BEAUMARCHAIS AU CITOVEN TREILHARD
« Citoyen directeur, « Dans le cours ordinaire des événements politiques, je pense qu'il y aurait plus qu'indiscrétion de ma part à vous offrir mon sentiment, quel qu'il fût, dans la vue d'influer sur vos résolutions ; mais le crime inouï, l'atroce accident que nous appi'end le télégraphe est d'une si haulc importance, que je crois remplir le devoir d'un bon citoyen qui vous honore et qui vous aime, en vous disant en peu de lignes ce que j'en pense. Le voici. »
L'auteur du mémoire expose ensuite l'attitude qui, suivant lui , convient à la France en présence de cet attentat : pas de précipitation dans les mesures de vengeance, une majesté imposante et calme. Et après avoir développé les motifs de son opinion , il continue en ces termes :
« Si j'avais l'honneur d'être un des cinq premiers magistrats de la république, j'opinerais pour que l'on ordonnât un deuil universel à l'occasion de la blessure à mort qu'on a portée à la nation dans la personne de ses plénipotentiaires à Rastadt; faites une proclamation par laquelle vous identifierez la France à l'exécrable injure que ses trois délégués ont reçue en son nom....
« Ou je connais mal mon pays, ou je crois qu'après une façon de procéder aussi auguste, la véritable levée en masse est ce que vous devez en attendre.
« Salut, respect et dévouement. Caron Beaumarchais. »
Quelques jours après avoir écrit ce mémoire, le malin du 18 mai 1799, Beaumarchais, qui, la veille, avait passé une soirée très-gaie au milieu de sa famille avec quelques amis, fut trouvé mort dans son lit, frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante , à Tâge de soixante-sept ans et trois mois.
Il paraîtrait que, sur la foi de quelques mots plus ou moins authentiques prêtés à l'auteur du Mariage de Figaro dans une conversation avec un ami qu'on ne nomme pas , et où il aurait été question des moyens chimiques de mourir sans douleur, l'opinion qu'il s'était empoisonné avec de l'opium aurait dès lors trouvé quelques partisans. Je vois en effet, huit ou dix jours après son décès, un ami de la famille écrire à M"« de Beaumarchais qu'il a rencontré quelqu'un qui lui a, dit-il , débité gravement cette impertinence. Ce bruit ayant été reproduit de nos jours par plusieurs écrivains S il faut prouver qu'il est dénué de tout fondement.
1 Esménardj dans son article Beaumarchais de la Biographie universelle, exprime un soupçon de ce genre. On le trouve également reproduit, d'après Beuchot, par un de nos érudits les plus estimés, M. Ravenel, dans la notice qui précède sa petite édition in-18 de Beaumarchais. M. Sainte-Beuve déclare qu'il ne fait aucune difficulté d'admettre l'apoplexie, en se réservant, dit-il, tout au plus un léger doute. Enfin un travail distingué sur Népomucène Lemercier, publié par M. Charles Labitte, contient un passage où l'auteur semble incliner aussi, d'après Lemercier lui-même, vers cette opinion que Beaumarchais se serait suicidé. C'est une erreur complète ; mais en réfutant cette erreur, je profiterai de l'occasion pour saluer d'un hommage, en passant, la mémoire de ce jeune, spirituel et savant Charles Labitte, prématurément enlevé aux lettres, qu'il cultivait avec un talent déjà si remarquable et une si noble ardeur. Je crois devoir ajouter ici que le frère de M. Charles Labitte m'a remis quel-
D'abord nous avons sous les yeux le certificat du chirurgien Lasalle, appelé à constater le décès, certificat daté du jour même de ce décès (29 floréal an vn)^ et qui déclare que le citoyen Beaumarchais est mort d'une apoplexie sanguine, et non autre maladie. A ce témoignage nous devons joindre celui du gendre même de l'auteur du Mariage de Figaro , M. Delarue , qui , instruit par nous de la persistance de ce bruit qu'il ignorait, nous écrivait, il y a cinq ans, la lettre suivante :
c Villepinte, par Livry (Seine-et-Oise), 7 octobre 1849.
« Monsieur,
« Je viens d'apprendre avec un étonnement pénible les bruits que l'on a fait courir sur les derniers moments de Beaumarchais, mon beau-père. L'assertion mensongère de son suicide, qui a été reproduite dans des écrits sérieux, m'oblige à repousser avec toute l'indignation qu'elle mérite une fable dont la famille et les amis de Beaumarchais se seraient émus, s'ils l'avaient connue plus tôt.
