SUZANNE
Pour les jeux de notre scène Ce beau jour n'est point fêté.
Le motif qui nous ramène C'est la douce humanité.
Mais quand notre cinquantaine Au bienfait sert de moyen, Le plaisir ne gâte rien.
Nouî, heureux cinquantenaires n.
D'un hymen si fortuné, Rapprochons du sein des mères L'enfant presque abandonné.
Faut-il un exemple aux pères?
Tout autant qu'il m'en naîtra Ma Suzon les nourrira.
Se tournant ensuite vers Brid'oison, Figaro lui disait : « A vous. Monsieur le juge ! »
Brid'oison. — E... est-ce qu'on peut chanter quand on est attendri?... D'à... ailleurs on ne m'a rien fait.
Figaro. — Vous avez tant de facilité !
Brid'oison. — C'est... est vrai, oui, pour qu'on vienne peutêtre me dire après : « Plu... us bête encore que l'auteur. »
Figaro. — Pourquoi pas?
Brid'oison. — Au. ..au bout du compte, je m'en moque, moi, et... et je m'en vais vous dire sur tout ceci ma façon de
penser. (Il chante en se frottant la tête comme s'il composait.)
Que d' plaisir on trouve à rire Quand on n'voit du mal à rien !
Que d' bonheur on trouve à s' dire :
L'on m'amuse, et j' fais du bien !
Que d' bel' chos' on peut écrire Contre tant d' joyeux ébals !
Nos cri...itics n'y manq'ront pas {Bis.)
En effet, les critiques n'y manquaient pas, car dès lelendemain on faisait circuler ce quatrain :
De Beaumarchais admirez la souplesse.
En bien, en mal son triomphe est complet :
A l'enfance il donne du lait
El du poison à la jeunesse.
vjet institut en faveur des pauvres mères nourrices rencontra des ob:-taclcs qui tenaient probablement aux inimitiés soulevées contre l'homme qui cherchait à le
. ET SON TEMPS. 3(;jj
fonder, et ii ne put être établi à Paris; mais comme ridée était bonne, elle ne resta point stérile : l'archevêque de Lyon, M. de Montazet, l'adopta. Il accepta bravement le concours et l'argent de Beaumarcbais, et ÏInstilut de hienfaisance maternelle, qui, si je ne me trompe, existe encore à Lyo'n, sortit du Mariage de Figaro. Beaumarchais fut un de ses protecteurs les plus constants. En 1790, il envoyait encore à cet établissement une somme de 6,000 francs, et recevait en échange la lettre suivante, signée de trois des plus considérables et des plus respectables habitants de Lyon :
« De Lyon, du 11 avril 1790.
« Monsieur,
« Vous offrir la preuve du succès de Vinstitut de hienfaisance maternelle, c'est vous entretenir de votre ouvrage. C'est chez vous. Monsieur, que nous en avons puisé l'idée; ainsi le plan de l'établissement vous appartient. Vous l'avez aidé de vos généreux dons, et plus de deux cents enfants conservés à la patrie vous doivent déjà leur existence. Nous nous estimons heureux d'y avoir contribué, et notre reconnaissance égalera toujours les sentiments respectueux avec lesquels nous sommes. Monsieur, etc.,
« Les administrateurs de Y Institut de bienfaisance maternelle, Palekne de Sacy, Chapp et Tabareau. »
Tandis que Beaumarchais occupait ainsi l'attention pubhque par les moyens les plus divers *, ses ennemis,
lOn l'accusait notamment d'inventer des histoires bizarres et de les faire circuler en les rattachant à sa pièce. On citait comme une invention de ce genre l'anecdote d'un jeune homme qui, réduit aux dernières extrémités de la misère, avait écrit à Beaumarchais pour lui demander la faveur d'être admis, avant
Suard en tête, le harcelaient sans cesse par des articles anonymes insérés au Journal de Paris. Un jour qu'on lui demandait malignement , dans ce journal , ce qu'était devenue la petite Figaro, dont il est question dans le Barbier et dont il n'est plus question dans le Mariage, il répondit par une histoire très-plaisamment racontée, dans laquelle la petite Figaro se trouvait être une enfant adoptée autrefois par le barbier espagnol, venue en France , mariée depuis à un pauvre ouvrier du port Saint-Nicolas, nommé Lécluse, lequel venait d'être écrasé par accident, la laissant avec deux enfants sur les bras , et il terminait en invoquant la charité de l'interrogateur pour la veuve Lécluse. Ce dernier fait était vrai, mais cette manière de déjouer les malices anonymes de Suard, en lui imposant une charité, déplut apparemment à celui-ci, et soit qu'il agît de lui-même, soit qu'il fût, comme on l'a dit, excité à poursuivre cette polémique par le comte de Provence, depuis Louis XYllI, qui s'en amusait, et qui même, à ce qu'on assure, prenait sa part dans la rédaction, il continua toujours, sous l'anonyme, à poursuivre Beaumarchais d'articles qui devenaient de plus en plus outrageants. L'auteur du Mariage de Figaro riposta
de se suicider, à voir jouer le Mariage de Figaro. Tout singulier qu'il paraissait, le fait était très-vrai. L'auteur de cette lettre était un jeune écrivain nommé Fej'del, qui obtint plus tard une certaine notoriété. Sa lettre que nous retrouvons dans les papiers de Beaumarchais nous a paru assez spirituelle pour être insérée aux piùces justificatives, n° 23 lis. Nous devons ajouter que Beaumarchais s'empressa d'aller chercher, dans son grenier, le malheureux qui lui écrivait, qu'il le secourut et le plaça.
d'abord avec sa gaieté ordinaire, puis enfin, fatigué de ce commerce, il écrivit, le 6 mars 1783, une dernière lettre dans laquelle il déclarait aux rédacteurs du Journal de Paris qu'il ne répondrait plus aux insulteurs anonymes; et pour exprimer avec toute l'énergie possible le cas qu'il en faisait, il employait cette antithèse très-colorée, mais un peu étourdiment rédigée : « Quand j'ai dû vaincre, disait-il, lions et tigres pour faire jouer une comédie , pensez-vous , après son succès , me réduire, ainsi qu'une servante hollandaise, à battre l'osier tous les matins sur l'insecte vil de la nuit? » Suard étant, je crois, très-mince de sa personne, pouvait à la rigueur prendre pour lui le dernier terme de celte antithèse, d'un goût hasardé; malheureusement pour Beaumarchais, qui pensait n'avoir alTaire qu'à Suard, le comte de Provence, quoique très-gros, ayant, à ce qu'il paraît^ pris sa part des attaques de Suard, se jugea également atteint par la redoutable antithèse, et porta plainte au roi son frère de l'insolence de Beaumarchais. Toutefois, comme il ne voulait pas avouer qu'il s'y était exposé, il prit le parti de dissimuler ce qui le blessait particulièrement, et comme il était fort spirituel, il persuada sans peine à son frère que le crime de Beaumarchais consistait, non pas à avoir parlé de l'insecte vil de la nuit, mais à avoir écrit ces mots de lions et tigres, qui, suivant lui, désignaient évidemment le roi et la reine.
