‹ Beaumarchais et son temps (volume 2)Chapitre 11 sur 18 · livre · texte numérisé non relu

livre

Sucre, quatre livres à 100 fr. la livre 400

Trois litrons de grains à 40 fr 120

Sept livres d'huile à 100 fr 700

Douze mèches à 5 f r 60

Un boisseau et demi de pommes de terre à

200 fr. le boisseau 300

Blanchissage du mois 215

Une livre de poudre à poudrer 70

Deux onces de pommade (à 3 sous autrefois) aujourd'hui à 25 fr 50

4,275 fr.

« Reste la nourriture du mois, le beurre et les œufs à 100 fr., comme tu sais, la viande à 25 ou 30 fr., et tout en proportion 567

« Le pain a manqué deux jours ; nous n'ea recevons plus que de deux jours l'un, surcroît de dépenses; je n'en ai acheté depuis dix jours que quatre livres à 45 fr 180

5,022 fr.

« Quand je pense à cette dépense royale, comme tu dis, qui me fait employer 18 à 20,000 francs sans vivre et sans douceur aucune, j'envoie au diable le régime; il est vrgf que

ce? 20,000 francs représentent 6 à 7 louis, et que mes 4,000 fr. m'en donnaient I6ft, ce qui est différent'. »

En quelques jours, la valeur des assignats baissait, et le prix des denrées haussait dans une proportion effrayante, car, dans une autre lettre à sa belle-sœur, Jalie nous donne les détails suivants :

« Dix mille francs que j'ai éparpillés depuis quinze jours me font un tel effroi et une telle pitié, que je ne sais plus compter du tout mon revenu de cette manière; trois jours de diflerence ont fait monter le bois de 4,200 francs à 6,500, tous les faux frais en proportion, de sorte, comme je te Tai mandé, que la voie de bois montée et rangée me revient à 7,100 francs. Toutes les semaines à présent il faut compter de 7 à 800 francs pour un pot-au-feu et autres viandes de ragoût, sans le beurre, les œufs, et mille autres détails ; le hlancbissage aussi augmente à tel point tous les jours, que 8,000 livres par mois ne peuvent me suffire. Cela m'impatiente, et, dans toutes ces dépenses, je jure la sainte vérité de mon cœur que je ne me suis pas accordé depuis près de deux ans une seule fantaisie ni une autre dépense que celle da ménage; cependant j'en ai de particulières et d'urgentes pour lesquelles il me faudrait des potées d'assignats. »

Si la sœur de Beaumarchais est aux prises avec les rigueurs de la famine, sa femme et sa fille ne sont pas mieux partagées : je vois dans la correspondance de M"» de Beaumarchais qu'un de ses amis voyage dans les environs de Paris, afin de tâcher de lui procurer du pain, qui pendant quelques jours est devenu plus rare

• Beaumarchais avait constitué à sa sœur Julie une pension de 4rOOO fr. dont le payement en espèces était aloBS forcément rem-, placé par des assignats.

que le diamant. « On dit ici, écrit-il de Soizy le 17 prairial an III (5 juin 1793), qu'à Briare on peut avoir de la farine; si cela était, je ferais marché avec un homme sûr de ce pays, qui la conduirait jusque chez vous par le coche d'eau allant de Briare à Paris ; mais tout cela augmente bien le prix. Vous voudrez bien me mander ce que vous en pensez; en attendant, je ne désespère pas de pouvoir accrocher quelque petit pain. Ah! si j'avais le don des miracles, je ferais tomber chez vous, non pas de la manne du ciel, mais du bon pain, et bien blanc ! »

En apprenant dans son exil toutes les misères qui affligent les siens, Beaumarchais apprend aussi que tous conservent assez de force d'âme pour les supporter, la gaieté même n'a pas complètement disparu de cet intérieur autrefois si joyeux; on est exposé à mourir de faim, mais au moins l'affreux couperet ne fonctionne plus, et l'on commence à respirer.

« Voilà, lui écrit un de ses vieux amis, la soupière de ta famille qui arrive, c'est-à-dire qu'on voit sur une table de mahagomj (car il n'est plus question de nappe) une assiettée de haricots, deux pommes de terre, un carafon de vin et beaucoup d'eau. Ta fille veut un caniche pour lui servir de serviette et nettoyer son assiette; malgré cela, arrive, arrive: si nous n'avons pas de quoi manger, nous aurons de quoi rire. Arrive, car ta femme et ta fille ont besoin d'un meunier depuis que leur salon est décoré d'un niouhn à farine; tandis que ton Eugénie charmera tes oreilles sur son forte-piano, tu prépareras le pain de son déjeuner, ta femme tricotera tes bas et ton futur gendre enfournera, car ici chacun a son métier, et voilà pourquoi nos vaches sont si bien gardées. —

C'est la plus drôle de chose, de voir nos femmes, sans perruque le mafin, remplissant chacune une occupation ancillaire, car il faut que tu saches que chacun de nous s'est mis à son service, et voilà pourquoi dans notre régime, s'il n'y a plus de maîtres, il y a encore des valets. Cette lettre te coûte au moins cent francs, y compris le papier, la plume, l'encre, l'huile de la lampe ; enfin, par e'conomie, je suis venu l'écrire chez toi. Nous t'embrassons tous, sens dessus dessous, à tort et à travers. »

Un autre ami plus grave de Beaumarchais, le littérateur Gudin, va cependant nous donner une idée plus triste et plus vraie de l'aspect de Paris après la terreur, dans une lettre inédite qu'il adresse également à l'auteur du Mariage de Figaro, réfugié à Hambourg. Les prévisions de Gudin ne se sont pas réalisées, mais elles nous montrent sous quelles sombres couleurs l'avenir se présentait alors aux esprits sages et éclairés.

« Mon plus ardent désir, mon ami, écrit Gudin, est de vous revoir et de vous presser sur mon cœur; mais les circonstances sont telles qu'elles m'ont forcé de quitter Paris, où je ne pouvais plus subsister. Je me suis réfugié à cinquante lieues, dans un petit hameau, où il n'y a que treize cabanes de paysans. La maison que j'habite fut jadis un très- petit prieuré, occupé par un seul moine. Revenu à Paris pour quatre jours, afin d'y régler quelques affaires, cette ville, jadis si superbe, ne m'a plus offert que le spectacle d'une grande terre en décret, où tout se délabre. Les hommes sont vêtus comme des pleutres; les jeunes femmes, entraînées par le besoin de plaire, affectent un luxe qui ne nous eût paru autrefois que la pauvreté masquée et cachant mal sa misère. Il n'y a plus ni public, ni opinion publique, ni même intérêt général; tout n'est maintenant qu'esprit de parti, qu'intérêt de faction ; tout ce qui n'est pas d'une faction est tombé dans

l'anéantissement. C'est le fruit que devait produire ïe système des exécrables, c'est-à-dire des Robespierre, des Coulhon, des Saiiit-Just, des Marat, des Carrier, des Fouquier-Tinville et autres brigands trop peu punis par la mort; ils ont détruit les arts, le commerce, les manufactures, toutes les sources de la richesse nationale. Ils ont formé des armées cinq ou six fois plus fortes que n'en eut l'empire romain pour conquérir la terre. Or, pour empêcher que ces gi"andes armées ne se jettent sur les citoyens, comme celles de Marins et de Sylla, il faut arracher aux citoyens le peu de subsistance qui leur reste encore. C'est là toute la politique et le soin unique : il faut faire contribuer le citoyen sans cesse et le dépouiller de tout^ afin que les ennemis ou nos propres armées ne le mettent pas à contribution. La guerre se nourrit par la guerre; plus un peuple est pauvre, plus il est enclin à se faire soldat, pour subsister soit de la solde soit de la maraude. Nous sommes précisément comme les Spartiates, dont les Athéniens disaient: Ils sont si malheureux dans leur ville, qu'ils se réfugient en foule dans leur camp pour y trouver un peu moins de malaise. Pour moi, qui ne puis prendre ce parti, je me suis réfugié dans un très-petit hameau 3 j'attends que la paix amène d'autres hommes et d'autres principes. Loin de mes amis, loin des arts, loin des bibliothèques, j'y vis comme Ovide chez les barbares: mon esprit s'y nourrit de ce qu'il a acquis autrefois ; je m'afflige parce que je suis homme; je ne m'étonne de rien parce que je suis instruit: tous les crimes qu'on commet et qu'on a commis depuis trois ou quatre ans ont déjà été commis plusieurs fois; ils n'ont pas même le mérite de la nouveauté. Et lorsque nous autres, qui avons eu dans notre enfance une bonne éducation et de bons exemples, nous serons descendus dans la tombe, nous laisserons la place à des hommes élevés, au milieu des crimes, dans une ignorance profonde, entourés de grands monuments qui tombent en ruine, dénués des moyens de les réparer et d'élever leurs enfants avec soin. La baibarie couvrira la face de la France, comme elle couvre celle de la Grèce, de l'Egypte et

