‹ Beaumarchais et son temps (volume 3)Chapitre 23 sur 28 · BEAUMARCHAIS AU CITOYEN TRE1LHARD · texte numérisé non relu

BEAUMARCHAIS AU CITOYEN TRE1LHARD

« Citoyen directeur, « Dans le cours ordinaire des événements politiques, je pense qu'il y aurait plus qu'indiscrétion de ma part à vous offrir mon ^sentiment, quel qu'il fût, dans la vue d'influer sur vos résolutions ; mais le crime inouï, l'atroce accident que nous apprend le télégraphe est d'une si haute importance, que je crois remplir le devoir d'un bon citoyen qui vous honore et qui vous aime, en vous disant en peu de lignes ce que j'en pense. Le voici. »

L'auteur du mémoire expose ensuite l'attitude qui, suivant lui , convient à la France en présence de cet attentat : pas de précipitation dans les mesures de vengeance, une majesté imposante et calme. Et après avoir développé les motifs de son opinion , il continue en ces termes :

« Si j'avais l'honneur d'être un des cinq premiers magistrats de la république, j'opinerais pour que Ton ordonnât un deuil universel à l'occasion de la blessure à mort qu'on a portée à la nation dans la personne de ses plénipotentiaires à Rastadt; faites une proclamation par laquelle vous identifierez la France à l'exécrable injure que ses trois délégués ont reçue en son nom..,.

a Ou je connais mal mon pays, ou je crois qu'après une façon de procéder aussi auguste, la véritable levée en masse est ce que vous devez en attendre.

« Salut, respect et dévouement, Caron Beaumarchais. »

Quelques jours après avoir écrit ce mémoire, le malin du 18 mai 1799, Beaumarchais, qui, la veille, avait passé une soirée très-gaie au milieu de sa famille avec quelques amis, fut trouvé mort dans son lil, frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante, à l'âge de soixante-sept ans et trois mois.

Il paraîtrait que, sur la foi de quelques mots plus ou moins authentiques prêtés à l'auteur du Mariage de Figaro dans une conversation avec un ami qu'on ne nomme pas, et où il aurait été question des moyens chimiques de mourir sans douleur, l'opinion qu'il s'était empoisonné avec de l'opium aurait dès lors trouvé quel* ques partisans. Je vois en effet, huit ou dix jours après son décès, un ami de la famille écrire à M,ne de Beaumarchais qu'il a rencontré quelqu'un qui lui a, dit-il , débité gravement celle impertinence. Ce bruit ayant été reproduit de nos jours par plusieurs écrivains1, il faut prouver qu'il est dénué de tout fondement.

1 Esménard, dans son article Beaumarchais de la Biographie universelle, exprime un soupçon de ce genre. On le trouve également reproduit, d'après Beuchot, par un de nos érudits les plus estimés, M. Ravenel, dans la notice qui précède sa petite édition in- 18 de Beaumarchais. M. Sainte-Beuve déclare qu'il ne fait aucune difficulté d'admettre l'apoplexie, en se réservant, dit-il, tout au plus un léger doute. EuJSn un travail distingué surNépomucène Lemcrcier, publié par M. Charles Labitte, contient uu passage où l'auteur semble incliner aussi, d'après Lemercier lui-même, vers cette opinion que Beaumarchais se serait suicidé. C'est une erreur complète ; mais en réfutant cette erreur, je profiterai de l'occasion pour saluer d'un kommag*», en passant, la nu moire do ce jeune, spirituel et savant Charles Labitte, prématurément enlevé aux lettres, qu'il cultivait avec un talent déjà si remarquable et une si noble ardeur. Je crois devoir ajouter «ci que le frère de M. Charles Labitte m'a remis quel-

St BON TEMPS. 5*7

D'ftbont nous avon* sous les yeux le certificat du chirurgien Lasallc, appelé à constater le décès, certificat dalc du jour même de ce décès (29 floréal an vu), et qui déclare que le citoyen Beaumarchais est mort d'une apoplexie sanguine, et non autre maladie. A -ce témoignage nous devons joindre celui du gendre môme de l'auteur du Mariage de Figaro, II. Delaruc, qui , instruit par nous de la persistance de ce bruit qu'il ignorait, nous écrivait, il y a cinq ans, la lettre suivante :

« ViUepinte, pur Li?ry (Seine-et-Oise), 7 octobre 1819.

« Monsieur,

a Je viens d'apprendre avec un étonnement pénible les bruits que Ton a fait courir sur les derniers moments de Beaumarchais, mon beau-père. L'assertion mensongère de son auteide, qui a été reproduite dans des écrite sérieux, m'oblige à repousser arec toute l'indignation qu'elle manie «ne table dont la famille et les amis de Beaumarchais se seraient émus, s'ils l'avaient connue plus tôt.

« Beaumarchais, après avoir passé en famille la soirée la fins «mmée, efo jamais son esprit n'avait été plus libre et plus brillant, a été frappé d'apoplexie. Son valet de chambre, en entrant chez lui le malin, l'a trouvé dans la môme position où il l'avait laissé en le couchant, la ligure calme et ayant Pair de reposer. Je fus averti par les cris de désespoir du *akt de chambre, le courus ches mou beau-père, où je constatai cette mort tobite et tranquille; je ne m'occupai pins

ques notes que ce dernier avait recueillies dans l'intention 4a rédiger une étude sur Beaumarchais, et, quoique ces notes m'aient peu servi au raitt«* 4v la masse 4e aaalériatix fournis par la famille de l'auteur du Mariage de Figaro, elles n'ont pas laissé 4a tn •ffrir quelques indication* utiles.

ensuite que de sauver à sa fille, qui avait an véritable cale pour son père, l'angoisse d'une nouvelle qui aurait pu lui eut funeste, si elle l'eut apprise sans ménagement. Voilà, Monsieur, la vérité exacte Dklarcs. a

