‹ Beaumarchais et son temps (volume 2)Chapitre 5 sur 18 · BEAUMARCHAIS EDITEUR DE VOLTAIRB · texte numérisé non relu

BEAUMARCHAIS EDITEUR DE VOLTAIRB

Il fallait un homme aussi aventureux que Beaumarcliais pour oser entreprendre en 1779 d'imprimer et de publier les OEuvres Complètes de Voltaire. Connue opération de librairie , c "était la plus forte qui eût été tentée jusque-là. U Encyclopédie n'a que trente-trois volumes, et il s'agissait ici de produire presque en même temps une édition en soixante -dix volumes" in-8° et une édition in-i2 à meilleur marché en quatrevingt-douze volumes. Ce n'est pas précisément le nombre des volumes qui rendait cette opération effrayante pour tout autre que pour l'auteur du Barbier. Il y avait une difficulté bien plus grave encore : la moitié à peu près des ouvrages de Voltaire éîait prohibée en France. Ces ouvrages prohibés n'en circulaient

pas moins assez librement; mais de temps en temps le gouvernement se croyait tenu de faire acte de rigorisme : on brûlait des éditions, et ceux-là même qui souvent achetaient et lisaient ces ouvrages avec le plus d'avidité envoyaient, pour l'exemple, en prison les marchands qui les vendaient. C'est un des caractères essentiels des sociétés qui menacent ruine que ce désaccord choquant entre ce qui est défendu par la loi et ce qui est non-seulement toléré, mais approuvé et recherché par les mœurs.

Une édition complète des ouvrages de Voltaire ne pouvait donc s'imprimer en France, mais elle avait besoin de pouvoir y pénétrer avec quelque sécurité; un coup de rigueur eût été mortel à une entreprise aussi vaste. D'un autre côté, vu l'importance et le fracas de l'opération, comment espérer qu'elle ne soulèverait pas beaucoup de clameurs et que le gouvernement, même dans l'hypothèse où il serait favorable, n'aurait pas la main forcée? C'était une chance que nul libraire n'osait courir. Panckoucke, qui avait acheté des héritiers de Voltaire ses manuscrits inédits, et qui se proposait d'abord de faire cette édition générale, trouva l'entreprise trop dangereuse et vint l'offrir à Beaumarchais. Si j'en crois le manuscrit inédit de Gudin, l'impératrice Catherine de Russie aurait fait proposer à Panckoucke d'imprimer à Saint-Pétersbourg même la collection des œuvres de Voltaire :

« Beaumarchais, dit Gudin, jaloux Je l'honneur de son pays, ne fut pas plus tôt informé des démarches que faisaient

les agents de l'Impératrice, qu'il courut à Versailles remontrer au comte de Maurcpas quelle honte ce serait pour la France de laisse imprimer chez les Russes les ouvrages de l'homme qui avait le plus illustré la littérature française. Ce ministre en fut vivement frappé; mais, placé entre les deux grands corps du clergé et du parlement, il appréhendait leur opposition et les clameurs de ces esprits timides qui, trop semblables aux oiseaux de la nuit (c'est toujours Gudin qui parle), s'effarouchent à l'éclat du jour. Après quelques moments de silence et de réflexion, M. de Maurcpas dit à Beaumarchais : « Je ne connais qu'un seul homme qui osât courir les chances d'une telle entreprise. — Et qui. Monsieur le comte? — Vous. — Oui, sans doute , Monsieur le comte, je l'oserais; mais quand j'aurai exposé tous mes capitaux, le clergé se pourvoira au parlement, l'édition sera arrêtée, l'éditeur et les imprimeurs flétris, la honte de la France complétée, et rendue plus ostensible. » M. de Maurepas promit la protection du roi pour une entreprise qui aurait l'assentiment de tous les bons esprits et qui intéressait la gloire de son règne. »

Je ne suis pas bien sûr que M. de Maurepas se soit exprimé ainsi, et il me paraît que Gudin lui prêle un peu son philosophique langage ; mais ce qui est certain, c'est que le \ieux ministre, aussi Yoltairien que Voltaire, accorda à l'opération son patronage secret, et que jusqu'à la fin elle se poursuivit, comme on le verra, avec la complicité permanente du directeur général des postes *.

1 M. de Maurepas n'avait pas toujours été favorable à Voltaire. A l'époque de son premier ministère sous Louis XV, quand le ministre et le poëte étaientjeunes tous deux, il y avait eu entre eux non pas une hostilité de principes, attendu qu'ils n'étaient pas plus austères l'un que l'autre, mais une querelle à l'occasion de la candidature de Voltaire à l'Académie en remplacement du cardinal de Fleury. Louis XV, jugeant que l'éloge du cardinal T. II. 13

Ce serait nous écarter trop de notre sujet que de discuter ici la question tant de fois rebattue de l'influence des ouvrages de Voltaire : nous sommes de ceux qui pensent que les vérités vraies, en religion, en morale on en politique, ont assez de force pour résister par elles-mêmes aux assauts de l'esprit de licence et d'erreur. Cette lutte éternelle entre la Térité et l'erreur est non-seulement la loi du monde moral, mais en quelque sorte le creuset oii la vérité s'éprouve, et d'où elle se dégage épurée et rajeunie. Ce n'est donc pas la vérité qui a péri sous les coups de Voltaire. Toute la partie de ses ouvrages où il n'a été que l'écho des travers, des sophismeset des vices de son temps, est déjà à peu prètmorte et enterrée; il n'en est pas moins certain que ceux qui le maudissent de nos jours comme une personnification de Satan reproduisent chaque matin, surtout quand ils croient en avoir besoin pour eux-mêmes, un assez bon nombre d'idées justes qu'il a contribué plii^^ que personne à mettre en circulation. La collection de ses œuvres ressemble à cette statue dont il est question

ne convenait pas précisément à Voltaire , s'était opposé à sa candidature, et le poëte insistant auprès de D.I. de Maurepas, ce dernier, dans la vivacité du débat, lui aurait dit : « Je vous écraserai. » Ce mot fut reproduit dans la notice de Condorcet sur Voltaire, ajoutée à l'édition de Beaumarchais après la mort de M. de Maurepas-, mais Beaumarchais, tout en permettant à Condorcei de reproduire ce mot très-connu, crut devoir, par reconraissance pour la protection que le ministre avait accordée à son édition, ajouter au récit de Condorcet une note de son chef, dans laquelle il déclare que M. de Maurepas, consulté par lui, a toujours nié le mot que Voltaire lui attribuait, et qu'il se flattait au contraire d'être pour beaucoup dans la permission accordée à Voltaire de revenir à Paris à la fin de sa vie.

ET SON TEMrS. 21î>

dans la Vision de Bahouc, qui était composée « de tous les métaux, des terres et des pierres les plus précieuses et les plus viles. » Aussi le temps a-t-il rongé et détruit une partie de la statue. Il n'est pas aujourd'hui beaucoup de personnes qui, à moins d'y être forcées, lisent les quatre-vingt-douze volumes de l'édition de Beaumarchais. Quant à lui, il se crut obligé de recueillir avec une dévotion scrupuleuse tout ce qui, durant plus de soixante-cinq ans, était sorti de la plume intarissable de Voltaire. Pour donner plus de solennité à cette opération, qui était alors un événement, il fonda, sous le titre pompeux de Société philosophique , littéraire et typographique, une société qui se composait de lui tout seul (la société, qui est moi, dit-il dans une de ses lettres intimes), et en même temps, pour n'effaroucher la jalousie de personne, il s'intitula modestement correspondant général de cette société idéale. Il acheta cent soixante mille francs au libraire Panckoucke des manuscrits inédits qui ne contenaient guère qu'un morceau véritablement intéressant, les fragments de la Vie de Voltaire écrits par lui-même. Il dépêcha un agent en Angleterre pour faire l'acquisition, moyennant 150,000 livres, des caractères d'imprimerie les plus estimés de l"époque, ceux de Baskervillej il en expédia un autre en Hollande pour y étudier la fabrication du papier ; il acheta trois papeteries dans les Vosges, et enfin il s'occupa de chercher hors de France et sur la frontière quelque terrain neutre où il pût fonder avec sécurité un vaste établissement de typographie.

Le margrave de Bade possédait à Kehl un vieux fort, aujourd'hui démoli, dont il ne tirait aucun parti ; Beaumarchais lui demanda l'autorisation de s'établir dans ce fort, en payant, bien entendu, et d'y réunir beaucoup d'ouvriers qui dépenseraient dans son margraviat tout l'argent qu'ils gagneraient à imprimer Voltaire. La proposition était séduisante ; mais il se présentait des difficultés. L'éditeur de Voltaire, homme de précaution, demandait que le prince s'engageât par écrit, en cas de procès, à permettre que la société eût recours contre lui sur les biens qu'il possédait en Alsace; le margrave s'y refusa, et Beaumarchais renonça à sa prétention. Le margrave, à son tour, exigeait de Beaumarchais une petite concession, qui n'était rien moins que le droit de supprimer tout ce qui, dans les ouvrages de Voltaire, serait par trop offensant pour la rehgion et les mœurs, promettant d'ailleurs de n'user de ce droit qu'avec une extrême modération. Gudin prétend malignement que ce qui inquiétait surtout le margrave, c'était de passer pour complice des insolences de l'auteur de Candide à l'égard de l'illustre famille de Thunder-ten-Tronck en particulier et des petits princes de la Germanie en général. Quoi qu'il en soit, après bien des débats, l'éditeur de Voltaire envoie son ultimatum au margrave sous la forme d'une lettre ostensible que son agent de Kehl est chargé de communiquer à Son Altesse. Cette lettre me semble assez curieuse par son effronterie. Pour apprécier l'originalité des passages un peu impertinents qu'elle contient.

il faut se figurer l'agent de Beaumarchais lisant avec un grand sérieux ce document officiel au margrave de Bade:

< Paris, ce 2ô février 1780.

« La requête. Monsieur, que vous nous avez envoyée, comme étant présentée en notre nom à Son Altesse Mgr le margrave de Bade, a été lue et approuvée par toute la société.

« Les objections dont vous nous avez rendu compte sont de deux sortes. La première, qui regarde les biens de Son Altesse en Alsace, nous parait absolument levée par votre réponse, que nous approuvons tous. La deuxième, qui regarde la mutilation des œuvres de l'homme célèbre, n'est pas en notre pouvoir, quand elle serait dans notre volonté. Vous auriez pu vous rappeler qu'une des conditions de la vente qu'on nous a faite de ces manuscrits est que nous ne nous donnerons aucune liberté sur les ouvrages du grand homme. C'est lui tout entier que l'Europe attend, et si nous lui ôtions les cheveux noirs, ou blancs, selon l'opinion de chaque moi'ahsle, il resterait chauve, et nous ruinés.

« La France, Genève, la Suisse, la Hollande, fourmillent des œuvres qu'on voudrait que nous retranchassions de cette édition. Il faudrait peut-être en eiîet qu'on s'y obstinât, si nous les imprimions séparément, comme on les donne partout j mais s'il se trouve dans soixante volumes d'œuvres complètes quelques passages ou même quelques morceaux entiers qui, en faisant le charme des uns, choquent l'austérité des autres, il est impossible à des éditeurs d'œuvres complètes de les en distraire.

« Je n'entends pas bien quel principe porterait un gouvernement à un3 telle rigueur. S'il détruisait par là ce qui lui déplaît, et si l'autorité de chaque administration avait une influence universelle, il y aurait une conséquence rigoureuse dans ces sortes de prohibitions; mais, comme en parcourant le monde, on change de mœurs, de goûts et d'opinions avec

222 BEAUMAKCHATS

les derniers chevaux de chaque frontière, l'homme qui ccrif pour tous, ou la compagnie qui promet un céJèbie auteur complet, ne peuvent se soumettre à aucune de ces restrictions particuhères.

a Montaigne, qui s'imprime partout avec privilège, s'est bivn donné d'autres libertés. Son chapitre de la Boilcnse, celui où il a inséré un vers portant un gros mot bien obscène et mis exprès par lui, pour être à son tour, dit-il, un livre de boudoir, n'ont jamais été retranchés de ses œuvres; l'éditeur qui voudrait aujourd'hui les soustraire serait déshonoré comme un sot, et personne n'achèterait son édition. Il doit en être ainsi de tous les grands hommes. Vous avez fort bien dit que toutes ces défenses, portant sur les blasphèmes et les écrits contre les mœurs, ont une latitude trop étendue pour qu'on s'y oblige sans spécification ; cela ouvre trop de voies à la persécution. M. de Voltaire, le premier homme de notre siècle, a^ait ses opinions à lui. Il les exprimait avec toute la liberté philosophique et le goiit exquis dont il a toujours été le modèle. Quel blasphème peut-il se trouver dans tout cela? Il a dit son sentiment sur tous les gouvernements, sur toutes les sectes, et son grand système étant la tolérance universelle, on ne peut rien ôter à ce grand homme, qu'on n'affaiblisse tout son ensemble. Les contes de la Fontaine, avec des estampes, ont été imprimés à Paris avec 'privilège du roi, parce qu'il y a longtemps qu'on sent qu'il est absurde de défendre ce qui est dans les mains de tout le monde et ce qui fait les délices des gens de goût.

« La société pense donc que, quelque bien qui résultât pour elle de l'emplacement de Kehl, son premier bien est la sécurité dans ses travaux, et qu'elle doit préférer le prince assez philosophe pour attirer dans ses Etals le plus magnifique établissement de littérature, dont tout l'avantage est pour son pays, à l'administration assez rigoureuse pour balancer de si grands avantages par des considérations classiques ou de controverse. Nous pourrions être arrêtés au milieu d'une dépense de plusieurs millions, parce qu'un philosophe a badiné légè-

Tcmcnl sur ce qu'on appelle Cantique des Cantiques, morceau par lui-même si étrange qu'on n'a jamais osé le faire lire à des yeux pudibonds et le faire entendre à des oi-ei!lcs un peu 'chastes! Que deviendrait la philosophie? que devicndiaient nos fortunes? Et combien les Anglais, les Hollandais, les Suisses, les Genevois et même les contrefacteurs français riraient de nous, en profitant de nos dépouilles, d'avoir été nous établir dans des Etats où l'on nous fait de si dures conditions, pendant qu'on nous offre, à quelques pas plus loin, toute la liberté dont on est bien sûr qu'une société formée sur d'aussi nobles principes n'abusera jamais!

« Remerciez donc, Monsieur, toutes les personnes qui vous ont montré de la bienveillance; rendez grâce à Son Altesse, de la part de la société, pour la bonne volonté qu'elle a daigné vous témoigner; mais cet établissement est ti'op considérable pour que des obstacles de la nature de ceux qu'on nous oppose nous permettent de le fonder dans des Etats où on leur donne autant d'importance.

u Vous avez offert de n'imprimer les œuvres d'aucun auteur vivant, benè sit; de ne vous jamais prévaloir sur les terres du prince en Alsace, benè sit ; de ne pas ajouter un mot aux œuvres du grand homme qui puisse choquer les opinions ou les mœurs très-austères de notre siècle timoré, benè sit ; mais nous ne châtrerons point notre auteur, de crainte que tous les lecteurs de l'Europe qui le désirent tout entier ne disent à leur tour, en le voyant ainsi mutilé: Ah! che sc'tiagura d^aver lo senza^... Et quels sots pédants étaient ses tristes éditeurs !

« Nous vous saluons tous, et moi qui me rends l'organe de la Société philosophique, je suis avec tous les sentiments c]ue vous me connaissez. Monsieur, votre Irès-humble et trèsobéissant serviteur,

« Caron de Beaumarchais. »

111 va sans dire que Beaumarchais reproduit en toutes lettres ■ce passage indécent d'un des contes de Voltaire.

