RESUME SUR LE CARACTERE ET LA VIE DE BEAUMARCHAIS
En terminant ici cette longue étude biographique et historique, je voudrais essayer d'en extraire une conclusion générale. I/atlitude de rapporteur consciencieux que je me suis attaché à conserver dans tout le cours de ce travail me permet peut-être, de présenter, comme un témoignage impartial et éclairé, mon opinion sur l'ensemble du caractère et de la vie de Beaumarchais.
Il est évident, et c'est là un fait qui ne pouvait être ni supprimé, ni contesté, il est évident que parmi les hommes célèbres du xviiie siècle, l'auteur du Mariage de Figaro est un de ceux qui n'ont pas joui d'une considération égale à leur célébrité. Son caractère a été souvent en butte aux attaques et aux calomnies les
plus injurieuses. I! cherche hii-même à expliquer ce l'ait dans im document inédit; laissons-le parler:
« Avec de la gaieté et même de la bonhomie, j'ai eu des ennemis sans nombre, et n'ai pourtant jamais croise, jamais couru la route de personne. A force de xa' arraisonner , j'ai trouvé la cause de tant d'inimitiés; en effet, cela devait être.
« Dès ma folle jeunesse, j'ai joué de tous les instruments; mais je n'appartenais à aucun corps de musiciens, les gens de l'art me détestaient.
a J'ai inventé quelques bonnes machines; mais je n'étais pas du corps des mécaniciens, l'on y disait du mal de moi.
« Je faisais des vers, des chansons; mais qui m'eût reconnu pour poëte? J'étais le fils d'un horloger.
« N'aimant pas le jeu du loto, j'ai fait des pièces de théâtre, mais on disait : De quoi se mèle-t-il? ce n'est pas un auteur, car il fait d'immenses affaires et des entreprises sans nombre.
« Faute de rencontrer qui voulût me défendre, j'ai imprimé de grands mémoires pour gagner des procès qu'on m'avait intentés, et que l'on peut nommer atroces ; mais on disait: Vous voyez bien que ce ne sont point là des factums comme les font nos avocats. Il n'est pas ennuyeux à périr; souffrira-t-on qu'un pareil homme prouve sans nous qu'il a raison? Inde irœ.
a J'ai traité avec les ministres de grands points de réformation dont nos finances avaient besoin; mais on disait : De quoi se mêle-t-il? cet homme n'est point financier.
« Luttant contre tous les pouvoirs, j'ai relevé l'art de l'imprimerie française par les superbes éditions de Voltaire, entreprise regardée comme au-dessus des forces d'un particulier; mais je n'étais point imprimeur, on a dit le diable de moi. J'ai fait battre à la fois les maillets de trois ou quatre pape-
teries sans être manufacturier; j'ai eu les fabricants et les marchands pour adversaires,
« J'ai fait le haut commerce dans les quatre parties du monde 5 mais je n'étais point déclaré négociant. J'ai eu quarante navires à la fois sur la mer; mais je n'étais point armateur, on m'a dénigré dans nos ports.
« Un vaisseau de guerre à moi de 52 canons a eu l'honneur de combattre en ligne avec ceux de Sa Majesté à la prise de la Grenade. Malgré l'orgueil maritime, on a donné la croix au capitaine de mon vaisseau, à mes autres officiers des récompenses militaires, et moi, qu'on regardait comme un intrus, j'y ai gagné de perdre ma flottille, que ce vaisseau convoyait.
« Et cependant de tous les Français, quels qu'ils soient, je suis celui qui ai fait le plus pour la liberté de TAméiique, génératrice de la nôtre, "dont seul j'osai former le plan et commencer l'exécution malgré l'Angleterre, l'Espagne et la France même ; mais je n'étais point classé parmi les négociateurs, mais j'étais étranger aux bureaux des ministres, ii^de irœ.
« Lassé de voir nos habitations alignées et nos jardins sans '/ poésie, j'ai bâti une maison qu'on cite; mais je n'appartiens point aux arts, inde irœ.
« Qu'étais-je donc? Je n'étais rien que moi, et moi tel que :, je suis resté, libre au milieu des fers, serein dans les plus grands dangers, faisant tête à tous les orages, menant les affaires d'une main et la guerre de l'autre, paresseux comme un âne et travaillant toujours, en butte à mille calomnies, mais heureux dans mon intérieur, n'ayant jamais été d'aucune coterie, ni littéraire, ni politique, ni mystique, n'ayant fait de cour à personne, et partant repoussé de tous. »
Il y a certainement du vrai dans cette explication que Beaumarchais donne des inimitiés nombreuses dont il a été l'objet, on peut même ajouter que réton-
nante diversité de ses aptitudes a contribiié aussi à rem[iêdier de s'élever dans chaque direction à la hauteur qu'il n'eût pas manqué d'atteindre, si ses efforts eussent été moins éparpillés. Qu'on le suive au théâtre ou au milieu des opérations industrielles et des négociations politiques : on verra ce que les facultés les plus heureuses perdent à se partager ainsi entre des buts trop divers, et combien le manque d'unité dans les tentatives peut jeter de disparates dans la plus brillante carrière ./Doué du génie dramatique, Beaumarchais a produit des ouvrages qui resteront à la scène, car ils ont pour eux l'originalité, le mouvement et la vie, toutes les qualités possibles, moins lax:orrection et ce quelque chose d'exquis, d'achevé, que l'amour exclusif de l'art répand sur les compositions des grands maîtres. L'auleur du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro n'a jamais pris le temps de diminuer ses défauts au proflt de ses qualités. On ne trouverait point chez lui cette progression ascendante qui conduit Molière de l'Étourdi al' École des Femmes, de l'École des Femmes au Misanthrope et au Tartufe. — Si du domaine des lettres nous passons à la vie desatfaires, nous voyons Beaumarchais, né avec le talent des grandes combinaisons industrielles et commerciales, mêler à do vastes entreprises qui annoncent une rare intelligence des imprudences, des générosités d'artiste ou des témérités plus ou moins patriotiques qui lui font honneur, mais qui, sous l'influence de circonstances difficiles, l'empêchent de fonder une fortune solide, et le condamnent à mourir.
après avoir gagné plusieurs millions , sans savoir au juste s'il laissera quelque chose après lui. — Trèscapable enfin de prendre une part honorable et importante au gouvernement de la société;, l'agent de Louis XVI et du ministre Vergennes porte encore dans les missions politiques une légèreté aventureuse qui contribue à l'empêcher d'être pris au sérieux et de s'élever au-dessus des régions de la diplomatie secrète. Cette diversité trop grande d'aptitudes ne suffit pas cependant à expliquer l'espèce de dénigrement qui s'est attaché à Beaumarchais durant toute sa vie. Ce dénigrement dont l'effet s'est perpétué jusqu'à nos jours demande aussi une autre explication. L'auteur du Mariaye de Figaro a eu presque constamment à lutter contre un défaut et contre une qualité de son siècle. Le défaut de son siècle, c'était de faire encore une part fort injuste aux droits de l'intelligence, de telle sorte qu'un homme remarquablement doué comme lui se trouvait sans cesse entravé dans son essor, parce qu'il était le fils d'un horloger, et, ne pouvant parvenir directement à une situation élevée, se voyait contraint de déployer parfois dans des pratiques obscures et mesquines une activité et une capacité qui, en d'autres temps, l'eussent conduit tout droit aux dignités et aux honneurs. A côté de ce défaut du xviu^ siècle se trouvait une qualité également contraire à Beaumarchais. De son temps, quoique l'amour du lucre eût déjà fait beaucoup de progrès, on n'avait
pas encore ce respect qu'on a aujourd'hui pour quicon- T. n. 31
que a su gagner de l'argent ; loin d'admettre comme de nos jours, préalablement à tout examen, que tout homme devenu riche mérite par ce seul fait la considération, à moins que les moyens employés par lui ne soient entachés d'une improbité trop noloire, on partait de l'idée opposée. En voyant un homme sortir de la pauvreté et s'enrichir rapidement, on se sentait enchn, par cela même et sans autre vérification , à se défier de lui; s'il joignait à ces aptitudes industrielles des talents httéraires, on s'en défiait encore plus, et enfin, s'il avait la prétention de jouer un certain rôle dans les affaires, le monde officiel aimait à lui barrer le chemin. C'était là sans doute une injustice; mais elle dérivait d'un sentiment délicat, qui refusait de subordonner l'importance sociale des personnes à la question d'argent. Le préjugé de la naissance paraissait encore moins trompeur que celui de la fortune, qui l'a remplacé aujourd'hui. Celui-ci est peut-être plus sûr au point de vue de la capacité, puisqu'il la suppose assez justement d'ordinaire chez l'homme qui a su s'enrichir, mais on peut douter qu'il le soit davantage au point de vue de la moralité. Le nombre des individus enrichis par l'industrie ou le commerce qui parviennent à une haute situation politique et morale, comme Necker par exemple, est encore très-restreint au xvni« siècle : pour obtenir une situaiion de ce genre, il fallait avoir su se créer une renommée de vertu poussée jusqu'à l'austérité.
L'origine plébéienne et la carrière à la fois indus-
trielle et littéraire de Beaumarchais ont donc été pour lui, au XVIII* siècle, un obstacle permanent à la consistance sociale, et lorsque cet obstacle a été brisé par la révolution, l'auteur du Mariage de Figaro était déjà trop vieux pour entrer dans le mouvement nouveau des hommes et des choses. Pour nous, le mélange de l'artiste et du négociant n'est pas le côté le plus intéressant de cette physionomie; mais est-ce bien notre siècle qui aurait le droit de se montrer difficile sur ce point? Est-ce notre siècle, où les jeux de bourse et en général tous les genres de spéculation qui reposent sur la ruine d'autrui sont pratiqués ouvertement, publiquement par des personnages souvent très-considérables ; — est-ce notre siècle qui aurait le droit de refuser la considéralion à Beaumarchais, parce qu'il a aimé à gagner de l'argent sans jamais spéculer sur la ruine de personne et en associant presque toujours ses entreprises à de grands intérêts publics ? Le seul acte de sa vie commerciale qui ait pu fournir quelque prétexte à la suspicion est l'affaire des trois millions donnés par la France et l'Espagne pour concourir aux fournitures américaines. J'ai dit sur ce point toute la vérité ; il m'est démontré que cette subvention accordée à Beaumarchais s'est trouvée compensée et au delà par les pertes énormes qu'il avait éprouvées avant même que les États-Unis eussent refusé de remphr leurs engagements, et à plus forte raison après.
Cette question éclaircie, y a-t-il, à l'époque où nous vivons, beaucoup de spéculateurs qui pourraient per-
f4i BEAUMARCHAIS
mettre à un observateur un peu curieux de fouiller dans tous leurs papiers avec la certitude qu'on n'y trouverait rien de plus obscur que ce que j'ai trouvé dans les papiers de Beaumarcbais ?
Entendons-nous par là qu'un personnage aussi actif et aussi aventureux que celui dont nous venons de raconter la vie n'offre aucune prise à la critique? Non certainement. On ne mène pas à la fois un si grand nombre d'entreprises si différentes, sans contracter de certaines habitudes de souplesse dans les rapports avec ceux qui peuvent servir ou nuire, une certaine facilité dans l'appréciation du bien et du mal , un certain penchant à soutenir indifféremment le pour et le contre , suivant l'intérêt du moment. Que ces divers caractères de V homme d'affaires soient plus €u moins reconnaissables dans Beaumarchais, nous voudrions en vain le nier. Le véridique tableau que nous venons de tracer témoignerait contre nous. Mais si nous sommes de ceux à qui une pareille existence inspire plus de curiosité que d'admiration, il ne nous paraît pas qu'on puisse contester que Beaumarchais est un des hommes qui gagnent le plus à être vus de près et qu'il vaut infiniment mieux que sa réputation. Sa vie publique elle-même, pour peu qu'on la suppose transportée dans un autre temps, dégagée des entraves qui l'empêchent de se produire sur un plus grand théâtre avec de plus grands moyens d'action , sa vie publique change de physionomie. Le brillant plaideur qui combat avec toute espèce d'armes contre une foule
d'ennemis et contribue indirectement à renverser le parlement Maupeou , devient un orateur éloquent qui défend noblement la cause qu'il a embrassée , l'agent politique dont la sagacité prévoit l'avenir réservé aux colonies d'Amérique et qui exerce dans l'ombre, sans profit pour sa gloire, une incontestable influence sur une des plus importantes affaires du monde, devient un homme d'État qui joue un grand rôle et laisse un nom éclatant. Le spéculateur ingénieux et hardi, consulté en secret, et presque toujours sans fruit par les ministres, devient un financier éminent qui combine de grandes mesures et opère des changements utiles dans l'administration de son pays. En un mot, qu'il soit permis à Beaumarchais d'être tout ce qu'il peut être, et à l'instant sa figure se transforme ; tout ce qui dans sa vie ressemble plus ou moins à de l'intrigue devient de l'habileté, et combien de grands hommes d'État acceptés comme tels, chez lesquels il serait assez difficile de faire au juste la part de l'habileté et la part de l'intrigue K Que si maintenant on laisse de côté les rapports de
1 Cette pensée , qu'il y avait dans Beaumarchais l'étoffe d'un homme très-supérieur au rôle dans lequel les circonstances l'ont enfermé, paraît avoir frappé un des esprits les plus originaux et les plus sagaces de l'Angleterre, l'historien Carljle. A l'époque où notre travail se publiait pour la première fois dans la Revue des Deux-Mondes, M. Carlyle adressait à un de nos collaborateurs de la Revue, M. Montégut, une lettre dans laquelle, après avoir parlé de l'intérêt avec lequel il lisait ce travail et des notions nouvelles qu'il j puisait sur un personnage beaucoup trop déprécié pendant sa vie, il concluait en disant : « Beaumarchais était après tout une belle et vaillante espèce d'homme, et dans son genre un brillant spécimen du génie français. »
Beaumarchais a\ec une société qui, en le tenant à distance, l'oblige à des détours, et si on le juge dans cette autre partie de l'existence qui a bien aussi sa \aleur, comme critérium du caractère, je veux dire dans la vie privée, il est impossible de ne pas être frappé des excellentes qualités qui le distinguent. Qu'un homme soit bon pour sa famille, ce n'est pas là précisément une vertu rare, quoique beaucoup d'hommes en apparence infiniment plus austères que Beaumarchais se dispensent de cette vertu. Mais il y a ici comme en toutes choses des nuances qui donnent du prix aux qualités les plus ordinaires. Voit-on beaucoup de gens, même parmi ceux qui sont disposés à apprécier l'auteur du Mariage de Figaro avec le plus de sévérité, qui se fassent comme lui un devoir, et cela dans mie situation personnelle souvent assez difficile, non-seulement de subvenir à tous les besoins de leurs parents les plus proches, mais de pensionner des neveux et de doter des nièces ? Nous avons connu, quant à nous, un assez bon nombre de millionnaires vertueux qui laissaient , en toute sûreté de conscience, mourir de faim leurs parents collatéraux.
La bonté de l'auteur du Mariage de Figaro ne s'étendait pas seulement sur ceux qui l'entouraient; on a pu apprécier par plus d'un exemple avec quelle facilité et en même temps quelle délicatesse il aimait à secourir quiconque lui paraissait digne d'intérêt. Gudin affirme que l'inventaire fait après sa mort offrait, indépendamment des sommes données sans qu'il en restât aucune trace,
ET SON TEMPS. Hl
plus de 900,000 francs de titres pour sommes prêtées à des malheureux de toutes les classes, artisans, artistes, gens de lettres, gens de qualité, avec absence complète de garanties quant au remboursement.