Accuser quelqu'un d'avoir songé à comparer LouisXVI à un tigre et même à un lion, c'était à peu près l'accuser d'avoir voulu emporter dans sa poche les tours de Notre-
Dame. Beaumarchais n'avait mis en avant les tigres que dans l'intérêt purement littéraire de son an ti thèses, et pour faire ressortir Vinsecte vil de la nuit; maisLonisXVI, le meilleur des hommes, quoique avec des accîs de vivacité qui se bornaient habituellement à une brusquerie de parole, Louis XVI était déjà irrité contre Beaumarchais. Le succès immense d'une comédie jouée en quelque sorte malgré lui, succès qui l'inquiétait comme roi et le scandalisait comme chrétien, le rendait disposé à accueillir l'accusation même la plus invraisemblable. Celle-ci le mit hors de lui. Sans quitter la table de jeu à laquelle il était assis , il écrivit , — si l'on en croit l'auteur des Souvenirs d'un Sexagénaire , M. Arnault, — sur un sept de pique, au crayon, l'ordre d'arrêter immédiatement Beaumarchais, et à la rigueur joignant l'insulte, ce qui n'est jamais permis à un souverain, il ordonna de le conduire, non pas dans une prison ordinaire, mais dans une prison à la fois ridicule et honteuse pour ses cinquante-trois ans, à Saint-Lazare, où l'on enfermait alors les adolescents dépravés.
Traiter comme un jeune vaurien un homme de l'âge et de la célébrité de Beaumarchais, un homme à qui on avait donné des missions de confiance, qu'on avait initié à des secrets d'État, qu'on avait chargé des opérations les plus importantes, qu'on savait à la tête d'une maison de commerce considérable, et dont le talent exerçait sur le public une attraction puissante, c'était plus qu'une injustice, c'était une faute des plus graves : car c'était rendre manifeste à tous les yeux la pernicieuse
influence qu'un pouvoir non contrôlé par des lois exerce à un moment donné, même sur le plus débonnaire des princes. — Cet acte révoltant d'arbitraire est dures te le seul de cette espèce qu'on puisse reprocher à Louis XVI personnellement.
Telle est la légèreté du public parisien, que lorsqu'on apprit dans la matinée du 9 mars 1785 que l'auteur du Mariage de Fiiiaro, au milieu de son triomphe, venait d'être emprisonné la veille, sans qu'on eût pourquoi, avec les jeunes bandits de Saint-Lazare, le fait parut d'abord très-plaisant, et il y eut presque un éclat de rire universel. Le lendemain, on se demandait le motif de cette étrange incarcération, et comme le gouvernement ne disait rien, n'ayant rien à dire, attendu qu'il lui eût été assez difficile d'avouer qu'on enfermait Beaumarchais à Saint-Lazare parce qu'on était porté à croire qu'il avait eu Yinlenlion de comparer Louis XVI à un tigre, le public s'inquiétait et commençait à murmurer; le surlendemain, il murmurait hautement. «Chacun, dit Arnault, se sentait menacé par là, non-seulement dans sahberté, mais encore dans sa considération.» Le quatrième jour, il y avait, parmi les jeunes gens surtout, un mouvement général d'indignation , et telle était l'effervescence, qu'Arnault, quoiqu'il fût alors au service du comte de Provence, nous apprend qu'il n'avait pu s'empêcher de rimer contre cet acte de tyrannie une ode des plus audacieuses ^ Enfin, le cinquième jour,
' Une feuille de Nouvelles à la main que j'ai sous les yeux, après un récit démillé de rarrestation et de l'emprisonnement de Beau-
on fit sortir Beaumarchais prestiue malgré lui^ car, dans son ressentiment de l'injurieuse iniquité dont il était la A'ictime, il voulait rester en prison jusqu'à ce qu'on lui eût déclaré son crime et donné des juges. Le mémoire inédit qu'il adresse de Saint-Lazare au roi est curieux comme expression d'une situation aussi embarrassante pour Louis XVI que pour Beaumarchais. Le lieutenant de police avait sans doute dit à l'oreille du prisonnier quelle était la véritable cause de la colère du roi; mais comment entamer ce sujet? Comment discuter seulement l'exécrable démence (c'est le mot de Beaumarchais) de l'intention supposée? Comment se défendre devant le roi d'avoir songé à l'assimiler à un tigre? « Comparant, dit Beaumarchais, les grands obstacles que j'ai dû vaincre pour faire jouer une faible comédie aux attaques multipliées qu'on dédaigne après le succès, j'ai pris les deux extrêmes de l'échelle comparative, et de même que j'aurais dit : « Après avoir combatlu des géants, dois-je marcher sur despygmées?n ou tels autres rapprochements figuratifs, j'ai dit : .... Mais quand on s'obstinerait à penser qu'il peut exister en France un être assez capitalement fou pour vouloir offenser le roi dans une lettre soumise à la censure et publiée dans un journal, ai-je donné jusqu'à présent des marques d'une telle démence, que l'on puisse ha-
marchais, se termine par une phrase qui paraît être l'expression du sentiment public. — « On se demande, dit le nouvelliste anopjme, si quelqu'un peut répondre de couclier ce soir dans son lit. »
sarder sans preuve une pareille accusation contre moi? )^
Quelques jours de réflexion firent sans doute comprendre au roi qu'il ne pouvait décemment admettre rintention qu'on avait prêtée à l'auteur du Mariage de Figaro, et, revenant aux sentiments de justice et de bonté qui lui étaient si naturels, après avoir en quelque sorte fait prier Beaumarchais de quitter sa prison, il se plut à le dédommager de toutes les manières de cette honteuse détention de cinq jours. Grimm constate que presque tous les ministres assistèrent à la représentation de Figaro qui suivit la sortie de prison, et qui fut des plus brillantes. Ils eurent le petit désagrément d'entendre applaudir avec énergie cette phrase du fameux monologue : JVe pouvant avilir Vesprit, on se venge en le maUraitant. M. de Galonné écdvit à Beaumarchais que le roi le tenait pour justifié et saisirait avec plaisir les occasions de lui donner des marques de sa bienveillance. Louis XYI le fit bientôt de la façon la plus noble et la plus digne d'un souverain qui sent qu'il a eu tort : «Le Barbier de Séville, dit Grimm, a éié représenté sur le petit théâtre de Trianon dans la société intime de la reine, et l'on a daigné accorder à l'auteur la faveur très-distinguée d'assister à cette représentation. G'était la reine elle-même qui jouait le rôle de Rosine, M. le comte d'Artois celui de Figaro, M. de Vaudreuil celui du comte Almaviva, etc.. A coup eûr, on ne pouvait faire à Beaumarchais une réparation [)1lïs délicate et plus flatteuse de l'affront qu'il avait reçu. »
TOii. II. 24