de TAssyrie, de la Sicile et de l'Italie, et de tous les grands empires qui ont brillé autrefois ; cela peut affliger, mais cela est commun. Il y a parmi les savants et les artistes des vieillards qui combattent encore avec chaleur pour les progrès de Tesprit humain, mais il n'y a plus cette cohorte de jeunes gens qui s'avançait jadis pour les soutenir et les recruter. Je voudrais vous écrire des choses plus consolantes, mais je me mentirais à moi-même si je parlais autrement. Les besoins publics ont étouffé toute idée de justice, ceux du jour détruisent jusqu'à la prévoyance : on consomme la veille les ressources du lendemain; la nécessité d'avoir oblige à prendre, et Ton ne peut prendre qu'à ceux qui ont. C'est ce qui fait que depuis les temps les plus anciens, dans les troubles publics, les riches ont toujours été les ennemis publics. IMarius et Sylla ne proscrivaient pas les pauvTes, ils en faisaient leurs satellites pour dépouiller les sénateurs. Il n'y a point d'autre justice j c'est là ce qu'ils appellent salus populi : les Cicéron sont égorgés par les Lœnas. C'est ce qui fait qu'aujourd'hui beaucoup de sages se taisent, ils attendent la paix : si elle \ient assez tôt pour qu'il y ait encore quelques ressources, ils en feront usage; si elle vient trop tard, ils mourront avec le sentiment de leur borme conscience et la certitude que leurs efforts ont été inutiles.

« Adieu, mon bon ami, j'aurais mieux aimé vous parler, de vous, de votre famille, de ceux qui tous aiment, des regrets que nous éprouvons tous de ne pouvoir nous réunir. Nos cœurs sont, comme le vôtre, abîmés dans la douleur. Vous savez tout ce qu'ils peuvent vous dire, et quant au détail des aventures particulières, des soins, des peines, des inquiétudes sans cesse renaissantes, des travaux perdus et toujours recommencés sous mille formes différentes, il faudrait des volumes pour ne vous en donner que des notions bien faibles j on ne peut s'en faire une idée. Imaginez le labyrinthe de la Crète sur le cratère du Vésuve: c'est là qu'habitent ceux qui veulent servir leurs amis. Je vous embrasse et soupire après l'heureux moment qui nous réunira.

a GuDiN. 0

Tandis que sa famille et ses amis supportent courageusement les dangers et les douleurs de cette triste époque de notre histoire^ Beaumarchais, à la fois commissionné et proscrit, continue à se débattre au milieu des difficultés d'une opération impossible. Pendant deux ans, de juin 1793 jusqu'en mai 1795, il était au moins parvenu, à force de subterfuges, à soustraire les soixante mille fusils de Tervère à la rapacité anglaise, lorsqu'un nouvel incident vint rendre tous ses efforts inutiles. Au milieu des querelles qui suivirent la chute de Robespierre, une nouvelle discussion s'établit à la tribune sur ces malheureux fusils. Lecointre, avec son étourderie ordinaire, dénonce encore une fois Beaumarchais, et, après l'avoir jadis accusé de comphcilé avec les derniers ministres de Louis XVI, il l'accuse maintenant d'avoir spolié l'État dans l'affaire des fusils retenus à Tervère, de connivence avec les anciens membres du comité de salut public. Le bavardage ridicule et intempestif de Lecointre décida enfin le ministère anglais à passer pardessus les scrupules de légalité qui jusque-là l'avaient arrêté : malgré les protestations de l'agent américain, il fit enlever de force et conduire à Plymouth les soixante mille fusils, déclarant d'ailleurs que si ces armes n'étaient pas une propriété française , elles seraient évaluées par des arbitres et payées à qui de droit.

Cette solution violente rendait la situation de Beaumarchais cruelle, car si les Anglais confisquaient les fusils sans les payer, il était exposé tout à la fois à perdre la somme dépensée par lui pour acquérir et préserver

ces armes , en même temps qu'il aurait à restituer au gouvernement français toutes les sommes qui lui avaient été avancées en assignats sur son dépôt de 745,000 liv. Cependant le gouvernement anglais, en présence des réclamations du propriétaire fictif derrière lequel se cachait l'auteur du Mariage de Figaro, ne crut pas pou- Toir aller jusqu'à une confiscation ; il fit faire des armes une estimation arbitraire, et les paya fort au-dessous de leur valeur au prête-nom de Beaumarchais en juin 4795. Dès ce moment, la mission de ce dernier était finie; il demandait à rentrer en France pour rendre ses comptes et faire cesser cet état bizarre d'un agent du gouvernement chargé au dehors d'une mission , tandis qu'il est inscrit dans son pays sur la liste des émigrés, que ses biens sont saisis et tous ses revenus confisqués. Seulement il était plus facile d'être porté sur la fatale liste que d'en être rayé, et M"* de Beaumarchais poursuivait en vain de ses sollicitations toutes les autorités du jour.

« Une loi est faite aujourd'hui, écrit-elle à son mari en juin 1795; quatre jours après, elle est rapportée. Ainsi on avait ôté au comité de législation l'attribution des radiations d'émigrés; on la lui a rendue. Dans l'intervalle, nous avons perdu notre rapporteur, qui est sorti, à son rang, du comité de salut public, et de là est parti pour une mission. Il a fallu parler à son successeur, l'instruire, l'échauffer, etc., etc. En vertu de ce nouveau décret, nous pensions que les comités décideraient seuls sur notre affaire. Point du tout : au comité de législation, on nous a dit que c'était au comité de salut public qu'il fallait aller directement, attendu qu'il était déjà nanti de cette affaire. Nous y avons été, mais quand nous pensions qu'il pouvait conclure souverainement, on nous a dit T. H. 28

49d BEAUMARCHAIS

que, la convention étant saisie, l'affaire ne devait se terminer que par un décret et non par un arrêté, que c'était une affaire de gouvernement, un cas tout particulier... De sorte que si mon cher Peters, au lieu d'avoir une mission, s'était enfui depuis le 31 mai par frayeur, on en fournirait la preuve, tout serait dit, et il profiterait du décret qui a été rendu et rem£t en possession de leurs biens ceux même qu'on avait mis liors la loi; voilà de ces bizarreries qu'on a peine à supporter! Nous pouvons vous répondre que notre courage ne se ralentira point, et que nous obtiendrons la victoire. »

En attendant qu'il plaise au gouvernement de faire cesser l'absurde injustice dont il est victime, Beaumar- ■chais oublie sa situation personnelle pour s'occuper des affaires publiques K Je le vois écrivant de Hambourg de nombreux mémoires soit à divers personnages influents de cette époque, soit aux autorités dont il ignore quelquefois même le nom, pour transmettre un avis sur les questions générales qui excitent sa sollicitude. Parmi

1 La ville de Hambourg était alors le séjour d'un assez grand nombre d'émigrés de distinction. Beaumarchais fréquenta quelques-uns d'entre eux. Il vit beaucoup Talleyrand qui se trouvait là à son retour d'Amérique, attendant comme lui sa radiation. — Il se lia surtout intimement avec l'abbé Louis , depuis baron Louisj ministre des finances, sous la restauration, qui se nammait alors Joseph, Louis. Beaumarchais l'avait fait entrer dans une maison de commerce de Hambourg en lui prêtant des fonds. Les lettres de M. l'abbé Louis expriment beaucoup de reconnaissance et de tendresse pour Beaumarchais qui, de son côté, avec sa sagacité ordinaire sait apprécier les talents de son protégé, et lui prédit de belles destinées. C'est aussi dans ses loisirs forcés de Hambourg que Beaumarchais écrivait sur divers sujets un assez grand nombre de notes qui ne sont que des ébauches , mais qui offrent par fois des détails intéressants. — Je renvoie aux pièce? justificatives , n° 26, une page où Beaumarchais juge J.-J. Rousseau avec une sévérité qui pourra paraître inattendue de sa part, et qui cependant s'explique .quand on examine de près le fort et le faible de ces deux caractères.

tous ces mémoires inédits, je n'en citerai qu'un qui me paraît très-tionorable pour Tliomme qui la écrit. II vient d'apprendre dans son exil la victoire remportée à Quiberon sur une expédition royaliste : il ignoreencore l'affreux usage que Tallien va faire de cette victoire au mépris d'une capitulation ; mais il redoute un massacre, et, quoiqu'il ne jouisse d'aucune influence, sa conscience le porte à écrire au comité de salut public le mémoire suivant, que je crois devoir reproduire en grande partie.