Beaumarchais eut des ennemis acharnés ; mais un point important à noter, c'est que tous ceux qui l'ont attaqué avec fureur le connaissaient très-peu ou ne le connaissaient pas du tout, tandis que tous ceux qui ont ■vécu dans son intimité l'ont aimé avec passion. Tous les écrivains qui, l'ayant approché pendant sa vie, ont parlé de lui après sa mort, en ont parlé avec affection et estime. Deux esprits aussi différents que la Harpe et Arnault se rencontrent à son égard dans l'expression des mêmes sympathies, et je n'ai pas trouvé dans sa longue carrière un seul exemple d'un homme qui, après avoir été son ami intime, soit devenu son ennemi. J'ai trouvé au contraire dans ses papiers le témoignage d'attachements qui ne sont pas communs; j'ai trouvé des amitiés commencées avec sa jeunesse, quand il était simple horloger ou contrôleur de la maison du roi, qui le suivent pendant trente ou quarante ans, sans se démentir ou s'affaiblir jamais, qui vont toujours au contraire en redoublant d'intensité et se manifestent avec le caractère de la tendresse la plus vive et la plus désintéressée. Ce ne soiitpas des amis qui ont besoin de lui, ce sont des amis indépendants qui l'aiment pour luimême, qui connaissent ses défauts et ne se gênent pas pour les dire, mais qui connaissent aussi ses attrayantes •qualités, et qui subissent avec un plaisir toujours nôu-
veau l'irrésistible séduction qu'il exerce autour de lui. Sans reparler ici de Gudin, honnête homme sans contredit, dont toutes les lettres respirent l'affection la plus passionnée pour Beaumarchais, nous citerons seulement deux exemples de ces amitiés si vives et si persistantes que Fauteur du Mariage de Figaro savait inspirer. 11 était intimement lié avec un officier distingué nommé d'Atilly, dont j'ai déjà dit un mot et qui est mort, si je ne me trompe, lieutenant -colonel, au 10 août, en défendant la monarchie : leur amitié datait de leur première jeunesse à tous deux; leur caractère et leurs opinions différaient, et cette intimité n'offre pas un moment de tiédeur pendant trente ans, quoique l'aff'ection de d'Atilly fût aussi indépendante que sincère. Après le procès Goëzman, il écrit à Beaumarchais :
« J'aime à parler de loi, j'aime à redire à quel point j'ai ATI l'envie s'acharner à te décrier. Le tableau de ton intérieui-, celui du bonheur de tes femmes, dont j'ai été le témoin, tant d'autres détails sont précieux à mon amitié. Rien n'est plus commun que de rencontrer des gens prévenus par le charme de tes Mémoires. Il m'est si doux d'y faire ajouter la bonne opinion que te doivent ceux qui te connaissent complètement, et que je te refuserais peut-être le premier, si je ne te connaissais qu'à demi; car avec le cœur d'un honnête homme tu as toujours eu le ton d'un bohème!»
Le sens de cette critique de d'Atilly s'explique par une autre phrase de sa lettre : « J'ai rassemblé, ajoute-t-il, depuis que je suis ici, une \ingtain6 de tes bucoliques qui constatent ce que je dis là; j'en donne quelques ïèches à gens de ta trempe, car je doule
que, livrée au public, ta morale fût approuvée Marin ', » C'est donc à la forme un peu licencieuse que Beaumarchais donne à sa pensée, surtout dans ses chansons, que d'Atilly fait allusion ici; mais sa phrase ne laisse pas d'avoir une certaine vérité plus générale, si on l'applique à l'ensemble de la tenue et du ton de Beaumarchais; elle prouve au moins que chez ses amis la franchise marchait de pair avec le dévouement.
Un dernier document entre mille, qui a sa place à côté de la lettre de dWlilly, est un billet adressé à Beaumarchais par un ancien ami, le fermier-général Laborde - :
« Je t'ai dit, mon bon ami, que je te donnerais le plan d'un bosquet à faire dans ton cbarmant jardin et qui doit être consacré à la plus tondre amitié ; je te l'envoie, ne doutant pas que tu ne consentes à rendre ces derniers devoirs à un ami qui envisage comme le plus grand bonheur pour lui d'habiter encore avec toi lorsqu'il ne sera plus. Ce n'est pas un cénotaphe que je te demande, mais un véritable tombeau. Refuserais-tu aux restes de ton ami ce que tu as fait pour le simple souvenir de Dupaty? J'aime à croire que non, que j'habiterai ton élysée, lorsque j'aurai cessé d'être ; que le langage muet de ce monument te rappellera quelquefois le souvenir d'un homme qui t'a toujours aimé depuis qu'il t'a connu, et qui, pénétré de reconnaissance pour les bontés dont il est comblé par tout ce qui t'est cher, forme pour dernier vœu celui de reposer pour toujours dans le lieu qu'ils habitent. »
1 On se souvient que Marin, l'adversaire de Beaumarchais, était censeur.
L'auteur de l'opéra de Pandore et l'ancien premier valet de chambre de Louis XV, dont nous avons déjà parlé.
Ne fallait-il pas que l'auteur du Mariage de Figaro eût en lui quelque chose de singulièrement attrayant pour inspirer à un fermier-général une telle effusion de sensibilité?
On a souvent raconté, mais avec un peu d'inexactitude, un trait charmant de son caractère au sujet de l'inscription gravée sur le collier de sa petite chienne. Ce trait ayant été signalé de son vivant au public dans un article fort élogieux d'un journal rédigé par Rœderer, le vieux Beaumarchais écrit naïvement au rédacteur pour le remercier de ses éloges , et le prier de vouloir bien rectifier l'inscription de ce collier, qui a été un peu défigurée, « car, dit-il, il faut toujours citer juste : »
( Je suis M"* Follette ; Beaumarchais m'appartient. « Nous demeurons sur le boulevard. »
On peut donc redire après la Harpe, après Arnault, après tous ceux qui ont bien connu l'auteur du Mariage de Figaro, que ce Beaumarchais, poursuivi par des calomnies si noires, ne ressemblait en rien au portrait que ses ennemis nous ont laissé de lui. Il est vrai que ses bonnes quahtés sont souvent un peu voilées par des légèretés d'esprit et des défauts de tenue. Son ami d'Atilly vient de nous le peindre au naturel . 11 a /e cœur d'un honnête homme, mais il a souvent le ton d'un bohème. La frivolité licencieuse de son siècle a trop déteint sur ses idées. Le côté sérieux de la vie, la pensée de ce qui nous attend après ce court passage ici-bas.
le préoccupent faiblement, et dans un certain ordre de sentiments où Tliomme ne se distingue de l'animal que par ce don de la pudeur, si bien nommée par Chateaubriand la plus belle des craintes après celle de Dieu, on dirait parfois que Beaumarchais ne va pas au delà des impulsions de l'instinct. Mais pour apprécier équitablement ce caractère dans son ensemble, il faut tenir compte à l'auteur du Mariage de Figaro de sa situation et de son temps.
Placez-le dans un milieu social où les droits du talent soient pleinement reconnus, et au lieu d'avoir cette physionomie un peu forcée où la hardiesse, poussée jusqu'à l'effronterie, n'est que le contre-coup des injustes dédains qu'on lui oppose, il aura la véritable physionomie de son caractère, entreprenant, actif, courageux, mais foncièrement bon, généreux et loyal. Est-ce à dire qu'il aurait suffi à Beaumarchais de respirer l'air du xix« siècle pour devenir un modèle de toutes les vertus? Nous sommes loin de professer pour notre époque un enthousiasme aussi aveugle. Tout ce que nous voulons dire, c'est ce que si Beaumarchais eût vécu de nos jours, pouvant sans peine, avec les ressources si variées de sa rare intelligence, se faire une grande place dans la société, il se présenterait à nous sous un aspect plus imposant.
Peut-être aussi, pourtant, y a-t-il lieu à se demander s'il n'aurait pas perdu d'un côté ce qu'il aurait gagné de l'autre, si notre temps n'aurait exercé sur lui qu'une heureuse influence, si en le rendant plus grave en ap-
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parence, il l'aurait rendu meilleur au fond, s'iJf ne l'aurait pas induit à remplacer ses défauts par des vices et surtout par un genre d'hypocrisie particulier à notre époque, et qu'on pourrait appeler le charlatanisme de ia dignité.
Quand on juge le xix« siècle par les génies qui l'ont illustré ou par l'ensemble du travail intellectuel et moral qui s'accomplit dans son sein, on est tout d'abord porté à penser qu'il vaut beaucoup mieux que le siècle précédent. Sa physionomie plus grave est l'indice d'une réaction salutaire contre cet esprit de dérision qui, au xviu^ siècle, se retrouvait partout, et qui sous prétexte de franchise se jouait, nous l'avons vu, des sentiments les plus sacrés, les plus indispensables à la vie morale de l'humanité. Mais si on étudie l'effet des goûts plus sérieux de notre temps sur cette partie de la société qui est, à la vérité, la moins nombreuse, mais qui est la plus remuante et parfois la plus influente; sur celte partie de la société qui exploite l'autre, qui intrigue, s'enrichit, se ruine, s'élève et s'abaisse tour à tour par les spéculations et les révolutions, comment ne pas s'apercevoir que les bonnes tendances de notre époque subissent, dans certaines régions sociales, une perversion funeste et qu'elles y prennent la forme d'une liypocrisie de la pire espèce, car cette hypocrisie n'a pas même le mérite de l'hypocrisie ordinaire,qui s'impose au moins quelque gêne pour jouer convenablementsou rôle! L'hypocrisie du jour est pleine d'austérité et de pudeur dans ses paroles publiques, ce qui ne renii)èclie pas d'être
ET SOX TEMPS. 553
enmême temps ouvertement et franchement impudente dans tous ses actes. Elle a la soif de For; pour assouvir cette soif, rien ne lui coûte en fait de déloyauté et de bassesse, elle se livre avec fureur, à la face du soleil, à toutes les jouissances matérielles que l'or procure et à tous les désordres qu'il favorise; mais c'est aussi à la face du soleil qu'elle proclame son profond respect pour k religion, le désintéressement, la délicatesse, la pauvreté honnête et fière. Tandis qu'elle embrasse le vice d'une main, de l'autre elle donne de grands coups de chapeau à la vertu, et se considère comme parfaitement en règle. Pour elle la morale consiste uniquement dans des formules de cérémonie analogues à celle du trés-humble et très-obéissant serviteur; quiconque néglige ces formules est très-coupable, mais en revanche quiconque les observe est irréprochable, et nul n'a le droit de lui en demander davantage. N'est-ce pas là le genre de comédie qui se remarque trop souvent dans ce monde qu'on nomme plus spécialement le monde des affaires? Ce mélange de gravité en paroles et d'effronterie en actions, ce désaccord complet et affiché entre ce qui se dit et ce qui se fait sont peut-être plus dangereux que le persiflage licencieux du xviir siècle, car si le procédé gagnait du terrain, il finirait par changer dans l'esprit des masses les notions du bien et du mal en de pures conventions de langage qui n'obligent à rien et ne trompent personne.
Qu'on suppose maintenant Beaumarchais vi\ant parmi nous, et lancé dans l'arène tumultueuse où se
choquent et se renversent tant d'ambitions et de convoitises rivales. Qu'on lui laisse toutes les qualités qu'on a pu reconnaître en lui, habileté dans le maniement des hommes, aptitude aux affaires les plus considérables et les plus compliquées, activité, sagacité, persévérance. Quel obstacle pourrait l'empêcher de parvenir comme tant d'autres, non-seulement à la fortune, mais aux honneurs? Ses allures évaporées ? c'était le ton de son siècle ; il prendra facilement le ton du jour. Il aura plus de dignité extérieure. Il n'écrira peut-être aucune pièce de théâtre, cela le diminuerait; il sera un peu moins spirituel, cela le compromettrait. Vaudra-t-il mieux moralement? C'est là une question discutable; mais ce qui nous paraît certain, c'est que pour donner toute la mesure de ses brillantes facultés, pour arriver à tout, pour figurer dans l'histoire de son pays avec autant de puissance et d'éclat qu'il y a figuré avec agitation et avec bruit, il n'a manqué à Beaumarchais que de venir au monde cinquante ou soixante ans plus tard.
No 10 (page 13).
Mémoire inédit adressé par Sedaine à Beaumarchais, sur les rapports des auteurs avec les acteurs de la Comédie-Française.
Je vous assure. Monsieur, qu'il me paraît très-difficile d'arranger et de statuer quelque chose qui pourvoie, je ne dis pas à tout, mais à la plus grande partie des inconvéjients ; auteurs et acteurs marchent sur des ballons gonflés de vent.
Ma première réflexion est qu'il est peu décent qu'un auteur qui vient faire une lecture soit jeté au milieu d'une assemblée où il n'a ni protecteur ni personne qui puisse ni doive assurer ses regards et imposer à l'air de dénigrement, à l'ironie et au ricanement presque inévitables de jeunes personnes qui ne sont pas sérieuses par éiat et par éducation.
Je désirerais que l'auteur pût se faire accompagner de deux de ses amis ; que l'assemblée, lors d'une lecture, fût présidée par un homme de lettres qui représentât immédiatement le premier gentilhomme de service. Je voudrais que cet homme de lettres eût de la considération par lui-même, qu'il fût émérite dans la littérature , tel que Crébilion, Bret, Saurin ou autre ("j'en connais peu). Le président tiendrait la sonnette, il ferait faire silence et ne dirait pas son avis sur l'ouvrage, à moins que, dans le cas particulier d'un même nombre de voix, l'assemblée ne le lui demandât, La lecture serait faite par l'auteur ou par un de ceux dont il serait accompagné, devant une table dressée en présence du président et en face de lui, ainsi que des deux personnes amenées par l'auteur ; car je ne veux pas qu'ils servent de compères à l'auteur et électrisentla compagnie par des pleurs ou des ris affectés. Il est plus honnête
que ce soil un homme de lettres président qui dise à l'auteur : ■' Liï:ez plus haut, » ou : « Recommencez cette phrase , cette tirade ; on ne l'a pas entendue ; quel est le titre de la pièce ? quels sont les personnages ? » enfin qui l'interroge toujours dans l'intention de le rassurer et de lui montrer un visage favorable. Peutêtre serait-il bien que deux hommes de lettres fussent pri'-sidenls à tour de rôle ; tel auteur peut craindre la présidence de l'un d'eux, alors il demanderait l'autre, ce qui lui serait permis. .4utre considération : si ces présidents composent encore des pièces de théâtre, ils ne pourraient pas lire ni présider; ils devraient même, en ce cas, avoir la délicatesse de ne se pas nommer et faire faire la lecture de leur ouvrage par un ami qui se présenterait comme auteur.
La lecture faite, l'auteur et ses amis se retireraient; on irait aux voix suivant la forme ordinaire, on lirait les scrutins, et de leurs résultais il serait dressé un avis général, vu, examiné et balancé par le président, qui alors pourrait représenier qu'on fait peut-être trop valoir telle ou telle raison qui n'est quelquefois que dans un seul scrutin. Ce ne serait jamais que comme conseiller et conciliateur qu'il parlerait ; s'il voyait de l'animosité, de l'aigreur, de l'acharnement, il prierait les comédiens de faire attention qu'ils ne doivent voir que l'intérêt du public et du théâtre, sans acception d'auteurs.
L'avis général ayant été dressé et mis au net, on prierait l'auteur de rentrer avec ou sans ses amis ; le semainier lui dirait : « Monsieur, votre pièce est reçue, et vous êtes prié d'entrer, » ou simplement : « Vous êtes prié d'entrer. » si elle ne l'était pas. Alors on lui lirait le résultat du scrutin, e*. si l'ouvrage était reçu à corrections, on donnerait à l'auteur cc.pie du résultat; il devrait être court ou précis et ne devrait pas engager le fer : « Le style est négligé, il y a peu d'intérêt, il y a double intrigue, etc. »
Si un auteur avait des sujets de se plaindre de la Comédie, il irait conter ses griefs, ft le président devrait pouvoir appeler chez lui le semainier, le mette en présence de l'auteur, éclaircir l'affaire, l'accommoder, et, si cela n'était pas possible, en faire immédiatement rapport au premier gentilhomme en exercice, qui statuerait d'après sa prudence.
Ce qui a causé le trouble entre les auteurs et les comédiens jusqu'à présent a été presque toujours la difficulté d'obtenir justice; les supérieurs n'ont presque jamais entendu qu'une des parties; le comédien qui va rapporter une atl'aire triomphe toujours, s'il est raisonneur, beau diseur; si, appuyé de son art, il se serlde loutesles expressions que sait employer la soumission la plus étendue; car, quoique les simagrées qui exprinier.l le plus profond respect soient en atl'aires un filet grossier, tous les hommes s'y laissent prendre, et une actrice jolie est bien un autre filet.
Les auteurs sont singulièrement maltraités dans la partie d'in-
térêt, de ce vil intérêt, comme on l'appelle, afin qu'on n'ose pas en parler. Comment ! il y aura chez mon notaire 1 ,200 francs en dépôt qui m'appartiennent, et je serais un intéressé de vouloir qu'il me donne mes 1,200 francs tout juste, ou, pour que la comparaison soit plus exacte, nous sommes neuf entrepreneurs d'une même chose dont nous devons partager le protit; huit entrepreneurs s'entendent pour tromper le neuvième entrepreneur, et on l'appellera intéressé, parce qu'il veut ce qui est à lui. Ecoutez les acteurs, ils vont verbiaiier jusqu'à demain, et vous n'avancerez pas d'un pas. Voici ce qu'ils m'ont fait à moi.
