mal qu'il lui avait fait et tout le bien qu'il en a\ait reçu; il lui conférait le commandement de l'armée et lui restituait sa femme. Tarare se prosternait à ses pieds, lui jurait fidéhté; le peuple faisait de même, et tout s'arrangeait le plus pacifiquement du monde.

u Tout ce qu'il y a de remarquable dans Tarare (dit à ce

1 Ceci se passait en septembre 1795, au moment de la promulgation de la constitution de l'an m, avec les décrets qui imposaient au peuple la réélection forcée des deux tiers des membres de la Convention. On sait que ce sont ces décrets qui, un mois après, produisirent la journée du l'a vendémiaire.

sujet un rédacteur de la Minerve, fort offusqué de ce dernier rhabillage) a été retranché; certains mots surtout paraissent avoir singiihèrcmenl choqué le poète de service, qui d'ailleurs n'a pas fait grâce à un seul trait philosophique. L'ouvrage de Beaumarchais ne saurait sans doute supporter l'examen sévère du bon goût: des scènes pleines d'intérêt, des situations extrêmement dramatiques, un dialogue parfois jjjeiu de hardiesse et de chaleur, ne font pas excuser de nombreuses inconvenances, d'étranges incorrections et trop souvent la baibarie du style; mais, par une mutilation sans mesure, sans goût, sans but, fallait-il faire, d'un ouvrage qui avait du moins le mérite d'être amusant, le plus ennuyeux drame <]ui ait paru depuis Panurye ' ? »

C'est en 1819 que s'arrête, je crois, définitivement, la série des reprises et des metamorphoses.de l'opéra de Beaumarchais. On voit que cet ouvrage, malgré tous ses défauts, possédait cependant plus de vitalité qu'on ne le pense généralement. Pour fournir une carrière de trente-deux ans, avec une musique médiocre et une poésie des plus faibles, il a bien fallu que Tarare offrît une certaine puissance d'intérêt dramatique, une certaine originalité de construction reconnue par tous ceux qui ont vu représenter cet opéra, mais dont il est assez difficile de se faire une idée juste par une simple lecture. Quoi qu'il en soit, il n'est guère probable que Tarare ressuscite jamais une sixième fois. Sa dernière transformation l'a achevé, et, puisqu'il paraît décidément mort, nous laisserons en paix sa cendre pour suivre l'auteur au milieu des orages nouveaux que la révolution lui prépare.

1 Minerve française, t. v, 3 février 1819.

BEAUMARCHAIS APRES LA PRISE DE LA BASTILLE. — SA BELLE MAISON DU BOULEVARD. — SA VIE SOUS LA COMSTITUANTE ET SOUS LA LÉGISLATIVE. — SON DRAME DE LA MERE COUPABLE.

La journée du 14 juillet 1789 trouva Beaumarchais occupé à faire construire^, juste en face et tout près de la Bastille, comme pour narguer ce château-fort, une superbe et charmante habitation. Il avait acheté de la ville, en 1787, toute la portion de terrain formant aujourd'hui la ligne gauche du boulevard qui porte son nom en arrivant parle boulevard Saint-Martin, en prenant cette ligne en face de la rue du Pas-de-la-Mule et en la suivant jusqu'à la place de la Bastille. C'était un vaste rectangle allongé, d'environ un hectare de superficie, dans lequel il se proposait, comme dit ^yalter Scott, cet autre écrivain bâtisseur \ « d'exercer sur notre

* Beaumarchais et Walter Scott ne se seraient point entendus avec le bel esprit Voiture, qui dit dans une de ses lettres : ;< Nous

mère la terre sa puissance créatrice, » et de faire une maison qui ne ressemblât pas plus aux autres maisons que le Mariage de Figaro ne ressemblait aux autres comédies. Il y parvint, mais en dépensant beaucoup d'argent. L'architecte Lemoyne lui avait fourni d'abord un devis qui faisait monter les frais à trois cent mille francs. Ce devis primitif se transforma peu à peu en une dépense de un million six cent soixante-trois mille francs Fiez-vous donc aux architectes, surtout quand ils ont affaire à un homme d'imagination comme Beaumarchais, qui tient, dit-il quelque part, à faire une maison qu'on cite, et qui ne regarde pas de trop près aux conséquences coûteuses de chaque embellissement ! Or, quand cette maison célèbre, de laquelle on peut dire materiam superabat opus, fut expropriée en 1818 pour cause d'utihté publique, la municipalité, qui tient! peu compte de la valeur artistique des immeubles, payaÉii celui-ci aux héritiers de l'auteur du Mariage de Figaro^^' cinq cent mille francs. Lri encore il faut bien reconnaître que ce Beaumarchais, si souvent décrié pour sesK

autres beaux esprits, nous ne sommes pas grands édificateurs.l et nous nous fondons sur ces vers d'Horace :

^dificare casas, plaustello adjungere muros Si quem delectet barbatum insania verset.

«M. de Gombaut et moi, avons résolu de ne point bâtir qui quand le temps reviendra que les pierres se mettent d'ellesj mêmes les unes sur les autres au son de la lyre. Je ne sais c'est qu'Apollon se soit dégoûté de ce métier-là, depuis qu'l fut mal payé des murailles de Troie, mais il me semble que s€ favoris ne s'y adonnent point, et que leur génie les porte à d'ad très choses qu'à faire de grands bâtiments.»

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fructueuses spéculations, était plus artiste que spéculateur.

M'"'' de Beaumarchais nous a conservé, dans une lettre à une de ses amies, une conversation qui semble presque sténographiée, entre le vainqueur d'Austerlitz et la fille de l'auteur du Mariage de Figaro précisément au sujet de cette maison, qu'il était déjà question d'abattre sous l'empire pour le prolongement du boulevard, et qui ne fut abattue que sous la restauration. Ce dialogue eut lieu en 1809, dans une fête donnée par la ville de Paris à l'empereur :

« Ce n'était pas, écrit M'^^ de Beaumarchais, un simple mouvement de curiosité qui portait ma fille à être de la fètcj son but était de parler à l'empereur et de profiter de la circonstance, si Sa Majesté s'adressait à elle, pour lui présenter une pétition relativement à notre maison, menacée depuis trois ans d'être abattue, marquée pour l'être depuis l'année dernière, et dont le sort reste cependant toujours incertain. Ma fille a réussi; l'empereur lui a adressé la parole. Voici une partie du dialogue: « Comment vous nommez-vous? — Je suis la fille de Beaumarchais. — Étes-vous mariée? — A M. Delarue, un des administrateurs des droits-réunis et beauh'ère du général Mathieu Dumas. — Avez-vous des enfants? — Deux garçons et une fille. — Votre père vous a-t-il laissé sa grande fortune? — Non, Sire: la révolution nous a ruinés à peu de chose près. — Habitez-vous sa belle maison? » C'était justement le texte de sa réclamation qu'elle a saisi avec adresse et esprit en disant que c'était là l'objet qu'elle avait dessein de mettre sous les yeux de Sa Majesté; qu'elle et toute sa famille étaient lésées outre mesure par l'état de choses résultant du projet que le gouvernement paraissait avoir adopté; que depuis trois ans qu'il était question de démolir notre maison, nous avions perdu une grande partie des locataires.

que nous avions dû suspendre toutes les re'parations, ce qui causait un grand dommage à la maison et de grands dégoûts à la famille, etc. A quoi Tempereur a répondu : « Eh bien ! on l'évaluera, votre maison, et on vous la payera; mais elle a coûté une somme immense, et on ne paye pas les folies, etc.» Pendant tout le temps que ma fille parlait, comme c'était à voix basse, Tempereur se penchait et avait sa tête près de l'épaule d'ivoire de la dame, qui a terminé par donner sa pétition, dont elle s'était pourvue à tout risque. Ce qui nous fait grand plaisir, c'est que nous savons maintenant à quoi nous en tenir et que mes enfants agiront en conséquence.»

Si au point de vue de la spéculation, Beaumarchais faisait, comme dit Napoléon, une folie, il réussit du moins à construire une maison qu'on allait visiter comme une cm'iosité. En arrivant par le boulevard, on rencontrait à gauche, a la hauteur de la rue du Pas-dela-Mule, un mur surmonté d'une terrasse plantée d'arbres dans le genre de la terrasse du bord de l'eau au jardin des Tuileries. A l'extrémité de cette terrasse apparaissait au milieu des arbres un temple de forme ronde recouvert d'un dôme, sur le dôme un petit globe terrestre portant cette inscription : orbi, et traversé en forme de girouette par une grande plume dorée qui le faisait tourner à tous vents. Sur le fronton de ce temple, on lisait ces mots : à Voltaire, et au-dessous ce vers de la Henriade :

Il Ole aux nations le bandeau de l'erreur.

En longeant la terrasse, on arrivait devant la grille d'entrée qui donnait sur le boulevard, et qui s'ouvrait! sur une immense cour sphérique au centre de laquelle^

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était un rocher couvert de plantes grimpantes et surmonté de la statue du Gladiateur. D'un côté de cette cour était la maison offrant une façade en hémicycle, avec des arcades et des colonnes qui, à en juger par un dessin sur lequel je crayonne cette description , devaient former un ensemble imposant et original : de l'autre côté de la cour était l'entrée du jardin, fermée par une grille élégante. L'intérieur de la maison était arrangé dans le même style original et somptueux ; on y remarquait des cuisines souterraines, des caves immenses;, d'élégants escaliers en spirales avec des rampes en acajou et des barreaux en cuivre, de grands appartements décorés avec autant de goût que de magnificence, une salle de billard avec des tribunes disposées pour les spectateurs, un vaste salon complètement rond, éclairé par une seule et immense fenêtre et par une coupole à trente pieds d'élévation avec un parquet en mosaïque composé des bois les plus précieux, de beaux tableaux de Robert et de Vernet remplaçant les tapisseries et encadrés dans les panneaux, des cheminées en marbre de Carare soutenues par des cariatides que Beaumarchais a\ait fait venir à grands frais d'Italie, des portes en acajou dont le centre était en glaces. Dans le cabinet de l'auteur du Mariage de Figaro se trouvait un secrétaire qui à lui seul n'avait pas coûté moins de trente mille francs; il était tout entier en marqueterie figurant de délicieux paysages.

Le jardin avec ses terrasses, qui avaient permis de grands mouvements de terrains, était dessiné et planté

de manière à dissimuler l'espace limité qu'il occupait, et il paraissait beaucoup plus vaste qu'il ne l'était en effet; une grande allée à voitures le traversait tout entier pour aboutir à l'extrémité de la propriété. Des pelouses, des massifs, des masses de fleurs, les arbres les plus rares, de jolies fabriques disposées avec art de distance en distance, une pièce d'eau entourée d'ombrages, sur laquelle voguaient des nacelles, et qui était alimentée par une cascade tombant d'un rocher, partout des inventions plus ou moins singulières attiraient les regards des promeneurs. Par exemple, au milieu du jardin s'élevait un temple à Bacchus avec une petite colonnade à la grecque ; comme ce temple était destiné aux collations, on lisait sur le fronton cette inscription en latin macaronique :

Erexi templum à Bacchus Aniicis que gourmandibus.

Ce temple était élevé sur un autre rocher, dont l'entrée sombre et mystérieuse cachait une officine gastronomique. Non loin se rencontrait un pont chinois avec ses clochettes obhgées; àcôlé s'ouvrait un souterrain qui allait aboutir à l'extrémité du jardin en passant sous la pièce d'eau, véritable tunnel en pierre de taille, dans lequel on avait pratiqué une glacière, et qui se terminait par une arcade grillée donnant sur la rue Amelot. Au-dessus de l'arcade on lisait cette inscription :

Ce pelil jardin fut planté L'an premier de la liberté.

Dans les bosquets, on trouvait à chaque pas des traces

du caractère expansif de Beaumarchais. Ici c'était un buste de son premier patron, Pâris-Duverney , avec ces vers :

Il m'instruisit par ses travaux; Je lui dois le peu que je vaux.

Ailleurs c'était un petit monument funèbre élevé à la mémoire du président Dupaty^, avec ces mots :

Et nous aussi, nous le pleurons.

Plus loin on voyait une statue de l'Amour ornée de ce distique paternel :

0 toi qui mets le trouble en plus d'une famille. Je te demande, Amour, le bonheur de ma tille.

Sur le socle des deux statues réunies de Platon et de

l'Esclave cymbaleur, on lisait :

L'homme en sa dignité se maintient libre, il pense; L'esclave dégradé ne pense point, il danse.

Enfin, sous un berceau solitaire, Beaumarchais avait écrit une sorte d'adieu au monde, dont j'extrais seulement les quatre vers suivants :

Désabusé comme Candide Et plus tolérant que M;irtin, Cet asyle est ma Proponlide :

J'y cultive en paix mon jardin.

Telle était la somptueuse et riante retraite que Beaumarchais préparait pour ses vieux jours. Comme il ne vint l'habiter qu'en 1791, et comme il était dans sa destinée d'attirer en tout l'attention des curieux, que d'ailleurs il ne détestait pas, malgré les amertumes dont elle était parfois accompagnée, sa maison fut pendant

près de deux ans une sorte de monument public que les Parisiens de toutes les classes et les provinciaux qui venaient à Paris se croyaient tenus de visiter, si bien que le propriétaire dut faire imprimer des billets d'entrée qu'il accordait à quiconque les demandait poliment. Souvent même, quand la forme de la requête en valait la peine, l'auteur du Mariage de Figaro joignait au billet demandé quelques lignes de sa prose, toujours aimable et variée, suivant la qualité ou le sexe du demandeur.