A ces réparations délicates vinrent s'ajouter des témoignages plus substantiels de la bienveillance du roi; mais on a commis à ce sujet une erreur, basée sur une lettre publiée pour la première fois dans la petite édition in-18 de Beaumarchais que M. Ravenel a enrichie de notes intéressantes. Dans cette lettre sans adresse et qui porte la date de juin 1785, Beaumarchais semble dire qu'il a reçu du roi, depuis sa disgrâce, deux millions cent cinquante mille livres sur de longues avances dont il sollicitait le remboursement. Il y a là une erreur matérielle, soit que la lettre réimprimée par M. Ravenel d'après un journal ne soit pas authentique, soit que Beaumarchais ait eu à ce moment quelque intérêt à paraître avoir reçu en bloc cette somme de 2 milhons et plus. Ce qui est certain, c'est qu'il n'a reçu à cette époque que 800,000 livres. On se souvient que depuis 1779 il était en instance auprès du gouvernement pour obtenir une indemnité au sujet de sa flotte marchande, sacrifiée aux opérations militaires de l'amiral d'Estaing. On se souvient qu'il avait touché successivement pour cet objet 905,000 livres d'une part, et d'autre part, trois mois avant la représentation du Mariage de Figaro, 570,625 livres avec une lettre de M. de Galonné lui annonçant que ses répétitions ultérieures seraient réglées par un comité d'armateurs. Ce sont ces répétitions ultérieures qui furent réglées, assez longtemps après l'emprisonnement à Saint - Lazare, par un ordre du roi en date du 12 février 1786, à la somme de 800,000 livres, laquelle, jointe aux deux
ET SON TEMPS. 37i
sommes précédentes;, forme un total de 2;,275/»2o livres que Beaumarchais a reçues, on le voit, non pas en bloc, mais par portions el à plusieurs années de distance*. Nous avons dû entrer dans ces détails, afin que l'on comprenne bien que la somme obtenue après la détention à Saint-Lazare n'était pas un don du roi déguisé sous forme d'indemnité, mais le complément d'une réclamation sérieuse, fondée, et depuis longtemps reconnue par le gouvernement.
Malgré les dédommagements que la bonté du roi accordait à Beaumarchais, ce témoignage public, nonseulement de rigueur, mais de mépris, donné dans un moment d'aveugle colère, eut une fâcheuse influence sur la situation morale de l'auteur du Mariage de Figaro vis-à-vis de l'opinion. On l'avait vu pour la première fois subissant un outrage et obligé de se taire devant la qualité de l'offenseur; ses ennemis se sentirent plus encouragés à l'attaque, et bientôt son étoile, qui commençait à pâlir, le mit aux prises avec un homme non moins audacieux, mais plus /eune et plus redoutable que lui.
Deux habiles mécaniciens, les frères Périer, avaient entrepris de faire distribuer l'eau de la Seine dans tous les quartiers de Paris, à l'instar de ce qui se pratiquait déjà depuis longtemps à Londres, en établissant sur les hauteurs de Chaillot cette pompe à feu qui fonctionne encore aujourd'hui. Ils s'étaient adressés à Beaumar-
* Voir cei ordre du roi, pour la délivrance des 800,000 Jivres, aux pièces justificatives, n" 23.
chais; celui-ci, toujours porté vers les entreprises utiles et pouvant devenir fructueuses, leur avait fourni des fonds, les avait aidés à organiser, sons le titre de Compagnie des eaux de Paris, une société dont il était un des prip.cipaux actionnaires et un des administrateurs. Les actions, tombées d'abord au-dessous du pair, avaient éprouvé en 1785 une hausse rapide et considérable. Quelques banquiers ayant aventuré beaucoup d'argent en jouant sur la baisse, avaient un intérêt très-vif à arrêter et à faire rétrograder ce mouvement, Mirabeau se trouvait alors à Paris, au sortir des prisons où il avait traîné son orageuse jeunesse, n'étant connu encore que par son ouvrage sur les lellres de cachet et par le scandale de ses procès et de ses amours. Pauvre et pressé de mille besoins de luxe, il rôdait à travers cette société en décadence, siciit leo rugiens quœrens quem devoret, ou, si l'on aime mieux, comme un chevaher errant cherchant aventures et coups de lance. Lié avec les financiers Panchaud et Clavière, qui lui prêtaient de l'argent et que la hausse des actions des Eaux d<i Paris contrariait essentiellement, muni par eux de ci-lcuîs plus ou moins exacts, il entra en campagne contre la société des frères Périer par une brochure flamboyante, dans laquelle il prétendait éclairer la nation sur ses véritables intérêts, et lui démontrer palrioliquement que la pompe à feu de Chaillot était une entreprise détestable.
En sa qualité d'actionnaire et d'administrateur, Bear.marchais avait également un intérêt patriotique à
démontrer le contraire. Il faut noter cependant que sa position était bien plus nette que celle de son adversaire^ puisqu'il défendait à la fois sa chose et une opération incontestablement utile. A la brochure de Mirabeau il répondit par une brochure dans laquelle, contre son habitude , il se montrait parfaitement calme , modéré, occupé presque uniquement de réfuter les calculs de son adversaire. Néanmoins, comme il est difficile de chasser complètement le naturel, il laissait échapper un calembour qui n'était pas d'un goût exquis ; comparant les brochures de Mirabeau aux Philippiques, il les appelait des mirabelles, et de plus sa péroraison, sous une apparente courtoisie, laissait percer des doutes sur les motifs plus ou moins désintéressés qui avaient conduit la plume de l'ami des Panchaud et des Clavière. Il n'en fallait pas davantage pour faire bondir un athlète qui ne demandait que plaie et bosse. La réplique ne se fit pas attendre; Mirabeau riposta par une seconde brochure dans laquelle, laissant à peu près de côté lesEaux deParis, il prenait l'auteur du Âtariage de Figaro à la gorge, défigurait toute sa vie, et le secouait rudement au nom de la morale et de l'ordre public. Mirabeau, le ravisseur de femmes, défendant le bonnes mœurs contre Beaumarchais; Mirabeau, qui, au donjon de Vincennes, écrivait et faisait vendre sous l'anonyme de véritables ordures', reprochant à Beau-
1 II ne s'agit point ici de la correspondance de Vincennes, qui ne mériterait point cette qualification, et qui d'ailleurs ne fut pas publiée par Mirabeau, mais de plusieurs ouvrages cyniques, tels l'Erotika Billion, Ma Conversion, etc., que Mirabeau,
marchais la licence de ses écrits ; Mirabeau enfin, le tribun futur qui devait invoquer les Gracques et Marius, demandant compte à Beaumarchais de ses attaques contre les ordres de l'État, m'a toujours paru offrir un spectacle plus réjouissant qu'émouvant*. Une circonstance suffira pour donner une idée de la bonne foi de Mirabeau dans cette polémique. Parmi les griefs allégués contre Beaumarchais, un de ceux sur lesquels il appuyait très-vivement, c'étaient les relations de ce dernier avec Morande ; l'amitié d'un tel homme était, disait-il, un opprobre pour l'auteur du Mariage de Figaro. Qu'on juge de la fureur de Morande eu recevant à Londres le pamphlet de Mirabeau, quand on saura qu'il avait dans les mains les billets les plus charmants adressés à lui- Morande, par ce même Mirabeau, qui, peu de temps auparavant, se trouvant en Angleterre et ayant besoin du rédacteur du Courrier de l'Europe, l'invitait à dîner, se déclarait son meilleur ami et le courtisait de son mieux- ! Il faut être très-éloquent
dans sa prison, écrivait pour se procurer de l'argent, et dont, par une tolérance assez bizarre , la police lui facilitait la vente.