Après que le Philosophe sans le savoir eut eu vingt-huit représentations de suite, je reçus ce qui me revenait ; voici comment ils ont compté :
De profit net, 60,000 francs, dont, pour le quart des pauvres, 15,000 francs ; ainsi reste à 45,000 francs. Comment! pour vingthuit jours, 15,000 francs de quart des pauvres! Ils en payent 60,000 francs par an, ce qui fait à peu près 170 francs par jour, et doit être réparti ainsi, comme frais journaliers, lumière, gardes, etc. Vingt-huit jours à 170 francs font, je crois, 4,760 fr.; ainsi, sur ce seul article, ils ont enlevé à l'auteur sur son neuvième 1 ,000 francs. Passons. Les comédiens n'ayant point fait afiicher la dernière représentation de ma pièce, je crus avec raison que les représentations suivantes m'appartenaient. Lorsqu'il y en eut un certain nombre, je les demandai au caissier; il me dit : a J'ai été porter votre bordereau à signer ; mais MM. les comédiens m'ont appris que votre pièce était tombée dans les règles et leur appartenait. « Je fis alors, par l'autorité de M. le duc de Duras, compulser leur registre, et. ils furent obligés de me rendre 5 ;i 600 francs qui m'étaient dus et qu'ils voulaient s'approprier.
J'oublie de vous dire qu'avant d'invoquer la protection du premier gentilhomme, j'avais eu l'attention d'écrire aux comédiens pour faire ma demande ; mais ma lettre, malheureusement, finissait par cette phrase, qui leur parut malsonnante : Cependant. Messieui's, si vous avez besoin de ce faible secours, je vous abandonne de tout mon cœur ce qui me revient, et je vous prie de l'accepter.
Ils crièrent à l'indécence contre cette phrase et demandèrent une sorte de réparation d'honneur. M. le duc de Duras eut la bonté de me le proposer. Je refusai de le faire, et sur son bureau j'écrivis aux comédiens que j'étais satisfait de la résolution qu'ils avaient prise de me remettre mon contingent, et que je les priais d'accepter le profil de la reprise de mon ouvrage que je leur abandonnais, et ils l'acceptèrent.
Je vous passe sous silence quelques autres griefs, car ce détail m'ennuie, et sans doute vous aussi. Monsieur, mais je n'ai pas eu d'occasion d'approcher des comédiens pour nos affaires réciproques, que je n'aie senti la nécessité de mettre ordre à des choses qui m'anraient fait plus de peine, si je n'avais été arrêté par la
réflexion qu'il faut pardonner à des hommes de sorlir de K^iir place lorsque leur profession est de n'y jamais être. •
Dans les affaires d'intérêt entre un auteur et la Comédie, mon président devrait être l'examinateur et le rapporteur; il a tous les moyens pour faire rougir an liomme de lettres qui ferait une demande louche et pour épargner aux regards du premier gentilhomme une discussion déshonorante pour la littérature.
Je ne relèverai pas l'injustice criante des comédiens de s'attribuer le profit d'un ouvrage après l'avoir fait tomber; car un bon ouvrage ne doit jamais tomber. Quel honneur pour le Théàire- Français et pour la littérature si la postérité du grand Corneille, au lieu de recevoir des secours de la compassion des comédiens, recevait 1 ,000 à 1 ,200 livres par an, que peut rapporter le neuvième de ses ouvrages!
Quoi ! ce grand homme a créé la scène française, il a créé Racine et ses descendants, il a fait parler la langue française dans toute l'Europe, il a rendu éternels des modèles de grandeur d'âme dont nous avons bien besoin pour nous remettre au ton, et les comédiens sont les uniques héritiers de ses travaux, sans en faire part à sa postérité !
Les comédiens italiens sont plus honnêtes : ils ont sollicité les auteurs d'accepter pendant leur vie le profit de leurs ouvrages. Quand on présente cet exemple aux comédiens français, ils disent : n Je le crois bien, ils ont besoin des auteurs, mais nous, nous pouvons nous en passer. » Est-il permis d'énoncer tout haut une pareille raison ?
Enfin, Monsieur, vous vous ferez beaucoup d'honneur d'accommoder une affaire qui doit être peu agréable à MM. les premiers gentilshommes, et qui présente différentes faces de ridicule et d'infamie.
Il est. Monsieur, quelques autres réflexions que j'aurais ajoutées à celles-ci, mais les améliorations dérivent nécessairemeut d'un surveillant désintéressé qui ne tienne à la Comédie que pour son avantage et à la littérature que pour son honneur.
J'ai celui d'être, avec les sentiments les plus distingués, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. J. Sedaise. Ce 19 juin 1775.
No a (page 34).
Note de Marmontel sur lui-même, M. de Beaumarchais aura la bonté de se souvenir : que,
PIÈCES JUSTIFICATIVES. ÔjO
-depuis trente-six ans que M. M;irmontel est à Paris, il n'a cp^sc de travailler; qu'il a remporté trois fois le prix de poésie de l'Acadénùe l'ranraise; que, dès Tàge de vingt-deux ans, il a donné sa première tragédie, Demjs le Tyran, et, l'année suivante. Aristomène, qui eurent des succès; qu'avec moins de bonheur il donna trois autres tragédies; que les Contes moraux, en trois voluuies, sont traduits dans toutes les langues et sont du nombre des livres dans lesquels toute la jeunesse de l'Europe apprend notre langue; que liéiisaire, censuré par la Sorbonne, n'en est pas moins regardé comme uu ouvrage estimable, au moins du côté des mœurs, et qu'il est traduit dans toutes les langues, ainsi que les Contes moraux ; que les Incas sonl de même un ouvrage irrépréhensible, où tout respire la vertu; que les entrepreneurs des nouvelles éditions de l'Encyclopédie se sont adressés à M. Marmontel pour l'engager à en refaire en entier toute la partie littéraire, et qu'il a donné d;ins le supplément de ce dictionnaire plus de cent articles, la plupart très-considérables, et formant ensemble un cours de belles-lettres; que sa traduction de Lucain est estimée; qu'après ces travaux assidus, qui n'ont valu de l'argent qu'aux libraires, il se trouve, à l'âge de cinquante-sept ans. hors d'état de prendre sur son nécessaire de quoi donner après lui du pain à sa femme et à son enfant; que la censure de la Sorbonne a été tacitement désavouée par le parlement, où il n'y a pas eu un seul mot de dénonciation contre ce livre, et par le gouvernement, qui n'en a pas révoqué le privilège , en sorte que Bélisaire se réimprime et se vend encore aujourd'hui avec privilège du roi ; qu'à l'égard des vers contre M. le duc d'Aumont, qui lui furent attribués, et pour lesquels il perdit le privilège du Mercure, il est prouvé, par le témoignage de M. de La Ferté, intendant des menus, qu'ils -i étaient de Curi, ancien intendant des menus, à qui le secret a été ■gardé jusqu'à sa mort; qu'il n'y a donc rien à reprocher à M. Marmontel ni du côté de ses écrits ni da côté de sa conduite.
Marmontel vient de s'expliquer avec trop peu de modestie, mais c'est dans l'oreille de l'amitié. M. de Beaumarchais ne prendra de tout cela que la substance et n'en dira que quelques mots.
NM2 (page (160.
Mémoire particulier pour les ministres da roi et manifeste px>ur l'État, remis à M. le comte de Vergennes, le 26 octobre \ 777.
Dans l'état de crise où sont montés les événements, dans la ■certitude où nous sommes que le peuple anglais demande à grands cris et sans pudeur la guerre contre nous; qu'il fait à son roi des
offres de toute nature à cet effet: comme de lever à l'inslant la milice nationale et d'en faire les fonds ; comme de fournir volontairement par chaque shirc, ou comté, une certaine quantité de soldats et de matelots pourvu qu'ils soient employés contre l'Espagne et la France; que nous reste-U à faire ?
Trois partis sont encore à notre choix. Le premier ne vaut rien, le second serait le plus sûr , le troisième est le plus noble. Mais une juste combinaison du troisième et du second parti peut rendre à l'instant le roi de France la première puissance du monde connu.
Le premier parti, qui ne vaut rien, absolument rien, est de continuer à faire ce que nous faisons, ou plutôt ce que nous ne faisons pas ; de rester plus longtemps passifs auprès de la turbulente activité de nos voisins, de nous obstiner à ne prendre aucun parti et d'attendre encore l'événement sans agir : parce que d'ici au 2 février prochain, ou le ministère anglais sera changé, et les lords Chatam et Shelburn à qui l'on a proposé, au premier la place du lord Germaine, au second celle du lord Suffolk, à condition d'abandonner le parti des irighs et qui l'ont refusé, peuvent changer d'avis et feindre un moment de devenir tories pour s'emparer des affaires. Or, si ce mal nous arrive, y a-t-il un seul homme instruit qui doute qu'au premier moment ils ne signent d'une main, à tout prix, la paix de l'Amérique, et de l'autre l'ordre exprès daltaquer nos vaisseaux et de tomber sur nos possessions; ce qui nous mettrait à la fois sur les bras les Anglais et les Américains. Ou bien, malgré les cris de la nation et le trouble des affaires, malgré l'indignation qui va bientôt résulter contre l'administration des aveux des généraux Burgoyne et Howe qu'ils a ont été que les servUes instruvients d'un ministre inexpert et despote, le ministère actuel se soutiendra. Mais comme tous sentent également la nécessité de faire cesser une guerre aussi funeste à l'Angleterre et que le ministère actuel ne peut plus espérer de donner le change sur ses fautes passées, mais seulement de les couvrir en llaltanl la nation de l'espoir prochain de réparer ses pertes à nos dépens, il ne faut pas douter que, de l'agitation actuelle des esprits et de tous les grands et petits conseils qui se tiennent à Londres, il ne résulte au moins une suspension d'armes avec l'Amérique pour prendre en considération les griefs du continent et laisser respirer un moment l'Angleterre. Mais ce premier pas vers la paix une fois fait, soyons bien certains qu'il sera trop tard pour la France de se déclarer en faveur de l'Amérique. Peut-être même alors le chef de la députation américaine sera-t-il déjà passé à Londres, et la guerre avec nous commencée sans nul avis, ainsi que la dernière. Peut-être avant que nous ayons pu sauver nos vaisseaux marchands des premiers efforts de la rage anglaise, en aura-l-elle dévoré les cinq sixièmes ! Au moins est-il positif que depuis deux mois il est sorti plusieurs vaisseaux de guerre anglais, sous pré-
icxtc de croiser dans la Manche , mais avec des ordres et des destinations tellement inconnues que personne en Europe ne sait encore où ils ont établi leur croi-ière. Qui sait même si les derniers paquets envoyés par le gouvernement en Amérique ne sont pas déjà les porteurs de quelque suspension d'armes et de quelque plan de pacification, dont bien des gens croient qu'on ne verra la déclaration qu'à l'instant où l'on pourra supputer à Londres que les paquets seront arrivés ? Eh ! si malheureusement on y laissait entrevoir la possibilité de l'indépendance pour première condition; est-il seulement douteux que la seconde ne fût l'engagement formel de se réunir contre nous avec l'Angleterre ? Alors, devenus la risée de l'Europe entière, la guerre la plus funeste et la banqueroute de l'Amérique à tous nos négociants seraient le digne prix de la lenteur que nous aurions mise à nous déclarer.
Le plus mauvais de tous les partis est donc de rester aujourd'hui sans en prendre aucun , de ne rien entamer avec l'Amérique et d'attendre que les Anglais nous en ferment toutes les voies; ce qui ne peut manquer d'arriver avant très-peu de temps.
Le second parti, que je regarde comme !e plus sûr, serait d'accepter publiquement /<? h-a/ïe d'alliance proposé depuis plus d'un an par l'Amérique , avec la franchise de la pèche au grand Banc, la garantie mutuelle des possessionJi despuissances coîitractanlcs, la promesse positive de secours réciproques ou de diversion en cas d'attaque d'un côté ou de continuation 4'hostilités de l'autre; le tout accompagné d'un plan secret pour s'emparer des lies anglaises, avec engagement sacré entre les trois puissances américaine, espagnole et française de fixer ensuite impérieusement un méridien aux Anglais sur l'Océan, entre l'Europe et l'Amérique, passé lequel tous leurs vaisseaux seraient déclares de bonne prise en paix comme en guerre, ces turbulents voisins n'ayant plus rien à prétendre au nouveau Continent.
Il faut avouer qu'aussitôt que les Anglais apprendront qu'ils n'ont plus d'espoir de traiter avec un pays qui aura traité avec nous, ils nous feront à l'instant la guerre à outrance, en nous déclarant agresseurs contre eux par ce traité même. Mais guerre pour guerre, comme elle est inévitable aujourd'hui, les Américains, les Espagnols et les Français réunis sont plus que suflisanls pour abaisser les fumées de cette altière nation, si elle est assez effrénée pour oser nous attaquer alors.
Une autre objection s'élève, elle est du plus grand poids, et je dois d'autant moins éluder d'y répondre que M. le comte de Maurepas lui-même est l'objecteur. Il est à craindre, dit ce ministre, que les députés de l'Amérique n'aient pas des pouvoirs assez étendus, ou assez solides pour qu'on puisse en sûreté traiter avec eux une aussi grande affaire; ou que leurs divers intérêts cachés n'en divulguent le secret avant sa conclusion ; ou que le congrès (dont les membres peuvent variera chaque instant), ébranlé par la TO.ME n. 36
conuplion ou l'intrigue anglaise, ne refuse de ratifier le traité; ou, s'il le ratifie, que la nation elle-même, entraînée vers l'Angieierre par la conformité de religion, de langage, de consiituiion et de mœurs, et surtout par le secret plaisir de se voir l'égale et de marcher de pair avec l'orgueilleuse marâtre qui aflecia si longtemps de la dominer; que cette nation, dis-je, ne trouve bientôt le moyen d'éluder les conditions de ce pacte. Alors il ne resterait au roi que des alliés équivoques, un traité douteux, balancé par une guerre sanglante et certaine.
A cela je réponds : qu'une sagesse aussi consommée en pesant les risques et les avantages, n'a certainement pas manqué d'apercevoir que, dans un parti forcé par les événements, il est raisonnable de laisser quelque chose à la fortune, en la captivant de son mieux par toutes les précautions que la prudence humaine peut employer dans une affaire aussi majeure, et ces précautions, je me réserve de les indiquer, quand j'aurai exposé le troisième parti qui me paraît convenir au roi de France en cette conjoncture délicate.