Le récit de la mort de Beaumarchais tracé par Gudin dans son manuscrit se rapporte parfaitement à celai de M. Delarue. Ajoutons, pour écarter faut soupçon d'une réticence convenue sur ce point entre les parents et les amis du défunt , que dans les papiers ks plus intimes de la famille, il n'y a pas trace d'une opinion de ce genre ; que Gudin, par exemple, dans ses lettres à Mm* de Beaumarchais, fait de fréquentes allusions à la mort de son ami, toujours pour souhaiter comme lui une mort soudaine et tranquille, tandis que Mm* de Beaumarchais écrit de son côté : II est sorti de la vie à son insu, comme il y était entré. D'où il faudrait conclure que si Beaumarchais s'était suicidé, ce suicide, connu seulement des étrangers , aurait été complètement ignoré et du chirurgien qui a constaté son décèsei de sa propre famille, ce qui est, assurément, bien peu vraisemblable. 11 est à remarquer encore que Beaumarchais, dans sa vieillesse , présentait l'aspect d'un homme replet et sanguin. Ce caractère de sa constitution est indiqué jusque dans le dernier passe-port que lui donna le ministre de France à Hambourg au moment de sa rentrée, et il se qualifie lui-même dans des vers de cette époque :

Un bon vieillard grand, gris, gros, gras.

Or les tracas, les agitations, les impatiences causés par

le délabrement de sa fortune, et dans lesquels on a cherché une explication de son prétendu suicide, si on les combine avec son tempérament, motivent bien plus naturellement l'apoplexie. Enfin cette opinion d'un suicide, basée uniquement sur quelques paroles en l'air qu'un témoin anonyme aurait entendu prononcer par Beaumarchais causant des poisons qui ne font point souffrir, cet opinion d'un suicide est radicalement incompatible avec la situation et le caractère connu de l'auteur du Mariage de Figaro. Il adorait sa fille unique, dont il était adoré ; lui seul paraissait et lui seul se croyait capable de débrouiller l'inextricable chaos de sa grande fortune compromise. Est-il admissible qu'il ait pu songer à laisser volontairement ce lourd fardeau sur les bras de sa fille et d'un jeune mari, alors étranger aux affaires?

On sait aussi qu'un des traits distinctifs du caractère de Beaumarchais, c'est une persévérance obstinée; il luttait^ nous l'avons dit, à l'époque de sa mort, contre la décision inique d'une dernière commission qui proposait au ministre des finances de lui enlever 997,000 f r. accordés par une commission précédente, et de le constituer débiteur de l'État pour une somme de 500,000 fr. Dix jours avant de mourir, le 18 floréal an vu, il écrivait à ce sujet au ministre Talleyrand, son ami, les lignes suivantes : a C'est contre cette commission meurtrière , laquelle je prendrai à partie, c'est contre leur inique façon de procéder à mon égard que je me pourvois aujourd'hui devant le ministre des finances; j'ai mis à

TOItB 11. 84

l'instant sous ses yeux la réclamation de mes titres dans un jour lumineux comme le soleil, et c'est le moment de me recommander. » Est-ce dans un pareil moment, lorsqu'il est constant qu'à sa mort le ministre des finances n'avait encore pris aucune détermination , est-ce dans un pareil moment de combat acharné et décisif que Beaumarchais aurait pensé à quitter la partie en se suicidant? Évidemment non. Il est donc certain que cette fable d'un suicide, détruite déjà par les documents et les témoignages lés plus authentiques, n'est pas moins en contradiction avec toutes les vraisemblances : elle ne repose donc sur rien et doit être définitivement écartée.

Dans une des plus sombres allées de son jardin, Beaumarchais avait fait disposer un bosquet destiné à ombrager sa tombe. «Ce fut là, dit Gudin, que son gendre, ses parents, ses amis et quelques gens de lettres qui l'aimaient lui rendirent les derniers devoirs, et que Collin d'Harleville proféra un discours que j'avais composé dans l'épanchement de ma douleur, mais que je n'étais pa*en état de prononcer. » Sous ce bosquet funéraire, après une vie si orageuse, Beaumarchais espérait sans doute pouvoir dire : Tandon quiesco. C'était encore là une illusion ; ce bosquet est aujourd'hui une rue, et le cercueil qu'il protégeait a dû être transporté dans un de ces grands cimetières qui deviendront aussi un jour des rues et des places publiques.

A la mort de l'auteur du Mariage de Figaro, sa brillante fortune semblait complètement détruite. Il léguait à ses héritiers beaucoup de dettes et de procès. Cepen*

dant, au bout de quelques année», par une suite de circonstances heureuses et une bonne administration, l'état des choses s'était notablement amélioré. Je vois en effet, dans un rapport du caissier Gudin adressé à la fille de son ancien patron, que cette fortune, quoique considérablement diminuée, s'élevait encore en 1809 à près d'un million. C'est donc en forçant un peu la signification des mots que, dans un dialogue que nous avons rapporté^ M"e Delarue disait à l'empereur : « Sire, la révolution nous a ruinés, à peu de chose près. » Cette opinion de la ruine complète de Beaumarchais ayant çté exprimée dans un assez grand nombre d'ouvrages, nous avons cru devoir la rectifier.

Ce travail ne serait pas complet si nous ne consacrions spécialement quelques lignes à la femme et à la fille de l'auteur du Mariage de Figaro. On n'a pu apprécier la première que par quelques citations trèsécourtées : sa correspondance annonce une intelligence des plus distinguées; ses amis l'appellent une nouvelle Sêvigni, et ce n'est pas là tout à fait une flatterie. Nous ne citerons qu'une seule de ses lettres pour donner une idée de son tour d'esprit; elle est adressée à une dame qui a traduit Sapho :

« Ma chère amie, j'ai lu Sapho arec soin , parce que vous l'avez traduite. Des vers saphiques pourraient me plaire, si je pouvais les lire dans leur langue maternelle. Quant aux aventures de cette jeune Grecque , elles ne m'intéressent point ; mon orgueil féminin se trouverait même très-blessé si je ne voyais Vénus derrière la toile, et Vénus tout entière à sa proie

attachée ; c'est cette fatalité précisément qui détruit tout l'intérêt. 11 a fallu le beau talent et les ressources inépuisables de notre Racine pour «n inspirer à ses auditeurs en faveur de Phèdre. L'intervention des dieux gâte toute illusion ; dès que vous n'êtes plus libre d'agir, ou dès que vous n'agissez plus que par une impulsion étrangère et invincible, le charme n'existe plus.