< De ma retraite près de Hambourg, ce 5 août 1795.. AU COmTÉ DE SALDT PUBLIC.

«rCitoyens dont le comité est composé en ce moment, souffres^ncore une fois qu'un citoyen proscrit injustement de son paysj qu'il n'a pas cessé de servir, s'adresse à vous directement, non pour plaider ses intérêts^ mais pour vous parler unmoment de ceux qu'il croit être les vôtres, unis à ceux de la nation.

« Je m'en souviens: dans ma jeunesse, ii naquit un premier enfant du dauphin, père de Louis XVI; on me fit sortir dncoHége pour voir les réjouissances. La nuit, courant les illmninations, je fus frappé d'un transparent posé sur le haut d^une prison, avec ces mots très-énergiques : Usque in tenehrisl Ils me saisirent si vivement, qu'il me semble les lire en* coTe. La joie publique avait passé jusque dans Vhorreur des cachots. Ce que le transparent disait (la naissance du fils d'uni prince étant la joie de ce temps-là), moi je le dis aujourd'hui pour un sujet plus important; la joie du superbe triomphe de nos soldats à Quiberon a passé dans mon cœur au fond d^n grenier d'Allemagne, où je gémis depuis deux ans, caché sous un nom inconnu, des injustices de toute espèce dont on m'abreuve en mon pays. Usque in tenebris est l'épigraphe de ma situation.

« C'est sur les suites de celte victoire de Quiberon, décisive pour la paix que nous désirons tous, que je vais vous soumettre les réflexions d'un citoyen in tenebris.

« Si, vainqueurs généreux, vous n'abusez pas de votre triomphe pour en faire une boucherie, vous allez conquérir l'estime de tous les partis. C'était dans les revers que les Romains restaient ennemis implacables; ils étaient grands et généreux sitôt qu'ils avaient des succès. Cette conduite également noble et ferme leur a valu l'empire du monde. La vengeance la plus complète et la plus fructueuse de toutes est de traiter les Français vaincus et soumis avec une générosité qui vous soumettra tous les autres.

« Permettez-moi de vous citer un exemple du grand efiîet delà conduite que j'indique 3 la ressemblance des faits est frappante.

« Pendant la guerre de l'Amérique insurgée contre l'Angleterre oppressive, une armée entière d'Anglais et d'Américains loyalistes (c'étaient bien là leurs émigrés) descendit du Haut-Canada par le lac Champlain et les fleuves, sous les ordres, si je m'en souviens bien, du général Burgoyne. Arrivée jusqu'au cœur de la nouvelle république, cette armée fut enveloppée dans les plaines de Saratoga, et forcée de mettre bas les armes et de se rendre à discrétion. Le congrès général, aussi prudent que généreux, sentit qu'une paix honorable et la base du gouvernement qu'il formait allaient dépendre, aux yeux de la nation, de l'usage qu'il ferait de cette victoire éclatante. Il offrit le pardon à tous ceux qu'il avait soumis, des terres à cultiver à tous les Anglais et Hessois qui désireraient s'établir dans le pays qu'ils avaient voulu subjuguer. Washington consulté, qui donna ce noble conseil, consohda sa grande réputation, que rien depuis n'a pu détruire. Le gouvernement d'Angleterre sentit qu'un pduple qui usait aussi noblement du triomphe était désormais invincible, car sa conduite généreuse, en lui conquérant tous les cœurs, soumettait toutes les opinions.

« 0 Français! vous qui gouvernez des Français pius divj*

SCS entre eux que n'étaient les Américains^ vous qui avez, comme membres d'une assemblée agitée, à ramener une foule de cœurs aigris par les horribles cruautés de ceux auxquels vous avez succédé sans avoir été leurs complices, je ne doute pas que vous n'ayez senti aussi vivement que moi-même de quel prix est l'événement que la fortune vous présente. Pardonnez à vos prisonniers ! Quelque sort que vous leur fassiez, ils n'ont plus le droit de s'en plaindre. Vous les avez vaincus les armes à la main, mais sachez aujourd'hui, si par hasard vous l'ignorez, qu'il n'y a pas un seul Français, parmi ces émigrés vaincus, qui rougisse de l'avoir été par des Français, qu'il n'y en a pas un qui ne soit plus que vous l'ennemi prononcé de ces Anglais qui les emploient. Sachez que c'est au besoin seul de subsister et de ne pas mourir de faim qu'ils ont cédé pour se soumettre à ces arrogants insulaires; sachez surtout que le ministre Pitt est perdu radicalement si vous adoptez cette idée, qu'on ne lui pardonnera pas le tâtonnement de sa conduite, la fausseté de ses mesures, la nullité de .ses succès, et qu'un cri général applaudissant à votre humanité, vous aurez plus fait contre lui, et pour vous et pour votre gloire, pour assurer votre stabilité et la conliance universelle, oui, vous aurez plus fait par ce seul acte généreuçp que par tous les exploits presque incompréhensibles par lesquels nos armées ont étonné toute l'Europe. C'est vous seuls qui ferez la paix, la prescrirez, la dicterez même aux Anglais, dont une grande partie déteste les mesures prises par leur gouvernement pour vous troubler dans la forme libre du vôtre. Et, citoyens (j'ai déjà pris la liberté de vous l'écrire), si vous étiez bien reconnus, dans un honorable traité, par ces Anglais (que la seule vanité arrête), comme peuple libre et souverain, pesez ce mot, ô citoyens! vous députés! vous convention! vous seriez parvenus au faîte de la gloire; car l'Europe entière suivrait sans hésiter ce grand exemple, et c'est alors que vous auriez acquis, conquis le droit si beau de délibérer sagement, si le gouvernement d'un seul, le plus fort, le plus net et le plus rapide de tous dans l'exécution des

projets mûris profondément par les assemblées législatives, convient mieux à un grand pays que toute autre répartition de ce pouvoir si orageux; vous pourriez modifier ce pouvoir au gré de toute la nation, glorieuse elle-même de vous voir agiter cette question paisiblement après de grands succès, après des actes généreux qui ne laisseraient plus craindre à personne le retour de ce terrorisme avec lequel on contient des esclaves, mais qui ne peut être la base d'un gouvernement raisonnable.

« Pjerre-Augustin Caron Beaumarchais,

* Commissionné, proscrit, errant, persécuté , mais nullement traître ni émigré.»

A l'époque où Beaumarchais écrivait cette lettre, le gouvernement de la Convention n'avait plus que deux: mois à vivre. Il fut bientôt remplacé par celui du Directoire et des deux Conseils. Les ardentes sollicitations de la femme et des amis du proscrit parvinrent enfin à le faire rayer de la liste des émigrés, et, après trois ans d'absence, l'auteur du Mariage de Figaro put rentrer dans son pays.

BEAUMARCHAIS APRES SON RETOUR EX FRANCE. — SA VIE SOUS LB- DIRECTOIRE. — SA MORT.

Revenu à Paris le 5 juillet 1796, Beaumarchais se trouvait en présence d'une grande fortune abîmée nonseulement par la crise générale qui en avait détruit tant d'autres, mais encore par l'effet de six scellés successifs, de la confiscation de tous ses revenus, de l'enlèvement en masse de tous ses papiers, de la disparition de. toutes ses créances. Sa belle maison était dégradée, son jardin était bouleversé. En même temps que ses débiteurs s'étaient débarrassés de leurs dettes en les payant au fisc en assignats, de nombreux créanciers l'attendaient pour le prendre à la gorge. Il avait des comptes à rendre et à demander à l'État, qui, après avoir séquestré sa fortune, tenait encore dans ses mains 745,000 fr. déposés par lui. Il s'occupa d'abord de

marier sa fille unique « avec un bon jeune homme, dit-il dans une lettre déjà publiée par Gudin, qui s'obstinait à la vouloir quand on croyait que je n'avais plus rien; elle, sa mère et moi, ajoute-t-il, avons cru devoir récompenser ce généreux attachement. Cinq jours après mon arrivée, je lui ai fait ce beau présent *. » Une fois le bonheur de sa fille assuré, l'auteur du Mariage de Figaro eut à régler ses comptes avec le gouvernement et à remédier de son mieux aux ravages que quatre ans de procès ou de proscription avaient faits dans sa fortune.