Le margrave de Bade, voyant qu'il fallait absolument choisir entre des scrupules de moralité et les avantages de sa location de Kehl, apprenant d'ailleurs qu'un autre prince allemand, celui de Neuwied, paraissait disposé à s'arranger avec Beaumarchais, se résigna à faire capituler la morale et à laisser imprimer Voltaire sans mutilation. La vérité m'oblige à ajouter un fait qui n'est pas connu : c'est que Beaumarchais, assez semblable en cela à son patron Voltaire, tout en ne cédant rien aux scrupules moraux d'un petit prince allemand, ne manquait pas de complaisance quand la question de pudeur n'était pas en jeu. Ainsi le même homme qui refusait d'abandonner au margrave de Bade la paraphrase du Cantique des Cardiques consentait, pour plaire à Catherine II, à cartonner la correspondance de l'impératrice avec Voltaire, qui, par conséquent a subi des suppressions, et à s'imposer pour cela un supplément de dépenses dont je le vois soUiciter en vain le remboursement dans une lettre au prince de Nassau, en date du 6 octobre 1790 :

« Je vous avais prié, mon prince, de savoir de S. M. l'impératrice si elle avait donné quelque ordre au sujet du dédommagement équitable que l'on m'a garanti en son nom, lorsque j'ai promis à 3IM. de Montraorin etGrimm de mettre des cartons à tous les exemplaires de toutes les éditions de Voltaire aux endroits où Sa Majesté a paru le désirer. Je vous avais donné une lettre où ces détails étaient bien exprimés, où je marquais comme un fait avéré que nous avions été obligés de réimprimer 412,000 pages pour mettre toutes nos éditions dans l'état où elle les voulait; que cette dépense,

jointe au remuage et travaux de reliure de cette immense collection, nous avait coûté plus de 15^000 livres. Depuis plus de deux ans, on ne m'a pas répondu un mol à ce sujet. »

Surveiller la fabrication, l'impression et la publication de ces 162 volumes (pour les deux éditions) tires à 45,000 exemplaires, les introduire en fraude, à la vérité avec la connivence du pouvoir, mais sous le coup d'un danger permanent de prohibition, c'était une entreprise singulièrement laborieuse pour un homme déjà écrasé par tant d'autres occupations. Beaumarchais semble quelquefois plier sous le fardeau : « Me voilà, s'écrie-t-il, obligé d'épeler sur la papeterie, l'imprimerie et la librairie. « Cependant il apprend assez vite ce nouveau métier, et ce n'est pas une des parties les moins intéressantes de sa correspondance que celle où il discute de Paris avec son agent de Kehl tous les détails de cette immense opération. Cet agent, nommé Le Tellier, était un jeune homme très-intelligent, qui avait beaucoup contribué à monter la tête à Beaumarchais et à le décider à entreprendre cette édition en se faisant fort de le débarrasser des soucis de l'exécution matérielle; mais il avait l'esprit un peu chimérique : il voulait rattacher à l'édition de Voltaire toutes sortes d'entreprises; il était de plus très-susceptible et très-impérieux avec ses subordonnés. Beaumarchais le dirige, le contient, l'adoucit, et se montre, dans l'abandon de ces lettres intimes, non-seulement plein de raison et sou- Yent très-spirituel, mais plein de douceur, de bonté, et

TOXI. II. 15

dominé en tout par un sentiment de loyauté commer» ciale qui mérite d'être signalé.

« Paris, ce 10 mars 1780.

« Quand je vous écris, mon cher, c'est absolument comme si je vous parlais. Mon style est teint de la couleur de mon esprit, et vous devez me répondre comme lorsque nous conversons. Je ne vous ai point fait de reproches de négligence, mais peut-être de trop embrasser, et c'est la crainte de mal étreindre qui me ramène sans cesse à ces réflexions.

« Tout ce que nous entreprenons se charge de vues pénibles, et nous ne marchons pas assez simplement pour aller au but dans les temps donnés. Comment voulez-vous, par exemple, que nous promettions pour les premiers mois de 1782 une édition qui n'a encore ni feu ni lieu en mars 1780, dont les moulins à papier sont à faire, les caractères à fondre, les presses à monter et l'établissement à former?

« Voilà déjà un an de perdu, à peine nous reconnaissonsnous. Votre échantillon de papier numéro 3 est si médiocre, que c'est se moquer d'en vendre les exemplaires à 6 francs le volume. En se passant ainsi la médiocrité sur tous les points, à mesure que les obstacles se présentent, vous n'offriiez qu'une édition très-inférieure au public mécontent, et j'avoue que cette frayeur qui me saisit au milieu des pi-omesses que je fais à tout le monde et de l'espoir d'une belle chose qui m'avait échauffé le cœur, cette frayeur du médiocre, dis-je, empoisonne ma vie. Voilà du papier plus qu'inférieur pour l'in-8''; voilà des caractères qui, non lissés sur ce maigre papier, n'auront aucune grâce, et les libraires, offensés de notre éloignement à nous servir d'eux, vont nous accabler de sarcasmes et de reproches publics. J'avoue que je ne les soutiendrais pas... Je ne sais pas ainsi m' arranger avec moimême et me contenter de moins à mesure que je vois la difficulté de donner plus. Ce n'est pas là ce que j'ai cru, et le comble du ridicule serait, je l'avoue, d'avoir embrassé une branche honorable, si elle était belle, pour être rangé dans

la classe des vils imposteurs et spéculateurs en éditions, tels que je vois traiter et traite moi-même tous ceux qui trompent le public en cette partie. Si vous m'avez entraîné par ma confiance en vos lumières et lessources en ce genre de travaux, ne me laissez pas du moins tomber au-dessous de mes engagements envers le public : vous auriez empoisonné une carrière qui n'a\ait nul besoin de livres pour être honorable, et je serais désolé que le seul fruit de l'amitié que vous m'avez inspirée devînt aussi amer pour moi.

« Echauffé par les facihtés que vous m'avez montrées à faire une belle chose, honorable aux lettres et à moi-même, je me suis laissé engager sans connaître rien aux détails qui pouvaient accélérer, ou retarder, ou même anéantir le succès que vous vous promettiez. Tout le monde s'accorde à dire que vous n'aurez pas fini dans quatre ans, et quand je prends la parole pour combattre cette opinion, on rit et on dit: Vous verrez, vous verrez.

« Faire attendre est un mal, mais faire attendre pour donner du médiocre est cent fois pis. Je crains que vous ne vous flattiez, et ces mélanges de papiers médiocres me paraissent du plus mauvais augure.

« Je vous monti'e mon anxiété, parce qu'au milieu des occupations les plus graves et les plus tyranniques pour mon temps, cette affaire ajoute au mal qui m'enveloppe. Son exécution me paraît pénible, au point que je tremble pour les prédictions fâcheuses qu'on nous fait de toutes parts. Vous vous flattez que vos papiers s'embelliront en les manipulant, et moi, je vois que nous allons montrer la corde, dès le prospectus, en donnant pour modèle votre numéx'o 3 à 0 francs le volume.

« Après vous avoir dit tout ce que je crains, je reviens à l'encouragement. iSe vous passez rien sur la médiocrité, car c'est là où l'on vous attend; et sans tourner autour de petites espérances incertaines, prenez un parti net sur chaque chose, de façon que vous sachiez absolument à quoi vous eii tenir, car la médiocrité est un mal auquel je ne consentirai jamais.»

Plusieurs lettres portent particulièrement sur le caractère intraitable de ce Le Tellier; les ouvriers qu'il emploie le nomment le tijran de Kehl, ils sont souvent mécontents et reviennent en France j de toutes parts, on se plaint de lui, et Beaumarchais s'évertue à lui enseigner comment on doit conduire les hommes.

« Paris, ce 21 mars 1781.

« Les gens de Kehl, lui écrit-il, me paraissent bien

enflammés contre vous. 11 n'en faut pas plus quelquefois pour traverser la meilleure entrepiise. Je crois que vous avez toujours rigoureusement raison; mais, de Toplique où je vous regarde, il me semble que la roideur de vos arguments et la fierté de votre maintien éloignent souvent de vous ceux qu'un peu plus de douceur vous conserverait. — Quelque opinion que j'aie de votre zèle et de vos talents, comme vous ne pouvez tout faire, l'art de vous conserver des adjoints pour aider à la besogne me parait souvent vous manquer. Figurez-vous que je n'ai pas reçu une seule lettre, depuis que vous vous mêlez du Voltaire, qui ne m'apporte un reproche sur vous, soit qu'elle vienne de Paris, ou de Londres, ou des Deux- Ponts, ou de Kehl ! Enfin, de quelque endroit que ce soit, je suis perpétuellement attaqué. Il est impossible de n'en pas conclure qu'avec la meilleure intention du monde vous vous isolez par je ne sais quoi de dédaigneux qui offense les hommes ordinaires, lesquels jugent toujours de Thomme par l'écorce. Vous me direz que ce n'est pas votre faute si vous êtes aussi mal entouré; mais je vous répondrai que la masse du peuple et des ouvriers est la même partout , que partout on fait des établissements avec des instruments qui ne valent pas mieux que ceux que vous employez, et qu'en général tous les reproches qu'on fait de vous ont pour principe un air de supériorité dédaigneuse qui désoblige tout le monde. Cette iuQexibie hauteur est ce qui vient de perdre M. Necker K

1 Ce ministre venaitd'être éloigné des affaires une première fois.

Un homme a beau avoir les plus grands talents , dès qu'il vend sa supériorité trop cher à ceux qui lui sont subordonnés, il s'en fait autant d'ennemis, et tout va au diable sans qu'il y ait de la faute de personne.... Ce que vous devez conclure de tout ceci, c'est que, modéré, conciliant et circonspect, je puis au moins vous servir d'exemple sur la manière dont on ti-aite avec les hommes, et qu'il serait fort à désirer que chacun pût dire de vous ce que je suis déterminé à vous mettre toujours dans le cas de dire de votre serviteur et ami

a Caron de Beaumarchais. »

Il fallut trois ans à Beaumarchais pour organiser une entreprise montée sur un plan aussi vaste. Indépendamment des difficultés matérielles, il était nécessaire de faire un triage entre les nombreux ouvrages imprimés ou manuscrits attribués à Voltaire et dont plusieurs n'étaient pas de lui, d'élaguer ou de fondre ensemble les morceaux faisant double emploi % de recueillir la correspondance de l'auteur et de faire un choix parmi ses lettres -. Cette direction littéraire de l'entreprise, com-

1 Dans la préface du premier volume de l'édition de Kehl, les éditeurs déclarent qu'ils ont supprimé un très-petit nombre de morceaux, restés, disent-ils, trop imparfaits pour que le respect dû à la mémoire de Voltaire permit de les publier. Il est certain qu'ils n'ont guère abusé de ce droit de suppression. En imprimant par exemple sous la rubrique de philosophie plusieurs rapsodies sans sel et sans goût, où le vieillard de Ferney, tombé dans une sorte de radotage païen, travestit et insulte delà manière la plus grossière le Christ et les martyrs, Beaumarchais n'a pas fait de tort au christianisme , mais il a grandement nui à Voltaire.

2 Les lettres de Voltaire entraînèrent Beaumarchais p'us loin qu'il ne pensait. Il avait d'abord le projet de faire entrer toute l'édition en soixante volumes in-8»; c'était le chiffre qu'il avait annoncé. La Correspondance exigea dix volumes de plus. Quelques soussripteurs s'en plaignirent; mais en général ce supplé-

prenant à la fois la révision des manuscrits et des épreuves, la rédaction des commentaires et des notes, fut confiée à Condorcet, qui, au dire de La Harpe, s'en acquitta assez mal; il semble en effet que les commentaires de Condorcet ne sont pas merveilleux. Quant à Beaumarchais, il n'intervint dans cette partie du travail qu'avec une modestie et une réserve qu'on n'attendrait pas d'un éditeur-propriétaire et écrivain lui-même, pouvant avoir pour son compte des prétentions littéraires et se laisser induire à parler souvent de lui à propos de Voltaire. Les notes de Beaumarchais sont très-rares dans cette édition de Kelil ; elles ne portent en général que sur des faits, mais elles sont parfois assez originales K

C'est seulement en 1783 (quoique le prospectus datât de 1780) que les premiers volumes de l'édition de Vol-

mentfut bien accueilli- L'on peut affirmer aujourd'hui que dans cette volumineuse collection , la Correspondance est une des parties qui ont le moins vieilli et qui se lisent avec le plus d'intérêt, autant à cause dutalent charmant de Voltaire dans le genre épistolaire qu'à cause des renseignements précieux que ces lettres nous fournissent sur l'homme lui-même et sur son siècle.

1 C'est ainsi par exemple qu'en publiant les lettres de Voltaire où ce dernier s'occupe de lui sans le connaître, et le défend contre les odieuses rumeurs qui circulaient à l'époque de son procès contre Goëzman, Beaumarchais ne peut résister au désir de dire son mot à ce sujet. Voltaire écrivait à M. d'Argental : <.< Un homme vif, passionné , impétueux comme Beaumarchais, peut donner un soufflet à sa femme et même deux soufflets à ses deux femmes, mais il ne les empoisonne pas. » L'éditeur ajoute en note : «Je certifie que ce Beaumarchais-là, battu quelquefois par les femmes comme la plupart de ceux qui les ont bien aimées , n'a jamais eu le tort honteux de lever la main sur aucune. » (Note du correspondant général delà Société littérair'^'.ypograpliique.)

taire commencèrent à paraître. — Beaumarchais ne négligeait rien pour affriander les souscripteurs ; non content de faire tout le bruit possible dans les gazettes étrangères *, il intenta un procédé souvent imité depuis sous diverses formes : il offrit des primes en médailles et en loterie. Un fonds de 200,000 francs fut consacré par lui à former quatre cents lots en argent en faveur des quatre mille premiers souscripteurs, et quoique ce chiffre de souscripteurs n'ait jamais été atteint, la loterie annoncée fut exactement tirée aux époques fixées. Les deux éditions ne purent être terminées qu'en sept ans. Cette lenteur s'explique et par les nombreuses tribulations personnelles que Beaumarchais eut à subir durant cette période et par divers obstacles inhérents à l'opération elle-même. Il avait compté sur la protection du premier ministre, auprès duquel il jouissait d'une faveur marquée; mais M. de Maurepas mourut en novembre 1781, et l'édiîeur du Voltaire perdit en lui un appui contre les attaques du clergé et du parlement. Le premier de ces deux corps se plaignit plusieurs fois au roi de la tolérance que témoignait le ministère en faveur des ouvrages d'un adversaire de l'Église ; le second ne poussa pas, je crois, le zèle jusqu'à une poursuite en forme. On fit cependant circuler une brochure trèsviolente, intitulée : Dénonciation au Parlement de la Souscription pour les OEuvres de Voltaire, avec cette

' L'édition, étant légalement interdite, ne pouvait être annoncée dans les journaux français.

épigraphe : Uluhite etclamale\ Beaumarchais répondit à cette brochure dans les journaux étrangers en plaisantant sur l'épigraphe, et il n'en continua pas moins sa publication. La vérité est qu'à cette époque il ne se trouvait plus dans les âmes des gouvernants assez de convictions en aucun genre pour les pousser à une attaque sérieuse et suivie contre une entreprise dans laquelle Beaumarchais avait l'opinion pour complice. L'éditeur du Voltaire eut seulement à combattre des tracasseries accidentelles, et il ne cessa de trouver dés auxiliaires au sein du pouvoir lui-même. Il avait perdu M. de Maurepas, mais il avait conquis M. de Galonné et surtout le frère du ministre, l'abbé de Galonné, auquel il donnait de très-bons dîners, et qui en revanche lui prêtait main-forte pour faciliter l'introduction et la circulation du Voltaire.

« J'ai l'honneur de vous adresser. Monsieur l'abbé, lui écrit Beaumarchais en septembre 1786, une nouvelle letti-e que nous recevons de Kehl, avec la copie d'une lettre de M. le garde des sceaux aux fermiers généraux, et celle d'une lettre des fermiers à leur directeur de Strasbourg, lequel, étant en ce moment à Paris, peut -prendre les ordres ou arrangements nécessaires à l'introduction du Voltaire. Sitôt que vous aurez quelque chose à m'apprenùre à cet égard, ne me le laissez pas ignorer; j'ai la preuve en main que c'est d'accord avec les ministres du roi que j'ai commencé cette grande et ruineuse

^ Ceite brochure anonyme, assez bien rédigée etassez curieuse par sa violence même, n'ayant, je crois, jamais été reproduite, on la trouvera aux pièces justificatives , n» 16; j'y joins la courte réplique que Beaumarchais publia dans les gazettes étrangères.

entreprise', qui me tient plus de deux millions en dehors, avec le risque affreux de les perdre. Il s'agissait alors de l'honneur de la nation et de l'émulation de plusieurs arts qui nous mettaient dans la dépendance de l'étranger. Aujourd'hui, c'est une persécution qui n'a pas d'exemple, quoiqu'on m'eût bien promis qu'il n'y en aurait jamais. Vous connaissez ma tendre et vive reconnaissance. « Bealmauchais. »

La persécution ne fut ni bien durable, ni bien sévère, à en juger par la lettre suivante, qui, en nous donnant la date exacte de la publication du dernier volume des OEuvres complètes de Voltaire, constate en même temps la connivence du gouvernement pendant toute l'opération. Elle est adressée par Beaumarchais au directeur général des postes, M. d'Ogny :

«Paris, le 1er septembre 1790.