Ce troisième parti, le plus noble de tous, et dont les suites peuvent remplir l'objet du second parti , mais sans commettre en rien la dignité du roi, ni la foi qu'il croit devoir aux traités subsistants, serait qu'on déclarât aux Anglais dans un bon manifeste, qu'on notifierait aussi à tous les potentats de l'Europe :
« Que le roi de France après avoir longtemps^ par délicatesse el par égard pour l'Angleterre, demeuré spectateur passif et tranquille de la guerre existante entre les Anglais et les Américains, au grand dommage et détriment du commerce de France ; instruit autant par les débats du parlement d'Angleterre que par le succès des armes américaines que , malgré les puissants efforts des Anglais pendant trois campagnes successives, la force des événements arrache enfin l'Amérique au joug de l'Angleterre; qu'instruit aussi que les meilleurs esprits de la nation anglaise s'accordent à penser et à dire tout haut dans les deux chambres, qu'il faut à l'instaiU reconnaître les Américains indépendants, et traiter avec eux comme avec des amis, sur le pied de l'égalité; que quelquesuns même ont été jusqu'à rechercher si, dans cette querelle entre deux partie» du même empire, l'ancienne Angleterre n'était pas plutôt rebelle à la constitution commune que la nouvelle; qu'au milieu de ces débats et par les lumières qu'on acquiert à chaque instant, on est forcé de douter si les préparatifs delà nouvelle campagne sont dirigés de bonne foi contre l'Amérique, ou destinés contre tel ou tel autre pays qu'il pourrait convenir à l'Angleterre d'inquiéter ;
Que le roi sachant trop certainement que les Anglais, sous prétexte de visiter les vaisseaux de commerce de la France et d'examiner ses relations avec le continent d'Amérique, insultent, vexent, tourmentent les négociants , ses sujets, sans nul respect pour le
pavillon français, ni pour l'asile sacré de l'atterrage des côtes françaises: qu'ils prennent occasion de leur querelle particulière, pour exercer une douane injuste et vexatoire sur tous les peuples à qui l'Océan était libre ; que Sa Majesté voit avec peine, en cet éiat de souffrance et d'ansiélé plus fâcheux pour ses sujets que la guerre ouverte, les négociants français depuis longtemps victimes de ses ménagements pour l'Angleterre , et le commerce maritime de ses États languir sous la gêne et les prohibitions politiques d'ime part, et de l'autre sous la très-dure inquisition des Anglais contre toutes ses entreprises ; que ces mêmes égards pour l'Angleterre ayant porté Sa Majesté, malgré son état de puissance neutre, jusqu'à inquiéter les armateurs américains sur la sûreté de leur asile en ses ports, et celle des vaisseaux qu'ils y ont conduits ; cette austérité qui sème la mésintelligence entre des peuples amis a déjà lait naître à quelques corsaires américains le projet de s'emparer de plusieurs vaisseaux français ; que la France a déjà souffirt de ces nouvelles entreprises dont les représailles et les ressentiments accumulés peuvent mettre un tel désordre dans les idées qu'on ne pourra bientôt plus distinguer les amis des ennemis, ni savoir quel peuple est en guerre ou en paix avec nous; que d'ailleurs Sa Majesté peut craindre avec raison que la réunion possible, et présumée prochaine, de deux nations aussi belliqueuses, ne tourne contre ses intérêts, parce que les Américains, qui n'ont cessé de solliciter ouvertement les secours et l'ulliance de la France, outrés de n'avoir pu les obtenir, peuvent unir ce ressentiment à l'inquiétude naturelle des Anglais, de façon qu'il en résulte une guerre commune de ces deux nations contre la France ; guerre d'autant plus fâcheuse pour cette dernière, que son roi ne la lui aurait attirée que par ses égards constants pour l'Angleterre et son respect religieux pour les traités subsistants ; que dans cet étal d'incertitude et d'agitation Sa Majesté, obligée parles circonstances de prendre à l'instant un parti, préférera toujours, au gré de son cœur et de sa dignité, le plus noble et le plus désintéressé de tous;
Qu'ainsi , sans vouloir déclarer la guerre à l'Angleterre, encore moins la lui faire sans la déclarer, comme l'usage s'en est trop odieusement établi dans ce siècle ; sans vouloir même entamer aucun traité préjudiciable aux intérêts de la cour de Londres, mais ayant seulement égard aux souffrances et aux justes représentalions de ses fldèles sujets qui font le commerce maritime. Sa Majesté se contente aujourd'hui, par une suite de la neutralité qu'elle a toujours gardée, de déclarer qu'elle tient les Américains pour indépendants, et veut désormais les regarder comme tels relativement au commerce d'eux avec la France et de la France avec eux; qu'elle permet indistinctement à tous ses sujets d'aller négocier dans tous les ports de l'Amérique comme ils vont dans ceux de l'Angleterre ; d'y échanger les productions des manufactures françaises contre les denrées de ces climats, eu concurrence avec tous les négociants de
l'Europe qui y portent en foule les productions de leurs pays. Car si Sa Majesté croit devoir des égards à ses voisins en guerre, elle «roit aussi sa justice intéressée à ne pas laisser soullVir plus longtemps, en pleine paix, des privations et des interdictions à ses sujets, qu'aucun souverain de l'Europe ne voudrait imposer aux siens. •Qu'en continuant d'ouvrir ses ports aux Américains, comme par le passé. Sa Majesté n'entend pas priver les Anglais du droit de s'y fournir en concurrence de ces mêmes productions françaises dont le connnerce est libre à toutes les nations qui ne nous font point la guerre ; que par cette conduite modérée envers tout le monde , Sa Majesté croit rendre à chacun ce qu'on a droit d'espérer de sa justice et de sa générosité; que dans la vue de faire éclater de plus en plus les sentiments désintéressés qui l'animent, Sa Majesté propose aux deux nations belligérantes ses bons oftices pour accommoder, s'il se peut, leurs différends.
Déclarant au surplus Sa Majesté, qu'elle n'entend gêner l'Angleterre ni l'Amérique sur l'acceptation de ses bons oHices, ni se tenir offensée du refus de l'une ou de l'autre ; mais que si l'une de ces deux nations, enflée par ses succès, ou aigrie par ses pertes, apporte le moindre obstacle au libre commerce avec sa rivale , à la première hostilité contre les vaisseaux de guerre ou marchands français, Sa Majesté se croira dégagée de tous égards envers celte nation injuste, et contractera sans scrupule avec l'autre à de telles conditions, que celle-ci profite exclusivement de tous les avantages de son alliance et de son commerce ; déclare au surplus Sa Majesté, qu'elle se mettra sur-le-champ en devoir de repousser par la force l'insulte faite à son pavillon. »
Tel est à peu près le manifeste que je propose au conseil du roi. Bien est-il vrai que cet écrit ne faisant qu'étendre les droits de la neutralité française et mettre une égalité parfaite entre les contendants, peut irriter les Anglais sans satisfaire les Américains. S'en tenir à ce point est peut-être laisser encore à l'Angleterre le pouvoir de nous prévenir, et d'offrir à l'Amérique cette même indépendance au prix d'un traité d'union très-offensif contre nous.
Or, dans ce chaos d'événements, dans ce choc universel de tant d'intérêts qui se croisent, les Américains ne préféreront-ils pas ceux qui leur offrent l'indépendance avec un traité d'union, à ceux qui se contenteront d'avouer qu'ils ont eu le courage et le succès de se rendre libres? J'oserais donc, en me rangeant de l'avis de M. le comte de Vergennes, proposer de réunir, au troisième parti, les conditions secrètes du second.
C'est-à-dire, qu'à l'instant où je déclarerais l'Amérique indépendante, j'entamerais secrètement un traité d'alliance avec elle. Et comme c'est ici l'instant de répondre à l'objection de M. le comte de Maurepas, et de le guérir de son inquiétude sur la division d'intérêts des députés, ou le peu de consistance de leurs pouvoirs, pour me procurer toutes les sûretés doct un pareil événement est
stiscepiible, je ne conclurais point ce traité en France avec la dépiilalioii ; mais je ferais partir en secret un agent fidèle, qui, sous le prétexte d'aller simplement régler les droits du commerce des deux nations, serait spécialement chargé d'accomplir, avec le congrès, les conditions particulières de ce traité, qui ne ferait que s'entamer en Europe et seulement pour contenir la députalion. J'avoue que pour enchaîner les esprits en Amérique,- y bien balancer les elVorts de la corruption et de l'intrigue anglaise, y stipuler convenablement les intérêts de la France, et consolider au gré de notre administration tous les points capitaux d'un pareil traité, je dois supposer que, laissant de côlé tous les motifs de cour, nos ministres se rendront très-difiiciles sur le choix de leur agent. Car il faut que la confiance en son'ièle, en sa capacité fixe seule les bornes de ses pouvoirs, dans un tel éloignement du cabinet, et dans des circonstances aussi difficiles.
Mais cet agent bien choisi, ce voyage promptement fait, ces pouvoirs habilement confiés, si l'on fait donner par écrit aux députés du congrès en France leur engagement de ne rien entamer avec les Anglais jusqu'aux premières nouvelles de l'agent français en Amérique, on peut compter avoir trouvé le seul topique aux maux que M. de Maurepas appréhende.
A l'instant donc où je déclarerais l'indépendance, où je me ferais donner l'engagement de la députation, où je ferais partir mon agent pour l'Amérique, je commencerais par garnir les côtes de rOcéan de soixante à quatre-vingt mille hommes, et je ferais prendre à ma marine l'air et le ton le plus formidable, afin que les Anglais ne pussent pas douter que c'est tout de bon que j'ai pris mon parti.
Pendant ce temps je ferais l'impossible pour arracher le Portugal à l'asservissement des Anglais, quand je devrais l'incorporer au pacte de la maison de Bourbon.
Je ferais exciter en Turquie la guerre avec les Russes, afin d'occuper vers l'Orient ceux que les Anglais voudraient bien attirer à l'Occident. Ou si je ne croyais rien pouvoir sur les Turcs, je ferais (laiter secrètement l'Empereur i et la Russie de ne pas m'opposer au démembrement de la Turquie, sauf quelques dédommagements vers la Flandre autrichienne : tous moyens étant bons pourvu qu'il en résulte l'isolation des Anglais et l'indifférence des Russes 2 pour leurs intérêts.
Enfin, si pour conserver l'air du respect des traités, je ne faisais pas rétablir Dunkerque, dont l'état actuel est la honte éternelle de la France, je ferais commencer au moins un port sur l'Océan,
1 D'Autriche, sans doute.
- Ceci est la ])artie fantastique du mémoire de Beaumarchais; mais ce passage nous montre combien la situation, en 1777, était différente de celle d'aujourd'hui.
tel et si près des Anglais, qu'ils pussent regarder le projet de les contenir comme un dessein irrévocablemeul arrêté.
Je cimenlerais, sous toutes les (ormes, ma liaison avec l'Amérique, dont la gnranlie aujourd'hui peut seule nous conserver nos colonies ; et comme les intérêts de ce peuple nouveau ne peuvent jamais croiser les nôtres, je ferais autant de fond sur ses engagements que je me défierais de tout engagement forcé de l'Angleterre; et je ne négligerais plus jamais une seule occasion de tenir dans l'abaissement ce perfide et fougueux voisin qui, après nous avoir tant outragés, fait éclater dans sa rage aujourd'hui plus de haine contre nous que de ressentiment contre les Américains, qui lui ont enlevé les trois quarts de son empire.
Mais craignons de passer à délibérer le seul instant qui reste pour agir, et qu'à force d'user le temps à toujours dire : Il est trop tôt, nous ne soyons obligés de nous écrier bientôt avec douleur : 0 ciel! il est trop tard ! Caron de Beaumarchais.
N» 13 (page 168).
Lettre d' Honoré Ganteaume, depuis amiral, à Beaumarchais.
Monsieur ,
Trop jaloux d'être à votre service et résolu d'être entièrement soumis à vos volontés, je n'ai pas osé me refuser aux ordres qu€ m'a donnés M. de Montieu, les regardant comme venir de votre part, d'embarquer sur le Fier Rodrigue, malgré que mon pressentiment m'y annonçât tous les désagréments possibles. Je ne vous cacherai pas cependant que j'ai laissé entrevoir une grande répugnance à cela à M. de Montieu, mais il était trop prévenu déjà contre moi sans doute par M. Montant i pour daigner écouter et se prêter à mes raisons. C'est pourquoi je n'oserais hésher un seul instant à venir vous prévenir là-dessus et à vous exposer l'infortune que j'éprouve . Je l'appelle infortune, attendu que je me vois ravir, par la politique de M. Montant, les occasions de vous prouver mon zèle et ma reconnaissance. Il vient de me donner le poste le plus inaclif qu'il y ait dans un navire, il m'a fait chef de prise, et non content encore de me mettre par ce moyen dans l'impossibilité de me faire valoir, il me prive encore de toutes les prérogatives attachées au grade qu'il m'a donné. Je suis ici entièrement surnuméraire, ou pour mieux dire, à charge. J'ai eu ce poste parce qu'il m'en fallait un,
* Le capitaine du vaisseau de Beaumarchais.
mais sans autre ôgard el même moins de relief que si j'eusse été patron de canot, comme j'étais du principe, et cela sans doute parce que vous avez paru vouloir ni'honorer de votre protection. D'ailleurs M. Montant se rappelle toujours que j'ai été matelot sous lui, el malgré que je l'aie satisfait dans le voyage en cet état, comme j'ai écrit contre sa sévérité au retour, cela m'attire son ressentiment »
Cependant , malgré toutes les préventions que peut avoir M. Montant contre moi, j'ose espérer forcer son équité à me rendre justice au retour de ce voyage. Guidé par le désir de vous prouver mon zèle et mon dévouement, je me propose de vaincre toutes difficultés. J'espère que vous voudrez bien au retour me faire Ihonneur de demander des informations de ma conduite à M. Montaut, et l'idée qu'il vous en fera d'avantageuses me soutient et me lient aujourd'hui lieu de bonheur.
J'ai l'honneur d'être avec un très-profond respect et une reconnaissance des plus vives,
Monsieur, voire, etc., H. Gasteacme.
En rade de Brest, le 3 avril 1779.
N» U (page 180).
Philadelphie, 3 septembre 1778.
Cheb Monsieur,
J'ai si fort oublié le français depuis mon arrivée ici, quoique je n'aie pas oublié de même mes amis français, que je n'ose pas vous écrire dans cette langue.
Je vous ai écrit deux fois dernièrement au sujet de vos affaires; de sorte que j'ai le plaisir de vous répéter que le congrès commence à sentir son manque d'attention à votre égard, et avec quelle facile crédulité il a reçu les insinuations basses et malintentionnées des autres; lesquelles, je le crois réellement, n'auraient jamais eu aucun poids si Ducoudray n'avait pas d'abord répandu des nouons toutes à votre préjudice. Je ne puis vous dire si ce malheureux pays sera en état pour le moment de satisfaire à vos justes réclamations, mais je suis sûr qu'il adoptera quelque plan pour arranger cette affaire, de façon qu'il puisse trouver les movens d'acquitter par la suite ce que son impuissance actuelle peut l'empêcher de faire aujourd'hui; et sur ces entrefaites le congrès, ainsi que je l'espère el le crois, exprimera publiquement ses seutimenis de reconnaissance pour votre généreuse conduite.
Je me suis appliqué de tout mon pouvoir à convaincre mes compatriotes de rinjiislice et de l'ini^ratitude avec lesquelles vous ave/, été traité, avant l'arrivée de M. Deane, et je me ilalie de quelque succès; ses eiïorls ont été les mêmes, en soile que la justice, quoique lente, doit reprendre sa place; je voudrais puur l'honneur de mes compatriotes que nous n'eussions jamais trouvé aucune occaion de leur faire nos représentations.
M. de Francy est en Virginie, et agit pour vos intérêts sincèrement et infatigablement: je l'attends bientôt dans cette ville. Votre neveu a passé avec moi quelques semaines, mais il est c(immaiidé avec son général pour joindre l'armée sous les ordres du général Sullivan. C'est un brave qui, quand on le connaît, se fait beaucoup aimer ; il a toute la vivacité de son âge et désire se distinguer. Le général Conway m'a assuré qu'il s'était comporté comme un petit héros à la bataille de Brandywine ; je prends la liberté d'entrer dans ces détails, parce que je sais qu'ils feront plaisir à sa maman, car la bravoure fut toujours une puissante recommandation auprès du beau sexe, et elle doit être charmée d'en trouver autant dans son fils.
Nos arrangements pour les affaires étrangères ne sont pas encore arrêtés; ainsi j'ignore si je serai continué dans ma place actuelle de secrétaire d'ambassade à votre cour, étant à trois mille milles de distance d'elle, ou bien si je serai employé dans quelque nouveau département.
Le docteur Franklin sera certainement continué à la cour de Versailles, et il y aura un coup j)orté très-certainement aussi pour faire retomber tranquillement les Lee dans l'obscurité d'où ils cherchaient à s'élever ; mais si cela sera effectué oU non, c'est ce qui n'est pas tout à fait assuré. Nous avons autant d'intrigues et de cabales ici, que vous et nos amis en souffrez sur l'autre continent; eh ! pourquoi n'en aurions-nous pas, en considérant que nous sommes Etats souverains et que nous sommes encore amis et alliés de Louis XVI.
Notre machine de gouvernement n'étant que telle qu'elle a été inventée, nous avons quelques petits degrés de perfection à lui donner et quelques roues à y ajouter avant qu'elle puisse marcher uniment et avec succès comme nous le souhaiterions. En attendant nous avançons lentement et quelquefois nous roulons sur les pierres assez rudement, Dieu le sait.
Je vous prie de me croire pour jamais votre
W. C.VR>iicii.\ià.
PIÈCES JUSTIFICATIVES. r,GO
N» 15 (page 213).
Beaumarchais financier. — Une note de lui sur la caisse d'escompte.
Mon avis.
Si j'entends bien la question soumise à la délibér.ition des comniis<;aires, il s'agit de proposer à M. le contrôleur général, la meilleure règle pour établir une juste proportion entre le taux de chaque dividende et la somme des fonds réservés. Mon avis est qu'en toute atlaire par action, toute augmentation saccadée dans la valeur du dividende est un mal, parce qu'un grand mouvement en avant en pronostique un en arrière. On sait en général que la masse des atf'aires sur laquelle se forme l'escompte, à Paris, uc peut augmenter d'un semestre à l'autre, de façon à porter le dividende de 130 liv.à2!2 liv., à moins de quelque opération forcée, et que, s'il s'est fait dans un semesire un mouvement d'escompte aussi extraordinaire, il ne peut être que momentané, parce qu'il ne porte, comme celui du dernier semestre de '781, que sur des ventes et reventes subites d'actions qui n'auront plus lieu dès que l'espoir d'un fort gain d'agiol;ige sur elles aura cessé. Depuis l'établissement de la Clisse d'escompte, on doit remarquer que le dividende n'a jamais rétrogradé, par l'attention qu'on a eue de ne l'augmenter que graduellement, en préléraut toujours l'accroissement des fonds réservés à celui du dividende. Au premier semestre 1783, le dividende ne fut porté qu'à 130 liv., quoique la masse de l'escompte fût au moins aussi forte que celle du dernier semestre de 1784, et la catastrophe du deuxième semestre de 1783 ne montre que trop combien on avait eu raison de ne pas forcer momentanément le dividende.