Tantôt c'est le duc d'Orléans qui fait annoncer à Beaumarchais son intention de visiter son jardin, et à qui ce dernier écrit : « Pressez-vous, Monseigneur, car mon jardin a déjà manqué d'être ravagé dix fois, et j'ignore ce que l'on me garde. » Tantôt c'est Mirabeau qui , après la réconciliation, vient en compagnie de Sieyès et de plusieurs autres députés accepter une collation dans le temple de Bacclius. Quelquefois c'est une jeune fille très-aimable. M"'' Rose Perrot, par exemple, qui demande aussi à visiter le jardin.

« Monsieur,

« Je suis choisie dans ce moment par toute ma famille pour vous présenter une requête. Une requête ! direz-vous. Oli ! n'allez pas vous eiïrayer, elle se bornera à vous demander à voir voire jardin. On aurait bien pu charger quelqu'un qui vous eût demandé cette permission avec plus de grâce; mais on m'a rassurée en me disant que vous étiez indulgent, que vous aviez trop d'esprit pour laisser votre censure s'arrêter sur ma lettre, et que vous vous mettriez aisément à la place d'une jeune personne de seize ans obligée d'écrire à quelqu'un

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qui possède ce talent au premier degré. Je recpiers donc votre indulgence pour me lire, votre complaisance pour acquiescer à ma demande, et je suis pour la vie votre servante^

« Rose Perrot.

< Rue des Tournelles, nO 6ô. i.

Beaumarchais est trop galant pour se contenter d'envoyer sècliement un billet d'entrée à cette jeune inconnue dont la formule pour la vie annonce , autant de candeur que sa lettre annonce de gentillesse.

« Il est impossible. Mademoiselle, lui répond-il, de demander la plus petite chose du monde avec plus de grâces. Heureux celui que vous jugerez digne d'en recevoir de vous de plus intéressantes ! Mon jardinet est loin de mériter la faveur de votre visite; mais tel qu'il est, faites-lui celle de l'embellir: il m'en sera plus cher après, et votre compagnie sera la bienvenue. Je la trouve seulement un peu imprudente de ne pas réserver pour des objets plus importants l'intervention d'une jeune personne aussi spirituelle. On altère son crédit en l'usant à des bagatelles.

a Recevez avec bonté les compliments et les remercîments respectueux de celui qui s'honore d'être. Mademoiselle, votre, etc. « Beaumarchais. »

C'est ainsi que l'auteur du Mariage de Figaro cherchait à se faire pardonner son jardin en l'ouvrant à quiconque voulait le visiter. Vaines précautions ! Il allait se trouver lancé dans une de ces crises sociales où l'envie ne pardonne pas à la richesse, même quand elle est le fruit du travail. Comme pour ce Romain que Sylla proscrivait à cause de sa maison d'Albe, sa belle maison du boulevart ne devait être pour lui qu'un titre de plus à la proscription, une source intarissable de dénon-

dations, de persécutions et d'inquiétudes. Il était destiné à ne l'habiter qu'un instant pour y mourir au milieu de tous les soucis d'une fortune détruite, et, comme l'a très-bien dit un de ses amis, « il ne devait trouver quelque tranquillité dans cet asile que pendant le peu d'années que ses cendres y ont reposé. » Aujourd'hui il ne reste même plus trace de cette maison, de ce jardin, de ces bosquets, de ces fabriques, de ces inscriptions, arrangés avec tant de soin et d'amour. Tout cela n'a pas même subsisté trente ans. C'était bien la peine de bâtir et de planter. La moindre feuille de papier griffonné par l'auteur du Mariage de Figaro a été plus durable que son monument.

Dès le 14 juillet, Beaumarchais eut le sentiment des dangers nouveaux qui l'attendaient. Il avait vu avec bonheur la convocation des états -généraux; il avait espéré qu'on arriverait ainsi sans trop de secousse à la régénération de la France par une constitution hmitant le pouvoir royal, et par la destruction des abus que luimême avait pour sa part si vivement attaqués. Gudin nous apprend dans son manuscrit que sur ce point Beaumarchais se faisait plus d'illusions que lui et combattait fréquemment ses défiances. « N'alarmez pas, lui disait-il, les esprits que l'espoir fondé d'une grande amélioration peut soutenir dans l'étonnante carrière qui s'ouvre devant nous. » Se sentant sous le poids de l'impopularité violente que lui avait faite sa récente querelle avec Bergasse, l'auteur du Mariage de Figaro ne brigua point les fonctions de député, et se tint

d'abord à l'écart, observant les événements. Bientôt ïa folle résistance de la cour et d'une partie des ordres privilégiés aux justes prétentions du tiers amena ce premier coup d'État populaire qui devait inaugurer en France le régime désastreux et immoral des coups d'État de toutes les couleurs. Beaumarchais vit de sa maison, non encore achevée, tomber la Bastille'. Dans le trouble de cette journée et de celle du lendemain, il figure comme président du district des Blancs-Manteaux, occupé d'assurer l'ordre dans son quartier et de préserver de la fureur du peuple quelques soldats désarmés, éternel et uniforme incident des révolutions ! Le voici écrivante un capitaine du régiment de Sahs-AUemand, en lui renvoyant un de ses soldats, un billet dans lequel se peignent à la fois les agitations du moment et les vrais sentiments politiques de Beaumarchais, au moins à cette époque.

«Mercredi 15 juillet 1789.

a En rentrant chez moi. Monsieur, j'ajoute au bien que j'ai été assez heureux pour accomplir d'empêclier que votre soldat ne parte en plein jour : il serait déchire'. Je lui fais donner une redingote et un chapeau de mes gens que vous me ferez repasser. Je lui fais ôter ses guêtres pour que rien ne le fasse reconnaître.

« Un grenadier des gardes françaises plein d'humanité me promet de le protéger jusqu'à la barrière.

« Dieu sauve le roi, le rende à son peuple, qui, à travers

1 Quelques mois auparavant, il avait vu avec une inquiétude personnelle qui se conçoit, saccager et brûler en plein jour une maison voisine de la sienne, celle du manufacturier Réveillon. On trouvera aux pièces justificatives, no24, une lettre qu'il écrit à ce sujet à M. de Crosne, lieutenant de police.

sa fureur, n'a pas perdu le saint respect de ce nom sacré I Tout le reste est à la débandade.

a Je vous salue, Monsieur.

« Caron ue Beaumarchais,

» Présidant le district des Blancs-Manteaux eà ce moment .»

Dans les jours qui suivent, Beaumarchais «ist chargé, sur sa demande, par le maire de Paris, de surveiller la démolition de la Bastille, afin qu'elle s'opère sans obstruer le grand égout placé tout à côté et sans dommage pour les maisons voisines. Peu de temps après, il est nommé, par les électeurs de son district, membre du corps municipal, qu'on appelait alors la représentation de la commune ; mais les dénonciations pleuvent déjà sur lui. Tous ses adversaires dans ses nombreux procès, spécialement dans le dernier, et tous ceux que sa richesse irrite le dénoncent aux fureurs des masses, comme tenant des propos inciviques, ou bien comme accaparant du blé ou des armes. Sa maison, placée à l'entrée même de ce terrible faubourg, quartier-général de rémeute, se présente là comme une sorte de provocation insolente qui appelle naturellement les visites du peuple. Pour se débarrasser de ces visites dangereuses, Beaumarchais passe sa vie : tantôt à demander des visi- j tes officielles, soit des districts, soit de la municipalité,! et à faire afficher dans tout le quartier le résultat de ces visites constatant uniformément qu'on n'a rien trouvé! de suspect dans sa maison, tantôt à distribuer autour] de lui le plus d'argent possible, car le désordre et misère marchent en même temps, et à proposer à la' municipalité toute sorte d'institutions charilables. A

la vérité, il fait tout ce bien un peu bruyamment, sa main gauche n'ignore pas absolument ce qu'a donné sa main droite; mais qui pourrait lui en faire un crime, puisqu'il n'a que ce moyen de se protéger contre la plus injuste et la plus redoutable impopularité ? Tous ces embarras, tous ces dangers personnels ne l'empêchent pas de suivre avec une vive attention la marche des affaires publiques et de dire son mot, toutes les fois que l'occasion s'en présente, avec une franchise qui n'est pas sans courage.

Pour apprécier le mérite die la lettre que nous allons dter, il faut se rappeler l'effet terrible que produisait alors une tragédie que personne ne lit plus aujourd'hui^ mais qui, au début de la révolution, fut un véritable événement. Je veux parler de la tragédie de Charles IX, premier ouvrage de la fougueuse jeunesse de Marie- Joseph Chénier. On peut lire dans les Mémoires de Ferrières le tableau saisissant de l'enthousiasme presque sauvage avec lequel chaque soir un parterre déjà enflammé par les événements accueillait ces vers ronflants et creux, mais sinistres, sonnant le tocsin contre les rois, les prêtres et les nobles, et entretenant au sein des masses le feu des colères et des vengeances. Nonseulement il eût été dangereux de siffler Charles IX,. mais il n'était pas prudent de ne pas l'admirçr, et cela est si vrai, que ce même Mirabeau, — qui, on s'en sou- \ient, flagellait trois ans auparavant avec tant d'éloquence les railleries de Beaumarchais contre les ordres de rÉtat, — croyait devoir à l'intérêt de sa popularité

de manifester publiquement son admiration pour une tragédie bien autrement révolutionnaire que le Mariage de Figaro. C'est dans cette circonstance que Beaumarchais écrit au semainier du Théâtre-Français la lettre suivante :

< Paris, le 9 novembre 1789.

« En vous rendant grâce, mon cher Florence, de la place que vous m'avez fait garder hier aux Français, je voudrais m'acquitter envers vous et la Comédie par un avis utile à votre société.

0 La pièce de Charles IX a certainement du mérite ; elle est dans quelques scènes d'un effet terrible et déchirant, quoiqu'elle languisse dans d'autres et n'ait que peu d'action. On l'a mise au théâtre avec le plus grand soin, et il n'y a que des éloges à faire de tous les acteurs qui y jouent. Le contraste frappant des caractères du cardinal et du chancelier anime souvent un tableau que d'autres rôles affaiblissent ; mais en me recherchant sm' sa moralité, je l'ai trouvée plus que douteuse. En ce moment de licence effrénée où le peuple a beaucoup moins besoin d'être excité que contenu, ces barbares excès, à quelque parti qu'on les prête, me semblent dangereux à présenter au peuple et propres à justifier les siens à ses yeux. Plus Charles IX a de succès, plus mon observation acquerra de force, car la pièce aura été vue par des gens de tous les états. Et puis, quel mstant, mes amis, que celui où le roi et sa famille viennent résider à Paris ^ pour faire allusion aux complots qui peuvent les y avoir conduits ! Quel instant pour prêter au clergé, dans la personne d'un cardinal, un crime qu'il n'a pas commis (celui de bénir les poignards des assassins des protestants); quel instant, dis-je, que celui où, dépouillé de tous ses biens, le clergé ne doit pas être en proie à la malveillance publique,

t On comprend qu'il s'agit ici du retour du roi à Paris après les journées des 5 et 6 octobre.

puisqu'il ?auve l'Etat en le servant de ses richesses ! Si les plans qu'on suppose à quelques brouillons de la cour avaient eu leur entier succès, si le clergé eût gagné le grand procès de sa propriété, je concevrais dans quel esprit on eût permis un tel ouvrage; mais dans l'état où sont les choses, j'avoue que je le conçois pas. Je n'entends pas blâmer ici Taulcur : son ouvrage était fait, il a dû vouloir qu'il fût joué. Ses motifs étaient purs sans doute, mais l'administration ne doitelle pas veiller au choix du temps où tel spectacle doit être admis ou suspendu ?

« Quant à vous. Mesdames et Messieurs, si vous ne voulez pas qu'on dise que tout vous est indifférent pourvu que vous fassiez des recettes, si vous aimez mieux qu'on pense que vous êtes citoyens autant et plus que comédiens, enfin si vous voulez que vos produits se multiplient sans offenser personne, sans blesser aucun ordre, aucun rang, méditez le conseil que mon amitié vous présente, et considérez -le sous tous ses différents aspects. La pièce de Charles IX m'a fait mal sans consolation, ce qui en éloignera beaucoup d'hommes sages et modérés, et les esprits ardents. Messieurs, n'ont pas besoin de tels modèles ! Quel délassement de la scène d'un boulanger innocent pendu, décapité, traîné dans les rues par le peuple il n'y a pas huit jours % et qui peut se renouveler, que de nous montrer au théâtre Coligny ainsi massacré, décapité, traîné par ordre de la cour !

« Nous avons plus besoin d'être consolés par le tableau des vertus de nos ancêtres qu'effrayés par celui de nos vices et de nos crimes -. Beaumarchais. »

* C'était un boulanger nommé François, que la populace venait de massacrer.

