‹ Beaumarchais et son temps (volume 2)Chapitre 4 sur 18 · CA J · texte numérisé non relu

CA J

qui ne sont jamais délicals sur celles qu'ils prennent contre nous.

« Aujourd'hui que l'inslant d'une crise violente avance à grands pas, je suis obligé de prévenir Votre Majesté que la conservation de nos possessions d'Amérique et la paix qu'elle paraît tant désirer dépendent uniquement de cette seule pro-

'position : il faut secourir les Américains. C'est ce que je vais démontrer.

« Le roi d'Angleterre, les ministres, le parlement, l'opposition, la nation, le peuple anglais, les partis enfin qui déchirent cet Etat, conviennent qu'on ne doit plus se flatter de ranjener les Américains, ni même que les grands efforts qu'on fait aujourd'hui pour les soumettre aient le succès de les réduire. De là. Sire, ces débats violents entre le ministère et l'opposition, ce flux et reflux d'opinions admises ou rejetées qui, n'avançant pas les affaires, ne servent qu'à mettre la question dans un plus grand jour.

« Le lord North, effrayé de piloter seul au fort d'un tel orage, vient de profiter de l'ambition du lord Germaine pour verser tout le poids des affaires sur sa tête ambitieuse.

« Le lord Germaine, étourdi des cris et frappé des arguments terribles de l'opposition, dit aujourd'hui aux lords Shelburne et Rockingham, chefs de parti : « Dans l'état où sont les choses, Messieurs, osez-vous répondre à la nation que les Américains se soumettront à l'acte de navigation et rentreront sous le joug, a la seule condition, renfermée dans le plan de lord Shelburne, d'être remis en l'état où ils étaient avant les troubles de 4763? Si vous l'osez. Messieurs, inves-

■ tissez-vous du ministère, et chargez-vous du salut de l'État à vos risques, périls et fortunes.»

« L'opposition, disposée à prendre le ministre au mol et toute prête à dire oui, n'est arrêtée que par l'inquiétude que les Américains, encouragés par leurs succès et peut-être enhardis par quelques traités secrets avec l'Epagne et France, ne refusent aujourd'hui ces mêmes conditions de paix qu'ils demandaient à mains jointes il y a deux ans.

« D'autre partie sieur L. (M. de Vergennes dira son nom à Votre Majesté) ('), député secret des colonies à Londres, absolument découragé par l'inutilité des efforts qu'il a tentés par moi auprès du ministère de France pour en obtenir des secours de poudre et de munitions de guerre^ me dit aujourd'hui : 0 Une dernièi e fois, la France est-elle absolument décidée à nous refuser tout secours et à devenir la victime de l'Angleterre et la fable de l'Europe par cet incroyable engourdissement? Obligé moi-même de répondre positivement, j'attends votre dernière réponse pour donner la mienne. Nous offrons à la France, pour prix de ses secours secrets, un, traité secret de commerce qui lui fera passer, pendant un certain nombre d'années après la paix, tout le bénéfice dont nous avons depuis un siècle enrichi l'Angleterre, plus une garantie de ses possessions selon nos forces. ÏNe le voulez-vous pas? Je ne demande à lord Shelburne que le temps de l'allée et du retour d'un vaisseau qui instruira le congrès des propositions de l'Angleterre, et je puis vous dire dès à présent quelles résolutions prendra le congrès à cet égard. Ils feront sur-le-champ une proclamation publique par laquelle ils offriront à toutes les nations du monde, pour en obtenir des secours, les conditions que je vous offre en secret aujourd'hui. Et pour se venger de la France et la forcer publiquement à faire une déclaration à leur égard qui la commette à l'excès, ils enverront dans vos ports les premières prises qu'ils feront sur les Anglais : alors, de quelque côté que vous vous tourniez, cette guerre que vous fuyez et redoutez tant, devient inévitable pour vous, car ou vous recevrez nos prises dans vos ports ou vous les rejetterez^ si vous les recevez, la rupture est certaine avec l'Angleterre ; si vous les rejetez, à l'instant le congrès accepte la paix aux conditions proposées par la métropole ; les Américains

* C'était Arthur Lee, qui fit depuis partie avec Franklin de la députation américaine à Paris et dont nous reparlerons tout à l'heure.

outrés joignent toutes leurs forces à celles de l'Angleterre pour tomber sur vos îles et vous prouver que les belles précautions mêmes que vous aviez prises pour garder vos possessions •étaient justement celles qui devaient vous en priver à jamais.

« Allez, Monsieur, allez en France; exposez-y ce tableau •■des affaires ; je vais m'enfermer à la campagne jusqu'à votre retour pour n'être pas forcé de donner une réponse avant d'avoir reçu la vôtre. Dites à vos ministres que je suis prêt à vous y suivre, s'il le faut, pour y confirmer ces déclarations; dites-leur que f apprends que le congrès a envoyé deux -députés à la cour de Madrid pour le même objet^ et je puis vous ajouter <à cela qu'ils ont reçu une répotise très-satisfai' santé. Le conseil de France aurait-il aujourd'hui la glorieuse prérogative d'être seul aveuglé sur la gloire du roi et les intérêts de son royaume ? »

« Voilà, Sire, le tableau terrible et frappant de notre position ; Votre Majesté Veut sincèrement la paix ! Le moyen de vous la conserver, Sire, va faire le résumé de ce mémoire.

«Admettons toutes les hypothèses possibles, et raisonaïons.

« Ce qui suit est bien important :

« Ou l'Angleterre aura dans cette campagne le succès le plus complet en Amérique ,

« Ou les Américains repousseront les Anglais avec perte;

« Ou l'Angleterre prendra le parti, déjà adopté par le roi, d'abandonner les colonies à elles-mêmes et de s'en séparer à l'amiable ;

« Ou l'opposition, en s'emparant du ministère, répondra de la soumission des colonies à la condition d'être remises en leur état de 1763.

« Voilà tous les possibles rassemblés : y en a-t-il mi seul qui ne vous donne à l'instant la guerre que vous voulez éviter? Sire, au nom de Dieu, daignez l'examiner avec moi :

« 1" Si l'Angleterre triomphe de l'Amérique, ce ne peut --être qu'avec une dépense énorme d'hommes et d'argent; or le seul dédommagement que les Anglais se proposent de tant

de perles est d'enlever à leur letour les îles françaises^ de se rendre par là les marchands exclusifs de la précieuse denrée du sucre, qui peut seule réparer tous les dommages de leur commerce, et cette prise les rend à jamais possesseurs absolus du bénélîce de l'inlerlope que le continent fait avec ces mêmes îles.

« Alors, Sire, il vous resterait uniquement le choix de commencer trop tard une guerre infructueuse, ou de sacrifier à la plus honteuse des paix inactives toutes vos colonies d'Amérique, et de perdre 280 millions de capitaux et plus de 30 millions de revenus.

« 2° Si les Américains sont vainqueurs, à l'instant ils sont libres, et les Anglais, au désespoir de voir leur existence diminuée des trois quarts, n'en seront que plus empressés à chercher un dédommagement devenu indispensable dans la prise facile de nos possessions d'Amérique, et l'on peut être certain qu'ils n'y manqueront pas.

« 3» Si les Anglais se croient forcés d'abandonner sans coup férir les colonies à elles-mêmes, comme c'est le vœu secret du roi, la perte étant la même pour leur existence et leur commerce étant également ruiné, le résultat pour nous est semblable au précédent; excepté que les Anglais, moins énervés par cet abandon à l'amiable que par une campagne sanglante et ruineuse, n'en auront que plus de moyens et de fa- '•ilités de s'emparer de nos iles, dont alors ils ne pourront îjlus se passer, s'ils veulent conserver les leurs et garder un pied de terre en Amérique.

« Ao Si l'opposition se met en possession du ministère et conclut le traité de réunion avec les colonies, les Américains, outrés contre la France, dont les refus les auront seuls forcés à se soumettre à la métropole, nous menacent dès aujourd'hui de joindre toutes leurs forces à celles de l'Angleterre pour enlever nos îles. Us ne se réuniront même à la mèrepatrie qu'à cette condition, et Dieu sait alors avec quelle joie le ministère composé des lordsChatam, Shelburne et Rockingham, dont les dispositions pour nous sont publiques, adop-

leia le ressentiment des Américains, et vous fera sans relâche la guerre la plus opiniâtre et la plus cruelle.

« Que faire donc en celte extrémité pour avoir la paix et conserver nos iles?

« Vous ne conserverez la paix que vous désirez, Siie, qu'en empêchant à tout prix qu'elle ne se fasse entre l'Angleterre et l'Amérique, et qu'en empêchant que l'une triomphe complélcment de l'autre; et le seul moyen d'y parvenir est de donner des secours aux Américains, qui mettront leurs forces en équilibre avec celles de l'Angleterre, mais rien au delà. Et croyez. Sire, que l'épargne aujourd'hui de quelques millions peut coûter avant peu bien du sang et de l'argent à la France.

« Croyez surtout. Sire, que les seuls apprêts forcés de la première campagne vous coûteront plus que tous les secours qu'on vous demande aujourd'hui, et que la triste économie de 2 ou 3 millions vous en fera perdre à coup sûr avant deux ans plus de 300.

« Si l'on répond que nous ne pouvons secourir les Américains sans blesser l'Anglelerre et sans attirer sur nous l'orage que je veux conjiuer au loin, je réponds à mon tour qu'on ne courra point ce danger, si l'on suit le plan que j'ai tant de fois proposé, de secourir secrètement les Américains sans se compromettre, en leur imposant pour première condition qu'ils n'enverront jamais aucune prise dans nos ports, et ne feront aucun acte tendant à divulguer des secours que la première indiscrétion du congrès, lui fejait perdre à l'instant. Et si Votre Majesté n'a pas sous la main un plus habile honime à y employer, je me charge et réponds du traité, sans que personne soit compromis, persuadé que mon zèle suppléera mieux à mon défaut d'habileté que l'habileté d'un autre ne pourrait remplacer mon zèle.

« Votre Majesté voit sans peine que tous le succès dépend ici du secret et de la célérité; mais une chose infiniment importante à l'un et à l'autre serait de renvoyer, s'il était possible, à Londres lord Stormont, qui, par la facilité de ses liai-

sons en France, est à portée d'instruire et instruit journellement l'Angleterre de tout ce qui se dit et s'agite au conseil de Votre Majesté.

« Cela est bien extraordinaire, mais cela est; l'occasion du rappel de M. de Guines est on ne peut pas plus favorable.

<t L'Angleterre veut absolument un ambassadeur; si Votre Majesté ne se pressait pas de nommer un successeur à M. de Guines et qu'elle envoyât en Angleterre un chargé d'affaires ou ministre d'une capacité reconnue *, à l'instant on rappellerait lord Slormont, et quelque ministre qu'ils nommassent en place de cet ambassadeur^ il se passerait bien du temps avant qu'il fût en état par ses liaisons de nous faire autant de mal que nous en recevons de lord Stormont. Et la crise une fois passée, le plus futile ou le plus fastueux de nos seigneurs pourrait être envoyé sans risque en ambassade à Londres; la besogne étant faite ou manquée, tout le reste alors serait sans importance.

(( Votre'Majesté peut juger par ces travaux si mon zèle est autant éclairé qu'il est ardent et pur.

« Mais si mon auguste maître, oubliant tous les dangers qu'un mot échappé de sa bouche peut faire courir à un bon serviteur qui ne connaît et ne sert que lui, laissait pénétrer que c'est par moi qu'il reçoit ces instructions secrètes, alors toute son autorité même aurait peine à me garantir de ma perte, tant la cabale et l'intrigue ont de pouvoir. Sire, au milieu de votre cour, pour nuiie et renverser les plus importantes entreprises. Votre Majesté sait mieux que personne que le secret est l'àme des affaires et qu'en polili(|ue un projet éventé n'est qu'un projet manqué.

« Depuis que je vous sers. Sire, je ne vous ai rien demandé et ne vous demanderai jamais rien. Faites seulement, ô mon

' Le conseil de Beaumaichais fut suivi. Après ]e rappel de M. de Guines, on envoya d'abord en Angleterre un simple chargé d'affaires, M. Garnier.

maître, qu'on ne puisse m'empècher de travailler pour votre service, et toute mon existence vous est consacrée.

« Caron de Beacmarchais.»

On reconnaît ici que Beaumarchais juge le moment ■venu d'appuyer fortement le système des secours secrets., et qu'ail présente ce système avec une habileté qui ferait honneur à un diplomate de profession ; on voit aussi qu'il se propose pour la première fois comme prêt à le mettre lui-même à exécution. La prudence de M. de Vergennes s'y refuse encore. Beaumarchais lui écrit une douzaine de lettres de plus en plus pressantes qui paraissent faire une assez vive impression sur son esprit. M. de Vergennes ne croit plus autant à la possibilité de conserver la paix. « Quoique la tendance de la France et de l'Espagne, écrit-il à no.tre chargé d'affaires à Londres le 20 avril 1776, soit pour assurer la durée de la paix, je vous avoue que je ne suis pas tranquille quand je considère la foule des accidents indépendants de la volonté des souverains qui peuvent confondre leur prévoyance. » Les inquiétudes du ministre français sont bientôt fortifiées par lattitude défiante et tracassière du gouvernement anglais; quoique la France garde encore en ce moment la plus absolue neutralité, cela ne suffit pas au cabinet de Londres : il prétend visiter nos navires, poursuivre les bâtiments américains jusque sous le canon de nos forts; il gêne notre commerce; il soutient que nous devons punir ceux de nos négociants qui trafiquent avec les rebelles. Beaumarchais exploite avec soin ces circonstances au

profit de son idée. Il raconte à M. de VergenneS; avec nne grande vivacité, une scène qu'il a eue avec lord Rochford au sujet de cette prétention du gouvernement anglais, d'obtenir la punition de nos négociants , et M. de Vergennes lui répond par la lettre suivante, où le calme habituel du ministre semble s'altérer un peu au contact de la vivacité fiévreuse de Beaumarchais :

« A Versailles, le 26 avril 1776. »

« J'ai mis sous les yeux du roi. Monsieur, la lettre que Aous m'avez fait l'honneur de m'écrire le mardi 16, et non le i^î (le ce mois. J'ai la satisfaction de vous annoncer que Sa Majesté a fort approuvé la manière noble et franche dont NOUS avez repoussé l'attaque que le lord Rochfort vous a, faite à l'occasion de ce bâtiment américain destiné, dit-on, pour Nantes et conduit à Bristol. V^ous n'avez l'ien dit que Sa Majesté ne vous eût prescrit de dire, si elle avait pu prévoir que vous seriez dans le cas de vous expliquer sup uai objet aussi étranger aux soins dont vous êtes chargé ^ Au toa de lord Rochfort, il semblerait argumenter d'un pacte qui nous assujettirait à faire de l'intérêt de l'Angleterre le nôtre propre. Je ne connais pas ce pacte; il n'existe pas dans l'exemple que l'Aiagleterre mous a donné lorsqu'elle a cru pouvoir nous nuire. Qu'on se rappelle seulement la conduite qu'on a tenue à notre égard pendant les troubles de Corse, les secours de toute espèce qu'on y a versés sans aucune sorte de ménagement. Je ne cite pas cet exemple pour nous autorisera le suivre. Le coi, fidèle à ses priiacipes de justice, ne cherche point à abuser de la situation des Anglais pour augmenter leur embarras ; mais il ne peut retrancher à ses sujets la protection qu'il doit à leur commerce... 11 serait

^ La mission ostensible de Beaumarchais était à cei moment de réunir à Londres des piastres espagnoles pour le service de nos colonies.

contre toute raison et bienséance de prétendre que nous ne devons vendre aucun article de commerce à qui que ce soit, parce qu'il serait possible qu'il passât de seconde main en Amérique. »

Après divers détails, le ministre termine ainsi :

« Recevez tous mes compliments. Monsieur. Après vous avoir assuré de l'approbation du roi, la mienne ne doit pas vous paraître fort intéressante; cependant je ne puis ra'empèclier d'applaudir à la sagesse et à la fermeté de votre conduite, et de vous renouveler toute mon estime.

« Je suis bien parfaitement, Monsieur, etc.

« De Yergennes.»

Il est visible que le ministre commence à se fatiguer des exigences du cabinet anglais, et que Beaumarchais et son plan de secours secrets font des progrès dans son esprit. Celui-ci ne songeait pas encore à cette époque à réaliser ce système sous la forme d'une opération commerciale entreprise par lui avec le concours du gouvernement, mais à ses risques et périls. Il demandait 3 millions pour les transmettre directement soit en argent, soit en munitions, aux agents de l'Amérique.

Le ministère français se décida enfin à accepter et à faire accepter au roi la combinaison proposée; cependant la prudence de M. de Vergennes la repoussa sous cette forme, qui parut trop compromettante. On dit à Beaumarchais : « Il faut que l'opération ait essentiellement, aux yeux du gouvernement anglais et même aux yeux des Américains, l'aspect d'une spéculation individuelle, à laquelle nous sommes étrangers. Pour

qu'elle soit telle en apparence, il faut qu'elle le soit aussi, jusqu'à un certain point, en réalité. Nous vous donnerons secrètement un million. Nous tâcherons d'obtenir de la cour d'Espagne qu'elle s'unisse à nous dans cette affaire, et qu'elle vous fournisse, de son côté, une somme égale; avec ces deux millions et la coopération des particuliers qui voudront s'associer à votre entreprise, vous fonderez une grande maison de commerce, et à vos risques et périls vous approvisionnerez l'Amérique d'armes, de munitions, d'objets d'équipement et de tous autres objets qui lui seront nécessaires pour soutenir la guerre. Nos arsenaux vous livreront des armes et des munitions, mais vous les remplacerez ou vous les payerez. Vous ne demanderez point d'argent aux Américains, puisqu'ils n'en ont pas, mais vous leur demanderez des retours en denrées de leur sol, dont nous vous faciliterons l'écoulement dans le royaume, et vous leur accorderez de votre côté toutes les facilités possibles. En un mot, il faut que l'opération secrètement subventionnée par nous au début s'alimente et se soutienne par elle-même ; mais d'un autre côté, comme nous nous réservons de la favoriser ou de la contrarier suivant les convenances de notre politique, vous nous rendrez compte de vos profits et de vos pertes, et nous apprécierons si nous devons vous accorder de nouveaux secours ou vous tenir quitte des sommes précédemment accordées. »

" Telle était, comme nous le démontrons plus loin, la véritable physionomie de cotte opération à la fois poli-

T. II. rj

tique et commerciale; elle offrait certainement des avantages pour Beaumarchais, mais elle offrait aussi bien des dangers, car autour de cette première mise de fonds de deux millions , il fallait appeler l'argent du commerce , le risquer dans une affaire trèschanceuse qui pouvait tout engloutir, et engloutir en même temps la fortune personnelle de l'agent du ministère. Beaumarchais, en effet, une fois engagé dans «ne entreprise aussi vaste (son premier envoi aux États-Unis dépassait à lui seul trois millions) avait à se poser ces questions diverses : Que deviendra mon opération si mes vaisseaux sont pris par les croiseurs anglais? Que deviendra-t-elle si le gouvernement, effrayé par les menaces de la diplomatie anglaise, nonseulement m'abandonne, mais me sacrifie ? Que deviendra-t-elle enfin si les Américains sont vaincus, ou si après avoir reçu mes cargaisons, ils se croient dispensés de m'envoyer des retours ? — Ces perspectives auraient pu faire hésiter un autre homme, mais on sait déjà que l'auteur du Barbier de Séville ne redoutait pas les affaires difficiles. Il se lança dans celle-ci avec son intrépidité ordinaire, et le 10 juin 1776, un mois avant que les États-Unis eussent publié leur déclaration d'indépendance, il signa ce fameux reçu qui, tenu secret sous la monarchie, livré aux États-Unis en 1794 sous la république, a occasionné un procès de cinquante ans sur lequel nous reviendrons. Il est ainsi conçu :

«J'ai reçu de M. Duvergier, conformément aux ordres de -JM. le, comte de Yergennes, en date du 3 courant, que je lui

ET SON TEMPS. lU

ai remis, la somme d'un million dont je rendrai compte k mon dit sieur comte de Yergcnncs.

« Caron de Beaumarchais.

a Bon pour un million de livres tournois. »

c A Paris, ce 10 juin 1776. »

Deux mois après, la cour d'Espagne se décida à contribuer également pour un million à l'opération dirigée par Beaumarchais. Mais pour garantir le secret de cette subvention, le million espagnol, avant d'arriver dans les mains de l'auteur du Barbier de Séville, fît un petit circuit ; l'ambassadeur d'Espagne le versa au Trésor public de France; il en tira une reconnaissance du caissier, il remit cette reconnaissance à M. de Vergennes, et ce dernier la donna à Beaumarchais en échange de ce reçu, que je cite textuellement d'après l'original, qui se trouve aux archives des affaires étrangères :

«J'ai reçu de Son Excellence M. le comte deVergennes la reconnaissance d'un million de livres tournois que IM. Duvergier avait donnée à M. l'ambassadeur d'Espagne, avec laquelle reconnaissance je toucherai au trésor royal ladite somme d'un million tournois, de l'emploi de laquelle je rendrai compte à sadite excellence M. le comte de Yergennes. « Caron de Beaumarchais. »

« A Versailles, le 11 août 1776. »

A partir de ce jour, le rôle de Beaumarchais dans l'affaire d'Amérique change de nature. Il passe de l'état d'observateur et d'instigateur à l'état d'acteur. 11 n'écrit plus seulement des mémoires, il expédie des cargaisons, il lutte contre les vents, les flots, les Anglais, les hésita-

tions du ministère; et lorsque par l'effet même de ses opérations la guerre éclate enfin entre la France et l'x'^.ngleterre, il y figure brillamment avec sa marine. Mais pour comprendre les difficultés inattendues qu'il va rencontrer dans ses rapports avec le congrès des États-Unis, il faut d'abord revenir un instant sur nos pas et dire un mot d'un Américain qui exerça une fâcheuse influence sur cette époque de la vie de Beaumarchais.

RELATIONS DE BEAUMARCHAIS AVEC ARTHUR LEE. — ENGAGEMENTS PRIS PAR SILAS DEANE, DÉPUTÉ DES INSURGENTS A PARIS. — PRE- MIERS SECOURS EXPÉDIÉS PAR BEAUMARCHAIS. — ÉTRANGE ATTI- TUDE DU CONGRÈS DES ÉTATS-UNIS.

On se souvient que Beaumarchais, en insistant avec ardeur pour déterminer Louis XVI à secourir secrètement les Américains, ne songeait pas d'abord à se charger de l'opération à ses risques et périls, avec une subvention ministérielle. — Il oJSPrait seulement de transmettre lui-même aux agents de l'Amérique, et en s 'assurant de leur discrétion, les secours que le gouvernement français voudrait bien accorder aux insurgents. Il avait communiqué cette première idée à un Américain qui se trouvait à Londres en 1775, et qu'il avait rencontré chez Wiliies. C'était un Virginien nommé Arthur Lee , encore jeune et alors inconnu, qui étudiait le droit en Angleterre au moment où éclata la révolution américaine , et qui fut

depuis membre de la députation des Etats-Unis à Paris, et ensuite membre du congrès. Un des écrivains les plus estimés de l'Amérique, le seul qui, à ma connaissance, ait esquissé avec exactitude les rapports de Beaumarchais et d'Arthur Lee, M. Jared Sparks, peint ainsi le caractère de ce dernier : « Il méritait, dit-il, de la considération par ses talents naturels et acquis. Il était bon écrivain, et il défendit la cause de son pays avec ardeur et persévérance; mais son caractère était inquiet et violent. Jaloux de ses rivaux, se défiant de tout le monde, il s'engageait lui-même et il engageait tous ceux qui se trouvaient en rapport avec lui dans une succession de disputes et de difficultés'.» Il faut ajouter à ce portrait qu'Arthur Lee était dévoré d'ambition et toujours disposé à se faire valoir aux dépens d'autrui. Sa correspondance avec le comité secret du congrès, à l'époque où il fit partie de la députation américaine enFrance avec Silas Deane etFrankhn, n'est qu'une série d'insinuations amères, et souvent des plus injurieuses, contre ses deux collègues. Il ne tint pas à lui que Franklin notamment ne passât pour un voleur, et qu'on ne crût en Amérique que c'était Arthur Lee qui seul avait décidé l'alliance entre les États-Unis et la France. Nous avons sous les yeux une biographie d'Arthur Lee, en deux volumes, dont l'auteur, qui sans doute est le parent du négociateur américain, car il porte le même nom% semble adopter cette dernière

1 îAje ofBenj. Franklin, by Jared Sparks, p. 447.