Il n'y a donc pas de règles de proportion plus sûre selon moi que celle portée à l'ariicle 3 de l'airèl du conseil du 12 janvier 1783. Un fonds de réserve de 2 millions 500 mille livres y est recommandé. Ce fonds doit être avant tout complété, puis augmenté si l'on peut, mais augmenté sans cesse de tout ce dont l'escompte aura pu s'accroître dans chaque semestre, moins les sommes employées en augmentation graduelle et modérco du dividende, de façon que s'il arrivait quelques pertes ou une diminution momentanée dans les alfaircs de la caisse, on ne fût pas obligé de diminuer le dividende prochain, mais qu'on pût au contraire le soutenir, en reprenant sur la réserve tout ce qu'on pourrait en ôter sans entamer le fonds de 2 millions 500 mille livres, qui doit être la plus basse son)me constante des fonds réservés pour assurer la solidité des actions. Leur agiotage momentané peut perdre un peu de sa vigueur à cet arrangement, mais la contiance établie par celle méthode en soutiendra toujours la haute valeur.
N" 16 (page 232.)
Dénonciation an Parlement de la souscription pour les œuvres de Voltaire.
Ululate et clamate. Jér., cap. 34.
Voilà, Messieurs, ce que crient à tous les hommes vertueux, la patrie, la religion, les mœurs. J'ose être aujourd'hui leur interprète, et dénoncer à toute la mugistrature l'entreprise la plus révoltante. Si ses auteurs téméraires n'ont pas craint de soulever toute âme honnête; s'ils ont pu se persuader que tout ne s'armerait pas contre cette entreprise, et qu'ils réussiraient dans leur projet, il faut qu'ils aient compté sur la dépravation la plus universelle; qu'ils aient cru 1« corps entier de la nation si gangrené, les esprits si corrompus, les cœurs si flétris, qu'on pouvait maintenant tout oser, tout entreprendre, tout exécuter.
On publie hautement, et avec la plus grande ostentation, une souscription pour les œuvres eutières de Voltaire : et dans celle édition on se propos;^ "^e réunir et les ouvrages qu'il a donnés en les avouant, et ceux qoi! a furtivement répandus en niant qu'il en fût l'auteur, et ceux que TeiTroi qu'ils lui, inspiraient à lui-même a tenus renfermés dans son portefeuille. C'est celte collection d'impiétés, d'infamies, d'ordures, qu'on invite l'Europe entière à se procurer, en la parant de tout le luxe des caractères, de toute l'élégance du burin, de toute la magnificence typographique.
Ainsi on va rassembler en un seul corps tous ces membres épars, afin que tout le poison soit réuni, et que rien n'échappe à la contagion : pour que l'impiété y trouve des armes dans les traits lancés contre la religion ; le libertinage, des attraits dans les peintures les plus obscènes; l'esprit d'indépendance, un appui dans les maximes les plus propres à soulever contre l'autorité.
On savait assez l'abus affreux que Voltaire avait fait de ses talents, et on ne connaissait que trop les impiétés de sa prose et le scandale de ses poésies. Mais, comme si les attaques livrées à tous les vrais principes n'eussent pas été assez puissantes étant séparées, on veut qu'elles se réunissent toutes, pour renverser tout à la fois et culte, et mœurs, et société; pour couper tous les liens qui attachent les hommes à la Divinité, à leurs supérieurs, à leurs égaux.
Est-il en effet un seul objet si sacré, si respectable qu'il soit, qu'il n'ait, comme ces Harpies de la fable, souillé pnr son attouchement? Dans la religion, il n'est rien que ses blasphèmes n'aient profané. Livres saints, dogmes, morale, ministère, rien n'a été épargné. Patriarches, prophèies, martyrs, les liiaumaiurges des deux Testaments, les grands hommes de tous les siècles, les actes •les plus authentiques, tout dans la religion jusqu'à son fondateur,
■en passant par le pinceau de ce mallieureux peintre, a reçu les couleurs les plus capables d'en inspirer le mépris, en sorte qu'elle n'a jamais eu d'ennemi plus acharné, et en même temps plus dangereux.
Les autres écrivains qui ont attaqué la révélation, qui ont voulu établir le matérialisme, anéantir la spiritualité, l'immortalité de l'âme, ont employé des raisonnements métaphysiques et subtils, peu capables de faire impression sur h multitude : Voltaire a pris une autre voie. Sachant combien l'arme du ridicule est puissante, il n'a employé que celle-là , parce qu'elle ne demande aucun examen, qu'elle subjugue tous les esprits superficiels. Peu lui importe que ses assertions soient absurdes, ses sophismes puérils, ses raisonnements contradictoires; il sait que le grand nombre des lecteurs n'examine rien, ne discute rien ; que tout ce qui débarrasse des terreurs d'une religion gênante pour les passions, est reçu avec avidité, entraîne les applaudissements et multiplie les prosélytes. Et voilà le but où il tendait, et la marche qu'il a suivie. Ainsi s'il vomit des blasphèmes, ils sont tournés en raillerie ; s'il <iébiie des impiétés, elles sont aiguisées par la pointe de la satire ; s'il veut renverser les dogmes les plus certains, c'est en les travestissant sous l'enveloppe du ridicule ; s'il anéantit tout, âmes, esprits, peines, récompenses futures, ce n'est pas en discutant leur existence, c'est en accumulant le sarcasme et l'ironie ; enfin, s'il attaque mœurs, doctrine. Écritures, il n'a garde d'employer des raisons, on en sentirait le (aible; mais il persiffle, il fait rire; et cette séduction plaît, parce qu'elle amuse, et qu'il est plus aisé pour des hommes voluptueux de mépriser une religion qui les incommode, que d'examiner si elle est fondée dans ses préceptes et ses menaces.
Et tout cela est revêtu du coloris le plus enchanteur : ses blasphèmes ne paraissent plus atroces, parce qu'ils sont brillants : il ne saisit en tout que l'écorce des objets, mais il les peint du pinceau le plus gracieux ; et ce projet extravagant, que lui-même ne dissimulait pas, d'être le rival du iondateur du christianisme; ce projet fastueux, qui flattait son orgueil, dont il avait essayé l'ébauche dès sa jeunesse et dans ses premières productions, il l'a continué •de la même manière et par les mêmes moyens. Il a bien senti que l'édifice de la religion était bâti sur le roc, que depuis près de deux mille ans il avait résisté aux chocs les plus violents ; que des attaques sérieuses de sa part seraient les efforts d'un pygmée ; qu'a-t-il fait? Il s'est attaché à lancer des sarcasmes, à plaisanter finement en prose, à blasphémer en jolis vers, et il a réussi auprès des gens légers et frivoles, des petits-maîtres à qui ce clinquant sufiit, des femmes à prétention qui ont cru avoir de l'esprit en frondant ce qu'on avait toujours respecté, auprès d'une jeunesse évaporée, livrée au plaisir , à qui il épargnait les remords. Et eette jeunesse aura bientôt formé la génération présente, qui sera
remplacée par une autre encore plus dépravée, si on n'oppose pas promptenieni à ce torrent une digue puissante et redoiiialile.
On comprend aisément qu'en insultant à la religion. Voltaire n'a pas plus respecté les mœurs : ce n'est même que pour rompre les barrières qui les défendent, qu'il a voulu renverser une religion qui en est la sauve-garde la plus sûre. Si elle n'eût proposé que des dogmes spéculatifs à croire, des mystères incompréliensibies à la raison, et non pas des maximes austères qui foudroient la volupté, cet impie n'eût jamais pensé à lui contester sa divinité. Mais en lui ôtant ce sceau sacré, il voulait débarrasser du frein incommode de ses menaces et de ses supplices, exempter de crainte des hommes licencieux, et faire recevoir avec avidité ses productions infâmes, où le libertinage de l'esprit et la corruption du cœur semblent s'être concertés pour y rassembler les maximes les plus obscènes, les peintures les plus sales, et tout ce que la lubricité la plus outrée a jamais pu imaginer de plus révoltant.
Il fallait bien que ses poésies fussent de nature à soulever ce qui pouvait encore rester d'honnêteté, de pudeur, puisque dans un siècle où on ose tout, on n'a jamais osé les produire que dans les ténèbres, que l'auteur lui-même s'est toujours hâté de les désavouer dès qu'on les lui attribuait. Sans doute, personne n'a été dupe de ces mensonges de convenance, mais c'était au moins un témoignage non suspect, qui annonçait l'horreur que devaient inspirer de pareilles productions.
Et cependant ce sont ces ouvrages afïreux, qu'on propose avec une publicité scandaleuse : ce sont les lecteurs de toutes les classes qu'on veut infecter de ce poison préparé à l'imprudence avide, et à la curiosité téméraire de loule une jeunesse déjà si portée à l'avaler. 11 n'est point parmi vous de père de famille qui n'arrachât des mains de ses enfants ces abominables poé>ies : comment donc souflViriez-vous qu'elles fussent mises en honneur, que l'appareil fastueux qui va les décorer devînt une amorce enchanteresse pour ceux que ces pièces furtives et isolées n'ont pas encore pervertis ?
Une expérience déjà trop longue et trop funeste ne doit-elle pas suffire pour que vous vous hâtiez de proscrire, avec la plus inilexible sévérité, et cette impudente souscription, et les suites qu'on voudrait y donner? Faudra-t-il attendre que tout soit perdu , que l'édifice entier des mœurs soit renversé, pour essayer de le relever? Déjà les plaintes retentissent partout que noire jeunesse, ennemie de la gêne et de la contrainte, déteste tout travail sérieux ; que dans les conditions les plus dévouées à la réserve et à la sévérité des monirs, elle ne connaît presque plus de règle, que l'autorité pateinelle elle-même est impuissante pour la réprimer; que ce qui n'était jadis que dissipation et légèreté, est devenu libertinage et dépravation entière; que le sexe même, chez qui la modestie et la pudeur étaient destinées à embellir les dons de la nature, affecte
un ton de liberté qui va presque jusqu'à la licence et à l'effronterie. Or demandez-en la cause à ceux qui sont le plus répandus dans les sociétés, ils vous diront que les ouvrages seuls de Voltaire ont creusé cet ahîme; que la séduction du style et l'amorce de la volupté les ont fait filtrer partout; que c'est par eux seuls que les femmes se sont iniiiées à ces connaissances d'impiété et de libertinage, en sacrifiant à ces lectures le temps destiné à de bonnes œuvres; qu'ils ont pénétré jusque dans les ateliers des artisans et sous la chaumière du laboureur, et que bientôt rien n'échappera à ce torrent, qui dévaste tout sur son passage, aux ravages de ce fléau, destrucieur de tous principes vrais et de tous senliuiens honnêtes.
Si, à des intérêts si grands, si augustes, je voulais mêler ceux de la magistrature outragée et avilie dans les écrits de Voltaire, ce motif seul suffirait pour arrêter le cours d'une édition qui va transmettre ces insultes à la postérité la plus reculée. Sous prétexte de discuter les arrêts des cours souveraines, d'en examiner la justice, cet auteur, qui n'avait pas même les notions indispensables pour cette discussion, se permet, avec une légèreté inouïe, les censures les moins fondées : ce n'est pas tout, il en prend occasion d'attaquer les magistrats , de calomnier leurs motifs et, eu suivant sa marche ordinaire- de répandre le vernis du ridicule sur ceux qu'il veut rendre méprisables. Que doit-il arriver de là? C'est que les contestations qui ont servi de prétexte à ses sarcasmes s'oublieront ; on perdra bientôt de vue et les faits et les intérêts peu importants des particuliers, mais l'impression demeurera; le respect dû aux tribunaux, qui seul maintient celui qui est dû à leurs décisions, disparaîtra; chaque citoyen se croira en droii, à l'exemple de ce téméraire satirique, de vous citer à son tribunal domestique, d'y casser vos arrêts ; et de celte censure privée se formera une opinion publique de mépris, c'est-à-dire, ce qu'il peut y avoir de plus funeste pour l'ordre public et la tranquillité particulière.
Le dirai-je. Messieurs? vous n'avez point été assez effrayés des événements tragiques qu'on savait avoir été occasionnés par les ouvrages impies et licencieux de Voltaire. Ce jeune homme d'Abbeville, que ses blasphèmes et ses attentats firent condamner au dernier supplice, avoua que la lecture seule de Voltaire l'avait; conduit à l'échafaud. Ces jeunes militaires, qui se portèrent de sang- froid, il y a quelques années, au plus affreux suicide, al testèrent dans leurs testaments de mort que celte fureur tranquille leur avait été inspirée par les écrits de Voltaire. Quelles conséquences n'eussiez-vous pas dû tirer de ces aveux ? Quelles mesures promptes, efficaces, fortes, n'auriez-vous pas dû prendre pour étouffer des ouvrages qui avaient pu enfanter de pareils monstres? Eh! ne voyez-vous pas aujourd'hui combien ont été impuissantes les précautions faibles que vous aviez employées pour arrêter des
ravages dont on ne connaît même que la plus petite partie (parce que les autres sont renfermées dans le sein des famille'^, réduites à en gémir dans le silence)? Plusieurs de ces écrits de Voltaire ont été flétris par vos arrêts; quelques-uns même ont été condamnés aux flammes; et cependant, au mépris de celte réprobation judiciaire et publique, on les a reproduits : on les annonce comme devant entrer dans celle collection générale. Et vous verriez tranquillement qu'on afticlie, avec celte audacieuse ostentation, le peu de cas qu'on fait de vosarrêls, de la décence publique, de l'improbation de la plus saine partie de la nation! Vous souffririez que sous vos yeux des hommes méprisables, qui n'osent pas même se montrer, prennent des mesures aussi efficaces pour conserver les plus petits lambeaux échappés du porteieuille de leur héros, pour que rien ne se perde des impiétés dégoûtantes, des •ordures obscènes dont il a souillé sa plume ! Vous le savez, Messieurs, semblable à ces fleuves rapides, qui, roulant avec eux les matières étrangères et impures qui s'y sont mêlées, les déposent •çà et là sur le rivage, et ne portent à la mer que le tribut de leurs eaux, cet art admirable, inventé pour éterniser les productions de l'esprit humain, après s'être chargé, comme en passant, d'ouvrages inutiles, frivoles, les abandonne ordinairement dans sa course, ne pense plus à les reproduire, et ne transmet constamment à la postérité que les ouvrages utiles au progrès des sciences et des arts. Mais comme si les entrepreneurs de la collection que nous dénonçons craignaient celte marche naturelle de l'imprimerie, ils se hàlent de réunir tout ce qui peut assurer la perpétuité de tous les ouvrages infects qu'ils ont rassemblés; ils accumulent toutes les précautions, qui, leur donnant une valeur sans borneS;, les rendront .précieux, et ménageront leur conservation.
Rendez donc inutile cette conjuration funeste à la religion et à la société : montrez la même sollicitude, la même rigueur pour éloufler ces poisons des esprits, que vous avez montrée pour arrêter le cours de cette contagion, qui menaçait nos fortunes et nos vies. Des hommes, plutôt avides que méchants, avaient découvert dans une plante presque ignorée, une vertu funeste, d'autant plus dangereuse que l'usage en était plus facile, pour endormir et dépouiller les citoyens. Vous avez senti les suites terrible de cette espèce de brigandage, qui n'ayant rien de violent, ne laissait presque aucunes traces; vous avez cru devoir en punir les premiers essais par des châtiments si rigoureux, qu'ils fussent capables d'inspirer une terreur salutaire. Tout le monde a compris combien cette sévérité, qui d'abord eiit pu paraître excessive, avait été nécessaire. Servezvous à vous-mêmes de modèles ; ne vous bornez pas à empêcher l'efTet de cette criminelle souscription : trouvez dans votre sagesse les moyens nécessaires pour étouller, s'il est possible, ces germes de corruption, qui empoisonnent les cœurs, pour empêcher l'ac- .tivité de ce levain qui fermente depuis trop longtemps, et qui est
prêt de gangrener la niasse entière de la nation, pour faire rentrer peu à peu dans les ténèbres de l'oubli des ouvrages qui n'eussent jamais dû en sortir.