- Cette lettre inédite avait été par moi communiquée en partie à un journal, elle a été reproduite aussi en partie par I\I. Sainte- Beuve, dans son Étude sur Beaumarchais ; en l'insérant ici tout entière, je crois devoir mettre en regard un fragment au moins de celle de Mirabeau, dontje viens de parler et qui est assez peu connue. Ces volte-face dans l'attitude des hommes sont toujours instructives. Voici à quelle occasion l'ancien adversaire du

Pour être hostile à ces évocations furibondes de nos anciennes guerres civiles, Beaumarchais, liis d'un protestant converti au catholicisme, n'en restait pas moins toujours animé d'un zèle ardent pour la liberté des cultes, et spécialement pour l'affranchissement légal des protestants. Aussi, lorsque l'assemblée constituante, en décembre 1790, eut restitué la quahté de Français à tous les descendants des Français expatriés pour cause

Mariage de Figaro intervenait en faveur de Charles IX. Après une quarantaine de représentations, la majorité des acteurs, reconnaissant l'influence d^gereuse de cette pièce, l'avait laissée reposer et refusait de la reprendre. Le jeune Talma, qui débutait alors, qui avait su donner beaucoup de relief au rôle sacrifié de Charles TX, et qui de plus posait un peu à cette époque en démocrate fougueux, insistait pour la reprise, et prétendait forcer la main à ses camarades en s'appuyant à la fois sur le public et sur Mirabeau, qui avait demandé cette reprise au nom des fédérés provençaux. C'est pour venir en aide à Talma que Mirabeau lui écrit la lettre suivante, en l'autorisant à la publier : « Oui, certainement, Monsieur, vous pouvez dire que c'est moi qui ai demandé Charles IX au nom des fédérés provençaux, et même que j'ai vivement insisté ; vous pouvez le dire, parce que c'est la vérité, et une vérité dont je m'honore. La sorte de répugnance que Messieurs les comédiens ont montrée à cet égard, au moins s'il fallait en croire les bruits, était si désobligeante pour le publie, et même fondée sur de prétendus motifs si étrangers à leur compétence naturelle ; ils sont si peu appelés à décider si un ouvrage légalement représenté est ou n'est pas incendiaire.... ils m'avaient si précieusement dit à moi-même qu'ils ne voulaient céder qu'au vœu prononcé de la part du public, que j'ai dû répandre leur réponse. » Cette lettre, qui se terminait par quelques lignes plus dédaigneuses encore pour les acteurs, produisit parmi ces derniers une vive explosion contre Talma, qui la publiait; il fut décidé à une très-grande majorité qu'il serait exclu de la société ; mais le public prit fait et cause pour le jeune tragédien; la municipalité se prononça également pour lui, et après des scènes très-orageuses, le jeune Talma reparut dans Charles IX. (Voir à ce sujet l'Histoire du Théâtre-Françaisdepuis la révolution, par Etienne et Martainville, t. I^, p. 143 et suiv.)

de religion, Beaumarchais, enthousiasmé d'un discours de Barère sur la question, lui adresse la lettre qui suit :

c Paris, ce 11 décembre 1790.

«Je ne puis me refuser. Monsieur, au plaisir de vous remercier de celui que vient de me faire la lecture de votre beau discours sur la restitution des biens des protestants fugitifs du royaume ; j'en ai le cœur gros et les yeux mouillés. Heureuse la nation qui peut s'honorer devant le monde entier d'un acte si juste et si magnanime ! heureux l'orateur qui^ chargé de l'auguste emploi d'éclaircir une pareille question, a trouvé dans son cœur les touchantes expressions dont vousavez orné votre logique !

« Quelque mal personnel que puisse me faire la révolution, je la bénirai pour le grand bien qu'elle vient d'opérer, et je vous aimerai toute ma vie *, même sans aous connaître, pour le profond sentiment que vous avez versé sur celte irapoilante matière. Depuis quinze ans, je n'avais pas cessé de travailler, de solliciter nos ministres pour adoucir le sort des infortunés protestants ; bénie soit à jamais l'assemblée qui rappelle les fugitifs au rang de citoyens français!

« J'ai l'honneur d'être, etc., Beaumarchais. »

Voici encore un témoignage inédit de la sollicitude de Beaumarchais pour la liberté des cultes. Celui-ci me semble piquant; on n'est pas accoutumé à se figurer l'auteur du Mariage de Figaro pétitionnant très-sérieusement pour obtenir en faveur des fidèles de son quartier un plus grand nombre de messes, et cela en juin 1791,. époque où ces sortes de préoccupations ne sont pas précisément à l'ordre du jour. Sa lettre est adressée aux officiers municipaux :

» Il est probable que quatre ans plus tard le phraseur Barère, qui pérorait si gracieusement et si indignement en faveur de la guillotine, a paru moins aimable à Beaumarchais.

« Messieurs,

« Les citoyens de la Vieille-Rue-du-Temple et de plusieurs rues voisines se réunissent pour vous faire observer que l'éloignement de l'église de Saint-Gervais et Saint-Protais, leur paroisse, le peu de messes qu'on y dit mettent presque tous ceux qui gardent les maisons, pendant que les autres remplissent un des grands devoirs du chrétien, dans la nécessité d'y manquer fort souvent eux-mêmes. Les femmes, les jeunes personnes, toutes les âmes pieuses et sensibles pour qui les actes de religion sont un aliment doux, utile et même nécessaire, d'accord avec leur digne curé, se joignent à tous nos citoyens pour vous supplier d'ordonner que la chapelle intérieure des hospitalières de Saint-Gervais leur soit ouverte à l'heure du sacrifice, comme vous l'avez accordé aux citoyens des rues Saint-Denis et des Lombards, en leur faisant ouvrir celle des hospitalières de Sainte-Catherine. Notre digne curé .se propose même. Messieurs, d'augmenter le nombre des messes nécessaires à ce grand quartier, en en faisant célébrer une dans l'église des Blancs-Manteaux.

« Et moi qu'ils ont chargé de rédiger cette demande, quoique le moins dévot de tous, moi qui sens que cette faveur est devenue indispensable, tant pour la régularité des devoirs à remplir que pour faire cesser les propos indécents des ennemis de la patrie qui répandent partout que le civisme est un prétexte pour détruire la religion, je me joins à ma femme, à ma fille, à mes sœurs, à mes concitoyens, à toutes leurs familles pour obtenir de vous que tant de bons chrétiens qui demandent des messes en aient au moins leur suffisance. Nous recevrons cette justice comme une grâce signalée, laquelle honorera votre catholicisme autant que cette pétition honore le leur et le mien. Caron-Beau.mauchais. »

« Au Marais, ce 28 juin 1791. »

Cette lettre jure un peu avec la cérémonie du mariage des prêtres de Brahma dans le couronnement de Tarare; mais ces contrastes sont assez dans la nature humaine.

ET SON TEMPS. 4il

ils sont surtout dans le caractère de Beaumarchais et de son temps. Ce n'était plus ici le philosophe ou l'auteur dramatique, c'était le mari, le frère et surtout le père qui parlait. L'auteur du Mariage de Figaro adorait sa fille unique; il venait de la retirer du couvent, et s'il n'allait pas beaucoup à la messe , il n'était pas fâché qu'elle y allât pour lui. Cette bonne physionomie de père, si simple, si caressante, si joviale, qui fait aimer Beaumarchais, apparaît surtout dans une vieille ronde gauloise de sa façon, par laquelle il célèbre le retour de sa fille Eugénie sous le toit paternel. Cette ronde a déjà été signalée comme un morceau charmant par un excellent juge\ C'est en effet peut-être la plus heureuse inspiration poétique de Beaumarchais. Le tour naïf des vieux chants populaires s'y retrouve avec un mélange gracieux d'aménité, de finesse et de gaieté. Pour rendre cela évident, il faudrait peu-être citer tous les couplets, attendu qu'ils se renforcent l'un par l'autre; mais, comme il y en a dix-huit et comme Gudin en a déjà publié quinze, nous n'en citerons que quelques-uns. Nous rétablissons toutefois dans son intégrité le titre de cette ronde que Gudin a mutilé on ne sait pourquoi ; il est ainsi conçu :

Vieille ronde gauloise et civique chantée pour la rentrée d'Eugénie Beaumarchais de son couvent dans la maison paternelle^ dédiée à sa mère et hrochéepar Pierre-Augustin, son père, le premier poète de Paris — en entrant par la porte Saint-Antoine. SUR l'air:

Oh ! oh ! s' fit-il, c'est la raison Que je sois maître en nia maison..

rrer, Augustin Pierre, Parcourant son jardin,

* M. Saint-Marc Girardin dans sa. Notice sur Beaumarchais,

Regardant sa chaumière,

Disait d'un air chagrin :

Je le veux, car c'est la raison Que je sois maître en ma maison.

Quelle sotte manie,

Du bonheur me privant,

Retient mon Eugénie

Dans un fatal couvent !

Je veux l'avoir : c'est la raison Que j'en sois maître en ma maison.

Elle use sa jeunesse

A chanter du latin,

Tandis que la vieillesse

Me pousse vers ma fin.

Tant que je vis, c'est la raison Que je l'embrasse en ma maison.

Cette ronde;, qui circula d'abord imprimée en bro cliure, eut des conséquences assez plaisantes. Il y avait plusieurs couplets qui traitaient la question du mariage de M"e Eugénie, alors âgée de quatorze ans, entlc autres ceux-ci :

Tous ces beaux que l'on nomme

Te lorgnent-ils déjà?

Dis-leur : Mon gentilhomme,

N'êtes-vous que cela?

Des parchemins et du blason N'ouvriront point cette maison.

Si quelque autre plus tendre I Icj'e

Te fait contes en l'air, Mj^^

Laisse-moi les entendre,

Car ton père y voit clair.

Je te dirai si c'est raison B^t'ift

Qu'il soit reçu dans ma maison. MW'S

Telexcellent jeune homme ■(Jlijli

Voit le ciel dans tes yeux.

Dis-lui : Bel astronome.

Parlez à ce bon vieuï :

II est mon père, et c'est raison Qu'il ail un gendre à sa façon.

S'il a pour la tribune

Quelque talent d'éclat.

Qu'importe sa fortune?

Juge, écrivain, soldat, Esprit, vertu, douce raison.

Voilà son tiire en ina maison.

Ces couplets, en se répandant par le monde, répandirent en même temps l'idée que la fille unique de Fauteur du Mariage de Figaro, personne charmante et riche héritière, était à marier, et que son père ne voulait absolument tenir compte , pour lui choisir nn époux, que du mérite des concurrents. Or, comme le nombre des gens qui n'ont que du mérite est toujours très-considérable, Beaumarchais \it affluer chez lui, dans cette même année 1791, les demandes en mariage les plus singulières. Ici c'est un gentilhomme, mais qui ne fait aucun cas de son blason, qui méprise la fortune qu'il n'a plus, qui n'estime que la vertu, et qui aspire à épouser M"* Eugénie et sa dot; ailleurs c'est un père parfaitement inconnu à Beaumarchais, qui le prie de lui garder sa fille pour son fils, lequel est encore au collège; yjlus loin, c'est un capitaine qui n'a que son épée,. mais elle vaut un bâton de maréchal de France. Pour écarter pohment cette avalanche d'épouseurs vertueux et désintéressés, le père de Mne Eugénie écrit une lettre qui lui sert à peu près pour tous, sauf quelques modifi-

! cations, et dont voici un exemplaire adressé à l'officier

\ pauvre, mais bonnête et valeureux.

« Pans, ce 21 mai 1701. »

« Quoique votre lettre, Monsieur, me paraisse tirer son origine d'un simple badinage, comme elle est écrite avec le séiieux de l'honnêteté, je lui dois une réponse. On vous a trompé sur le compte de ma tille; à peine âgée de quatorze ans, elle est bien loin encore du temps où je la laisserai maîtresse de se choisir un maître, ne me réservant là-dessus que le droit de conseil. Peut-être ignorez-vous vous-même ce qui donne lieu à votre proposition. J'ai retiré depuis très -peu ma fille du couvent : la joie de son retour ayant arraché une ronde à ma paresse, après avoir été chantée à ma table, elle a couru le monde. Le ton bonhomme et gauloisement civique que j'y ai pris, joint au badinage qui tient au futur établissement de ma lille, a fait penser à bien des gens que j'y songeais déjà pour elle ; mais que Minerve me préserve de la faire engager avant l'âge où son cœur se donnera en connaissance de cause ! Le couvent a bien fait son éducation physique : c'est à moi à faire son éducation morale avant de la livrer à son for intérieur en un cas aussi grave que celui qui enchaînera sa vie. Or ce n'est pas. Monsieur, l'atfaire de peu de mois, il y faudra des années.

« Ce que ma ronde a dit en badinant sera certainement ma règle pour éclairer son jeune cœur. La fortune me touchera moins que des talents et des vertus, car je veux qu'elle soit heureuse. Une longue suite d'aïeux est un mot qui vient de changer d'acception; aucun être vivant n'existe sans aïeux, et quant à ceux qui furent nobles, ils n'influeront plus désormais sur le sort de leurs descendants : chacun sera ce qu'il vaudra, ainsi le veulent la loi, la constitution, la raison, ah ! la raison surtout tant insultée dans nos institutions gothiques.