* Lifs of Arthur Lee, by Richard-Henri Lee. Boston^ 1829.

Opinion avec une bonne foi, très-respectable sans doute^ mais très-mal renseignée sur ce point. Ayant eu occasion d'étudier de près les travaux de la députation américaine à Paris ;, nous pouvons affirmer que le concours d'Artbur Lee fut des plus insignifiants, qu'il n'avait aucun crédit sur le gouvernement français qui le soupçonnait à tort ou à raison de liaisons secrètes^ avec le cabinet anglais, et qu'il joua réellement auprès de lui le rôle de la mouche du coche. C'est ce qui explique parfaitement son irritation permanente contre ses deux collègues.

Tel était l'homme que Beaumarchais rencontra à-. Londres à la fin de ITTo, et à qui il fit part de sesinstances auprès de Louis XVI et de ses ministres pour obtenir des secours secrets en faveur des Américains- Charmé de trouver une occasion de se donner de Timportance , Arthur Lee écrit tout de suite au comité secret du congrès « qu'à la suite de ses actives démarches auprès de l'ambassadeur de France à Londres, M. de Vergennes a envoyé à lui, Arthur Lee, un agent secret pour l'informer que la cour de France ne peut songer à faire la guerre à l'Angleterre, mais qu'elle est prête à envoyer pour 5 millions d'armes et de munitions au Cap Français, pour les faire passer de là aux États-Unis. » Il n'y avait pas un mot de vrai dans cette nouvelle. M. de Vergennes n'avait envoyé nul ageni à Arthur Lee pour lui faire des promesses de ce genre. Beaumarchais l'avait vu chez W'ilkes, lui avait parlé de ses plans, de ses espérances, des mémoires qu'il adres-

sait au gouvernement français. Arthur Lee, pour se grandir aux yeux du congrès^ avait complètement dénaturé cette conversation, et la preuve que l'invention venait de lui et non de Beaumarchais , c'est qu'au même moment ce dernier sollicitait en vain de M. de Vergennes ces secours secrets, en joignant précisément à ses instances celles d'Arthur Lee, qui se déclarait prêt à venir à Paris, si le ministre le désirait. Les étranges amplifications du jeune Américain avaient naturellement fait sur le comité secret du congrès une vive impression; c'était la première nouvelle de ce genre qui arrivait en Amérique; on en avait conclu qu'Arthur Lee était un très-habile négociateur, et comme avant d'avoir reçu cette nouvelle, le comité venait d'envoyer en France un agent particulier, Silas Deane, pour demander les mêmes secours qu'Arthur Lee assurait lui être promis, il se réserva d'adjoindre celui-ci à Silas Deane.

En attendant, Beaumarchais poursuivait ses sollicitations auprès de M. de Vergennes, qui non-seulement n'avait rien promis, mais qui refusait toujours. Les chances de triomphe des colonies étaient encore trop incertaines pour qu'on s'exposât à une guerre avec l'Angleterre , guerre qui résulterait nécessairement d'une indiscrétion des Américains divulguant les secours donnés. Comment se garantir contre ce danger? On a vu Beaumarchais proposer, dans ses mémoires au roi, divers moyens. Le plus sûr parut être de changer la physionomie de l'opération, de cacher aux insurgents

eux-mêmes la source des secours qu'ils recevraient, et, au lieu de leur donner ces secours gratuitement , de subventionner en secret plusieurs * maisons de commerce qui leur enverraient des fournitures, en leur laissant la facilité de les payer en nature , et en supportant tontes les pertes que les croiseurs anglais pourraient faire éprouver à ce commerce prohibé. C'est dans ces conditions qu'une subvention fut accordée à Beaumarchais. Qui ne comprend en effet que, — du jour où le cabinet de Versailles, suivant d'ailleurs l'exemple que lui avait donné l'Angleterre et dans la guerre de Corse et dans nos guerres civiles du xvi^ siècle, se décidait à secourir les insurgents sous cette forme indirecte pour é\iter la guerre, — il devait non-seulement permettre, mais il devait vouloir que les secours fournis ne le fussent pas à titre gratuit ? Cette gratuité eût manifestement dénoncé à l'Angleterre sa coopération.

Revenu de Londres à Paris, Beaumarchais entretenait avec Arthur Lee une correspondance en chiffres. Lorsqu'il eut été convenu entre M. de Vergennes et lui que l'opération aurait un caractère exclusivement individuel et commercial, et que la participation du gouvernement serait soigneusement cachée aux Américains eux-mêmes, Beaumarchais, conformément aux instruc-

1 Une lettre de M. de Vergennes à Louis XVI, une lettre de LouisXVI au roi d'Espagne, publiées dans l'Histoire de la diplomatie française , de M. de Flassan , et quelques autres documents trouvés dans les papiers de Beaumarchais me portent à penser que divers négociants furent en effet subventionnés comme Beaumarchais et dans le même but.

tions ministérielles, écrit à Arthur Lee, à Londres, en date du 12 juin 1776, le billet suivant :

« Les difficultés que j'ai Irouve'es dans ma ne'gociation auprès du ministère m'ont fait prendre le parti de former une compagnie qui fera passer au plus tôt les secours de munitions et de poudre à votre ami, moyennant des retours en tabac au Cap Français. »

Sur ces entrefaites, l'agent américain envoyé directement en France par le congrès, Silas Deane, arrive. Comme il était seul muni des pouvoirs du congrès pour traiter en son nom , Beaumarchais contracte avec lui et n'écrit plus à Arthur Lee, Celui-ci avait compté sur cette opération pour se rendre populaire en Amérique; « il espérait, dit l'auteur de la Vie de Franklin, jouer le rôle principal dans Fentreprise. En apprenant qu'elle passait dans les mains de M. Deane, il accourut à Paris, accusa M. Deane dintervenir dans ses propres affaires, s'efforça de faire naître une querelle entre lui et Beaumarchais, et, ne pouvant y parvenir, retourna à Londres vexé de so]i désappointement et furieux contre M. Deane ^ » A ce récit très-exact de M. Jared Sparks, ajoutons que Lee n'était pas moins furieux contre Beaumarchais que contre Deane. Afin de se venger de l'un et de l'autre, il imagina d'écrire à leur insu au comité secret du congrès que tous deux s'entendaient pour tromper à la fois le gouvernement français et les États-Unis, en transformant en une opération commerciale ce qui, dans^

1 Life ûf Franhlin, by Jared Sparks, p. 449.

ET SOX TEJIPS. 11^

les intentions du ministère, devait être un don gratuit. C'est de ce roman insidieux d'Arthur Lee que sont nés tous les embarras de Beaumarchais dans ses rapports aiec le congrès. Nous verrons bientôt M. de Vergennes lui-même s'exphquer très-nettement sur cette question ; mais comme sa réponse officielle, à l'époque ou elle fut adressée au congrès, pourrait être considérée comme dictée par des convenances politiques, nous devons, en exposant les arrangements contractés entre Silas Deane et Beaumarchais sous l'œil même du ministre^ chercher à démêler les véritables intentions de ce dernier dans une affaire qui, par sa nature même d'affaire secrète, a laissé naturellement peu de documents écrits de sa main.

Une première preuve contraire aux assertions d'Arthur Lee nous est fournie par un de ces incidents uo peu comiques qui, dans la vie de l'auteur du Barbier de Séville, se mêlent toujours aux choses les plus sérieuses, et que nous devons raconter parce quïl vient à l'appui de notre thèse. Au moment où le premier agent du congrès, Silas Deane, arriva à Paris, en juillet 1776, Beaumarchais, quoique le plus ardent, n'était pas le seul avocat des insurgents auprès du ministère. Avec lui rivalisait de zèle un vieux médecin, nommé Dubourg , assez savant en botanique , qui s'était lié autrefois en Angleterre avec FrankUn, et qui se remuait beaucoup pour la cause américaine. Franklin, avant d'être envoyé lui-même en France, avait adressé Silas Deane au docteur Dubourg. Ce docteur, à qui M. de

Vergennes accordait quelque confiance, avait été mis dans la confidence des intentions du ministre, de subventionner secrètement diverses entreprises commerciales destinées à envoyer des fournitures aux Américains, et il espérait qu'il serait choisi , lui et quelques associés, pour diriger une entreprise de ce genre, lorsquil apprit que le ministre, plus convaincu apparemment de Fliabileté de Beaumarchais que de la sienne, avait donné la préférence à ce dernier. Mécontent de se voir supplanté par l'auteur du Barbier de Séville, le vieux docteur écrit à M. de Vergennes la lettre suivante :

« Monseigneur,

« J'ai Yu ce matin M. de Beaumarchais, et j'ai conféré volonticis avec lui sans réserve. Tout le monde connaît son esprit, et personne ne rend plus justice que moi à son honnêteté, sa discrétion, son zèle pour tout ce qui est grand et bon. Je le crois un des hommes du monde les plus propres aux négociations politiques, mais peut-être en même temps un des moins propres au négoce mercantile. Il aime le faste, on assure qu'il entretient des demoiselles ; il passe enfin pour un bourreau d'argent, et il n'y a en France ni marchand ni fabricant qui nen ait celte idée et qui n'hésitât beaucoup à faire la moindre affaire de commerce avec lui. Aussi m etonna-t-il bien lorsqu'il m'apprit que vous l'aviez chargé non-seulement de nous aider de ses lumières, mais de concentrer en lui seul l'ensemble et les détails de toutes les opérations de commerce tant en envois qu'en retours, soit des munitions de guerre, soit des marchandises ordinaires de la France aux colonies unies et des colonies en France, la direction de toutes les affaires, le règlement des prix, la conclusion des marchés, les engagements à prendre, les recouvrements à faire , etc- Je

convins avec lui qu'il pourrait en re'sulter l'avantage de faire toutes CCS opérations un peu plus scrètement, mais je lui représentai qu'en s'emparant de tout cet immense trafic et en excluant absolument des gens qui avaient fait tant de frais, essuyé tant de fatigues et couru tant de dangers depuis un an pour le service du congrès, ce serait leur donnei- lieu de crier au monopole; il me dit que cela ne leur porterait aucun préjudice, et déploya son éloquence pour me le prouver tellement quellement. J'avoue que ces motifs particuliers ne suffiraient pas pour balancer celui du secret nécessaire dans une conjoncture aussi critique ; mais qu'il me soit permis de douter s'il n'y a pas d'autres moyens, s'il n'y en aurait pas même de meilleurs pour assurer cet important secret. Peut-être est-il cent, peut-être mille personnes en France, qui, avec des talents fort inférieurs à ceux de M. de Beaumarchais, pourraient mieux remplir vos vues, en inspirant plus de confiance à tous ceux avec lesquels elles auraient à traiter. »

Avant de montrer l'auteur du Barbier de SéviUe réfutant à sa manière les accusations du vieux docteur, nous devons faire remarquer combien cette lettre est importante pour l'éclaircissement d'une question assez difficile à débrouiller, et qui a fait naître aux États- Unis les contestations les plus acharnées. Cette lettre, qui prouve que le docteur Dubourg était au courant des intentions du ministre, prouve en même temps jusqu'à la dernière évidence, par les passages que nous avons soulignés, qu'en accordant à la maison de commerce fondée par Beaumarchais une subvention secrète, M. de Yergennes n'entendait pas que les opérations de cette maison n'auraient qu'un caractère commercial fictif; elle prouve aussi qu'il avait déjà été question

de subventionner de véritables négociants; elle prouve enfin que le ministre pensait que l'entreprise s'alimenterait avec l'argent du commerce , et qu'elle se soutiendrait par les bénéfices résultant des retours en nature, sur lesquels Beaumarchais avait le droit de compter d'après les engagements formels pris par l'agent du congrès.

11 faut dire maintenant l'effet que produisit la lettre du docteur Dubourg accusant Beaumarchais par-devant M. Vergennes d'entretenir des demoiselles. Le ministre, malgré sa gravité, trouva plaisant de communiquer la lettre du docteur à Beaumarchais^ qui de son côté, sans doute pour égayer M. de Vergennes, lui envoya une copie de sa réponse au docteur Dubourg. Elle est ainsi conçue :

« Ce mardi, 16 juillet 1776.

« Jusqu'à ce que M. le comte de Vergennes m'ait montré votre lettre, Monsieur, il m'a été impossible de saisir le vrai sens de celle dont vous m'avez honoré. Ce monsieur qui ne veut ni ne peut rien prendre sur lui avec moi était une chose inexplicable i . J'entends fort bien maintenant que vous avez voulu vous donner le temps d'écrire au ministre à mon sujet; mais, pour en i-ecevoir des notions vraies, était-il bien nécessaire de lui en offrir de fausses? Eh ! que fait à nos affaires que je sois un homme répandu, fastueux, et qui entretient des filles ? Les filles que j'entretiens depuis vingt ans. Monsieur, sont bien vos très-humbles servantes. Elles étaient cinq, dont quatre sœurs et une nièce. Depuis trois ans, deux

» Ce passage s'applique à Silas Deane qui venait d'arriver, et que Beaumarchais n'avait pas encore vu, parce que le docteur Dubourg le dissuadait de se mettre en rapport aveclui.

de ces filles entretenues sont mortes à mon grand regret. Je n'en entretiens plus que trois, deux sœurs et ma nièce, ce qui ne laisse pas d'être encore assez fastueux pour un particulier comme moi. Mais qu'auriez-vous donc pensé, si, me connaissant mieux, vous aviez su que je poussais le scandale jusqu'à entretenir aussi des hommes, deux neveux fort jeunes, assez jolis, et même le trop malheureux père qui a mis au monde im aussi scandaleux entreteneur * ? Pour mon faste, c'est encore bien pis. Depuis trois ans, trouvant les dentelles et les habits brodés trop mesquins pour ma vanité, n'ai-je pas affecté l'orgueil d'avoir toujours mes poignets garnis de la plus belle mousseline unie ? Le plus superbe drap noir n'est pas trop beau pour moi, quelquefois même on m'a vu pousser la faquinerie jusqu'à la soie, quand il fait très-chaud; mais je vous supplie, ÎNIonsieur, de ne pas écrire ces choses à M. le comte de Vergennes : vous finiriez par me perdre entièrement dans son esprit.

« Vous avez eu vos raisons pour lui écrire du mal de moi que vous ne connaissiez pas; j'ai les miennes pour ne pas en être offensé, quoique j'aie l'honneur de vous connaître. Vous

I Cette réponse de Beaumarchais avait eu, à ce qu'il paraît, du succès dans sa famille , car je vois Julie saisir la balle au bond et écrire à ce sujet à son frère une lettre qui commence ainsi : «Monsieur Ventreteneur,ie me sens forcée de vous dire que votre lettre à M. le docteur a fait fortune parmi nous ; les filles que vous entretenez sont bien vos très-humlles servantes , mais pourvu que vous les augmentiez, » et après avoir développé ce thème, Julie conclut à son ordinaire par des vers plus gais que poétiques, comme elle en mêlait volontiers à tout ce qu'elle écrivait :

Car si vous voulez nous en croire Vous augmenterez fort la gloire Des bienfaits dont vous nous comblez En nous doublant les fonds que vous nous accordez.

« Je suis en attendant ce moment désiré, Monsieur l'entretcneur, votre, etc. Julie B. »

II est probable que Julie gagna à la lettre du docteur un supplément d'entretien.

êtes, Monsieur, un lionnète homme tellement enflammé du désir de faire un grand bien, que vous avez cru pouvoir vous permettre un petit mal pour y parvenir.

« Cette morale n'est pas tout à fait celle de i'Évangilej mais j'ai vu beaucoup de gens s'en accommoder. C'est même en ce sens que, pour opérer la conversion des païens, les Pères de l'Eglise se permettaient quelquefois des citations hasardées, de saintes calomnies qu'ils nommaient entre eux des fraudes pieuses. Cessons de plaisanter. Je n'ai point d'humeur, parce que M. de Vergennes n'est pas un petit homme, et je m'en tiens à sa réponse. Que ceux à qui je demanderai des avances en affaires se défient de moi, j'y consens ; mais que ceux qui seront animés d'un vrai zèle pour les amis communs dont il s'agit y regardent à deux fois avant de s'éloigner d'un homme honorable qui offre de rendre tous les services et de faire toutes les avances utiles à ces mêmes amis. M'entendez-vous maintenant, Monsieur?

« J'aurai l'honneur de vous voir cette après-midi d'assez bonne heure pour vous trouver encore assemblés. J'ai celui d'être avec la plus haute considération, Monsieur, votre trèshumble et très-obéissant serviteur, bien connu sous le nom de Roderiyue Hortalez et compagnie '. »

L'Espagne ayant déjà porté bonheur à l'auteur du Barbier de Séville, c'est sous ce nom de Roderigue Bortalez et compagnie, destiné à dépister l'ambassadeur d'Angleterre, que Beaumarchais couAiit ses opérations

* Le docteur Dubourg garda toujours rancune à Beaumarchais des préférences de M. de Vergennes, et comme il était très-lié avec Franklin, lorsque ce dernier eut rejoint Silas Deane en France, le docteur l'indisposa contre Beaumarchais, ce qui fut un nouvel obstacle ajouté à tous ceux qui croisaient ses opérations. Du reste, le docteur fut puni de sa jalousie, car n'ayant pu obtenir pour ses projets de commerce la coopération du ministère, il voulut équiper un petit navire à lui tout seul; ce navire fut arrêté et confisqué par les Anglais^ qui s'adjugèrent gratis la pacotille du docteur.

d'armateur secrètement appuyé par la cour de France. Malgré le mauvais vouloir du docteur Dubourg, il fallut bien que Beaumarciiais cl Siias Deaiic s'abouchassent enfin.

L'agent du congrès avait été présenté secrètement par ce même docteur Dubourg à M. de Vergennes le 17 juillet 1776. La situation des colonies insurgées était à celte époque extrêmement critique. Elles luttaient avec courage, mais elles avaient épuisé la ressource ruineuse du papier-monnaie; elles manquaient d'armes, de munitions, leurs troupes étaient à moitié nues, tandis que l'Angleterre, résolue aux derniers sacrifices pour étouffer la rébellion, avait envoyé en Amérique le général Howe avec des renforts considérables. Les troupes américaines avaient perdu plusieurs batailles, et bientôt le congrès lui-même allait être obligé de fuir de Philadelphie, occupée par les Anglais, pour s'établir à Baltimore. La campagne suivante devait être décisive, et l'on pensait généralement en Europe que les Américains seraient écrasés. C'est dans cet état de choses que le congrès envoyait Silas Deane à Paris, pour tâcher de se procurer à crédit du gouvernement ou des particuliers deux cents pièces de canon, des armes, des munitions, des effets d'habillement ou de campement pour vingt -cinq mille hommes. M. de Vergennes répondit naturellement aux demandes de l'agent du congrès par un refus formel, motivé sur les rapports pacifiques de la France et de l'Angleterre. Seulement il lui indiqua Beaumarchais comme un

négociant qui pourrait peut-être lui venir en aide à des conditions raisonnables. Le lendemain Beaumarchais écrit à Silas Deane la lettre suivante :

« Paris, ce 18 juillet 1776.

« Je ne sais, Monsieur, si vous avez avec vous quelqu'un de confiance pour vous traduire les lettres françaises qui traitent d'affaires importantes ; de mon côté, je ne serai pas en état dp conférer avec vous en anglais jusqu'après le retour d'une personne que j'attends en ce moment de Londres et qui nous servira d'intreprète * . En attendant, j'ai llionneur de vous informer que j'ai depuis quelque temps conçu le projet d'aider les braves Américains à secouer le joug de l'Angleterre. J'ai déjà essayé différents moyens d'ouvrir une secrète et sûre correspondance entre le congrès général et une maison de commerce que je suis en train de former, et dont le but sera de fournir le continent, soit par la voie de nos îles, soit directement, si cela est possible, de tous les articles dont les Américains ont besoin, et qu'ils ne peuvent plus tirer de l'Angleterre. J'ai déjà parlé de mon plan à un gentleman à Londres qui se dit très-attacbé à l'Amérique ^; mais notre correspondance, depuis que j'ai quitté l'Angleterre, se poursuivant avec difficulté et en chiffres, je n'ai reçu aucune réponse à ma dernière lettre, dans laquelle je fixais quelques points de cette grande et importante affaire. Puisque vous êtes revêtu. Monsieur, d'un caractère qui me permet d'avoir confiance en vous, je serai très-satisfait de renouer d'une manière plus certaine et plus régulière une négociation qui n'a été jus-

1 Silas Deane à son arrivée en France, savait très-peu le français ; toutes ses lettres^ soit aux ministres, soit à Beaumarchais , sont écrites en anglais. Beaumarchais, de son côté, quoiqu'il eût séjourné en Angleterre, ne savait guère de l'anglais que ce fameux mot qu'il donne dans le Mariage de Figaro comme le fond de la langue.

- On comprend que le gentleman dont il est question ici est Arthur Lee.

ÎT SON TEMPS. 'K7

qu'ici qu'effleurée. Mes moyens ne sont pas encore très-considérables, mais ils s'accroîtront beaucoup, si nous pouvons établir ensemble un traité dont les conditions soient honorables et avantageuses, et dont l'exécution soit exacte. J'ai l'honneur d'être. Monsieur, etc.

(t Caron de Beaoiarchais *. »

On le voit, dès les premières relations de Beaumarchais avec l'agent du congrès, il n'y a nulle ambiguïté sur la nature de l'affaire. Il ne s'agit pas d'un don que Beaumarchais serait chargé de transmettre, mais d'un traité commercial dont l'exécution soit exacte. Toutefois, comme l'opération était trop chanceuse pour qu'un vrai négociant , dans la situation des affaires d'Amérique , l'eût entreprise uniquement à ses risques et périls, et comme l'auteur du Barbier de Séville n'était point négociant de profession, il n'était pas difficile à Silas Deane de soupçonner, quand même il ne l'aurait pas su parle docteur Dubourg, que l'homme qu'on lui indiquait et qui s'adressait à lui était plus ou moins soutenu par le ministère. Il devait donc, à moins d'une connivence coupable dont Arthur Lee l'a très-injustement accusé, il devait, tout en acceptant Beaumarchais tel qu'on le lui présentait, c'est-à-dire comme un négociant agissant en son propre nom, tenir le ministère au courant des engagements que ce négociant lui demandait de

1 Cette première lettre de Beaumarchais, qui est importante pour tout ce qui va suivre, n'ayant pas été retrouvée par moi dans les papiers de ce dernier, j'ai été obligé de la reproduire aussi exactement que possible d'après une traduction anglaise, qui figure dans les documents fournis au congrès desEtats-Uniàpar Silas Deaue.

128 BEÂUMARCHA5S

prendre. Aussi l'a-t-il fait, et c'est ce qui résulte de la lettre suivante, écrite par Silas Deane, en date du 19 juillet 1776, à l'homme de confiance de M. de Vergennes, M. Gérard, depuis ministre de France aux États-Unis, et alors premier commis aux affaires étrangères. Cette lettre prouve que Silas Deane a communiqué à M. Gérard la première lettre de Beaumarchais qu'il n'a pas encore vu, et qu'il a demandé conseil sur ce qu'il devait faire. « Je n'ai pas encore eu le plaisir de voir M. de Beaumarchais, écrit Silas Deane à M. Gérard; mais je suis plein de confiance, d'après les renseignements que vous m'avez donnés sur lui, qu'il sera en état de me procurer les choses dont j'ai hesoin, et que je dois m'adresser à lui de préférence à toute autre personne. Je pense que par lui les fournitures mentionnées dans mes instructions me seront procurées avec le plus grand secret et la plus grande certitude. » Le même jour a lieu la première conférence entre Beaumarchais et l'agent du congrès, car le lendemain Silas Deane écrit à Beaumarchais la lettre suivante :

c Paris, hôtel Grand-Villars, 20 juillet 1776.