« Beaumarchais, après avoir passé en famille la soirée la plus animée, où jamais son esprit n'avait été plus libre et plus brillant, a été frappé d'apoplexie. Son valet de chambre, en entrant chez lui le matin, l'a trouvé dans la même position où il l'avait laissé en le couchant, la figure calme et ayant l'air de reposer. Je fus averti par les cris de désespoir du valet de chambre. Je courus chez mon beau-père, où je constatai cette mort subite et tranquille; je ne m'occupai plus
ques notes que ce dernier avait recueillies dans Tintention de rédiger une étude sur Beaumarchais, et, quoique ces notes m'aient peu servi au milieu de la masse de matériaux fournis par la famille de l'auteur du Mariage de Figaro, elles n'ont pas laissé de m'offrir quelques indications utiles.
bis BEAUMARCHAIS
ensuite que de sauver à sa lillc^ qui avait un véritable culte pour son père, l'angoisse d'une nouvelle qui aurait pu lui être funeste, si elle l'eût apprise sans ménagement. Voilà, Monsieur, la vérité exacte Delarue. »
Le récit de la mort de Beaumarchais tracé par Gudin dans son manuscrit se rapporte parfaitement à celui de M. Delarue. Ajoutons, pour écarter tout soupçon d'une réticence convenue sur ce point entre les parents et les amis du défunt , que dans les papiers les plus intimes de la famille, il n'y a pas trace d'une opinion de ce genre ; que Gudin, par exemple, dans ses lettres à M™'^ de Beaumarchais, fait de fréquentes allusions à la mort de son ami, toujours pour souhaiter comme lui une mort soudaine et tranquille, tandis que M""^ de Beaumarchais écrit de son côté : // est sorti de la vie à son insu, comme il y était entré. D'où il faudrait conclure que si Beaumarchais s'était suicidé, ce suicide, connu seulement des étrangers, aurait été complètement ignoré et du chirurgien qui a constaté son décès et de sa propre famille, ce qui est, assurément, bien peu vraisemblable. Il est à remarquer encore que Beaumarchais, dans sa vieillesse , présentait l'aspect d'un homme rejilet et sanguin. Ce caractère de sa constitution est indiqué jusque dans le dernier passe-port que lui donna le ministre de France à Hambourg au moment de sa rentrée, et il se qualifie lui-même dans des vers de cette époque :
Un bon vieillard grand, gris, gros, gras.
Or les tracas, les agitations, les impatiences causés par
le délabrement de sa fortune, et dans lesquels on a cherché une explication de son prétendu suicide, si on les combine avec son tempérament, motivent bien plus naturellement l'apoplexie. Enfin cette opinion d'un suicide, basée uniquement sur quelques paroles en l'air qu'un témoin anonyme aurait entendu prononcer par Beaumarchais causant des poisons qui ne font point souffrir, cet opinion d'un suicide est radicalement incompatible avec la situation et le caractère connu de l'auteur du Mariage de Figaro. Il adorait sa fille unique, dont il était adoré; lui seul paraissait et lui seul se croyait capable de débrouiller l'inextricable chaos de sa grande fortime compromise. Est-il admissible qu'il ait pu songer à laisser volontairement ce lourd fardeau sur les bras de sa fille et d'un jeune mari, alors étranger aux affaires?
On sait aussi qu'un des traits distinctifs du caractère de Beaumarchais, c'est une persévérance obstinée; il luttait, nous l'avons dit, à l'époque de sa mort, contre la décision inique d'une dernière commission qui proposait au ministre des finances de lui.enlever 997,000 fr. accordés par une commission précédente, et de le constituer débiteur de l'État pour une somme de 500,000 fr. Dix jours avant de mourir, le 18 floréal an vn, il écrivait à ce sujet au ministre Talleyrand, son ami, les lignes suivantes : «C'est contre cette commission meurtrière, laquelle je prendrai à partie, c'est contre leur inique façon de [irocéder à mon égard que je me pourvois aujourd'hui devant le ministre des finances; j'ai mis à T. n. 30
rinstant sous ses yeux la réclamation de mes titres dans un jour lumineux comme le soleil, et c'est le moment de me recommander. » Est-ce dans un pareil moment, lorsqu'il est constant qu'à sa mort le ministre des finances n'a^fait encore pris aucune détermination , est-ce dans un pareil moment de combat acharné et décisif que Beaumarchais aurait pensé à quitter la partie en se suicidant? Évidemment non. Il est donc certain que cette fable d'un suicide, détruite déjà par les documents et les témoignages les plus authentiques, n'est pas moins en contradiction avec toutes les vraisemblances : elle ne repose donc sur rien et doit être définitivement écartée.