On n'a pas oublié sa situation vis-à-vis de l'État quant

1 Le bon jeune homme à qui Beaumarchais donnait, en 1796, sa charmante fille, était M. André-Toussaint Delarue, qui fut, en 1789, aide-de-camp du général Lafayette, administrateur des droits réunis sous l'empire, colonel de la 8^ légion delà garde nationale sous la restauration et sous le gouvernement de juillet. En 1840, M. Delarue demanda, à cause de son âge, à se démettre de ses fonctions de colonel; le gouvernement, ne voulant pas se séparer d'un homme qui avait rendu d'honorables services dans des circonstances difficiles, lui fit accepter le grade de maréchal de camp dans la garde nationale, grade qu'il occupa jusqu'en février 1848, où à quatre-vingts ans il commandait une brigade. Le gendre de Beaumarchais, au moment où nous écrivons, vit «ncore, entouré, dans sa florissante vieillesse, de l'affection respectueuse de tous ceux qui ont pu apprécier les nobles qualités de son cœur et de son caractère. De son mariage avec la fille unique de Beaumarchais, M. Delarue a eu deux fils, dont l'aîné, après avoir été successivement page de l'empereur, officier d'ordonnance du roi Louis-Philippe, colonel du 2' régiment de lanciers, est actuellement général de brigade. Le second petit-fils de l'auteur du Mariage de Figaro occupe les fonctions de receveur parUculier des finances , et enfin une arrière-petite-fille de Beaumarchais, qui, par son esprit et sa grâce, ne dément point son origine, a épousé M. Roulleaux-Dugage, ancien préfet sous le gouvernement de juillet, aujourd'hui membre du corps législatif-.

à cette désastreuse affaire des fusils. Il avait reçu des avances en assignats ; il avait déposé des valeurs en nantissement de ces avances ; tous ses revenus avaient été confisqués pendant près de quatre ans ; il avait été obligé de dépenser des sommes considérables pour empêcher les Anglais de s'emparer des fusils déposés à Tervère, et, après avoir préservé ces armes pendant quatre ans, il s'était vu contraint de les laisser enlever de force et d'accepter le prix arbitraire auquel le gouvernement anglais avait jugé à propos de les estimer. — Il s'agissait donc d'établir une compensation entre les avances en assignats reçues par lui et le prix de vente des fusils également touché par lui d'une part, et d'autre part les valeurs qu'il avait déposées en nantissement, ses revenus et ses créances indûment confisqués, les sommes diverses dépensées pour la préservation de ces armes par ordre du comité de salut public ; il s'agissait enfin de le constituer soit créancier, soit débiteur de la république, suivant le résultat de cette compensation. En général les gouvernements n'aiment guère à restituer de l'argent, et cette répugnance, en quelque sorte normale, devait être encore augmentée ici par le résultat de toute l'opération, puisqu'en fin de compte la république avait fait des avances contre nantissement à la vérité, mais n'avait pas reçu de fusils. D'un autre côté , ce n'était pas la faute de Beaumarchais si, au milieu du désordre des temps, après ne lui avoir prêté aucun concours dans la mission qu'on lui imposait de force, on avait très-injustement confisqué tous ses

reyenus et poursui\i^ au profit de l'État, le recouvrement de toutes ses créances. Un premier examen de ce difficile règlement de comptes entre Beaumarchais et l'État dura près de deux ans. Enfin, le 4 pluviôse an vi (janvier 1798), une commission nommée par lé Directoire et composée des citoyens Golbéry, Deladreux et Sénovert, à la suite d'un rapport très-bien motivé, mais très-long, et que par conséquent nous ne reproduirons pas, après avoir balancé avec soin les créances de Beaumarchais sur la république et celles de la république sur Beaumarchais, déclara que l'État restait débiteur envers ce dernier d'une somme de 997,875 fr., y compris bien entendu les 745,000 fr. de contrats déposés en nantissement par lui au début de l'opération.

L'auteur du Mariage de Figaro réclamait une somme plus forte, mais c'était déjà une belle victoire que d'obtenir d'un gouvernement peu scrupuleux une restitution si considérable. Cette somme allait le mettre à même de satisfaire ses créanciers les plus impérieux et de trouver un peu de tranquillité à la fin de sa vie, lorsque, par une fatahté qui fit le désespoir de ses derniers jours, le directoire crut devoir nommer une nouvelle commission, qui détruisit le travail de la première. Refusant de tenir compte à Beaumarchais de tout ce que le gouvernement lui avait pris à l'époque où, sans aucun motif raisonnable, on l'avait inscrit sur la liste des émigrés, et des dépenses occasionnées pour la préservation des fusils à Tervère, cette nouvelle commission le fit brusquement repasser de l'état de créancier de

997,875 francs à l'état de débiteur de 500,000 fr. C'est à lutter auprès de toutes les autorités contre la décision de cette dernière commission que se consuma la vieillesse de Beaumarchais ' . Tandis que, par suite de cette décision inique, le gouvernement s'unissait à ses véritables créanciers pour le tourmenter, ceux-ci ne lui laissaient pas un instant de repos : il se voyait en proie aux assignations, aux saisies mobilières et immobilières, aux procureurs, aux huissiers, aux recors, en un mot à toutes les horreurs d'une fortune en déconfiture. Il occupait un palais superbe qu'il ne pouvait ni vendre ni louer ; au milieu des besoins les plus urgents, il avait de la peine à trouver de quoi payer l'impôt des deux cents fenêtres et des quatre portes en grilles qui décoraient ce palais. Une lettre inédite au ministre des finances Ramel, écrite avant même que la nouvelle commission eût porté son désespoir au comble, donnera une idée de cette situation.

« Paris, ce 30 germinal an vi.

« Citoyen ministre, « Je vous jure que mon état devient intolérable. J'aurais

1 Je n'ai pu savoir bien exactement ce que devint l'affaire après sa mort. Les documents que j'ai sous les yeux et le témoignage de sa famille me portent à penser qu'on prit un terme moyen entre la décision des deux commissions : on ne demanda rien aux héritiers de l'auteur du Mariage de F igaro , mais on ne leur restitua rien, et ils restèrent spoliés de la somme de 997,875 fr. que les trois premiers commissaires avaient alloués à Beaumarchais. Quant à lui, même au milieu des chagrins dévorants que lui cause cette nouvelle commission, je le vois, toujours fidèle à •8on caractère original, rédiger le titre du dossier contenant ses rapports avec elle sous cette forme plaisante : Mes rapi^orts avec iaif...-.tale commission intermédiaire.

réglé le monde entier avec tout ce que j'ai écrit pour cotte détestable affaire, qui use ma raison et flétrit ma vieillesse. Voir des oppositions sur moi quand je suis patient créancier! Toujours languir, toujours attendre, sans jamais rien voir arriver ! Courir, frapper partout, et ne pouvoir rien terminer, c'est le supplice d'un esclave, d'un sujet de l'ancien régime, et non la vie d'un citoyen français.

« Souffrez que j'envoie un grabat dans un grenier de votre hôtel. On vous dira tous les jours: Il est là. Vous concevrez alors qu'un homme désolé, jeté depuis six ans hors de sa place et ruiné, est excusable de désirer qu'on daigne s'occuper de lui. « Caron Beaumarchais.»