1 Nous ne voulons pas dire par là que Mirabeau même en invoquant les Gracques et Marius, soit aussi démocrate qu'il en a l'air. Ses opinions sont bien plus ardentes par la forme que par le fond, cependant il nous paraît beaucoup plus révolutionnaire que Beaumarchais.
2 Voici un de ces billets non signés^ mais autographes et parfaitement authentiques, de Mirabeau à Morande : « Je vous ai attendu hier toute la journée, mais vous m'avez oublié. Je suis moi-même le porteur de mes' billets, de mes reproches et de mes agaceries, car je désire vous voir pour vous et pour moi relativement à divers objets. J'écrivais ce billet quand le vôtre
pour se permettre de pareilles légèretés de conscience. Ce fait me porte à penser qu'il doit y avoir quelque chose de vrai dans un petit détail du manuscrit de Gudin, destiné à expliquer la cause primitive des attaques de Mirabeau.
a Le comle de Mirabeau, dit Gudin, ne subsistait guère que d'emprunts : il vint trouver Beaumarchais, l'un et l'autre ne se connaissaient que de réputation, la conversation fut rive, animée, spirituelle entre eux; enfin le comte, avec la légèreté ordinaire aux emprunteurs de qualité, demanda à Beaumarchais de lui prêter une somme de douze mille francs. Beaumarchais la lui refusa avec cette gaieté originale qui le distinguait. — Mais il vous serait aisé de me prêter cette somme, lui dit le comte. — Sans doute, lui répondit Beaumarchais; mais. Monsieur le comte, comme il faudrait me brouiller avec vous au jour de l'échéance de vos effets, j'aime autant que ce soit aujourd'hui ; c'est douze mille francs que j'y gagne, a
Après la seconde brochure de Mirabeau, on s'attendait à une riposte de Beaumarchais. A la grande surprise du public, ce dernier garda le silence. Soit qu'il jugeât que la partie n'était pas égale et que ce jouteur était trop fort pour lui ou avait moins à perdre, soit qu'il éprouvât ce besoin du repos que l'âge fait sentir aux êtres même les plus batailleurs, il prit le parti de se taire. Agit-il prudemment? Cela est douteux, car ou verra bientôt un nouvel adversaire s^autoriser de ce premier témoignage de prudence pour attaquer à son tour Beaumarchais avec une fureur sans égale.
est arrivé; si vous étiez aimable, vous viendriez manger sans façon un poulet avec moi. »
Quatre ans avaient passé sur cette querelle, Mirabeau était de\enu le grand orateur et le grand homme d'État de la Constituante, lorsqu'un beau jour, en 1790, fatigué à son tour des orages de la vie, il écrit à Beaumarchais la lettre suivante :
« Mon écriture ne pouvant pas vous déplaire , Monsieur, lorsqu'elle est accompagnée d'un procédé que vous ne désapprouverez pas, je prends le parti de m'adresser à vous-même pour un éclaircissement qui vous regarde, plutôt qu'à des intermédiaires.
« Très-voisin de l'âge et surtout de la disposition d'esprit où, moi aussi, je ne veux penser qu'à mes livres et à mon jardin, j'avais jeté les yeux, dans les biens nationaux, sur les Minimes du bois de Vincennes; j'apprends que vous y pensez, on dit même que vous avez couvert l'encbère; il n'est pas douteux que si vous désirez ce joli séjour, vous le payerez beaucoup plus cber que moi, parce que vous êtes beaucoup plus en état de le faire, et cela posé, je trouverais trèsdésobligeant de hausser à votre désavantage le prix d'un objet auquel je ne pourrais plus atteindre. Veuillez donc me dire si l'on m'a bien instruit, si vous tenez à cette acquisition, et de ce moment je retire mes offres; si, au contraire, vous n'avez qu'une velléité légère ou seulement le désir civique de concourir à ce que les ventes s'effectuent, sauf à vous défaire ensuite d'uu bien probablement trop voisin de votre belle habitation pour que vous comptiez en faire votre maison de campagne, je suis persuadé que vous aurez le même procédé pour moi que moi pour vous, et que votre concurrence n'exagérera pas le prix de cette acquisition.
« J'ai l'honneur d'être parfaitement. Monsieur, etc.
« Mirabeau (l'aîné.) »
« Le 1" septembre 1790. »
Voici la réponse de Beaumarchais :
« Je vais répondre à votre lettre. Monsieur, avec franchise et liberté. Depuis longtemps je cherchais une occasion de me venger de voiisj elle m'est ofTerte par vous-même, et je la saisis avec joie.
« Tous les motifs que vous citez sont en effet entrés dans mon projet dacquibition. Un autre plus puissant s'y joint, et quoiqu'il soit assez bizarre, il n'est pas moins celui qui m'a le plus déterminé. A l'âge de douze ans, prêt à faire ma première communion (vous riez?), je fus conduit chez ces Minimes. Un grand tableau du Jugement dernier qui était dans leur sacristie me frappa tellement l'esprit, que j'y retournais trèssouvent. Un vieux moine fort spirituel entreprit sur cela de m'arracher au monde ; il me prêchait toutes les fois sur le texte du grand tableau en accompagnant son sermon d'un goûter. J'avais pris fort en gré sa retraite et sa morale, et j'y courais tous les jours de congé. Depuis, j'ai toujours vu ce clos avec plaisir, et aussitôt qu'on a mis en vente les biens de nos pauvres tondus, j'ai donné l'ordre de couvrir les enchères de celui-là. Autant de motifs réunis me rendent cette acquisition fort chère, mais ma vengeance me l'est encore plus, car je ne suis plus aussi bon que je l'étais dans mon enfance. Vous avez envie de mon clos, je vous le cède et me dépars de toutes mes prétentions sur lui, trop heureux d'avoir mis enfin mon ennemi entre quatre murailles! 11 n'y a plus que moi qui le puisse après la chute des bastilles.