« Je vous envoie. Monsieur, ma ronde un peu badine, et si vous la chantez, a'ous direz quelquefois : Ce bon vieux qui fit la chanson aimait bien sa tille, et ne radotait pas. Recevez mes remerciements de toutes les choses obligeantes do'it

vous daignez me gratifier , et les salutations sincères du cultivateur Beacmarchais. » »

On \ient de voir par cette lettre que Beaumarchais fait très-peu de cas des titres de noblesse; cependant, lorsque rassemblée constituante les abolit et décrète que chacun sera réduit à son nom primitif ou supprimera sa particule^ l'auteur du Mariage de Figaro parle de ce décret avec une raillerie à travers laquelle perce peut-être un peu de mauvaise humeur. Après cela, quoique ses parchemins, dont il avait quittance, fussent de date plus moderne que ceux de Mirabeau, il pouvait, lui aussi, sans trop de présomption, dire comme le célèbre orateur aux journalistes qui, pour obéir au décret, le nommaient Riquetti : «Avec votre Riquetti, vous avez désorienté l'Europe pendant trois jours. » Il aurait bien fallu également quelques jours au public pour s'habituer à retrouver Beaumarchais dans Caron. C'est à sa femme, qui était alors aux eaux de Saint- Amand, que Tex-secrétaire du roi transmet ses impressions sur le décret de la constituante, par une lettre en date du 2-2 juin 1790, de laquelle j'extrais les passages suivants :

« Qu'allons-nous devenir, ma chère? voilà que nous perdons toutes nos dignités. Réduits à nos noms de famille, sans armoiries et sans livrées ! Juste ciel ! quel délabrement 1 Je dînais avant-hier chez M"^ de la Reynière, et nous l'appelions à son nez M"* Grimod, court et sans queue. Mgr l'évèque de Rodez et Mgr l'évèque d'Agen n'eurent de nous que du monsieur, chacun s'appelait par son nom, nous avions l'air

ti6 BEAUMARCHAIS

de la sortie d'un bal de l'Opéra d'hiver, où tout le monde est démasqu'i.

« J'écrivais ce matin à M™* la comtesse de Choiseul-Gouffier; je lui disais : « Jusqu'au 14 de juillet, Madame, je vous donnerai, par respect pour vos droits, de la comtesse, mais après, vous m'en saurez gré, s'il vous plaît, ce sera pure courtoisie.... »

(( Je vous envoie en propre original l'invitation d'un club femelle que j'ai reçue pour vous hier. J'ai répondu que vous étiez aux eaux, mais vous unissant d'intention, qu'au moins je le présumais, et j'ai adressé ma réponse à M"* la secrétaire Il me semble que le 14 sera la plus belle chose que

l'on ait jamais vue '. Mais Louis XIV, le 14, se verra dépouillé comme les autres grands. Plus d'esclaves à ses pieds dans la place des Victoires. Àh ! c'est une désolation. Pour laisser au bon Henri IV ses quatre statues enchaînées, nous prétendons que ce sont quatre vices : on nous le dispute, mais nous n'en démordons pas....

« J'ai démontré dimanche que je n'avais plus de possession qui eût le nom de Beaumarchais, et que le décret portait bien qu'on quittera les noms de terre, mais rien dessus les noms de guerre, et c'est sous celui-là que j'ai toujours ■vaincu mes lâches ennemis.... »

Tout à côté de cette lettre intime, où l'auteur semble parler, avec le sourire sur les lèvres, du 14 juillet et de tous les enthousiasmes du moment, j'en trouve une autre d'un ton solennel adressée au président de l'assemblée nationale, qui n'est rien moins que le plan d'un monument gigantesque que Beaumarchais propose de faire élever au Champ-de-Mars. « Au miheu de ce cirque immense, écrit-il, sur une estrade carrée de 210 pieds de face, j'élève une colonne triomphale de la

1 II s'agit du 14 juillet^ jour de la fédération.

hauteur de 148 pieds, à la base de laquelle on arrive par quarante marches de 120 pieds de longueur sur tous les côtés du carré, etc. » Tout le reste est dans ces proportions; j'y remarque entre autres agréments « quatre corps de garde qui, rehés entre eux par des galeries souterraines, peuvent servir, dans les fêtes, de réserve aux gardes nationales et contenir sept ou huit mille hommes. » Cet embellissement civique me paraît indiquer que l'esprit d'ordre et de conservation n'abandonne jamais Beaumarchais.

Quelquefois les anxiétés politiques de l'auteur du Mariage de Figaro s'expriment avec une chaleur sous laquelle on reconnaît un sentiment noble et sincère; c'est ainsi que dans les derniers temps de la constituante, au moment où cette assemblée se suicide avec tant d'imprudence et consume ses derniers jours au milieu de conflits misérables, Beaumarchais, écrivant, en date du 10 septembre 1791, à un des membres les plus honorables de la majorité, à Beaumetz, avec lequel il est lié, s'écrie :

« Qui aurait cru que la fin d'un aussi grand ouvrage serait déshonore'e par les plus vils débats, et que nous donnerions ce triomphe à nos ennemis du dehors et du dedans, de voir la constitution près de s'écrouler à l'instant où l'on doit commencer à lui donner une exécution sérieuse? Misérable intérêt et plus misérable ambition qui rendent nos légi, dateurs la risée de ceux qui se plaisaient tant à les respecter! Et M. de Bouille, et M. de Galonné, et M. d'Autichamp* relèvent l'espoir de leur parti en lui montrant les forces que nos divisions lui prêtent. Pendant que vous allez laisser toutes nos

affaires dans le trouble, est-ce la législature d'avocats que nous vous fabriquons avec tant de cabales qui les rétablira? J'en sais trop pour ne pas mourir de chagrin de tous les maux que je vois prêts à fondre sur notre pauvre France!»

L'avenir n'apparaît pas toujours à Beaumarchais sous un aspect aussi sombre, à en juger par ce tableau plus riant qu'il adresse à un prince russe à Saint-Pétersbourg, en date du 12 novembre 1791. Peut-être aussi l'amourpropre national le porte-t-il à présenter les choses un peu plus en beau qu'il ne les voit.

« La révolution qui s'est faite chez nous, écrit-il, influe beaucoup sur la littérature. Les peuples libres en général perdent en grâce ce qu'ils acquièrent en force, et notre théâtre se ressent du nouvel esprit de la France. Tout occupés de grands intérêts et devenus à moitié républicains, nous ne pouvons plus nous plier à la mollesse littéraire convenable à l'ancien régime; mais, il faut l'avouer, pour redresser notre arbre, nous l'avons fait courber du côté opposé. Des mots durs qui font fuir les Muses sont dans la bouche de nos acteurs. Nous avons des châteaux-forts en place de palais, et pour orchestre des canons. Les rues tiennent lieu de ruelles : où l'on entendait des soupirs, on entend crier liberté ; — et : vivre libre ou mourir, au lieu de : je t'adore. Voilà quels sont nos jeux et nos amusements. C'est Athènes l'aimable qui s'est un peu changée en Sparte la farouche; mais l'amabilité étant notre élément, le retour de la paix nous rendra notre caractère, et seulement d'un ton plus mâle ; notre gaieté reprendra le dessus.»

Tout en se livrant ainsi à l'observation et à l'appréciation des affaires publiques, Beaumarchais continue son commerce épistolaire avec les insulteurs, les quêteurs et les faiseurs de projets qui l'assiègent comme

par le passé, non sans quelques nuances nouvelles qui tiennent à la licence du temps. Donnons seulement un petit échantillon du degré d'effronterie qu'un coquin peut porter dans l'exercice de son métier; c'est un billet entre plusieurs du même genre que Beaumarchais reçoit en 1790.

« Monsieur,

a Je viens d'acheter un manuscrit qui a pour titre : Confessions de M. de Beaumarchais. Cette brochure pourra contenir à peu près cinq feuilles in-S». Je suis prêt à la faire imprimer, mais j'aurais à me reprocher de rendre ce pamphlet public : il ne tend qu'à vous attirer un grand nombre d'ennemis. Je l'ai acheté six louis; plusieui's personnes m'en ont offert six de bénéfice, et si je le faisais imprimer, je ne sais la quantité d'argent que cela me rapporterait. Ainsi, Monsieur, voyez si vous voulez vous en arranger avec moi. Faites-m'en l'oifre que vous désirez, et vous pouvez compter sur mon zèle et ma discrétion.

« Comme je suis en marché pour le faire imprimer, je vous prie de me faire réponse pour mardi soir. S'adresser par lettre à M. Bunel, chez M"« Bondidier, marchande lingère. rue Comtesse d'Artois. »

Voici la réponse de Beaumarchais; elle est courte, mais expressive :

« Je ne donnerais pas six liards pour empêcher une infamie contre moi de voir le jour, mais je donnerais volontiers six louis à celui qui m'apportera les oreilles du coquin qui l'a composée et six autres louis pour celles du gredin qui va l'imprimer. Et comme toute peine mérite salaire, je viens de déposer la lettre du sieur Bunel , afin qu'il le reçoive de la justice nationale lorsque son libelle paraîtra.

« Beaumarchais, b

mi BEAUMARCHAIS

Plus loin, c'est un très-habile homme^ M. Simonnet^ qui s'est livré à de savants calculs sur les chances de la loterie,, et qui poursuit Beaumarchais de plans merveilleux pour lesquels il demande des fonds. L'auteur du Mariage de Figaro prend très-bénévolement la peine de lui redresser l'esprit, ou de lui prouver au moins qu'il n'est pas sa dupe :

« J'ai passé ma -vie, Monsieur, lui écrit-il, à gagner à la loterie tout l'argent que je n'y ai pas mis, et je m'en félicite chaque jour. En jetant un coup d'oeil critique et sévère sur ces affreux étabhssements des loteries, pépinières assurées de tous les maux du peuple, qui ne servent qu'à remplir les prisons et les hôpitaux, j'ai trouvé que la loterie que l'on nomme si indécemment roxjale, et qu'on devrait nommer infernale, se combine de manière que la façon la moins funeste d'y ponter est certainement par extrait; mais que dans ce pontage même, si l'on mettait à chaque tirage 20 sous sur chaque numéro, l'on aurait dépensé 90 livres. On gagnerait toujours les cinq extraits ou cinq fois quinze mises, produit de leur bénéfice, c'est-à-dire 75 francs ; d'où il résulte que la moindre perte qu'on puisse faire à cet infâme biribi est de d5 sur 90 dans l'hypothèse même la plus favorable. Je vous plaindrais. Monsieur, d'avoir la manie de ce jeu, si vous aviez des fonds à y mettre ; mais comme vous ne faites qu'en solliciter ailleurs, le seul danger que vous couriez est le chagrin d'avoir entraîné dans ces spéculations fâcheuses ceux qui auraient la simplesse de s'y livrer.

« Je vous salue. Monsieur, avec franchise.

« Caron-Beaumarchàis. »

Les quémandeurs purs et simples n'ont également plus les allures qu'ils avaient avant la révolution; repoussés, ils reviennent à la charge, écrivent des lettres d'injures, de menaces, et Beaumarchais, qui a déjà tant

d'ennemis sur les bras et qui ne voudrait pas en aug- .nenter le nombre, tout en donnant aux uns, passe une partie de sa ^ie à prouver aussi éloquemment que possible aux autres qu'il ne peut pas leur donner. Une lettre où il discute de son mieux avec un de ces impérieux emprunteurs nous offrira un aperçu assez net de sa situation à la date du V^ mai 1792 :

« Puisque vous m'avez fait l'honneur, Monsieur, écrit-il, de me supposer un peu de philosophie el de sensibilité, dont je fais parade dans mes écrits, je vais vous faire celui de vous prêter un peu plus d'équité que vous n'en montrez dans les vôtres, et je vous dirai : Comment un homme d'un aussi bon esprit ne sent-il pas que plus un homme s'est gêné pour se rendre humain et généreux, moins il peut lui rester de moyens pour faire la chouette à tous les infortunés qui, le regardant comme un but, y lancent leur boule ou leur palet? La foule des demandeurs qui s'adressent à moi est

telle qu'il me faudrait dix secrétaires pour leur répondre, car un mot sec est loin de sufûi-e au malheur : il lui faut des consolations, des détails, surtout des secours. Ne pouvant remplir ce douloureux office envers tous ceux qui m'écrivent, je gémis, je m'arrête, et pour tout résultat je n'ai plus que deux commerces au monde : des inconnus qui me demandent,, des hommes injustes qui m'injurient, des fougueux qui me menacent sans m'avoir même jamais vu. Êtes-vous satisfait. Monsieur, de m'avoir fait perdre mon temps pour vous dire des choses inutiles, moi qui en ai tant d'utiles à faire ? Ayez pour moi , Monsieur, la douce compassion que aous demandez pour vous-même, et vous cesserez d'injurier celui qui ne vous a fait aucun mal et n'a d'autre tort envers chacun que de ne pouvoir obliger tout le monde à la fois ^

0 Je vous salue. Beaumarchais. »

1 Les papiers de Beaumarchais fournissent en effet des témoi-

Au milieu des préoccupations et des inquiétudes si diverses dont nous venons d'esquisser le tableau, Beaumarchais trouvait le temps de se livrer aux deux passions qui ont tenu une si grande place dans sa vie, celle du tliéâtre et celle des affaires ; il écrivait son drame de la Mère coupable, et il se chargeait de fournir au gouvernement français soixante mille fusils. Disons un mot du drame avant de parler de l'affaire des fusils, qui forme aussi une espèce de drame dont le héros se verra effroyablement victime.