Le sentiment de ses chagrins particuliers s'associe toujours, chez Beaumarchais, à des réflexions générales. C'est ainsi qu'il écrira, vers cette même époque, le iO prairial an vi, à un haut fonctionnaire :

« J'ai reçu avant-hier, citoyen obligeant, un peu de consolation en votre nom par le citoyen Meunier-Dubreuil, quoique le mot qu'il m'annonçait du secrétai-iat du ministre, relativement aux contributions, oppositions, contradictions, et autres mots en ons dont mon mal présent se compose, ne soit pas encore arrivé. J'ai lu, non sans quelque plaisir, le motif qui vous fait préférer son dîner amical au mien ; il m'offre un couvert près de vous à sa table, et moi j'ai répondu ; Oui-dà! si mon grand débiteur et tous mes tristes créanciers m'ont laissé le pavé des rues libre, ce qui devient fort incertain.

« La plus belle fortune d'un travailleur français en tout genre s'est fondue dans la masse des brigandages, sans qu'il en soit resté un écu de profit pour la république française, et je me dis souvent : Toute l'Europe est souffrante et trèspauvre; où diable est donc allée la fortune de l'Europe? La réponse que je me fais est qu'elle n'est allée nulle part. Elle consistait en circulations de tous genres. Les travaux partout

ont cessé; notre jeunesse, qui se détruit on détruisant celle de nos ennemis, dévore sans profit la subsistance du peu de travailleurs qui restent, Abyssus abyssiim, etc.

« Bonjour, Monsieur, si ce mot ne vous offense point. Nous sommes devenus un peu bégueules sur les titres; mais tous ceux qui se rendent et circulent au pair n'altèrent point la sainte égalité. Le Monseigneur, qui ne se rendait pas, si ce n'est entre les évè(jues, sur le principe reconnu: Inter scse fricant asini, a mérité sa proscription, mais si vous êtes tous mes sieurs et moi votre sieur à vous tous, qui peut donc en être blessé? Citoyen, qui vient de cïYe, se rapportait à une ville. De Rome provenait le citoyen romain, d'Athènes, d'Argos ou de Corinthe venaient les citoyens appartenant à ces cités; mais nous, qui nous piquons d'être grands créateurs, nous nous intitulons citoyens de la France. N'est-elle pas une cité? C'est comme nous avons nommé patriotes mille gens sans propriétés, quoique le mot patrie dérive des patrimoines qu'on y possède. Les gens qui ne possèdent rien roulent indifféremment partout ce titre sacré, qu'ils traînent et avilissent. Voilà ce qui me fait approuver qu'on récompense en terres nos guerriers, qui sans cela seront des hordes, et moi, je m'aperçois que je suis un bavard ; c'est là le défaut de mon âge. Salut et gratitude. « Caron Beaujiauchais. »

Dans cette correspondance de sa vieilIesEC, Beaumarchais ne semble pas toujours animé d'un enthousiasme très-vif pour les institutions républicaines. Cependant quelques lettres intimes annonceraient chez lui un certain yoût pour le régime nouveau', si ce penchant

' Dans un mémoire inédit adressé au Directoire Beaumarchais entreprend même de prouver que la constitution d'un pouvoir exécutif composé de cinq personnes, dont l'une est remplacée chaque année, est une excellente idée et pour démonirer cela il emploie une comparaison des plus bizarres et qui tris-probablcment n'avait jamais été employée avant lui. « Nous avons, T. II. 2!)

n'était trop souvent contrarié par les fourberies et les violences des partis les uns à l'égard des autres. Il a assisté, par exemple, à un dîner de patriotes dont l'assemblage est un peu bizarre, et il rend compte de ses impressions à un de ses amis par la lettre suivante, en date du 24 germinal an v :

« Je fis hier, mon Clîarles, un dîner dont le souvenir marquera longtemps dans ma mémoire par le choix précieux des convives que notre ami Dumas (le général Matthieu Dumas) avait rassemblés chez son frère. Jadis, quand je dînais chez les grands de l'État, j'étais toujours choqué du ramassis de gens de tous les caractères que la seule naissance faisait admettre. Des sots de qualité, des imbéciles en place, des hommes vains de leurs richesses, de jeunes impudents, des coquettes, etc. Si ce n'était pas l'arche du bon Noé, c^était au moins la cour du roi Pétaut^ mais hier, sur vingt-quatre personnes attablées, il n'y en avait pas une qu'un grand mérite personnel n'eût mise au poste qu'elle occupe. C'était, si je puis dire ainsi, un excellent extrait de la république française, et moi, silencieux, je les regardais tous en appliquant à chacun d'eux le grand mérite qui les distingue. Voici leurs noms.

« Le général Moreau, vainqueur à Biberach, etc., et qui a fait la superbe retraite qu'on sait.

« Le ministre de l'intérieur Bénezech, que la voix publique appelle au Directoire.

« Boissy d'Anglas, dont quarante-deux départements sej

écrit-il, grâce à la balance des pouvoirs, un corps constant de cinq personnes où l'esprit du gouvernement doit se propager à toujours, car ce corps est indestructible, se renouvelant par cinquième et lentement comme l'animal (c'est reptile qu'il faudrait, car on va voir qu'il s'agit du serpent) comme l'animal symbole de la prudence lequel sans s'altérer lui-même se dépouille annuellement de sa peau, le ciriquième à peujarès de son existence' vivante, »

sont disputé l'honneur de la réélection, et qui vient d'être encore réélu.

« Peliet, ministre de la guerre, que tous les militaires honorent.

« Lebrun, l'un des hommes les plus forts du conseil des anciens.

« Siméon, très-grand jurisconsulte du conseil des cinqcents.

« Tronçon du Coudray, du conseil des anciens, l'un des plus éloquents appuis qu'aient les infortunés.

« Dumas de Saint-Fulcran, chez lequel nous dînions, l'un des chefs les plus estimés des subsistances militaires.

« Lemérer, du conseil des anciens, l'un des soutiens de la constitution contre les anarchistes.

« Le général Sauviac, grand homme de guerre, et qui a fait l'éloge de Vauban.

c( Pastoret, défenseur éloquent, courageux des principes au conseil des cinq-cents.

« Le ministre de la police générale. Cochon, l'un des hommes puissants qui savent le mieux faire tourner à l'avantage de la nation un ministère difiicile.

« Vaublanc, du conseil des cinq-cents, le défenseur des colonies contre tous les usurpateurs .

« Le jeune Kellermann, qui, blessé, nous apporte vingtcinq drapeaux de la part de Bonaparte.

« Le général Menou, qui s'est acquis une gloire immortelle en refusant de faire tirer sur les citoyens en vendémiaire.

« Le général Dumas, du conseil des anciens j ce nom n'a plus besoin d'éloges.

« Lehoc, qui a été chargé de nos affaires en Suède.

« Zac-Mathieu, soutien de la constitution, comme tous ses amis du conseil des anciens.

« Portalis, du conseil des anciens, dont la mâle éloquence a renversé cent fois les noires entreprises des ennemis de l'intérieur, et dont on attend après-demain un rapport contre la calomnie et les abus inséparables de la presse en sa liberté.

« Mathieu, commissaire général de l'armée du général Morcau.

« Baudeau, général de brigade, aide de camp du général Moreau.

« Loyel, son second aide de camp.

« Ramel, colonel des grenadiers qui gardent le corps législatif.

« EL pour dernier et plus minime convive, votre ami, moi, l'observateur qui jouissais dans la plénitude de l'àme.

« Le dîner a été instructif, point bruyant, très-aimable et enfin tel que je ne me souviens pas d'en avoir fait encore. Si vous aimez que votre ami voie bonne compagnie, celle-ci était excellente. Bonjour. « Cauox Beaumarchais. »

C'est en avril 1797 que Beaumarchais figurait à ce dîner, dont il nomme les convives assez singulièrement amalgamés un extrait de la république ; quatre mois après, le 18 fructidor, un coup d'État proscrivait la moitié à peu près de ces vingt-quatre convives. «Les députés du peuple, dit Gudin, étaient enlevés de leurs sièges sacrés , enfermés dans des cages ambulantes comme des bêtes féroces, entassés dans des vaisseaux et transportés à la Guyane. » Ce coup d'État républicain refroidit naturellement beaucoup le zèle républicain de Beaumarchais. « Il ne reconnaissait plus , ajoute Gudin, ni les hommes ni les afîaires; il ne comprenait plus rien aux formes et aux moyens employés dans ces temps dénués de règles et de principes. Il invoquait la raison, qui l'avait fait triompher tant de fois; la raison était étrangère, elle était, si on ose le dii-e, une espèce d'émigrée dont le nom rendait suspect celui qui l'invoquait. »