« Monsieur,

« Conformément à votre demande dans notre entrevue d'hier, je vous envoie ci-incluse une copie de ma commission et un extiait de mes instructions, qui vous donneront la certitude que je suis autorisé à faire les acquisitions pour lesquelles je me suis adressé à vous. Pour l'intelligence de cet extrait, il est nécessaire de vous informer que j'avais reçu ordre de m'adresser d'abord aux ministres, alin d'obtenir d'eux par voie d'achat ou d'emprunt les fournitures dont nous avons

besoin, et, au cas où le crédit et Tinfluence du congrès dans les circonstances présentes ne seraient pas suffisants pour les obtenir par ce moyen, j'avais mission de tâcher de me les procuver partout ailleurs. Je vous ai déjà fait part de ma demande au ministre et de sa réponse.

« A l'égard du crédit que nous vous demanderons pour les fournitures et les munitions que je compte obtenir de vous, j'espère qu'un long crédit ne sera pas nécessaire. Un an est le crédit le plus long que mes compatriotes sont habitués à prendre, et le congrès ayant engagé une grande quantité de tabac dans la Virginie et dans le Maryland, ainsi que d'autres articles qui seront embarqués aussitôt qu'on pourra se procurer des navires, je ne doute pas que des retours considérables en nature vous seront faits d'ici à six mois et que le tout sera soldé d'ici un an. C'est ce dont je presserai le congrès dans mes lettres. Cependant les événements de la guerre sont incertains, et notre commerce est exposé. à en souffrir; mais j'espère que, quoi qu'il arrive, vous recevrez bientôt des retours assez considérables pour pouvoir attendre. Dans le cas oîi une somme quelconque vous resterait due après que le crédit dont nous conviendrons serait expiré, il est bien entendu que l'intérêt d'usage vous serait alloué pour celte somme.

« Aussitôt que vous aurez pu faire traduire cette lettre et l'incluse, j'aurai l'honneur de me présenter chez vous. En attendant, je suis avec tout le respect et l'attachement possibles, votre, etc. « Silas Deane. »

A cette lettre de Silas Deane Beaumarchais répond par une lettre en date du 22 juillet, dans laquelle, après avoir accepté la forme des retours en nature et les délais demandés par l'agent du congrès, sur la question de la fixation du prix des fournitures il s'exprime ainsi :

« Comme je crois avoir affaire à un peuple vertueux, il me suffira de tenir par devers moi un compte exact de toutes mes avances. Le congrès sera le maître ou de payer les marchandises sur leur valeur usuelle au temps de leur arrivée au continent, ou de les recevoir suivant les prix d'achat, les retards et les assurances, avec une commission proportionnée aux peines et soins, qu'il est impossible de fixer aujourd'hui. J'entends servir votre pays comme s'il était le mien propre, et j'espère trouver dans l'amitié d'un peuple généreux la véritable récompense de mes travaux que je lui consacre avec plaisir. »

L'agent du congrès accepte avec reconnaissance cet arrangement par la lettre suivante, qui nous donnera en même temps une idée des difficultés de l'entreprise et par conséquent des services rendus par Beaumarchais aux États-Unis :

« Paris, ce 24 juillet 1776.

« Monsieur, j'ai lu avec attention la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 22, et je pense que vos propositions pour le règlement du prix des marchandises et fournitures sont justes et équitables. La généreuse confiance que vous placez dans la vertu et la justice de mes constituants m'inspire la plus grande joie, me donne les espérances les plus flatteuses pour le succès de l'entreprise à leur satisfaction aussi bien qu'à la vôtre, et me permet de vous assurer de nouveau que les colonies unies prendront les mesures les plus efficaces pour vous envoyer des retours et justifier sous tous les rapports les sentiments qui vous animent pour elles. Toutefois, comme le prix des effets d'équipement seuls s'élèvera déjà à 2 ou 3 millions et comme les canons, les armes, les munitions, feront monter la somme beaucoup plus haut, je ne puis, à cause de l'incertitude de l'arrivée des na\ires pendant la guerre, aller jusqu'à vous affirmer que des retours pour la totalité vous seront faits dans les délais indiqués^

mais dans ce cas, ainsi que je vous l'ai écrit antérieurement, je compte qu'on vous allouera pour la balance un intérêt satisfaisant. Quant aux cargaisons envoyées d'Amérique, soit en France , soit aux Indes occidentales , à titre de retours pour vos avances, je pense qu'il n'y a aucune objection à ce qu'elles soient adressées, soit à votre maison en France, soit à vos agents partout où elles pourront arriver.

« Je vois ici que l'exportation des canons, armes et autres munitions de guerre est prohibée, et que par conséquent ces objets ne pourront être exportés qu'en secret. Cette circonstance me donne beaucoup d'inquiétudes, car si je ne puis les embarquer publiquement, je ne puis aussi me les procurer "ouvertement sans éveiller des alarmes qui seront peut-être fatales à nos opérations. Vous savez que l'ambassadeur d'Angleterre est attentif à tout ce que je fais, que ses espions surveillent tous mes mouvements, et surveilleront probablement de même tous les mouvements de ceux avec qui je serai en relation. Dans une telle situation, connaissant très-peu votre langue, je prévois bien des difficultés auxquelles je ne sais comment faire face, et qui vous embarrasseront peutêtre beaucoup vous-même, malgré votre intelligence supérieure et votre habileté. Deux choses, vous en conviendrez, sont dans ce moment aussi essentielles que de se procurer les canons, les armes, etc., etc. : la première, c'est que les objets soient de bonne qualité ^ j la seconde, qu'ils puissent être embarqués sans être arrêtés et retenus. La destinée de mon pays dépend en grande partie de l'arrivée de ces secours. Je ne puis donc être trop inquiet sur ce point, et il n'est pas de dangers ou de frais, si grands qu'ils soient, qui ne

* On a écrit souvent que les fournitures faites par Beaumarchais au congrès étaient en général de mauvaise qualité. Il a pu y avoir sur ce point quelques négligences de détail qui s'expliquent par les obstacles dont l'opération était entourée ; mais pour l'ensemble l'accusation n'est pas fondée : je trouve dans les papiers de Beaumarchais la preuve que les agents de l'Amérique inspectaient avec soin les cargaisons avant le départ.

doivent être hasardés, si cela est ne'cessaire, pour un objet aussi capital et aussi important. Je vous prie de réfléchir mûrement là-dessus et de me communiquer vos réflexions. J'ai passé chez vous ce malin avec le docteur Bancroft dans l'intention d'en conférer avec vous, mais vous étiez parti pour Versailles. Permettez-moi d'appeler vivement votre attention sur ces derniers points, et de vous assurer que j'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, Monsieur, votre, etc.

« SiLAS Deane. »

Ces lettres suffisent, ce nous semble, pour préciser nettement la nature de l'opération et les engagements très-formels et très-incontestables pris par l'agent du congrès. Nous a^ons dû entrer dans ces détails, parce que le résultat qui va suivre est des plus étranges. S'il était besoin d'une nouvelle preuve que ni Beaumarchais ni Silas Deane ne contractèrent à l'insu du ministre, je la trouverais encore dans ce passage d'une lettre de Silas Deane à M. de Vergennes, en date du 18 novembre 1776, qui constate que l'agent du congrès, tout en acceptant, comme il devait le faire, la position prise par le gouvernement^ qui se déclarait complètement étranger à l'opération, n'en tient pas moins le ministre au courant de tout ce qui se passe entre lui et Beaumarchais.

« Je vous écris, dit Silas Deane à M. de Vergennes, à la suite de votre entrevue avec M. de Beaumarchais ce matin. Je voudrais avoir votre direction générale et votre avis sur cette délicate, critique et importante affaire, préalablement à toute opération ultérieure et publique. »

L'opération était en effet des plus difficiles, car il s'agissait d'un commerce prohibé officiellement, dont

la prohibition était rigoureusement surveillée par l'ambassadeur d'Angleterre, et qui ne devait recevoir l'appui officieux du gouvernement français qu'à la condition que cet appui serait soigneusement caché. La moindre indiscrétion, le moindre embarras diplomatique occasionné par l'affaire allait transformer immédiatement l'appui du ministère en persécution. C'est dans ces conditions que l'auteur du Barbier de Séville devait faire extraire sans bruit, et par fractions, de divers arsenaux de l'État, 20<> pièces de canon, des mortiers, des bombes, des boulets, 25,000 fusils, 200 milliers de poudre *, faire fabriquer des effets d'habillement et de campement pour 25,000 hommes, réunir tous ces objets dans divers ports, les expédier aux imurgents, le tout sans éveiller les soupçons de l'ambassadeur d'Angleterre. Mais ce n'est pas en vain

1 II paraît que les Américains, à cette époque, manquaient de poudre ; les moyens de fabrication n'étaient pas sans doute assez perfectionnés pour leur permettre de s'en procurer chez eux. Il faut dire ici que les armes ou munitions tirées des arsenaux de l'Etat n'étaient point données gratis à Beaumarchais. C'est ce qui résulte du passage suivant d'une lettre inédite du ministre de la guerre, comte de St-Germain, en date du 25 août 1776, aucomte de Vergennes, que j'extrais des papiers de Beaumarchais : « Cette compagnie, écrit M. de Saint-Germain, paiera comptant les bouches à feu sur le pied de 40 sous la livre de fonte, les fers coulés 90 fr. le millier et les fusils 23 fr. Dans le cas où elle demanderait des délais, elle donnerait une caution valable. » Dans une autre lettre adressée à Beaumarchais, en date du 30 juin I77(j, le ministre de la guerre lui écrit à propos de la poudre qu'on lui a livrée et qu'il doit remplacer dans trois mois : « Je dois vous prévenir que la poudre que vous aurez à remplacer ne pourra être reçue qu'après qu'elle aura été éprouvée suivant les règlements. »

T. Il 8

que Beaumarchais a pris pour devise : Ma vie est un combat. Une fois rassuré sur les conséquences de l'opération par les engagements de Silas Deane, il loue dans le faubourg du Temple une immense maison connue sous le nom d'hôtel de Hollande, il s'y installe avec ses bureaux, ses commis, et passe, du jour au lendemain, de l'état d'auteur comique à l'état de négociant espagnol connu sous le nom de Roderigue Hortakz et compagnie. En quelques mois au miheu d'obstacles dont le détail serait trop long, il avait réuni au Havre et à Nantes tous les objets mentionnés plus haut, Silas Deane avait promis de fournir des navires américains pour transporter les cargaisons; mais ces navires n'arrivaient pas , et il était important que les secours parvinssent assez tôt pour servir dans la campagne de 1777. Beaumarchais s'arrange avec des armateurs et fournit les navires. Sur une lettre d'Arthur Lee, qui lui en fit un crime plus tard, Silas Deane demandait à enrôler des officiers d'artillerie et du génie, et à les expédier en même temps que les canons et les boulets. Beaumarchais obtient du ministère qu'il fermera les yeux sur cette nouvelle opération; il enrôle lui-même quarante ou cinquante officiers qui doivent se rendre isolément au Havre et s'embarquer sous la conduite d'un officier supérieur d'artillerie nommé Diicoudray \

1 Ces officiers, enrôlés par Beaumarchais et Silas Deane, et qui précédèrent Lafayette en Amérique, ne réussirent pas tous également. Plusieurs apportaient des prétentions supérieures à leur capacité; les Américains de leur côté étant très-jaloux, il en résulta des froissements. Cependant c'est Beaumarchais qui

Cependant, malgré les précautions prises^ l'expédition avait fait du bruit. Je lis dans une lettre du lieutenant de police à M. de Yergennes, en date du 12 décembre 1776 , les lignes suivantes : « L'arrivée du docteur Franklin à Nantes fait beaucoup de sensation,. et le départ de M. de Beaumarchais, que Von dit partout s'être rendu au Havre, n'en fait pas moins. » Pour éviter des querelles avec l'ambassadeur anglais, il avait été arrêté entre les ministres que ce départ de munitions et d'officiers serait présenté comme un envoi fait par le ministre de la marine pour les besoins des colonies françaises; mais l'expédition était considérable, on employait des bâtiments de commerce au lieu d'employer des navires de l'État, les officiers qui devaient s'embarquer avaient été indiscrets, la présence de Beaumarchais au Havre avait mis le comble à l'inquiétude de l'ambassadeur anglais. Bien que l'auteur du Barbier de Séville fût parti sous le faux nom de Durand, si j'en

expédia aux États-Unis les officiers français ou étrangers qui se distinguèrent le plus après Lafajette, notamment le marquis de La Rouerie, très-aimé de Washington, dont Chateaubriand parle avec éloge dans ses Mémoires d'Outre-Tombe , le comte de Conwav, Irlandais de mérite, le général polonais Pulawski, et surtout le vieux général Steuben, compagnon d'armes de Frédéric, qui rendit de grands services en organisant sur un très-bon pied les milices américaines. Il est assez piquant de voir l'auteur du Barbier de Séville recommandant au congrès ce vieux général et dissertant sur la guerre : « L'art de faire la guerre avec succès, écrit-il, étant le fruit du courage combiné avec la prudence, les lumières et l'expérience, un compagnon d'armes du grand Frédéric, qui ne l'a pas quitté pendant vingt-deux ans, nous paraît à tous un des hommes les plus propres à seconder M. Washington. »

juge par une lettre d'un des officiers à Silas Deane, il avait trahi son incognito en mêlant à une aussi importante affaire des préoccupations littéraires qui peignent l'homme au naturel. « Je crois, écrit cet officier^, que le voyage de M. de Beaumarchais a fait plus de mal que de bien. 11 est connu de beaucoup de monde^ et il s'est fait connaître de toute la ville par la représentation de ses comédies, où il a été faire répéter les acteurs pour qu'ils jouassent mieux. Tout cela a rendu inutile la précaution qu'il avait prise de se cacher sous le nom de Durand. »

Beaumarchais assure au contraire que lui seul avait pu tempérer l'indiscrétion des officiers. Quoi qu'il en soit, lord Stormont avait adressé au gouvernement les remontrances les plus véhémentes. Le roi, qui ne voulait pas la guerre, le ministère, qui ne se sentait pas prêt à la faire, avaient craint de trop s'avancer. Un contre-ordre avait été envoyé au Havre et à Nantes, avec défense aux officiers de s'embarquer et aux navires de partir; mais lorsque le contre-ordre arriva au Havre, le plus fort des trois navires de Beaumarchais, VAmphitrite, qui portait la plus grande partie des officiers et des munitions, avait déjà pris la mer. Les deux autres restèrent seuls séquestrés. Beaumarchais revient en toute hâte et se met en quatre pour obtenir la révocation du contre-ordre. Le billet suivant de M. de Yergennes à son premier commis, M. Gérard, peint assez bien ce qu'avait de délicat la situation des ministres dans une affaire de ce genre.

« M. de Beaumarchais, dit M. de Vcrgonncs, m'écrit sur le même sujet et me marque qu'il veut tenir de moi cette permission (la révocation du contre-ordre) : je me garderai bien delà lui énoncer, quoique je Vaiepar écrit^; mais comme très-heureusement M. de Sartines a été chargé de cette besogne, je vais le renvoyer à lui. Je vous prie de vous expliquer de même dans votre réponse aux Américains, sans cependant désigner les masques. »

Beaumarchais obtient enfin la permission de faire partir les deux navires séquestrés ; mais voilà qu'au moment où ils vont prendre la mer, on apprend que rAmphitrite, que l'on croyait déjà bien loin, au lieu de suivre sa route, a fait deux relâches, une à Nantes, l'autre à Lorient, où le navire est encore, et cela parce que M. Ducoudray ne s'est pas trouvé commodément installé sur ce bâtiment. Nouvelles clameurs de lord Stormont; M. de Yergennes, irrité de se trouver de nouveau compromis, s'en prend à Beaumarchais et retire la permission accordée. M. Ducoudray de son côté écrit à ce dernier une longue lettre d'explications embarrassées et d'excuses. Beaumarchais, furieux à son tour, lui répond :

« Paris, le 22 janvier 1777.

« Toute votre conduite. Monsieur, en cette affaire, étant inexplicable, je ne prendrai pas le soin inutile de l'étudier; il me suffît de chercher à m'en garantir pour l'avenii', ainsi

^ Ceci me parait indiquer que, vu la gravité possible des conséquences de cette demi-complicité du gouvernement dans les opérations de Beaumarchais, chaque ministre , quand il fallait prendre une détermination, demandait un ordre écrit de la main du ro;. Je ne vois pas d'autre moyeu d'expliquer la phrase de M. de Vergennes.

que mes amis. En conséquence, et comme véritable armateur du vaisseau l'Amphitrite, je joins ici l'ordre au capitaine Fautrelle d'y garder l'autorité sans partage. Vous avez assez de sagacité pour être persuadé que je n'ai pas pris un parti aussi tranchant sans en avoir conféré sérieusement avec des amis puissants et sages. Vous aurez donc la bonté, Monsieur, de vous y conformer ou de chercher un autre vaisseau pour passer où il vous plaira d'aller, sans que je prétende gêner votre conduite en rien autre chose que sur les objets qui me sont relatifs et tendent à me nuire. Vous voudrez bien, au reçu de cette lettre, remettre au capitaine Fautrelle tous les paquets, instructions et lettres destinés à opérer la remise directe de la cargaison de son navire, et me faire passer par M. de Francy un compte en règle et figuré de tout l'argent que vous avez dépensé dans vos courses aussi étonnantes que peu nécessaires, si votre intention toutefois est de nous en faire supporter les frais, ce que nous examinerons avec équité dans le comité de nos affaires. J'ai l'honneur, etc.

« Caron de Beaumarchais. »

En même temps Beaumarchais écrit à son agent de confiance, M. de Francy S qwi est parti pour Lorient :

1 Disons un mot de ce M. de Francy dont il va souvent être question. C'était un jeune homme distingué, auquel Beaumarchais avait donné toute sa confiance, et qu'il chargea plus tard d'aller le représenter en Amérique, où il lui fut fort utile. Francy, en servant loyalement les intérêts de son patron, fit lui-même, à la grande satisfaction de Beaumarchais, une assez belle fortune; malheureusement il était poitrinaire ^ et il mourut jeune encore. J'ai de nombreuses lettres de lui qui contiennent des détails intéressants sur les hommes et les choses en Amérique au moment de la révolution, et qui, en faisant honneur à son intelligence et à l'élévation de ses sentiments , prouvent la sincérité et la vivacité d'une affection que Beaumarchais savait inspirer à tous ceux qui l'approchaient. Je dois ajouter que Théveneau de Francy était le frère cadet de Théveneau de Morânde, dont il a été déjà question dans un des cha-

« Paris, ce 28 janvier 1777.

« 11 faut dire comme Bartholo, le diable est entré dans mon affaire, et remédier comme nous pourrons au mal passé, en l'empêchant de renaître. Remettez la lettre ci-jointe à M. Ducoudray. Je vous l'envoie ouverte, afin que vous puissiez répondre à ses objections, de ma part, s'il en faisait. Exhibez au capitaine Fautrelle l'ordre que nous lui donnons ci-joint en qualité de propriétaire du vaisseau qu'il commande, et prenez sa parole d'honneur qu'il s'y conformera entièrement. Je reçus hier ime lettre de mon neveu avec la vôtre. Aussi enfant que les autres, mon neveu paraît avoir de l'inquiétude de remonter sur l'Amphitrite^. Y ous sentez le peu d'égards que je dois à cette puérilité; recommandez-le seulement de nouveau à M. de Conway et au chevalier de Bore. Ordonnez au capitaine de recevoir sur son bord M. le marquis de La Rouerie, qui nous est spécialement recommandé. Remettez au capitaine la règle générale et secrète de sa route, et de ce qu'il doit faire en suivant sa vraie destination. Si la force majeure des circonstances l'obligeait à relâcher à Saint-Domingue, convenez avec lui et M. de Conway de ne s'y point arrêter, mais d'écrire à M. le comte d'Émery ^, de la rade, pour le prévenir que l'inquiétude seule des mauvaises rencontres a fait diriger l'ordre fictif de la marche de VAmphitrite sur

pitres précédents , mais qu'il ne ressemblait point à son frère sous le rapport de la moralité ; aussi Beaumarchais en tenant l'un à distance, avait distingué le mérite de l'autre et se l'était attaché.

* Ce neveu de Beaumarchais, fils de l'horloger De Lépine, et qui avait pris le nom de Des Epiniers, partait pour l'Amérique en qualité d'officier d'artillerie. La veille d'un combat, il écrivait à son oncle : « Votre neveu^ mon très-cher oncle, peut bien se faire tuer; mais il ne fera jamais rien d'indigne de quelqu'un qui a l'honneur de vous appartenir ; c'est aussi certain que la tendresse qu'il aura toujours pour le meilleur de tous les oncles. » DesEpiniers mourut, je crois, en Amérique, avec le grade de major.

* Le gouverneur de Saint-Domingue.

Saint-Domingue, et prendre de lui un nouvel ordre fictit pour la France, afin de se mettre à l'abri par cet ordre, en cas de rencontre anglaise entre Saint-Domingue et la vraie destination du navire. Vous savez bien que toutes les précautions du ministère se prennent d'accord avec nous; c'est là-dessus qu'on peut compter.

« Aussitôt après le dopait de l' Amphitrite vous passerez par Nantes, où je crains pourtant que vous ne trouviez le Mercure parti, car il est prêt à mettre à la voile. Bonjour, mon cherFrancy; revenez bien vite à Paris. C'est assez trotter pour une fois : d'autre ouvrage vous attend ici ; mais j'en partagerai le travail. Rapportez-moi cette lettre. »

Malgré tous ces contre-temps, les trois premiers navires de Beaumarchais purent enfin partir ; ils échappèrent heureusement aux croiseurs anglais et arrivèrent, au commencement de la campagne de 1777, dans la rade de Portsmouth. En recevant pour la première fois d'Europe une telle cargaison de canons, de poudre, de fusils, d'habits et de souliers pour 25,000 hommes, le peuple américain, rassemblé sur le rivage, battit des mains. De son côté, l'agent américain à Paris, Silas Deane, dès le 29 novembre 1776, écrivait au comité secret du congrès :

« Je ne serais jamais venu à bout de remplir ma mission sans les efforts infatigables, généreux et intelligents de M. de Beaumarchais, à qui les États-Unis sont plus redevables sous tous les rapports qu'à toute autre personne de ce côté de l'Océan. Il est grandement en avance pour des munitions, des effets d'habillement, d'équipement, et d'autres objets, et j'ai la ferme confiance que vous lui ferez passer le plus promptement possible des retours considérables. 11 vous a écrit par M. Macrery, et il vous écrira de nouveau par ce na-

vire. Je ne saurais, dans une lettre, rendre pleine justice à M. de Beaumarchais pour son habileté et son zèle à soutenir notre cause. Tout ce que je puis dire, c'est que dans cette opération il s'est conduit d'après les principes les plus larges fitles plus libéraux, et qu'il a fait de nos affaires les siennes propres. Son influence et son crédit, qui sont grands, ont été entièrement employés à servir nos intérêts, et j'espère que les résultats égaleront ses vœux. »

Beaumarchais s'attendait naturellement à recevoir au plus vite du congrès beaucoup de remerciements et beaucoup de tabac de Virginie et de Maryland : il ne reçut pas même de réponse à ses lettres. Ces retours, qui, d'après les promesses formelles de Silas Deane, devaient arriver en six mois, n'arrivèrent point. Beaumarchais envoya encore deux navires et deux cargaisons : pas de nouvelles du congrès. Silas Deane confus ne savait comment expliquer ce silence. Tous deux avaient compté sans Arthur Lee, qui venait d'être adjoint, ainsi que Franklin, à la députation américaine en France. Franklin était arrivé à Paris en décembre 1776; Arthur Lee arriva à la fin du même mois. Sa première lettre confidentielle au comité secret du congrès, en date du 3 janvier 1777, le caractérise très-bien : « Les politiques de cette cour, écrit-il, sont dans une sorte d'hésitation tremblante (m a kind of tremhling hésitation). » On ne se douterait pas pourquoi.

