‹ Beaumarchais et son temps (volume 3)Chapitre 15 sur 28 · RÉCONCILIATION AVEC MIRABEAU · texte numérisé non relu

RÉCONCILIATION AVEC MIRABEAU

Le Mariage de Figaro avait eu soixante-huit représentations presque consécutives avec un succès jusqu'alors inouï. Le chiffre de recette de la première représentation est de 6,511 livres; celui de la soixantehuitième est de 5,483 livres. En huit mois, du 27 avril 4784 au 40 janvier 1785, cette pièce avait produit à la Comédie-Française (sans y comprendre la cinquantième représentation, donnée au profit des pauvres sur la proposition de Beaumarchais) une recette brute de 346,197 livres, sur lesquelles, tous frais déduits, il restait aux comédiens en bénéfice net 293,755 livres, sauf la part d'auteur de Beaumarchais, évaluée à 41,499 livres. On voit que si le Mariage de Figaro

pouvait être discuté comme œuvre d'art, il offrait comme élément de recette une valeur indiscutable. A la vérité, la pièce était montée avec un soin extrême et jouée avec une rare perfection.

Tous les rôles importants étaient confiés à des artistes de premier ordre : MUt Sainval, la tragédienne alors en vogue, sur les sollicitations de Beaumarchais, avait accepté le rôle de la comtesse Almaviva, dans lequel elle déployait un talent d'autant plus attrayant, qu'il était plus imprévu ; MUe Contât enchantait le public dans le rôle de Suzanne par la grâce, la ûnesse de son jeu, le charme de sa physionomie et de sa voix. Une très-jeune et très-jolie actrice, qui fut bientôt enlevée par la mort à la fleur de ses dix-huit ans, M"" Olivier, dont le talent, dit un contemporain, était naïf et frais comme sa figure, prêtait cette naïveté et cette fraîcheur au rôle un peu vif de Chérubin.' Holé jouait le rôle du comte Almaviva avec l'élégance et la noblesse qui le distinguaient. Dazincourt représentait Figaro avec tout son esprit, en dégageant cette figure de toute vulgarité. Le vieux Préville, qui ne plaisait pas moins dans le rôle de Brid'oison, l'avait passé au bout de quelques jours à Dugazon, qui le rendait avec plus de force et autant d'intelligence. Desessarts, avec sa rondeur, donnait du relief au personnage ici t ressac ri fié de Bartholo; les rôles secondaires de Basile et d'Antonio étaient égale* ment bien joués par Vanhove et Bellemont; enfin, par un caprice original, un tragédien assez célèbre, Larire, ne voulant pas que la tragédie fût représentée dans la

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pièce seulement par M11* Sain val, avait demandé Ifc petit bout de rôle de Grippe-Soleil.

Cette vogue imrrtertse d'ùhe comédie ari&lophâheSqûë, en inquiétant quelques esprits ou en choquant quélqUës consciences sincèrement timorées, réveillait naturellement aussi la Toule des envieux, qui ne toanqufe jamais, Surtout quand le triomphateur aime à afficher sort triomphe, et Fon connaît le faible de Beaumarchais. C'était donc au milieu d'un feu croisé de satires eti prose et en vers que l'autetir du Mariage de Figaro poursuivait sa carrière, versant sur ses blasphémateurs, non pas des torrents de lumière, mais des tor rente de gaieté et de quolibets également en prose et ëtl vers1;

Non contents de le chansonner, ses ennemis lui tendaient des embûches. S'il écrivait une lettre mordante à un de ses amis, le président Dup&ty, qui lui demandait une loge grillée pour des dames ècrupulèiisès qui voulaient bien voir sa pièce, mais ne voulaient pas être vues, on faisait circuler la lettre en disant qu'il avait eu l'audace de l'adresser à un duc et pair*, et il était obligé d'écrire au ministre de la maison du roi pour