Dans une des plus sombres allées de son jardin , Beaumarchais avait fait disposer un bosquet destiné à ombrager sa tombe. «Ce fui là, dit Gudin, que son gendre, ses parents, ses amis et quelques gens de lettres qui l'aimaient lui rendirent les derniers devoirs, et que Coliin d'Harleville proféra un discours que j'avais composé dans l'épanchement de ma douleur, mais que je n'étais pas en état de prononcer. » Sous ce bosquet funéraire , après' une vie si orageuse , Beaumarchais espérait sans doute pouvoir dire : Tandem quiesco. C'était encore là une illusion; ce bosquet est aujourd'hui une rue , et le cercueil qu'il protégeait a dû être transporté dans un de ces grands cimetières qui deviendront aussi un jour des rues et des places pubhques.
A la mort de l'auteur du Mariage de Figaro, sa brillante fortune semblait complètement détruite. 11 léguait à ses héritiers beaucoup de dettes et de procès. Cepen-
dant, au bout de quelques années, par une suite de circonstances heureuses et une bonne administration, l'état des choses s'était notablement amélioré. Je \'ois en effet, dans un rapport du caissier Gudin adressé à la fille de son ancien patron, que cette fortune, quoique considérablement diminuée, s'élevait encore en 1809 à près d'un million. C'est donc en forçant un peu la signification des mots que, dans un dialogue que nous avons rapporté. M""* Delarue disait à l'empereur : « Sire, la révolution nous a ruinés, à peu de chose près. » Cette opinion de la ruine complète de Beaumarchais ayant été exprimée dans un assez grand nombre d'ouvrages, nous avons cru devoir la rectifier.
Ce travail ne serait pas complet si nous ne consacrions spécialement quelques lignes à la femme et à la fille de l'auteur du Mariage de Figaro. On n'a pu apprécier la première que par quelques citations trèsécourtées : sa correspondance annonce une intelligence des plus distinguées; ses amis l'appellent une nouvelle Sévigné, et ce n'est pas là tout à fait une flatterie. Nous ne citerons qu'une seule de ses lettres pour donner une idée de son tour d'esprit; elle est adressée à une dame qui a traduit Sapho:
« Ma chère amie, j'ai lu Sapho avec soin , parce que vous l'avez traduite. Des vers saphiques pourraient me plaire, si je pouvais les lire dans leur langue maternelle. Quant aux aventures de cette jeune Grecque, elles ne m'intéressent point; mon orgueil féminin se trouverait même très-blessé si je ne voyais Vénus derrière la toile, et Vénus tout entière à sa proie
attachée; c'est cette fatalité précisément qui détruit t(,ut l'intérêt. Il a fallu le beau talent et les ressources inépuisables de notre Racine pour en inspirer à ses auditeurs en faveur de Phèdre. L'intervention des dieux gâte toute illusion; dès que vous n'êtes plus libre d'agir, ou dès que vous n'agissez plus que par une impulsion étrangère et invincible, le chaime n'existe plus.
« Sapho s'éprend d'un bel athlète A la bonne heure ! . . . .
Vous rougirez, mais vous prendrez Alcide, Ce jeune homme n'est que poli avec elle, jamais il ne l'encourage; dès le principe, il raconte les faveurs signalées qu'il a reçues de Vénus (on ne sait encore par quel caprice de déesse), il parle de sou amour, de ses engagements prochains avec la plus belle fille de la Grèce, il souhaite du bonheur à Sapho (ce qui n'est pas le lui promettre) ; eniin il n'éveille pas la plus légère espérance, et cependant la passion de Sapho devient si extrême, que, méprisant toutes les bienséances de son sexe, étouffant tous les sentiments de la nature, elle fuit la maison paternelle pour courir en insensée après ce bel insensible. Après tant d'extravagances, le délire s'empare d'elle, les idées superstitieuses la troublent, et, pour se délivrer de ses peines ou trouver le terme de sa vie, elle fait le saut périlleux. Vous conviendrez, ma chère amie, que si Vénus n'était pas le machiniste d'une telle aventure, on la trouverait monstrueuse et indécente. Sapho ne serait, au jugement des bons esprits, qu'une folle ou une dévergondée dont on se garderait bien de révéler la honteuse faiblesse; mais Vénus fait tout passer.
« Quant au style, il n'est pas assez naturalisé : il y a des constructions étrangères et gênées, une redondance des mêmes images, des mêmes pensées, des mêmes expressions, qui fatigue l'imagination ; au total, la marche n'est pas assez rapide et les métaphores ne sont pas toujours heureuses. Voilà ce que je vois dans Sapho et la manière dont elle m'a affectée. Si vous étiez l'auteur au lieu d'être le traducteur, je ne me serais pas livrée à cette critique, je me serais bornée à vous faire quelques observations. Ces demoiselles de Grèce étaient
généralement assez dissolues, témoin celles de Lesbos ou celles qui à certains jours attendaient les chalands sur la porte du temple; mais celle qui court après le galant serait cent fois plus méprisable, si elle avait agi d'elle-même. Pas vrai, Thérèse'?»