« C'est parce que, ajoute Lee, les promesses qui me furent faites par l'agent français à Londres, et que je vous communiquai par M. Story, n'ont pas été entièrement remplies. Le changement du mode de transmission de ce qu'on avait pro-

mis a été combine avec M. Dcanc^ qu'Hortalez ou Beaumarchais a trouvé ici à son refour de Londres, et avec lequel tous les arrangements ont été faits. »

Dans une autre lettre confidentielle, Lee a l'audace d'écrire :

« M. de Vergennes, le ministre, et son secrétaire nous ont assuré à plusieurs reprises {hâve repeatedly assured us) qu'aucun retour n'était attendu pour les cargaisons envoyées par Beaumarchais. Ce gentleman n'est pas un négociant; il est connu pour être un agent politique employé par la cour de France. »

Les documents que nous avons cités, la déclaration très-nette de M. de Vergennes que nous citerons en son lieu, ainsi que les lettres de Beaumarchais au ministre, nous autorisent à affirmer que cette assertion d'Arthur Lee était un insigne mensonge. Il paraît éprouver luimême une certaine gêne de ce mensonge, car, dans une lettre qui suit celle que nous venons de citer, il écrit : «Le ministère nous a souvent donné à entendre {lias often given us ta understand) que nous n'avions rien à payer pour les cargaisons fournies par Beaumarchais ; cependant ce dernier, avec la persévérance des aventuriers de son espèce, persiste dans ses demandes. »

11 est inutile de faire remarquer que les lettres de ce genre sont toujours des lettres signées par Arthur Lee tout seul et écrites à l'insu de ses deux collègues. Placé entre les affirmations contradictoires de Silas Deane et d'Arthur Lee, le comité secret du congrès attendait le témoignage de Frankhn, et Franklin gardait le silence.

Dès le premier jour de la réunion des trois commissaires américains à Paris, Deane et Arthur Lee étaient à couteaux tirés. Franklin, déjà prévenu contre l'auteur du Barbier de Séville par son ami le docteur Dubourg, et dans la vaine espérance d'avoir la paix avec Arthur Lee, avait pris le parti de lui sacrifier Beaumarchais, en déclarant à Deane qu'il ne voulait se mêler en rien de la transaction faite entre lui et ce dernier. Il faut ajouter à cela que ce même officier Ducoudray, que nous avons vu plus haut si vertement réprimandé par Beaumarchais, était arrivé en Amérique furieux contre lui, et après lui avoir écrit en France la lettre la plus embarrassée et la plus humble, il avait débuté aux États-Unis par publier sur son compte un pamphlet calomnieux ^

Enfin, pour achever d'expliquer l'attitude du comité secret du congrès, qui sans cela serait inexplicable, il faut dire que les lettres de Beaumarchais lui-même étaient assez bizarres, par un mélange de patriotisme et de négociantisme également sincères chez lui, pour inspirer de la défiance à des esprits déjà prévenus. Qu'on se figure en effet de sérieux Yankees, qui presque tous avant de faire la guerre avaient fait le commerce, recevant des masses de cargaisons embarquées souvent à la dérobée, pendant la nuit, et dont les factures présentaient par conséquent quelques irrégularités, le tout

1 Peu de temps après son arrivée en Amérique, cet officier, qui était le frère du célèbre avocat Tronçon-Ducoudray, se noya -au passage d'une rivière.

sans autre lettre d'a\'is que des missives un peu ébouriffées, signées du nom romanesque de Roderigue Horlalez et compagnie, dans lesquelles Beaumarchais associait des protestations d'enthousiasme/ des offres de services illimités, et des conseils politiques, à des demandes de tabac, d'indigo ou de poisson salé, et qui se terminaient par des tirades comme celle-ci par exemple :

« Messieurs, conside'rez ma maison comme la tête de toutes'les opérations utiles à votre cause en Europe, et ma personne comme le plus zélé partisan de votre nation, Vâme de vos succès et l'homme le plus profondément pénétré de la respectueuse estime avec laquelle j'ai Thonneur d'être, etc. « Roderigue Hortalez et C^®. »

L'esprit calculateur des Yankees était naturellement porté à penser qu'un être aussi ardent et aussi fantastique, si toutefois cet être existait réellement, jouait une comédie commerciale convenue entre le gouvernement français et lui, et qu'on pouvait en toute sûreté de conscience utiliser ses fournitures, lire ses amplifications, et se dispenser de lui envoyer du tabac.

Beaumarchais cependant était dans une position cruelle. Comptant sur l'exécution des engagements pris par l'agent du congrès, il avait monté son opéralion sur un pied immense, il avait frété des navires, s'était engagé avec des armateurs, s'était associé des négociants S et avait fait des commandes considéra-

1 Je vois dans ses papiers qu'il a des associés de divers genres^ armateurs ou négociants, et même d'un genre assez inattendu.

bles. En septembre 1777 il avait envoyé au congrès pour cinq millions de cargaisons sans avoir reçu même une réponse h ces lettres d'envoi. Le congrès persistait à le considérer comme un personnage fictif. Vainement il lui écrivait en décembre 1777: «Je suis épuisé d argent et de crédit. Comptant trop sur des retours tant de fois promis, j'ai de beaucoup outrepassé mes fonds^ ceux de mes amis, j'ai même épuisé d'autres secours puissants que je m'étais d'abord procurés sous ma promesse expresse de rendre avant peu. » Les documents déposés aux archives des affaires étrangères constatent néanmoins que dans cette même année 1777, 31. de Vergennes prenant en considération les embarras désespérants dans lesquels Beaumarchais se trouvait jeté par l'obstination du congrès à lui refuser des retours, lui avança successivement, le 31 mai 400,000 livres, le 16 juin 200,000 livres, le 3 juillet 474,496 livres. Mais les fournitures de ce dernier, sans parler de ses pertes

Par exemple, dans l'année qui suit celle-ci, lorsqu'il fait le commerce non plus seulement avec le congrès des Etats-Unis, mais avec les particuliers, il écritau subrécargue d'un de ses navires, à la date du 14 mars 1778 : « Dans la facture générale que vous m'enverrez de la livraison entière , aux articles qui regcrdent le marquis de Saint-Aignan et le marquis de l'Aubespine, au lieu de mettre leurs aoms en toutes lettres, ne les désignez que par des initiales; i'speuventdésirer un jour queleurs noms ne soituc pas cités dans une affaire de commerce ; et pourvu que nous nous y reconnaissions eux et moi, cela sufEt quant à jarésent. » Ainsi, le goût du commerce n'était pas exclusivement l'attribut de l'auteur du Barèie)- de Séville : voici de très-grands seigneurs qui au lieu d'aller « se faire casser la tête aux insurgents, » comme on disait alors, préfèrent leur vendre des pacotilles par J'intermédiaiie de Beaumarchais.

dont nous dirons un mot plus loin, dépassaient déjà de beaucoup cette subvention de trois millions reçue de rÉtat.

Déterminé à voir clair dans l'intrigue qui empêchait le gouvernement des États-Unis de remplir les engagements de SilasDeane, Beaumarchais envoya enfin en Amérique le jeune de Francy, avec la double mission d'obtenir justice du congrès pour le passé et d'empêcher qu'à l'avenir ses cargaisons fussent livrées gratis. Je citerai ici deux de ses lettres inédites à Francy, parce qu'elles le montrent bien sous son véritable aspect, aussi ardent dans ses correspondances intimes que dans ses lettres officielles, et avec cette même variété d'allures et d'instincts qui nous a déjà frappé plus d'une fois.

« Paris, ce 20 décembre 1777.

« Je pi'ofite, mon cher Francy, de toutes les occasions pour vous donner de mes nouvelles j qu'il en soil ainsi de vous, je vous prie.

« Quoiqu'il soit aujourd'hui le 20 décembre 1777, mon grand vaisseau n'est point encore parti 3 mais c'est un sort à peu près commun à tous les navires mai'chands destinés pour l'Amérique. Le ministère a craint que le commerce n'enlevât à la fois trop de matelots dans un temps où il peut en avoir besoin d'un moment à l'autre. Les ordres les plus rigoureux ont été donnés dans tous les ports, mais surtout dans celui où j'arme. Il pai^aît que la force et la capacité de mon navire ont fait faire au lord Stormont quelques levées de boucliers sur lesquelles le ministère a craint qu'on ne le soupçon iiàt de favoriser une opération qui, dans le vrai, se fait sans lui et même malgré lui. Prêt à mettre à ia voile, mon artillerie m'a été enlevée, et l'embarras de la ravoir ou d'en

former une autre est ce qui me relient au port. Je lutte contre des obstacles de toute nature, mais je lutte de toutes mes forces^ et j'espère vaincre avec de la patience, du courage et de l'argent. Les pertes énormes que tout cela me cause ne paraissent toucher personne j le ministre est inflexible; il il n'y a pas jusqu'à MM. les députés de Passy ^ qui ne prétendent aussi à l'honneur de me contrarier, moi, le meilleur ami de leur pays ! A l'arrivée de VAmphitrite. qui enfin a débarqué à Lorient un faible chargement de riz et d'indigo, ils ont eu l'injustice de s'emparer de la cargaison, en disant qu'elle leur était adressée, et non à moi; mais, comme dit fort bien M. de Voltaire,

L'injustice à la ûu produit rindépendance.

« On avait probablement pris ma patience pour de la faiblesse et ma générosité pour de la sottise. Autant je suis attaché aux intérêts de l'Amérique, autant je me suis tenu offensé des libertés peu honnêtes que les députés de Passy ont voulu prendre avec moi. Je leur ai écrit la lettre dont je vous envoie copie, et qu'ils ont laissée sans réponse jusqu'à ce moment. En attendant, j'ai fait arrêter la cargaison entre les mains de MM. Bérard frères, de Lorient, et en cela je n'ai point cru déroger à ma conduite franche et généreuse envers le congrès, mais seulement user du droit le plus légitime sur le premier et très-faible retour d'une avance énorme: cette cargaison ne vaut que 150,000 livres. Vous voyez qu'il y a bien loin de cette goutte d'eau à l'océan de mes créances -.

« Quant à vous, mon cher, je vous crois arrivé. Je crois que vous avez obtenu du congrès un à-compte raisonnable

1 La députation américaine, dont le chef, Franklin, était établi à Passy.

2 C'était en effet le premier retour qui arrivait en Europe sur un des vaisseaux de Beaumarchais. Franklin et Lee, qui dans cette circoastance agissaient malgré Silas Deane,n'osèrentpoint insister, et la cargaison resta à Beaumarchais.

et tel que la situation des affaires d'Amérique a permis qu'on TOUS le donnât. Je crois, suivant mes instructions, que vous avez acquis et acquérez encore tous les jours des tabacs, je crois que mon ou mes vaisseaux trouveront leurs retours prêts à embarquer aussitôt qu'ils arriveront où vous êtes. J'espère encore que si les événements les retardaient ici plus que je ne le crois, vous aurez suivi le conseil de notre ami Montieu, et que vous m'enverrez au moins par le Flamand et tel autre adjoint que vous pourrez lui donner, en usant du superflu de l'armement dont Landais a surchargé ce vaisseau, une cargaison qni me tire un peu de la presse horrible où je suis.

« Je ne sais si je me flatte, mais je compte sur l'honnêteté, sur l'équité du congrès comme sur la mienne et la vôtre. Ses députés ici ne sont pas à leur aise, et le besoin rend souvent les hommes peu délicats : voilà comment j'explique l'injustice qu'ils ont essayé de me faire'. Je ne désespère pas

« Cette explication peut paraître étrange ; mais elle n'est pas dénuée de probabilité, au moins pour une époque un peu antérieure à celle où Beaumarchais la donnait, ignorant alors que le gouvernement français venait d'avancer secrètement de l'argent aux députés d'Amérique. Le fait est que ces derniers ne recevaient pas plus de fonds du congrès que Beaumarchais n'en recevait de retours en nature. Silas Deane avait été obligé d'abord d'emprunter à Beaumarchais les sommes nécessaires à son entretien personnel. Arthur Lee cherchait à abuser de ce fait contre son collègue ; mais il n'y avait sur ce point aucun mystère. Loin de le cacher, Beaumarchais en parle souvent dans ses lettres au congrès avec une insistance qui n'est peut-être pas toujours de très-bon goût, mais qui prouve du moins la parfaite innocence de cet emprunt, que la nécessité seule avait forcé Silas Deane à contracter, puisque son pays ne lui envoyait pas un sou. Quant à Franklin, lorsqu'il débarqua en France, il é/ait un peu plus riche, car il écrit à son collègue Silas Deane, deQuiberon, en dikembre 1776 : « Notre vaisseau a apporté en indigo pour le compte du congrès une valeur d'environ 3,000 livres sterling, qui doit être à nos ordres pour payer nos dépenses. » A défaut de lettres de change, le congrès lui avait au moins alloué de l'in-

même de les ramener à moi par la douceur de mes représentations et la fermeté de ma conduite. Il est bien malheureux, mon ami^ pour celte cause, que ses intérêts en France aient été confiés à plusieurs personnes à la fois j un seul eût bien mieux réussi, et pour ce qui me regarde, je dois à M. Deane la justice qu'il est honteux et chagrin tout à la fois de la conduite de ses collègues avec moi, dont le tort appartient tout entier à M. Lee.

« J'éprouve aussi des désagréments de la part du congrès provincial de la South-Caroline, et j'écris par L'Esfargette à M. le président Rutledge pour demander justice de lui-même à lui-même. L'Estargette, qui correspondra avec vous, vous apprendia quel succès aura ma juste représentation^.

« A travers tous ces désagréments, les nouvelles d'Amérique me comblent de joie. Brave, brave peuple ! dont la conduite militaire justifie mon estime et le bel enthousiasme que l'on a pour lui en France î Enfin, mon ami, je ne veux des retours que pour être en état de le servir de nouveau, pour faire face à mes engagements, de façon à pouvoir en contracter d'autres en sa faveur*.

« Il me semble, si j'en crois les nouvelles, que nos Fran-

digo pour subsister. C'est dans le courant de l'année 1777 que le gouvernement français donna lui-même à diverses reprises de l'argent aux députés de Passy jusqu'à concurrence de deux millions qui furent consacrés en partie à l'entretien des agents et des sous-agents de l'Amérique en France, et en partie à l'achat de fournitures pour le congrès. L'emploi de ces millions occasionna plus tard au sein du congrès des discussions passablement scandaleuses.

1 Après avoir commencé avec le congrès général , Beaumarchais livrait aussi des fournitures aux divers Etats, et n'en était guère mieux payé.

- Voilà le vrai Beaumarchais , à la fois spéculateur et enthousiaste. On ne peut pas dire qu'il pose ici, car il n'écrit pas officiellement à un pouvoir quelconque, mais confidentiellement à son agent d'affaires. Ces mots ïiion estime, ainsi que les mots pourmoi au paragraphe qui suit, sont encore bien dan$ son genre de fatuité naïve.

rais ont fait des merveilles dans f.outcs les liataiiles de Pensylvauie. Il eiit été bien honteux pour moi, pour mon pays, pour le nom français, que leur conduite n'eût pas répondu à la noblesse de la cause qu'ils ont épousée, aux eiforts que j'ai faits pour procurer de l'emploi à la plupart d'entre eux, euûn à la réputation des corps militaires dont ils ont été tirés.

« La ville de Londres est dans une combustion épouvantable; le ministère est aux abois. L'opposition triomphe, et même avec dureté. Et le roi de France, comme un aigle puissant qui plane sur tous ces événements, se réserve encore un moment le plaisir de voir les deux partis flottants entre la crainte et l'espérance de sa décision, qui doit être d'un si grand poids dans la querelle des deux hémisphères.

« Vous prescrire pédantesquement votre conduite à deux mille lieues de moi, mon cher ami, serait imiter la sottise du ministre anglais qui a voulu faire la guerre et dessiner la campagne de son cabinet ! Je mets à profit sa leçon. Servezmoi de votre mieux, c'est le seul moyen de vous rendre utile à moi, à vous, et de devenir intéressant à l'Amérique ellemême.

« Faites comme moi: méprisez les petites considérations, les petites mesures et les petits ressentiments. Je vous ai affilié à une cause magnifique; vous êtes l'agent d'un homme juste et généreux. Souvenez-vous que les succès sont à la fortune, que l'argent qui m'est dû est au hasard d'un grand concours d'événements, mais que ma réputation est à moi, comme vous êtes aujourd'hui l'artisan de la vôtre. Qu'elle soit toujours bonne, mon ami, et tout ne sera pas perdu quand tout le reste le serait. Je vous salue comme je vous estime et vous aime. »

Le passage suiTant est un posl-scriptum où l'on voit Beaumarchais appliquant à la politique les ressources de la comédie , et combinant ingénieusement les

moyens d'éluder les ordres ministériels , comme il aurait arrangé une pièce de théâtre :

« Voici ce que je pense relativement à mon grand vaisseau : je ne puis manquer à la parole que j'ai donnée à M. de Maurepas, que mon vaisseau ne servirait qu'à porter à Saint- Domingue sept ou huit cents hommes de milice, et que i* m'en reviendrais sans toucher au continent. Cependant la cargaison de ce vaisseau est très-intéressante pour le congrès et pour moi ; elle consiste en habits de soldats tout faits, en draps, couvertures, etc. Il porte une artillerie de 66 canons de bronze, dont 4 pièces de 33 livres, 24 pièces de 24 livres, 20 pièces de 16 livres, de 12 livres et de 8 livres de balles, plus 33 pièces d'artillerie de 4 livres de balles, ce qui lait en tout 1 00 canons de bronze et beaucoup d'autres marchandises.

« A force d"y rêver, j'ai pense que vous pourriez vous arranger secrètement avec le comité secret du congrès, pour qu'on envoie un ou deux corsaires américains sur-le-champ à la hauteur de Saint-Domingue. L'un d'eux enverra sa chaloupe au Cap Français, ou bien il fera le signal convenu depuis longtemps pour tous les navires américains qui viennent au Cap, de mettre une flamme blanche, d'' arborer pavillon hollandais au grand mât et de tirer ti'ois coups de canon ; alors M. Carabasse^ ira à bord avec M. de Montaut, capitaine de mon vaisseau le Fier Roderiyue. Ils s'arrangeront pour qu'à la sortie de mon vaisseau le corsaire américain s'en empare, sous quelque prétexte que ce soit, et qu'il l'emmène. Mon capipilaine protestera de violence et fera un procès-verbal avec menace de ses plaintes au congrès. Le vaisseau sera conduit où vous êtes. Le congrès désavouera hautement le brutal corsaire, rendra la liberté au vaisseau, avec des excuses obligeantes pour le pavillon français : pendant ce temps, vous

l L'agent de Beaumarchais au Cap.

ferez mettre à terre la cargaison, vous emplirez le navire de tabac, et vous me le renverrez bien vite avec tous ceux que vous aurez tout juste pu y joindre. CommeM. CarmichaëP va fort vite, vous aurez le temps de faix'e cette manœuvre soit avec le congrès, soit avec un corsaire ami discret. Par ce moyen, M. de Maurepas se voit dégagé de sa parole envers ceux à qui il Ta donnée, et moi de la mienne envers lui, car nul ne peut s'opposer à la violence, et mon opération aura eu son succès, malgré tous les obstacles dont mes travaux sont semés.

« Voilà sur quel fonds d'idées je vous prie, mon cher ami, de travailler fructueusement et vite, car mon vaisseau partira avant le 15 de janvier. Il aura ordre d'attendre de vos nouvelles au Cap Français.

« D'après tout ce que je fais, le congrès ne doutera plus, j'espère, que le plus zélé partisan de la république en France ne soit votre ami.

« RODERIGUE HORTALEZ et C'^. »

La seconde lettre inédite que nous publions encore donnera une idée de l'importance des armements de Beaumarchais. Elle est écrite au moment où la guerre "Vient d'éclater entre la France et l'Angleterre.

< Paris, le 6 décembre 1778.

« Je vous dépèche en avant le corsaire le Zéphyr pour vous prévenir que je suis prêt à mettre à la mer une flotte de plus de douze voiles à la tète desquelles est le Fier R)derigue, que vous m'avez renvoyé, et qui m'est arrivé à llochefort le 1" octobre en bon état. Cette flotte peut contenir de cinq à six mille tonneaux, et elle est armée absolument en guerre. Arrangez-vous en conséquence. Si mon navire le Ferragus, parti de Rochefort en septembre, vous est parvenu, gardez-le pour le joindre à ma flotte en retour. Ceci est un

1 C'était un agent de l'Amérique à qui Beaumarchais confiait sa lettre pour M. de Francy.

armement commun entre M. de Montieu * et moi. Nous avons composé les cargaisons sur l'état de marchandises que vous m'avez envoyé par le Fier Roderigue, quoique à dire vrai je me sois plus essentiellement occupé des moyens de ravoir mes fonds que de les accumuler sans cesse. La plus forte partie du chargement sera donc de tafia, sucre, et d'un peu de café. Ayant beaucoup de place en allant, nous avons même pris le fret que nous avons trouvé ; mais nous ne rapporterons rien à personne en revenant.

« Ainsi quincaillerie anglaise, draps, gazes, rubans, étoffes de soie, clous, toiles, agrès, des essais dans plusieurs genres de toiles peintes, papier, livres, brosses et généralement tous les articles que vous avez préférés, nous vous les envoyons. Faites en sorte que cette flotte reste à la planche le moins possible; car, quoiqu'elle soit forte et très-bien armée, il ne faut pas que les avis qu'on aura de son séjour où vous êtes donnent le temps à nos ennemis de se disposer à bari'er notre retour. 1° le commerce, 2° la guerre.

« Elle vous arrivera au plus tôt dans le cours de février, étant destinée à faire un détour en allant pour approvisionner nos colonies de farines et salaisons dont elles ont grand besoin, et dont le produit, nous rentrant en lettres de change sur nos trésoriers avant le retour de la flotte, nous meltra en état de faire face, en l'altendant, à la terrible mise-hor& que cet armement nous coûte Elle ne doit mettre à la voile que dans les premiers jours de janvier.

« Vous recevrez par le Fier Roderigue tous mes comptes avec le congrès bien en règle, l'assurance comprise, et sans polices fournies, parce que jai été moi-même mon assureur, et que c'est une chose hors de doute, à la décision de tout le commerce d'Europe , qu'assurer ou courir les risques d'assurance donne un droit incontestable au payement. Il en résulte seulement que le congrès ne payera point les cargaisons qu'il n'aura pas reçues et qui auront été raflées en route

1 C'était un armateur de Nantes associé avec Beaumarchais.

sur les vaisseaux envoyés d'Europe. Je joindrai à mes comptes l'état exact de ce que j'ai reçu du congrès malgré l'infidèle députation de Passy, qui m'a disputé chaque cargaison de retour, et qui m'aurait encore arraché cehe de la Thérèse, si M. Pelletier *, bien instruit par moi, ne l'avait pas vendue d'autorité. Cette injure perpétuelle indigne mon cœur et m'a fait prendre l'irrévocable résolution de n'avoir plus aucune relation avec la députation tant que ce fripon de Lee en sera. Il faut que les Américains entendent bien mal leurs intérêts pour laisser à notre cour un homme aussi suspect et sm'tout aussi malhonnête '.

« L'on m'a promis, mon cher, votre commission de capitaine, j'espère être assez heureux pour vous l'envoyer pai' le Fier Ro der igné ; ma-is pourtant n'y comptez que quand vous la tiendrez dans vos mains ^. Vous connaissez notre pays; il est si grand qu'il y a toujours bien loin de l'endroit où l'on promet à celui où l'on donne. Bref, je ne l'ai pas encore, quoiqu'elle soit promise.

« Tous les autres détails vous arriveront par le Fier. Eh ! que diriez-vous si je vous mettais à même, à son arrivée, d'embrasser à bord notre ami Montieu? Il en a bonne envie; mais cela n'est pas encore décidé.

« Je n'ai reçu aucun autre argent pour M. le comte de Pulaski que celui qu'il m'a remis lui-même, sur lequel je •vie'^s de payer cent louis à son acquit. Je vous enverrai son <;ompte bien net. Il devait m'écrire, et je n'ai jamais reçu de ses nouvelles.