« Monsieur,

« Je ne pourrai plus vous offiir que de stériles remercîmenls pour tous les bons oftices que vous nous avez rendus dans 'es temps les plus difticiles. Ce volume de la Vie de Voltaire, que j'ai l'honneur de vous adresser, est le complément de notre ouvrage.

« Mais, Monsieur, je n'oublierai jamais que, sans votre obHgeante assistance, nous serions restés en chemin, et que, morts à la peine, nous n'aurions pu donner à l'Europe impatiente la collection des œuvres du grand homme. Cette audacieuse entreprise me coûte plus d'un million de perte en capitaux et intérêts; mais grâce à vous. Monsieur, j'ai tenu mes paroles données, et c'est une consolation pour moi. Quelques accessoires arriérés occupent encore nos presses.

1 En quoi consistait cette preuve ? Je ne l'ai pas retrouvée uans les papiers de Beaumarchais.

Tout ce qui en sortira vous sera présûnté, Monsieur, comme un le'ger tribut de ma reconnaissance.

c( Je vous salue, vous honore et vous aime,

Cette lettre et plusieurs autres prouvent aussi que, de toutes les spéculations de Beaumarchais, l'édition de Voltaire fut une des plus mallieureuses. Comptant sur un succès d'enthousiasme , il avait tiré à 15,000 exemplaires, et il eut à peine 2,000 souscripteurs. Soit que l'édition antérieure à la sienne celle de Genève, par Cramer, bien que très-incomplète, lui eût nui, soit que la lenteur de l'opération eût refroidi le public, soit que le fanatisme pour Voltaire fût déjà un peu tombé, soit enfin que l'état d'agitation dans lequel entra bientôt la France rendît les lecteurs moins disposés à une acquisition aussi coûteuse, toujours est-il que Beaumarchais se trouva en perte des frais énormes qu'il avait faits, et qu'après la dissolution de son établissement de Kehl, où il imprima encore une édition de Rousseau et quelques autres ouvrages, il lui resta pour tout bénéfice de son métier d'éditeur des masses de papier imprimé qu'il dut entasser dans sa maison du faubourg Saint- Antoine, et qui lui attirèrent plus tard des visites peu amicales du peuple souverain, persuadé que l'auteur du Barbier de Séville accaparait du blé ou des fusils, et tout étonné de ne trouver chez lui que des aliments ou des armes d'une nature purement spirituelle.

Le désagrément d'une spéculation nianquée se reflète dans la correspondance de Beaumarchais au sujet de

l'édition du Voltaire : il n'est pas toujours de bonne humeur, et comme c'est à lui. que s'adressent de tous les points de la France des souscripteurs souvent peu polis ou injustes dans leurs réclamations;, il entretient avec eux une correspondance commerciale qui parfois ne laisse pas d'être piquante. Voici, par exemple, un libraire de Versailles, M. Blaizot, qui lui transmet un billet écrit par un de ses clients et ainsi conçu :

« Plusieurs personnes ont quinze nouveaux volumes de la suite de Voltaire, et on m'assure même que cette édition est complétée par Beaumarchais. Si cela est vrai, je vous prie, monsieur Blaizot, de me procurer la suite de ma souscription ; l'argent est tout prêt. « H... »

Beaumarchais, qui était sans doute mal disposé en ce moment, trouve le billet de M. H. incivil, et répond par le billet suivant :

« Monsieur Blaizot, dites à H...- qu'il aura ses quinze volumes quand la cessation des proscriptions permettra qu'on les livre à tout le monde. Si j'ai donné à quelques Français la préférence dangereuse de leur faire arriver de Kelil ces quinze volumes avant le temps, c'est qu'ils l'ont demandée d'un ton qui convenait à Beaumarchais. Je ne connais pas H... , mais à son style je juge que H. . est l'initiale de Huron.

« Caron de Beaumarchais, w

Ailleurs, ce sont des négociants de Bordeaux qui se souviennent très-tard qu'ils ont souscrit à la première livraison du Voltaire, et qui la réclament impérieusement. Réponse de Beaumarchais :

« MM. Betman et Desclaux, négociants à Bordeaux, sont

de drôles de souscripteurs : c'est en avril 1791 qu'ls se réveillent en sursaut pour demander la première livraison des œuvres du grand homme, souscrites il y a douze ans^ commencées il y a plus de sept ans, et achevées il y a plus de deux ans. Si cet ouvrage eût été relié en sucre ou en café, il y a longtemps que l'œuvre entière serait enlevée; n'importe, elle leur est due »

Plus loin, c'est M. Laustin, qui se dit président des traites foraines à Rethel-Mazarin en Champagne, et qui traite Beaumarchais du haut en bas en lui demandant toutes sortes d'explications, bien qu'il ne soit qu'un souscripteur de troisième main. Réponse de l'éditeur du Voltaire :

« Paris, ce 4 août 1789.

« Il n'y a peut-être que vous, Monsieur le président, qui ne sachiez pas ce que nous avons appris à l'Europe entière, il y a près d'un an, par la voie des gazettes étrangères, les françaises nous étant alors fermées : savoir que toutes les éditions du Voltaire sont achevées et en pleine livraison au dernier volume près, contenant sa vie et la table des matières qui sera distribuée à part.

Il n'y a peut-être que vous. Monsieur, qui ignoriez aussi que les deux loteries gratuites composant ensemble un présent de 200,000 francs fait par nous à nos souscripteurs ont été tirées publiquement à leurs époques, il y a plus de trois ans ; que pour l'édition in-S", tous les numéros portant un 4 à l'unité, et pour la deuxième édition in-12 tous ceux portant un 6 ont gagné des lots constatés en argent ou en exemplaires et qui sont payés à mesure qu'on se présente pour les recevoir.

« 11 n'v a peut-être que vous enfin qui ne sachiez pas même qu'il rebtc à livrer aux souscripteurs de rin-12 vingt-quatre volumes et non pas treize. On peut bien ignorer ces choses à Rethel-Mazarin en Champagne, quand on n'y lit pas les

papiers publics; mais ce qu'on doit savoir en tout pays, Monsieur, c'est qu'avant de donner des leçons d'équité aux autres, on ferait bien d'examiner si l'on n'a pas besoin soi-même de quelques leçons de prudence, de discrétion et de politesse, car ce n*est pas assez que d'être président des traites foraines à Rethel-Mazarin en Champagne, il faut être honnête avant tout : c'est une chose convenue.

« Mais puisque, malgré vos judicieux mécontentements, vous voulez bien me faire encore la grâce de vous dii'e mon serviteur avec \es sentiments les plus parfaits, permettez-moi, pour n'être point en demeure avec vous, de vous assurer que je suis avec la reconnaissance la plus exquise de vos leçons,

« Monsieur le président des traites foraines, etc., votre trèshumble, etc., « Caron de Beaumarchais,

«. Soldat citoyen de la garde bourgeoise de Paris. »

Tel est le genre de conversation que Beaumarchais entretient avec les souscripteurs impolis. « Jugez, Monsieur, écrit-il à un autre, quelle figure fait une sortie comme la vôtre à travers une affaire aussi ruineuse que compliquée, et dont tous les engagements ont été remplis avec une fidélité scrupuleuse. » Nous devons sans doute à quelque vivacité analogue de Beaumarchais éditeur, réclamant un quatrain inédit de Yoltaire, ce billet assez bien tourné d'un littérateur du temps, Cailhava. Ce billet n'est pas daté, mais il s'applique évidemment à l'édition du Voltaire :

« Ma foi, mon confrère en Thalie, je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, vous êtes un homme universel. Quand vous faites des drames, ils sont attendrissants ; quand vous faites des comédies, elles sont plaisantes. Ètes-vous musicien? vous enchantez; plaideur? vous gagnez tous vos procès; armateur ? vous battez les ennemis, vous vous enrichissez,

VOUS discutez vos droits avec les souverains; amant? vous êtes toujours le même', enfin devenez-vous éditeur ? vous l'êtes; oh ! mais vous l'èles comme tous les éditeurs ensemble, témoin la fin de votre billet. Je vous envoie le quatrain objet du traité, et suis, mon confrère en Thalie, votre très-humble, etc., « Cailhava.»

Beaumarchais était bien en effet un homme universel, car c'est au milieu des tracas de sa vie d'agent politique, d'armateur, d'éditeur, de spéculateur en tous genres, c'est en suffisant à toutes les obligations qu'entraîne l'existence la plus répandue, qu'il trouvait encore le temps de consacrer une partie de ses soirées à légitimer le titre un peu suranné de confrère en Thalie que lui donne Cailhava. « Ce qui le caractérisait particulièrement, dit Gudin, c'est la faculté de changer d'occupation inopinément et de porter une attention aussi forte, aussi entière sur le nouvel objet qui survenait que celle qu'il avait eue pour l'objet qu'il quittait. » Beaumarchais appelait cela fermer h tiroir d'une affaire. Essayons de l'imiter en ce point ; fermons ici le tiroir de l'édition du Voltaire et des spéculations en général, pour ouvrir celui des relations de société et des affaires de théâtre, à propos de celle comédie que tout le monde connaît, et qui est à elle seule un des grands événements du XVIII* siècle.

SITUATION DE BEAUMARCHAIS AVANT I.E MARIAGE D£ FIGARO, SES RAPPORTS AVEC LES MINISTRES ET LES DIVERSES CLASSES DE LA SOCIÉTÉ. — BEAUMARCHAIS ET LE PRINCE DE NASSAU. — UN PALADIN DU MOYEN-AGE AU XVIIl' SIECLE.

Nous sommes arrivés au point îe plus élevé et le plus brillant de la carrière de Beaumarchais : il a atteint Tapogée de sa fortune, de sa célébrité, de son influence sur l'opinion. Après avoir constaté par l'expérience même de sa vie les inconvénients d'un ordre de choses où rintelligence réduite à ses seules forces ne peut guère se produire que par des chemins de traverse, il va se dédommager en quelque sorte des déboires sans nombre qu'il a subis pour conquérir une situation qui, en l'exposant à la jalousie de ses ennemis, ne le met pas à l'abri de leur dédain. Il va prendre à partie la société tout entière et l'amener à se prendre elle-même en ridicule. Il résumera pour un instant en lui les besoins de destruction ou de réformation qui agitent son siècle ; il

ajipliquera avec une hardiesse jusqu'alors inconnue le dissolvant de l'ironie à une forme sociale qui tombe de vétusté, et avec sa marotte et ses grelots, il ouvrira le chemin à de plus redoutables démolisseurs.

Il faut éviter cependant de s'exagérer;, comme on le fait très-souvent, les intentions révolutionnaires de l'auteur du Mariage de Figaro et par suite l'aberration d'un pouvoir qui tolérait des attaques dont les résultats seuls nous ont appris la portée. Nous jugeons aujourd'hui l'ouvrage de Beaumarchais d'après les événements qui l'ont suivi, et nous sommes trop enclins à forcer, soit pour l'éloge, soit pour le blâme, la signification de cette comédie. En entreprenant d'embrasser dans une seule pièce de théâtre la critique de divers abus et de diverses conditions sociales que bien d'autres auteurs avant lui, depuis Molière jusqu'à Lesage, avaient déjà attaqués séparément, en conduisant celte attaque avec la vivacité audacieuse et même licencieuse qui caractérise son talent, Beaumarchais était loin de s'imaginer qu'il concourait à préparer un bouleversement général, et que la société était arrivée à un tel degré de faiblesse qu'une comédie assez peu saine à la vérité, mais ayant comme toutes les comédies, la prétention de guérir, deviendrait un mal de plus qui contribuerait à emporter le malade.

Ce qu'on sait déjà de Beaumarchais prouve surabondamment, sans compter ce qu'on en lira plus tard, qu'il n'était pas un révolutionnaire bien farouche, et que les quatre ou cinq premiers articles par lesquels débute

invariablement aujourd'hui toute constitution, même la plus mince, auraient suffi à satisfaire son tempérament politique. Disposé à fronder des vanités, des privilèges, des abus dont il avait souffert plus d'une fois, il n'était rien moins que disposé à pousser les choses à outrance, et à voir avec enthousiasme une commotion sociale qui allait bientôt le dépasser, le renverser et le ruiner, au moment même où il touchait à l'âge du repos, et n'aspirait plus qu'à jouir en paix d'une opulence si laborieusement acquise. L'auteur du Mariage de Figaro écrivit donc sa comédie avec des sentiments beaucoup moins subversifs que ne le supposent généralement ceux qui ignorent qu'il possédait à cette époque une fortune de plusieurs millions; il l'écrivit les yeux fermés sur l'avenir, ne songeant qu'au plaisir présent de savourer un nouveau succès dramatique, de se venger des humihations et des injustices dont son esprit ni ses richesses n'avaient pu le garantir, de continuer avec plus de hardiesse la mission de Molière, de faire rire les petits aux dépens des grands, et d'amuser les grands eux-mêmes en intéressant leur amour-propre à ne pas se reconnaître dans un tableau un peu chargé des abus de la grandeur.

La société de son côté, c'est-à-dire la tête de la société, <^ue Beaumarchais attaquait, n'avait pas plus que lui conscience du danger de ses attaques. Un estimable écrivain de nos Jours, après avoir rappelé ce mot si connu de Beaumarchais : « Il y a quelque chose de plus fou que ma pièce, c'est son succès, » s'exprime ainsi : T. II. 14

«Nous pouvons ajouter qu'il y a encore quelque chose de plus fou que ce succès, c'est le fait de la représentation autorisée d'un pareil ouvrage sous un régime qui n'était pas celui de la liberté. Un gouvernement qui tolère, qui protège même de pareils écarts, -ime société qui se laisse ainsi bafouer et qui est pour elle-même un agréable sujet de risée, déclarent de concert qu'ils n'ont pas l'intention de vivre K » C'est ainsi que nous jugeons après coup les actes de nos devanciers en leur prêtant notre expérience ou nos idées. Quand le malade est mort et livré à l'autopsie, il n'est pas difficile de reconnaître la gravité de sa maladie et de signaler son imprudence. Les gouvernements comme les sociétés ont toujours l'intention de vivre, mais rien n'est moins extraordinaire que de les voir se tromper sur la nature ou l'intensité des maux qui les travaillent ou des dangers qui les menacent. La société officielle en 1783 ne se croyait nullement en péril de mort^ malgré quelques prophéties plus ou moins sinistres, qui d'ailleurs n'ont manqué à aucune époque de notre histoire, elle vivait joyeuse et comptait sur un lendemain avec beaucoup plus de sécurité que la société officielle d'aujourd'hui. Persuadée qu'elle était parfaitement de force à supporter une

' Histoire de la littérature française du moyen âge aux temps modernes^ par E. Géruzez, p. 527. Cette appréciation exagérée d'un fait particulier n"ôte rien au mérite général de l'ouvrage de M. Géruzez, ouvrage distingué dans un genre qui offre de nombreuses difficultés. Comme résumé de notre histoire littéraire, c'est, à mon avis, le travail le plus substantiel, le mieux ordonné, îc plus exact et le plus intéressant qui ait été publié jusqu'ici.

comédie satirique même très-audacieuse, elle ne s'inquiétait guère plus des redoutables malices de Figaro <jii'un seigneur du moyen âge ne s'inquiétait des insolences du fou chargé de distraire ses loisirs. Il est si vrai quà cette époque chacun marchait avec un bandeau sur les yeux, ignorant l'avenir et s'ignorant soi-même, que le seul homme peut-être qui ait pris au tragique les saillies de Figaro, et qui, non content de protester comme Suard au nom du bon goût et des bonnes mœurs, ait accusé avec indignation Beaumarchais de déchirer, [d'insulter, d'outrager tous les ordres de l'État, toutes les jîois, toutes les règles, e&t un homme qui devait lui-même, trois ans plus tard, faire à coups de massue ce que Fauteur de la Folle Journée faisait à coups d'épingle. Mirabeau, luttant en 1786 comme défenseur des ordres de l'État et des lois de l'ancienne France contre Beaumarchais, est une de ces méprises qui donnent bien l'idée d'une situation que le père du fougueux orateur définissait à sa manière quand il disait : « Le colin-maillard poussé trop loin finira par la culbute générale. »