Nous ne vous proposons pas pour remède la juste sévérité de vos prédécesseurs. Dans un siècle ridiculement philosophe, où l'on ne connaît de vertu qu'une cruelle tolérance, celte sévérité serait regardée comme barbare; mais au moins est-il permis de vous la remettre sous les yeux. Des auteurs impies et licencieux avaient composé des vers contre l'honneur de Dieu et l'honnêteté publique ' ; la cour les condamna au defnier supplice comme criminels de lèse-majesté divine, et comme étant, par leur système plus funestes à l'ordre social que les empoisonneurs et les incendiaires. Elle éte;.dit la peine prononcée contre les auteurs sur ceux mêmesqui s'en trouveraient saisis, et les libraires furent décrétés de prise de corps, et poursuivis suivant la rigueur des ordonnances. Ruisseau moins cet exemple vous convaincre qu'il est des cas où les cours doivent, pour arrêter la communication d'une épidémie meurtrière, déployer toute la rigueur de la puissance que le prince leur a confiée; et que la religion, les mœurs, l'intérêt politique luimême l'exigent quelquefois des magistrats, qui savent qu'en sapant les fondements de la religion, on bannit toute les vertus, qu'on établit le règne des vices, qu'on anéantit les motifs de la dépendance la plus nécessaire, et qu'on rompt tous les liens de la« société !
Ce 10 mars 1781 .
Note envoyée par Beaumarchais aux gazettes étrangères, en réponse au précédera factum.
29 avril 1781.
Monsieur ,
On a imprimé dans plusieurs gazettes étrangères que M. Carou de Beaumarchais, comme correspondant à Paris de la Société littéraire et typographique, qui imprime en Allemagne les œuvres de Voltaire, avait été dénoncé par un magistrat au parlement. Vous êtes instamment prié de vouloir bien désabuser le public sur la fausseté de cette annonce en imprimant ma lettre.
Voici ce qui peut avoir fourni le prétexte d'un aussi plat mensonge aux bulletinistes parisiens. Je ne sais quel aboyeur obscur a fait clandestinement imprimer ie plus sot écrit, sous le titre de Dénonciation au Parlement de la souscription de Voltaire, ayant pour épigraphe Ululate et clamale, Hurlez et aboyez, dans lequel à travers mille aboiements on lit que M. de Voltaire a peint des
'• Théophile, Berthelot, en 1623.
iilrociléf! du pinceau le phis gracieux, qu'il a plaisanté finement en prose et blasphémé en jolis vers, qu'il a réussi auprès des petitsinailres et des femmes à prétentions qui ont cru. avoir de l'esprit..., que dans ce siècle ridiculement philosophe on ne connaît de vertu (jii'iine cruelle tolérance (au très-grand regret de rauteur), etc.
Celle sortie d'un cuistre /nconnu contre une Société étrangère occupée d'un superbe ouvrage, a élu reçue, comme elle le méritait, avec le plus profond mépris. Et la cruelle tolérance de ce siècle ridiculement pliilosophe est le seul motif qui ait empêché M. de BeaumarclKiis de rechercher et de poursuivre les pauvres auteurs de la ridicule et fausse annonce des gazettes, parce que sans doute on leur a donné quelque argent pour vivre, à condition de l'insérer dans leurs bulletins.
NM7 (page 249).
A Monsieur le comte de Maurepas.
Ce 27 norembre 1778.
Monsieur le Comte,
!/affaire de mon malheureux amiP... me serrait si fort le cœur et occupait tant ma tête l'autre soir, que j'oubliai totalement de ■vous dire ce que j'ai l'honneur de vous écrire : vous eu ferez l'usage que vous voudrez.
Si le roi, par hasard, n'avait pas encore fait son choix sur le cadeau qu'il veut faire à la reine pour son heureux accouchement, j'ai sous la main quelque chose qui a le triple mérite d'être tellement un présent roval que cela ne peut convenir qu'à la reine, d'être parfaitement inconnu et de pouvoir s'acquérir par une rente et sans bourse délier dans ce moment-ci. Ces trois qualités m'ont paru propres à mériter la préférence à ce cadeau s'il en est encore temps. C'est une garniture de cheminée en cristal de roche, garnie, ornée et semée de toutes les pierreries du monde.
La pièce du milieu est un grand poisson de cristal caparaçonné en diamants et portant un vase de cristal tout enrichi de pierreries qui contient une pendule, laquelle correspond à un carillon dans le corps du poisson ; le tout est porié par des dauphins de cristal et posé sur une terrasse chargée de coraux auxquels sont suspendus des diamants en poires de toutes les couleurs, ainsi que des pierres de choix bien mélangées, comme rubis, saphirs, éniéraudes, etc., dont la terrasse est semée ; ainsi que de grosses perles qui servent de coquilles à des tortues d'émail. Un socle de marbre blanc est le soutien du tout, et tout cela est de la plus grande richesse et surtout du plus grand goût. Deux vases de cristal de roche très-richement ornés de diamants et de guirlandes de pierre-
ries sont les deux pièces de côlé; enfin deux thmibeaux aussi ùc cristal de roche et loul aussi somplueusement eurichis que le reste, aciièvent celte garniture de clieniinée composée de cinq pièces.
Si cette légère esquisse d'une très-belle chose, absolument unique en son genre, pouvait exciter la galanterie, le désir, ou seulement la curiosité du roi, on porterait cela cliez vous. Monsieur le comte, bien en cachette : le roi pourrait le voir aussi mystérieusement, et dans le ras où cela agréerait k Sa Majesté, le tout serait un beau jour sur la cheminée de la reine avant qu'aucun ne s'en doutât : et vous savez de quel assaisonnement l'ignorance et la surprise sont en pareil cas. Maintenant vous croyez peut-être à ma description qu'une pareille garniture doit coûter la rançon de François I*""; mais l'homme qui s'est échauflé la tête sur celte superbe composition, qu'il a réellement osé destiner à la reine, pour son accouchement, est un joaillier diamantaire qui veut se retirer des affaires. Voilà pourquoi une rente lui convient. Il estime sa garniture plus de 200,000 livres, et la donnera pour moins de 160, 11 consent même, après le cadeau consommé, si l'estimation de son chef-d'œuvre ne va pas plus haut que sa vente, de subir la perte qu'on voudrait, tant il est sûr d'avoir fait la plus belle collection de pierreries avec la plus grande économie.
J'ai tout dit. Rejetez ou admettez mon idée; mais faites-moi la justice d'en regarder l'offre et l'annonce comme une suite du trèsrespectueux dévouemeni avec tequel je suis, etc.
Cakcx de Beaumarchais.
N» 18 (page 250).
A Monsieur Necker.
Paris, 20 octobre 1781.
Monsieur,
Si vous étiez encore chargé du poids énorme des finances du royaume, je me garderais bien, et pour vous et pour moi, de traiter devant vous la frivole question d'une justification littéraire, et ma fierté vous garantirait de mou importunité; mais vous êtes rentré dans l'ordre civil, et c'est surtout maintenant que je ne puis souffrir une imputation de lâcheté qui me (ait rougir jusqu'au i'ond de l'âme.
On m'accuse devant vous, jf: le sais, de m'être permis, dans un ouvrage léger que je destine au théâtre, des plaisanteries ou des sarcasmes qui portent sur vous.
Recevez, Monsieur, la déclaration d'un homme d'honneur qui n'a jamais trahi la vérité, qu'en aucun temps, pendant votre adrainislration, je n'ai écrit ua mot ni contribué à l'impression de rien T. II. 33
qui vous fùl désagréable. Si je n'ai pas toujours approuvé le fond et surtout la forme des moyens d'économie que vous préféviez, au moins ai-je ouvertement ei constamment admiré la force elle courage d'esprit qui vous menaient aux plus grandes choses, et je n'ai pas plus alors dissimulé devant vos amis mon naïf éloge que mes observations critiques. Interrogez là-dessus M. Marmoniel, il vous dira si je suis sincère ; interrogez même votre mémoire, elle vous rappellera qu'en toute occasion, à commencer par l'affaire Lelellier, oii je crots bien que vous aviez tort, jusqu'aux objets d'administration sur lesquels le hasard m'a mis en conversation avec vous, mon caractère ferme et vrai ne s'est jamais démenti, mais il y a bien loin de cette conduite franche et loyale à la lâcheté de harceler sourdemerit un grand administrateur public, et surtout à l'odieux, à rinlàme procédé de vous attaquer aujourd'hui et de troubler un repos d'autant plus respectable à mes yeux, qu'il est avec l'estime publique la seule récompense de vos immenses travaux.
Vous'm'avezbaï, persécuté même, je l'ai su : et moi je n'ai cessé de vous rendre toute la justice qui vous est due, et de vous regarder comme le premier exemple d'un grand mérite à sa vraie place. M. le comte de Maurepas n'a poinl oublié qu'après votre nomination, mon premier mot fut de lui dire : Au moins voilà le règne des plats protégés passé ; le vrai mérite enfin fait des administrateurs.
Je ne puis donc supporter. Monsieur, que vous et M"^ Necker me regardiez comme un méchant homme que je ne suis point, et je soumets sans réserve à celui de vos amis que vous choisirez, la comédie de moi qui va paraître, et si l'on y trouve un seul mot qui puisse avoir le plus faible rapport à vous, je consens que l'ouvrage soit à l'instant jeté au feu.
Une légère critique de quelques travers des hommes en général, semée dans des (lots de gaieté, doit trouver grâce devant tous les bous esprits : c'est, je crois, le but de la comédie, mais le théâtre n'est pas fait pour dégénérer en satire personnelle, et je me croirais doublement punissable si j'en donnais l'odieux exemple aux dépens d'un grand homme.
.le devais cette justiticalion à la véritable estime et à la respectueuse considération avec lesquelles j'ai toujours été et m'honore d'être plus que jamais, Monsieur,
Votre très-humble, etc. Signé : Caros de Beaumarchais.
.Te prends la liberté de présenter mon respectueux hommage à M™^ Xecker. Je ne me rappelle pas sans un extrême attendrissement comment elle a usé de votre pouvoir en faveur de l'humanité souilrante.
N» 19 (page 252).
A Monseigneur le garde des sceaux.
Paris, ce 1er juin 1780, MONSEiGNSnR ,
Je ne puis résister au mouvement qui me porte à vous importuner; mais j'ai la Vêle et le cœur pleins de la bonne action que vous venez de faire, il faut que je cède et que je vous remercie, comme on remercie Dieu, d'avoir rendu la vie au plus honnête, au plus vertueux des hommes de mérite, le pauvre, l'aimable, le digne Dupaty. Ses autres amis et moi, nous ne savions plus qu'en faire; il est sûr qu'il serait mort sous peu de temps. Votre courte lettre, mais pleine de franche bienveillance , vient de l'arracher au plus affreux état.
Puissiez-vousdans vos afflictions, Monseigneur, rencontrer autant de consolations que vous venez d'en procurer à tous ses amis, et ils sont nombreux, parce qu'on rencontre peu d'hommes qui réunissent comme lui les vertus de l'état le plus austère aux qualités brillantes de l'esprit le plus orné.
Personne ne sait plus que moi combien la persécution qu'il souffre est odieuse; j'ai passé quatre mois l'année dernière à Bordeaux, dans le foyer des absurdes ressentiments qui lui préparaient dès lors les violents chagrins auxquels votre équité va le soustraire.
Mettez fin à ce digne ouvrage et recevez d'avance les actions de grâce d'une foule de gens sensibles, au nom desquels je suis avec la plus respectueuse reconnaissance, Monseigneur, votre trèshumble et très-obéissant serviteur, Signé : C. de Beaumarchais.
N« 20 (page 260).
Lettre de la comtesse Fanny de Beauharnais à Beaumarchais.
Quoique je n'aie pas l'avantage d'être connue de vous. Mousieur, une âme telle que la vôtre a trop de droits à l'estime, pour que ma confiance puisse vous étonner. L'énergie qui vous caractérise honore votre siècle, autant qu'elle justifie la démarche que je fais; et, croyez-moi, dans ce siècle d'égoïsrae et de pusillanimité, vous seul. Monsieur, pouviez me rendre l'espoir. Un ami souffrant, malheureux, digne d'un sort contraire ; un ami que le chagrin accable (puisse l'amitié le sauver!), est l'objet de ma lettre. El ne pensez pas surtout qu'il ait des torts, sa position n'en aurait
que plus d'nmerlume, mon zèle n'en serait pas moins actif: je lui connais assez de vertus pour raciieter bien des fautes : mais il est, ce zèle, il est de ma part un devoir, et non un procédé. M. Dorât, je ne crains point de vous nommer un de vos admirateurs les plus sincères et un des hommes du monde qui méritent le plus d'intérèi, sans avoir à se reprocher rien, victime respectable d'un revers cruel, d'un de ces événements qu'on ne peui prévoir, d'une banqueroute de libraire, dont sa délicatesse a voulu porter seul les embarras, après avoir satisfait à tout, se trouve aujourd'hui dans une gène si alïreuse et d^ns' de telles inquiétudes, que sa santé s altère, que la douleur le consume, et qu'une amie tremblante, même pour ses jours, ose, Monsieur, sans vous connaître, conlier à votre honnêteté ses vives alarmes. Non, non, vous ne trouverez jamais plus de reconnaissance, ni une plus belle occasion d'exercer la noblesse et la générosité de vos sentiments ; mais, hélas! Monsieur, il n'y a qu'une somme de vingt mille francs qui puisse le tirer de cette crise. Il les payerait en six ans, trois mille et quelques cents livres chaque année. Sa probité vous répond de son exactitude. L'honneur, et tout ce qui e^t sacré a un cœur sensible, n'ont pas besoin d'autres garants. Mais je le ferais, s'il le fallait... Mon Dieu, il n'y a rien que je ne signasse pour constater l'acte du service le plus impo)tant que vous puissiez jamais avoir rendu. Et, s'il vous était impossible de prêter cette somme, en cas que vous voulussiez bien en être la caution, je me chargerais. Monsieur, de la lui faire avoir. Ah ! comment vous dire quelle joie je ressentirais en apprenant à M. Dorât que ses peines sont finies! Le calme, la sécurité, le sentiiTient si doux de la reconnaissance succédesaient, dans son âme, aux plus douloureuses agitations. Je vous conjure du moins, si une fatalité inouïe s'opposait à ce que je ne peux attendre que du cœur le plus rare, d y renfermer le secret et les malheurs d'un ami bien précieux. Je vous avoue, Monsieur, qu'un refus, dans des circonstances aussi pressantes, me ferait tant d'impression, que pour l'adoucir, s'il est possible, il vaudrait mieux que vous rendissiez la réponse à ma lettre à un de vos amis et des miens, qui doit vous en parler. Cet ami est bien aimable, et il vous apprécie. J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante,
La Cssc^ DE Be.mjharnais.
iNo 21 (page 360).
Lettre du préskient Dupaly à Beaumarchais. Vous êtes bien aimable de m'avoir envoyé un billet de loge, mais
je doute foil que je puisse en faire usage, alieiidii que je dois aller à votre Figaro avec des personnes suspectes, qui ont leurs raisons pour ne pas se montrer en public; c'est-à-dire, car avec vous il faut s'expliquer sur ce chapitre, avec utie mère et ses filles. Si donc la loge n'est pas une de celles du rez-de-chaussée où l on nest pas vu, votre billet ne pourra me servir. Vous pourriez cependant dans ce cas-là réchanger contre un billet 'Je loge du rez-de-chaussée ; il ne manque pas de gens qui ne demandent pas mieux que de se montrer. Enfin, je vous ren\oie ce billet el vous prie de me faire le plaisir el le très-grand plaisir, d'arranger toutes choses à la satisfaction de ces dames.
Recevez, je vous prie, toutes mes amitiés.
Réponse de Beaumarciiais à DupcJij.
Je n'ai nulle considération, Monsieur le Président, pour des femmes qui se permettent de voir un spectacle qu'elles jugent tnalhonnéie, pourvu qu'elles le voient en secret. Je ne me prête point à de pareilles fantaisies. J'ai donné ma pièce au public, pour l'amuser et pour l'instruire, non pour offrir à des bégueules mitigées le plaisir d'en aller penser du bien en petite loge, à condition d'en dire du mal en société. Les plaisirs du vice et les honneurs de la vertu, telle est la pruderie du siècle.
Ma pièce n'est point un ouvrage équivoque ; il faut l'avouer ou le fuir.
Je vous salue et je garde ma loge. Signé : Beaumarchais.
Ce 10 mars 1784.
No 22 (page 360).
Lettres de Diderot à mademoiselle Voland, tome II, p. 411 .