< M. Pelletier Du Dover, autre armateur également lié d'intérêt avec Beaumarchais

2 II va sans dire que nous n'adoptons pas plus le jugement de Beaumarchais sur Lee que l'opinion de Lee sur Beaumarchais,

3 C'était un brevet de capitaine au service des colonies que Francy demandait à Beaumarchais de lui obtenir du ministère pour augmenter sa considération en Amérique. Francy avait été élève de marine. Beaumarchais obtint le brevet qu' il demandait; il le lui envoie par la lettre qui suit celle-ci, avec des épaulettes faites de la main de M»* de Beaumarchais.

(( J'approuve ce que vous avez fait pour M. de Lafayette. Brave jeune homme qu'il est ! c'est me servir à ma guise que d'obliger des hommes de ce caractère ^ Je ne suis pas encore payé des avances que vous lui avez faites ; mais je suis sans inquiétudes. 11 en est ainsi de M. de la Rouerie.

« Quant à vous, mon cher, je me réserve de vous écrire d? ma main ce que je veux faire pour vous. Si vous me connaissez bien, vous devez vous attendre que je vous traiterai amicalement. Votre sort est désormais attaché au mien pour la vie. Je vous estime et vous aime, et vous ne tarderez pas à en recevoir les preuves. Rappelez-moi souvent au souvenir et à l'amitié de M. le baron de Steuben. Je me félicite bien, d'après ce que j'apprends de lui, d'avoir donné un aussi grand officier à mes amis les hommes libres et de l'avoir en quelque façon forcé de suivre cette noble carrière. Je ne suis nullement inquiet de l'argent que je lui ai prêté pour partir. Jamais je n'ai fait un emploi de fonds dont le placement me soit aussi agréable, puisque j'ai mis un homme d'honneur à sa vraie place. J'apprends qu'il est inspecteur général <le toutes les troupes américaines ; bravo ! dites-lui que sa gloire est l'intérêt de mon argent et que je ne doute pas qu'à ee titre il ne me paye avec usure.

« J'ai reçu une lettre de M. Deane ^ et ime de M. Carmichaël ; assurez-les de ma tendre amitié. Ce sont là de braves républicains, et qui seraient autant utiles ici à la cause de leur pays que ce bas intrigant de Lee lui est funeste. Ils m'ont flatté l'un et l'autre du plaisir de les embrasser bientôt à Paris, ce qui ne m'empêchera pas de leur écrire par le Fier Rodcrigue, bien fier de se voir à la tête d'une petite escadre, qui, je l'espère, ne se laissera pas couper les moustaches. Elle

1 Lafayette était dévoré par les usuriers américains. Il avait dit Beaumarchais, trouvé Jérusalem à Philadelphie. Francy, qui s'était lié avec le jeune général, n'avait pas hésité à lui prêter de l'argent appartenant à son patron.

? Deane avait été rappelé en Amérique après la conclusion la traité d'alliance.

a prorais au contraire de m'en apporter quelques-unes '. « Adieu, mon cher Francy, je suis pour la vie tout à vous. « Caron de Beaumarchais. »

1 Ce Fier Roderigue, le plus considérable des bâtiments de Beaumarchais, était un vaisseau à trois ponts de 60 canons, que l'auteur du Barbier de Séville avait acheté du gouvernement dans un état fort délabré. Il se nommait d'abord l'Hippopotame. Beaumarcliais l'avait débaptisé après l'avoir fait radouber complètement.

xxiir

BBADMARCHAIS ET SA MARINE DANS LA GUERRE d'aMÉRIQDB,

Au milieu des préoccupations commerciale? de Beaumarchais, et par l'effet même de ses armements, les rapports entre la France et l'Angleterre s'aigrissaient de plus en plus. Le succès des troupes américaines dans la campagne de 1777, succès auquel l'auteur du Barbier de Séville pouvait se ilatter d'avoir puissamment contribué, avait relevé la cause des insurgenis auprès de la cour de Versailles, On ne donnait plus d'argent à Beaumarchais, mais on donnait secrètement des millions à Franklin et à Silas Deane. L'Angleterre, de plus en plus irritée, s'arrogeait le droit de visiter en pleine paix nos navires de commerce, d'examiner les cargaisons et de s'emparer de toutes celles qui lui paraissaient suspectes. D'un autre côté, voyant la France disposée à

s'allier avec les Américains, elle semblait renoncer enfin à l'espoir de les soumettre, et se préparait ellemême à traiter avec eux. On envoyait de Londres des émissaires secrets aux agents américains de Paris; on parlait hautement en Angleterre de s'arranger à tout prix avec l'Amérique et de se venger ensuite sur la France, Franklin et Silas Deane, tout en repoussant les propositions des agents anglais ;, les faisaient valoir auprès du gouvernement français, en le pressant de prendre un parti et de reconnaître enfin l'indépendance américaine. Louis XYI et iM. de Maurepas hésitaient encore, le roi parce qu'il n'aimait pas la guerre, M. de Maurepas parce que son grand âge lui inspirait une vive répugnance pour les embarras que la guerre entraîne. M. de Vergennes, appuyé par M. de Sartines, était le plus résolu. Dès le mois d'août 1777, en réponse à une proposition insidieuse de l'Angleterre demandant à la France de signer un traité de garantie pour la siireté des possessions des deux couronnes en Amérique, le ministre écrivait au roi cette note, restée inédite jusqu'à ce jour :

« Une assurance pour la sûreté des possessions des deux couronnes en Ame'rique semble aussi peu convenable qu'inutile. Ce serait nous lier le.n ir.ai n ; et placer dans la main de notre ennemi une verge toujours levée dont nous sentirions le redoutable effet chaque fois qu'il voudrait nous extorquer quelque injuste et nouvelle complaisance.

« Si les condescendances ne suffisent pas à l'Angleterre, il ne doit plus y avoir à opter, et il serait prudent, à tout événement, de faire passer dès aujourd'hui des ordres secrets

ù tous nos commissaires dans les ports de ne pas expédier les bâtiments français qui peuvent se préparer au départ, sous divers prétextes qu'on prolongera pendant quinze jours, d'envoyer dos bâtiments d'avis à Terre-Neuve, sur le grand banc, dans nos îles et dans le Levant, pour qu'on y soit sur ses gardes, et qu'on ne s'expose pas témérairement à l'iocertitude des événements '.

Beaumarchais, persuadé de son côté que les hésitations trop prolongées du gouvernement à reconnaître l'indépendance américaine risquaient d'amener la paix entre l'Angleterre et l'Amérique aux dépens de la France, assiégeait M. de Maurepas et M. de Vergennes de mémoires volumineux où il exposait, avec sa pétulance ordinaire, l'alternative impérieuse sur laquelle il fallait opter. Dans un de ces mémoires inédits en date du 26 octobre 1777, iniiiulé Mémoire ^JarticuUer pour les ministres du roi et Manifeste pour l'État, le fournisseur des Américains, après avoir examiné toutes les faces de la question et prouvé que le système de l'inaction ne doit pas être continué, rédige avec l'aplomb qui le caractérise un projet de manifeste pour le roi Louis XVI, dans le cas où on se déciderait enfin à reconnaître l'indépendance des États-Unis ; et ce qui est assez curieux, c'est qu'à tout prendre la substance de ce projet proposé par Beaumarchais le 26 octobre 1777 se retrouve dans la déclaration officielle notifiée par le gouvernement fran-

* L'Angleterre, dans la guerre précédente, nous avait appris la défiance en attaq^uant nos navires à l'improviste et sans déclaration de guerre.

çais à la cour de Londres le 13 mars 1778. Après avoir rédigé son manifeste, Beaumarchais entre dans l'exposé des mesures à prendre, et discute la nuance d'opinion de chaque ministre absolument comme s'il faisait parlie du conseil. Il semble du reste qu'il ne fait que continuer par écrit une discussion entamée sans doute en sa présence chez M. de Maurepas. Ce n'est pas une des moindres bizarreries de cette époque que de voir l'auteur du Barbier de Séville délibérant en quelque sorte avec les ministres, disant je ferais, et se mettant naïvement à la place du roi de France*.

On fit une partie de ce que Beaumarchais conseillait de faire : en même temps qu'on notifiait à la cour de Londres la reconnaissance de l'indépendance américaine, on concluait secrètement à Paris un traité d'alliance avec les agents du nouvel État, et l'on envoyait M. Gérard à Philadelphie en qualité de ministre plénipotentiaire pour presser la ratification de ce traité.

La cour de Londres, considérant la reconnaissance de l'indépendance des États-Unis comme une déclaration de guerre, rappela son ambassadeur, et les deux nations se préparèrent à la lutte. Le premier coup de canon fut tiré par l'Angleterre le 18 juin 1778. L'amiral Keppel, croisant avec une flotte en vue des côtes de France, à la hauteur de Morlaix, rencontre la frégate la Belle-Poule, commandée par le lieutenant Chadeau de La Glocheterie; il détache en avant une frégate anglaise

1 On trouvera ce long mémoire aux pièces justificatives, n» 12.

qui vient de sa part ordonner à lofficier français de se rendre sous la poupe de son vaisseau pour être interrogé. La Clocheterie répond qu'il n'a point d'interrogatoire à subir de la part d'un amiral anglais. La frégate anglaise lui tire un coup de canon; La Clocbeterie riposte par toute ?a bordée. L'action s'engage entre les deux frégates à la vue de l'escadre. Bientôt la frégate anglaise est mise bors de combat. L'amiral Keppel dirige alors deux vaisseaux contre la Belle Poule, qui se retire devant des forces supérieures et rentre à Brest avec vingt-cinq Iiommes tués et cinquante-sept blessés.

Ces premiers coups de canon furent accueillis en France avec un bourrab d'enthousiasme. On a discuté souvent depuis sur l'utilité et les résultats de cette guerre pour l'Amérique : il est certain que la puissance anglaise n'a pas été aussi affaibbe qu'on le croyait par la séparation des colonies; il n'est pas moins certain que les Américains ne se sont pas toujours montrés reconnaissants des sacrifices considérables que la France fit pour eux à cette époque; mais en dehors de la question d'utilitéj il y avait alors une question de sentiment qui primait tout chez un peuple non encore blasé par cinquante ans de crises révolutionnaires, et le gouvernement fut irrésistiblement entraîné par l'opinion. — A l'impulsion de la fierté nationale froissée par l'humiliant traité de 1763 et par l'arrogance de la cour de Londres s'ajoutait l'admiration inspirée par les insurgents. Ces hommes, vus de loin, luttant au nom du droit contre la force, semblaient plus grands que nature, et l'Angle-

terre, vers laquelle, au milieu de nos alternatives de fièvre et d'atonie , se tourne aujourd'hui avec des regards d'envie quiconque aime d'une égale passion l'ordre et la liberté, l'Angleterre, qui combat aujourd'hui avec nous contre le brutal ascendant de la Russie et dont l'alliance est justement considérée par tous comme le point d'appui de la civilisation ; l'Angleterre avait alors contre elle non-seulement les vieilles préventions populaires, mais l'aversion qu'inspire toujours aux esprits élevés une polilique injuste, égoïste et oppressive.

Beaumarchais se disposa de son côté à faire la guerre en même temps que le commerce. Le voici d'abord demandant des matelots au ministre de la marine, M. de Sartines, pour le service de son grand vaisseau.

« Paris, ce 12 décembre 1778.

« Monsieur,

« J'ai l'honneur de vous demander une nouvelle lettre à M. de Marchais, sans laquelle il jure ses grands dieux qu'il ne donnera pas un seul homme au Fier Roderigue, qui deviendrait bientôt l'humble Roderigue, car il ne peut être fier que par vos bontés ; — plus l'ordre de me livrer les canons, boulets, etc., etc., par voie de compensation, au lieu de ce mot si dur, argent comptant, qu'on nous jette à la tète pendant que nous avons les mains pleines de réclamations légitimes, et que nous demandons à être payés de nos avances faites et de nos fournitures pour la marine, les plus claires possibles.

« Je ne puis croire. Monsieur, que je sois plus maltraité que le dernier des corsaires, parce que j'en suis le plus audacieux. Je vais croiser à travers l'Océan , convoyer, attaquer,

lu ùler OU prendre des ccumeurs, et parce que j'ai 60 canons et 160 pieds de quille, je me verrais moins bien accueilli que ceux qui ne nous vont pas à la jaiTetière ! J'ai trop de confiance en votre équité pour le craindre. Mon Fier Roderigue est absolument en guerre et sans aucune cargaison. Pendant que les autres se videront et se rempliront, lui croisera fièrement et balayera les mers d'Amérique, Voilà^ Monsieur, sa vraie destination. Voyez vous-même si votre sage ordonnance est moins applicable à lui qu'à tous les projets de frégate qui ne sont encore que dans les espaces de l'imagination, pendant que le Fier Roderigiie est prêt à labourer l'Atlantique aussitôt que vous lui permettrez d'avoir des matelots.

« Si je me présentais aujourd'hui devant vous et que j'eusse l'honneur de vous proposer de construire et d'armer un vaisseau de cette importance, et toujours propre à tenir lieu d'un vaisseau de roi partout où je l'enverrai, croyezvous. Monsieur, que vous lui refuseriez des canons et le titre de capitaine de brûlot pour son commandant? d'aussi faibles encouragements pour d'aussi grands objets ne seraient rien à vos yeux. Comment donc vous est-il moins précieux étant tout fait que s'il était à faire ?

« Je vous demande bien pardon ; mais la multiplicité des objets qui vous occupent a pu vous dérober une partie de l'importance de mon armement, consacré au triple emploi d'encourager le commerce de France par mon exemple et mes succès, d'approvisionner les îles sur ou sous le vent qui en ont le plus grand besoin, et de conduire au continent de l'Amérique, dans le temps le plus orageux, une flotte française marchande si considérable , que les nouveaux Etats puissent juger par cet effort du vif désir que la France a de soutenirnos nouvelles liaisons de commerce avec eux.

« C'est à votre sagesse que je présente ces graves objets j il n'en est point, j'ose le dire, de plus dignes de l'attention ci de la protection d'un ministre aussi éclairé. Agréez, etc.

a Caron de Beaumarchais, a

Le Fier Roderigue partit donc avec ses 60 canons, convoyant dix bâtiments de commerce. A la hauteur de lîle de la Grenade, il rencontra la flotte de l'amiral d'Estaing, qui se préparait à livrer bataille à celle de l'anîiral anglais Biron. En voyant passer de loin ce beau vaisseau de guerre qui se prélassait au vent, lamiral dEstaing lui fit signe darriver; apprenant qu'il appartenait à Sa Majesté Caron de Beaumarchais, il se dit que ce serait dommage de ne pas en tirer parti, et ^ u l'urgence du cas, il lui assigna son poste de bataille sans en demander l'autorisation au propriétaire, laissant aller à la merci des flots et des Anglais les malheureux bâtiments de commerce que ce vaisseau de guerre protégeait. Le Fier Roderigue se résigna bravement à son sort, prit une part glorieuse au combat de la Grenade, contribua à forcer à la retraite l'amiral Biron ; mais il eut son capitaine tué, et il fut criblé de boulets. Le soir même du combat, le comte dEstaing, éprouvant le besoin de consoler Beaumarchais, lui écrit à bord du vaisseau-amiral et lui envoie par l'intermédiaire du ministre de la marine le billet inédit suivant, qu'on n'est pas accoutumé à rencontrer dans les archives d'un auteur dramalique :

< A bord du Languedoc, en rade de Saint-George,

ile delà Grenade, ce 12 juillet 1779.

a Je n'ai. Monsieur, que le temps de vous écrire que le Fier Roderigue a bien tenu son posle en ligne et a contribué au succès des armes du roi. Vous me pardonnerez d'autant plus de l'avoir employé aussi bien, que vos intérêts n'en souf-

friront pas, soyez-en certain. Le brave M. de Montant ' a malheureusement été tué. J'adresserai très-inccssaninienl l'état des grâces au ministre, et j'espère que vous m'aiderez à solliciter celles que votre marine a très-justement méritées. « J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que vous savez si bien inspirer, Monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur, « Estaing. »

Le ministre de la marine s'empresse de faire passer cette lettre à Beaumarchais , qui répond ainsi au ministre :

« Paris, ce 7 septembre 1779,

« Monsieur,

(( Je vous rends grâce de m'a voir fait passer la lettre de M. le comte d'Estaing. Il est bien noble à lui, dans le moment de son triomphe, d'avoir pensé qu'un mot de sa main me serait très-agréable. Je prends la liberté de vous envoyer copie de sa courte letti'e, dont je m'honore comme bon Français que je suis, et dont je me réjouis comme l'amant passionné de ma patrie contre cette orgueilleuse Angleterre.

« Le brave Montant a cru ne pouvoir mieux faire, pour me prouver qu'il n'était pas indigne du poste dont on l'honorait, que de se faire tuer : quoi qu'il puisse en résulter pour mes affaires, mon pauvre ami Montant est mort au lit d'honneur, et je ressens une joie d'enfant d'être certain que ces Anglais, qui m'ont tant déchiré dans leurs papiers depuis quatre ans, y liront qu'un de mes vaisseaux a contribué à leur enlever la plus fertile dé leurs possessions.

« Et les ennemis de M. d'Estaing, et surtout les vôtres, Monsieur, je les vois ronger leurs ongles, et mon cœur saute de plaisir !

« Vous connaissez mon tendre et respectueux dévouement.

« C'est le capitaine de Beaumarchais.

Cependant la joie du patriote se trouvait un peu mitigée par les angoisses du négociant. Le rapport du capitaine en second du Fier Roderigue, qui avait pris le commandement après la mort de son chef;, arrivait en même temps que le billet de l'amiral d'Estaing. Ce rapport était également tres-satisfaisant au point de vue de la gloire de Beaumarchais, mais il était très-inquiétant au point de vue de sa caisse. Dans cette circonstance, l'armateur adresse au roi la lettre qui suit :

cil septembre 1779.

« Sire,

« Je ne viens pas vous demandei* le prix de mes travaux ; vos sages ministres savent que mon sou\erain bonheur serait qu'ils pussent être tous utiles à Votre Majesté',

« Je ne demande point le prix de la campagne du Fier Roderigue, trop honoré qu'un vaisseau à moi ait mérité l'éloge de l'amiral en combattant en ligne dans une escadre conquérante.

« Mais, Sire, la guerre est un jeu de rois qui écrase les particuliers et les balaye comme la poussière. Le Fier Roderigue convoyait dix autres navires destinés à des opérations de commerce également utiles à l'Etat sous une autre forme.

« La mort de mon premier capitaine, trente-cinq hommes hors de service, le délabrement de mon vaisseau, le plus maltraité de l'escadre (ayant eu trois boulets dans le flanc, quatre à la flottaison, dont deux ont percé à jour, cinq dans les mâtures qui les ont très-otîensées, un dans la grande pompe qui l'a mise en pièces, quarante dans les voiles qui les ont criblées, et le reste dans les gréements qui les ont hachés); l'épuisement total de matelots où l'on a mis mes auues navires à leur arrivée au Fort-Royal pour compléter les équipages de l'escadre ; l'ordre donné au Fier Roderigue de se réparer et de suivre l'escadre; l'obligation où je suis d'envoyer de nouvel-

les instructions au nouveau chef de ma flotte^ et l'impossiljilité que de plus de trois mois cette flotte marchande, qui en a déjà perdu onze^, parte sous convoi du Fier Roderigue pour sa vraie destination: — tout cela. Sire, ruinant ma campagne, dont les avances ont été énormes, et jetant loin les rentrées de fonds qui devraient être faites à présent, me force d'implorer les bontés de Votre Majesté.

« Que je ne périsse point. Sire, et je suis content. Le service que je demande est de peu d'importance.

« On me mande de la Grenade que l'on tire à vue sur moi 90,000 livres pour les réparations urgentes du Fier Roderigue. Sur plus de 2 millions que j'ai avancés cette année à ma flotte, il ne me reste plus à payer que cent mille écus, moitié le 25 de ce mois et moitié au 10 octobre. Je supplie Votre Majesté de vouloir bien ordonner que cette modique somme de 400,000 livres me soit prêtée poui' quelques mois seulement de son trésor royal. M. le comte de Maurepas sait, par l'expérience de ses bontés pour moi, que je suis fidèle à mes engagements. A l'arrivée des fonds considérables que j'attends de la Martinique, où mes denrées ont été vendues, je rembourserai au trésor le capital et les intérêts.

« Ce n'est qu'après un calcul, inappréciable aujourd'hui, qui aura mis sous les yeux des ministres mes pertes réelles, que j'invoquerai la justice de Votre Majesté pour leur remboursement; mais c'est à titre de grâce que je demande le prêt momentané de 4-00,000 livres, que le désordre de celle campagne rend indispensables pour empêcher de périr un des plus fidèles sujets de Votre Majesté dont la perte entraînerait un découragement général i.

« Caron de Beaumarchais. »

1 Beaumarchais reçut celte avance de 400,000 liv. à valoir sur une indemnité plus considérable dont le chiffre restait à établir. Il fut fixé par trois fermiers-généraux délégués par le ministre. Les dix navires convoyés par le Fier Rodrigue ayant été dispersés et pour la plupart pris par les Anglais, les pertes de Beaumarchais dans cette campagne furent énormes , et, après

En même temps Beaumarchais faisait décorer son capitaine en second de la croix de Saint-Louis, et il faisait passer dans la marine militaire un de ses officiers qui fut depuis amiral'.

Bientôt le comte d'Estaing, qui avait fait avarier si glorieusement le vaisseau de Tauteur du Barbier, revient en France; Beaumarchais s'empresse d'aller lui présenter ses hommages; l'amiral était absent, et, pour excuser son absence, il écrit au propriétaire du Fier Roderigue ce billet facétieux :

« Un vice-amiral peut-être décrédité, prenant trop sur lui. ayant usé, abusé même des forces navales de M. de Beaumarchais, ne pas recevoir la visite de son souverain, c'est ce qui ne s'est jamais vu; c'est bien malgré moi que cela a été. Les bontés excessives dont on avait honoré la veille, par une multitude de visites inattendues, le Jeannot aquatique, lui avaient fait fermer sa porte sans en prévoir une qui lui aurait fait autant de plaisir.

« M. d'Estaing prie M. de Beaumarchais d'agréer ses excuses et ses regrets; ils sont d'autant plus grands, qu'il est obligé d'aller boiter à Versailles pour quelques jours. Les chirurgiens l'assurent qu'en vertu des escalier-s et des révérences il en reviendra impotent pour au moins trois semaines. S'il ne l'est pas, il demandera un rendez-vous à Paris; sinon

bien des débats, l'indemnité fut fàxée à deux millions en plusieurs termes, qu'il toucha successivement, et dont le dernier lui fut payé, comme nous le verrons, en 1785,- à sa sortie de la prison de Saint-Lazare.

1 C'est l'amiral Ganteaume, qui fut successivement matelot et officier de Beaumarchais. J'ai plusieurs lettres de lui à l'auteur du Baruier de SéviUe empreintes du respect d'un sujet pour son souverain. — On trouvera un fragment d'une de ces lettres de Ganteaume aux pièces justificatives, n"" 13.

il tâchera d'obtenir par un Lillet une visite qui l'intéresse autant. »

« Passj", le 26 décembre 1779 .>

Beaumarchais riposte immédiatement et sur le même ton.

« 27 décembre 1779.

« Très-digne et très-rospectable amiral, qui pouvez bien ôtre attaqué, mais jamais décrédité, — comme vous n'avez usé de la marine de moi souverain que pour te service d'un autre aussi puissant qu'équitable, — espérons qu'il fera justice à tous deux, en vous comblant d'honneurs et en réparant mes pertes.