Il y avait alors dans les esprits, même les plus avancés, de telles illusions sur l'avenir, qu'au début de cette révolution qui devait d'abord se montrer si impétueuse et si eifrénée, à cinq ans de distance de Timmolation de Louis XVI, le 9 octobre 1787, on voit Lafayette écrire à Washington une lettre dans laquelle, après avoir énuméré tous les symptômes du mouvement qui se prépare, il conclut ainsi : « Tous ces ingrédients mêlés ensemble nous amèneront j)ew à peu, sans grande con-

iU BEAUMARCHAIS

vulsion, à une r^Tiréscntation inrîénendante et par conséquent à une diminution de l'autorité royale ; mais c'est une affaire de temps, et cela marchera d'autant plus lentement que les intérêts des hommes puissants mettront des bâtons dans les roues'. » On ne peut pas à coup sûr prophétiser plus complètement au rebours du vrai, il n'y a donc point lieu de s'étonner qu'en 1783 et 1784 la société officielle n'ait pas cru commettre un suicide en se livrant avec complaisance aux traits meurtriers que lui lançait Figaro. 11 faut rabattre aussi un peu de la surprise qu'inspire l'audace de Beaumarchais imposant de force la représentation de sa comédie malgré toutes les autorités ; on verra plus loin quelle quantité d'associés et même d'autorités, à commencer par cinq censeurs sur six, vinrent d'eux-mêmes, une fois la curiosité éveillée dans un monde qui voulait s'amuser à tout prix, prêter main-forte à l'auteur de la Folle Journée et l'aider à se produire sur la scène. Cependant il faut dire aussi que Beaumarchais rencontra un obstacle qui, en d'autres temps ou pour un autre homme, eût été insurmontable. Dès le commencement de 1782, il y avait une autorité qui avait décidé que le Mariage de Figaro ne serait jamais joué, et cette autorité, c'était le roi. Les souverains, même quand ils ne sont pas doués d'un génie transcendant, doivent quelquefois à la hauteur de leur position la faculté de voir plus loin que les autres hommes; ils ont d'ailleurs un

' Voir les Mémoires du général Lafayette publiés par sa famille, t. II, p. 209.

intérêt trop immédiat à la conservation du pouvoir, déposé dans leurs mains, pour ne pas s'inquiéter plus aisément de ce qui semble devoir y porter atteinte. Il était incontestable que les hardiesses de Figaro contre les courtisans, les leltres de cachet, la diplomatie, la censure, etc. , traînaient déjà depuis vingt-cinq ans dans les livres les plus goûtés du public ; mais c'était la première fois qu'elles prétendaient forcer en masse l'entrée d'un théâtre où elles se présentaient sous une forme vive, légère, acérée, qui devait les faire pénétrer chaque soir comme autant de flèches dans l'esprit d'un auditoire incessamment renouvelé. Ce danger avait déjà été signalé à Louis XVI par le garde des sceaux, M. de Miromesnil, très-prononcé contre la pièce; mais d'un autre côté, comme le roi était dès lors poursuivi de sollicitations en faveur de cette comédie, il voulut juger la question par lui-même et se fît apporter le manuscrit. M"« Campan nous a conservé dans ses Mémoires le tableau de celte scène où Louis XVI, seul avec Marie- Antoinette, se fait lire le Mariage de Figaro. Après le fameux monologue du cinquième acte, le roi s'écrie : « C'est détestable; cela ne sera jamais joué. Il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation de cette pièce ne fût pas une inconséquence dangereuse. Cet homme se joue de tout ce qu'il faut respecter dans un gouvernement.— On ne la jouera donc point? dit la reine, dont le ton semble indiquer un certain penchant pour la pièce.— Non, certainement, répond le roi; vous pouvez en être sûre. »

Il y avait donc chez Louis XVI un parti pris contre la représentation du Mariage de Figaro; à ce parti pris s'associait le garde des sceaux, entretenu dans ses répugnances par M. Suard. C'était cette opposition, trèsredoutable par la qualité des personnes, sinon par le nombre, qu'il s'agissait de vaincre à l'aide du nombre. Beaumarchais manœuvra de telle sorte qu'il arriva un moment où l'on peut dire presque sans exagération que tout Paris, excepté le roi, le garde des sceaux et M. Suard, voulait voir jouer le Mariage de Figaro, et le voulait avec une ardeur de curiosité impatiente contre laquelle un gouvernement ne peut rien , quand cette fièvre, s'emparant d'une société oisive et frivole, devient pour elle une idée fixe qui domine et absorbe toute autre préoccupation.

Reste à se demander comment la curiosité publique a pu être surexcitée à ce point au sujet d'une comédie qui par elle-même n'est pas absolument un chefd'œuvre ; c'est ici qu'il faut tenir compte à la fois de l'habileté de Beaumarchais et de sa position toute particulière. Il n'eût été qu'un écrivain de génie luttant contre la volonté d'un roi, d'un ministre et d'un censeiu" : sa pièce n'aurait point vu le jour, ou elle aurait dû subir des modifications considérables; mais il avait alors une situation tout à fait à part dans l'histoire des écrivains ^.élèbres, et qui lui permettait de faire jouer en même temps une foule de ressorts' très-divers. Cette situation, étrange par elle-même, fournissant un moyen d'expliquer son succès dans une lutte qui paraît si dis-

proportionnée , il nous faut d'abord essayer de la peindre et de la caractériser à Taide des nombreux documents que nous avons sous les yeux.

Écrivain populaire^ financier habile, Beaumarchais, durant cette période de quatre ou cinq ans qui précède le Mariage de Figaro, était de plus une sorte d'homme d'État au petit pied, consulté en secret par les ministres. On l'a déjà vu, sous l'influence de la faveur trèsmarquée que lui accordait M. de Maurepas, obtenir jusqu'à un certain degré la confiance de M. de Vergennes, et jouer incognito un rôle assez considérable dans la politique française au sujet des États-Unis; mais son intervention dans les affaires ne se borna pas à ce fait isolé : on trouve dans ses papiers la preuve que, soit qu'il se mît en avant, soit qu'on l'y invitât, il intervenait assez fréquemment dans des questions d'administration ou de finances. On le voit par exemple, en 1779, sur la demande de 51. de Maurepas, délibérant avec M. de Vergennes sur un plan de réorganisation de la ferme générale, ayant de fréquentes entrevues avec ce ministre, qui lui écrit au sujet du plan en question plusieurs billets doni je ne citerai qu'un seul :

« Si vous voulez bien , Monsieur, vous rendre ici demain jeudi à six heures du soir avec votre assistant*, je pourrai vous donner une bonne séance pour continuer le travail entamé la semaine dernière. Je vous préviens que j'aurai un

* C'était sans doute quelqu'autre financier associé à Beaumarchais dans ce plan de réorganisation de la ferme, qui n'eut pas de suite.

adjoint qui a toute la conliance du mentor *; je l'ai de'sire', parce que dans une matière d'une aussi grande importance on ne peut trop multiplier les observations.

« C'est toujours avec plaisir. Monsieur, que je vous renouvelle tous mes sentiments.

« Mercredi, 17 mars 1779. »

Beaumarchais écrit de son côté, en envoyant à M. de Vergennes un mémoire sur ce projet : « Monsieur le comte, j'ai l'honneur de vous adresser l'exposé fidèle de notre dernière conférence : l'obUgalion de me copier moi-même sur ma minute, à cause du secret imposé, a retardé mon envoi jusqu'à ce moment. J'ai donné un ton élémentaire à ce compte-rendu, afm que, lorsque M. de Maurepas le montrera au roi, son inexpérience en affaires aussi compliquées ne l'empêche pas d'en saisir toute la vérité. » Plus loin, c'est le ministre Necker qui de son côté entre en conférence avec Beaumarchais soit sur le transit des tabacs venus d'Amérique, soit sur les moyens les plus économiques d'approvisionner les troupes françaises envoyées aux États- Unis. Plus loin encore, c'est un autre ministre des finances, M. Joly de Fleury, qui consulte Beaumarchais sur un projet d'emprunt ; ailleurs, c'est le ministre de la marine qui demande son avis ou le charge de surveiller quelque opération financière relative à son département. Souvent c'est Beaumarchais qui intervient de lui-même , par divers mémoires , sur des questions

1 Le mentor est M. de Maurepas. C'est une qualification que M. de Vergennes lui donne souvent dans ses lettres.

d'intérêt général, par exemple, Vélat civil des proleslanls, pour lesquels il contribue du moins à obtenir, en attendant mieux, l'admission dans les chambres du commerce : certaines ailles, comme Bordeaux, les excluaient encore en ill9, quand les finances de l'État étaient dirigées par un protestant'.

Quelquefois même, par un contraste assez piquant, Beaumarchais, qui a si souvent maille à partir avec la censure, se trouve investi à brûle-pourpoint des fonctions de censeur, non pas officiel, mais officieux : « Voici, Monsieur, lui écrit le lieutenant de police Lenoir en date du 19 décembre 1779, un manuscrit pour lequel on demande la permission d'imprimer. Je ne l'ai pas lu ; je vous prie de m'en donner votre avis. » C'est une singulière idée de transformer en censeur un homme si fréquemment censuré. La réponse de Beaumarchais indique un peu d'embarras dans l'exercice de ce genre de fonctions. L'ouvrage qu'on lui soumet roule sur la guerre d'Amérique, au sujet de laquelle il a écrit précisément lui-même une brochure qui vient d'être en partie supprimée. 11 répond au magistrat qu'il n'a rien trouvé de blâmable dans l'ouvrage poUiiquement badin qu'on lui adresse, et que la censure proprement dite ne doit pas en arrêter l'impression. Cependant, comme il ne veut pas rester trop au-dessous de ce rôle austère de

1 A côté des affaires sérieuses que Beaumarchais traite avec les ministres, il y a toujours place pour des affaires moin? graves. Voir aux pièces justificatives, no 17, une lettre à M. de Maurepas sur une garniture de cheminée que Beaumarchais veut taire acheter à Lo\iis XYI pour la reine.

•SSO BEAUMARCHAIS

censeur, et comme il reconnaît que le ton de l'ouvrage en question n'est pas en harmonie avec la gravité du sujet, il ajoute ces lignes, assez curieuses sous la plume de l'auteur du Mariage de Figaro : « Cet ouvrage manque de cette décence patriotique si peu connue dans ce pays-ci, où Von plaisante sur tout ; les événements présents sont les vases sacrés de la politique ; il faut ou se taire ou prendre le ton élevé qui rend les objets respectables. Sur ce. Monsieur, vous prendrez le parti qui TOUS semblera le plus juste. » On reconnaît ici que Beaumarchais n'a pas de vocation pour l'état de censeur, et qu'il ne sait trop comment conclure.

Brouillé avec M. Necker à la suite de quelques dissentiments sur des mesures financières et probablement aussi par l'effet d'un désaccord naturel entre la roideur si connue du ministre genevois et la. facile souplesse de ses propres allures, Beaumarchais est au mieux avec le rival et le successeur de M. Necker % M. de Galonné, qui paraît avoir pour lui un goût très-marqué. On s'étonnera peut-être de voir, à l'époque même où l'on est habitué à considérer Beaumarchais comme une sorte de factieux en lutte avec toutes les autorités pour faire jouer une comédie séditieuse, on s'étonnera de voir M. de Galonné lui accorder, de la part du roi, une indemnité considérable, depuis longtemps vainement

1 On trouvera aux pièces justificatives, n» 18, une lettre inédite de Beaumarchais à Necker, après la première disgrâce de ce ministre. Cette lettre nous semble intéressante par le sentiment très-honorable qui l'a dictée.

réclamée^, en lui adressant une lettre des plus aimables, écrite tout entière de la main du ministre, et dont la dattest précieuse, car elle précède de trois mois à peine celle de la première représentation du Mariage de Figaro.

« A Versailles, le 19 janvier 1784.

« Je vous annonce avec un vrai plaisir. Monsieur, que le roi, sur le compte que je lui ai rendu de votre demande, de toutes les circonstances de votre affaire, et du besoin que vous aviez de recevoir un nouvel à-compte sur les indemnite's que vous réclamez, a bien voulu vous faire toucher la somme de 570,627 livres qui, avec celle de 905,400 que vous avez déjà reçue, fera le montant de ce que les commissaires chargés de l'évaluation de vos indemnités ont estimé vous être dû. Sa Majesté a approuvé en même temps que l'examen de vos répétitions ultérieures fût confié à cinq négociants instruits des objets maritimes, dont elle a agréé la nomination telle que je la lui ai proposée. Vous recevrez incessamment l'ampliation du bon du roi, qui vous apprendra leurs noms. . « Vous me faites éprouver, Monsieur, le plaisir qu'il est naturel de trouver à procurer justice et satisfaction à un citoyen aussi distingué par son zèle pour le service du roi et pour l'intérêt de l'État que par ses lumières, ses talents et les grâces de son esprit. Je suis charmé d'avoir cette occasion de vous exprimer les sentiments sincères que je vous ai voues depuis longtemps et aveclesquelsjesuis inviolablement. Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« De Galonné. »

Ce n'est pas seulement à son profit que Beaumarchais utilise son crédit auprès des ministres : il est le patron d'une foule de solliciteurs : gens de lettres, artistes, financiers, magistrats, acteurs, actrices, tout le monde s'adresse à lui. Soit qu'il plaide auprès deM.deMaurepas pour Marmontel demandant une place qui est, je crois,,

celle d'historiographe ; soi t qu'au près du garde des sceaux il défende le président Dupaty, son ami, contre les cabales de quelques magistrats, qui avaient ameuté contre lui le parlement de Bordeaux ', soit qu'il prie M. Necker deveniren aide à quelque banquier en déconfiture ; soitque, pressé par les supplications de la famille La Reynière, qu'épouvantent les déportements d'un fils, il aille jusqu'à solliciter du ministre de la maison du roi, M. de Breteuil, le maintien d'une lettre de cachet contre ce fils maniaque et haineux ; soit enfin qu'il ait à protéger quelque artiste auprès des grands seigneurs qui dirigeaient alors les théâtres royaux, Beaumarchais travaille pour autrui avec autant d'ardeur et d'insistance que pour lui-même. Je n'en citerai qu'un exemple qui prouvera combien ses recommandations ressemblent peu aux recommandations vagues, indifférentes et banales que distribue journellement un homme influent, mais très-occupé. Peut-être aussi trouvera-t-on un certain attrait inattendu de curiosité à l'aspect de Beaumarchais protégeant, avec un désintéressement qui paraît vraiment très-sincère, une jeune et jolie personne qui veut entrer au Théâtre-Italien, et la protégeant non-seulement parce qu'elle a du talent, mais parce qu'elle est sage. La lettre est adressée à M. de La Ferté, intendant des menus, c'est-à-dire préposé à Padministration des théâtres sous la surveillance des quatre premiers gentilshommes de la chambre.

1 Voir aux pièces justificatives, n» 19, cette lettre de Beaumarchais sur Dupaty.

€ Paris le 16 mars 1783.

« Lorsqu'on fait une recommandation^ Monsieur, à un homme aussi éclairé que vous l'êtes en faveur de quelqu'un, il faut la motiver de façon qu'il puisse reconnaître qu'on ne cherche pas à l'intéresser pour un objet de pure fantaisie. C'est ce que je vais tâcher de faire en vous recommandant M"* Méliancourt, dont j'ai déjà beaucoup parlé à M. le maréchal de Richelieu.

« Ce que tout le monde voit fort bien en elle est une figure agréable et la plus charmante voi-\ ; mais ce qui ne frappe pas autant la multitude est son grand talent musical, fruit d'une longue étude et de l'excellente éducation qu'elle a reçue. Ce seul avantage devrait lui mériter toutes sortes de préférences pour un théâtre où, forcé de jouer la comédie en chantant, l'acteur le plus musicien sera toujours celui dont le talent comique se développera le plus tôt, parce que l'idiome musical dont il se sert ne l'embarrassera jamais. Aussi, lorsque je vois un acteur ou une actrice gauche au Théâtre-Italien, je dis : Ou c'est une bète incurable, ou c'est un sujet qui n'a point de musique. On ne fait pas assez d'attention à cela.