« Sapho s'éprend d'un bel athlète..... A la bonne heure!.... Vous rougirez, mais vous prendrez Âlcide. Ce jeune homme n'est que poli avec elle, jamais il ne l'encourage; dès le principe, il raconte les faveurs signalées qu'il a reçues de Vénus (on ne sait encore par quel caprice de déesse), il parle de sou amour, de ses engagements prochains avec la plus belle fille de la Grèce, il souhaite du bonheur à Sapho (ce qui n'est pas le lui promettre) ; enfin il n'éveille pas la plus légère espé-* rance, et cependant la passion de Sapho devient si extrême, que, méprisant toutes les bienséances de son sexe, étouffant tous les sentiments de la nature, elle fuit la maison paternelle pour courir en insensée après ce bel insensible. Après tant d'extravagances, le délire s'empare d'elle, les idées superstitieuses la troublent, et, pour se délivrer de ses peines ou trouver le terme de sa vie, elle fait le saut périlleux. Vous conviendrez, ma chère amie, que si Vénus n'était pas le machiniste d'une telle aventure, on la trouverait monstrueuse et indécente. Sapho ne serait, au jugement des bons esprits, qu'une folle -eu une dévergondée dont on se garderait bien de révéler la honteuse faiblesse; mais Vénus fait tout passer.

« Quant au style, il n'est pas assez naturalisé : il y a des constructions étrangères et gênées, une redondance des mêmes images, des mêmes pensées, des mêmes expressions, qui fatigue l'imagination ; au total, la marche n'est pas assez rapide et les métaphores ne sont pas toujours heureuses. Voilà ce que je vois dans Sapho et la manière dont elle m'a affectée. Si vous étiez l'auteur au lieu d'être le traducteur, je ne me serais pas livrée à cette critique, je me serais bornée à vous faire quelques observations. Ces demoiselles de Grèce étaient

généralement assez dissolues, témoin celles de Lesbos ou celles qui à certains jours attendaient les chalands sur la porte du temple; mais celle qui court après le galant serait cent fois plus méprisable, si elle avait agi d'elle-même. Pas vrai, Thérèse1?»

Quelques jours après la mort de son mari, Mme de Beaumarchais écrit sur lui les lignes suivantes :

« Notre perte est irréparable. Le compagnon de vingt-cinq ans de ma vie a disparu, et ne me laisse que d'inutiles regrets, une solitude affreuse et des souvenirs que rien n'effacera... Il pardonnait de bonne grâce, et oubliait volontiers les injures et les mauvais procédés. Il était bon père, ami zélé et utile, défenseur né de tous les absents qu'on attaquait devant lui. Supérieur aux petites jalousies si communes parmi les gens de lettres, il les conseillait, les encourageait tous, et les servait de sa bourse et de ses conseils. Aux yeux de la philosophie, sa fin doit être regardée comme une faveur; il s'est dérobé à cette vie laborieuse, ou plutôt elle s'est dérobée à lui sans débats, sans douleur, sans aucun des déchirements de l'affreuse séparation de tous ceux qui lui étaient chers. Il est sorti de la vie à son insu, comme il y était entré, d

La veuve de Beaumarchais mourut en 4816, conservant jusqu'au bout, quoiqu'elle fût en proie à des infirmités cruelles, la grâce et la fraîcheur de son esprit.

La fille de l'auteur du Mariage de Figaro, Mma Delarue, a laissé dans le cœur de tous ceux qui l'ont connue le souvenir d'une personne charmante de vivacité, de finesse et de bonté, aimant et cultivant les arts avec passion, excellente musicienne, femme du monde et en

* L'auteur de cette traduction de Sapho était une filleule de M««de Beaumarchais, M"* Thérèse Dujard.

même temps mère de famille accomplie. Son style se

distingue par des formes faciles, piquantes, dégagées,

qui rappellent assez bien la manière de son père. C'est

ainsi qu'après avoir enfin gagné en 1818 un long procès

relatif à l'estimation de sa belle maison, elle raconte

son triomphe en ces termes :

« Après douze années d'injustice, trois ou quatre révisions, autant d'expertises, bassesse et astuce d'une part, maladresse et incapacité de l'autre, bonne foi, duperie, patience et impatience, d'une troisième ; après un ballottage désespérant, une série de dits, redits et dédits plus démontants encore ; après un an, même deux, de pourparlers, quatre mois d'escarmouches, six semaines d'attaques à bout portant, deux tentatives d'escalade, sans compter les mineset contre-mines et les intelligences dans la place (j'entends par intelligences les tachygraphes tenant note des points importants dans les plaidoiries pour et contre), après une vive sortie des assiégés, etc., nous l'emportons enfin, et voici les stipulations du traité, d

Dans un paquet de lettres de Mme Delame, adressées à deux de ses meilleures amies, à la noble veuve de l'illustre général Hoche et à sa fille MBe la comtesse Des Roys, qui ont bien voulu pie les communiquer, je trouve des billets écrits d'une plume rapide comme la pensée, offrant toujours, avec une nuance de grâce féminine, la verve et l'entrain de l'auteur du Mariage de Figaro. Tel est celui-ci, par exemple, écrit au commencement de 1831, à la nouvelle d'une belle victoire des Polonais :

« Eh bien! nos Polonais et leurs victoires! Trois combats décisifs 1 8 à 40,000 prisonniers russes! L'armée ennemie en pleine déroule ! Dieu veuille qu'il n'y ait point à rabattre de

toutes ces merveilles! Quelle héroïque nation! Vous savez ces nouvelles sans doute ? Je les appris hier soir du général M... à l'Opéra-Italien, ce qui excita en moi des transports qui se reportèrent ensuite sur Lablache et sur M"* Mali bran. Figaro, Rosine, furent admirables, tous les autres personnages dans la perfection. Au dire des enthousiastes de cette représentation, jamais aucune autre n'avait été exécutée avec plus de gaieté, de verve, d'ensemble, plus de ce qui fait trépigner, pâmer d'aise, »

Cet enthousiasme pour les Polonais, qui s'associe à l'enthousiasme de la musique, et d'une musique qui rappelle la gloire paternelle, tout ce mélange va bien, ce me semble, à la fille de Beaumarchais. M"e Eugénie Delarue est morte en juin 1832,

xxxvr

RKflUMB SUR LS CARACTBRB BT LA TIB DB BEAUMARCHAIS.