Je dis à M"e Legendre, que ceux qui ne connaissaient M""* d'Holbach que sur la parole de M. Suard, ne la connaissaient point, parce que M. Suard n'était pas payé pour en dire du bien ; je vis et je crois que je vis bien, que M. Suard avait eu la malhonnêteté de décrier la baronne dans l'esprit de son ami... Voilà donc ce qu'on appelle des honnêtes gens. Ils sont admis dans une maison, le maître de la maison les comble d'honnêtetés, de bons offices, les prend en estime, en amitié, et leur en donne toutes les marques
imaginables; pour l'en récompenser on met tout en œuvre pour corrompre sa femme, et quand on n'y a pas réussi, on dit pis que pendre de cette femme.
Même oiivrarje, lome ii , p. 433.
J'ai profité de l'occasion que j'avais d'écrire à Suard pour lui laver la tête d'importance. Vous savez ou vous ne savez pas qu'il avait eu l'indiscrétion de m'envoyer, sous une enveloppe volante, un livre anglais rempli de figures infâmes. J'ai tâché de lui faire comprendre les suites possibles de son action: la corruption de ma fille et mon éternelle haine. Voilà nos gens qui portent dans leur poche la toise dont ils mesurent si strictement les ouvrages des nulres et leurs procédés, et voilà un d'entre eux qui s'expoâe à faire sécher son ami de douleur et qui fait ce qu'un freluquet de quinze ans, qui aurait eu à envoyer un pareil ouvrage, rue Froidrnanteau, à une c,..., n'aurait pas fait par respect pour lui-même.
JVo 22 bis (page 364).
Lettre de Feydel à Beaumarchais.
Paris, ce 11 août 1784.
Monsieur,
Il V a quelques jours que, ne sachant où donner de la tète, je m'avisai d'écrire à un académicien philosophe pour le conjurer de me procurer une place de bibliothécaire, de secrétaire, ou de précepteur, après qu'il m'aurait examiné. Il me répondit qu'il était obligé de placer plusieurs jeunes gens qui lui avaient été recommandés par des personnes de distinction.
Le lendemain j'écrivis à un académicien dévot. Il me répondit que rien n'était plus aisé que de me jeter dans les bras de la Providence. Le lendemain, un financier me tint quatre heures à jaser dans une baraque du Louvre, où nous étions allés, lui, pour acheter des livres, moi pour en vendre. Je m'informai de son nom, je lui écrivis. Il m'envoya un écu pour me prouver, disait-il dans sa réponse, combien il s'intéressait à l'honnêteté souflfrante.
Le lendemain je reportai cet écu chez son maître avec une lettre où je le remerciais de mon mieux, et j'allai à la halle vendre une cliemi?e. Le lendemain j'écrivis à un homme en place à qui le hasard m'avait procuré autrefois l'occasion d'être utile. Je le priai
■de me Taire petit commis dans iiii petit bureau. Il m'envoya par un laquais une réponse très-polie où il m'invitait à passer chez lui le lendemain.
Le lendemain j'allai chez lui. Sa réception fut aussi gracieuse que sa lettre, mais» '«ne visite qu'il reçut au bout de quelques minutes me força de me retirer et lui fit oublier sans doute les raisons pourquoi j'étais là.
Le lendemain je m'acheminai par .la rue Saint-Jacques, dans le dessein de chercher une place de correcteur d'imprimerie. Je parcourus vingt fois cette rue et les rues voisines, mais je n'eus pas assez de force pour vaincre ma timidité, et je m'en retournai sans avoir parlé à personne.
Hier j'allai me présenter chez le concierge des Saints-Innocents, et je le priai de me louer une échoppe qui est sous la porte des charniers, en entrant par la rue aux Fers. 11 me répondit, que ces échoppes ne se louaient pas, et que M. le recteur les donnait aux •écrivains qui avaient de bonnes protections.
Je songeais ce matin à faire mes préparatifs pour l'autre monde, lorsque je me suis souvenu qu'il y avait près de deux mois que je n'avais lu les papiers publics. J'ai porté mes quatre sous sur le pont Notre-Dame, j'ai lu dans le Journal de Paris, du 4 août, une lettre signée Caron de Beaumarchais, et j'ai senti mes yeux se mouiller.
Aujourd'hui, Monsieur, j'ai l'homieur de vous écrire : ce n'est pas de l'argent que je vous demande, c'est de l'occupation, une occupation quelconque. Si vous exigez de moi des témoignages d'honnêteté, je peux vous en produire de non équivoques.
Supposé que vous ne souscriviez pas à ma demande, je vous prie de me renvoyer ma lettre sous enveloppe, pour toute réponse ; mais je vous prie aussi d'y joindre un billet d'entrée pour le Mariage de Figaro, afin que j'aie au moins la satisfaction de rire encore une bonne fois avant de faire le saut du Pont Royal.
J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur, votre très-humble €t très-obéissant serviteur, Feydel, écuyer, chez M. Chagot, limonadier, rue de la Vannerie, quartier de la Grève.
No :23 (page 371).
Au sieur Caron de Beaumarchais.
«00,000 liv. Exercice 1786. FO 707
11 est ordonné au garde de mon trésor royal, M. Charles-Pierre-
Paul Savalete de Langes, de payer comptant au sieur Caron de
Beaumarchais la somme de huit cent mille livres, que je lui ai
accordée pnr ma décision du o février présent mois, pour indemnité el pour solde de tout compte, relylivemeiit aux pertes que les olnngemenls de destination ont occasionnées à la flotte marchande et au commerce du sieur de Beaumarchais, pendant l'année 1778, el les premiers mois de 1779. La présente avec quittance dudit sieur de Beaumarchais, portant renonciation à toute demande ultérieure de ladite somme de 800,000 liv., sera employée au premier acquit du comptant, qui sera expédié par cerliUcation à la décharçje dudit sieur Savalete de Langes. Fait à Versailles le î2 février 1786.
Comptant au trésor royal. BON Signé : Loiis.
No 24 (page 4.33).
A Monsieur de Crosne, lieutenant de police.
Paris, le 13 mai 1789.
Monsieur ,
Vous m'avez invité à vous écrire ce que j'eus l'honneur de vous dire hier malin. Le souvenir l'écent d'un mal affreux et public rend l'inquiétude excusable quand le danger menace encore; punir le crime el les excès commis est l'oflice de la loi et des magisirals de la loi; les prévenir est celui de l'autorité surveillante, et l'on ne pense pas sans douleur qu'une maison gardée par quatre cents bnïonneties a été brûlée en plein jour.
Ce problème restant à résoudre, rend plus vives les inquiétudes de quelques citoyens menacés; je suis du nombre et voici ce que l'aperçois.
Tous les ouvriers de bâtiments s'assemblent certains jours à des heures fixes : quand on les voit se pelotonner le soir en des endroits inusités, il se prépare quelque chose. Voilà plusiein-s soirées que je fais cette remarque; j'ai entendu dans l'un de ces pelotons ces mots : // y en aura bien d'autres tués avant la semaine prochaine ; un homme de mes amis a entendu sortir d'un autre ces mots :
C'est la nuit qu'il faut travailler.
Les poissardes du cimetière Saint-Jean parlaient tout haut en plein marché, il y a peu de jours, de mes maisons comme de lieux dévoués.
Un infâme sujet, jadis mon portier, nommé Michelin, loge sur ce
marcné au com de la rus de !a Verrerie, cnez un potier de terre au secona.
Ot homme, qui a joué le rôle d'un faux témoin dans mon dernier procès, salarié par mes ennemis et justement soupçonné d'avoir placardé mes portes et cassé mes bas-reliefs, est un de ceux qui soulèvent la canaille contre moi. Ces instruments aveugles des vengeances secrètes, une fois mis en mouvement, vont sims nul examen où la mécliancelé les conduit.
J'ai eu l'honneur d'ajouter. Monsieur, en vous parlant, que si la surveillance ne se ralentissait pas dans ces apparences de repos, mon avis devenait inutile, mais que si la sécurité rendait les soins moins altenlifs, on courrait peut être le risque d'être surpris par de nouveaux attentats.
Recevez avec bonté ces avis dictés par mon zèle et aussi par ma sollicitude et laites-moi la justice de me croire avec un dévouement très-respectueux, Monsieur,
Votre irès-humble, etc. Signé, Caron de Beaumarchais.
N" 25 (page io7).
Aux Acleiirs de l'Opéra, assemblés.
Ce 3 avril 1793.
JVIes frères et sœurs, ou plutôt, c'est mieux dit, mes sœurs et frères — honneur au beau sexe,
C'est un très-bon projot que le mélange des deux genres, pour accumuler des recettes : celui du grand opéra, et celui de ïoi^éra parlé et chanté.
Avec les superbes accessoires de votre spectacle, aucun autre ne pourra soutenir votre concurrence.
Mais c'est un nouveau genre de talent que vous devez perfectionner en vous. L'habitude du chant continuel nuit au débit de la comédie, et la longueur en tue l'effet, surtout dans la comédie gaie-
L'unique désir d'être utile à votre spectacle m'a fait vaincre la répugnance que j'ai de m'occuper d'autre chose que d'étriller tous les chiens qui m'aboient. J'ai été voir à muche-pol la deuxième représentation du Mariage. Et voici mes observations. Il faut à votre théâtre plus de mouvement et de variété. Jetant par la fenêtre l'amour-proprc d'auteur, j'ai réuni le troisième avec le quatrième acte, il y aura moins de comédie et le chant sera rapproché, la pièce deviendra plus courte; et un beau ballet pour la noce terminera bien le Mariage. Le genre de la pièce indique assez de quelle dégaine ce ballet doit trotter. Ce sont moins des danses
françaises que le genre vif et grenadin des Maures, dont les Espagnoles ont conserve les goùls, une noce de Gamache à peu près. Vous privez votre spectacle d'un de ses plus grands attraits, si vous faites scission entre le chant, la parole et la danse ; ne négligez piis cet avis.
J'ai trouvé vos autres actes vides. Comme tous les actes commencent par des paroles, il n'y a rien de si glacé que d'entrer sur la scène pour parler pendant que le public s'ennuie. Il faut de grands et beaux morceaux d'orchestre pour remplir ces longs intervalles et mettre de la variété; cette remarque est essentielle.
Je désirerais entre le premier et le deuxième acte la répétition débonlonnée d'un ballet vif quelconque, et qui ressemblerait aux répétitions du foyer. Des mutineries d'actrices, la colère du maître de ballet, les rires de quelques jeunes danseurs, des morceaux entamés, point finis et une impatience générale qui amenât une espèce de farandole, etc. , etc. Celle façon de traiter un ballet appartiendrait à celte folle journée, et aurait l'air de préparer la fête que Figaro a imaginée.
Si vous ne faites pas un effort pour réchauffer cette pièce il vaudrait mieux l'abandonner.
Etre piquant ou nul, c'est là voire devise.
Quant aux scènes parlées, je demande à Bartholo, qui a bien la prestance et le jeu de son rôle, de s'appesantir moins sur le débit, de fouetter davantage sa première scène avec Marceline, avec la brusquerie d'un vieillard toujours en colère.
Je demande à ma Spinette, qui joue Suzanne très-gaiement, de contraster avec l'humeur de Marceline, dans la scène de leur débat au premier acte, par une ironie légère et fine. Une des grâces de cette scène est que l'une rit pendant que l'autre se fâche. Laissons l'aigreur à la vieillesse, puisque c'est l'âge des regrets.
J'ai trouvé le petit page un peu dégingandé ; c'est ou naïf, ou polisson qu'il doit être, cela est très aisé à réparer.
Le comte Almaviva jouera fort bien la comédie, je le prie seulement de distinguer la noblesse du caractère qu'il représente de Véchassure qui gourme un peu l'acteur, et son débit y gagnera de la vivacité, car ce qu'on désire le plus c'est que la pièce marche; du reste son rôle est fort bien.
Il n'y a dans celui de Figaro que quelques changements de position à faire à la scène, qui lui donneront plus de finesse, c'est l'affaire d'un instant à la répétition. Je le prie de réfléchir^ en homme d'esprit qu'il est, qu'un degré même léger de charge peut faire une farce de celle pièce, car Figaro est un mauvais sujet, mais fin, rusé, éduqué et non pas farceur. Du reste rien à dire sur la vivacité du débit.
Je prie Basile de débiter et non d'appuyer sur toutes ses syllabes comme s'il chantait des vers. 11 fait beaucoup languir cette scène
^u petit page dans le fauteuil; la coméJie ne marche pas ainsi. Oubliez le lliéàlre, la scène se passe dans une chambre.
Si vous adoptez ces idées, la pièce reprendra vigueur et vous encouragerez par là quelques hommes de mérite à travailler pour vous. Je ferais alors l'impossible pour ;dler à huis clos vous entendre répéter tous avec le vif désir de contribuer, si je le puis, à multiplier les succès du premier théâtre du monde.
Signé : Beaumarchais.
Je n'ai rien dit de la conatesse, qui a la décence de son rôle; on désirerait quelquefois un jeu un peu plus animé.
N" 26 (page 49-4).
Note inédite de Beaumarchais sur Jean-Jacques Rousseau.
Moi, qui ne suis point hypocrite, je me suis longtemps inquiété, pour savoir au vrai si Jean-Jacques était devenu enthousiaste de la vertu ou s'il n'était qu'un forfantier. Ses grands ouvrages ne m'ont instruit de rien. J'ai relu bien des fois ses Confessions, très-faiblement, très-inégalement écrites, et je crois fort bien le connaître; il ne m'est resté qu'un scrupule c'est de savoir s'il aurait eu le courage de s'accuser lièrement, comme il l'a fait de beaucoup de bassesses et même pis, telles que l'abandon de ses enfants, l'accusation calomnieuse d'une pauvre servante sur un vol qu'il avait commis lui-même, l'abandon de son maître de musique au milieu d'une rue de Lyon, en accident d'épilepsie, et plusieurs autres lâchetés. La question que je veu.\ résoudre en puisant dans ses aveux mêmes, est de savoir si avec un degré de vertu égal à celui qu'il se donne et que je lui accorde, il eiit eu celle de s'accuser publiquement s'il ne se fût cru à couvert par sa haute réputation; si, en un mot, dans le cas ou il n'eût été jugé qu'un écrivain commun, il eût eu le courage de s'accuser de ses bassesses. Celte question vaut la peine d'être traitée à fond. Je le ferai impartialement. Je me suis fait une objection que je ne veux pas oublier. Y a-t-il une seule des actions de la vie de Jean-Jacques qui puisse servir de modèle de conduite et de jugement à un homme bien sensé? Pour moi, je l'avouerai, je me serais cru au-dessous de la plus lourde médiocrité, si je m'étais conduit comme lui daqs ce qu'il rapporte de lui, toutes les données étant égales. C'était un pauvre diable qui avait du génie ou plutôt un génie, mais qui n'avait ni conduite ni caractère : toute sa vie en est une preuve pour moi.
No 27 (page 509).
A CoHin d'FIurleville, qui m'a donné un exemplaire de son poëme allégorique sur Melpomène et sur Thalie.
Paris ce 14 ventôse an vu. (4 mars 1799.) Pour lire un joli poëme, s'amuser d'un charmant ouvrage, il faut, mon cher Cilovon, avoir le cœur serein, la tête libre; et bien peu de ces doux moments sont réservés a la vieillesse ! Autrefois j'écrivais pour alimenter le plaisir; et maintenant^ après cinquante ans de travaux, j'écris pour disputer mon pain à ceux qui l'ont volé à ma famille.
Que d'excellents chevaux j^ vois mourir aux fiacres !
Mais j'avoue que je suis un peu comme la Claire de Jean-Jacques, à qui, même au travers des larmes, le rire échappait quelquefois. Je sais qu'il faut du relâche à l'esprit; et je m'en suis donné un très-agréable, en lisant vos deux manières de traiter la vie, les courses présumées de Melpomène et de Thalie.
La première chose qui m'a frappé , après les grâces de votre stylo, est la bonté de votre naturel. Tel autre n'efit vu dans ce cadre qu'un moyen d'exercer son talent satirique ; les deux muses du théâtre en olfraient un fier canevas! Vous, rendant à chacun ce qui lui était dû, n'avez dit que ce qu'il fallait pour n'irriter ni les vivants, ni la mémoire des morts, en nous faisant aimer l'écri- \ain qui nous instruit en badinant.
Les courses des deux soeurs sont pleines de vers heureux. Ceux oii vous faites descendre Eschyle dans l'arène pour combattre Sojihocle sont beaux.
Il est vaincu.
Mallieureux I... D'un seul jour il avait trop vécu. (Vers parfait.) 11 fuit ; la jeune élève, excusable peut-être. Préféra pour époux son amant à son maître.
Les deux premiers tragiques sont classés. Je saisis au hasard plusieurs vers dans la foule de ceux qui m'ont, le plus frappé ; sur Thomas Corneille, par exemple :
Faible émule sans doute et rival téméraire , Mais qui serait fameux s'il n'eût pas eu de frère.