Quelques jours après la mort de son mari, ^l^^ de Beaumarchais écrit sur lui les lignes suivantes :
« Notre perte est irréparable. Le compagnon de vingt-cinq ans de ma vie a disparu, et ne me laisse que d'inutiles regrets, une solitude affreuse et des souvenirs que rien n'effacera... Il pardonnait de bonne grâce, et oubliait volontiers les injures et les mauvais procédés. 11 était bon père, ami zélé et utile, défenseur né de tous les absents qu'on attaquait devant lui. Supérieur aux petites jalousies si communes parmi les gens de lettres, il les conseillait, les encourageait tous, et les servait de sa bourse et de ses conseils. Aux yeux de la philosophie, sa fin doit être regardée comme une faveur; il s'est dérobé à celte vie laborieuse, ou plutôt elle s'est dérobée à lui sans débats, sans douleur, sans aucun des déchirements de l'affreuse séparation de tous ceux qui lui étaient chers. 11 est sorti de la vie à son insu, comme il y était entré. »
La veuve de Beaumarchais mourut en 1816, conservant jusqu'au bout, quoiqu'elle fût en proie à des infirmités cruelles, la grâce et la fraîcheur de son esprit.
La fille de l'auteur du Mariage de Figaro, M""" Delarue, a laissé dans le cœur de tous ceux qui l'ont connue le souvenir d'une personne charmante de vivacité, de finesse et de bonté, aimant et cultivant les arts avec passion, excell-^nte musicienne, femme du monde et en
* L'auteur de cette traduction de Sopho était une filleule de Mme de Beaumarchais, M"^ Thérèse Dujard.
même temps mère de famille accomplie. Son style se
distingue par des formes faciles, piquantes, dégagées,
qui rappellent assez bien la manière de son père. C'est
ainsi qu'après avoir enfin gagné en 1818 un long procès
relatif à l'estimation de sa belle maison, elle raconte
son triomphe en ces termes :
« Après douze années d'injustice, trois ou quatre révisions, autant d'expertises, bassesse et astuce d'une part, maladresse et incapacité de l'autre, honne foi, duperie, patience et impatience, d'une troisième; après un ballottage désespérant, une série de dits, redits et dédits plus démontants encore ; après un an, même deux, de pourparlers, quatre mois d'escarmoucbes, six semaines d'attaques à bout portant, deux tentatives d'escalade, sans compter les mines et contre-mines et les intelligences dans la place (j'entends par intelligences les tachygraphes tenant note des points importants dans les plaidoiries pour et contre), après une vive sortie des assiégés, etc., nous l'emportons enfin, et voici les stipulations du traité. »
Dans un paquet de lettres de M"^ Delarue, adressées à deux de ses meilleures amies, à la noble veuve de l'illustre général Hoche et à sa fille M'"^ la comtesse Des Roys, qui ont bien voulu me les communiquer, je trouve des billets écrits d'une plume rapide comme la pensée, offrant toujours, avec une nuance de grâce féminine, la verve et l'entrain de l'auteur du Mariage de Figaro. Tel est celui-ci, par exemple, écrit au commencement de 1831, à la nouvelle d'une belle victoire des Polonais :
« Eh bien! nos Polonais et leurs victoires! Trois combats décisifs ! 8 à 10,000 prisonniers russes! L'armée ennemie en pleine déroute ! Dieu veuille qu'il n'y ait point à rabattre de
toutes ces merveilles ! Quelle héroïque nation ! Vous savez ces nouvelles sans doute ? Je les appris hier soir du général M... à rOpéra-ltalien, ce qui excita en moi des transports qui se reportèrent ensuite sur Lablache et sur M"" Malibran. Figaro, Rosine, furent admirables, tous les autres personnages dans la perfection. Au dire des enthousiastes de cette représentation, jamais aucune autre n'avait été exécutée avec plus de gaieté, de verve, d'ensemble, plus de ce qui fait trépigner, pâmer d'aise. »
Cet enthousiasme pour les Polonais, qui s'associe à l'enthousiasme de la musique, et d'une musique qui rappelle la gloire paternelle, tout ce mélange va bien, ce me semble, à la fille de Beaumarchais. M"" Eugénie Delarue est morte en juin 1832,