Achevée en janvier 4791, la Mère coupable fut lue en février et reçue au Théâtre-Français; mais à ce moment s'agitait encore avec une recrudescence d'animosité, entre les auteurs et les acteurs, l'éternel procès

gnages de bienfaisance tellement multipliés qu'on n'en finirait pas si on voulait les reproduire. Citons seulement encore ce petit billet délicat en date du 27 juillet 1790, adressé par lui à la supérieure du couvent de Bon-Secours où se trouvait sa fille. La prieure lui avait recommandé une pauvre jeune personne qui ne pouvait plus payer sa pension. — « Je vous envoie , Madame répond Beaumarchais, un billet de deux cents livres pour votre infortunée pensionnaire. Voilà son année payée. J'aurai l'honneur de vous remettre, à vous ou à elle^ en argent, la première fois que j'irai au couvent, trois louis, qui lui feront six francs par mois pour cette année, comme je les donne à ma fille ; mais je vous conjure, Madame, que mes secours ne servent point à forcer ni à presser sa vocation. Je serais désolé qu'elle fût gênée en rien sur son avenir. Je n'ai pas l'honneur de la connaître, c'esile bien que vous m'avez dit d'elle qui m'a déterminé; qu'elle soit libre et moins malheureuse, c'est le seul remerciement que je lui demande; gardez-moi le secret, je suis enveloppé d'ennemis acharnés. » On n'accusera pas ici Beaumarchais d'afficher sa bienfaisance, on voit qu'il la cache, au contraire. Au brouillon de sa lettre se trouve attaché un petit billet de remerciement plein d'émotion que lui adresse la jeune pensionnaire.

dont nous avons déjà rendu compte, et que la législative devait bientôt juger de nouveau, comme la constituante, en faveur des auteurs. Beaumarchais, chargé parées derniers de défendre leurs intérêts, s'en acquitta avec une conscience qui amena une rupture entre le Théâtre-Français et lui. Une nouvelle troupe, qui venait avec son appui d'ouvrir un théâtre dans son voisinage au Marais, lui demanda sa pièce avec instance, et elle fut représentée pour la première fois sur ce nouveau théâtre le 6 juin 1792. Faiblement jouée d'abord, elle n'eut qu'un médiocre succès; reprise plus tard par les comédiens français, en mai 1797, elle réussit complètement, et aujourd'hui encore, quand elle est interprétée par des acteurs habiles elle produit sur le public une assez vive impression.

Le style de la Mère coupable est souvent faible, incorrect et délayé : il est loin de valoir celui du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro ; mais le sujet de cette pièce, pris en lui-même, est à la fois très-dramatique et d'une incontestable moralité. Dans l'épouse infidèle s'attacher surtout à mettre en relief la mère coupable , peindre une femme douée de sentiments honnêtes qui, pour un seul jour de faiblesse, vainement racheté par des années de repentir et de vertu, voit son existence tout entière abîmée, son repos à jamais troublé, et non-seulement son repos, mais celui de tout ce qui l'entoure; introduire sur la scèue un jeune homme de vingt ans dont la naissance suspecte fait à la fois le supplice de sa mère, le supphce de l'époux qui

n'est pas son père, et son propre supplice; montrer toutes les douceurs de la vie de famille empoisonnées par la contrainte, le soupçon, la défiance et la haine, jusqu'au moment terrible où le fatal secret qui pèse depuis vingt ans sur cet intérieur se dévoile pour nous laisser voir une femme, d'ailleurs estimable, écrasée sous le poids <le la honte, prosternée, la rougeur au front, devant son époux, et réduite à redouter jusqu'au mépris de son fils : voilà certainement une conception qui ne manque ni d'élévation ni d'intérêt. La Harpe lui-même, beaucoup trop dédaigneux à mon avis pour ce drame, est obligé de reconnaître que l'idée en est bonne; mais non content d'insister sur les côtés faibles de la pièce, notamment sur cet amour entre Florestine et Léon, amour qui déplaît et qui choque, bien qu'il ne soit incestueux qu'en apparence, et que le public sache à quoi s'en tenir, non content de critiquer le caractère outré de Begearss, de signaler les invraisemblances et les incorrections fréquentes, La Harpe ne fait grâce à rien : tout est absolument mauvais. « C'est, dit il, une production platement folle ; » il va jusqu'à déclarer inepte une scène des plus belles et des plus pathétiques, celle du quatrième acte , où la comtesse Almaviva, attérée par la découverte de sa faute, répond aux interrogations terribles du comte par des prières entrecoupées qu'elle adresse non pas à son époux, mais à Dieu. La Harpe nous assure qu'à la première représentation tout le monde riait de cette scène, suivant lui insupportable au théâtre, « où, dit-il, on ne dialogue pas un

quart d'heure de suite avec Dieu quand il faut répondre à un mari. Rien ne fait mieux \oir, ajoute-t-il trèslestement, de quelles bévues un homme d'esprit est capable dans ce qui est étranger à son genre d'esprit. »

En vérité le mot de bévue nous semble ici pouvoir être retourné avantageusement contre La Harpe. 11 nous paraît fort douteux que tout le monde ait ri de cette scène en 1792; mais ce qui est certain, c'est que personne n'en rit aujourd'hui. On juge avec raison que c'est une idée aussi vraie qu'émouvante, — étant donnée une femme honnête, sensible et pieuse, — de la montrer accablée par une révélation inattendue qui la dégrade aux yeux de son mari, ne trouvant aucune parole pour lui répondre et ne sachant que s^accuser devant Dieu, non pas un quart d'heure, comme le dit très-faussement La Harpe, mais un instant, et par quelques phrases saccadées, très-habilement mêlées aux phrases du comte qui lit avec fureur la lettre accusatrice. Cette scène, dans son ensemble, est assurément la plus belle de la pièce ; elle ne manque jamais d'émouvoir profondément les spectateurs, et c'est peut être à elle seule que le drame de la Mère coupable doit de s'être maintenu au théâtre jusqu'à nos jours.

Parmi les nombreuses lettres écrites ou reçues par Beaumarchais au sujet de ce drame, nous n'en citerons que deux. L'une est adressée par lui à la veuve du dernier des Stuarts, à l'amie d'Alfieri, la comtesse d'Albany, qui se trouvait à Paris en 1791 et qui avait demandé à Beaumarchais de faire chez elle une lecture de la Mère

coupable. Le billet par lequel il lui répond, présente, ce me semble, une sorte de petit résumé assez \if des qualités et des défauts de son style. Le voici :

«■■ Paris, ce 5 février 1791.

« Madame la comtesse,

« Puisque vous voulez entendre absolument mon trèssévère ouvrage, je ne puis pas m'y opposer; mais faites une observation avec moi : quand je veux rire, c'est aux éclats ; s'il faut pleurer, c'est aux sanglots. Je n'y connais de milieu que l'ennui.

« Admettez donc qui vous voudrez à la lecture de mardi, mais écartez les cœurs usés, les âmes desséchées qui prennent en pitié ces douleurs que nous trouvons si délicieuses. Ces gens-là ne sont bons qu'à parler révolution. Ayez quelques femmes sensibles, des hommes pour qui le cœur n'est pas une chimère, et puis pleurons à plein canal. Je vous promets ce douloureux plaisir et suis avec respect. Madame la comtesse, etc., « Beaumarchais. »

Le second billet est de Grétry, alors vieux, et qui paraît avoir eu le projet de mettre la Mère coupable en musique :

« Je ne rêve, écrit-il à Beaumarchais, qu'à votre Mère coupable. J'ai remarqué que la musique n^est jamais si bien placée et ne fait jamais plus d'effet que lorsqu'elle est rare. Voulez-vous que je choisisse douze places où vous rimerez votre prose, et voilà tout? Je vous réponds qu'on parlera un jour, si vous consentez à ma demande, de la colère d'Almaviva autant qu'on a parlé de la colère d'Achille. Si vous donnez cette pièce aux Italiens, elle peut avoir cinquante représentations de suite; si vous y ajoutez douze ou quinze morceaux de musique, tous capitaux et de genres différents, elle doit en avoir cent, et j'aurai fait de la musique sur un chef-d'œuvre digne du vieux . Grétry.»

Cette idée de Grétry n'eut pas de suite; mais deux ans aprèS;, sous la république, on jouait le Mariage de Figaro, transformé en opéra-comique et assez malheureusement versifié par Beaumarchais. J'ignore quel était l'auteur de la musique'.

^ Voir à ce sujet aux pièces justificatives, n» 25, une lettre inédite adressée par Beaumarchais en 1793 , aux acteurs de l'Opéra, qui venaient de jouer le Mariage de Figaro en opéra, comique. Cette lettre curieuse, que nous recommandons au lecteur nous a fait commettre une erreur que nous devons rectifier. Qui aurait pu, en eflfet, se douter en voyant Beaumarchais passer dédaigneusement sous silence la musique adaptée à sa comédie, ou n'en parler que pour regretter l'insuffisance des morceaux d'orchestre, que cette musique était tout simplement le chefd'œuvre d'un grand maître exécuté pour la première fois à Paris, et que l'auteur, à la vérité encore très-peu connu en France, n'était autre que Mozart? La singulière indiflerence de Beaumarchais ne nous permettait guère de le supposer, d'autant que nous avions cru que l'opéra des Noces de Figaro, n'avait été introduit en France que plus tard.

Le fait est qu'il fut joué pour la première fois chez nous à la tin de mars 1793, c'est-à-dire en pleine crise révolutionnaire, et d'abord avec très-peu de succès, car il fut retiré après un trèspetit nombre de représentations. Cela tenait sans doute aux circonstances, mais c'était aussi la faute de Beaumarchais, car on peut voir par sa lettre qu'il avait eu l'idée malheureuse (non pas de versifier lui-même leUbretto, comme nous l'avons dit d'abord par erreur, car les chanteurs se servaient du librello lialien, tradi.it en vers français par je ne sais qui) mais d'ajuster à ce librell > presque toute la prose de sa comédie, en obligeant ainsi des chanteurs peu habitués à parler au théâtre, à se partager entre des scènes chantées et des scènes parlées. Ce mélange avait de plus l'inconvénient de rendre la représentation démesurément longue et très-fatigante, de sorte que la prose de Beaumarchais et la musique de Mozart produisirent une combinaison désagréable pour le public. Ces deux choses ne pouvaient valoir tout leur prix qu'à la conditioa d'être séparées.

{Note de la troisième eJition.)

BEAUMARCHAIS APRÈS LE 10 AOUT. — SES SOIXANTE MILLE FUSILS. SON PROCÈS DEVANT LA CONVENTION.

C'est dans le même temps où Beaumarchais donnait sa dernière pièce de théâtre qu'il s'embarquait dans une nouvelle opération patriotique et commerciale, qui devait bouleverser sa fortune et faire le tourment de ses derniers jours. La France, en 1792, manquait d'armes; il entreprit de lui en procurer. On a peine à comprendre qu'un homme de soixante ans, riche, fatigué par une existence des plus orageuses, affligé d'une surdité toujours croissante, entouré d'ennemis et n'aspirant plus qu'au repos, ait pu se laisser induire à se charger de faire venir en France soixante mille fusils retenus en Hollande, dans des circonstances qui rendaient cette opération aussi dangereuse que difficile. En tenant compte du goût si prononcé de Beaumarchais

pour les spéculations hasardeuses, pourvu qu'elles présentassent un certain caractère d'intérêt public, il faut surtout, je crois, chercher ici la cause de sa téméraire entreprise dans l'impopularité même qui le poursuivait alors. « Je lui disais, nous raconte à ce sujet Gudin dans son manuscrit, je lui disais qu'un homme sage, dans un temps de révolution, ne fait commerce ni d'armes ni de blé; mais ma prudence était trompeuse : dans ces temps de désordre et d'inquiétudes, on lui eût fait un crime d'avoir refusé d'acquérir les armes qu'on lui proposait. Son refus eût été réputé mauvaise volonté ; il n'avait que le choix des dangers : il s'exposa au péril d'être utile à son pays. »

Au commencement de 1792, un Belge vint lui offrir soixante mille fusils provenant du désarmement des Pays-Bas, déposés en Hollande et vendus par l'Autriche, qui, dans la prévision d'une guerre avec la France, avait stipulé que l'acheteur les expédierait aux colonies. Beaumarchais transmet la proposition au ministre de la guerre, de Grave, qui le charge de faire venir secrètement en France les fusils, s'engage à les lui payer une somme convenue, et lui avance cinq cent mille francs en assignats, valant au cours d'alors trois cent mille francs; mais le ministre l'oblige à déposer en nantissement une valeur de sept cent quarante-cinq mille francs en contrats sur la ville de Paris *. Beaumarchais obtient