C'est le traiter bien favorablement.
Et, sur ce frère si justement célèbre...
Ces Romains, ces héros qu'il aime à rappeler,
Sont plus gr-ands, plus Romains, quand il les fait parler'
Et Racine.... Racine! avec quelle perfection de style décourageante.... <
C'est l'àme d'Euripidt et la voii de Virgile.
Et la mort de Voltaire qu! disait dans sa loge, le jour de sou couronnement : Vous voulez donc me faire mourir!
Si son àme s'eihale en ces touchants adieux ,
Plus encor que les ans. sa joie en est la cause.
Ce n'est point une mort, c'est une apothéose. (Beau vers.)
Le ton vif de Thalie contraste heureusement avec le ton majestueux de sa sœuL Vos vers courts et serrés lui donnent bien sa véritable allure.
Sur le Festin de Pierre, si sottement nommé ainsi par les Français, pour traduire il convivo di Pietra [sic), le convive de Pierre, qui en est le vrai litre, les deux vers suivants....
D'un homme on peut prendre l'habit; Mais lui vole-t-on sa manière ?
ne sont point gâtés par ceux-ci de Voltaire, dans ses Etrennes aux sots.
Le lourd Crét-ier, pédant, crasseux et yain, Prend hardiment la place de Rollin.
Je dis de vous :
Il est beau d'être bon, à côté d'un tel homme!
Et ce bon La Fontaine mis auprès de Molière, avec une distinction aussi fine que juste : Comme un valet prend l'habit de son maître,
D'analvser le cœur hui^aîn , Entre eux se partageaient la pomme; Mais l'iyiimitable bon homme Avait pris un autre chemin.
C'est bien, c'est bien.
Dans le préambule d'un conte, où j'avais, comme de raison, mis les fables au premier rang de ses ouvrages, je m'étais permis de dire :
Mais garda-t-il son mérite infini, Quand il mêla, dans un conte erotique, Les vers du siècle au jargon marotique ? Mélange ingrat qui le reud inégal, Et singulier, bien plus qu'original, etc., etc.
Puis étonné du blasphème qui m'échappait, je reviens à moi et lui dis...
Mais , ô mon maître I excuse un badinage. De ton disciple accepte un pur hommage. Nul plus que moi n'a senti tes beautés; Tes vers naïfs et jamais imités, etc.
Je m'honore d'avoir défini comme vous, cet inimitable bonhomme... *
Vous avez beaucoup honoré Destouches, le froid Destouches ; pour le nommer après Molière^ il n'y avait guère à en dire que cela....
C'était une large manière.
Un air digne, un noble regard
Et de Boissy?,..
Etrenjoûment du Babillard La divertit sans la séduire
.... est très-joli. Jamais d'amertume : c'est bien. Ce que vous dites sur les comiques d'Angleterre est fort juste...
Ces Anglais ont, dans leur gaîté, Et surtout dans la raillerie, Un fiel mordant, une âcreté Insupportable, en vérité !
Quand des Français on a goûté Le sel et la plaisanterie
La critique eût été parfaite, approuvée de tous, si vous eussiez dit : qu'à travers ces défauts, et en abusanf, ils nous ont appris à oser, à sortir du sentier battu de nos monotonies françaises^ où trop souvent la première scène nous fait deviner la dernière.
Mais, ce qui m'a le plus touché, c'est qu'ayant eu à vous plaindre si gravement de Faire, vous ayez rendu hautement justice à la plus belle de ses pièces, le Phihnte!... Quand il m'en fit une lecture chez moi, je lui dis avec une naïve colère : Comment pouvezvous réclamer votre tour pour d'autres ouvrages, ayant eu le bonheur de faire celui-ci ? 11 me répondit : Mais il les tuera ! — Hé bien! Monsieur, ce n'est qu'un suicide; on n'est point pendu pour cela !
Adieu. — Je veux pourtant finir par une observation dont je ne fais quartier à nulle personae que j'estime. J'en ai le droit, moi, typographe de Voltaire ! Après ce qu'il enseigne, croyez-vous donc qu'il soit permis de laisser imprimer l'imparfait de nos verbes, par un ai? Voyez la mine que fait un étranger quand on lui dit que le mot connoissois doit se prononcer connaissais ! que François et Anglois riment avec Portugais, et non avec Suédois, Angoumois, Artois, etc. Ces barbarismes de nos imprimeurs welches ne doivent plus être soufferts : les auteurs vivants ont seuls droit de s'y opposer ; car les morts ne réclament point contre ceux qui les réimpriment.
Adieu. Je ne fais aucun doute que vous ne soyez octroyé sur i'indidgence demandée aux deux Muses en ces vers :
Muses , du moins je réclame la vôtre : Heureux surtout, trop hieureux si, pour prix Du grain d'encens qu'à toutes deux j'o.'lris , L'une de vous me recommande à l'autre !
Et pourquoi pas, bon homme? les femmes ne refusent jamais ce qu'on demande si joliment, à moins, pourtant, qu'on ne soit de ceux-là qui àgnefll conuBe moi, le vieux, bon lionime,
Cakon de Beaumarchais.
Réponse inédite de ColUn d'Harlevilhs.
Paris, 25 octobre.
Ce n'est qu'avant hier, cher et respectable confrère, que votre lettre m'a été remise par l'aimable Demoustier. J'arrivais de la campagne où j'ai passé dix jours, galopant (non sur Pégase) des rives de l'Oise au riant vallon d'Emile. La lecture de votre gentille et intéressante épître m'a tout de suite délassé. J'ai pourtant été un peu trompé dans mon attente. Une lettre de quatre pages me promettait plus de critiques, et voyant des vers entremêles avec la prose, j'espérais en trouver un plus grand nombre des vôtres. Encore les premiers sont bien sévères pour notre bon homme, mais la fin a tout réparé. Le moyen d'en vouloir longtemps au bon La Fontaine? Je vous pardonnerais encore plus aisément votre rigueur même pour les contes que votre excessive indulgence pour mon petit poëme; je ne presserai pas trop cette corde cependant. Il est si doux d'être loue par ses maîtres. Le style de Melpomène ne m'est point familier et cela doit me faire trouver grâce aux yeux des censeurs, seulement j'ai cru ou plutôt j'ai senti que l'on ne pouvait aimer l'une des deux Muses, sans s'intéresser tendrement à l'autre ; si j'osais me servir d'une comparaison qui paraîtrait trop familière, je dirais que l'autre est comme une belle-sœur. Voyez d'ailleurs comme l'auteur du Misanthrope se rapproche du style et du ton de Corneille, intcrdum atloUit comœdia vocem, et le bon Corneille, dans ses plus beaux passages, est souvent naturel et naïf comme Molière. Puisque j'ai nommé Corneille, je ferai un aveu : c'est que je ne suis pas content de ce que j'ai dit de ce grand poète, c'était peut-être le cas de dire simplement :
Mais elle a mis ailleurs son amour et sa gloire . Corneille est à ses pieds.
et de s'en tenir là.
Je conviens que j'ai un peu trop bien traité son frère, et même Destouches ; pour Racine, j'en ai parlé avec amour, c'est tout dire. Je suis parfaitement de votre avis sur la justice que je devais rendre aux hardiesses dramatiques des Anglais, je suis d'autant plus inexcusable que j'étais plein de leur théâtre. Depuis quelques années, Young, Pope, Shakspeare, et surtout Sterne sont près-
qi'.e ma seule lecture; aussi la mélancolie a étouffé en moi le peu de vis comica qui m'animait. Vous le dirai-je? si j'étais à recommencer, je me vouerais à ce pourquoi j'étais né, à chanter le: jardins et les bois. Delille n'y a pas mis un jardinier, un cultivaieur, c'est dommage ; je l'y mettrais bien, et ce serait mon père, ou moi qui habite huit mois de l'année la campagne, qui lis et relis sans cesse les Géorgiques de Virgile et Gessner; mais je ne puis, je n'ose écrire après eux. Nous autres auteurs dramatiques, quand nous avons passé nos plus belles années à faire des scènes, nous ne pouvons plus faire autre chose ; moi surtout, je n'étais poète (et tout au plus) qu'autant qu'il le fallait pour faire parler mes divers personnages, et je m'applaudissais de cela même comme d'une heureuse impuissance de faire des tirades, des portraits et de faire songer à moi : tout cela était bien en comédie, encore n'était-ce que pour des comédies gi'acieuses et douces, mais ce ne serait pas assez pour décrire les beautés de la nature, il faut donc se borner à les sentir.
Voilà que je m'égare, et je suis bien loin de Mdpomène et de Thalie, ceci est un petit malheur; mais la reconnaissance et le plaisir me ramènent à vous, cher confrère. Tout ce que vous me dites d'obligeant, vos aimables citations me touchent encore plus qu'elles ne uie flattent, et cependant il y aurait bien de quoi concevoir de l'amour-propre si je prenais à la lettre tout cela. J'y reconnais votre favorable prévention pour moi, et cela fait toujours que je goûte un plaisir bien pur et bien sincère à me rapprocher d'un homme qui a tant et si bien servi ma Muse chérie ; si je voulais me venger et citer à mon tour tout ce qui me plaît et me charme dans ses ouvrages, j'aurais beau jeu, mais je crois bien le juger en étant persuadé qu'il sera plus sensible à l'assurance de ma haute estime et de mon invariable dévouement.
COLLIN HaRI.EVILLE.
P. S. Je passe condamnation sur les ois, etc. , mais je n'ai pu faire entendre raison à mon imprimeur, fort galant iiomme d'ailleurs, lieureux s'd n'y avait pas d'autres fautes dans mon ouvrage.
Oserai-je vous prier de présenter mes respects à M™^ de Beaumarchais? Daignez-lui inspirer en ma faveur un peu d'indulgence; je crains bien que ma sauvagerie ne lui ait déplu: il y aurait de quoi me désoler pour longtemps, ou, ce qui vaudrait mieux, de quoi me guérir de ce maudit spleen.
PIECES .n;STIFICATlVES. 593
No 28 (page Ml).
Au citoyen François de Neufchâteuu, minislrc de l'intérieur.
Paris, le 1er ù-uctidor an vi.
Citoyen Ministre,
Parmi les améliorations que nous avons droit d'espérer de votre rentrée au ministère de l'intérieur, il existe une découverte sur laquelle j'invoque votre sérieuse attention. Une des plus majestueuses idées dans les sciences qui ait honoré notre siècle et la France, est certainement l'ascension des corps (jraves dans le fluide léger de l'air : mais notre nation, qui n'a qu'un moment d'engouement pour les plus belles nouveautés, n'a liieiitot fait qu'un jeu d'enfauts d'une découverte propre à changer la l'ace du globe plus que n'a fait ceile de la boussole, si l'on se fût occupé sérieusement d'élever cette idée jusqu'à la navigation aérienne.
L'expérience manquée à Saint-Cloud. de l'ascension dans un ballon, du duc de Chartres avec les physiciens Robert, celle plus malheureuse encore du jeune Pilàtre des Rosiers, dans un autre ballon, reculèrent l'art de vingt ans. Je disais : des ballous! et toujours des ballons! dirige-t-on des corps sphériques? Un penseur éclairé me communiqua une idée qu'il avait conçue pour diriger dans l'atmosphère des navires sans pesanteur, mais sous la forme allongée des poissons, auxquels l'aérostat doit être assimilé. Des physiciens contestaient la possibilité de cette direction, sous l'objection irrélléchie qu'il n'y a pas de point d'appui dans l'air; quoique chacun voie s'élever, se soutenir, se diriger les oiseaux de toute grosseur, qui le parcourent en tous sens eu dépit de leur pesanteur, et dont le plus léger est plus lourd qu'un vaisseau aérien de cent pieds de longueur, puisqu'on parvient à mettre celui-ci en équilibre avec l'air qu'il déplace.
Ce raisonnement de mousquetaire m'irritait contre nos savants, mais pendant qu'ils décourageaient l'aéronaute M. Scott, je l'encourageai, moi, eu faisant imprimer ce qu'd avait écrit là-dessus, pour lui assurer tout au moins l'honneur de sa belle invention, par îa publicité de la date qu'il en prenait.
La révolution est venue; j'ai perdu M. Scott de vue et l'ai cru englouti par elle; moi-même proscrit, quatre années, j'abandonnai l'idée de naviguer dans l'air, forcé de me traîner dans les roules fangeuses du nord de la haute Allemagne.
Enfin, rappelé à mon poste par la justice du gouvernement, le hasard m'a fait retrouver mon navigateur aérien. J'ai ranimé son courage abattu par des infortunes sans nombre, quoique les miennes ne soient pas moindres! Ses idées, bien mûries par des années de réUexio'ns, m'ont paru dignes d'être oflertes aux pre-
mières autorités. Je l'ai presque forcé de refaire un nouveau mémoire, de l'adresser sans protecteur au directoire exécutif; sûr que, si le mémoire \ous était renvoyé, il trouverait en vous le protecteur de son idée. »
Ah! citoyen, ne laissons pas toujours perfectionne? par des Anglais usurpateurs les idées qui germent chez nous ; utilisons nous-mêmes celle-ci! Qu'elle honore votre ministère; son auteur, par sa modestie digne de votre bienveillance, sollicite des commissaires, donnez-les lui de votre choix. Le citoyen Périer l'aîné, grand mécanicien, mon ami, pense comme moi du mérite de cette belle découverte ; plusieurs bons physiciens sont de notre avis làdessus. Obtiendrai-je de vous, ministre, que vous jetiez un coup d'œil appréciateur sur le mémoire plus étendu que le citoyen Scott achève, avant de le renvoyer à personne? C'est un bel encouragement à lui donner. Il aura l'honneur de vous le présenter avec un autre mot dp moi : trop modeste pour que j'ose le charger d'être le porteur d'une lettre où je vous dis ce bien de lui. Je vous adresse en droiture celle-ci, flatté d'une occasion de rappeler à votre souvenir un homme qui a toujours fait le plus grand cas de vos talents, qui honore votre personne et espère en vos sages vues dans le poste important où notre bonheur vous ramène.
Salut et respect. Signé : Caron Beaumarchais.
Le ministre de l'intérieur, au citoyen Caron Beaumarchais.
Paris, le 4 fructidor an vi.
Citoyen, je suis très-reconnaissant de tout ce que vous voulez bien me dire d'obligeant et je vous prie d'en recevoir mes remercîments. J'ai toujours été surpris que les savants ne se fussent pas appliqués à tirer des aérostats un parti plus utile à l'humanité, qu'une si belle découverte fût si longtemps restée au berceau et que nous eussions, pour ainsi dire, abandonné aux étrangers la gloire de perfectionner une invention qui nous était due. Il est vrai que jusqu'à présent les tentatives n'ont pas été encourageantes. Je désire que le citoyen Scott soit plus heureux ; le portrait que vous faites de ce savant augmente le désir que j'ai de voir le mémoire que vous m'annoncez; vous pouvez être assuré que je le lirai avec intérêt.
Salut et fraternité, François de Neufchateau.
Au citoyen François de Neufchâteau, ministre de l'intérieur.
Paris, ce 4 fructidor an vi.
Citoyen Ministre,
Ce mot vous est remis par le citoyen Scott, inventeur de la seule direction qui me semble possible pour les navires aéro-ambulants dont on a nommé les premiers essais, aérostats, par une singularité propre à notre nation seule, de toujours appliquer légèrement des noms aux nouveautés, contraires à ce qu'elles présentent, n'y ayant rien de moins statique que ce que l'air fait voyager aussi vaguement que lui-même.
Je ne vous sollicite point de protéger la personne du citoyen Scott, mais d'assurer le succès de ses vues, si vous jugez ainsi que moi de leur utilité.
Ah! que vous feriez. Citoyen, une chose digne de votre sagesse, si vous vous opposiez à ce qu'un homme à cheval cherche à prostituer, avec un grand danger, la découverte des nacelles aériennes pour amuser stupidement les oisifs de cette cité ! Qu'un accident arrive à l'écuyer, ou au cheval, ou à tous deux, ainsi qu'à ceux que leur chute peut écraser; l'horreur universelle éloignera de cinquante ans ce que l'on projette aujourd'hui : la navigation aérienne. Nul capitaliste ne voudra joindre ses fonds au génie de son inventeur ; et les nations rivales diront, nous regardant avec mépris : ils ne savent qu'abuser de tout ce qu'on imagine chez eux !
Le seul homme, Ministre, qui ne soit point un charlatan de folles expériences, est le citoyen Scott, ancien officier estimé, qui -vous remet un fort mémoire sur son utile découverte.
Je vous salue, vous honore, et vous aime.
Caron Beaumarchais.
Fm DD DEUXIEME ET DERNIER VOLUME.