Au milieu de ce tourbillon d'illégalités et de fraudes, il fallait que l'auteur du Mariage de Figaro, devenu sourd, dit-il quelque part, comme une urne sépulcrale, harcelé de créanciers, poursuivant des débiteurs insolvables et surtout son grand débiteur l'État, qui ne voulait pas le payer, recommençât sur nouveaux frais, à soixante-cinq ans, les labeurs de toute sa vie. Il semblerait qu'une situation aussi désastreuse eût dû suffire pour l'absorber tout entier; il n'en est rien cependant. Sous le poids des chagrins qui l'assiègent, on le voit secouant ses préoccupations personnelles appliquer son esprit avec une ardeur infatigable à toutes les questions d'intérêt public, à mille affaires littéraires ou autres, à mille incidents qui lai sont étrangers. Tantôt il signalera avec indignation , dans les journaux du temps, l'incroyable négligence qui permet que le corps de Turenne, soustrait au vandalisme de la terreur, reste oublié et exposé parmi des squelettes d'animaux au Jardin des Plantes, et il provoquera l'arrêté du directoire qui , cinq mois après sa lettre , mit fin à ce scandale ; tantôt il écrira soit au gouvernement , soit aux députés qui , comme Baudin des Ardennes, représentent ses idées de modération et de légalité, des mémoires ou des lettres sur tous les sujets qui sont à l'ordre du jour. Il causera de littérature et de théâtre avec l'aimable Coliin dHarleville^ ou bien il

1 Gudin a déjà pablié la lettre intéressante de Beaumarchais à CoUin d'Harleville ; nous la reproduisons aux pièces justificatives n» 27, afin de pouvoir y joindre la réponse inédite de ce

plaidera auprès du ministre de l'intérieur pour les droits des auteurs dramatiques contre les acteurs, et tout à côté il écrira à ce même ministre une lettre de recommandation très-vive en faveur d'une actrice malheureuse^ M°"^ Vestris. Il s'occupera en même temj)S de la reprise de son drame de la Mère coupable, il jouira avec délices de ses derniers succès de théâtre, et pour activer le zèle des comédiens français, il leur adressera cette épître inédite assez plaisante et qui est tout à fait dans son genre d'esprit :

« Ce 14 germinal an v.

« Mes chers concitoyens, vous qui représentez tant de belles choses et si bien, vous en avez une médiocre sur le chantier de vos études, du faible estoc de votre serviteur.

« Sur cette médiocrité, vous l'avez vu, je n'ai montré nul indiscret empressement pour que ma mère obtînt la préférence ; mais de ce "que vous avez paru en aimer quelque temps la jouissance exclusive, depuis six mois je la refuse à des galants qui la demandent : d'où il résulte que ma mère ne se sent épouser par personne, ce qui déplaît profondément aux femmes.

a Mes bons amis, si l'épousaille traîne autant que les fiançailles, vous m'exposez à la désobligeance de continuer à refuser, sans motif apparent, ma mère à ceux qui voudraient en tâter; car, ne pouvant leur opposer qu'un hymen équivoque et sans publicité pour eux, comme sans effet pour ma mire, personne n'est content de moi.

c( Si, dans vos amours clandestins, quelque défaut vous avait lassés d'elle, au moins prononcez le divorce. Et veuve,

dernier qui nous semble offrir aussi de l'intérêt. On y verra que le joyeux auteur des Châteaux en Espagne avait quelques prétentions à la mélancolie; sa lettre est cachetée de uoir, avec cette devise sentimentale : always (toujours).

hélas ! sans avoir eu d'époux, dédaignée des plus beaux amants, je la laisserai consoler par quelques amants secondaires, car ma mère me dit ingénument que, devenant presque aussi vieille que son fils, elle n^a pas de temps à perdre si je veux qu'on la claque encore. Et moi, noble enfant que je suis, je veux, mes chers amis, tout ce qui peut plaire à ma mère. Salut. « Beaumarchais. »

Une imagination aussi ardente que celle de Beaumarchais ne pouvait rester étrangère à l'enthousiasme universel qu'inspirait alors le jeune conquérant de rilalie. Après avoir poursuivi le général Bonaparte de sa prose et de ses vers j nsqu'au delà des Alpes, lorsque €e dernier vint à Paris en décembre 1797, l'auteur du Mariage de Figaro adressa à ce sujet au ministre Talleyrand, son ami, une lettre qui contient de bien mauvais vers, mais qui est assez curieuse en ce qu'elle prouve que, même à cette époque, il y avait encore des gens en France qui estropiaient ce grand nom de Bonaparte, comme l'avait estropié le Moniteur en liniprimant, après vendémiaire, pour la première fois * :

«Ce 24 frimaire an VI.

« Citoyen ministre, « Lorsque Bonaparte signa les préliminaires de la paix, je fis glisser dans les journaux français qui franchissaient les Alpes ces quatre méchants petits vers, dont tout le mérite était dans l'intention, qu'il a très-noblement saisie et même ^ievancée :

Jeune Bonaparte, de victoire en victoire

1 Peut-être aussi Beaumarchais défigure-t-il ici volontairement le nom de Bonaparte pour les besoins de l'hémisticiie et ae la rime, car nous venons de voir dans une autre lettre qu'il l'écrit correctement.

Tu nous donnes la paix, et nos cœurs sont émus;

Mais \eux-tu conquérir tous les genres de gloire?

Pense à nos prisonniers d'Olinu'iz *.

a Aujourd'hui qu'il se moque de nous en se cachant le plus qu'il peut, je vous prie de lui en montrer ce mécontentement de ma part:

BOUTADE d'un VIEILLARD QUI A DE l'hIMEL'R DE NE l' AVOIR PAS VU.

Comme Français, je cherche une façon nouvelle De rendre un juste hommage au grand Bonaparte. Si j'étais né dans Londre, ah! je voudrais comme elle Que le diable l'eiit emporté!

a Vous savez que je suis le premier poëte de Paris en entrant par la porte Antoine ; mais je signe pour vous,

Trois mois plus tard, le général Mathieu Dumas, beau-frère du gendre de Beaumarchais, ayant fait faire à ce dernier la connaissance du général Desaix, l'auteur du Mariage de Figaro en profita pour écrire par lui directement au général Bonaparte ime lettre dont Je n'ai pas retrouvé le brouillon dans ses papiers, mais qui lui valut ce billet inédit, où l'on peut déjà reconnaître, sous la familiarité républicaine, la concision impériale, ce que les anciens nommaient imperaioria brcvitas.

« Paris, le 11 germinal an vi {mars 1798).

« Le général Desaix m'a remis. Citoyen, votre aimable lettre du 25 ventôse. Je vous en remercie. Je saisirai avec plaisir toutes les circonstances qui se présenteront de faire la connaissance de l'auteur de la Mère coupable.

a Je vous salue. Bonaparte.»

1 Allusion à Lafayette, qui fait honneur à la sensibilité de Beaumarchais.

Ainsi, pour le général Bonaparte, Beaumarchais est avant tout l'auteur de la Mère coupable. Serait-ce là l'indice d'une préférence littéraire pour ce drame ou d'une certaine répugnance politique pour le Mariage de Figaro, ou tout simplement le résultat de ce fait que le ■drame de la Mère coupable avait été remis récemment au théâtre? C'est une question qu'il nous paraît difficile de résoudre K

Toutes les lettres de la vieillesse de Beaumarchais ne sont pas également intéressantes sous le rapport du sentiment qui les a dictées. Il en est deux surtout qui firent scandale lorsqu'elles furent publiées par lui dans le Journal de Paris, et que le philosophe Gudin n'a pas manqué de reproduire pieusement : ce sont celles où critiqué au sujet de la publication des OEuvres de Voltaire, l'auteur du Mariage de Figaro, qui jusque-là

i Je trouve dans les papiers qui m'ont été confiés par la famille de Beaumarchais un autre billet de Bonaparte, premier consul, adressé à Mme de Beaumarchais après la mort de son mari, et en réponse à une pétition. Il est ainsi conçu : « Paris, vendémiaire an IX. Madame, j'ai reçu votre lettre ; je porterai dans votre affaire tout l'intérêt que mérite la mémoire d'un homme justement célèbre et que vous-même inspirez. — Bonaparte. » Ceci nous amène à reclifier une des erreurs de détail assez nombreuses qui se rencontrentdans le Mémorial de Sainte-Hélèiie. L'auteur de cet ouvrage fait dire au glorieux captif « qu'il avait constamment repoussé Beaumarchais en dépit de tout son esprit, lors de son consulat, à cause de sa mauvaise réputation et de sa grande immoralité. » Outre que les deux billets que nous venons de citer sont loin d'indiquer une antipathie aussi marquée, rempere;jr n'a pas pu dire qu'il avait repoussé Beaumarchais lors de son consulat, attendu que ce dernier était mort avant le consulat, Je 18 mai 1799, au moment où le général Bonaparte était encore en Egypte.