« C'était un titre en contrat viager sur l'emprunt dit des trente titres de Genève, garanti par la ville de Paris, et qui, en 1792, conservait ©ttcore toute sa valeur. — Ce titre de 745,000 fr. don-

la promesse que, s'il a besoin de plus d'argent pour faite arriver les fusils, on lui en remettra sur les quatre cent quarante-cinq mille francs de dépôt en plus qu'il laisse dans les mains du ministre. Le gouvernement s'engage encore à l'aider de tout son pouvoir à vaincre la résistance du gouvernement hollandais, qui, de crainte de se brouiller avec l'Autriche, s'oppose à la remise de ces armes, et les retient dans un port de la Zélande, à Tervère. Toutefois le ministère, qui était aux prises avec bien d'autres difficultés, ne tarde pas à oublier les fusils. La guerre éclate bientôt avec l'Autriche et la Prusse : Beaumarchais n'en est que plus ardent à demander qu'on l'aide à vaincre la résistance de la Hollande, avec laquelle on est encore jn paix; mais dans la dernière année de la monarchie de Louis XVI, les ministres se succèdent avec la rapidité de l'éclair. C'est en vain que Beaumarchais les assiège, — j'en ai usé, dit-il, en quelques mois quatorze ou quinze,— il ne peut en tirer ni leur appui en Hollande, ni l'argent promis sur son excédant de dépôt, pour faire venir ces malheureux fusils, et tandis qu'il s'épuise en elTorts, ses ennemis répandent parmi le peuple le bruit que ces fusils sont chez lui, qu'il les a dans ses caves et les destine à faire égorger les patriotes. Il n'en fallait pas davantage pour le faire égorger lui-même. Lex-capucin Chabot, membre de l'assemblée légisia-

nait à Beaumarchais un revenu annuel de 72,000 livres; il avait été formellement stipulé avec le ministre qu'il n'engagerait que le titre et qu'il continuerait à toucher les arrérages.

tive, le dénonce à la tribune comme cachant des armes dans un lieu très-suspect. Beaumarchais^ toujours fidèle à son caractère, répond à Chabot qu'il sera, lui Chabot, vingt ioisplus suspect que ce lieu, s'il ne l'indique. Le lendemain du 10 août, le peuple se porte en masse dans sa belle maison du boulevard, et la fouille du haut en bas sans cependant soustraire une épingle. Au milieu de cette scène affreuse, que l'auteur du Mariage de Figaro décrit longuement dans une lettre déjà publiée et adressée à sa fille, qu'il venait alors de faire partir pour Le Havre avec sa mère, on le voit conservant assez de sang-froid pour étudier ce peuple en rumeur et « admirer, dit-il, en lui ce mélange d'égarement et de justice naturelle qui perce même à travers le désordre. » Quelques jours après, quoiqu'il eût pris le soin de faire afficher partout, suivant son usage , que le peuple n'avait rien trouvé chez lui de suspect, il est arrêté et conduit à l'Abbaye le 23 août. 11 y était encore le 30, c'est-à-dire deux jours avant les massacres de septembre, lorsqu'il prend tout à coup fantaisie au procureur de la commune. Manuel, de se souvenir qu'il a eu avec Beaumarchais quelques démêlés dans lesquels ce dernier s'est assez spirituellement moqué de lui, et de penser que ce serait une noble vengeance d'aller le tirer de prison. Ajoutons, pour être exact, que c'est une femme à qui Beaumarchais avait rendu des services, et qui avait quelque influence sur Manuel, qui le détermina à cet acte de générosité. Toujours est-il que le 30, Manuel vient annoncer à son ancien adversaire qu'il

est libre. Beaumarchais ne se le fait pas dire deux fois. Il sort, et le surlendemain les massacres commencent.

Il semblerait assez naturel que dans un pareil moment l'auteur du Mariage de Figaro laissât de côté ses fusils pour s'occuper spécialement de préserver sa personne ; mais en devenant sourd, il a pris un peu de l'entêtement qui accompagne, dit-on, cette infirmité. Il veut bien consentir à se cacher, mais pendant le jour seulement, à quelques lieues de Paris ; chaque soir, il revient à pied, à travers les terres labourées, pour éviter les mauvaises rencontres, et il va sommer les ministres de tenir les engagements de leurs prédécesseurs et de le mettre à même d'obtenir de la Hollande les soixante mille fusils qu'il a promis à la nation. Il faut dire aussi, pour expliquer sa persistance, que, d'une part cette opération dont on sait qu'il a été l'agent le constitue vis-à-vis du peuple à l'état de suspicion permanente jusqu'à ce qu'elle ait réussi, et que d'autre part, il croit s'apercevoir que le ministre Lebrun cherche à exploiter sous main l'alîaire à son profit, en lui laissant au. besoin jtoute la responsabilité d'un échec. C'est là ce qui le rend tenace au point de fatiguer, d'excéder jusqu'à Danton, qui toutefois ne peut s'empêcher de rire en voyant un homme aussi compromis, qui ne devrait songer qu'à sa sûreté, s'obstiner, le lendemain des massacres de septembre, à venir chaque soir lui demander l'argent qu'on lui redoit sur son dépôt et une commission pour la Hollande,

Enfin, à la suite d'une délibération d'une commis-

sion de l'assemblée législative, appelée commission des armes, qui déclarait que Beaumarchais avait bien mérité <le la nation, et qui insistait auprès du pouvoir exécutif pour qu'il fût mis en mesure d'achever cette entreprise, le ministre Lebrun se décide à donner à l'auteur du Mariage de Figaro un passe-port pour la Hollande, «n lui promettant de lui faire tenir à La Haye l'argent nécessaire pour faire lever l'embargo que le gouvernement hollandais a mis sur les fusils. Le ministre lui déclare également que l'ambassadeur de France à La Haye sera chargé de prêter son concours à ses opérations. Sur la foi de cette promesse du ministre, Beaumarchais part pour la Hollande, et en passant par Londres, il emprunte à lOut hasard une assez forte somme à un négociant anglais , son correspondant et son ami. Arrivé à La Haye, il trouve le ministre de France sans instructions à son égard et sans argent ; il se voit de plus croisé dans toutes ses démarches par des agents secrets du ministre Lebrun qui déjà l'avaient fait emprisonner à l'Abbaye à la veille des massacres de septembre. Vainement il écrit de Hollande lettres sur lettres à Lebrun pour lui rappeler ses promesses. Lebrun ne fait que des réponses évasives, renvoie Beaumarchais à Pache, ministre de la guerre, et finit enfin par déclarer que le gouvernement ne \eut plus de ces fusils. Dans l'intervalle, l'assemblée législative avait fait place à la convention. Un beau matin, le 1" décembre 1792, Beaumarchais lit dans la Gazette de La Haye qu'il est accusé de conspiration, de correspondance se-

Crète a\ec Louis XVI, de dilapidation, et qu'on vient de mettre une troisième fois les scellés sur sa maison. Ses amis lui écrivent en même temps et lui donnent avis qu'il est question d'envoyer un courrier pour le faire arrêter en Hollande et le faire conduire pieds et poings liés à Paris, avec la chance d'être massacré en cheminj ilsl'engagentà se rendre de suite en Angleterre. Il part pour Londres. Là il reçoit le rapport présenté à la convention par Laurent Lecointre, rapport dans lequel ce député, trompé par ceux qui depuis huit mois cherchent à enlever à Beaumarchais une déplorable opération qu'il aurait dû leur céder cent fois, falsifie les faits de la manière la plus grossière, enveloppe dans la même accusation de dilapidation et de conspiration l'auteur du Mariage de Figaro et les deux derniers ministres constitutionnels de Louis XVI , de Graves et Chambonas. « Ces hommes vils et cupides, dit Lecointre, avant de plonger la patrie dans l'abîme qu'ils lui avaient préparé, se disputaient l'exécrable honneur de lui arracher ses dernières dépouilles. » Quant à Beaumarchais en particulier, il est poliment qualifié par Lecointre « un homme vicieux par essence et corrompu par inclination, qui a réduit l'immoralité en principe et la scéléraiesse en système. » Or l'unique scélératesse du malheureux spéculateur consiste à avoir engagé dans la plus détestable affaire 745,000 francs de contrats produisant 72,000 francs de rentes contre oOO,000 d'assignats valant, au cours de 1792, 300,000 francs, avec la perspective de perdre à la fois son dépôt de 745,000 fr.

les fusils, payés par lui , retenus par le gouvernement hollandais, et enfin d'être guillotiné par-dessus le marché.

Mais l'ancien adversaire de Goëzman aime trop la discussion pour se laisser guillotiner silencieusement. En se voyant décrété d'accusation, il se préparait à revenir à Paris pour plaider lui-même sa cause devant la convention , comme s'il s'agissait du parlement Mau- •peou, lorsqu'il fut arrêté par un obstacle inattendu. Le négociant anglais, son ami et son correspondant, qui lui a prêté, un mois auparavant, une somme assez considérable dépensée en Hollande, n'a qu'une médiocre confiance dans les procédés judiciaires de la convention, et il s'intéresse trop à la conservation de son débiteur pour le laisser partir d'Angleterre avant d'avoir été payé. — C'était trop pour lui, écrit naïvement Beaumarchais dans une lettre à Gudin, de perdre à la fois son argent et son ami. — Le négociant de Londres commence donc par faire saisir lui-même ce cher ami^ et en lui rendant d'ailleurs la vie aussi douce que possible, il le fait enfermer dans la maison de détention pour dettes, dite Prison du banc du Roi. Un homme moins batailleur que Beaumarchais aurait pensé peutêtre qu'en janvier 1793, au moment de comparaître devant la convention sous le poids d'une accusation capitale, ce n'était pas un grand malheur de se voir retenu de l'autre côté de la Manche, dans une prison peu dure, par un créancier afTectueux et complaisant, qui ne le laissait manquer de rien; mais à soixante ans

l'antcur du Mariage de Figaro n'avait encore rien perdu de son ardeur obstinée. Il était d'ailleurs stimulé aussi par cette circonslance que la convention tenait en otages et sa famille et sa fortune. Il ne songe donc qu'à venir recommencer devant ce terrible tribunal son éternel métier de plaideur^ et tandis que le fidèle caissier Gudin, au milieu du désarroi de toutes les fortunes, s'occupe de lui procurer les fonds destinés à rembourser son créancier anglais, il consacre les loisirs forcés de son emprisonnement à rédiger un long mémoire à la convention et il écrit au président de cette assemblée pour lui annoncer son prochain retour à Paris, déterminé qu'il est à se défendre lui-même contre les accusations de Lecointre. Aussitôt que son créancier est soldé, il sort de prison, quitte l'Angleterre, arrive à Paris en mars 1793 avec son mémoire, le fait imprimer à 6,000 exemplaires, l'envoie à toutes les sections, à tous les clubs, à toutes les autorités du moment, et ne craint pas de lutter de front contre l'impopularité qui l'accable. «Je suis venu, écrit-il au redoutable Santerre, alors commandant général de la garde nationale, en lui adressant ce mémoire, je suis venu livrer ma tête au glaive de la justice, si je ne prouve pas que je suis un grand citoyen. Sauvez-moi, citoyen commandant, du pillage et du poignard, et je pourrai encore être utile à notre patrie. » D'autres se contenteraient de sauver leur fortune et leur tête ; cela ne suffit pas à Beaumarchais, il lui faut encore prouver qu'il est un grand ciloyen. Ce qui est assez piquant, c'est que le grand patriote San-

terre, qui;, on le sait, avant de devenir général, était brasseur dans le faubourg Saint-Antoine, semble avoir une certaine déférence pour son correspondant. Sa réponse, que nous reproduisons textuellement, annonce d'ailleurs qu'en fait de style et d'orthographe, ce grand patriote était à peu près de la même force que le duc de Fronsac.

« Citoien,

« Je reçois votre lettre et vos imprimés. Je n'ai jamais ajouté foy aux calomnies sur votre voyage de Londre ; je n'y ai vu qu'une démarche util à la république. Je ne vous ai connu que voulant faire le bien des pauvres. Je pense que vous n'avez pas à craindre le pillage ni le poignard; cependant, malgré que la vérité ne soit qu'une, il est nécessaire d'éclairer ceux que nous croyons trompé.

« Une affiche au peuple ferait, je pense, bien.

« Le citoyen Célerier fut celui qui me remit vos premiers imprimés que j'ai distribué. « Santerre,

c Commandant général. »

« Ce 23 mars 1793, Van ii. »

11 va sans dire que Beaumarchais suit le conseil donné par Santerre et fait une nouvelle affiche au peuple; il ne fait que cela depuis le commencement de la révolution, il envoie de plus son mémoire aux jacobins avec la note suivante :

« Tout bon citoyen injustement accusé ne doit s'occuper d'autre chose que de se justifier devant la nation. C'est ce que le citoyen Beaumarchais vient de faire en publiant les Six époques, dont il prie l'assemblée mère de toutes les sociétés patriotiques d'agréer un exemplaire, en attendant le prononcé de la convention nationale.

« Ce 12 avril 1793, l'an second de la république. »

Nous glisserons rapidement sur ce volumineux mémoire de Beaumarchais à la convention , que l'auteur divisa en six époques pour marquer les phases diverses par lesquelles avait passé cette affaire des fusils depuis le commencement de 1792 jusqu'en mars 1793. Gudin a cru devoir reproduire textuellement ce long travail dans l'édition des œuvres de son ami; il aurait pu se contenter de le résumer, car s'il offre quelques détails intéressants pour l'histoire des hommes et des mœurs de cette époque , il est en général faible de style, et les calculs mutipliés qu'il renferme sur une question de fournitures le rendent pénible à lire. En un mot, comme le dit justement M. Sainte-Beuve, « il arrive ici à Beaumarchais, chose inattendue et singulière, de devenir ennuyeux.» On comprend très-bien que l'auteur n'ait pas senti cet excès de démonstration qui surcharge un plaidoyer où, fatigué et vieilli, il défendait sa fortune et sa tête; mais Gudin aurait dû penser que la postérité, n'ayant point le même enjeu dans le procès, trouverait cette longue justification un peu lourde : il aurait mieuK fait d'écourter cette première partie de l'affaire et de raconter la seconde, qui est restée inconnue et qui offre plus d'intérêt que la première. Néanmoins, si ce travail est parfois ennuyeux, il est loin de mériter la critique qu'en a faite un écrivain qui sans doute ne l'avait pas lu, quand il dit que Beaumarchais se montra aussi timide devant la convention qu'il avait été hardi devant le parlement Maupeou.