« Si dans votre colère vous êtes assez généreux pour ne pas au moins vous opposer au salut de mon âme, réservez-moi. Monsieur, le grand tableau du Jurjement dernier. Mon dernier jugement sur lui est que c'est un fort beau morceau et fait pour honorer ma chapelle. Vous vous serez vengé de moi comme je me venge de vous. Si vous avez besoin de bons renseignements ou même de mon concours pour la facilité de votre acquisition, parlez, je ferai là-dessus tout ce que vous voudrez, car si je suis, Monsieur, le plus implacable de tous vos ennemis, mes amis disent en riant que je suis le meilleur de tous les méchants hommes. Beaumarchais. »
Les remercîments de Mirabeau ne se font pas attendre :
« Il faut que j'aie été ravi à moi-même hier, comme en effet je le fus, Monsieur^ pour n'avoir pas répondu aussitôt à votre aimable lettre. La candeur de l'âge que vous y rappelez ne s'y trouve pas moins que sa gaieté et sa malice, et jamais forme plus piquante n'assaisonna un meilleur procédé. Oui, certes, le tableau qui vous est resté si vivement empreint dans l'imagination dans le cours d'une vie qui vous a nécessairement distrait un peu du Jugement dernier est à vous, si je deviens propriétaire de ce clos, et mon ambition à cet égard s'augmente d'un vœu: c'est de vous y voir venir chercher les vestiges de la sacristie et avouer qu'il n'est point de fautes inexpiables ni de colères éternelles.
Mirabeau (l'aîné).»
« 19 septembre 1790. >
Une lettre aimable de Beaumarchais termine cette correspondance :
« Je suis plus touché, Monsieur, de votre lettre que je n'ose me l'avouer. Permettez donc que je vous adresse le bonhomme que j'avais chargé de me nettoyer cette affaire. Il a été un des experts de la municipalité ; il vous expliquera ce que votre emplette a d'utile et le parti que l'on peut en tirer, ce qui vous apprendra, si vous ne le savez déjà, jusqu'où vous pouvez enchérir.
« Puisque mon badinage ne vous a pas déplu, recevez l'assurance la plus sincère d'un oubli total du passé. Faites une salle à manger de mon antique sacristie, j'y accepterai avec joie un repas civique et frugal. Grâce à la révolution, personne n'est plus humilié de n'en offrir que de ce genre, et nous sommes tous enrichis de ce qu'elle a retranché aux dépenses de vanité qui nous appauvrissaient sans véritable jouissance. Messieurs les bons faiseurs, devenez bienfaisants en
mettant fin à votre ouvrage j il sera toujours excellent, pourvu que vous l'acheviez vite.
« Agréez les salutations du cultivateur,
« BEAtTUARCHAIS. »
C'est ainsi que le temps apaise les colères les plus ardentes. Ce projet de campagne et de repos était une de ces chimères dont se berçait aux heures de lassitude l'imagination de Mirabeau ; il n'eut point de suite : l'homme des combats devait mourir sur la brèche; mais il nous a semblé que cette correspondance pacifique, où chacun des deux anciens ennemis apparaît avec ses véritables allures, offrait plus de sincérité et par conséquent plus d'intérêt que leur querelle.
LE PROCES KORNMAN. — BEAUMARCHAIS ET BERGASSB.
Dans ce combat avec Mirabeau à propos des Eaux de Paris, Beaumarchais avait donné au public l'idée d'un lutteur qui commençait à faiblir. C'était encourageant pour ceux qui pouvaient éprouver le besoin de se faire un nom aux dépens du sien, et il ne tarda pas à se voir assailli par un nouvel adversaire. En février 1787, au moment où il soccupait de la première représentation de l'opéra de Tarare, dont il sera question plus loin, on répandit dans Paris à un très-grand nombre d'exemplaires une brochure assez volumineuse et des plus virulentes intitulée : Mémoire sur une question d'adultère, de séduction et de diffamation pour le sieur Kornman contre la dame Kornman son épouse, le sieur Daudet de Jossan, le sieur Pierre- Augustin Caron de Beaumarchais
et M. Lenoif;, conseiller d'État, ancien lieutenant général de police.
Ce mémoire d'une forme inusitée, imprimé même sans nom d'imprimeur, contenant une dénonciation adressée au public et non à la justice, était tout simplement signé Kornman; mais le style annonçait une plume plus exercée que celle d'un banquier alsacien. L'affaire dont il s'agit ayant eu, en raison des circonstances et des personnes attaquées, un immense retentissement, il faut expliquer d'abord par quel tour de force un avocat alors obscur, mais affamé de célébrité, avait pu englober Beaumarchais dans un procès en adultère auquel il était parfaitement étranger et qui couvait depuis six ans. En octobre 1781, l'auteur du Barbier de Séville, se trouvant à dîner chez le prince de Nassau-Siegen, avait été vivement sollicité par le prince et la princesse de s'intéresser au sort d'une jeune femme que son mari tenait depuis six mois enfermée dans une maison de force en vertu d'une lettre de cachet et d'unir ses démarches à celles qu'ils faisaient eux-mêmes en sa faveur. Rendu prudent par l'expérience, Beaumarchais, avant de se mêler d'une chose aussi déUcate, demanda tous les renseignements possibles. On lui montra une requête touchante que cette jeune femme écrivait de sa prison au président du parlement. Elle était étrangère, née en Suisse, orpheline de père et de mère, mariée depuis l'âge de quinze ans à un banquier alsacien, à qui elle avait apporté une dot de 360,000 francs. Elle avait deux enfants, et elle était enceinte d'un troisième. Les affaires
de son mari étant en mauvais état, elle avait voulu préserver sa dot dans l'intérêt de ses enfants, et son mari Tavait fait emprisonner par lettre de cachet comme coupable d'adultère. Elle niait faiblement la faute que lui reprochait son mari, et qui, à ce qu'il paraît, était réelle; mais elle réclamait le droit de défendre librement devant la justice sa fortune et son honneur, et demandait à ne pas être condamnée à périr de souffrance en accouchant dans un lieu où l'on enfermait des folles et des prostituées.