« Quelques personnes ont dit que M"= Méliancourt avait peu de voix, et moi, toutes les fois que je l'ai entendue, je lui ai fort recommandé de ne pas gâter son superbe organe en le forçant, comme on ne fait que trop au Théâtre-Italien de Paris. Il n'y a pas dans toute l'Italie une cantatrice qui donne la moitié de la voix de M"« Méliancourt; mais comme elles sont musiciennes, elles se rendent maîtresses de l'orchestre et ne souffrent pas que l'accompagnement les couvre*. C'est ce qu'elle doit obtenir de l'orchestre de Paris; alors on verra que c'est une des voix les plus étendues qu'il y ait au

' Cela était vrai au temps de Beaumarchais, où l'on disait en Italie que l'accompagnement devait faire avec le chant une conversation respectueuse {fanno col canto conversazione rispetoza); mais cette répugnance pour l'orchestration bruyante est bien modifiée aujourd'hui.

théâtre. Tout ce que la nature et l'éducation peuvent donner, M"^ Méliancourt Ta reçu avec profusion ; il ne lui manque rien que les choses que l'expérience du théâtre peut seule hii apprendre, le maintien et le débit. Je suis bien étonné qu'avec tout ce qu'il faut pour devenir si utile aux intérêts de la Comédie, MM. les comédiens itahens hésitent à son égard. Comment ne sentent-ils pas que, leur existence morale tenant beaucoup à la conduite de chacun, toutes les fois qu'ils pourront recevoir un sujet bien né et d'une conduite irréprochable, ils acquerront de nouveaux droits à l'estime des honnêtes gens ? Les comédiens bien famés et qui ont du talent à Paris sont nos amis, vivent avec nous, et n'éprouvent aucun désagrément d'un préjugé que leur conduite efface.

« M"^ Méliancourt est bien née. Son père avait une trèsbonne place. Devenu incapable de travailler, il trouve dans sa fdle un doux soutien de sa vieillesse. Je n'emploierais pas cet argument, si je la recommandais à Des Entelles '. Jeune . et un peu coquin, je le crois plus disposé à corrompre des jeunes filles qu'à les protéger parce qu'elles sont sages; mais à vous, qui, revenu de tout cela, voyez net dans mon raisonnement et en sentez la force, je prends la liberté de vous recommander M"^ Méliancourt. Je la livre à vos bons offices <comme une charmante cantatrice, bien musicienne et pleine d'émulation pour devenir actrice, de plus sage, bien née et propre à faire honneur à tout homme éclairé qui s'en rendra le protecteur.

« Que ferait-elle. Monsieur, si on ne la recevait pas ? Elle a tout sacrifié à sa tendresse filiale en débutant. II n'est plus pour elle un autre état dans le monde, et l'existence de ses parents tient absolument au succès de son sacrifice. En voilà bien assez, trop pour vous. Permettez-moi d'ajouter que je partagerai sa gratitude, et que je joindrai ce nouveau sentiment au sincère attachement avec lequel vous savez que je ;suis, etc. , « Caron de Beaumarchais. »

« Sou3-intendant des Menus plaisirs.

La situation de Beaumarchais en tant qu'homme du monde, dans cette période qui précède le Mariage de Figaro, fournirait matière à d'assez nombreuses citations, où l'on verrait le fils de l'horloger Caron dégager son style de ce qu'il a parfois d'un peu cru, pour faire assaut de grâce et de finesse avec une assez grande quantité de belles dames. Nous nous bornerons encore ici à présenter un seul échantillon de ce côté mondain de l'esprit de Beaumarchais, et nous le choisirons «omme propre à caractériser jusqu'à un certain point les mœurs du temps. L'auteur du Mariage de Figaro était assez hé avec le marquis deGirardin, celui-là même chez qui Rousseau venait de mourir à Ermenonville. Le marquis avait un fils, jeune officier qui s'appelait alors le vicomte d'Ermenonville, et qui devint plus tard un des orateurs populaires de la restauration, sous le nom de Stanislas de Girardiu. Ce jeune officier, en garnison à Vitry, ayant ouï parler d'une chanson p/ws que grivoise que Beaumarchais avait composée dans sa jeunesse, et qui se chantait avec succès entre sous-lieutenants S désira posséder une copie exacte de ce cliefd'œuvre, et, au lieu de s'adresser pour cela, soit à l'auteur lui-même, soit à M. de Girardin son père, ce qui nous paraîtrait encore à la rigueur admissible, il prit un parti qui semble aujourd'hui un peu bizarre; il écrivit à la marquise sa mère pour la prier d'obtenir pour lui

1 C'est la chanson intitulée Galerie des Femmes du siècle, que l'ami Gudin n'a pas manqué de recueillir pieusement dans son édition de Beaumarchais.

de Beaumarchais ce cadeau peu moral, et la marquise, qui à la \érité, ne savait pas au juste à quel point cette chanson était légère, s'empresse de transmettre à Beaumarchais la demande de son fils par le billet suivant :

« Ce mercredi.

a Mon fils m'a écrit, Monsieur, pour avoir une chanson de vous sur les femmes. Comme on ne peut mieux faire que de s'adresser à l'auteur pour avoir la véritable, j'espère que vous ne refuserez pas cette satisfaction à un jeune homme qui la désire beaucoup. Comme elle est, à ce que l'on m'a dit, contre mon sexe, si vous craignez que ce ne soit pas de la politesse de me l'adresser, vous voudrez bien la lui envoyer à lui-même^ M. de Girardin m'a mandé le plaisir qu'il avait eu de vous posséder pendant quelques jours, et le regret qu'il a eu de ce que votre voyage a été aussi court.

« J'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissanle servante, B. de Guvardin. »

Voici maintenant la réponse de Beaumarchais :

«Paris, ce 25 mars 1780.

« Non, Madame la marquise, je n'enverrai pas à monsieur votre fils la chanson que vous me demandez pour lui. Il peut la désirer parce qu'il ne la connaît pas; mais moi, qui me repens de l'avoir composée dans un moment d'humeur où j'avais la folie de vouloir punir tout le beau sexe de la légèreté d'une coquette, dans un de ces moments si contraires à la conduite du Sauveur, où l'on voudrait faire souffrir tout le monde pour les péchés d'un seul, je n'irai point ouvrir le cœur d'un jeune homme à des impressions défavorables à celles qu'il doit aimer et servir, après le roi, toute sa vie. C'est l'ouvrage de M. Thomas, Madame, où l'auteur a célé-

* «AM. le vicomte d'Ermenonville, officier dans le régiment de Colonel-Général, en garnison à Vitry. »

bré les vertus des dames en deux beaux volumes, qu'il faut lui envoyer,

« Au reste, personne ne pouvant mieux juger de ce qui est profitable ou nuisible à son fils qu'une excellente mère comme vous, j'ai l'honneur de vous adresser cette chanson, l'un des plus grands torts de ma jeunesse. A vous, Madame, de la soustraire ou de la laisser passer. Je lave mes mains, entre les innocents, du mal qui peut en résulter pour le fils, si la mère devient complice de ma faute passée après que je l'ai rendue confidente de mes scrupules présents. Je ne chercherai pas non plus à excuser devant vous les blasphèmes de ma chanson avec la coupable légèreté que j'y mis autrefois, lorsqu'une dame irritée me demanda pourquoi je ne chansonnais pas les hommes. Étaient-ils plus parfaits à mes yeux? a Les noirs défauts des hommes, lui dis-je, ne sont bons qu'à punir; il n'y a que ceux des femmes qui soient charmants à chanter, quelquefois même à partager. » C'était bien là le discours d'un jeune homme abandonné de Dieu et perdu de licence. Je suis fort loin aujourd'hui d'approuver une morale aussi relâchée, et, si je prends sur moi de vous envoyer ma chanson avec tout ce qu'elle a de blâmable, c'est autant pour m'humilier devant vous d'avoir eu le tort de la faire que pour vous donner une preuve non équivoque de l'obéissance et du dévouement repectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Madame la marquise, etc., Caron de Beaumarchais. »

Il est un autre côté de la vie de Beaumarchais à cette époque qui offre également de l'intérêt en lui-même et comme explication de l'influence qu'il peut exercer à un moment donné. Il n'est pas seulement un homme qui a prise sur les ministres, qui protège beaucoup de solliciteurs et qui a des relations de société très-étendues; il est un financier opulent que l'on croit plus riche encore qu'il ne l'est, et qui donne ou prête beaucoup

d'argent à toutes sortes de personnes. Son caissier Gudin constate qu'il lui arrivait en moyenne vingt demandes d'argent par jour, et cela s'explique. A force de dire du mal de lui, ses ennemis l'obligeaient à en dire du bien. Il était souvent contraint d'afficher un peu sa générosité. Il s'ensuit que le public le prenait au mot, et que de tous les coins de la France on le sommait de prouver qu'il ne se vantait pas. Parmi les sommations de ce genre, il en est d'assez originales :

a Le diable m'emporte. Monsieur, lui écrit de Saint-Brieuc, un jeune sous-lieutenant, vous êtes un homme charmant. Je viens de lire vos Mémoires * qui m'ont fait un plaisir infini. On ne peut habiller son monde plus complètement. On m'a dit que vous étiez fort riche ; eh bien ! la différence, c'est que je ne le suis guère et que vingt-cinq louis feraient que je le serais beaucoup. Donc, en conscience, pour faire les choses aussi joliment que vous les dites, vous devriez m'envoyer ces vingt-cinq, louis : je vous les rendrai dans un an, foi d'honnête homme. Je vous vois rire et dire : « Quel est ce fou ? » Et pourquoi donc ? vous avez beaucoup d'argent, à ce que je présume 5 moi, j'en ai fort peu; je vous crois un homme bienfaisant qui tirerez un pauvre diable de peine en lui prêtant vingt-cinq louis qu'il est en état de vous rendre: qu'est-ce qu'il y a donc là de surprenant ! Que je ne vous ai jamais vu? Eh bien! vous m'en devez plus d'obligation de vous croire assez généreux pour prêter vingt-cinq louis à un homme qui en a besoin et que vous n'avez jamais vu. N'allez pas vous amuser à mes dépens et envoyer ma lettre aux chefs de mon régiment : vous me feriez désirer un trou pour me cacher, ce qui ne m'est jamais arrivé au moins. Mais non, je suis persuadé que vous ferez mieux et que vous m'enverrez

1 Ce sont les Mémoires contre Goëzman, que cet officier lisait, un peu tard, puisque sa lettre est de 1780.

ces vingt-cinq louis. Allons, Monsieur, touchez là, et que ce soit marché fait. Je vous donne ma parole d'honneur que vous jouissez dans mon esprit de toute la considération e( le respect possibles joints à toute l'admiration dont je suis capable, parce que je vous connais par vos ouvrages, et que je ne sens rien pour les gens dont je ne connais que le n om. « Le chevalier de Saim-Martjx,

« Sous-lieutenant au régiment d'Aquitaine (infanterie), - A Saint-Brieuc, en Bretagne, ce 24 août 1780. >

« Surtout de la discrétion. »

Sur cette lettre, Beaumarchais a écrit de sa main : Répondu le 20 septembre 1780. — Malheureusement je n'ai pas trouvé le brouillon de sa réponse. L'auteur du Mariage de Figaro était assez original lui-même pour apprécier l'originalité de cette demande, et je ne serais pas étonné qu'il eût envoyé les vingt-cinq louis. Quand on voit un sous-lieutenant parfaitement inconnu à. Beaumarchais attaquer ainsi sa bourse du fond de la Bretagne, on comprend facilement à quel point il devait, être assailli par toutes les variétés de quêteurs, d'emprunteurs ou de malheureux qui abondent toujours à Paris. Ses papiers fourmillent d'incidents de ce genre. En voici un entre mille que je cite, parce qu'il est relatif à un poète assez célèbre et parce que Beaumarchais, qui d'ailleurs n'en a jamais parlé, même après la mort de l'homme qu'il avait si déhcatement obligé, s'y montre digne du rôle de Mécène qu'il aimait à jouer dans cette période brillante de sa vie.

Tout le monde connaît Dorât, mais tout le monde ne sait peut-être pas que ce poète, dont le nom éveille

l'idée d'une existence frivole et insoucieuse, mourut à quarante-six ans, en proie à des chagrins profonds. C'était un homme faible, mais doué de sentiments délicats. Après avoir possédé quelque fortune, le défaut d'ordre, la vanité et aussi des accidents indépendants <\c sa volonté l'avaient conduit peu à peu à une ruine complète, et même à une situation plus difficile encore, car il était écrasé sous un amas de dettes, et, avec un cœur assez fier pour en souffrir mortellement, il n'avait pas assez de force d'âme pour entreprendre une lutte courageuse contre la destinée. Sa santé était perdue, et il s'éteignait lentement, cachant de son mieux la souffrance morale qui le rongeait sous le fard, les mouches et les rubans de son rôle de chantre des Grâces. C'est alors que son amie, la comtesse Fanny de Beauharnais, celle qui, suivant Lebrun, faisait son visage et ne faisait pas ses vers, mais qui n'en était pas moins une excellente femme, après avoir rendu elle-même à Dorât tous les services que comportaient des ressources personnelles très-bornées, prit le parti de s'adresser, à l'insu de son ami, à Beaumarchais, qu'elle ne connaissait pas du tout et qui n'avait avec Dorât que des rapports très-superficiels. Elle écrit donc à Fauteur du Barbier de Séville une lettre touchante dans laquelle, après lui avoir exposé la détresse de Dorât et lui avoir annoncé qu'un ami commun lui en dira davantage, elle demande pour lui un prêt de vingt mille francs '. Prêter 20,000 fr. à un homme complètement

' On trouvera cette lettre auxpièces justificatives, n» 20.

ruinée c'était les donner. Beaumarchais trouve d'abord la somme un peu forte ; voici sa première réponse à M""' de Beauharnais :

« Paris, ce 20 mars 1779.

« Votre lettre. Madame la comtesse, m'a vivement pénétré. Jamais la douce amitié n'a peint sa sollicitude avec des traits plus touchants. Je vous connais, vous honore et vous aime sur cette lettre : mais que vous m'affligez en me demandant pour votre ami des secours au-dessus de mes forces ! J'estime sa personne et fais le plus grand cas de ses ouvrages 3 pardessus tout cela, je crois qu'il faut faire autant de bien qu'on le peut, pour être aussi heureux que notre état le comporte ; tel est mon sentiment naturel et le fruit des réflexions de toute ma vie. Je m'y tiens sans faste et sans égard pour ce que les hommes disent ou pensent de moi. Revenons à vous, Madame.

« Votre contiance excite la mienne, et je dois vous parler sans détour. On se trompe sur la nature de mon aisance comme sur tout le reste de mon être. Je ne suis pas un fort capitaliste, mais un grand administrateur. La fortune de mes amis, confiée à ma prudence, me force dêtre circonspect et scrupuleux sur l'emploi de leurs fonds, d'où il suit que je puis bien venir au secours d'un ami souffrant pour 25, 50 ou 100 louis, en les prenant sur l'argent qui m'appartient dans mes affaires, mais que je ne puis aller plus loin sans déposer à ma caisse, en papier, l'équivalent de l'argent que j'en tire, et je sais trop que les malheureux n'ont point à donner d'équivalents solides aux fonds qu'ils empruntent j ils ne sont gênés que parce qu'ils en manquent. C'est donc avec bien de la douleur que je me vois dans l'impossibilité physique de prêter à votre ami la forte somme dont il a besoin.

« Quant aux prêts personnels que ma sensibilité m'arrache sans cesse depuis quatre ans, ma maudite réputation d'homme riche a tellement accumulé ces demandes autour

de moi, qu'il semble que tous les infortunés du royaume se soient donné le mot pour peser à la fois sur mon cœur et l'étouffer de déplaisirs. Je n'ouvre pas mes paquets sans oppression, toujours sûr d'y puiser le nouveau chagrin de connaître un infortuné de plus, sans pouvoir souvent le soulager.

« Telle est ma vie : de grands travaux, peu de succès ; un état dispendietii, peu de fortune, et le cercle éternel de la plus douloureuse correspondance avec une foule de malheureux dont les maux sont devenus les miens. Si vous avez un ami qui me connaisse à fond, il vous dira que ce tableau de ma personne et de mon état est le plus Arai que je puisse offrir.

« Quoi qu'il en soit, Madame, engagez cet ami commun à me voir; puisqu'il a mérilé votre confiance, il aura la mienne. Nous causerons de l'affaire de M. Dorât j il m'expliquera la nature de son malaise, ce qu'il craint, ce qull espère, et quand je serai mieux instruit, si je puis venir à son secours, soyez sûre. Madame, qu'en enterrant, avec la religion de l'honnêteté, tout ce qu'il veuf tenir secret, je ferai l'impossible pour que votre confiance en moi ne lui soit pas tout à fait infructueuse.

« J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc. « Caron de Beausurchais. »

Au moment où Beaumarchais termine cette lettre, entre chez lui le nouvel avocat de Dorât que M"* de Beauharnais lui a annoncé sans le nommer; c'est un officier dont nous aurons occasion de reparler et qui était un de ses plus anciens amis. Beaumarchais ajoute alors à sa lettre un post-scriphim qui nous permet de suivre en quelque sorte au naturel le bon mouvement qui s'opère en lui.