En terminant ici cette longue étude biographique et historique,, je voudrais essayer d'en extraire une conclusion générale. L'attitude de rapporteur consciencieux que je me suis attaché à conserver dans tout le cours de ce travail me permet peut-être, de présenter, comme un témoignage impartial et éclairé, mon opinion sur l'ensemble du caractère et de la vie de Beaumarchais.

Il est évident, et c'est là un fait qui ne pouvait être ni supprimé, ni contesté, il est évident que parmi les hommes célèbres du xvm* siècle, Fauteur du Mariage de Figaro est un de ceux qui n'ont pas joui d'une considération égale à leur célébrité. Son caractère a été souvent en butte aux attaques et au* calomnies les

plus injurieuses. Il cherche lui-même à expliquer ce fait dans un document inédit ; laissons-le parler :

a Avec de la gaieté et même de la bonhomie, j'ai eu des ennemis sans nombre, et n'ai pourtant jamais croisé, jamais couru la route de personne. A force de m' arraisonner , j'ai trouvé la cause de tant d'inimitiés; en effet, cela devait être.

a Dès ma folle jeunesse, j'ai joué de tous les instruments; mais je n'appartenais à aucun corps de musiciens, les gens de l'art me détestaient.

« J'ai inventé quelques bonnes machines; mais je n'étais pat du corps des mécaniciens , l'on y disait du mal de moi.

« Je faisais des vers, des chansons; mais qui m'eût reconnu poui poète ? J'étais le fils d'un horloger.

a N'aimant pas le jeu du loto, j'ai fait des pièces de théâtre, mais on disait : De quoi se mêle-t-il? ce n'est pas un auteur, car il fait d'immenses affaires et des entreprises sans nombre*

« Faute de rencontrer qui voulût me défendre, j'ai imprimé de grands mémoires pour gagner des procès qu'on m'avait intentés, et que l'on peut nommer atroces ; mais on disait: Vous voyez bien que ce ne sont point là des facturas comme les font nos avocats. Il n'est pas ennuyeux à périr; souffrira-t-on qu'un pareil homme prouve sans nous qu'il a raison? Inde irœ.

a J'ai traité avec les ministres de grands points de réformation dont nos finances avaient besoin: mais on disait : De quoi se mêle-t*il? cet homme n'est point financier.

a Luttant contre tous les pouvoirs, j'ai relevé l'art de l'imprimerie française par les superbes éditions de Voltaire, entreprise regardée comme au-dessus des forces d'un particulier; mais je n'étais point imprimeur, on a dit le diable de moi. J'ai fait battre à la fois les maillets de trois ou quatre pape*

teries sans être manufacturier; j'ai eu les fabricants et les marchands pour adversaires.

a J'ai fait le haut commerce dans les quatre parties du monde; mais je n'étais point déclaré négociant. J'ai eu quarante navires à la fois sur la mer; mais je n'étais point armateur, on m'a dénigré dans nos ports. .

a Un vaisseau de guerre à moi de 52 canons a eu l'honneur de combattre en ligne avec ceux de Sa Majesté à la prise de la Grenade. Malgré l'orgueil maritime, on a donné la croix au capitaine de mon vaisseau, à mes autres officiers des récompenses militaires, et moi, qu'on regardait comme un Intrus, j'y ai gagné de perdra ma flottille, que ce vaisseau convoyait.

« Et cependant de tous les Français, quels qu'ils soient, je suis celui qui ai fait le plus pour la liberté de l'Amérique, génératrice de la nôtre, dont seul j'osai former le plan et commencer l'exécution malgré l'Angleterre, l'Espagne et la France même; mais je n'étais point classé parmi les négociateurs, mais j'étais étranger aux bureaux des ministres, inde irœ.

a Lassé de voir nos habitations alignées et nos jardins sans poésie, j'ai bâti une maison qu'on cite; mais je n'appartiens point aux arts, inde irœ»

« Qu'étais-je donc? Je n'étais rien que moi, et moi tel que je suis resté, libre au milieu des fers, serein dans les plus grands dangers, faisant tête à tous les orages, menant les affaires d'une main et la guerre de l'autre, paresseux comme un âne et travaillant toujours, eu butte à mille calomnies, mais heureux dans mon intérieur, n'ayant jamais été d'aucune coterie, ni littéraire, ni politique, ni mystique, n'ayant fait de cour à personne, et partant repoussé de tous, s

Il y a certainement du vrai dans cette explication que Beaumarchais donne des inimitiés nombreuses dont il a été l'objet» on peut même ajouter que l'éton*

nante diversité de ses aptitudes a contribué aussi à l'empêcher de s'élever dans chaque direction à la hauteur qu'il n'eût pas manqué d'atteindre, si ses efforts eussent été moins éparpillés. Qu'on le suive au théâtre ou au milieu des opérations industrielles et des négociations politiques : on verra ce que les facultés les plus heureuses perdent à se partager ainsi entre des buts trop divers, et combien le manque d'unité dans les tentatives peut jeter de disparates dans la plus brillante carrière. Doué du génie dramatique, Beaumarchais a produit des ouvrages qui resteront à la scène, car ils ont pour eux l'originalité, le mouvement et la vie, toutes les qualités possibles, moins la correction et ce quelque chose d'exquis, d'achevé, que l'amour exclusif de l'art répand sur les compositions des grands maîtres. L'auteur du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro n'a jamais pris le temps de diminuer ses défauts au profit de ses qualités. On ne trouverait point chez lui cette progression ascendante qui conduit Molière de l'Étourdi à l'École des Femmes, de l'École des Femmes au Misanthrope et au Tartufe.— Si du domaine des lettres nous passons à la vie des affaires, nous voyons Beaumarchais, né avec le talent des grandes combinaisons industrielles et commerciales, mêler à de vastes entreprises qui annoncent une rare intelligence des imprudences, des générosités d'artiste ou des témérités plus ou moins patriotiques qui lui font honneur, mais qui, sons l'influence de circonstances difficiles, l'empêchent de fonder une fortune solide , et le condamnent à mourir,

