‹ Beaumarchais et son temps (volume 2)Chapitre 8 sur 18 · DÉLIVRANCE DE LEGS · texte numérisé non relu

DÉLIVRANCE DE LEGS

« Ce portrait de Cicéron antique et gravé sur péridot, pierre fine de la première qualité après l'émeraude, était la bague chérie que portait toujours M. d'Émery, le plus célèbre antiquaire du xvm* siècle ; en mourant, il l'a laissée en dépôt à l'un de ses amis, sous condition de la remettre à l'homme le plus éloquent qu'il rencontrerait: elle appartient sans conteste 'a M. Dambray.

« On a eu le respect dé ne pas faire repolir la pierre, de crainte d'altérer la parfaite ressemblance de l'ancien Cicéron on la présentant au moderne. »

Le lendemain, Beaumarchais voit revenir sa boîte avec la lettre qui suit :

« On m'a remis hier au soir, Monsieur, une petite boîte contenant un portrait de Cicéron fort artistement gravé sur une pierre fine de la première qualité après l'émeraude, à ce que m'apprend un billet beaucoup trop obligeant, dans lequel on porte la flatterie jusqu'à me comparer à l'orateur de Rome; je n'ai pu attribuer qu'à l'enthousiasme d'un plaideur qui a gagné son procès et qui ne me connaît pas, un cadeau qui ne me convient sous aucun rapport. J'ai questionné mes gens pour en connaître l'auteur, et le récit de mon portier qui a reconnu votre laquais ayant confirmé mes premiers soupçons, je m'empresse. Monsieur, de profiter de cette découverte pour vous prier de vouloir bien reprendre un bijou qu'une juste délicatesse ne me permet pas d'accepter.

« Sous quelque forme qu'un présent soit offert, il ne cesse pas d'être un présent, et jamais un magistrat ne doit en recevoir.

et J'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc. Dambray. »

c Paris, le 25 avril 1789. »

Beaumarchais répond en protestant que le cadeau n'est pas de lui ; mais le jeune avocat général, convaincu du contraire, persiste dans son refus. Voilà comment Beaumarchais avait acheté le parlement qui venait de condamner Bergasse. Il est vrai cependant, comme on l'a dit, que s'il gagna son procès devant la justice, il le perdit cette fois devant l'opinion et fit la fortune de Bergasse, qui, quoique déclaré calomniateur par un arrêt, dut à cette seule affaire une célébrité éclatante, et sévit du premier coup appelé à l'assemblée constituante, où sa célébrité ne se soutint pas.

La Harpe, tout en se déclarant indigné des calomnies aussi odieuses qu'absurdes dont Beaumarchais fut si souvent l'objet , estime que ce dernier a commis

une action impardonnable en se permettant irois ans après ce procès de donner au personnage du traître, dans son drame de la Mère coupable, le nom irlandais de Begearss, destiné a rappeler celui de Bergasse, mais qui en réalité le rappelle assez peu, et la plupart des biographes de Beaumarchais ont répété machinalement cette sentence du célèbre critique. La Harpe, qui portait dans les moindres querelles Httéraires une rancune si âpre et si tenace, en parle ici bien à son aise. Quoi! un homme à qui vous n'avez jamais fait le moindre mal , que vous ne connaissez pas, qui ne vous connaît pas, vous aura pendant deux ans outragé et calomnié de la manière la plus atroce, il aura allumé contre vous les inimitiés les plus ardentes, et l'on sera inexcusable de l'avoir transformé en traître de mélodrame sous un anagramme irlandais ! « En vérité, dit avec raison Arnault à ce sujet, la vengeance était moins cruelle que l'outrage qui l'avait provoquée. J'ai connu, ajoute-t-il, Bergasse et Beaumarchais ; rien de plus opposé que leur caractère ; avides de renommée l'un et l'autre, ils l'obtinrent d'abord par des écrits publiés à l'occasion d'un procès; mais dans ses mémoires, Beaumarchais se défendait, et dans les siens Bergas?e attaquait. Tourmenté par la bile, Bergasse, honnête homme sans contredit, était de l'humeur la plus morose. Rien de plus gai au contraire que Beaumarchais, qui était, quoi qu'on en ait dit, un fort galant homme et, de l'aveu de tout le monde, un des hommes les plus aimables qu'on pût rencontrer. »

Ce témoignage impartial d'Arnault écrivant quarante ans après Tévénement nous permet au moins de conclure que, si, en effet Bergasse était foncièrement un honnête homme, il se conduisit ici comme un homme injuste et méchant, ce qui n'est pas permis, même aux plus honnêtes gens. Sans raison et sans droit, par ambition de renommée, par violence de caractère, il poussa contre Beaumarchais la fureur jusqu'aux derniers excès de l'invective et de la calomnie ; il fit à sa réputation une blessure cruelle dont elle ne s'est jamais bien guérie, et lorsque la révolution éclata, l'auteur du Mariage de Figaro, qui aurait pu espérer d'être accueilli sous le régime nouveau avec quelque faveur, vit commencer pour lui la période de la décadence et de fimpopularité.

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