« Mon ami Datilly vient me parler au moment où je ferme ma lettre ; son récit me perce le cœur. Il est bien certain que

je ne puis disposer des 520,000 livres que vous me demandez; mais, encore une fois, si M. Dorât, qui me connaît peu, ne s'olîense pas que vous m'ayez confié son douloureux secret^ faites en sorte qu'il vienne en causer franchement avec moi, ou daignez m'en faire passer les détails, et toutes mes ressources sont à son service. »

M"'« de Beauharnais répond à Beaumarchais que Dorât est à la campagne, et qu'il se rendra chez lui à son retour. Quinze jours se passent. Beaumarchais a^ besoin de quitter Paris pour ses affaires ; il craint que la fierté de Dorât ne Vempêche de venir à lui ; et, aussi impatient de secourir un malheureux qu'un autre le serait de l'éviter, le voilà maintenant qui va au-devant de cette misère qu'on lui a confiée et qui écrit à M"' de Beauharnais cette seconde lettre, qui me semble en vérité l'expression d'un cœur foncièrement excellent; qu'on en juge :

« Paris, 5 avril 1779.

« Je n'ai point vu votre ami, Madame la comtesse ; est-il encore à la campagne, ou désapprouve-t-il la douloureuse confidence que vous m'avez faite ?

« Il serait bon pourtant que nous eussions une conférence avant mon dépairt pour Bordeaux, qui sera sous peu de jours. Il ignore peut-être quelle force et quel courage on puise auprès d'un homme sensible et éprouvé par la mauvaise fortune. Je suis cet homme-là, et, très -différent des gens dont le sort a changé en bien, je me plais à consoler les infortunés qui ont du mérite, et à leur rendre ce ressort si nécessaire à l'àmo, que le malheur détend toujours. Peut-être à force d'y rêver, ai-je trouvé le moyen de l'aider à sortir de la détresse qui le tue. Enfin je ne sais, mais quelque chose me dit que je ne lui serai pas tout à fait inutile. Je frémisquand je pense qu'un moment de désespoir a coûté la vie à-

ce pauvre Mairobert, qui avait mille voies pour se relever avec éclat du mal que lui causait un jugement un peu léger l)eut-ètre'. 11 avait demandé à me voir; il avail, disait-il, Lesoin de mes conseils. Sans savoir quelle était sa peine, je lui avais écrit qu'il serait toujours le bien-venu^ car je le connaissais depuis vingt ans pour mauvaise tète et galant homme. I/arrèt du parlement est sorti soudainement j il s'est tué. S'il ne méritait pas son jugement, il a mal fait de quitter la vie : on revient de tout avec du courage et de la patience ; s'il était coupable, je lui pardonne : on ne survit pas à la honte méritée.

« Ici le cas est très-différent; mais ce Mairobert m'a jeté du noir dans l'àme, je n'aime pas qu'un infortuné souffre sans communiquer ses peines : on ne sait jusqu'où la tète en cet état peut s'exalter Encore un coup, Madame, envovezmoi votre ami, que je le voie, qu'il m'entende ! Et, s'il est possible, nous parviendrons à le sauver par la réunion de ses efforts et des miens.

« J'ai l'honneur d'être avec respect, etc.,

a Caron de Beaumarchais. »

Dorât se présente enfin chez Thomme généreux qui lui tend la main si cordialement, et le ton de sa lettre à Beaumarchais, après les épanchements de cette première entrevue, nous permettra d'apprécier la délicatesse avec laquelle l'auteur du Barbier de Séville savait encourager et secourir ceux qui lui inspiraient de l'intérêt :

« Ce 12 avril 1T79.

« Monsieur et cher ami, lui écrit Dorat (après vos procé-

' Ce Mairobert était un écrivain assez spirituel, investi des fonctions de censeur. Se voyant impliqué, dit Grimm, d'une manière déshonorante dans un procès relatif au marquis île Bruncy, il venait de s'ouvrir les veines dans uu bain clinud.

dés avec moi, permettez que je vous donne ce titie), quel plaisir j'éprouve à vous assurer que je suis sorti de chez vous avec un poids énorme de moins, pénétré de la plus douce reconnaissance, et consolé pour la première fois depuis trois ans que je lutte avec un courage intérieur bien pénible contre toutes les'crises de ma situation! 11 n'y avait sans doute que vous au monde qui pouviez m'en tirer; quand on m'a prononcé votre nom, il m'a tranquillisé. La même force d'âme qui vous a fait terrasser tous vos ennemis s'est tournée en sensibilité pour les malheureux, et je m'applaudis, à travers vos talents si brillants et si aimables à la fois, d'avoir démêlé vos vertus. Je vous dis tout ce que mon âme, que vous avez soulagée et qui s'épanche librement avec vous, m'inspire de sentiments vrais sur votre compte; c'est une jouissance pour moi d'avoir des raisons d'aimer ce que j'ai toujours estimé. Vous m'avez demandé l'état actuel de mes affaires, le voici i je dois à peu pi'ès soixante mille francs ; pour la moitié, j'obtiendrai du temps; mais mon honneur, mon repos, ma santé, disons tout, ma vie, demandent que je paie le reste dans le cours d'un an ou de quinze mois, à différentes époques: tous les engagements que je prendrai avec vous seront sacrés ; je les signerais de mon sang. M°»«= de B..., dont la fortune sera considérable, s'engagera au besoin, et deux êtres intéressants vous offriront avec les larmes de la reconnaissance deux âmes qui n'en font qu'une. Pardonnez au désordre de ma lettre et de mes idées ; j'éprouve en vous écrivant un attendrissement involontaire. Je crois qu'à force de bienfaisance vous m'avez rendu meilleur encore que je ne suis, et à coup sûr je n'étais pas méchant; revenons et déposons dans votre sein le poids qui m'oppresse et me tue... »

Suit l'état détaillé de ses dettes; mais le malheureux poète se fait illusion : il espère se tirer d'affaire par son travail, et il est mourant ; il offre sa signature, elle n'a aucune valeur; celle de M"' de Beauharnais n'en a pas

davantage. Beaumarchais voit clair dans tout cela. lï ne demande aucune signature ; il s'agit tout simplement pour lui d'adoucir les derniers jours d'un homme intéressant qui se meurt; il autorise Dorât à faire prendre à sa caisse de mois en mois les sommes dont il aura besoin. Au bout de dix mois, le 29 avril 1780, Dorât était mort. Durant ces dix mois, Beaumarchais lui avait donné, par 25 et 50 louis, une somme de 8,400 livres, et le caissier Gudin, après avoir soigneusement additionné les sommes, écrivait sur le dossier du poëte cette terrible phrase d'arithméticien : Dorât, mort insolvable, numéro 23. C'était le numéro 23 des débiteurs insolvables; ces numéros dépassent la centaine dans les papiers de l'auteur du Barbier de SévîUe.. 11 arrive cependant quelquefois que Beaumarchais se fatigue d'être le banquier des littérateurs besoigneux ; il fait la sourde oreille, et cela lui vaut des inimitiés cruelles. On sait avec quel acharnement Rivarol se plaisait à exercer sur lui sa verve mordante; or voici comment s'ouvrent les rapports de l'auteur du Mariage de Figaro avec les Rivarol. La lettre suivante t-st du plus jeune des deux frères, qui s'occupait aussi de littérature et qui fut depuis maréchal-de-camp sous la Restauration ; à l'époque où elle fut écrite, Rivarol aîné n'avait encore rien publié contre Beaumarchais :

a Je n'ai point l'honneur d'être connu de vous,. Monsieur, et cependant c'est à vous cpie je m'adresse pour vous prier de me rendre un service important; j'ai l'intime persuasion que vous ne me le refuserez pas. Vous êtes opprimé, calomnié

parce que vous avez eu des succès et répandu des bienfaits, l'envie s'est attachée à vous, elle vous suit comme l'ombre suit le corps, la multitude est contre vousj mais il y a quelques âmes droites et sensibles qui savent vous rendre justice et je suis de ce nombre. Vous n'auriez pas tant d'ennemis si vous étiez sans mérite, les hommes nuls sont ignorés. Voltaire a dit quelque part : Peu d'ennemis désolent, beaucoup honorent. Ainsi, Monsieur, vous devez bien vous consoler; que vous importent les cris de ces petites âmes acharnées contre vous ! Avec des talents, de la philosophie et de la fortune n'est-on pas assez vengé d'elles? Il y a longtemps, Monsieur, que je parle de vous à haute voix dans les sociétés où je vais ; j'ai relevé souvent avec vigueur de jeunes sots et de vieux imbéciles qui sans fondement et sans raison cherchaient à vous déprécier, à vous noircir même. Je suis parvenu à les faire taire en prêchant la vérité et en leur disant sans cessât Connaissez-vous M. de Beaumarchais? L'avez-vous jamais fréquenté? On n'osait pas me dire, oui. C'est ainsi que va le monde. Monsieur, la calomnie distille éternellement ses poisons sans précautions et sans ménagement. Moi-même, j'en ai été la victime pour avoir fait imprimer quelques misérables vers dans des papiers publics. Une foule de garçons littérateurs se sont élevés contre moi, ils ont cherché à tourmenter ma vie et ils y ont réussi parce que je suis violent et sensibley aussi ai-je absolument abandonné ce triste métier. Je vais continuer celui des armes, que j'avais négligé pour l'étude des lettres et je ferai en sorte de m'y distinguer comme mes aïeux. J'ai obtenu depuis peu un emploi au service des'États Généraux (Hollande), ma famille demeure en Languedoc, et je dois partir incessamment; je n'ai pas le temps de m' adresser à elle. A Paris, j'ai beaucoup de connaissances et je n'y ai qu'un ami, et cet ami n'est pas du tout à l'aise, c'est tout simple : l'amilic exige une si grande égalité, c'est ce que dit Milton :

« Among unequals no society. »

D'après ces aveux. Monsieur, je vous prierai instamment

d'avoir la bonté de me prêter vingt-cinq louis : me les refuser ce serait me faire manquer un état qui peut me donner une existence que je n'ai pas. Je vous ferai mon billet d'honneur de cette somme, et pour que vous n'ayez pas le plus petit soupçon sur ce que je viens de vous dire, comme je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous. Monsieur, vous me ferez le plus grand plaisir, de vous en informer à M. le marquis de Bourzac, colonel en second du corps où je dois entrer. Je vous demande un an. Monsieur, pour vous rendre cette somme, et vous pouvez compter sur ma parole. Si vous voulez me permettre d'avoir l'honneur de vous voir, vous aurez bientôt appris à me connaître; mon cœur est toujours ouvert, quoique avec les hommes il dût être toujours fermé : j'en ai fait souvent, quoique bien jeune, la triste expérience. Permettezmoi, Monsieur, de vous faire le petit cadeau d'un petit poëme que je publiai l'année dernière et d'un petit roman que je viens de faire imprimer'. J'avais pris pour devise qu'il vaut mieux faire des riens que de ne rien faire.

« Je suis avec une très-respectueuse considération. Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Le chevalier de Rivarol.

« P. S. M. le marquis de Bourzac demeure rue Montmartre, près de l'Egoût, et je demeure rue Neuve-St.-Roch, en face de la rue des Moineaux. »

Il est probable que Beaumarchais resta insensible à l'éloquence de cette lettre et qu'il ne prêta point la somme demandée, car c'est à partir de ce moment que l'enthousiasme chaleureux du chevalier se transforme chez son frère le comte en un mépris outrageant et affiché j mais ce qui est assez curieux, c'est qu'au

1 La date du roman en question, intitulé : Osman, ou le Fatalisme, nous donne celle de cette lettre, qui n'est pas datée : elle est de 1785.

même instant , où le plus fameux des Rivarol attaque Beaumarchais à outrance, un autre membre de la famille s obstine à le pomsLiivre des deinanJes d'argent les plus pressantes et les plus multipliées. Ce n'est rien moins que la propre femme de ce charmant comte de Rivarol, qui après avoir épousé la fille d'un maître d'anglais, l'a abandonnée et la laisse mourir de faim avec un titre plus ou moins authentique de comtesse' et un enfant sur les bras. La pauvre femme a laissé dans les papiers de Beaumarchais les missives les plus lamentables. L'auteur du Mariage de Figaro se venge du comte en donnant de temps eu temps quelques écus à la comtesse, ce qui lui procure le plaisir de pouvoir comparer la prose sentimentale de la femme , aux satires amères du mari. Le contraste est piquant. « Je cherchais un homme. Monsieur, lui écrit la comtesse de Rivarol, et j'ai trouvé un dieu. Je me bornerai à dire comme Périclès : Ah ! mon fils ! nous périssions, si nous n'étions péris! Ma jolie petite créature n'est point encore en état de me comprendre; permettez à la tendresse maternelle de vous le présenter un de ces jours, qu'il vous tende ses jolies petites mains, comme à son Dieu et à son sauveur.... » Tandis que Beaumarchais donne du pain à la femme et à l'enfant de Rivarol, celui-ci écrit contre lui la fameuse parodie du récit de Théramène, et c'est ainsi que leurs procédés se

1 Personne n'ignore que le titre de noblesse et même le nom que portait Rivarol lui étaient fort contestés au xviiie siècle; nous n'avons pas assez étudié cette question de détail pour pouvoir dire si c'était à tort ou à raison.

croisent. On conviendra que Beaumarchais n'était pas bien méchant; car s'il eût seulement fait circuler les lettres de M"" de Rivarol, il n'en fallait pas davantage pour réduire le mari au silence.

A côté des littérateurs qui assiègent la caisse de Beaumarchais figurent les grands seigneurs. Avec ceux-là aussi Beaumarchais se montre quelquefois rétif, d'autant que les grands seigneurs demandent souvent des sommes proportionnées à leur qualité , c'est-à-dire énormes. Il n'est personne qui n'ait ouï parler du comte de Lauraguais, un des excentriques les plus caractérisés du xviii^ siècle, réunissant en lui tous les goûts, toutes les fantaisies, tous les talents, toutes les folies possibles ; dissertant à merveille sur les finances de l'État, mais conduisant très-mal les siennes, et écrivant sur toutes choses avec une telle abondance d'idées, que chacune de ses phrases est régulièrement suivie d'une série à'et cetera. Le comte de Lauraguais avait été pendant plusieurs années très-lié avec Beaumarchais, qu'il appelle mon cher ami groz comme le bras. A l'époque du Mariage de Figaro, on fit circuler contre l'auteur un pamphlet très-violent, généralement attribué au comte de Lauraguais. Si cette opinion était fondée, l'explication de ce pamphlet se trouverait tout naturellement dans la dernière lettre de Beaumarchais au comte, en réponse à une lettre de celui-ci. Après s'être ruiné à la ville, M. de Lauraguais s'était pris momentanément d'une belle passion pour les champs ; il adresse de la vallée d'Auge à son cher ami de beaux raisonne-

ments sur l'administration, et conclut en le priant de lui prêter ou de lui faire prêter cent mille francs. Beaumarchais, tout en parant adroitement cette botte insidieuse, profite de l'occasion pour donner à son spirituel et écervelé correspondant une leçon de bon sens qui me paraît assez joliment tournée, et qui, accompagnée d'un refus d'argent, dut plaire médiocrement au comte de Lauraguais :

« Vous êtes comme Robin, monsieur le comte, toujours le même * : le même esprit de discussion, la même force de raisonnement, et la même grâce d'élocution; mais à quoi tout cela sert-il? Changcrez-vous les événements? détruirez-vous la puissance de l'intrigue ? et tout ce que vous direz en matière d'administration ne sera-t-il pas toujours ce qu'on appelle verba volant? Plus malheureux que vous, je vis au moins aussi renfermé. Les mille et une contradictions m'enveloppent, et je marche pesamment au milieu d'une pression, d'un frottement universel. Du courage et des ennemis, voilà ma fortune. Et vous avez besoin d'un prêt de cent mille livres, et vous en apercevez la possibilité dans vos périlleuses délégations ! Vous avez donc oublié Paris, et les hypothèques insuffisantes, et les privilèges toujours exigés, et les nantissements, etc., etc.?

« Monseigneur votre père^, à qui vous n'accordez pas autant d'esprit qu'il vous en a donné, — ce qui est bien ingrat, par parenthèse, — me disait l'autre jour un grand mot sur

' Allusion au refrain d'une chanson tant soit peu cynique de Beaumarchais, mais la plus spirituelle de toutes celles qu'il a composées, qui est intitulée Rolin, que l'on chantait beaucoup au xviiie siècle, et que l'ami Gudin a transmise également à la postérité.