Loin d'être timide, ce mémoire est parfois d'une au-

dace qui étonne quand on se reporte au temps et quand on se souvient que l'auteur était sous la main des juges expéditifs auxquels il s'adressait. On dirait souvent qu'il n'a pas une idée bien nette de ce qui se passe autour de lui et qu'il se croit encore à l'époque où l'on se contentait de blâmer les plaideurs audacieux. C'est ainsi qu'il s'écrie avec un aplomb dégagé de tout artifice oratoire : « Je défierais le diable de faire marcher aucune afiaire dans ce temps affreux de désordre et qu'on nomme de liberté. » Plus loin, il adressera un hommage à la jeune et vertueuse Sombreuil, « devant laquelle, dit-il , mon âme se prosternait à l'Abbaye, aux approches du 2 septembre. » Plus loin encore, il se moquera du jacobin Marat dans sa pleine puissance, comme il aurait fait de Goëzman, sans trop s'inquiéter de savoir si le jacobin Marat ne jouit pas d'une influence suffisante pour lui faire un très-mauvais parti. « Uu petit homme, dit-il, aux cheveux noirs, au nez busqué, à la mine effroyable, vint, parla bas au président ; vous le dirai-je, ô mes lecteurs? c'était le grand, le juste, en un mot le clément Marat. » Ailleurs il prendra courageusement la défense •des deux ministres de Louis XVI qu'on a accolés à lui dans le même décret d'accusation , et il dira tout net ; a Dans cette affaire nationale, les ministres royalistes .ont seuls fait leur devoir, et tous les obstacles viennent ■des ministres populaires.» — «Jefus vexé sous notre ancien régime, écrit-il à une autre page, les ministres me tourmentaient, mais les vexations de ceux-là n'étaient •que des espiégleries;auprès des hori'Ciurs de ceux-ci. » Et

il termine par cette péroraison qui ne manque peut-être

pas d'éloquence j mais qui surtout ne manque pas de

courage:

« 0 ma patrie en larmes ! ô malheureux Français ! que vous aura servi d'avoir renversé des bastilles, si des brigands viennent danser dessus et nous égorgent sur leurs débris? Vrais amis de la liberté, sachez que ses premiers bourreaux sont la licence et l'anarchie; joignez-vous à mes cris, et demandons des lois aux députés, qui nous les doivent, qui n'ont été nommés par nous nos mandataires qu'à ce prix ! Faisons la paix avec l'Europe. Le plus beau jour de notre gloire ne fut-il pas celui où nous la déclarâmes au monde? Affermissons notre intérieur; constituons-nous enfin sans débats, sans orages, et surtout, s'il se peut, sans crimes. Vos maximes s'étabhrontj elles se propageront bien mieux que par la guerre, le meurtre et les dévastations, si l'on vous voit heureux par elles. L'êtes-vous? Soyons vrais. N'est-ce pas du sang des Français que notre terre est abremée? Parlez, est-il un seul de nous qui n'ait des larmes à verser? La paix, des lois, une constitution, — sans ces biens-là, point de patrie et surtout point de liberté ! »

Écrire, signer et publier de telles choses le 6 mars 1 793, rester à Paris après les avoir publiées jusqu'après le 31 mai , est certainement le fait d'un homme qui ne redoute pas le danger, et M. Sainte-Beuve a très-bien caractérisé l'homme et la situation quand il a dit à ce sujet : « Ce qui étonne, c'est qu'il y ait sauvé sa tète. » n est probable en effet que Beaumarchais eût partagé le sort de tant d'autres victimes beaucoup moins compromises que lui, sans une circonstance imprévue : il venait de prouver jusqu'à la dernière évidence que le rapport 4e Lecointre sur lequel il avait été décrété d'accusaiioa

n'était qu'un tissu d'inepties et de mensonges. Sa situation -vis-à-vis du gouvernement était tout simplement celle d'un homme qui a reçu en avances, pour une fourniture de fusils, 500,000 francs en assignats valant 300,000 francs, qui a déposé en garantie une valeur de 745,000 francs, qui n'a pu faire la fourniture convenue parce que le gouvernement ne lui a pas donné au dehors l'appui qu'il avait promis, et qui dit au gouvernement : « Vous avez manqué à votre engagement de m'aider, par une nouvelle remise de fonds et par l'intervention de votre ministre en Hollande, à faire venir les fusils que j'ai achetés pour vous et que le gouvernement hollandais retient de force à Tervère. Je suis prêt à vous rendre les 500,000 francs en assignats que vous m'avez avancés ; rendez-moi les 745,000 francs de contrats que vous m'avez fait déposer, et nous serons quittes. J'en serai pour mes frais de voyage et mes peines; je tirerai de ces fusils de Tervère le parti que je pourrai, et vous, de votre côté, vous vous procurerez des armes où vous pourrez. »

Cette conclusion, juste et raisonnable en temps ordinaire, aurait, en mars 1793, conduit infailliblement Beaumarchais en prison pour aller plus tard là où l'on allait en sortant de prison; mais le gouvernement, qui jusqu'alors avait paru se soucier assez peu de ces fusils, déclara qu'ils lui étaient indispensables. La France en effet était attaquée de toutes parts ; après le meurtre de Louis XVI, l'Angleterre venait de s'unir contre elle à toutes les puissances du continent. Le comité de salut

public proposa à la convention de suspendre le décret d'accusation rendu contre Beaumarchais et de lever le séquestre mis sur ses biens; il le fit venir ensuite et lui donna à choisir entre une condamnation avec ses conséquences et l'agréable mission d'aller pour la seconde fois chercher en pays ennemi (car la Hollande à cette époque était définitivement entrée dans la coalition) ces soixante mille fusils retenus à Tervère. L'opération était devenue bien plus difficile, car la publicité donnée à l'inepte rapport de Lecointre avait déterminé, dès le mois de janvier 1793, le gouvernement anglais à se mettre en mesure de s'emparer de ces fusils comme d'une propriété française. Seulement Beaumarchais, qui ne perdait jamais la tête, ayant eu vent de ce projet à l'époque même où il était emprisonné à Londres, avait décidé le ïiégociant anglais, son correspondant et son ami, qui l'avait fait incarcérer, à devenir, moyennant un fort bénéfice, l'acheteur fictif de ces fusils, et à les maintenir en son nom à Tervère comme une propriété anglaise jusqu'à ce que le véritable propriétaire pût en disposer. Mais cet acheteur fictif ne pouvait les préserver longtemps, car le cabinet de Londres lui disait : Ou vous êtes devenu réellement le propriétaire de ces fusils, ou vous ne l'êtes pas; si \ous l'êtes, nous sommes prêts à vous en rembourser la valeur ; si vous ne l'êtes pas, nous entendons les confisquer.— L'Anglais, fidèle aux engagements pris avec Beaumarchais, résistait, affirmant que les fusils étaient sa propriété, invoquant son droit d'en disposer à sa guise, et ce respect

de la légalité qui distingue et honore le gouvernement anglais entre tous les gouvernements, laissait encore la question indécise : les fusils restaient toujours à Tervère, suiTeillés toutefois par un bâtiment anglais.

BEAUMARCHAIS AGENT DU COMITE DE SALUT PUBLIC A l'ÉTRANGER ET EN MÊME TEMPS PORTÉ SUR LA LISTE DES EMIGRES. — DIFFI- CULTES DE SA MISSION. — CONFISCATION DE SES BIENS. — EMPRISON- NEMENT DE SA FAMILLE. — LA VIE DOMESTIQUE A PARIS PENDANT SX APRÈS LA TERREUR. BEAUMARCHAIS A HAMBOURG.

Tel était l'état des choses quant à ces malheureux: fusils, lorsque le comité de salut public signifia à Beaumarchais qu'il eût à repartir pour aller chercher ces armes, et que s'il ne les ramenait pas en France, ou^ du moins ne les empêchait pas de tomber entre les mains des ennemis, sa famille et ses biens, à défaut de sa. personne, répondraient du succès de l'opération. Beaumarchais objecta qu'en présence d'une affaire de plus en plus compromise, il avait plus que jamaisbesoin d'argent pour écarter les obstacles multipliés qui l'entravaient ; le comité avait à la. fois sous la main et ses immeubles et ses 743,000 francs de contrats, c'était bifiELie moèns qu'il lui fournît le» moyens de remplie la difficile mission qu'il lui imposait. Le comité, voulant

avoir les fusils à tout prix, fît à Beaumarchais une nouvelle remise de 618^000 fr. en assignats, valant au cours d'alors 200,000 fr., en lui promettant de lui faire tenir de nouveaux fonds si cela était nécessaire, et d'adopter, sur sa demande, toutes les mesures qui lui paraîtraient propres à opérer le recouvrement de ces armes. Une délibération du comité, en date du 22 mai 1793, signée Bréard, Guyton, Barrère, Danton, Robert Lindet, Delacroix, Cambonet Delmas, investit l'auteur du Mariage de Figaro du titre de commissaire de la république pour une mission secrète à l'étranger. Et le voilà, avec ses soixante et un ans, qui part de nouveau, en juin 1793, sous le faux nom de Pierre Charron, assisté de deux amis qui ont également changé de nom, pour aller cette fois en pleine guerre, an miheu même des ennemis de la France, chercher pour la France soixante mille fusils. Dire les innombrables tours et détours qu'il dut faire pour se soustraire aux dangers de cette seconde mission, allant d'Amsterdam à Bâle, de Bàle à Hambourg, de Hambourg à Londres, d'où il reçoit l'ordre de partir sous trois jours; exposer les nombreux subterfuges qu'il dut employer pour empêcher les Hollandais et les Anglais d'enlever ces fusils; raconter comment il les fit passer successivement entre les mains de trois acheteurs fictifs, comment il les vendit enfin, toujours fictivement, à un négociant des États-Unis, avec la détermination de les faire voyager au besoin jusqu'en Amérique pour de là les ramener en France ; entrer dans le détail de toutes ces manœuvres , que Beaumarchais dirigeait

comme une intrigue de comédie très - compliquée , serait trop long. 11 était parvenu ainsi à maintenir les fusils à TervèrC;, et, quand le moment lui paraissait favorable , il suppliait à grands cris le comité de salut public de brusquer le dénoûment en donnant Tordre au général Pichegru de pousser jusque-là et d'enlever ces armes; mais le comité, absorbé par mille préoccupations à la fois , le laissait se débattre au milieu des difficultés d'une affaire qui ne pouvait plus être décidée que par la force. La seule missive qu'il ait reçue à cette époque du comité de salut public est ce billet de Robert Lindet, en date du 5 pluviôse an II (26 janvier 1794), indiquant bien, ce me semble , dans sa concision précipitée , l'espèce de fièvre qui dévorait ces dictateurs, aux prises avec l'Europe entière.

« Il faut de la célérité, écrit Lindet ; il ne faut pas attendre raccomplissement de tous les événements. Si l'on ditfere trop longtemps, le service ne sera pas apprécié. 11 faut de grands services, il les faut prompts. On ne calcule pas les difficultés, on ne considère que les résultats et les succès. »

Tandis que Beaumarchais travaillait de son mieux à exécuter les ordres du comité de salut public, non-seulement le comité l'abandonnait à lui-même, mais, avec une insouciance qui est encore un signe du temps, il laissait porter son agent sur la liste des émigrés; il laissait saisir ses biens, retenir les arrérages des 7-43,000 francs de contrats déposés par lui et emprisonner sa famille. Le département de Paris, ignorant les causes

de l'absence de Beaumarchais et trouvant ses propriétés de bonne prise, avait le premier jugé à propos de le déclarer émigré, de faire apposer de nouveau les scellés sur ses immeubles et de toucher tous ses revenus. Sur la réclamation de M""* de Beaumarchais, le comité de salut public avait rendu, en date du 25 frimaire an ir (décembre 1793), une décision par laquelle il déclare que « le citoyen Beaumarchais remplit une mission secrète, et arrête en conséquence qu'il ne sera pas traité comme émigré. (Signé au registre : Carnot, Blllaud- Varennes, Robert Lindet, Robespierre, Barrère, Saint- Just, Couthon, G. -A. Prieur.) » Sur cette décision, les scellés avaient été levés. Trois mois après, le 24 veniôse an II, au milieu du conflit anarchique des pouvoirs à cette époque, le comité de sûreté générale avait pris la liberté d'annuler l'arrêté du comité de salut public, de déclarer encore une fois Beaumarchais émigré, et le département de Paris avait fait de rechef apposer les scellés sur ses immeubles , confisquer toutes ses créances et tous ses revenus.