après avoir gagné plusieurs millions , sans savoir au juste s'il laissera quelque chose après lui. — Trèscapable enfin de prendre une part honorable et importante au gouvernement de la société , l'agent de Louis XVI et du ministre Vergennes porte encore dans les missions politiques une légèreté aventureuse qui contribue à l'empêcher d'être pris au sérieux et de s'élever au-dessus des régions de la diplomatie secrète. Cette diversité trop grande d'aptitudes ne suffit pas cependant à expliquer l'espèce de dénigrement qui s'est attaché à Beaumarchais durant toute sa vie. Ce dénigrement dont l'effet s'est perpétué jusqu'à nos jours demande aussi une autre explication. L'auteur du Mariage de Figaro a eu presque constamment à lutter contre un défaut et contre une qualité de son siècle. Le défaut de son siècle, c'était de faire encore une part fort injuste aux droits de l'intelligence, de telle sorte qu'un homme remarquablement doué comme lui se trouvait sans cesse entravé dans son essor, parce qu'il était le fils d'un horloger, et, ne pouvant parvenir directement à une situation élevée, se voyait contraint de déployer parfois dans des pratiques obscures et mesquines une activité et une capacité qui, en d'autres temps , l'eussent conduit tout droit aux dignités et aux honneurs. A côté de ce défaut du xvme siècle se trouvait une qualité également contraire à Beaumarchais. De son temps, quoique l'amour du lucre eût déjà fait beaucoup de progrès, on n'avait pas encore ce respect qu'on a aujourd'hui pour quicon-

BAS DEAUMARCHAI8

que a su gagner de l'argent ; loin d'admettre comme de nos jours, préalablement à total examen, que tout homme devenu riche mérite par ce seul fait la considération, à moins que les moyens employés par loi ne soient entachés d'une improbité trop .notoire, on partait de l'idée opposée. En voyant un homme sortir de la pauvreté et s'enrichir rapidement, on se sentait enclin, par cela même et sans autre vérification , à sa défier de lui ; s'il joignait à ces aptitudes industrielles des talents littéraires, on s'en défiait encore plus, et enfin, s'il avait la prétention de jouer un certain rftb dans les affaires, le monde officiel aimait à lui barrer le chemin. Celait là sans doute une injustice; mais elle dérivait d'un sentiment délicat, qui refusait de subordonner l'importance sociale des personnes à la question d'argent. Le préjugé de la naissance paraissait encore moins trompeur que celui de la fortune, qui l'a rem* placé aujourd'hui. Celui-ci est peut-être plus sûr au point de vue de la capacité, puisqu'il la suppose asses justement d'ordinaire ches l'homme qui a su s'enrichir, mais on peut douter qu'il le soit davantage au point de vue de la moralité. Le nombre des individus enrichis par l'industrie ou le commerce qui parviennent à une haute situation politique et morale, comme Necker par exemple, est encore trèsHrestreint au xyiii» siècle: pour obtenir une situation de ce genre, il fallait avoir su se créer une renommée de vertu poussée jusqu'à l'austérité. L'origine plébéienne et la carrière à la fois indus*

triellc et littéraire de Beaumarchais ont donc été pour lui, au xvm* siècle, un obstacle permanent à la consistance sociale, et lorsque cet obstacle a été brisé par la révolution, l'auteur du Mariage de Figaro était déjà trop vieux pour entrer dans le mouvement nouveau des hommes et des choses. Pour nous, le mélange de l'artiste et du négociant n'est pas le côté le plus intérêt» sant de cette physionomie; mais est-ce bien notre siècle qui aurait le droit de se montrer difficile sur ce point î Est-ce notre siècle, où les jeux de bourse et en général tous les genres de spéculation qui reposent sur la ruine d'autrui sont pratiqués ouvertement, publiquement par des personnages souvent très-considérables j — est-ce notre siècle qui aurait le droit de refuser la considération à Beaumarchais, parce qu'il a aimé à gagner de l'argent sans jamais spéculer sur la ruine de personne et en associant presque toujours ses entreprises à de grands intérêts publics? Le seul acte de sa vie commerciale qui ait pu fournir quelque prétexte à la suspicion est l'affaire /tas trois millions donnés par la France et l'Espagne pour concourir aux fournitures américaines. J'ai dit sur ce point toute la vérité ; il m'est démontré que cette subvention accordée à Beaumarchais s'est trouvée compensée et au delà par les pertes énormes qu'il avait éprouvées avant même que les États-Unis eussent refusé de remplir leurs engagements, et à plus" forte raison après.

Cette question éclaircie, y a-t-11, à l'époque où nous vivons, beaucoup de spéculateurs qui pourraient per*

5a BEAUMARCHAIS

mettre à un observateur un peu curieux de fouiller dans tous leurs papiers avec la certitude qu'on n'y trouverait rien de plus obscur que ce que j'ai trouvé dam les papiers de Beaumarchais ?