^ Il s'agit ici du duc de Brancas, père du comte de Lauraguais et très-peu enthousiasmé de son fils, lequel, de son côté, était très-peu respectueux pour son père.

Srj2 BEAUMARCHAIS

vous, qui répond à cet adage italien : Di de aura, ma fa di m.... — II a tout l'esprit possible, lui répliquai-je. — Je ne sais, reprenait-il, quel est cet esprit-là, qui met tuujours un homme hors de sa convenance, hors de sa for lune, hors de sa sphère naturelle. Il y a huit mois que je n'ai eu de ses nouvelles; que fait-il? — Monsieur le duc, il cultive son jardin. — Eh! Monsieur, son vrai parc était celui de Versailles. — Oh! diable, ai-je dit en moi-même, cet homme-ci ne raisonne pas trop mal. — Vos fermiers. Monsieur le comte, vous volent en votre présence ; croyez-vous qu'ils ne le fassent pas aussi bien en votre absence ? La rue de la Harpe et la place Mautert sont à la vérité des rues bien crottées*; mais il y a du bruit, des fiacres, des crieurs d'arrêts; on y renverse des ministres, qui n'en restent pas moins sur leurs pieds ; on y débat des questions oiseuses à force d'être intéressantes; on y lit la gazette, on y fait des nouvelles, on y forge le fer, parce qu'il y est toujours brûlant, et pour un cerveau trèsallumé comme le vôtre, un grand mouvement vaudrait peutêtre mieux que l'aspect et la jouissance de votre vallée. Plaisir de vieillard. Monsieur le comte! Et s'il faut le classer parmi les autres, on doit avouer que la douce culture est le premier des plaisii's insipides.

« M. de Sartines et M. de Vergennes me demandent souvent de vos nouvelles avec intérêt, je réponds toujours par un : — Hélas ! il cultive son jardin; et pour le coup, comme disait

Louis XV, il s'occupe à penser fortement ses chevaux*.

« J'ai rhonneur d'être. Monsieur le comte, etc.

« Carox de Beaumarchais. »

« Paris, ce 28 septembre 1778. »

■* Réponse à une phrase de la lettre du comte de Lauraguais, dans laquelle ce dernier, en proie à sa nouvelle manie d'agriculture, disait à Beaumarchais : « Il faudrait être un usurier oa

une c pour préférer la rue de La Harpe et la place Maubert

à la vallée d'Auge. »

2 Allusion à un mot très-connu de Louis XV, adressé à ce même comte de Lauraguais, qui se vantait d'avoir appris en Angleterre

Cependant, si Beaumarchais refuse d'aventurer ■100,000 francs en les prêtant à un écervelé, il aime assez à prêter aux grands seigneurs en général. Cela lui fait comme une clientèle de débiteurs patriciens qui l'aident parfois à surmonter les difficultés de sa position ; mais s'il aime à prêter, il aime assez d'ordinaire à être payé. Quand un seigneur, fût-il prince, lui semble positivement y mettre de la mauvaise volonté, il écrit des sommations assez vertes. C'est à une sommation de ce genre que s'applique le billet suivant du prince de Luxembourg à Beaumarchais.

« Je n'ai pas oublié. Monsieur, la manière noble et honnête dont vous avez bien voulu m'obliger, et si de malheureuses circonstances ne m'avaient tourmenté, mon premier soin aurait été de m'acquitter envers vous j mais soyez persuadé que sous peu de jours j'irai moi-même vous porter votre argent, et en vous remerciant de votre honnêteté, vous témoigner le regret que j'ai d'avoir été si peu exact, et vous assurer des sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur, « Le prince de Luxembourg ^ »

c Ce 9 octobre 1783. »

En revanche, quand un grand seigneur paye exacte-

à penser. Ce mot, par parenthèse, est nié par le prince de Ligne, qui déclare dans ses souvenirs qu'il n'est pas de Louis XV. Or, le témoignage de Beaumarchais détruit l'assertion du prince de Ligne , puisque son allusion s'adresse à M. de Lauraguais luimême.

1 Quand on compare ce billet si poli du prince de Luxembourg au billet si insolent écrit vingt ans auparavant dans une circonstance exactement semblable par un mince hobereau nommé M. de Sablières, billet que nous avons cité en son lieu, on peut se faire une idée du changement opéré durant ces vingt ans dans la situation de Beaumarchais.

ment, Beaumarchais rencourage dans cette bonne habitude par les lettres les plus flatteuses. C'est ainsi qu'il écrit au comte de Polastron, qui lui rend de l'argent prêté: « Votre lettre, Monsieur le comte, respire la candeur et la vertu chevaleresque de nos bons aïeux ; je suis vraiment charmé de vous avoir obligé^ » tandis qu'il écrira à la vicomtesse de Choiseul, qui prend des lettres de rescision contre ses créanciers et veut le fourrer, dit-il, dans cette Saint-Barthélémy : « Quand on a sauté ainsi à pieds joints par-dessus les honorables procédés, on ne doit point être étonné. Madame la vicomtesse, qu'il ne reste plus de relations que les rigoureuses procédures, »

De tous les débiteurs aristocratiques de Beaumarchais, le plus original, sans contredit, est le prince de Nassau- Siegen, représentant de la branche catholique de la maison de Nassau. On ferait une comédie des rapports de Beaumarchais avec ce prince et la princesse sa femme, qui n'est pas moins bizarre que son mari. Ces rapports d'amitié très-intime ont duré plus de dix ans, et les nombreux témoignages qui en restent dans les papiers de l'auteur du Mariage de Figaro offrent les éléments d'un tableau de mœurs que nous nous contenterons d'esquisser. Tous les survivants de l'ancienne France qui nous ont laissé leurs souvenirs sur la période qui précède la révolution, M. deSégur, le duc de Levis, le prince de Ligne, M"^ Lebrun, etc., tous s'accordent à présenter le prince de Nassau-Siegen comme une des figures les plus étranges de son temps. « C'était, dit

M. de Ségur, un vrai phénomène au milieu d'un temps €t d'un pays où TelTet d'une longue civilisation est de donnera tous les esprits une ressemblance uniforme. » — a Le prince de Nassau, dit le duc de Levis, avait la plupart des qualités qui composent les héros, leur caractère entreprenant, une prodigieuse activité, l'amour de la gloire et un souverain mépris pour la vie. Il a recherché les occasions de se signaler, et ces occa-. sions ne lui ont pas manqué ; cependant il n'a laissé cjue la réputation d'un aventurier, et pendant sa vie il eut plus de célébrité que de considération. » On peut déjà reconnaître là quelque analogie qui contribuera à expliquer l'intimité de Beaumarchais et du prince dont nous allons d'abord résumer la vie. Le prince de Nassau avait par sa grand'mère, Charlotte de Mailly, tante de la duchesse de Châteauroux, du sang français dans les veines ; son origine même passait pour être complètement française, attendu que la légitimité de son jjère, quoique reconnue par un arrêt du parlement de Paris, avait été contestée et repoussée en Allemagne par le conseil aulique. Dès sa jeunesse, Nassau se trouva ainsi prince allemand reconnu en France, repoussé en Allemagne et dépourvu de principauté. A quinze ans, il était engagé dans un régiment français comme volontaire ; à dix-huit ans il était capitaine de dragons, et il débutait par faire le tour du monde avec Bougainville. Dans ses voyages il avait eu des duels fameux avec des tigres et des lions, qui l'avaient fait surnommer /e dompteur de monstres, et à son retour il avait été nommé

colonel du régiment royal-allemand (cavalerie). Quoiqu'il aimât de préférence le séjour de Paris ou de Versailles, il menait la vie d'un paladin du moyen âge, toujours en quête d'aventures et d'entreprises de guerre. Partout où l'on se battait en Europe^ on était sûr de le rencontrer : tantôt, commandant une batterie flottante au siège fameux de Gibraltar, on le voyait quitter le dernier à la nage son bâtiment incendié et regagner le rivage, le sourire aux lèvres, sous une grêle de boulets ; tantôt au service de la Russie, avec des bateaux plats il détruisait une escadre turque à Oczakow, ou dispersait une flotte suédoise dans la Baltique. Cavalier ou fantassin, général ou amiral, il recherchait avec la même ardeur tous les genres de combat sur tous les éléments, et ce guerrier d'une témérité fabuleuse, ce dompteur de monstres, d'ailleurs grand et bien fait de sa personne, « avait, dit M'"^ Lebrun dans ses Souvenirs, l'air doux et timide d'une demoiselle qui sort du couvent.» C'était là le côté héroïque du prince de Nassau; son côté comique consistait dans une impossibilité absolue d'apprécier la valeur de l'argent, qui s'échappait de ses doigts comme de l'eau, — si bien que ce héros, le plus essentiellement panier percé de tous les héros, partageait sa vie à disperser des flottes, à renverser des bataillons, et à fuir épouvanté devant des créanciers, des huissiers, des recors, qui ne lui laissaient pas un instant de repos.

C'est par ce côté faible que le prince de Nassau s'était attaché à Beaumarchais comme à un ange gardien des-

ET SON TEMPS. Si?

tiné à le garantir du seul genre de danger qu'il redoutât. C'est Beaumarchais qui devait payer les créanciers les plus dangereux, faire patienter les autres, réviser les comptes fantastiques de ceux-ci, parer aux embûches tendues par ceux-là, en un mot débarrasser son héros de cette troupe infernale toujours attachée à ses pas.

l/intimité entre Beaumarchais et le prince avait commencé en 1779. Voici à quelle occasion. Comme il était question à cette époque d'une descente en Angleterre, Nassau, qui commandait déjà un régiment de cavalerie, avait formé de plus un corps d'hommes déterminés qui s'appelait la légion de Nassau, et tenté avec son intrépidité ordinaire un coup de main sur l'île de Jersey. Le gouvernement français ayant renoncé à son projet, le prince demanda que les volontaires formés par lui fussent incorporés dans les troupes du roi et qu'on lui en payât le prix, lequel, d'un autre côté, était destiné à rembourser les frais d'équipement qu'il avait avancés ou plutôt pour lesquels il s'était endetté, et à indemniser de leurs dépenses les officiers de ce corps. Le ministre de la marine, craignant que l'argent donné directement au prince de Nassau ne se trouvât fondu comme à l'ordinaire au détriment des créanciers de la légion , avait chargé Beaumarchais de surveiller cette liquidation et d'avancer par à-compte les sommes nécessaires, en ayant soin de payer d'abord les créanciers avant d'indemniser le prince. La situation de Beaumarchais était délicate. Nassau, toujours harcelé de créanciers personnels, demandait sans cesse de l'ar-

gent. Beaumarchais, tout en lui en donnant un peu, s'attachait à lui faire comprendre qu'il fallait d'abord payer les créanciers de la légion, et profitait de l'occasion pour donner de temps en temps à ce héros quelques leçons d'économie domestique.

«Mon prince, lui écrit -il en date du 1" août 1779, j'ai l'honneur de vous remettre ci-joint une rescription de 6,000 livres. Il ne faut point me savoir mauvais gré si je fais comme les bons parents, qui économisent sur les menus plaisirs de leurs enfants pour remplir leurs dettes sérieuses. Bien des gens trouvent déjà mauvais que j'aie pris sur moi de distraire pour vos besoins 500 louis, qui, versés, disent-ils, chez le trésorier de la marine, auraient été, d'après leurs oppositions, réservés pour leur payement, de préférence à vos mandats personnels. 11 est certain qu'ils sont dans leur droit à cet égard. Me permettrez-vous aussi de vous demander, mon prince, pourquoi un courrier de 18 à 20 louis pour un objet également bien rempli par un port de lettre de 30 sous? Ou vous portez une attention bien légère à vos dépenses, ou vos besoins ne sont pas si pressants que vous le dites, et je ne suis que le triste écho de celte réflexion, qui peut aussi bien vous frapper qu'elle m'a paru juste lorsqu'on l'a faite devant moi.

« Si vous me trouvez un peu plus austère, mon prince, que ma réputation d'homme gai ne semble le comporter, ne l'attribuez qu'au sérieux et véritable intérêt que je prends à vos peines ; elles exigent tous les soins et l'attention la plus continue de la part de ceux qui travaillent à vous en tirer.

« Je me mets au nombre de ces travailleurs zélés en vous assurant du profond respect avec lequel je suis, mon prince, etc. « Caron de Beaumarchais. »

Ces premiers rapports entre Nassau et Beaumarchais .a\aient amené bientôt une intimité toujours croissante.

et le prince s'était habitué peu à peu à considérer son ami comme une sorte de tuteur et surtout comme un caissier qui lui aurait été donné par la nature. « La caisse de M. de Beaumarchais, dit le gardien de cette caisse, Gudin, était devenue celle du prince, qui y puisait pour presque tous ses besoins. » — « Mon cher ami, délivrez-moi de mes créanciers; ils m'accablent et me font tourner la tête.... Mon cher Beaumarchais, je vous recommande mes affaires, que vous m'avez promis de soigner, et je vous prie d'être certain que l'amitié que je vous ai vouée ne finira qu'avec ma vie.... » Tel est le refrain ordinaire des innombrables lettres du prince de Nassau à l'auteur du Mariage de Figaro. Celui-ci se prête avec une complaisance inépuisable, entremêlée cependant quelquefois de mauvaise humeur, à ce rôle de caissier et de tuteur, que la princesse de Nassau contribue pour sa part à rendre très-difficile, car elle est aussi panier percé que son mari.

C'était une princesse polonaise, mariée en premières noces au prince Sangusko et divorcée. Quoique la Pologne soit un pays catholique, on sait que le divorce y est toléré. Le prince de Nassau tenait à faire reconnaître son mariage par l'archevêque de Paris, et il était si bien habitué à se servir de Beaumarchais en tout, que c'est encore lui qui plaide dans cette affaire et qui transmet au prélat, en l'appuyant, la demande du prince. Je regrette de n'avoir pas retrouvé le plaidoyer de Beaumarchais sur la question; mais on ne sera peut-être pas fâché de rencontrer ici la réponse du

sévère prélat Christophe de Beaumont , à l'auteur du Mariage de Figaro plaidant pour une princesse divorcée.

« Paris, le 13 septembre 1780.

c( Je vous envoie, Monsieur, ma réponse à la lettre dont M. le prince de Nassau m'a honoré. Vous voudrez bien la lui faire passer. Je ne vous dissimulerai pas que celte réponse est négative. Malgré le désir que j'aurais d'entrer dans les vues du prince, je n'aurais pu concourir à son mariage sans aller contre les principes de l'Église latine, qui ne connaît aucune cause de divorce, et notamment contre les principes de l'Eglise gallicane, où il n'y a jamais eu d'exemple de pareils mariages. D'aillefn-s il y a en France une parfaite conformité entre les lois civiles et ecclésiastiques sur la matière du divorce.