Pour achever de décider Beaumarchais, on lui montra de plus des lettres écrites par le mari à l'homme qu'il accusait d'avoir séduit sa femme, et on lui présenta le séducteur : c'était un jeune homme élégant, spirituel, de mœurs légères, nommé Daudet de Jossan, qui était assez lié avec le prince et la princesse de Nassau, et qui était petit-fils d'Adrienne Lecouvreur et du maréchal de Saxe K
Daudet , par la protection du dernier ministre de la guerre, le prince de Montbarey, avait obtenu la place, alors importante, de syndic-royal adjoint de la ville de Strasbourg. Cette situation lui donnant une certaine influence en Alsace, Kornman l'avait reçu chez lui à Paris. Il était devenu amoureux de M^^ Kornman, le mari en avait pris son parti, avait fait son ami de l'amant
1 Le père de Daudet, directeur des greniers à sel de la ville de Strasbourg, avait épousé Françoise-Catherine-Ursule Lecouvreur. fille naturelle de la célèbre tragédienne et du maréchal de Saxe.
de sa femme, et avait utilisé son crédit auprès du ministre Montbarey jusqu'au moment où, la retraite de ce ministre ayant fait perdre à Daudet sa place et son influence, répoux débonnaire et complaisant s'était tout à coup transformé en Othello. Les lettres de Kornman, à l'amant de sa femme , exprimaient en effet une tolérance tellement ignoble, que Beaumarchais n'hésita plus. Il courut chez les ministres, et, avec cette activité persévérante qu'il mettait à tout ce qu'il entreprenait, il obtint bientôt la révocation de la lettre de cachet et un ordre du roi enjoignant au lieutenant de police, M. Lenoir, de faire conduire la prisonnière dans la maison d'un médecin-accoucheur, où elle pourrait librement recevoir ses hommes d'affaires et discuter ses intérêts avec son mari. Ainsi le même homme qui, tout à l'heure , était impuissant à se préserver personnellement du coup d'autorilé le plus arbitraire et le plus injurieux, avait parfois plus de puissance qu'un prince quand il s'agissait d'obtenir la liberté d'autrui. Nouvelle preuve de cette discordance sociale en toutes choses qui préparait la révolution, et que nous avons déjà constatée bien souvent dans le cours de ce travail. Quoi qu'il en soit, Kornman, voyant que sa femme lui échappait, essaya d'entrer en accommodement avec elle ; cinq ans se passèrent ainsi, remphs par des tentatives avortées de réconciliation et par des commencements de procès eu séparation de biens. Dans l'intervalle, les affaires commerciales de co banquier allaient de mal en pis; il fut obhgé de suspendre ses payements, et sa femme, à la-
quelle Beaumarchais, en raison même du premier service rendu, ne pouvait plus refuser des conseils, dut entamer contre lui des procédures à Teffet de garantir sa dot.
Les choses en étaient là, lorsque Kornman eut occasion de se lier avec le jeune avocat Bergasse, encore inconnu, ou plutôt connu seulement par Textrême exaltation qu'il avait déployée dans des brochures en faveur des expériences magnétiques de Mesmer. Soit que Bergasse ait réellement ajouté foi aux récits plus ou moins fantastiques que lui faisait Kornman, soit qu'il ait vu là une belle occasion de se produire avantageusement, soit enfin qu'il ait été conduit par ces deux motifs réunis, toujours est-il que c'est lui qui détermina le banquier alsacien à confier au public dee détails qu'on aime généralement à tenir secrets. C'est sous l'impulsion du fougueux Bergasse que Kornman se décida à donner à son affaire tout l'éclat imaginable, en comprenant dans la même dénonciation sa femme et son comphce présumé, Daudet de Jossan ; le lieutenant général de police , que Kornman soupçonnait aussi, à tort ou à raison, d'avoir été l'amant de sa femme, et qui , venant de quitter sa place, offrait l'avantage de pouvoir être attaqué utilement et sans danger; le prince de Nassau même, que Bergasse devait attaquer dans un second mémoire; et enfîn^, mais surtout Beaumarchais, Vaffreux, le scélérat Beaumarchais, qu'on présentait comme la cheville ouvrière du plus abominable complot contre toutes les iois
divines et hum.aines.
Tel fut l'objet du premier mémoire publié au nom de Kornman, rédigé par Bergasse, et répandu par milliers dans Paris. Ce mémoire pompeux d'un bout à l'autre, souvent bouffi et incorrect, offre cependant quelques pages assez brillantes; mais, au point de vue de la logique, de la raison et du droit, il ne supporte réellement pas l'examen. C'est un véritable galimatias. Qu'y voit-on ? Un mari qui raconte ou plutôt un avocat qui fait raconter à un mari, en style emphatique, les torts qu'il reproche à sa femme avec une épigraphe en vers latins tirée du poëme de Claudien contre Ruffîn , épigraphe spécialement dirigée contre Beaumarchais , quoique ce dernier soit complètement étranger au fait principal, savoir l'adultère de M""^ Kornman. Ce qui tendrait du reste à indiquer une certaine bonne foi chez Bergasse, au moins au début de l'affaire, c'est que, dans son exaltation continue, il oublie à tous moments qu'il revêt d'un style imposant des détails peu honorables pour son client. Il pourrait, par exemple, se dispenser de nous montrer ce mari poussant pendant un an la débonnaireté jusqu'à la tolérance la plus honteuse, pour faire ensuite enfermer sa femme aussitôt qu'il est question de séparation de biens. Il pourrait se dispenser de faire avouer tout naïvement à ce mari que, s'il a attendu six ans pour provoquer un scandale, c'est que le lieutenant de police, qu'il accuse aussi d'être un de& amants de sa femme, lui avait promis une place clans les Indes. Enfin n'est-il pas singulier qu'un mari, après avoir traîné publiquement sa femme dans la boue.