« Vous recevrez, quand vous pourrez, l'hommage de moi, souverain, votre serviteur, qui n'avais pas attendu vos grands exploits pour vous apprécier, et qui me suis battu cent fois de la langue contre l'armée de coquins qui vous faisait injure, pendant que vous frappiez si fièrement de l'épée contre les ennemis de l'Etat. Le plus pressant est de rétablir votre santé, dont nous avons grand besoin, et si par hasard vous formiez le projet de faire par écrit l'apologie de votre conduite militaire, comme on cherche à l'insinuer, je vous supplie de rejeter cette idée avec un grand signe de croix comme une tentation du démon. Je vous en conjure, et cela de la part de tout ce qui vous honore et nommément de la part d'un vieillard célèbre qui vous aime et qui brûle de vous voir assis à côté de lui un bâton à la main au grand tribunal de l'honneur dont vous remplissez si glorieusement les devoirs ^

« Je prends la liberté, pour vous désopiler la rate, de vous adresser mon dernier opuscule politique, lequel n'a pas le bonheur de plaire à tout le monde. Lorsque vous m'accorderez un auart d'heure, vous serez bien sûr de combler de

1 11 s'agit sans doute de M. de Maurepas , qui désirait que raniiral d'Kstaing gardât le silence sur les critiques dont sa campagne avait été l'objet.

joio celui qui est avec le plus respectueux dévouement, à la fin comme au commencement et dans le cours de toutes les années, digne et respectable amiral, votre très-humble serviteur. De Beaumarchais. »

L^opuscule que Beaumarchais envoyait à l'amiral d'Estaing pour lui désopiler la rate était un ouvrage très-sérieux qui allait également lui procurer de la gloire et des soucis. En échangeant des coups de canon, TAngleterre et la France échangeaient aussi des manifestes. La cour de Londres avait chargé la plume de l'historien Gibbon de dénoncer au monde entier la perfidie du cabinet de Versailles. Oubliant sa propre histoire, remplie d'artifices diplomatiques du même genre et bien plus graves, le gouvernement anglais exagérait et torturait la très-faible part que la cour de France avait prise aux secours expédiés aux Américains avant la rupture des deux gouvernements. Beaumarchais, qui venait de figurer dans le débat à coups de canon, crut devoir intervenir dans la querelle à coups de plume. Il y était en quelque sorte autorisé, car le mémoire justificatif de la cour de Londres, en reprochant au ministère français d'avoir protégé une compagnie de commerce dirigée par Beaumarchais, attaquait ce dernier en personne et très-vivement. En demandant au ministère la permission de répondre en son nom personnel, Beaumarchais écrit ; « Si cela est sans conséquence de la part d'un homme privé, cela ne sera peut-être pas sans force sous la plume d'un homme piqué. » Il obtint cette permission , et en

ET SON TEMPS. l71

décembre 1779 il publia, sous le titre d' Observations sur k Mémoire justificatif de la cour de Londres, une brochure qui a été insérée dans la collection de ses œuvres, et dont par conséquent nous parlerons peu. Cette brochure, écrite avec la verve un peu néghgée quant au style, mais toujours animée, qui le distingue, fit une assez grande sensation. Il mettait à son tour en relief toutes les perfidies anciennes du gouvernement anglais, toutes les vexations qu'il avait fait subir à notre commerce depuis trois ans, la patience avec laquelle le gouvernement français les avait supportées, et comment il y avait contribué lui-même plus d'une fois pour complaire à lord Stormont. Malheureusement l'auteur, entraîné par la vivacité de sa plume, avait commis une erreur grave : en insistant sur les conditions humihantes du traité imposé par l'Angleterre en 1763, à la suite de la guerre de Sept ans, il avait accepté sans yérification une opinion généralement répandue, qu'il existait dans ce traité un article secret par lequel la France accordait honteusement à FAngleterre le droit de limiter le nombre de ses vaisseaux, et, sous limpression de ce fait qu'il croyait vrai, Beaumarchais avait écrit les lignes suivantes : « Mon courage renaissait en pensant que ma patrie serait vengée de l'abaissement auquel on l'avait soumise en fixant par le traité de 1763 le petit nombre de vaisseaux qu'on daignait encore lui souffrir. »

A la lecture de cette phrase, le duc de Choiseul et tous les anciens ministres de Louis XV qui avaient signé

le fatal traité de 1763, et qui se sentaient déjà assez humiliés par les clauses réelles de ce traité, s'empressèrent de recourir au roi, invoquant sa justice contre un écrivain qui tendait à les déshonorer, et ils demandèrent que la brochure de Beaumarchais fût supprimée par arrêt du conseil , comme fausse et calomnieuse. L'assertion de Beaumarchais avait été faite de bonne foi, elle avait même été émise avant lui par des écrivains français et anglais. Il proposait une rectification, le duc de Choiseul insistait pour une suppression motivée. Le conseil des ministres s'assembla, et c'est dans cette circonstanca que l'auteur de la brochure adressa à tous les ministres réunis une lettre inédite qui m'a paru d'un ton assez original pour valoir la peine d'être reproduite:

» 19décembre 1779.

« Messeigneurs,

« Si un guerrier qui se bat pour son pays n'en doit pas recevoir un soufticl déshonorant parce que l'inégalité du terrain l'aurait fait broncher un instant, est-il de la justice du roi de ranger dans la classe des libellistes scandaleux, dont les arrêts suppriment les ouvrages, un écrivain qui repousse avec force et dignité les noiies imputations des ennemis de la patrie, parce qu'il est tombé avec cent mille autres dans une erreur involontaire, mais facile, avantageuse même à j relever dignement?

« Lorsque l'homme qui n'a prétendu qu'à l'honneur d'avoir raison ne rougit pas d'avouer publiquement son erreur et d'en tirer un grand fruit pour la cause qu'il dé- !; fend, y a-t-il de l'inconvénient à le laisser s'en relever lui- ^ même ? |

Que peut-il en effet résulter de plus for' contre une asser- »

tion hasardée que le désaveu libre et franc de son auteur, lorsqu'il peut le répandre aussi rapidement que son ouvrage? Et doit-on garder au zèle, au travail, au patriotisme, le déshonneur des suppressions destinées à punir les écarts volontaires, les coupables gangrenés et les pécheurs impénitents?

« Avant de me traiter avec cette cruauté, je supplie les ministres du roi de lire ce que j'envoie au Courrier de l'Europe, à celui du Nord. La même chose en substance sera mise à l'instant dans tous les papiers publics, avec promesse à tous ceux qui me remettront l'exemplaire fautif de leur en faire tenir deux rectifiés.

« Je les supplie aussi de réfléchir que discréditer un semblable écrit par la flétrissure d'un arrêt est lui ravir tout ce qu'il renferme de bon et de louable, et rendre au reproche de perlidie du manifeste anglais toute sa force par le désaveu des grands principes de la réponse.

« A la douleur que j'en éprouve d'avance, je sens que je n'en pourrai supporter l'odieux effet. Ma tète échappe à ma raison, et j'ai passé la plus cruelle des nuits.

« On m'apporte à l'instant, de la part d'une paiente de M. de Choiseul, un exemplaire émargé de sa main pour m'être remis, avec ces mots, page 35. Ce fait est faux et absurde. Ce sont justement les termes de votre projet d'arrêt. Il les aura donc dictés lui-même !

« Faux! l'expression est juste, puisque le fait n'est pas vrai; mais absurde /Après Dunkerque et son commissaire anglais, osera-t-on , sans baisser les yeux, qualifier d'absurde un fait maritime qui nous regarde, quelque dur qu'il puisse être?

« Détruire un port de France à dix lieues de l'ennemi par son ordre, et le tenir en ruine sous la honteuse inspection d'un commissaire à lui, voilà ce qui est vraiment absurde et n'en existe pas moins sous nos yeux indignés depuis cent ans.

« Je parle à des cœurs français, je dois être entendu. Eh!

laissez-moi, Messcigneurs. laissez-moi, je vous en conjure, me relever de mon erreur. Je puis le faire honorablement et avec fruit ; mais je sens bien au mal qui me suffoque que j'en mourrai de douleur, si vous avez la cruauté de livrer ma personne et mon ouvrage à la dégradation d'une flétrissure.

« Il ne resterait plus à mes amis qu'à faire imprimer les douze ou quinze cents lettres exallées que j'ai reçues depuis six jours, où le cœur des bons citoyens se montre à découvert par la vivacité de leurs remercîments ;

« Où l'un dit : Je mettrai cet écrit dans une case à part, avec Tacite, le cardinal de Retz, Priée et Sidney, car aucun monument aussi noble, aussi digne de la nation, n'honorera les événements actuels ;

« Où l'autre écrit: L'auteur a l'ivresse du patriotisme ; sa plume étincelle. Il est donc vrai que l'homme ne fait de grandes choses que lorsqu'il est animé de grandes passions !

« Où un troisième avoue qu'il n'a jamais bien connu la question, et qu avant moi tout le mo7ide donnait le tort à la France, mais qu enfin voilà l'opinion fixée ;

« Où tous me rendent grâce de mon zèle et de mon courage dans un pays où si peu de gens s« soucient d'en montrer pour la gloire de la France. Ces lettres de mes concitoyens montreraient qu'une telle bizarrerie est attachée à mon sort, que je ne puis rien entreprendre de bien qui ne me porte dommage. Il a voulu, dirait-on, travailler, armer pour son pays, on a arrêté ses expéditions; il a voulu écrire pour défendre l'honneur de la France, on a supprimé ses ouvrages. Sa nation l'estimait, et l'autorité l'écrasait. Il n'avait donc plus d'autre choix que de mourir ou de s'enfuir.

« Par grâce, par humanité, si je ne puis l'obtenir par justice, ne me donnez pas le crève-cœur d'une suppression pendant que vous souffrez un Linguet ! Il vous a tous insultés, je vous ai tous respectés ; il a fait Vaiguillonnade et moi les observations. Quelle différence et d'œuvre et de récompense !

« Si cet affreux arrêt est lancé, je me regarde comme un membre coupé, mort, qui ne tient plus à rien, et je ne veux

plus devoir à la Fiance que l'exlrême-onction ou un passeport.

a Je vous demande pardon, mais je suis au désespoir. « Caron de Beaumarchais. »

Le passage qui avait blessé le duc de Choiseul fut supprimé, mais sans qualification blessante pour Beaumarchais, dont la brochure reparut avec cette rectification qui restait toujours bien dure pour le signataire du traité de 1763 : ce Mon courage renaissait quand je pensais que ma patrie serait vengée de rabaissement auquel on l'avait soumise par le traité de 1763; que le voile obsmr, le crêpe funéraire dont notre port de Dunkerque était enveloppé depuis soixante ans serait enfin déchiré. »

Cependant Beaumarchais, tout en guerroyant pour TAmérique avec le canon ou la plume, attendait encore le payement de ses fournitures. Pendant deux ans et demi le congrès s'était obstiné à le considérer comme un homme trop heureux de les lui envoyer gratis. Il n'avait été répondu à ses réclamations que par le plus dédaigneux silence , lorsqu'il reçut un beau jour la lettre suivante qui, rapprochée du glorieux billet de l'amiral d'Estaing , que nous avons cité plus haut, ajoute une bizarrerie de plus à sa carrière.

Par ordre exprès du congrès siégeant à Philadelphie. A M. de Beaumarchais.

«ISjanvier 1779.

« Monsieur, « Le congrès des États-Unis de l'Amérique, reconnaissant

des grands efforts que vous avez faits en leur faveur, vous présente ses remerciements et l'assurance de sop. estime. Il i^émit des contre-temps que vous avez soufferts pour le soutien de ces États. Des circonstances malheureuses ont ompèclic l'exécution de ses désirs; mais il va prendre les mesures les plus promptes pour l'acquittement de la dette qu'il a contractée envers vous.

« Les sentiments généreux et les vues étendues qui seuls pouvaient dicter une conduite telle que la vôtre font bien l'éloae de vos actions et l'ornement de votre caractère. Pendant que. par vos rares talents, vous vous rendiez utile à voti-e prince, vous avez gagné l'estime de cette république naissante et mérité les applaudissements du Nouveau-Monde.

« John-Jay, président. »

Après deux ans et demi de travaux en faveur de l'Amérique, Beaumarchais voyait donc enfin le congrès lui donner un signe de vie, en revanche cette missive flamboyante promettait beaucoup; nous montrerons tout à l'heure ce qu'elle produisit, mais nous devons d'abord expliquer comment le congrès avait été conduit à gratifier au moins l'auteur du Barbier de Séville des applaudissements du Nouveau-Monde, à valoir sur le prix de ses fournitures.

DEBATS DE BEAUMARCHAIS AVEC LE CONGRES DES ETATS-UNIS. - OPÉRATIONS COMMERCIALES DE l'aUTEUR DU BARBIER DE SÉVILLE.

Le traité d'alliance entre la France et les États-Unis avait été signé le 6 février 1778, à Versailles, et peu de temps après Silas Deane, celui des trois commissaires américains qui, arrivé le premier à Paris, avait traité avec Beaumarchais au nom du congrès, fut rappelé à Philadelphie pour rendre compte de sa conduite et défendre les engagements pris par lui contre les imputations de son collègue Arthur Lee. On sait que ce dernier l'accusait d'avoir, par un concert frauduleux avec Beaumarchais, et contrairement aux intentions du gouvernement français , transformé un don gratuit en une opération commerciale. Cette assertion, dont nous avons déjà démontré la fausseté, offrant l'avantage de

dispenser l'Amérique de toute reconnaissance et de tout paiement envers Beaumarchais, le congrès était naturellement assez disposé à l'adopter. SilasDeane^ accueilli d'abord aux États-Unis avec des préventions défavorables, eut à soutenir une lutte très-vive contre les deux frères d'Arthur ],ee, qui exerçaient une assez grande influence dans le congrès. Des débats peu édifiants s'élevèrent non-senlement sur les engagements contractés avec Beaumarchais, mais sur l'emploi des fonds fournis directement aux agents de l'Amérique par la cour de France. Cependant Silas Deane était muni des attestations les plus honorables du gouvernement français : le roi Louis XYI lui avait donné son portrait ; M. de Yergennes avait écrit en sa faveur les lettres les plus flatteuses, et l'ancien premier commis de M. de Yergennes, M. Gérard, qui arrivait en même temps à Philadelphie comme ministre plénipotentiaire de la cour de France , se montrait plein d'estime pour lui. M. Gérard avait reçu mission de n'intervenir qu'avec prudence dans les querelles de personnes ; mais, voyant que celle-ci grandissait jusqu'à atteindre les proportions d'une lutte entre l'influence française et le parti anglais , représenté au sein du congrès par les frères Lee, il prit énergiquement l'offensive contre ces derniers. «Les rflations de M. Arthur Lee, écrit-il à M. de Yergennes, ne sont qu'un tissu absurde de mensonges .et de sarcasmes qui ne peuvent que compromettre ceux qui ont le malheur d'être forcés d'avoir quelque corresrespondance avec lui. Souffrez, Monseigneur, que je

me félicite au moins de vous avoir débarrassé de ce fardeau '. » Dans une autre dépêche, M. Gérard écrit au ministre : « Je me suis expliqué graduellement et à l'instant même où cela était indispensable pour empêcher que ce dangereux et méchant homme {Arthur Lee) ne remplaçât M. Franklin^ et ne fût en même temps chargé de la négociation avec l'Espagne. Je ne puis vous dissimuler. Monseigneur, que je m'applaudis tous les jours davantage d'avoir pu contribuer à prévenir ce malheur. »

Quant aux accusations dirigées contre Silas Deane , M. Gérard les attribue à l'esprit d'ostracisme, « qui, dit-il, a déjà commencé à prévaloir contre les hommes qui ont rendu des services importants, lorsqu'ils ont cessé d'être nécessaires. » Malgré l'appui de M. Gérard, Silas Deane n'obtint en effet qu'une demi-victoire. Il fut déchargé de toute accusation, et on lui alloua pour ses dépenses personnelles 500 livres sterling par an pour le temps qu'avait duré sa mission en France; mais il ne fut fait aucune mention de ses services. On décida qu'il retournerait en Europe régler tous ses comptes, mais sans aucun titre officiel. «C'est l'ostracisme, écrit derechef M. Gérard à M. de Vergennes, c'est l'ostracisme le plus dur et le plus réfléchi. On ne pense pas à ré-

1 A la suite de cette querelle, il fut décidé en effet qu'Arthur Lee à son tour serait rappelé.

2 Arthur Lee travaillait de toutes ses forces à faire aussi rappeler Franklin pour rester seul chargé de représenter les États- Unis à la cour de France ; mais le gouvernement français, qui se défiait de lui. s'y opposait de son côté et demandait à garder Franklin, qui fut seul maintenu.

pondre aux lettres que vous avez écrites en sa faveur. »

De son côté, Silas Deane écrit à Beaumarchais : « J'ai été traité ici d'une façon à laquelle ni vous, ni mes amis, ni même mes ennemis, ne s'attendaient. Cependant je ne doute pas que l'Amérique ne finisse par devenir plus équitable envers vous ainsi qu'envers moi \ » Le congrès, en effet, commençait à ne plus avoir autant de confiance dans les rapports d'Arthur Lee. Il était d'ailleurs partagé entre le désir de ne point payer les anciennes fournitures et l'envie d'en recevoir de nouvelles. Or l'agent de Beaumarchais, Francy, déclarait que son patron n'enverrait plus rien, à moins qu'on ne reconnût sa créance pour le passé, et qu'un contrat bien en règle ne le garantît contre toute difficulté pour l'avenir. Le contrat qui devait satisfaire à cette dernière condition avait été passé le 6 avril 1778, entre les membres du comité du commerce et Francy agissant au nom de Beaimiarchais. Seulement le congrès, toujours défiant, ordonna que le contrat serait envoyé à Paris et ne serait ratifié qu'après que la députation américaine aurait obtenu du ministre des affaires étrangères une réponse catégorique sur la question de savoir si Beaumarchais était bien réellement créancier du congrès pour les 5 millions de cargaisons déjà expédiées , ou si ces car-

' Voir aux pièces justificatives, n" 14, une lettre adressée à Beaumarchais par M. Carmichaël, qui fut depuis ministre des États-Unis à la cour d'Espagne. Cette lettre prouve l'amitié de Carmichaël pour Beaumarchais et la conviction où il était de l'ingratitude du congrès à son égard.

gaisons, comme n'avait cessé de l'affirmer Arthur Lee, étaient un don gratuit de la part du gouvernement français. Une note fut présentée dans ce sens à M. de Vergennes, le 10 septembre 1778, par les trois commissaires Franklin, Arthur Lee, qui n'était pas encore rappelé, et John Adams, qui venait d'être envoyé à Paris pour remplacer Silas Deane. Voici la réponse du ministre; elle est adressée à M. Gérard, représentant de la France aux États-Unis, qui était chargé de la transmettre au congrès.

« Les commissaires du congrès viennent de m'adresser un office qui renferme deux objets : le premier concerne l'apurement du compte de M. de Beaumarchais sous le nom de la maison Roderigne Hortalez et C^; le second, la ratification du contrat que le congrès, ou plutôt le comité du commerce, sous son nom, a passé avec le sieur Théveneau de Francy, agent du sieur Caron de Beaumarchais. M. Franklin et ses collègues désirent connaître les articles qui leur ont été fournis par le roi et ceux que M. de Beaumarchais leur a fournis pour son compte particulier, et ils m'insinuent que le congrès est dans la persuasion que tout ou au moins une grande partie de ce qui lui a été envoyé est pour le compte de Sa Majesté. Je leur ai l'épondu que le roi ne leur a rien fourni , qu'il a simplement permis à M. de Beaumarchais de se pourvoir dans ses arsenaux, à la charge de remplacement; qu'au surplus j'interviendrais avec plaisir pour qu'ils ne fussent point trop pressés pour le remboursement des objets militaires, p

Pour ce qui regardait le nouveau contrat passé entre Beaumarchais et le congrès, le ministre ajoutait qu'il n'avait point de conseil à donner sur la ratification de

ce traité, n'étant point chargé de répondre des engagements do la maison Roderigue Hortalez et C*.

Dans cette réponse de M. de Vergennes, très-nette en ce qui touche les droits de Beaumarchais comme créancier du congrès, il y avait deux choses : une réticence commandée par la politique, et qui consistait à passer sous silence la subvention pécuniaire secrètement accordée à Beaumarchais avant la rupture entre la France et l'Angleterre ; mais il y avait aussi la vérité, qui perçait dans la dernière phrase du ministre relativement aux objets militaires. Cette phrase prouvait que, si Beaumarchais avait été subventionné, il ne Tavait pas été pour envoyer gratis des fournitures, mais pour les envoyer à crédit, en laissant aux débiteurs une assez grande latitude, spécialement pour les munitions de guerre. Or^ il est évident que Beaumarchais se conformait aux instructions ministérielles; car, depuis deux ans, sauf deux cargaisons de 150,000 francs chacune, dont il avait été obligé de s'emparer d'autorité, il n'avait pu obtenir un liard pour 5 millions de fournitures militaires ou autres; et lorsqu'il demandait des àcomptes, on lui répondait par la négation de sa créance, ou on ne lui répondait pas du tout.

En présence de la déclaration formelle du ministre, reproduite et fortifiée dans une note adressée au congrès par M. Gérard, dans laquelle il était dit que legouvernement français était complètement étranger aux opérations commerciales de Beaumarchais, il fallut bien , que le congrès s'exécutât enfin et reconnût l'auteur du

Barbier de Séville comiiio un créancier réel. C'est alors seulement qu'on lui envoya l'adresse si flatteuse que nous avons citée dans le chapitre précédent. En lisant ces mois : « le congrès gémit des contre-temps que vous avez soufferts pour le soutien de ses États, il va prendre les mesures les plus promptes pour l'acquittement de la dette qu'il a contractée envers vous, » Beaumarchais se crut enfin à la veille de toucher de l'argent ou de recevoir du tabac : c'était encore une illusion. Au heu de lui donner un à-compte au moins en nature, le congrès, prétextant le mauvais état de ses finances et le danger de la navigation , préféra lui envoyer, en octobre 1779, à valoir sur son compte général, 2,544,000 livres de lettres de change à trois ans de date, tirées sur Franklin. Il est certain que le congrès usait largement du droit que lui avait conféré M. de Vergennes, de n'être point trop pressé par Beaumarchais, puisque, sur une créance de 5 millions qui datait de trois ans , il envoyait un à-compte en lettres de change à trois ans de distance, lettres de change souscrites par une nation à peine reconnue comme telle, et qui, par conséquent, ne pouvaient guère passer pour de l'argent comptant.

Malgré les remerciements si pompeux du congrès, il y avait dans sa conduite une arrière-pensée ; il persistait au fond à ne pas prendre au sérieux la créance de Beaumarchais, et il ne désespérait pas de trouver quelque moyen de se débarrasser de lui. On est tout étonné quand on voit deux ans plus tard le ministre des finan-

ces, Robert Morris, parler à Franklin d'un biais pour ne pas payer les lettres de change, et Franklin lui démontrer que son plan est impraticable, parce que ces lettres de change sont maintenant en circulation. On n'est pas moins étonné lorsqu'on voit Franklin, — en réponse à une demande que lui adresse le chef du bureau des fonds aux affaires étrangères, M. Durival, pour le règlement des nombreux millions que son pays a reçus de la France et dont nous reparlerons tout à l'heure,— revenir sur une question qui semblait résolue, et trois ans après la déclaration de M. de Vergennes, deux ans après l'envoi de la letlre du congrès et des lettres de change, demander derechef au ministre, le 15 mai 1781, si les fournitures faites par Beaumarchais ne sont pas un don du roi de France. M. Durival lui répond très-laconiquement sur ce point : Quant aux objets fournis et avancés par M. de Beaumarchais , le ministre n'en a point connaissance.

Cependant Beaumarchais , mécontent de se voir si mal payé par le congrès général, avait essayé de commercer avec les Etats particuliers de l'Amérique; il n'avait pas été plus heureux : deux cargaisons vendues par lui, l'une à l'Etat de Virginie, l'autre à l'Etat de la Caroline du sud, avaient été payées en papier-monnaie, et ce papier, avant qu'il eût pu s'en débarrasser, avait subi une dépréciation énorme. Tout cela n'était pas encourageant; aussi, dès 1780, il avait de son côté refusé de ratifier le traité conclu en son nom avec le congrès par Francy. Tirant le meilleur parti possible des

lettres de change à trois ans de date, il ne spéculait plus avec les corps constitués, et se bornait à attendre que le congrès réglât définitivement son compte général.