n'avait jamais attaqué directement le christianisme % se laisse aller, sous Finfluence d'un mouvement d'humeur, aune polémique indécente et vulgaire sur Jésus- Christ. Beaumarchais, disciple de Voltaire, tombait ici comme lui dans cette grossière erreur, si commune d'ailleurs au xviii" siècle, qui consiste à confondre la franchise avec l'effronterie, et à se croire autorisé et même obhgé, parce qu'on n'a pas de religion, à blesser ceux qui en ont dans leurs sentiments les plus chers. Propager l'incrédulité avec l'ardeur que l'on mettrait à propager une croyance est un procédé qui, même en se plaçant au point de vue du scepticisme, ressemble, qu'on me passe cette comparaison, au procédé d'un homme qui, pour ne pas croire en général à la vertu des femmes, s'imaginerait qu'il a le droit de démontrer à chaque fils que sa mère est indigne de son respect. U y a là une obhgation de réserve que tous les peuples non corrompus comprennent d'eux-mêmes. C'est ainsi qu'on voit les Arabes s'incliner devant la manifestation d'une croyance religieuse qu'ils ne partagent pas. Les sceptiques de nos jours ont au moins cet avantage sur ceux du xvni« siècle, qu'ils entendent au fond de leur conscience une voix qui leur dit que, toutes quahtés égales d'ailleurs, celui qui croit sincèrement, qui pratique sa religion sans amertume et sans haine contre son prochain, vaut mieux que celui qui ne croit pas, et doit être, sinon envié, au moins respecté dans sa foi.

1 C'est La Harpe lui-même qui fait cette remarque, dans son chapitre du Cours de littérature relatif à Beaumarchais.

Nous avons déjà vu Beaumarchais lui-même^ en demandant très-sérieusement et très-con\enablenient des messes pour sa femme, sa fille, sa sœur et les fidèles de son quartier, donner l'exemple de ce genre de respect <iue l'incrédulité doit à la foi. On ne peut donc s'expliquer cet écart de sa vieillesse qu'en l'attribuant à un accès d'irritation. Désapprouvé par M"»^ de Beaumarchais, l'auteur du Mariage de Figaro n'eût sans doute jamais écrit ces deux lettres malencontreuses, si sa sœur Julie, qui était très-pieuse, et qui avait une certaine influence sur lui, ne fût morte un an auparavant ^

1 Nous aurions bien désiré laisser dans l'oubli quelques lettres ■de Beaumarchais d'un autre genre et non moins blâmables. Malheureusement ces lettres existent, et elles ont déjà été mentionnées par d'autres écrivains de manière à nous obliger d'en dire un mot pour atténuer un peu les conséquences qu'on en pourrait tirer. Il paraît qu'un établissement public de Londres possède quelques billets très-cyniques écrits par l'auteur du Mariage de Figaro dans sa vieillesse à une femme, et dont on nous a communiqué un résumé. Ces billets faisaient partie d'un paquet de lettres que la famille de Beaumarchais avait rachetées et croyait avoir entièrement détruites ; mais, comme il arrive souvent en pareille circonstance, le vendeur de ces lettres en avait gardé quelques-unes, qui, en passant de main en main, ont fini par se trouver déposées comme des documents précieux dans l'établissement dont nous venons de parler. Si les conservateurs de cette collection aiment les autographes de Beaumarchais, on pourrait, en échange des billets orduriers et d'ailleurs très-peu spirituels qu'ils possèdent, leur en fournir de beaucoup plus intéressants, de beaucoup plus dignes d'être conservés. Cependaat puisque les premiers ont été lus par un certain nombre de curieux, il faut dire ici qu'on se tromperait si l'on croyait y trouver la preuve que Beaumarchais, même dans sa vieillesse et au milieu des chagrins qui l'accablent, formait des liaisons indignes de lui. La personne à qui ont été adressés ces billets était une personne assez peu estimable par elle-même , mais occupant une certaine position sociale et dont la liaison avec Beaumarchais remontait à plusieurs années avant la date où ces

Le résiiilat de ces deux leltres sur Voltaire et Jésus - Christ, publiées en avril 1799, constate d'ailleurs un progrès déjà notable dans lesprit de l'époque. On sent que le xvin* siècle s'en va, et qu'on est à la veille du grand succès du Génie du Christianisme. Parmi lesvoltairiens qui applaudissaient ces lettres, quelques-uns refusèrent de les insérer dans leurs journaux. Un homme très-grave, un économiste célèbre, un ancien membre de la première constituante, Dupont de Nemours, depuis conseiller d'État sous la restauration et membre de Tlnstitut, qui rédigeait en 1799 le journal l'Historien, écrii à ce sujet à Beaumarchais cette lettre inédite où l'on voit le préjugé anti-religieux, aussi ardent chez lui que chez l'auteur du Mariage de Figaro,

billets ont été écrits. Cette liaison avait été très-peu suivie, trèsinterrompue par Beaumarchais et par sa famille, qui la connaissait. Après la révolution, la dame en question était devenue fort pauvre; elle avait recours à la bourse de l'auteur du Mariage de Figaro, toujours généreux, quoique très-embarrassé lui-même: de là le renouvellement d'un commerce épistolaire et ces déplorables écarts de langage d'un vieillard dont la jeunesse a manqué de pudeur, et qui se voit encouragé à ce genre d'excès par une femme licencieuse. Du reste, pour apprécier équitablement tout cela, il faut tenir compte de l'esprit d'un siècle où des romans obscènes comme celui de Diderot se lisaient jusque dans les boudoirs des plus grandes dames. De nos jours, si l'on pouvait assister aux conversations intimes de plus d'un personnage considérable et vertueux en apparence, on entendrait peut-être de singulières choses; mais il est juste d'ajouter que ce qu'on dit, on n'irait pas en général jusqu'à l'écrire, et c'est en cela que, même dans le mal, consiste la différence des deux siècles. L'insouciance de Beaumarchais laissant exposées à la circulation des saletés écrites de sa main et signées d'un nom qu'il a rendu célèbre, est certainement un des traits caraciéristiques de sou temps.

contraint pourtant de subir l'acendant de la réaction religieuse.

€ 15 germinal an vu [a\Til 1799).

« J'ai lu avec beaucoup de plaisir, mon cher philosophe, votre petit article sur Voltaire et sur Jésus-Christ. Il est, comme tout ce que vous faites, fortement pensé et éneigiquement écrit ; mais mes lecteurs ne sont pas encore à cette hauteur-lJ), il faut les y amener par degrés, et se tenir pour content s'ils y arrivent l'année prochaine,

« Les persécutions jacohiniques ont reculé la lumière. Leur intolérance a refait des chrétiens de gens qui n'étaient pas mêmes déistes. Telle est la révolte de la liberté contre toute tyrannie.

« Tu ne veux pas que je croie à ce qui est absurde, et tu me menaces pour cela du cachot ou de la guillotine : eh bien ' je veux dire que je le crois. » Et après l'avoir répété quelquefois par courage, beaucoup de gens se remettent à le croire un peu par habitude.

(( Ces demi-chrétiens sont d'ailleurs utiles et respectables, en ce qu'ils sont ennemis de nos bourreaux et alliés naturels de la liberté, de la sûreté, de la propriété.

« Il convient donc que nous les ménagions sur des préjugés qui ne peuvent être durables, et qui cesseront avec la persécution qui les réveille.

« Je vous embrasse bien tendrement, vous remercie de même de l'intérêt que vous avez la bonté de prendre à l'Historien, et itldame pour lui votre secours en bornant votre zèle aiîx octaves moyennes. On nous croit hardis; nous n'allons pas à moitié du clavier, mais cela viendra.

« Vale et me ama. Dlpont de Nemours. »

Il nous semble que cette lettre de Dupont de Nemours donne bien une idée du mouvement qui s'opérait dans les âmes après les secousses terribles de la révolution.