après l'avoir accusée, non-seulement des désordres les plus graves et les plus multipliés, mais encore d'escroquerie et même de complicité dans je ne sais quelle histoire d'assassinat qui est un véritable roman, vienne conclure en définitive à ce qu'on lui laisse la femme et la dot, la dot apparemment parce qu'elle est bonne à garder, la femme parce qu'elle est, dit cet aimable mari, plus égarée que coupable, et qu'il désire qu'elle vive environnée de l'estime qu'elle peut mériter encore? Et cela pour arriver à appeler toute la rigueur des lois, non-seulement sur le suborneur ou les suborneurs, ce qui serait assez naturel au moins de la part d'un autre mari ; mais sur Beaumarchais, contre lequel on n'articule aucun autre fait précis que celui d'avoir contribué à obtenir des ministres, en faveur d'une femme près d'accoucher dans une maison de force , la révocation d'une lettre de cachet ! Pour que tout soit logique d'ailleurs dans les mémoires de Bergasse, on y lit les déclamations les plus ardentes contre les lettres de cachet. Excité par l'exemple de Mirabeau, Bergasse le laisse bien loin derrière lui en excès de langage. Tout ce que la fureur peut inspirer d'expressions outrageantes et d'imputations flétrissantes, il le prodigue à Beaumarchais. Et comme si ce n'était pas assez de le quahfîer « un homme dont la sacrilège existence atteste avec un éclat si honteux le degré de dépravation profonde où nous sommes parvenus, » dans un autre mémoire, cet avocat, parlant en son nom, crie à Beaumarchais qu il ne connaît pas, qu'il n'a jamais vu : cf Malheureux ! tu
sues le crime */ » En temps ordinaire et pour un public impartial, la réponse de Beaumarchais à de telles invectives eût été foudroyante, car il se contenta d'opposer, comme il disait, à du Kornman-Bergasse du Kornman tout pur, c'est-à-dire qu a ce mari si pompeux de sensibilité, d'indignation et de vertu, à ce mari qui, par la plume de Bergasse, dissertait avec tant d'abondance sur la sainteté du lien conjugal, il opposa le mari réel, le mari écrivant,— pendant cette même année où les rapports de sa femme avec Daudet Pavaient rempli d'indignation dans son mémoire,— a. ce même séducteur détesté dans son mémoire, — des lettres où il fait de ce suborneur son ami , son confident , son protecteur auprès des ministres, l'artisan de sa fortune, l'ami et le compagnon habituel de sa femme. 11 montra Kornman méritant par là le dilemme fort embarrassant que lui posa plus tard à l'audience l'avocat de Daudet : « Ou vous êtes le plus atroce calomniateur, ou vous êtes le plus vil des époux ; il vous faut choisir. »
Quant à Beaumarchais, après avoir ainsi mis à nu la moralité du plaignant, il ne lui fut pas difficile de démontrer jusqu'à la dernière évidence qu'il n'y avait aucun motif raisonnable de l'envelopper dans cette plainte en
1 Nous avons afErmé plus haut que la prudence inusitée de Beaumarchais dans sa polémique avec Alirabeau avait encouragé Bergasse. Ce dernier, en effet, l'avoue ingénument en disant de l'auteur du Alariage de Figaro : « un homme qui , traîné publiquement dans la boue par un écrivain fameux qu'il a eu l'impudence d'insulter, n'a pas osé lever le front devant lui, et qui, par son silence coupable, a justifié lopprobre doat il a éié couvert. »
adultère '. Malheureusement pour lui, le public s'inquiétait fort peu de savoir qui avait tort ou raison sur le fait principal, assez insignifiant par lui-même, mais qui l'emporterait dans cette guerre à mort qu'un nouvel adversaire déclarait à Beaumarchais; car, après l'éclat du premier mémoire, Bergasse, désireux d'entrer en scène et comprenant d'ailleurs qu'il était peu décent de se soustraire plus longtemps à la responsabilité de ses attaques en empruntant le nom de Kornman, lorsque tout le monde savait que ce mémoire était de lui, s'en était positivement déclaré fauteur, et Beaumarchais l'ayant assigné, ainsi que Kornman, en diffamalion au parlement, Bergasse eut à continuer le comf at tout à la fois au nom de Kornman et au sien. Or^, il possédait ici plusieurs avantages sur Beaumarciiais. Jeune et peu connu, il n'avait encore ni ennemis ni en\ieux; doué d'un tempérament bilieux et d'une imagination trèsardente, il avait une certaine emphase naturelle de
1 L'auteur du Mariage de Figaro étant un peu suspect en ce qui regarde les femmes, j'ai mis du soin à chercher dans ses papiers s'il avait réellement servi M"e Kornman en chevalier désintéressé. Il m'a été démontré d'abord qu'il ne la connaissait nullement quand il avait contribué à la faire sortir de prison, et ensuite qu'en l'aidant plus tard de ses conseils dans ses débats d'intérêt avec son man, il avait été pour elle un ami, et rien de plus. — Elle l'appelle dans ses lettres mon cher papa, et il me paraît en effet jouer auprès d'elle un rôle purement paternel. Ce serait donc précisément un des actes les plus louables, les plus désintéressés de la vie de Beaumarchais, qui lui aurait valu le plus d'insultes et le plus de tracas. C'est ce qui le fait s'écrier dans ses mémoires sur cette affaire : « Grand Dieu ! quelle est ma destinée ! je n'ai jamais rien fait de bien qui ne m'ait causé des angoisses, et je ne dois tous mes succès, le diral-je ?.... qu'à des sotti-ses! »
langage qui déjouait l'ironie de l'auteur du Mariage de Figaro, et la "violence de ses périodes, souvent forcées, mais toujours ronflantes, ressemblait à l'entraînement d'une conviction. 11 n'était pas moins habile que violent, car, profitant des circonstances, des querelles du ministère et du parlement, qui suspendirent l'administration de la Justice et firent traîner ce procès durant près de deux ans, il sut prendre exactement le même rôle qu'avait pris autrefois Beaumarchais au temps du procès >Goëzman et associer à ce débat toutes les préoccupations du jour. Le fond de l'afi'aire disparut ainsi sous les accessoires, et bientôt dans les mémoires de Bergasse il ne fut presque plus question de 31. et de M""* Kornman, mais de l'exil du parlement et de la scélératesse de Beaumarchais, qu'il accusait d'être vendu aux ministres; de la Uberté de la presse, des états généraux, des droits de la nation, et de la scélératesse de Beaumarchais, ennemi des droits de la nation. Tous les oisifs se mêlèrent naturellement à cette polémique, qui fut un des grands événements de l'époque. Pendant les deux ans qu'elle dura, il se publia près de quatre cents brochures à ce sujet, Bergasse y faisant entrer tons les noms plus ou moins impopulaires qui se rencontraient sous sa plume, et chaque personnage désigné publiant à son tour des réponses et desexphcations. Beaumarchais n'écrivit que trois mémoires dans ce procès Kornman; ils sont incontestablement beaucoup plus faibles que ceux qu'il écrivit contre Goëzman et autres. Il a ici tellemput raison quant au fond du débat, qu'il ne sait pas
se défendre contre les généralités déclamatoires sous lesquelles on cherche à l'écraser. Vainement ses amis lui recommandent d'éviter les formes de la raillerie, qui ne prendraient pas, attendu que Bergasse a su monter l'affaire au ton d'une grande question de morale publique, dans laquelle il se pose comme défenseur de la vertu contre un tas d'hommes pervers : comme l'opinion incline à l'accepter dans ce rôle, il faudrait l'en dépouiller avec gravité et lui opposer une véhémence égale à la sienne; mais Beaumarchais commence à vieillir, il a des habitudes desprit auxquelles il ne peut plus renoncer. Non content de prouver qu'il n'y a dans tout ceci aucun reproche à lui faire, ce qui est trèsvrai, il se permet des quolibets sur Kornman qui gâtent sa situation, et prêtent le flanc aux philippiques austères de Bergasse,
De son côté Bergai«e qui écrit modestement : « Je porterai l'éloquence humaine jusqu'où elle peut aller, » professe de singulières opinions sur le droit qu'aurait, à son avis, le premier venu d'exploiter la réputation d'un homme célèbre en l'accablant d'outrages. Écoutons-le : « Je n'ai, dites-vous, écrit que des faits faux ; j'ai donc encouru toutes les peines destinées à la calomnie : eh bien ! dans cette supposition même ( évidemment fausse), le sieur Kornman m'aurait trompé, vous auriez ••le droit de l'attaquer et de demander justice de son ■ imposture; mais moi, dont les intentions ont été si pures, la conduite si franche, le but si digne d'éloges, 'Je serais toujours au-dessus de vos atteintes.... Mais,
dites-\ous, nous vous poursuivons, non pas parce que vous avez rédigé les mémoires du sieur Kornman, mais parce que vous nous y avez peints sous les traits les plus odieux.... C'est-à-dire, s'écrie Bergasse, que vous voulez qu'on me punisse de ce que je suis moi, et non pas un autre, de ce que je n'ai pas écrit avec vos facultés, mais avec les miennes.... » Et comme les facultés de Bergasse sont essentiellement tournées à la virulence, après avoir, durant deux ans, accumulé toutes les insultes sur Beaumarchais, sur M. Lenoir, sur le prince de Nassau , à la dernière audience il leur administre encore cette péroraison : « Qu'ils apprennent, ces pervers, que je ne cesserai jamais de les poursuivre; que tant qu'ils seront impunis, je ne me tairai pas; qu'il faut qu'on m'immole à leurs pieds, ou qu'ils tombent aux miens. L'autel de la justice est dans ce moment pour moi l'autel de la vengeance, et sur cet autel, désormais funeste, je jure que jamais il n'y aura de paix entre nous, que je ne les quitterai plus, que je ne me reposerai plus, que je m'attacherai à eux comme le remords à la conscience coupable. Et vous, qui présidez ce tribunal auguste, vous, l'ami des mœurs et des lois, vous dans lequel nous admirons tous, etc. , etc. , recevez mes serments!» Les nombreux admirateurs de Bergasse trouvaient cela sublime.