En 1781, Silas Deane revint en France pour apurer tous les comptes qu'il avait laissés en suspens; celui de Beaumarchais fut fixé par lui le 6 avril à une somme de 3,600,000 livres, après déduction des à-comptes payés, et en y comprenant les intérêts à partir des premiers envois. Muni de ce titre, Beaumarchais réclama du congrès son remboursement. Pas de réponse pendant deux ans. En 1783, un nouvel agent des États-Unis, M. Barclay, arrive à Paris avec la qualité de consul général et la mission de réviser les comptes arrêtés par Silas Deane. Beaumarchais refuse de soumettre son compte déjà réglé à un nou\'eau règlement; M. Barclay lui déclare que le congrès n'entendra et ne payera rien, à moins que son compte n'ait été de nouveau débattu et examiné. Après un an de résistance, Beaumarchais cède. Le compte est révisé et réduit par M. Barclay; mais le gouvernement américain persiste à ne rien payer, et bientôt un incident qui s'élève à l'insu de Beaumarchais détermine le congrès à ajourner indéfiniment la créance de ce dernier; voici cet incident.

Les États-Unis ayant déjà reçu beaucoup d'argent du gouvernement français et demandant, en 1783, un nouveau prêt de six millions, il fut convenu qu'en leur prêtant ces six millions, on réglerait leur situation visà-vis de la France par une récapitulation exacte dans le contrat de toutes les sommes qu'ils avaient déjà reçues.

soit à titre de prêt, soit à titre de don. Dans la première classe, à titre de sommes prêtées successivement, on énonça d'abord 18 millions, plus un emprunt de iO millions en Hollande, garanti par le roi de France, et dont il payait les intérêts; enfin les six millions, objet du dernier emprunt. Tout cela constitua une somme de trente-quatre millions, que les États-Unis s'engagèrent à remboursera différentes époques, et qui, par parenthèse, ne furent pas très-exactement soldés aux échéances. Enfin la générosité du roi fit entrer dans le contrat une seconde catégorie de sommes, dont il déclarait faire don aux États-Unis. Cette catégorie se composait : lo de 3 millions accordés , disait le contrat , antérieurement au traité d'alliance de février 1778; 2° de 6 millions donnés en 1781. C'était donc 9 raillions que le roi de France, indépendamment des sommes prêtées et des sommes énormes dépensées dans la guerre d'Amérique, déclarait abandonner gratuitement. Or, par une étourderie assez bizarre, Franklin, qui avait signé ce contrat le 25 février 1783, ne s'aperçut que trois ans i)lus tard, en 1786, lorsqu'il était déjà retourné en Amérique, qu'il y avait une explication à demander sur les 3 millions indiqués comme ayant été donnés antérieurement à 1778. Il n'avait reçu du gouvernement que 2 millions, mais il avait reçu en 1777 un million en plus des fermiers généraux , pour lequel million les États-Unis avaient payé un à-compte en tabac de 1 53,229 livres. « Il est possible, écrit Franklin au banquier des États- Unis à Paris, que ce million fourni ostensiblement par

les fermiers généraux ait été en réalité un don de la couronne; mais dans ce cas^ comme l'observe M. Thompson, les fermiers généraux nous doivent les deux cargaisons de tabac qu'ils ont reçues à valoir sur cette somme.» Ce qui est assez naïf, c'est que Franklin n'ajouté pas qu'au cas où le million en question ne serait pas celui des fermiers généraux, les États-Unis doivent au contraire, depuis neuf ans, aux fermiers généraux la différence entre un million reçu en 1777 et un à-compte en tabac de 153,229 livres. Il faut dire qu'à cette époque les Etats-Unis, nation jeune et pauvre, étaient assez habitués à recevoir de toutes mains et plus disposés à accepter qu'à rendre ^ Le banquier des États-Unis, M. Grand, fut donc chargé de s'informer, auprès de M. de Yergennes, si, parmi les 3 millions que le roi déclarait avoir accordés gratuitement pour les États- Unis, figurait le million des fermiers généraux. Il lui fut répondu par M. Durival, au nom de M. de Yergennes, que le roi était étranger à l'avance faite par les fermiers généraux, mais que la somme en question était un million délivré par le trésor royal le 10 juin 1776. C'était précisément le million donné secrètement à Beaumar—

1 Je lis à ce sujet dans une dépêche de notre chargé d'affaires à Philadelphie, M. de Marbois à M. de Vergennes, en date du

24 août 1784, les lignes suivantes : « Je ne crois pas M. M

(le ministre des finances des Etats-Unis) susceptible d'aversion ou d'affection pour aucune puissance ; mais j'ai lieu de croire que son avidité peut le rendre capable d'irrégularités trèsrépréhensibles, et qu'à moins qu'il ne soit lié par les instructions du congrès général, il s'embarrassera toujours fort peu de rem.plir les obligations des États-Unis envers Sa Majesté.

chais. Or, quelle avait été la pensée du gouvernement en insérant dans le contrat du 25 février 1783 la mention de ce million à la suite des 8 millions donnés directement aux agents de l'Amérique ? Était-ce une simple récapitulation de l'argent déboursé à titre gratuit en faveur des États-Unis, récapitulation faite pour le règlement des comptes du trésor et sans qu'on eût réfléchi aux inconvénients qu'elle pourrait avoir par rapport à Beaumarchais ? ou bien le gouvernement entendait-il par là que celui qui avait reçu ce million en rendrait compte aux États-Unis? Si cette dernière supposition était la vraie, il faudrait bien reconnaître que Beaumarchais, en demandant le payement intégral de toutes ses cargaisons, sauf à rendre compte de son côté à qui de droit, aurait agi contrairement aux vues du gouvernement qui l'avait subventionné; mais ce qui va suivre la réponse de M. Durival nous donne le droit d'affirmer plus que jamais que le gouvernement donateur n'avait point entendu que Beaumarchais serait comptable de ce million envers les Étals-Unis.

En effet, après avoir lu la lettre de M. Durival, qui indiquait ce million comme donné le 10 Juin 1776 sans autre spécification, le banquier des États-Unis, M. Grand, écrit pour avoir communication du reçu et " du nom de la personne qui a touché le million. Le chef du bureau des fonds consulte M. de Vergennes et répond par un premier refus. Le banquier insiste de nouveau, alléguant sa propre responsabilité. M. Durival adresse alors au ministre un rapport secret sur celte

question s'il y a lieu de fournir à M. Grand la copie qu'il demande du reçu de M. de Beaumarchais. Après avoir établi que le reçu porte que M. de Beaumarchais en rendra compte à M. de Vergennes seul, le chef du bureau des fonds conclut ainsi : « Il pourrait y avoir de l'inconvénient à fournir une arme contre M. de Beaumarchais en produisant à M. Grand la copie qu'il demande de la reconnaissance du million délivré le 10 juin 1776. » Eu marge du rapport, il est écrit : Référé le 5 septembre 1786, et au-dessous, également en marge, se trouve la décision de M. de Vergennes, ainsi conçue : // ne peut pas y avoir lieu à donner la copie de la reconnaissance énoncée dans ce rapport. Conformément à cette décision du ministre, le chef du bureau des fonds répond au banquier des États-Unis par la lettre suivante :

«Versailles, 16 septembre 17S6.

« Le ministre persiste, Monsieur, dans l'opinion que le reçu dont vous demandez copie n'a rien de commun avec les afifaires dont vous êtes chargé, et que cette pièce est inutile dans le nouveau point de vue sous lequel vous l'envisagez. Il vous est bien facile, Monsieur, de prouver que la somme en question n'a point été versée dans vos mains, puisque vous n'avez commencé à être chargé des affaires du congrès qu'en janvier 1777, tandis que le reçu dont il s'agit est daté du 10 juin 1776. J'ai l'honneur d'être, etc. « Durival. »

De ce refus du ministre, le congrès se crut suffisamment autorisé à conclure : 1° que c'était Beaumarchais qui avait reçu ce million, 2° que ce million devait être restitué par lui au congrès, 3» que le congrès ne devait

rien payer jusqu'à ce que ce mystère eût été éclairci. Toutes ces conclusions n'étaient pas également justes, car il ne s'agissait plus ici, comme dans la déclaration du ministre, en 4778, d'une réticence commandée par la politique; le gouvernement français ne cachait plus, en 1786, qu'il avait assisté les colonies insurgées avant sa rupture avec l'Angleterre, puisqu'il déclarait formellement qu'il avait donné dans ce but 3 millions avant le traité de 1778, et qu'il allait même jusqu'à préciser la date du premier million délivré le 10 juin 1776.— S'il refusait de dévoiler aux États-Unis le nom de fhomme à qui avait été avancé ce million, ce n'était donc plus par des considérations de prudence politique, mais par un motif d'équité personnelle à l'égard de Beaumarchais, pour ne pas fournir aux Américains une arme contre lui, comme l'énonçait expressément M. Durival dans son rapport au ministre. — Par ce refus de communiquer aux États-Unis le reçu de Beaumarchais, le ministre leur disait implicitement : — J'ai classé ce premier million dans le contrat du 25 février 1783 parmi les millions donnés gratuitement par moi pour votre service, parce qu'il a été en effet donné par moi; mais comm.e il n'a pas été donné à vous, comme l'homme à qui je l'ai donné s'est engagé par son reçu à rendre compte de son emploi à moi et non à vous, cet homme ne peut être comptable qu'envers moi. Si je vous demandais le remboursement de ce million, vous aariez le droit de le réclamer de votre côté à celui qui l'a reçu ; mais, comme je ne vous demande rien, c'est

à moi seul qu'il appartient de décider jusqu'à quel point celte avance gratuite d'un million faite par moi pour vous doit vous profiter à vous ou à l'homme à qui je l'avais donné, pour concourir à une opération secrète qui vous a été très-utile, mais qui jusqu'ici, par votre refus d'acquittement et par les pertes diverses qu'il a subies dans son commerce avec vous , paraît avoir été plus pénible que fructueuse pour lui.

Cette réticence en faveur de Beaumarchais était ici d'autant mieux justifiée , que cet incident se passait complètement à son insu, qu'il n'avait été appelé à faire valoir ses droits ou ses intérêts ni sur la mention faite dans le contrat du 25 février 1783 du million reçu par lui, contrat secret et qu'il ne connaissait pas, ni sur la demande en communication du reçu faite par le banquier des Étals-Unis en 1786 et rejetée par le ministre'.

Tandis que ces explications s'échangeaient entre M. de Yergennes et le banquier des États-Unis, Beaumarchais pressait en vain auprès du congrès la liquidation de son compte, ajournée depuis neuf ans, demandant au moins un arbitrage, proposant comme un de

' A tout ce qui précède, il faut encore ajouter que quel qu'ait pu être le motif qui détermina M. de Vergennes à faire mention^ dans le contrat du 25 février 1783, du premier million donné secrètement à Beaumarchais , le ministre n'avait certainement pas la pensée de rendre ce dernier comptable envers les Etats- Unis de ce qu'il avait reçu pour leur venir en aide, puisque dans ce contrat du 25 février, M. de Vergennes ne dit mot ni du second million donné par l'Espagne, ni du troisième million donné par fractions à Beaumarchais en 1777.

ses arbitres M. de Vergennes lui-même, et acceptant, de la part des Américains, tous les arbitres qu'il leur plairait de choisir, excepté Arthur Lee, son ennemi personnel. En 1787, à bout de patience, il écrivait au président du congrès, en date du 12 juin, une lettre inédite dont j'extrais le passage suivant :

«Que voulez- vous, Monsieur, qu'on pense ici du cercle vicieux dans lequel il paraît qu'on s'enveloppe avec moi ? Nous ne ferons aucun remboursement à M. de Beaumarchais avant que ses comptes ne soient réglés par nous, et nous ne réglerons point ses comptes pour n'avoir point de remboursement à lui faire ! — Un peuple devenu puissant et souverain peut bien regarder, dira~l-on, la gratitude comme une vertu de particulier au-dessous de sa politique ', mais rien ne dispense un État d'être jubte et surtout de payer ses dettes. J'ose espérer. Monsieur, que, touché de l'importance de l'affaire et da la force de mes raisons, vous voudrez bien m'honorer d'une réponse officielle sur le parti auquel l'honorable congrès s'arrêtera, soit de me régler promplement et de solder son règlement, comme un souverain équitable, soit de choisir enfin des arbitres en Europe pour juger les points en débat, d'assurances et de commission, ainsi que M. Barclay eut l'honneur de vous le proposer lui-même en 1785, soit enfin de m'écrire sans détour que les souverains d'Amérique , oubliant mes services passés, me refusent toute justice : alors j'adopterai le parti le plus convenable à mes intérêts méprisés, à mon honneur blessé , sans sortir du profond respect avec lequel je suis, du congrès général et de vous, Monsieur le président, le très-humble, etc.

« Caron de Beaumarchais. »

Le congrès trouva cette lettre un peu hardie, et pour apprendre à vivre à son créancier, il confia précisément

ET SON TEMPîî. 193

l'exaincn de sa créance au seul homme que Beaumarchais eût exclu de cet examen, à Arthur Lee. Le compte futbientôt réglé: en un tour de main, Arthur Lee prétendit découvrir que le fournisseur, à qui le congrès avait envoyé en 1779 de si belles protestations de reconnaissance et dont la créance avait été réglée, en 1781, à 3.600,000 livres, non-seulement n'avait rien à réclamer des États-Unis, mais devait au contraire aux États-Unis dix-huit cent mille francs. Après quatre ans de protestations de la part de Beaumarchais, le congrès confia, en 1793, un nouvel examen de cette créance à lun des hommes d'État les plus distingués de TAmérique , il. Alexandre Hamilton, qui, réformant le compte fabuleux d'Arthur Lee, fit repasser Beaumarchais de l'état de débiteur de 1,800,000 fr. à l'état de créancier légitime du congrès, pour une somme de deux millions deux cent quatre-vingt mille francs. Il n'y avait, on le voit, que A millions de différence entre les calculs d'Arthur Lee et ceux d'Hamilton; mais en même temps Hamilton proposa qu'il fût sursis à tout payement jusqu'à ce qu'on eût fait de nouvelles tentatives auprès du gouvernement français pour obtenir la communication du mystérieux reçu d'un million , refusée sept ans auparavant, estimant que, si ce reçu était signé de Beaumarchais , il y avait lieu à déduire un million sur sa créance. Conformément aux instructions du congrès, le ministre des États Unis auprès de la répubhque française, Gouverneur Morris, par une lettre en date du 21 juin 1794, demanda cet'c

communication à Bucliot, alors ministre des affaires étrangères. Buchot, sans égards pour les déclarations officielles et pour les refus de ses prédécesseurs, voulant, dit-il, donner aux États-Unis la satisfaction qui leur avait été refusée par les ministres de l'ancien régime, livra à un gouvernement étranger un titre contre un particulier qui, en vertu de ce titre même, n'était comptable qu'envers le gouvernement français. Dès ce moment, la créance de Beaumarchais subit une nouvelle série de difficultés. Le congrès lui dit : — Dans un contrat passé entre nous et le gouvernement français le 25 février 1783, ce gouvernement déclare qu'il nous a fourni gratuitement neuf millions. Nous n'en avons reçu que huit, c'est vous qui avez reçu le neuvième ! Prouvez-nous que ce million, reçu par vous le 10 juin 4776, n'est pas celui qui nous était destiné, sinon nous le retiendrons sur votre créance. — Beaumarchais répond au congrès : « Je demande qu'il me soit donné acte de la déclaration la plus précise que je fais, que jamais je n'ai reçu du roi Louis XVI, de ses ministres, ni de personne au monde, ni un million, ni même un seul shilling pour vous être offert en présent; — que tout l'or que j'ai employé pour vous servir, en ami bien zélé, en loyal négociant, et au seul titre d'un commerce équitable, n'a été rassemblé par moi, tant en France qu'en d'autres États de l'Europe, qu'à titre d'association d'emprunt ou de circulation; — que tous mes créanciers, moins patients envers moi que je n'ai dû l'être envers vous, ne m'ont pas laissé vingt années

sans exiger leur compte et leur acquittement, et que s'il m'en restait quelques-uns à solder, question qui vous est étrangère en qualité de débiteurs, ce ne serait qu'une obligation de plus pour vous de me mettre en état de le faire en vous acquittant envers moi. Quant au contrat de 1783, dont vous m'apprenez l'existence et que j'ai toujours ignoré, je déclare que ce contrat, où je n ai pas été appelé ni par vous, ni par les ministres de France, m'est absolument étranger, sous quelque point de vue qu'on l'envisage, par cela seul que je n'y ai point été appelé, ce qui était indispensable, si vous deviez, après douze ans, essayer de vous en faire un titre pour éluder ou éloigner mon payement, après avoir épuisé tous les autres'. »

Tel est* le débat interminable dans lequel Beaumarchais consuma les dernières années de sa vie. Dans cette période du procès, sa destinée était fort assombrie. Il était proscrit, réfugié à Hambourg, il se croyait complètement ruiné en France; il ne voyait pour sa fille unique d'autre ressource d'avenir que cette créance américaine, et il s'y cramponnait avec l'énergie du désespoir. De son grenier à Hambourg, il adressait des volumes au congrès, aux ministres des États-Unis, même au peuple américain tout entier. Un de ces mémoires inédits, écrit d'une main lourde et fatiguée, m'a frappé par une péroraison où, à travers la pesanteur de la vieillesse, on retrouve quelque chose de la

1 Extrait d'un mémoire inédit de Beaumarchais du 10 avril 1795.

■verve toujours un peu inégale^, mais colorée, du Beaumarchais d'autrefois.

« Américains (s'écrie le vieillard) , je vous ai servis avec un zèle infatigable, je n'en ai reçu dans ma vie qu'amertume pour récompense, et je meurs votre créancier. Soulîrez donc qu'en mourant je vous lègue ma fille à doter avec ce que vous me devez. Peut-être qu'après moi, par d'autres injustices dont je ne puis plus me défendre, il ne lui restera rien au monde, et peut-être la Providence a-t-elle voulu lui ménager, par vos relards d'acquittement, une ressource après ma mort contre une infortune complète. Adoptez-la comme une digne enfant de l'Etat ! Sa mère aussi malheureuse et ma veuve, sa mère vous la conduira. Qu'elle soit regardée chez vous comme la fille d'un citoyen ! Mais si après ces derniers efforts, si après tout ce qui vient d'être dit, contre toute apparence possible, je pouvais craindre encore que vous rejetiez ma demande; si je pouvais craindre qu'à moi ou à mes héritiers vous refusiez des arbitres, désespéré, ruiné, tant en Europe que par vous, et votre pays étant le seul où je puisse sans honte tendre la main aux habitants, que me resterait-il à faire sinon à supplier le ciel de me rendre encore un moment de santé qui me permît le voyage d'Amérique ? Arrivé au milieu de vous, la tête et le corps affaiblis, hors d'état de soutenir mes droits, faudrait-il donc alors que, mes preuves à la main, je me fisse porter sur une escabelle à l'entiée de vos assemblées nationales, et que, tendant à tous le bonnet de la liberté, dont aucun homme plus que moi n'a contribué à vous orner le chef, je vous criasse : Américains , faites Taumône à votre ami, dont les services accumulés n'ont eu que cette récompense. Date obolum Belisario !

« Pierre-Augustin Caron Beaumarchais.

« D'auprès d'Hambourg, ce 10 avril 1795. »

Le congrès resta sourd aux réclamations de son fournisseur; non-seulement il le laissa mourir sans avoir

liquidé sa créance; mais pendant les trente-six ans qui suivirent sa mort, depuis 1799 jusqu'en 1835, tous les gouvernements qui se succédèrent en France et tous les ambassadeurs de ces gouvernements auprès des Etals- Unis appuyèrent en vain la demande des héritiers de Beaumarchais. Il y avait contre cette créance un parti pris qui se transmettait rehgieusement d'une génération de législateurs à l'autre. Non-seulement on disait : Nous avons à déduire sur la créance, fixée en 1793, par M. Hamilton, à la somme de 2,280,000 hvres,la somme de 1 miUion donnée pour nous à Beaumarchais le 10 juin 1776; mais on ajoutait : Comme les intérêts de ce miUion, dont on ne nous a pas rendu compte depuis J 776, absorbent l'excédant, nous sommes quittes envers les héritiers de Beaumarchais, et nous ne leur payerons rien. De leur côté, les héritiers de Beaumarchais répondaient au congrès : D'après le compte de notre auteur, vous deviez, en 1793, y compris les intérêts, non pas -2,280,000 livres, comme l'a réglé M. Hamilton, mais plus de 4 millions. Payez-nous au moins la somme fixée par votre propre rapporteur. — Quant au million que les États-Unis prétendaient déduire, le gouvernement français, s'appuyant sur les déclarations officielles faites au congrès, en 1778, par M. de Vergennes, intervenait vivement à l'appui des héritiers Beaumarchais, et la première dépêche adressée par le ministre Talleyrand sur cette question , le 28 germinal an xr , à notre ambassadeur auprès des États-Unis, nous dispensera de reproduire toutes les autres dépêches écrites successi-

vement par d'autres ministres;, toujours dans le même sens :

« On oppose, écrit Talleyrand, aux héritiers de M. de Beaumarchais un reçu donné par ce dernier le 10 juin 4776 pour 1 million à lui remis par ordre de M. de Vergennes, et l'on prétend imputer cette somme sur les fournitures faites par lui aux Etats-Unis. Comme le payement et la destination de ce million tenaient à une mesure de service politique secret ordonnée par le roi et exécutée imraédiatetement, il ne paraît ni juste ni convenable de la confondre avec des opérations mercantiles, et postérieures en date, d'un particulier avec le congrès. Par conséquent, on ne peut tirer contre M. de Beaumarchais^ en sa qualité de créancier personnel des Etats-Unis pour fournitures à eux faites, aucune induction de la pièce communiquée par l'ex-commissaire des relations extérieures Buchot au ministre américain.

« Je vous invite, citoyen ministre, à soutenir de votre influence les réclamations de la famille Beaumarchais , et à faire valoir les considérations de loyauté et d'honneur national qu'elle invoque. Un citoyen français qui hasardait pour le service des Américains sa fortune tout entière, et dont le zèle et l'activité leur ont été si essentiellement utiles pendant la guerre qui leur a valu leur liberté et leur rang parmi les nations, pourrait sans doute prétendre à quelque faveur : au moins doit-il toujours être écouté lorsqu'il ne demande que bonne foi et justice. Agi'éez, etc. Talleyrand. »

En 1816, le gouvernement des Etats-Unis fit demander par M. Gallatin au duc de Richelieu, alors ministre des affaires étrangères, si le gouvernement irançais consentirait à déclarer formellement que le million fourni le 10 juin 1776 à Beaumarcliais n'avait rien de commun avec les fournitures faites par ledit Beaumarchais aux États-Unis. Le duc de Richelieu, se fondant

sur la noie officielle adressée au congres par M. Gérard en 1778, n'hésita pas à faire la déclaration demandée. Cela n'était exact qu''officieUement ; mais il semble que cette déclaration eût dû suffire pour terminer le débat, car enfin, en admettant même que Beaumarchais eût tiré tout son argent des coffres de l'État, il y avait certainement quelque chose d'étrange et de peu digne dansl'attitude d'une nation devenue puissante, qui, après avoir reçu d'un particulier à une époque d'extrême détresse les services les plus signalés, s'obstinait à dire à ce particulier ou à ses héritiers : « Qui vous a donné l'argent avec lequel vous m'avez secourue si à propos et que vous me réclamez en vain depuis tant d'années? Je crois que vous avez reçu cet argent pour m'en faire cadeau. Votre gouvernement m'a adressé à ce sujet, entre 1778 et 4783, deux déclarations, dont l'une affirme positivement que je dois vous payer toutes vos fournitures, et dont l'autre me porte à penser qu'on a voulu me faire présent d'un million sur ces mêmes fournitures. Depuis cette époque, votre gouvernement déclare sans relâche qu'il n'a rien de commun avec vos opérations commerciales, et que je dois vous solder intégralement; mais, comme je soupçonne qu'il y a là-dessous un mystère de cabinet, j'aime mieux admettre que les secours que vous m'avez fournis devaient être gratuits, et que je ne dois les payer ni à votre gouvernement , qui n'en réclame pas le payement, ni à vous, qui le réclamez avec son adhésion. »

Telle était évidemment la situation faite au gouver-

nement des États-Unis par la déclaration formelle du duc de Richelieu en 1816. Ce gouvernement n'en persista pas moins à repousser la créance, et malgré l'opinion favorable de plusieurs légistes éminents de l'Amérique, malgré la présence de la fille de Beaumarchais, qui en 1824 vint, accompagnée d'un de ses fils, solliciter en personne le congrès, à chaque reprise du débat il se trouva une majorité inflexible pour écarter la réclamation. En 1835 seulement, lorsque se présenta pour la seconde fois la fameuse alîaire des 25 milUons, et lorsque les procédés un peu violents du président Jackson nous eurent appris que le gouvernement américain était un créancier moins patient que nous, l'on songea à faire entrer la créance des héritiers Beaumarchais dans les compensations réclamées au nom de la France ; mais cette créance fut singulièrement réduite. Depuis trente-six ans, la famille de l'auteur du Barbier de Séville réclamait au moins les 2,280,000 francs stipulés dans le rapport de M. Hamilton en 1793 ; on lui donna à choisir en 1835 entre huit cent mille francs ou rien : elle préféra 800,000 fr. , et ce long et difficile procès entre Beaumarchais et les États-Unis fut enfin terminé, comme se terminent beaucoup de procès, par une cote très-mal taillée.