Entendons-nous par là qu'un personnage aussi actif et aussi aventureux que celui dont nous venons de raconter la vie n'offre aucune prise à la critique? Non certainement. On ne mène pas à la fois un si grand nombre d'entreprises si différentes, sans contracter de certaines habitudes de souplesse dans les rapporte avec ceux qui peuvent servir ou nuire, une certaine facilité dans l'appréciation du bien et du mal, un certain penchant à soutenir indifféremment le pour et le contre , suivant l'intérêt du moment. Que ces divers caractères de V homme d'affaires soient pta ou moins reconnaissables dans Beaumarchais, nous voudrions en vain le nier. Le véridique tableau que nous venons de tracer témoignerait contre nous. Mais si nous sommes de ceux à qui une pareille existence inspire plus de curiosité que d'admiration, il ne nous paraît pas qu'on puisse contester que Beaumarchais est un des hommes qui gagnent le plus à être vus de près et qu'il vaut infiniment mieux que sa réputation. Sa vie publique elle-même, pour peu qu'on la suppose transportée dans un autre temps, dégagée des entraves qui l'empêchent de se produire sur un plus grand théâtre avec de plus grands moyens d'action , sa ne publique change de physionomie. Le brillant plaideur qui combat avec toute espèce d'armes contre une foule

d'ennemis et contribue indirectement à renverser le parlement Maupeou , devient un orateur éloquent qui défend noblement la cause qu'il a embrassée , l'agent politique dont la sagacité prévoit l'avenir réservé aux colonies d'Amérique et qui exerce dans l'ombre, sans profit pour sa gloire, une incontestable influence sur une des plus importantes affaires du monde , devient un homme d'État qui joue un grand rôle et laisse un nom éclatant. Le spéculateur ingénieux et hardi, consulté en secret, et presque toujours sans fruit par les ministres, devient un financier éminent qui combine de grandes mesures et opère des changements utiles dans l'administration de son pays. En un mot, qu'il soit permis à Beaumarchais d'être tout ce qu'il peut être, et à l'instant sa figure se transforme ; tout ce qui dans sa vie ressemble plus ou moins à de l'intrigue devient de l'habileté, et combien de grands hemmes d'État acceptés comme tels, chez lesquels il serait assez difficile de faire au juste la part de l'habileté et la part de l'intrigue '.

Que si maintenant on laisse de côté les rapports de

' Cette pensée , qu'il y avait dans Beaumarchais l'étoffe d'an homme trèt-eupérieur au rôle dana lequel les circonstances l'ont enfermé, parait avoir frappé un des esprits les plus originaux et les plus sagaces de l'Angleterre, l'historien Carljle. A l'époque où notre travail se publiait pour la première fois dans la Reviu de» Deux-Mondês, M. Carlyle adressait à un de nos collaborateurs de la Rtvué, M. Monté gut, une lettre dans laquelle, après avoir parlé de l'intérêt arec lequel U lisait ce travail et des notions nouvelles qu'il y puisait sur un personnage beaucoup trop déprécié pendant sa vie, il concluait en disant : m Beaumarchais était après tout une belle et vaillante espèce d'homme, et dans son genre un brillant tpéeimen du génie français. » tomp. ii. 35

54i BEAUMARCHAIS

Beaumarchais avec une société qui, en le tenant à distance , l'oblige à des détours , et si on le juge dans cette autre partie de l'existence qui a bien aussi sa valeur, comme critérium du caractère, je veux dire dans la vie privée , il est impossible de ne pas être frappé des excellentes qualités qui le distinguent. Qu'un homme soit bon pour sa famille, ce n'est pas là précisément une vertu rare, quoique beaucoup d'hommes en apparence infiniment plus austères que Beaumarchais se dispensent de cette vertu. Mais il y a ici comme en toutes choses des nuances qui donnent du prix . aux qualités les plus ordinaires. Voit-on beaucoup de gens, même parmi ceux qui sont disposés à apprécier Fauteur du Mariage de Figaro avec le plus de sévérité, qui se fassent comme lui un devoir, et cela dans une situation personnelle souvent assez difficile, non-seulement de subvenir à tous les besoins de leurs parents les plus proches, mais de pensionner des neveux et de doter des nièces ? Nous avons connu, quant à nous, un assez bon nombre de millionnaires vertueux qui laissaient, en toute sûreté de conscience, mourir de faim leurs parents collatéraux.

La bonté de l'auteur du Mariage de Figaro ne s'étendait pas seulement sur ceux qui l'entouraient; on a pu apprécier par plus d'un exemple avec quelle facilité et en même temps quelle délicatesse il aimait à secourir quiconque lui paraissait digne d'intérêt. Gudin affirme que l'inventaire fait après sa mort offrait, indépendamment des sommes données sans qu'il en restât aucune trace.

plus de 900,000 francs de titres pour sommes prêtées à des malheureux de toutes les classes, artisans, artistes, gens de lettres, gens de qualité, avec absence complète de garanties quant au remboursement.

Beaumarchais eut des ennemis acharnés ; mais un point important à noter, c'est que tous ceux qui Tout attaqué avec fureur le connaissaient très-peu ou ne le connaissaient pas du tout, tandis que tous ceux qui ont vécu dans son intimité l'ont aimé avec passion. Tous les écrivains qui, l'ayant approché pendant sa vie, ont parlé de lui après sa mort, en ont parlé avec affection et estime. Deux esprits aussi différents que la Harpe et Arnault se rencontrent à son égard dans l'expression des mêmes sympathies, et je n'ai pas trouvé dans sa longue carrière un seul exemple d'un homme qui, après avoir été son ami intime, soit devenu son ennemi. J'ai trouvé au contraire dans ses papiers le témoignage d'attachements qui ne sont pas communs; j'ai trouvé des amitiés commencées avec sa jeunesse, quand il était simple horloger ou contrôleur de la maison du roi, qui le suivent pendant trente ou quarante ans, sans se démentir ou s'affaiblir jamais, qui vont toujours au contraire en redoublant d'intensité et se manifestent avec le caractère de la tendresse la plus vive et là plus désintéressée. Ce ne sou t pas des amis qui ont besoin de lui, ce sont des amis indépendants qui l'aiment pour luimême, qui connaissent ses défauts et ne se gênent pas pour les dire, mais qui connaissent aussi ses attrayantes qualités, et qui subissent avec un plaisir toujours nou-