Le parlement reçut les serments de ce fougueux avocat pour ce qu'ils valaient, et quoiqu'il eût avec soin entremêlé sans cesse les flatteries envers ses juges et les invectives contre l'auteur du Mariage de Figaro,
un arrêt du 2 avril 1789, supprimant ses mémoires comme faux, injurieux et calomnieux, le condamna envers Beaumarchais à mille livres de dommages-intérêts avec défense de récidiver, sous peine de punition exemplaire. Kornman fut condamné aux mêmes peines, et de plus, vu les preuves de sa coupable complaisance, déclaré non recevable dans sa plainte en adultère contre sa femme et Daudet de Jossan.
Il fallut au parlement un certain courage pour rendre cet arrêt, car cette lutte si prolongée avait eu pour résultat de produire contre Beaumarchais un déchaînement universel. Assailh chaque jour de lettres anonymes furibondes, attaqué même une fois dans la rue, il ne pouvait plus sortir le soir qu'armé et accompagné. Bergasse, au contraire, était devenu pour un moment Tidole du public ; cette foule qui encombrait la grande salle du parlement, cette foule qui, aux temps du procès Goëzman , portait Beaumarchais en triomphe, accueillit sa victoire avec des murmures, réservant pour son adversaire toutes ses sympathies et toute son admiration. Pourtant, dans cette affaire, sa situation était incontestablement, en morale et en droit, plus nette que dans l'affaire Goëzman; mais, comme il avait autrefois un peu abusé peut-être de la faveur de l'opinion, la Providence voulait sans doute qu'il eût à subir toutes les amertumes de son injustice*.
1 L'injustice s'est continuée même après la mort de Beaumarchais. Bergasse ayant eu l'avantage de lui survivre longtemps (il a vécu jusqu'en 1832) a joui des bénéfices de cette situation, et
^■■3Si BEAUMARCHAIS
Le lendemain, les amis de Bergasse disaient que son adversaire avait acheté le parlement. Il l'avait si bien acheté, que je ne puis m'empêcher de transcrire ici un détail intéressant que je trouve dans ses papiers, et qui prouve que le vrai parlement n'avait rien de com- | mun, sous le rapport de Tintégrité, avec le parlement Maupeou.
Dans cette cause célèbre, où figuraient les cinq ou six premiers avocats de Paris, débutait comme avocat- 1 général un jeune magistral de vingt-neuf ans, Dambray, qui fut depuis le comte Dambray, chancelier de France sous la restauration. Après les plaidoiries, à la dernière audience, Dambray avait eu à donner ses conclusions et à dégager la cause de tout le fatras compliqué dont elle avait été surchargée. Obligé de parler
quoique ses mémoires aient été très-justement déclarés faux et calommeux par des magistrats qui, certes, n'avaient aucune prédilection pour l'auteur du Mariage de Figaro, on en a inséré trois dans un recueil assez connu publié sous le titre de Barreau français. Les éditeurs de ce recueil suppriment les réponses de Beaumarchais parce que, disent-ils, ce ne sont que de simples facturas très-médiocres. C'est possible , mais cela ne rend pas plus juste la publication exclusive des calomnies très-noires de Bergasse. Les éditeurs, pour soulager leur conscience, ajoutent que Bergasse rapporte exactement dans ses mémoires le contenu des réponses de Beaumarchais. Rien au monde n'est plus inexact que cette assertion. Ce qui distingue au contraire les mémoires de Bergasse, c'est un silence habile sur les faits caractéristiques de la cause, et une divagation parfois éloquente mais continuelle sur des objets étrangers à la question, de sorte que la physionomie du procès y est aussi complètement défigurée que la physionomie de Beaumarchais. — Ceux qui voudraient connaître mieux ' l'une et l'autre, feront bien de consulter, outre les réponses de - Beaumarchais, le recueil moins connu de Mejan intitulé : Causes i.eélèhres, où celle-ci est analysée avec assez d'exactitude.
pendant plusieurs heures et suffoqué par la chaleur, le jeune avocat-général s'était évanoui deux fois; après chaque défaillance, il reprenait son argumentation où il Tavait laissée, avec autant de présence d'esprit que si elle n'eût pas été interrompue; il la poursuivait avec une éloquence pleine de force et de lucidité. Sans s'inquiéter de la soudaine popularité de Bergasse ou de l'impopularité de Beaumarchais, il avait conclu pour la justice et dicté en quelque sorte à la conscience des magistrats l'arrêt qui venait d'être rendu.
Plusieurs jours après cet arrêt, Beaumarchais éprouvant le besoin de satisfaire un mouvement de reconnaissance envers Dambray et ne sachant trop comment s'y preudre pour ne pas effaroucher sa déhcatesse. fait remettre chez son portier une boîte contenant un superbe camée avec ce billet anonyme, et qu'il n'avait pas écrit de sa main :