1 On a souvent cité quelques-unes des pièces satiriques dirigées contre le Mariage de Figaro. On connaît moins les ripostes de Beaumarchais. Voici, par exemple, un quatrain inédit de lui en réponse à une épigramme assez plate du poëte Piis : il me semble que le quatrain de Beaumarchais n'est pas dépourvu de sel :

Ton Pégaie, Piis, est tombé dans l'ornière. De son temple le Goût te ferme Yogtium. Au bon petit Jésus je fais cette prière* Auge PUt ingenium.

rectifier le fait1. En pleine Académie, l'austère Suard f, recevant comme directeur M. de Montesquiou, en présence du prince royal de Suède, depuis Gustave llï, qui voyageait sous le nom de comte de Haga, avait trouvé le moyen d'intercaler dans son discours une tirade trèsvive contre le Mariage de Figaro. Elle fut fort applaudie par ceux-là même qui la veille avaient applaudi à outrance la pièce de Beaumarchais. Après la séance, le prince royal de Suède, complimentant M. Suard, lui dit : a Vous nous avez traités un peu sévèrement, peutêtre avec raison; mais, ajouta-t-il en riant, je suis si inaccessible à la raison, que je vous quitte pour aller entendre une troisième fois Figaro. — Beau fruit de mon sermon, mon prince ! dit M. Suard \ »

De son côté, l'auteur du Mariage de Figaro, comme pour sanctifier sa pièce, en consacrait le produit à des œuvres de charité.

a Je propose, écrivait-il au Journal de Paris du 12 août

i Voir aux pièces justificatives, n° 21, la lettre de Dupaty et la réponse de Beaumarchais.

s Nous n'a von s point à attaquer Suard, mais comme il a attaqué Beaumarchais avec un véritable acharnement, et comme nous allons voir tout à l'heure que c'est lui qui a occasionné son emprisonnement à Saint-Lazare, on ne sera pas étonné si nous nous croyons obligé de constater tout d'abord ici qu'il y a dans les lettres de Diderot à Mlu Voland des détails sur Suard qui, s'ils sont exacts, feraient peu d'honneur à son austérité, car ils tendraient à prouver qu'il était de ceux qui sont d'autant pi us sévères en théorie qu'ils se mettent plus à Taise dans la pratique. Voir aux pièces justificatives, n° 22, ce fragment des lettres de Diderot sur Suard.

8 Garât, dans ses Mémoires sur Suard, arrange autrement cette phrase du prince de Suède. Je choisis la version publiée par MM Suard, comme plus vraisemblable.

1784, ud institut de bienfaisance vers lequel toute femme reconnue pauvre, inscrite à sa paroisse, puisse venir, son enfant au sein, avec l'attestation du curé, nous dire: — Je suis mère et nourrice, je gagnais 20 sols par jour, mon enfant m'en fait perdre 12. 20 sols par jour font 30 livres par mois; offrons à cette nourrice 9 francs de charité; les 9 livres que son mari ne donne plus à l'étrangère, voilà 18 livres de rentrées. La mère aura bien peu de courage si elle ne gagne pas 8 sols par jour en allaitant, voilà les 30 livres de retrouvées... Quand je devrais être encore traité d'homme vain, j'y mettrai tout mon Figaro: c'est de l'argent qui m'appartient, que j'ai gagné par mon labeur, à travers des torrents d'injures imprimées ou épistolaircs. Op, quand les comédiens auront 200 mille francs, mes nourrices en auront 28 mille; avec les 30 mille de mes amis, voilà un régiment de marmots empâtés du lait maternel; tout cela paie bien des outrages. »

La Comédie-Française, ne voulant pas rester audessous du zèle de Beaumarchais, consentait à consacrer à l'institution des pauvres mères nourrices le produit entier de la cinquantième représentation , et Fauteur du Mariage de Figaro remplaçait tous les couplets de la fin, par des couplets de circonstance qui ne figurent point dans ses œuvres.

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