Je me suis attaché à l'exposer avec une entière impai'tialité. Je pense avoir prouvé que l'accusation dirigée contre Beaumarchais en Amérique d'avoir trompé le gouvernement français en lui faisant croire qu'il envoyait gratis au congrès des fournitures dont il exi-

geait le payement, est complètement fausse'. En admettant même que la chose fût possible, ce qui n'est pas, il est évident, et par les lettres de M. de Vergennes, et par celles de Beaumarchais, et parles explications demanilées à diverses reprises au ministre de la part du congrès, que dès le commencement jusqu'à la fin de l'opération M. de Vergennes fut constamment au courant des prétentions de Beaumarchais, et que, s'il les eût désapprouvées, rien ne lui eût été plus facile que de s'y opposer, même sans sortir du mystère que lui commandait la situation avant la rupture avec l'Angleterre, et à plus forte raison après cette rupture. J'ai dû néanmoins rétablir aussi , contrairement à l'opinion très- sincère des héritiers de Beaumarchais et aux déclarations des divers ministres depuis 1778, toutes basées sur la première déclaration officielle de M. de Vergennes, j'ai dû rétablir la vérité quant au fait du fameux milhon, qui fut incontestablement donné par le gouvernement, non pas pour un service politique secret, étranger aux fournitures américaines , mais pour ces fournitures mêmes. — Trouvant de plus aux archives des affaires

* Cette accusation est surtout développée dans l'ouvrage intitulé : A political and civil History of the United States of America /rom 1763 to 1797, by Timothy Pitkin. Je n'ai pu me procurer en France l'ouvrage de M. Pitkin , mais j'ai lu un résumé trèscomplet de la partie de cet ouvrage consacrée à Beaumarchais dans un journal français publié aux Etats-Unis ; j'ai entre les mains tous les documents soumis au congrès à diverses époques sur cette affaire ; j'ai consulté aussi les Mémoires d'Arthur Lee, l'adversaire le plus acharné de Beaumarchais, qui le premier a mis en circulation la thèse adoptée par M. Pitkin. J'ai donc pu réfuter cette thèse en connaissance de cause. ,j.

étrangères la preuve matérielle que Beaumarchais, indépendamment du premier million donné ie lU juin 1776, en avait reçu un second de la cour d'Espagne le 11 août 1776, et un troisième donné par fractions dans le courant de 1777, j'ai dû énoncer tous ces faits parce qu'ils sont vrais et parce que le premier devoir d'un écrivain qui se respecte est de ne point cacher la vérité. — Maintenant peut-on tirer de ces faits une induction défavorable à Beaumarchais? Je ne le pense pas. Comment admettre sans choquer toute espèce de vraisemblance, que M. de Vergennes n'ait demandé aucun compte de l'emploi de ces 3 millions à un agent qui s'engage formellement à lui en rendre compte dans chacim de ses reçus? — L'alîaire étant de celles qu'on nomme un mystère de cabinet, on comprend que les documents propres à en bien déterminer le caractère sont rares. Mais il nous paraît résulter manifestement de l'attitude même de M. de Vergennes dans les débats entre le congrès et Beaumarchais, que ce dernier a dû présenter au ministre un compte de ses profits et de ses pertes. Il ne lui était pas difficile de prouver qu'en dehors de sa créance de 4 millions sur le congrès dont il poursuivait en vain le recouvrement, il avait non-seulement perdu plusieurs navires capturés par les croiseurs anglais, mais qu'il avait fait aussi des pertes considérables dans ses rapports avec les États particuliers de l'Union; le seul État de Virginie, par la brusque dépréciation du jiapiermonnaie, lui avait fait subir une perte qu'il évaluait à

ET SOX TEMPS. 203

trois miUions. «Je suis bien mortifié, écrirait à ce sujet Jefferson, alors gouverneur de Virginie, dans une lettre en date du 15 décembre 1779, je suis bien mortifié que la malheureuse dépréciation du papier-monnaie ait enveloppé dans la perte commune M. de Beaumarchais qui a si bien mérité de nous. » 11 était donc facile à Beaumarchais de démontrer à M. de Yergennes que la subvention reçue de la France et de l'Espagne était dépassée de beaucoup par ses pertes, et il a dû le faire puisque M. de Vergennes lui permettait de réclamer comme une créance légitime la somme qu'il réclamait du congrèsj il a dû le faire puisque, comme nous le verrons plus tard, après lui avoir avancé ces trois millions, le roi et M. de Vergennes, pour le dédommager du sacrifice de sa flottille à la suite de la bataille de la Grenade, lui accordaient encore, de 1784 à 1786, une indemnité particulière de deux millions. Or, n'est-il pas clair comme le jour que le même roi et le même ministre n^auraient pas gratifié d'une indemnité de deux millions un homme n'ayant point encore rendu compte de l'emploi de trois millions qui lui avaient été secrètement confiés dix ans auparavant pour une affaire complètement terminée depuis huit ans, surtout quand cet homme vient de faire jouer le Mariage de Figaro?

En résumé et pour en finir avec cette mystérieuse opération, qui a fait échanger pendant cinquante ans, entre la France et l'Amérique, plus de cinquante dépèches dont pas une n'est exacte, Beaumarchais.

sans parler de ses réclamations contre Its États particuliers de l'Union , réclamait en 1795 du congrès une somme de 4,141,171 liv., y compris les intérêts du compte réglé en 1781 par Silas Deane : après quarante ans de débals, ses héritiers ont touché huit cent mille francs. Il a donc perdu une somme plus forte que la subvention secrète de trois millions qu'il avait reçue. Ce résultat est moins inique en lui-même que si la subvention n'existait pas, mais il n'en fait pas plus d'honneur à la reconnaissance et à la générosité du gouvernement américain.

Ce n'est donc point dans ses rapports avec le congrès que Beaumarchais s'est enrichi, il y trouva plutôt des pertes que des bénéfices ; mais lorsque le subside de la France et de l'Espagne lui eut permis de monter grandement une maison de commerce, il suivit cette veine avec l'ardeur qu'il mettait dans ses procès ou dans ses comédies, et entama un grand nombre de spéculations diverses. Ces tentatives furent en général moins fructueuses qu'elles auraient pu l'être si Beaumarchais n'eût apporté dans sa carrière de spéculateur les qualités et les défauts de l'artiste : il aimait les entreprises difficiles, pourvu qu'elles fussent brillantes ou utiles, et il embrassait trop de choses à la fois. J'ai sous les yeux un tableau général de ses affaires depuis le 1*'' octobre 1776 jusqu'au 30 septembre 1783, c'est-à-dire pendant les sept années qui représentent plus particulièrement sa carrière commerciale. Ce tableau indique un mouvement de fonds de 21,044,191 livres en dépense et de

il, 092,51 5 en recette; l'excédant de la recette sur la dépense n'est donc que de 48,327 livres, A la vérité, les dépenses portent sur diverses entreprises qui plus tard ne donneront plus que de la recette ; mais le chiffre peu élevé de cet excédant de recette obtenu dans un espace de sept ans suffit, ce me semble, pour donner l'idée d'un négociant un peu audacieux, le plus actif d'ailleurs et le plus amusant des négociants. On a vu Beaumarchais jusqu'ici mêlant le commerce à la politique ; on ne sera peut-être pas fâché de le considérer un instant à l'état de commerçant pur et simple, courant d'im port à l'autre, achetant ou construisant des vaisseaux, bridant, comme il dit, ses divers capitaines, afin d'en tirer un peu de profit, et discutant une expédition marilimeavec l'aplomb d'un armateur consommé. Parmi les cinq cents lettres qui le représentent sous cet aspect, je n'en citerai qu'une. Il est à Bordeaux surveillant un de ses armements, et il écrit à son agent Francy, revenu d'Amérique et resté à Paris :

« Bordeaux, ce 19 octobre 1782.

« Maintenant, mon Francy, je sais tout ce qui regarde mon armement; mais je nesauraisrien, si j'étais parti avant d'avoir vu. La Ménagère sera parfaitement gérée ; Foligné (c'est le nom du capitaine), à quelques lubies près, est un excellent homme: son état-major est charmant, et son équipage a la meilleure volonté ! Voilà pour un. L'Aimable Eugénie, dM lieu d'èlre de 600 tonneaux de port, est à peine de 500. Son capitaine est un homme indocile, volontaire et peu soigneux. Sans me rien dire, on a mis 32 canons, 160 hommes et tout ce qu'ils entraînent, de façon qu'au retour ce navire, qui fait 9,000 livres de dépenses par mois et m'a coûti au moins- T. II. 1-2

300,000 livres, ne peut donner que de la perte. Ils n'ont pris que 1,000 barils de farine faisant i23 tonneaux, 105 milliers de poudre au roi faisant à peine 50 tonneaux, ma cargaison, qui n'en fait pas tant, — et le navire est si fort au comble, qu'ils ont laissé à Nantes du feuillard que j'avais demandé pour la Ménagère, et pour lequel ils n'ont pas trouve de place.

« Pour faire tenir la voile à ce navire, ils ont mis 76 milliers de briques inutiles en lest, au lieu de prendre du charbon qui se fût bien vendu à Saint-Domingue. En outre, ils ont 30 tonneaux de fer en lest, et leur arrimage est si mal fait, qu'il leur a fallu glisser d'ici 23 tonneaux de fer pour que le navire ne retombât pas sur sa quille avec saccade dans les forts temps; mais je remédie autant qu'il est en moi à tous ces maux par la nature des instructions que je donne à Levaigneur et au papa Foligné. Voilà pour deux.

« L'Alexandre marche comme un panier percé, c'est l'expression de Grégory (autre capitaine) ; mais il tient en cale beaucoup plus que V Eugénie; il arrive demain de La Rochelle en rivière. 11 n'a rien dans ses bois, mais ses agrès, voiles et mâtures sont très-endommagés. Il s'est battu six heures (le croiriez-vous ?) à la vue de quatre frégates françaises et d'un vaisseau de 64 qui n'ont pas fait le moindre mouvement pour le secourir. Quand il s'en est plaint à Rochefort, on lui a dit qu'il aurait dû faire des signaux. Le capitaine a répondu très-bien que le bruit et le feu des canons était le meilleur signal qu'il eût pu faire. Il va rester à Souillac sans monter à Bordeaux, et j'espère qu'il partira avec les deux autres. Il ne marche pas assez pour l'envoyer seul nulle part. Nous ne le neutraliserons point, et je compte sur le fret du roi. Gréo-ory lui-même a la tête assez chaude; il s'entendrait mal avec Baudin (autre capitaine), plus volontaire et despote que lui. Je vais les brider tous, de manière qu'ils obéiront et me donneront un peu de profit, car j'en espère fort peu, vu le dernier prix des denrées d'Europe aux îles, l'abaissement du fret et l'avilissement du prix des denrées des îles en Europe.

« Donc me voilà cloué jusqu'au départ à l'endroit où je

ne devais rester que trois semaines. P.icn ne se forait^ je le vois, et tout irait encore une fois au diable.

« Comment va votre frêle santé? comment va votre douce et très-aimable belle-sœur ? Votre projet de voyage dans les pays chauds n'est qu'une de ces idées de malade que la raison réprime. Du repos et du régime, voilà ce qu'il vous faut. Jasez de ma lettre avec ma femme, afin qu'elle soit au courant de tout. J'ai ici tous les états-majors et plus de mouvement qu'il n'en faut pour gaspiller tout mon temps. Je ne sais si je pourrai lui écrire aujourd'hui.

« Dites à Cantini* que j'ai reçu sa dernière lettre avec celles qu'elle contenait. Je le prie de m'envoyer un mot tous les courriers, soit que je lui écrive ou non.

« Je puis maintenant tout finir ici sous quinze jours ; ainsi voilà le terme à peu près de mon voyage. Bonjour, mon Francy. »

Le jeune Francy aimait le luxe ; il s'était enrichi par les intérêts que Beaumarchais lui donnait dans ses opérations, et quoiqu'il fût logé chez son patron, il se permettait d'aYoir trois chevaux à lui. Beaumarchais avait aussi un certain penchant pour le faste ; mais quelquefois les accusations du docteur Diibourg lui revenaient à l'esprit : il redoutait les envieux, se sentait pris par saccades d'une belle passion pour la simplicité, et il écrivait alors à Francy, tout au travers d'une lettre de commerce, des sorties ah iralo dans le genre de celle-ci, qui est également datée de Bordeaux :

« Bordeaux, ce 2G octobre 178;2.

« .... Ce que je désapprouve, c'est que vous nourrissiez trois chevaux à Paris dans votre état : ce luxe est une incon-

1 C'était son caissier, dont il eut plus tard à se plaindre, el qui fut remplacé par le frère aîné de son ami Gudin.

208 BEA.UMARCHAIS

séquence et plus qu'une inutilité. Vous faites tous crier après moi, après vous, après nous enfin. Kl, dans le temos où je voudrais réformer une partie de mes dépenses, j'ai le chagrin d'entendre dire qu'on jette tout par les fenêtres autour de moi.

« Certes je ne dois compte, pas plus que vous, de ma conduite à personne ; cependant il y a ce qu'on appelle décence d'état, et quand on l'enfreint, on a tous les sots, les envieux, les parents, les ennemis, les grands, les petits contre soi. Par cela seul que vous êtes chez moi, je m'afflige qu'on puisse me dire que tout ce qui m'approche est d'un luxe effréné. Que diable avez-vous besoin de ce train? Eh! vivez simplement, et chassez les inutilités. Vous m'exposez à ne plus savoir comment je vis pour mes écuries : je suis volé de toutes parts, et cela naît du désordre, dont ils proiitent. Dix chevaux et trois cochers qui s'entendent pour piller! Je vous le demande en grâce, nous sommes tous hors de nos places, mon ami '. Je vais ordonner qu'on vende deux juments à moi ; j'en ai assez, trop même de cinq, et vous, ne soyez pas la cause que je ne puisse mettre de l'ordi-e dans mon domestique. Dès qu'il y a confusion, il y a volerie. Ce que je vous mande est juste et raisonnable : je veux vivre désormais dans la plus grande simplicité. Quand vous saurez de quelle hauteur partent les observations critiques qui donnent lieu à mes confidences, vous trouverez que je ne puis trop me précautionner contre la méchanceté, vous ne voudriez pas me faire du mal, et tout cela m'en fait. C'est mon cœur qui vous parle, comme un ami le fait à son ami. »

Malgré les adoucissements de la forme, ces observations déplurent sans doute à Francy, qui était fier, un peu capricieux en sa qualité de malade, et qui entretenait ses trois chevaux à ses frais; car, dans la lettre qui

1 Ceci est du Beaumarchais à la fois plein de bon sens et de délicatesse.

suit celle que nous venons de citer, Beaumarchais, si i:uerroyant au dehors, mais qui aimait avant tout la [laix dans son intérieur, lui répond amicalement : « Personne ne m'entend ni ne veut m'entendre. Eh bien! faites à votre fantaisie, n'en parlons plus, et portez-vous bien; c'est le principal. »

La santé de ce jeune homme, atteint d'une maladie lie poitrine, déclinait de jour en jour. Il était allé passer quelque temps à Dunkerque, chez des amis. L'auteur du Barbier, au miheu de tous ses travaux, trouve le temps de se transformer pour son Francy en médecin, et il lui écrit cette lettre qui me semble empreinte d'un caractère de bonté touchante en raisou même des artifices délicats que Beaumarchais emploie pour décider son jeune ami à suivre un traitement rigoureux.

< Paris, ce 26 aoùi 1783.

« Mon pauvje Francy, vous n'êtes qu'une bête de dire que je vous oublie ; mais comme vous êtes une bête malade, je vous pardonne. Si vous vous occupez de votre santé autant que je le fais, vous vous rétablirez assez promptement. li faut seulement, mon ami, que vous n'ayez nulle pitié de vous-même, et que vous fassiez rigoureusement ce que je vais vous prescrire.

« J'ai eu deux conférences très-graves avec M. SeifFert, votre médecin. 11 n'a pas approuvé la saignée du pied, quoiqu'il ne vous l'ait pas écrit : il a craint de faire travailler votre esprit, et il a tourné autour du pot sur cet objet; mais moi, avec qui il faut toujours pariet net, voici ce que j'ai appris de lui pour résultat de sa théorie et de la beiie expérience qu'il vient d'en faire sur M"'^ de Saint-Alban, qui était à la mort, — pai* conséquent bien autrement malade que vous,

XOM. II. 14

ayant la fièvre, l'extinction de voix, le marasme, crachant ses poumons, enfin désespérée et abandonnée de tout le monde. Ecoutcz-le raisonner : « L'àcrelé de l'humeur qui se jette sur une partie afiaibhe par accident, ou faible par nature^ forme enfin un ulcère où se porte toute l'acrimonie du sang; mais alors le crachement et tous les accidents provenant de la partie affligée ne sont eux-mêmes qu'un mal local, et tous les remèdes qu'on leur porte pallient, adoucissent ce mal local, sans dctiuire le premier vice. Quelques efforts qu'on fasse, si la compassion pour le malade empêche d'aller au fait sur le principe du mal, il ne fait que durer plus longtemps, mais il reste incurable. Je ne connais donc (dit M. Seiffert) qu'un seul moyen, qui est de détourner Ihumeur du cours entier qu'elle a pris sur une partie faible, et de la porter à l'extérieur, d'autorité , et même avec violence. En conséquence, notre médecin, sans égard pour tous les galants, parents, complaisants, etc., de notre jolie petite Saint-Alban, vous lui a flanqué deux vésicatoires aux deux bras. Ils ne rendaient pas assez, selon lui, il lui en a flanqué un sur les épaules, et si l'humeur n'eût pas abondamment donné, il allait lui en mettre un sur la poitrine. — Bourreau ! lui criaiton; il allait son train. Enfin, mon ami, elle a moins toussé, moins craché, elle a dormi, a retrouvé Tappétit, et lorqu'on s'apprêtait à la pleurer, il a fallu rire avec elle de son emplâtre universel, qui lui a sauvé la vie. Elle a souffert, mais qucile différence de sort ! Depuis six semaines, elle se porte au mieux : elle a repris sa chair, ses couleurs, sa voix pour parler et pour chanter. Voilà ce que j'ai sous les yeux. Seilfert vous condamne donc, et moi aussi, à revenir vous faire emplàtrer do vésicatoires, ou bien prenez sur vous de le faire où vous êtes; mais soyez sûr qu'après bien des raisonnements nous convenons tous qu'il faut s'y soumettre, et que la santé future en dépend. Tout le reste est de la graine d'ignorant. a Je le ferais, dit Seiffert, sur moi-même tout à l'heure, si mon mal de poitrine ne s'était pas terminé. » Eh! vite aux vésicatoires, mon ami ! Criez, si cela vous soulage, ou rêve-

nez, ot nous vous promctlons de n'avoir nulle pi lié de vos répugnances.

« Je ne puis trop remercier vos amis et les miens de tous les soins qu'ils prennent de vous; mais si vous manquez tous de résolution pour notre terrible régime, revenez à nous, car il n'y a pas de temps à perdre. Souffrons quelques jours pour sauver rédifice entier, et n'attendons pas que le danger soit plus pressant : c'est le vœu et l'ardent désir de votre ami. « Caron de Beaumarchais. »

La solliciîude de Beaumarchais ne put sauver le jeune Francy, il mourut peu de temps après avoir reçu cette lettre, et son testament, que j'ai sous les yeux, contient un article qui, rapproché du passage déjà cité du testament de Julie, est un titre de plus en faveur de l'homme ainsi jugé par ses amis mourants. Après avoir distribué à sa famille la fortune assez considérable qu'il avait gagnée au service de son patron, Francy termine par ces lignes : « Je nomme, pour exécuter mon testament, M. Caron de Beaumarchais, mon ami; les obligations que je lui ai ne me permellent de lui faire aucun legs, bien persuadé qu'il se portera à me rendre ce dernier service. » Il me semble qu'il y a quelque chose de flatteur pour Beaumarchais dans cette manière de motiver l'absence de legs en sa faveur et le dernier service qu'on attend de lui.

Pour compléter le tabkau de la vie de Beaumarchais à cette époque, il faudrait le montrer après la désastreuse bataille navale où le comte de Grasse perdit en 1782 la plus magnifique de nos flottes, s'enflammant d'un beau zèle au milieu de la consternation générale.

212 BEAUAIARCHAIS

envoyant dans tons les cafés de Paris des hommes qui crient : Souscription! souscription! et qui proposent de remplacer ainsi les vaisseaux perdus, écrivant à toutes les chambres de commerce du royaume, leur adressant à chacune 100 louis et les pressant d'adopter son idée. Bientôt cette idée se répand comme une traînée de poudre : chaque ville, chaque corporation offre un vaisseau, et le désastre éprouvé par notre marine est réparé avec une rapidité merveilleuse. Beaumarchais court lui-même dans toutes nos villes maritimes pour activer et échauffer ce mouvement patriotique. M. de Yergenues lui écrit : « Comme ministre je n'ai pas le droit d'approuver, mais comme citoyen j'applaudis de tout mon cœur au sentiment énergique que vous communiquez à vos compatriotes.... Quelque succès que puisse avoir votre démarche, elle n'en fait pas moins d'honneur à votre zèle, et c'est avec bien de la satisfaction que je vous en fais mon compliment. » L'amiral d'Estaing, qui s'est rendu avec Beaumarchais à Bordeaux, enchanté de la coopération de l'auteur du Barbier de SéviUe, lui écrit de son côté dans son style toujours un peu drolatique : « Lorsque le cerveau de feu Jupiter accoucha de la belhgérante Minerve, il lui fallut certainement une accoucheuse comme vous.» Et Beaumarchais, continuant la métaphore, répond à l'amiral : « Votre sage-femme, comme vous m'appelez, n'eût iait faire à son Jupiter qu'une fausse-couche au lieu d'une Minerve, si, en dévorant tout ce qui n'allait pas au but, elle n'eût mis beaucoup d'onction et d'indulgence pour

tout ce qui peut y servir. » A travers ces élans patriotiques, on aurait à montrer Beaumarchais se livrant aux spéculations commerciales les plus diverses :— établissement d'une caisse d'escompte , germe de la Banque de France', association avec les frères Périer pour la fondation de la pompe à feu de Cliaillot, etc.; — mais cela nous entraînerait trop loin : de toutes ses affaires de commerce qui datent de celle époque, une seule, par son importance littéraire et historique et par les divers incidents qui s'y rattachent, nous semble mériter inm attention particulière : c'est k celle-là que nous nous arrêterons.

1 Pour fouroir au lecteur l'occasion d'apprécier toute la variété des aptitudes de Beaumarchais, nous insérons aux pièces justificatives, nolS, une note de lui contenant son avis motivé dans une délibération des commissaires de la caisse d'escompte.

Page 1