veau l'irrésistible séduction qu'il exerce autour de lui. Sans reparler ici de Gudin , honnête homme sus contredit, dont toutes les lettres respirent l'affection U plus passionnée pour Beaumarchais, nous citerons salement deux exemples de ces amitiés si vives et si persistantes que Fauteur du Mariage de Figaro savait in* pirer. 11 était intimement lié avec un officier distingué nommé d'Atilly, dont j'ai déjà dit un mot et qui est mort v si je ne me trompe , lieutenant -colonel, an 10 août, en défendant la monarchie : leur amitié datait de leur première jeunesse à tous deux; leur caractère et leurs opinions différaient, et cette intimité n'offre pas un moment de tiédeur pendant trente ans, quoique l'affection de d'Atilly fût aussi indépendante que sincère. Après le procès Goëzman, il écrit à Beaumarchais:

c J'aime à parler de toi, j'aime à redire à quel point j'ai vu l'envie s'acharner à te décrier. Le tableau de ton intérieur. celai du bonheur de tes femmes, dont j'ai été le témoin, tant d'autres détails sont précieux à mon amitié. Rien n'est plus commun que de rencontrer des gens prévenus par k charme de tes Mémoires. Il m'est si doux d'y faire ajouter la bonne opinion que te doivent ceux qui te connaissent complètement, et que je te refuserais peut-être le premier, *> Jc ne te cuunaissais qu'à demi; car avec le cœur d'un honnête homme tu as toujours eu le Ion d'un bohème ! »

Le sens de cette critique de d'Atilly s'explique par une autre phrase de sa lettre : « J'ai rassemblé, ajoute-t-il, depuis que je suis ici, une vingtaine de tes bucoliques qui constatent ce que je dis là ; j'en donne quelques lèches k gens de ta trempe, car je doute

que, livrée au public, ta morale fût approuvée M arin*. » C'est donc à la forme un peu licencieuse que Beaumarchais donne à sa pensée, surtout dans ses chansons, que d'Atilly fait allusion ici; mais sa phrase ne laisse pas, d'avoir une certaine vérité pins générale, si on l'applique à l'ensemble de la tenue et du ton de Beaumarchais; elle prouve au moins que chez ses amis la franchise marchait de pair avec le dévouement

Un dernier document entre mille, qui a sa place à côté de la lettre de d'Atilly, est un billet adressé à Beaumarchais par un ancien ami, le fermier-général Laborde1:

« Je t'ai dit, mon bon ami, que je te donnerais le plan d'un bosquet à faire dans ton charmant jardin et qui doit être consacré à la plus tendre amitié ; je te l'envoie, ne doutant pas que tu ne consentes à rendre ces derniers devoirs à un ami qui envisage comme le plus grand bonheur pour lui d'habiter encore avec toi lorsqu'il ne sera plus. Ce n'est pas un cénotaphe que je te demande, mais un véritable tombeau. Refuserais-tu aux restes de ton ami ce que tu as fait pour le simple souvenir de Dupaty? J'aime à croire que non, que j'habiterai ton élysée, lorsque j'aurai cessé d'être ; que le langage muet de ce monument te rappellera quelquefois le bouvenir d'un homme qui t'a toujours aimé depuis qu'il fa connu, et qui, pénétré de reconnaissance pour les bontés dont il est comblé par tout ce qui t'est cher, forme pour dernier vœu celui de reposer pour toujours dans le lieu qu'ils habitent. »

1 On se souvient que Marin, l'adversaire de Beaumarchais, était censeur.

L'auteur de l'opéra de Pandore et l'-ancien premier valet de chambre de Louis XV f dont nous avons déjà parler

Ne fallait-il pas que l'auteur du Mariage de Figaro eût en lui quelque chose de singulièrement attrayant pour inspirer à un fermier-général une telle effusion de .sensibilité?

On a souvent raconté, mais avec un peu d'inexactitude, un trait charmant de son caractère au snjet de l'inscription gravée sur le collier de sa petite chienne. Ce trait ayant été signalé de son vivant au public dans un article fort élogieux d'un journal rédigé par Rœderer, le vieux Beaumarchais écrit naïvement au rédacteur pour le remercier de ses éloges , et le prier de vouloir bien rectifier l'inscription de ce collier, qui a été un peu défigurée, « car, dit-il, il faut toujours citer juste : »

t Je suis MUa Follette ; Beaumarchais m'appartient. € Nous demeurons sur le boulevard. %

On peut donc redire après la Harpe, après Arnault, après tous ceux qui ont bien connu l'auteur du Mariage de Figaro, que ce Beaumarchais, poursuivi par des calomnies si noires, ne ressemblait en rien au portrait que ses ennemis nous ont laissé de lui. Il est vrai que ses bonne? qualités sont souvent un peu voilées par des légèretés d'esprit et des défauts de tenue. Son ami d'Atilly vient de nous le peindre au naturel. Il a le cœur d'un honnête homme, mais il a souvent le ton d'un bohème. La frivolité licencieuse de son siècle a trop déteint sur ses idées. Le côté sérieux de la vie, la pensée de ce qui nous attend après ce court passage ici-bas,

le préoccupent faiblement, et dans un certain ordre de sentiments où l'homme ne se distingue de l'animal que par ce don de la pudeur, bî bien nommée par Chateaubriand la plus belle des craintes après celle de Dieu, on dirait parfois que Beaumarchais ne va pas au delà des impulsions de l'instinct. Hais pour apprécier équitahlement ce caractère dans son ensemble, il faut tenir compte à l'auteur du Mariage de Figaro de sa situation ot de son temps.

Placez-le dans un milieu social où les droits du talent soient pleinement reconnus, et au lieu d'avoir cette physionomie un peu forcée où la hardiesse, poussée jusqu'à l'effronterie, n'est que le contre-coup des injustes dédains qu'on lui oppose, il aura la véritable physionomie de son caractère, entreprenant, actif, courageux, mais foncièrement bon, généreux et loyal. Est-ce à diro qu'il aurait suffi à Beaumarchais de respirer l'air du xix0 siècle pour devenir un modèle de toutes les vertus? Nous sommes loin de professer pour notre époque un enthousiasme aussi aveugle. Tout ce que nous voulons dire, c'est ce que si Beaumarchais eût vécu de nos jours, pouvant sans peine, avec les ressources si variées, de sa rare intelligence, se faire une grande place dans la société, il se présenterait à nous sous un aspect plus imposant.