« On ne peut rien ajouter à la sincérité des sentiments avec lesquels je suis, Monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur. »

« -}• Christophe, archevêque de Paris. »

Malgré le refus de l'archevêque, le mariage du prince, considéré comme contracté en Pologne, n'en fut pas moins reconnu à la cour de Versailles, et sa femme admise comme princesse de Nassau. « Ce ménage, dit le duc de Lévis, était bien assorti. La princesse était une grande femme mince qui avait un reste de beauté. Sans être parfaitement droite, elle avait de l'élégance dans la taille, ses manières étaient nobles et polies; mais elle avait plus d'imagination que de jugement, de l'esprit sans suite, et, comme la plupart des Polonaises, le cœur chez elle valait mieux que la tête. » Cette princesse, en «ffet, jetait, nous l'avons dit, l'argent par les fenêtres avec la même facilité que son mari. Comme son mari, elle adorait Beaumarchais, et comme son mari, elle

-abusait de sa caisse. « Je ne conçois pas, écrit à œ couple auguste Tauteur du Barbier de Séville, sans doute un peu impatienté ce jour-là, je ne conçois pas que deux personnes aussi spirituelles que vous et la princesse puissent toujours encliàsser dans le même cadre et le malaise le plus affligeant et la prodigalité la plus désordonnée. » Le malaise, en effet, va quelquefois très-loin. Sur deux cents lettres de la princesse, il y en a bien une centaine griffonnées d'une écriture illisible, et qui ont toutes pour but de faire un appel à la bourse de l'ami Bonmarchais ; la princesse, par parenthèse, n'a jamais pu venir à bout d'écrire correctement le nom de son ami. Voici quelques échantillons de ces billets de princesse :

« Il y a bien longtemps que je ne vous ai vu, mon cher Bonmarchais, et vous allez en lire la preuve : c'est que je suis encore sans le sou. Envoyez-moi quelques louis par le porteur, mon ami, si vous voulez que je dîne demain. »

Autre billet :

« Mon cher Bonmarchais, je suis désespérée, mais il faut absolument que j'aille demain pour atfaires à Versailles, et je n'ai pas un petit écu. Envoyez-moi, si vous pouvez, quelques louis. »

Variante sur le même sujet :

« Mon cher Bonmarchais, voici le déjeuner que m'a envoyé mon maître d'hôtel aujourd'hui ; voyez s'il est d'une digestion facile '. M. de Nassau l'a trouvé, il lui a demandé

1 C'était sans doute quelque lettre du maître d'hôtel de la princesse, refusant de la nourrir plus longtemps à ses frais.

son compte. Il faudra que nous causions là-dessus, pour que Texamcn puisse traîner jusqu'au moment où nous pourrons le rembourser. En attendant, mon ami, envoyez-moi ce que vous pourrez. Adieu ; pardonnez si je vous tourmente presque autant que je suis tourmentée. »

L'ami Bonmarchais gronde, prêche l'économie, et finit toujours par s'exécuter avec assez de bonne grâce. On voit qu'il a du goût pour ces deux personnages, non-seulement parce qu'ils sont princes, mais parce qu'ils sont agréables, parce qu'ils semblent d'ailleurs éprouver pour lui une affection sincère et prennent une part très-vive à toutes ses tribulations. La princesse, qu'il ne faudrait pas juger sur ses billets quémandeurs , a souvent de l'esprit avec un certain vernis d'étrangeté qui lui donne du piquant. C'est ainsi qu'elle écrira à Beaumarchais, à propos d'un abbé Sabathier qu'elle n'aime pas et qui a rendu des services à son mari : « Combien j'aime ma reconnaissance avec vous! combien elle me tourmente avec lui ! Vous allez vous fâcher. Je ne le hais pas, mais je ne puis l'estimer : je le regarde comme un grand enfant, et j'aime à peine les petits, hors Eugénie '. De plus, cet homme me présente l'idée de l'imperfection, de la faiblesse, et quand je vois cette araignée quasi sous mes talons, cela me donne la chair de poule. Je suis trop franche peut-être, mais avec vous je n'ai jamais su penser que haut. »

Le prince, de son côté, offre des traits d'originahté assez amusants, par exemple, lorsqu'il s'en va en

l La fille de Beaumarchais.

guerre, laissant sa femme aux prises avec ses nombreux et insupportables créanciers. Si la princesse s'avise de lui écrire sur ses affaires, au moment de monter à l'assaut de Gibraltar, il adressera à Beaumarchais les lignes suivantes :

« Mon cher Beaumarchais, il est assez agréable, lorsque Ton a en France un régiment de cavalerie et un corps d'infanlerie, de venir en Espagne commander une des batteries flottantes qui ouvriront la porte de Gibraltar^; mais dites, je vous en prie, à M™* de Nassau, qu'il est ridicule de me consulter comme elle le fait sur toutes mes affaires. Je lui ai donné une procuration bien générale, parce que je m'en rapporte absolument à elle. Si elle a besoin de conseils, elle n'a qu'à vous en demander : ils vaudront mieux que les miens. Dites-lui bien que je ne répondrai plus aux articles de ses lettres qui me parleront d'aifaires. Adieu, mon cher Beaumarchais. Croyez que personne ne vous est plus attaché que moi. « Nassau. »

« Ce 25 juillet 1783. »

Il était en effet un peu dur pour un héros d'être poursui\i par du papier timbré jusque sous le feu de l'ennemi; mais d'un autre côté, la pauvre princesse ne savait oi^i donner de la tête. Le prince avait en Flandre des terres qu'il mettait en vente; malheureusement il y avait des procès qui arrêtaient la vente de ces terres. La princesse avait aussi des biens en Pologne qu'elle vendait et qui servaient à payer une partie des dettes de son mari ; mais le gouffre était effrayant et difficile à combler. Elle jetait les hauts cris et renvoyait tous ces

1 On sait que cette attaque échoua; mais elle fut conduite en partie par le prince de Nassau avec une rare intrépidité.

tracas à Tami Bonmarchais, dans les papiers duquel on voit ainsi circuler les types les plus \ariés du créancier de prince sous l'ancien régime, depuis les plus honnêtes et les plus débonnaires, véritables personnifications de M. Dimanche, jusqu'aux plus impérieux, qui parlent philosophie et veulent exécuter un héros comme un simple mortel.

Cependant le prince se couvre de gloire au siège de Gibraltar. Le roi d'Espagne lui accorde la grandesse ; mais il paraît que cet honneur oblige à dépenser de l'argent : le prince, comme à l'ordinaire, n'en a plus, et comme à l'ordinaire aussi la princesse, qui n'en a pas davantage, en demande à Beaumarchais. Celui-ci, qui a déjà fourni la somme nécessaire à l'équipement du guerrier, se fait un peu tirer l'oreille. Cependant il est bon prince, lui-même.

« Quoique je sois horriblement gêné, écrit-il à la princesse, je vais lui faire passer à Madrid encore \ ,000 écus du fond de ma bourse, et vous pouvez lui écrire par le courrier de demain qu'ils sont à ses ordres chez le même banquier de Madrid qui lui a fourni les premiers fonds; je ne puis souffrir que pendant qu'il se couvre de gloire et qu'il travaille à réparer ses affaires, les embarras de la vie habituelle y mettent le plus triste obstacle. »

La princesse, qui aime passionnément son mari, se confond en remercîments.

« Que vous dirai-je, mon cher ami? écrit-elle à Beaumarchais. Comment vous exprimer tonte ma reconnaissance, et dans quelle occasion pourrai-je en avoir davantage que loi's- ■que vous venez au secours de tout ce que j'ai de plus cher

au monde ? Je lui envoie votre lettre ; je n'ai pas besoin de lui faire sentir tout ce qu'il vous doit ; il a un cœur comme le mien, et il vous connaît aussi bien que moi. »

L'auteur du Mariage de Figaro, qui a l'esprit inventif et qui serait d'autant plus charmé de voir le prince payer ses créanciers, que ce dernier lui doit beaucoup d'argent, indique à son illustre ami un moyen ingénieux de mettre à profit l'admiration que le roi d'Espagne éprouve pour son brillant courage. Le prince, qui a déjà fait le tour du monde, dira à Sa Majesté qu'il désire le recommencer, et il lui demandera pour toute faveur l'entrée franche de deux vaisseaux et de leurs cargaisons dans tous les ports des colonies espagnoles. Cette permission obtenue, le prince aura recours au roi de France, et le priera de vouloir bien lui prêter deux vaisseaux pour refaire le tour du monde, et arriver par cette voie un peu détournée à payer ses dettes. En effet, sur ces deux faveurs obtenues, Beaumarchais se fait fort de trouver une compagnie de négociants qui se chargera de munir les deux vaisseaux de marchandises, et d'avancer au prince cinq cent mille francs. Nassau adopte avec enthousiasme cette combinaison savante. Le roi d'Espagne accorde la faveur demandée. Reste à obtenir les deux vaisseaux du roi de France. Dans ce but, le prince adresse à Louis XVI un long mémoire sur l'état de ses affaires; il solhcite un arrêt de surséance aux poursuites de ses créanciers, il expose le plan qui lui permettra de payer ses dettes, et en faveur de SCS services militaires il demande le prêt de deux

vaisseaux. Ce qu'il y a de plus curieux dans ce mémoire après la combinaison destinée à débarrasser un héros de ses créanciers sans qu'il en coûte rien à l'État, c'est qu'en terminant sa pétition , le prince de Nassau invoque le témoignage et l'apostille de Beaumarchais, « lequel veut bien, dit-il, par une suite de son attachement pour moi, donner tous ses soins à l'entier acquittement de mes dettes. » Et Beaumarchais appuie la demande du prince à Louis XVI par la note suivante :

« Si le témoignage d'un homme d'honneur invoqué peut donner quelque poids aux faits énoncés dans ce mémoire, j'atteste que depuis le mariage du prince de Nassau-Siegen, par les sacrifices les plus étendus de la princesse sa femme, tant sur ses terres que sur ses diamants et autres effets, le prince a payé près de cent mille écus de ses dettes.

« Je certifie que tout l'argent accordé par Sa Majesté pour acquitter les dettes du prince relatives à sa campagne de Jersey, lequel argent m'a passé par les mains à ^invitation de M. le comte de Maurepas et de M. de Sartines, a été entièrement appliqué aux créanciers fournisseurs de cette campagne sans qu'il en ait été détourné un écu pour l'usage personnel du prince ^

« Je certitle qu'il est dû sur les reliquats de cette campagne à divers créanciers 280,000 francs, pour le paiement desquels la tranquillité du prince et bien souvent la mienne ont été troublées. «Caron de Beaumarchais.»

« Ce 10 mai 1783. »

La demande du prince a\ait été d'abord accueillie par le nouveau ministre de la marine, M. de Castries,

1 On a vu plus haut que cette assertion n'est peut-être pas rigoureusement exacte; mais on a vu aussi que Beaumarchais avait fait tout son possible pour qu'elle le fût.

qui avait promis les deux \aisseaux; mais le prince ayant eu une querelle avec le ministre, Taffaire avorta. Nassau, toujours fuyant ses créanciers, part pour la Pologne, où il se distingue au service du roi Stanislas- Auguste, en discutant à grands coups de sabre dans les diétines contre le parti Czartorisky. « Avant que Ton se fût reconnu, écrit-il en parlant d'une délibération à la polonaise, il y en a eu trois cent quatre de tués et plusieurs de blessés; voilà à quoi nous passons notre temps et ce que c'est que la liberté : chacun a son avis et le soutient; cependant vous voyez que partout les rois ont raison lorsqu'ils le veulent bien. » Quand il ne bataille pas dans les diètes, le prince s'occupe à faire jouer le Mariage de Figaro par les dames et les seigneurs de la cour, et partage avec le roi de Pologne les fonctions de régisseur. « On s'est avisé de prétendre, écrit-il de Varsovie le 15 décembre 1785 à Beaumarchais, que moi ayant été témoin de plus de dix répétitions, et toujours à côté de l'auteur, je devais le suppléer et traiter la troupe d'ici comme je l'avais vu quelquefois traiter celle de la Comédie -Française ^ Vous voyez, mon cher Beaumarchais, que mon rôle n'est pas le plus facile à jouer. Aussi n'ai-je pas la prétention de le rendre aussi bien que celui de la comtesse

1 Ceci s'accorde bien avec une tradition de la Comédie-Française, que je tiens de M. Régnier, qui la tient lui-même de Baptiste et de Duparay. « L'art du comédien, dit M. Régnier, avait en Beaumarchais un appréciateur d'un goût très-sûr mais très-difficile. Duparay affirmait qu'il était méticuleux, nerveux, même emporté^ aux répétitions. »

288 BEA L'MARCHAIS

Almaviva sera rendu par la comtesse Tyskiewicz, que vous avez vue chez moi à Paris. Ma femme a le rôle de Suzanne ; Sophie, qui est fort grandie, celui du petit l)age, qu'elle joue très-bien, M. de Maisonneuve, qui joue la comédie avec moins de froid que Dazincourt et tout autant d'intelligence, a le rôle de Figaro. Le comte Almavivaest joué parM. V.... (nom ilHsible), quial'air noble et tout ce qu'il faut pour bien rendre ce rôle. Le roi, qui vient aux répétitions, et qui met le plus vif intérêt à ce que la pièce soit bien jouée, disait hier soir à souper : — Je paierais bien cher pour que M. de Beaumarchais arrivât ici cette nuit. — Vous jugez bien que ma fennne et moi nous faisions chorus. »

Après avoir fait jouer le Mariage de Figaro à Varsovie, le prince passe au service de Catherine, bat les Turcs et les Suédois, et tandis que l'Europe retentit du bruit de son nom, il continue avec Beaumarchais une correspondance dans laquelle ce dernier rappelle de temps en temps à son glorieux ami, placé, dit-il, à la tête des guerriers de l'Europe, les nécessités de la vie réelle, et qu'il ne serait pas mal de faire voir à ses créanciers au moins quelques écus.

« Mon prince, lui écrit-il, vos chevaux, saisis entre les mains du duc de Lauzun, ne se vendent pas et se mangent... Les fonds de la vente de Villers ne rentrent pas non plus... Je ne vous envoie pas toute votre escopeterie, que ce malheureux armurier Toupriand a déposée chez moi, lorsque j'ai donné l'argent pour la retirer du mont-de-piélé, parce que cet armurier a mis une opposition entre mos mains qui ne peut être levée qu'à la solution de tous ses comptes avec vous.

Vous m'avez demandé un bon chirurgien; comme le mélicr que vous faites vous rend cet homme indispensable^ je vous envoie ce chirurgien ulile^ en même temps que vos inutiles valets... Je vous renvoie vos diamants, dont je n'ai fait aucun usage, parce qu'il y a trop loin de la valeur que les joailliers, les^'e vendeurs et les juifs leur donnent à celle que vous leur attribuez. .. Je n'ai pu payer la lettre de change que la princesse a tirée sur moi de Varsovie, parce que je n'ai plus d'argent libre après tout celui que j'ai avancé pour vous... Cependant vous avez vos succès militaires qui consolent mon amitié : le grand homme en jupons qui gouverne la Russie, cette tête de héros sur un beau corps de femme*, n'a pas manqué de saisir l'occasion de vous faire servir au triomphe de ses armes ; je vous félicite de nouveau de son auguste bienveillance. J'ai fait l'addition de tous les corps d'armée que vous allez joindre, ils montent à quatre cent soixante-dix mille hommes, selon votre lettre. Avec de pareilles forces, on prendrait l'univers. Preux chevalier, vous avez son portrait; vous lui crierez de loin : — Dame de mes pensées, je vais combattre pour vous. — Volez donc à Constantinople, 7nais surtout ne vous faites pas tuer; c'est ce que je vous demande, et l'avenir est à vous. Adieu, mon prince, je suis, avec un attachement inviolable, etc. « Caron de Beaumarchais. »

On comprendra la vivacité de cette exclamation, — ne vous faites pas tuer, — qui se reproduit dans plusieurs lettres de Beaumarchais au prince de Nassau, quand on saura que ce guerrier, connu par sa témérité, était en ce moment tout à la fois l'ami de l'auteur

1 Ces lignes, écrites en 1786, sont un peu hyperboliques, attendu qu'à cette époque Catherine avait cinquante-sept ans , et que sa taille peu élevée était envahie par un embonpoint assez disgracieux; mais Beaumarchais voyait l'impératrice à distance.

du Mariage de Figaro el son débiteur d'une somme de 425^000 francs. Beaumarchais du reste se montre ici un créancier fort complaisant, car soit qu'il juge que beaucoup d'insistance ne l'avancerait à rien, soit par une suite de son amitié, je le vois écrivant au prince de Nassau à Saint-Pétersbourg, en date du 25 avril 1791 :

« Le motif de la cherté du change que vous m'avez donné, mon prince, dans votre dernière lettre pour me faire adopter le reculement de votre acquit en\ ers moi ne vous ayant point arrêté pom- des gens qui vous ont obligé avec un zèle moins vif et moins pur, m'aurait semblé l'effet de quelque mécontentement que j'ignore, si je ne savais que je suis l'homme sur la facilité duquel vous avez toujours le plus compté. Vous avez trop d'honneur pour que je prenne de l'inquiétude j vous me paierez quand vous croirez le devoir et le pouvoir sans altérer votre bien-être. L'air de la liberté n'a point tué ma sensibilité; je suis toujours le même, comme Robin, et je veux vous aimer avec le désintéressement d'un sylphe. Recevez les salutations du cultivateur,

Après la mort de Beaumarchais, le caissier Gudin constate que la créance de son patron sur le prince de Nassau, réduite sans doute par des à-compte, se monte à la somme de 79,858 francs. Cette dette a-t-elle été payée par le prince, qui survécut assez longtemps à Beaumarchais, ou bien faut-il ranger ce paladin du moyen âge parmi les débiteurs insolvables ? Cette dernière hypothèse me paraît la plus probable. Quoi qu'il en soit, par tout ce qui précède, on saisira mieux la véritable physionomie de l'existence de Beaumarchais

au moment du Mariage de Figaro, et Ton comprendra quelles variétés de ressources il pouvait au besoin employer pour faire jouer une pièce de théâtre malgré Louis XVI, le garde des sceaux et M. Suard.

Page 1