Voici un autre journaliste, — Corancez, — qui accepte, quant à lui, l'article sur Voltaire et Jésus-Christ, mais on reconnaît en même temps qu'il fait en cela un acte de hardiesse :

« 15 germinal an vu.

« J'insérerai votre lettre sur le dernier mot de Voltaire, citoyen, parce que je la crois bonne, parce que c'est vous qui racontez, et enfin parce que je ne suis point hypocrite. Je n'accuse personne, mais le refus serait, selon moi, ou un acte de catholicisme ou une hypocrisie ^ Corancez. »

Pour compléter ce tableau de l'état des esprits en 1799 sur la question religieuse, il faut joindre à ce qui précède un passage sur le même sujet d'une lettre inédite de La Harpe récemment converti, lettre écrite en décembre 1799 à M^e de Beaumarchais, six mois après la mort de son mari, et dont nous avons déjà cité un fragment au début de ce travail :

« J'aurais voulu (écrit La Harpe) pouvoir lui rendre (à Beaumarchais) ce témoignage, — qui n'est pas le moins honorable,— qu'il avait été du nombre des hommes de talent qui n'ont jamais attaqué la religion; je le lui aurais rendu d'autant plus volontiers, que je regrette plus de ne pouvoir me le rendre à moi-même; je suis privé de ce plaisir par la malheureuse lettre - qu'il écrivit environ quinze jours, ce me semble, avant cette mort si prompte et si imprévue qui vous l'a enlevé. Cette lettre et les circonstances où elle fut écrite m'ont affligé, et je vous connais un assez bon esprit pour croire que vous ne l'avez pas approuvée. Je suis sûr au moins

1 C'est bien là cette confusion entre la franchise et l'effronterie dont nous parlions tout à l'heure.

2 II s'agit de la lettre sur Voltaire et Jésus-Christ dont il vient d'être (question.

<jue VOUS ne trouverez pas mauvais que je ne l'approuve pas. Cet écart, chez un homme d'ailleurs si éclairé, est une suite de la contagion révolutionnaire, et je n'ai pas le droit d'être sévère sur ce genre d'erreurs. »

Ce ton de modestie et de charité, qui paraît ici trèssincère, est assez rare chez La Harpe pour qu'on se plaise à le signaler. Le célèbre critique nous dicte luimême avec une justesse parfaite la plus équitable appréciation qu'on puisse faire de cette erreur de Beaumarchais, dont l'esprit a dû être d'ailleurs aigri quelquefois ou troublé par .les tracas et les inquiétudes qui tourmentaient les derniers jours de sa vie.

Pour ne pas laisser le lecteur sur une impression défavorable, il faut montrer le même homme qui rédigeait cette lettre inconvenante sur Jesus-CAnsf adressant vers la même époque à un vieux pécheur, à Morande, les lignes suivantes, écrites dans l'abandon de l'intimité, dont la bonne foi par conséquent ne saurait être suspecte, et qui annoncent que, si chez lui le sentiment rehgieux n'est pas complet, il est peut-être moins éteint que chez plusieurs autres personnages fameux du xvni« siècle :

« le n'aime pas, écrit Beaumarchais, que dans vos réflexions philosophiques vous regardiez la dissolution du corps comme l'avenir qui nous est exclusivement destiné : ce corpslà n'est pas nous, il doit périr sans doute, mais l'ouvrier d'un si bel assemblage aurait fait un ouvrage indigne de sa puissance s'il ne réservait rien à cette grande faculté à qui il a permis de s'élever jusv][u'à sa connaissance. Mon frère, mon ami, mon Gudin s'entretient souvent avec moi de cet avenir

incertain, et notre conclusion est toujours: Me'ritons au moins qu'il soit bon j s'il nous est dévolu^ nous aurons fait un excellent calcul ; si nous devons être trompe's dans une vue si consolante, le retour sur nous-mêmes, en nous y préparant par une vie irréprochable, a iniiniment de douceur. »

A côté de cela, on aime à voir l'auteur du Mariage de Figaro accusé en 1798 par son ami Talleyrand, alors ministre des alTaires étrangères, d'être dupe de tout le monde et acceptant très-bien ce reproche :

a Je souriais, écrit-il, avant-hier au soir du magnifique éloge que vous faisiez de moi en attestant que je suis dupe de tout le monde. Être dupé par tous ceux qu'on a obligés, — du sceptre jusqu'à la houlette, — c'est être victime et non dupe. Au prix d'avoir conservé tout ce que l'ingrate bassesse m'a ravi, je ne voudrais pas une seule fois m'ètre comporté autrement. Voilà ma profession de foi. Ce que je perds me touche faiblement: ce qui touche la gloire ou le bonheur de ma patiie épuise tontes mes sensibilités. Quand nous com mettons une faute, j'en ai une colère d'enfant, et sans que je sois bon ni employé à rien, je répare en projet chaque nuit nos sottises de la journée. Voilà ce en quoi mes amis prétendent que je suis une dupe, chacun, dit-on, ici ne pensant qu'à lui seul. Quelle yîc/iue patrie, si cela était vrai pour tous! mais je suis sûr et très-sûr du contraire. Quand voulez-vous voir mon petit commerce de dupe^? Vous n'en serez pas mé-

1 C'est un mémoire en faveur de la paix avec les Etats-Unis ; nos rapports diplomatiques avec cette jeune république venaient d'être troublés. Beaumarchais demandait à être envoyé en mission en Amérique et prévoyant qu'on lui opposerait sa surdité, il réfute d'avance l'objection par cet argument, sinon très-solide au moins fort ingénieux. ' Mon audition très-affaiblie ^ écrit-il, ne serait pas même un obstacle ; le délégué d'une puissante république n'a nul besoin qu'on parie bas en traitant de ses intéiéts. le mystère usité des négociateurs royaux est au-dessous de sa haute diplomatie. »

content ; vous y trouverez à puiser pour le passe', le présent, l'avenir, — l'avenir, seule chose qui existe pour nous! Pendant qu'on parle des deux autres, elles sont déjà bien loin, bien loin. Salut, impérissable attachement.

Cette ardeur de sensibilité et de désintéressement patriotique devait être bien sincère, puisque Beaumarcliais ne craignait pas de s'en prévaloir auprès d'un homme aussi retors que Talleyrand; à coup sûr, il ne pouvait pas avoir la prétention de le duper : c'était donc une nuance de son caractère qu'il entendait maintenir contre les railleries du rusé ministre. Et en effet rien n'est plus vrai que celte perpétuelle sollicitude de Beaumarchais pour ce qui ne le regarde pas. On ne saurait se faire une idée de la quantité de papier que, dans une vieillesse si tourmentée de soucis personnels, il barbouille tantôt pour les solliciteurs ou inventeurs ' qui implorent son appui en lui supposant une influence qu'il n'a point, tantôt sur toutes les questions politiques, diplomatiques ou commerciales qui intéressent la France.

Au milieu de ces préoccupations si diverses, et malgré les heures de découragement où Beaumarchais se croit

1 C'est ainsi qu'un des derniers travaux de sa vieillesse est un mémoire au ministre de l'intérieur, François de Neufchàteau, en faveur d'un homme qui croyait avoir découvert l'art de diriccr les aérostats ; voir cette correspondance avec le ministre aux pièces justificatives n" 28. Un autre jour, si Mme Schorer, femme du ministre de la guerre, vient visiter son jardin, Beaumarchais en profite pour lui présenter une supplique très-galamment tournée en faveur d'un vieux militaire.

miné sans ressources, la gaieté native' et la prestesse dans la riposte ne l'abandonnent jamais^ pas même dans ses derniers jours. Nous l'avons vu, à fépoque de son opulence, aux prises avec des emprunteurs ou des mendiants qui manquaient souvent de politesse;

1 Nous avons déjà cité le singulier couplet en réponse au couplet de Julie mourante ; pourquoi ne citerions-nous pas encore en note, pour achever le portrait de cette physionomie si mobile, la chanson inédite que voici? Quoique légère, elle est plutôt grotesque et plaisante qu'indécente. Beaumarchais a écrit ces couplets de son écriture de vieillard la plus lourde: ils doivent donc dater des derniers jours de sa vie. On pourrait dire d'eux ce qu'il dit de la chanson de sa sœur Julie: c'est aussi son chant du cygne.

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