Une lettre inédite, écrite plus tard, en a\Til 1796, au ministre de la police par Robert Lindet au sujet de la proscription de l'auteur du Mariage de Figaro, nous semble utile à reproduire ici, au moins en partie, d'abord parce qu'elle donne une idée assez vraie du désordre administratif sous la terreur et de la bizarre situation faite à l'agent du comité de salut public, et ensuite parce que, Lindet étant incontestablement un des hommes à la fois les plus actifs et les moins décriés de ce

fameux comité, son témoignage en faveur de Beaumarchais est honorable pour ce dernier.

« Vous me demandez, écrit Robert Lindet au ministre de la police, en date du 24 germinal an iv (avril 1796), vous me demandez des éclaircissements sur la durée de la seconde mission du citoyen Beaumarchais, et sur Tépoque certaine où cette mission a fini ou dû finir.

« En chargeant le citoyen Beaumarchais d'une mission, le comité de salut public se proposa deux objets. Le premier était de se procurer plus de cinciuante mille fusils déposés dans les magasins de Tervère, comme objet de commerce; le second était d'empêcher que ces fusils ne tombassent au pouvoir de Tennemi.

« Le comité ne s'était obligé de les acheter et payer au prix convenu que sous la condition qu'ils lui seraient délivrés et mis à sa disposition dans un port de la république dans un délai de cinq à six mois. La négociation pouvait exiger plus de temps, mais on employa ces termes dans le traité pour exciter le zèle du citoyen Beaumarchais.

« Le temps n'était pas encore expiré, lorsqu'il envoya de Hollande à Paris le citoyen Durand, son ami, qui l'avait accompagné dans son voyage, pour rendre compte au comité des obstacles qui retardaient le succès de son entreprise, et proposer des mesures qu'il croyait utiles.

a On ne prit aucun parti sur les nouvelles mesures, parce que le gouvernement ne voulait pas se charger des risques de l'entreprise. On renvoya le citoyen Durand auprès du citoyen Beaumarchais en visant son passe-port, et en motivant ce visa: pour se rendre à sa destination et continuer sa mission; car il semblait important qu'on procurât ces fusils au gouvernement, à quelque époque que ce fût, ou qu'on empêchât l'ennemi de s'en saisir et de les distribuer dans la Belgique entre les partisans de la maison d'Autriche.

« Le département de Paris porta le citoyen Beaumarchais sur la liste des émigrés, et fit apposer les scellés sur ses pro-

piiétés. Le comité prit un arrêté portant que le citoyen Beaumarcliais. étant en mission, ne devait pas être traité comme émigré, son absence ayant pour cause le service de la république. Le département leva les scellés.

« Quelque temps après, on replaça le citoyen Beaumarchais sur la liste des émigrés. Il n'y avait aucur nouveau motif de le réputer émigré j sa mission n'était pas finie, sa négociation ne cessait pas d'être utile, on ne l'avait pas rappelé. On lui avait envoyé le citoyen Durand, avec ordre de continuer ses opérations. On persista néanmoins à le regarder comme émigré. On ne put pas alors s'expliquer ouvertement sur cette entreprise du département, parce qu'on aurait été réduit cà la nécessité de publier l'objet d'une mission dont le secret importait à la république*. La présence du citoyen Beaumarchais en pays étranger a été nécessaire jusqu'au moment où, le secret de sa mission ayant été divulgué à la tribune, les Anglais ont fait transporter les fusils des magasins de Tervère dans leurs ports, dans le courant de vendémiaire an Hi^

« Rien n'aurait empêché le citoyen Beaumarchais de rentrer en France, car il n'avait plus l'espoir de remplir sa mission; mais il était porté sur liste des émigrés, il ne pouvait rentrer qu'après avoir obtenu sa radiation.

« Ce fut injustement que l'on écrivit son nom sur la liste des émigrés, puisqu'il était absent pour le service de la république. « Robert Lindet. »

Dans une autre lettre, l'ancien membre du comité de salut public insiste encore auprès du ministre de la police. Cochon, en fa^'eur de Beaumarchais.

* Robert Lindet ne veut pas avouer ici que c'est sur un arrêté du comité de sûreté générale, que le département de Paris replaça de nouveau sur la liste des émigrés Beaumarchais, agent du comité de salut public, mais le conflit des autorités à cette époque ressort suffisamment de sa lettre.

- Nous expliquerons plus loin comment se termina l'opération imposée à Beaumarchais.

a Je ne cesserai jamais^ écrit-il, de penser et de déclarer dans toutes les occasions que le citoyen Beaumarchais est injustement persécuté, que le projet insensé de le faire passer pour émigré n'a été conçu que par des hommes aveuglés, trompés ou mal intentionnés. Sa capacité, ses talents, tous Ses moyens, pouvaient nous servir. On a voulu lui nuire, on a plus nui à la France. Je voudrais être à portée de lui exprimer combien j'ai été affecté de l'injustice dont il a été l'objet. Je remplis un devoir, et je le remplis avec satisfaction en pensant à lui. « Robert Lindet. »

« A Paris, le 16 nivôse an iv. »

Mais si Lindet, devenu suspect lui-même en 1796, éprouvait le besoin de rendre à Beaumarchais une justice un peu tardive, il ne l'en avait pas moins laissé sacrifier au fort de la terreur, car, non content de faire saisir ses biens, le comité de sûreté générale, par un arrêté du 17 messidor an ii (5 juillet 1794), signé Dubarran, Lavicomterie, Élie Lacoste et Amar, avait fait arrêter et emprisonner la femme, la fille et la sœur de l'homme que le comité de salut public avait chargé d'une mission secrète. Grâce à cette dissidence d'opinion entre les deux comités, deux malheureuses femmes et une jeune fille de dix-huit ans, détenues dans le couvent de Port-Royal transformé en prison, et que, par une dérision atroce, on appelait Port-Libre, attendaient leur tour de monter sur la fatale charrette, lorsque la journée du 9 thermidor mit fin à ces boucheries. Onze jours après, le 21 thermidor an ii, un autre arrêté du comité de sûreté générale renouvelé rendit à la hberté les citoyennes Caron.

Pendant cette période sinistre de la terreur, Beau-

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marchais, réfugié à Hambourg et privé de toute communication avec sa famille , était en proie à des angoisses mortelles. Il sentait que Tinsuccès de ses opérations faisait le danger des êtres qui lui étaient chers; il s'épuisait en efforts et en manœuvres pour empêcher au moins le gouvernement anglais d'enlever d'autorité ces malheureux fusils , qui , s'ils tombaient dans les mains de l'ennemi, allaient à la fois le ruiner et le compromettre horriblement devant le comité de salut public. Tous les assignats du comité avaient été épuisés pour cette préservation ; ne recevant rien de la France, il était tombé lui-même dans une détresse qui, à la vérité, ne dura qu'un instant ^, mais qui fut extrême. Sa correspondance offre -des moments de désespoir terrible, où il se demande s'il n'est pas fou. « J'examine quelquefois, écrit-il à cette époque, si je suis en démence, et en voyant la forte série, la suite d'idées si difficiles par laquelle je tâche de parer à tout, il me semble que je ne suis pas fou. Mais en quel endroit t'écrire? dit-il à sa femme; sous quel nom ? où demeures-tu ? qui es-tu? comment t'appelles-tu? quels sont tes vrais amis? de qui dois-je fa-ire les miens? Ah ! sans l'espoir de sauver ma fille, l'atroce guillotine serait pour moi plus douce que mon horrible état. » C'est précisément pour sauver sa fille que M^e de Beaumarchais a rompu momentanément tout commerce avec son mari, repris son nom de

^11 reçut bientôt après des fonds d'un correspondant d'Amérique.

famille et ne s'occupe qu'à se faire oublier. « Comme mère, lui écrit-elle après la chute de Robespierre, j'ai dû tout employer pour soustraire mon enfant chérie au sort de tant d'innocentes et respectables victimes, réhabilitées aujourd'hui, regrettées, pleurées, mais que tant de regrets, tant de larmes et une justice tardive ne rappelleront pas. »

Au sortir de prison, après avoir vu la mort de si près, îa femme, la sœur et la fille de Beaumarchais se trouvèrent dans une situation très-difficile :tous les immeubles appartenant à l'auteur du Mariag^e de Figaro étaient séquestrés, tous ses revenus étaient saisis, tous les titres de créance qu'on avait trouvés dans son secrétaire, en vertu de la législation appliquée aux émigrés, avaient passé dans les mains des agents du trésor, qui en poursuivaient le recouvrement, et ses débiteurs s'empressaient, avant même que leurs dettes fussent échues, de s'en débarrasser en les payant à l'État en assignats. En un mot, cette déplorable affaire de fusils avait suffi pour porter un coup mortel à une brillante fortmie péniblement acquise.

Cependant les immeubles séquestrés étaient menacés d'être vendus; la jemie fille de Beaumarchais avait pris en horreur sa magnifique maison du boulevard, qui nous a, dit-elle dans une lettre à son père, si sourent exposés aux insultes de la canaille, et elle avait déterminé sa mère à la quitter. Il était urgent, pour préserver cette maison de la dégradation et pour la défendre autant que possible contre la rapacité du fisc.

que quelqu'un de la famille se résignât à l'habiter. C'est Julie Beaumarchais qui se dévoue, et qui, en sortant de prison, vient à soixante ans s'installer, toute seule avec une vieille servante, dans ce palais désert gardé par des agents de la république, et qui porte écrit sur ses murs : Propriété nationale.

Si, comme je l'espère, le lecteur a gardé un agréable souvenir de Julie, il aimera peut-être à revoir encore cette physionomie spirituelle , joviale , courageuse , que n'ont pu altérer ni la vieillesse, ni les privations, ni les dangers. Un tableau de la vie intime et domestique de trois femmes jadis riches, aux prises avec les difficultés d'une époque affreuse, pourrait offrir sur cette époque des détails intéressants que l'histoire donne rarement. Nous empruntons quelques-uns de ces détails à la correspondance de Julie et de sa belle-sœur. Pendant que le chef de la famille est proscrit, c'est M«>e de Beaumarchais, personne d'un rare mérite, unissant à toutes les grâces de la femme l'énergie d'un caractère viril, qui porte tout le poids de la situation, et qui, tout en travaillant d'une part à arrêter la vente des immeubles de son mari, d'autre part à obtenir sa radiation de la fatale lisle, est obligée de pourvoir à la subsistance commune avec ce qu'elle a pu sauver du naufrage. De son côté, Julie, qui garde la maison de son frère, tient sa belle-sœur au courant des attaques du fisc, et l'excite à la résistance avec ce ton animé et original qui la caractérise.

« Morbleu! ma fille, lui écrit-elle après la terreur, fais-

nous donc rendre promptement ce de'cret (le de'cret de radiation). Voilà les fruits, comme Tannée dernière, mis en réquisition; les cerises étant mûres, on va les cueillir et les vendre demain, et le reste à mesure, et puis fermer le jardin à tous profanes et gloutons. N'est-il pas doux d'occuper depuis six mois cette maison solitaire pour ne manger des fruits que les noyaux? Encore les vendra-t-on avec le reste. C'est pour les oiseaux que j'en parle, car pour moi je n'ai jamais compté qu'au prix où se vendent les choses, il dût nous en rester beaucoup, même le jardin étant à nous. Cependant c'est dommage que l'agence y mette le nez cette année. Le jardinier de cette autorité est venu hier; on va mettre à l'enchère ces jours-ci ; vois si tu veux y mettre pour ton compte, ou plutôt empêche ce brigandage par une démarche roide à l'agence; et puisqu'on a suspendu l'inventaire, pourquoi ne veut-on pas laisser nos fruits également suspendus aux arbres? D'honneur, je crois que nous ne sortirons jamais de cette coupelle. .. Quel temps !

« Voilà une livre de veau que Ton m'apporte pour 28 fid./cs, encore c'est bon marché, il en vaut 30. Rage ! fureur ! malédiction ! On ne sait comment vivre en se ruinant, en mangeant trois fois sa fortune. Que ceux qui m'ont précédée sont heureux! Ils ne sentent pas le tapage de ma tête, ni mon œil qui pleure, ni mes feux dévorants, ni ma dent qui s'aiguise pour manger 28 francs de veau; ils ne sentent rien de nos maux. »

Ces 28 francs de veau que Julie consomme avec une plaisante colère nous conduisent à dire un mot de l'état curieux de famine que produisait la dépréciation toujours croissante des assignats après la terreur. C'est encore Julie qui va nous apprendre comment on vivait à cette époque : sa belle-sœur vient de lui remettre 4,000 francs en assignats, et eUe lui rend compte de l'emploi de ces assignats en décembre 1794:

« Lorsque tu m'as donné ces l^OOO francs, bonne amie^ le cœur m'a l)attu. J'ai cru que tu devenais folle de me donner ime telle fortune ; je les ai vite fait couler dans ma poche, et je t'ai parlé d'autre chose pour distraire ton idée.

« Revenue chez moi : — Et vite, vite, du bois, des provi sions avant que tout augmente encore ! Voilà Dupont (la vieille servante) qui court, qui s'évertue ; voilà les écailles qui me tombent des yeux quand je vois, sans la nourriture du mois, ce résultat de 4,275 francs :

Une voie de bois 1 ,460 fr.

Neuf livres de chandelles des 8 à dOO fr. la

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