Peut-être aussi, pourtant, y a-t-il lieu à se demander s'il n'aurait pas perdu d'un côté ce qu'il aurait gagné de l'autre, si notre temps n'aurait exercé sur lui qu'une heureuse influence, sien le rendant plus grave en ap-

parence, il l'aurait rendu meilleur au fond, s'il ne l'aurait pas induit à remplacer ses défauts par des vices et surtout par un genre d'hypocrisie particulier i notre époque, et qu'on pourrait appeler le charlatanisme de la dignité.

Quand on juge le xtv siècle par les génies qui l'ont illustré ou par l'ensemble du travail intellectuel et moral qui s'accomplit dans son sein, on est tout d'abord porté à penser qu'il vaut beaucoup mieux que le siècle précédent. Sa physionomie plus grave est l'indice d'une réaction salutaire contre cet esprit de

dérision qui, au xvm* siècle, se retrouvait partout, et qui sous prétexte de franchise se jouait, nous l'avons vu, des sentiments les plus sacrés, les plus indispensables à la vie morale de l'humanité. Hais si on étudie l'effet des goûts plus sérieux de notre temps sur cette partie de la société qui est, à la vérité, la moins nombreuse, mais qui est la plus remuante et parfois la plus influente; sur cette partie de la société qui exploite l'autre, qui intrigue, s'enrichit, se ruine, s'élève et s'abaisse tour à tour par les spéculations et les révolutions, comment ne pas s'apercevoir que les bonnes tendances de notre époque subissent, dans certaines régions sociales, une perversion funeste etqu'ellesy prennent la forme d'une hypocrisie de la pire espèce, car cette hypocrisie n'a pas même le mérite de l'hypocrisie ordinaire,qui s'impose au moins quelque gêne pour jouer convenablemen tson rôle! L'hypocrisie du jour est pleine d'austérité et de pudeur dans ses parolespubliques,cequi ne l'empêche pas d'être

en même temps ouvertementet franchement impudente dans tous ses actes. Elle a la soif de For ; pour assouvir cette soif, rien ne lui coûte en fait de déloyauté et de bassesse, elle se livre avec fureur, à la face du soleil, à toutes les jouissances matérielles que l'or procure et à tous les désordres qu'il favorise; mais c'est aussi à la face du soleil qu'elle proclame son profond respect pour la religion, le désintéressement, la délicatesse, la pauvreté honnête et fière Tandis qu'elle embrasse le vice d'une main, de l'autre elle donne de grands coups de chapeau à la vertu, et re considère comme parfaitement en règle. Pour elle la morale consiste uniquement dans des formules de cérémonie analogues à celle du très-humble et tris-obiissant serviteur; quiconque néglige ces formules est très-coupable, mais en revanche quiconque les observe est irréprochable, et nul n'a le droit de lui en demander davantage. N'est-ce pas là le genre de comédie qui se remarque trop souvent dans ce monde qu'on nomme plus spécialement le monde des affaires? Ce mélange de gravité en paroles et d'effronterie en actions, ce désaccord complet et affiché entre ce qui se dit et ce qui se fait sont peut-être plus dangereux que le persiflage licencieux du xviu* siècle, car si le procédé gagnait du terrain, il finirait par changer dans l'esprit des masses les notions du bien et du mal en de pures conventions de langage qui n'obligent à rien et ne trompent personne.

Qu'on suppose maintenant Beaumarchais vivant parmi nous, et lancé dans l'arène tumultueuse où se

choquent et se renversent tant d'ambitions et de convoitises rivales. Qu'on lui laisse toutes les qualités qu'on a pu reconnaître en lui, habileté dans le maniement des hommes, aptitude aux affaires les plus considérables et les plus compliquées, activité, sagacité, persévérance. Quel obstacle pourrait l'empêcher de parvenir comme tint d'autres, non-seulement à la fortune, mais aux honneurs? Ses allures évaporées? c'était le ton de son siècle; il prendra facilement le ton du jour. II aura plus de dignité extérieure. Il n'écrira peut-être aucune pièce de théâtre, cela le diminuerait; il sera un peu moins spirituel, cela le compromettrait Vaudra-t-il mieux moralement? C'est là une question discutable; mais ce qui nous parait certain, c'est que pour donner toute la mesure de ses brillantes facultés, pour arriver à tout, pour figurer dans l'histoire de son pays avec autant de puissance et d'éclat qu'il y a figuré avec agitatk» et avec bruit, il n'a manqué à Beaumarchais que de venir au monde cinquante ou soixante ans plus tard.

No 10 (page 13).

Mémoire inédit adressé par Sedaine à Beaumarchais, sur les rapports des autours avec les acteurs de la Comédie-Française.

Je vous assure, Monsieur, qu'il me paraît très-difficile d'arranger et de statuer quelque chose qui pourvoie, je ne dis pas a tout» mais a la plus grande partie des inconvénients ; auteurs et acteurs marchent sur de s ballons gonflés de vent.

Ma première réflexion est qu'il est peu décent qu'un auteur qui vient lare une lecture soit jeté au milieu d'une assemblée où il ira ni protecteur ni personne qui puisse ni doive assurer ses regards et imposer à l'air de dénigrement, a l'ironie et au ricanement presque inévitables de jeunes personnes qui ne sont pas sérieuses par éiat et par éducation.

Je désirerais que l'auteur pût se laire accompagner de deux de ses amis ; que l'assemblée, lors d'une lecture, fût présidée par un homme de lettres qui représentât immédiatement le premier gentilhomme de service. Je voudrais que cet homme de lettres eût de la considération par lui-même, qu'il fût émérite dans la littérature , tel que Crébîllon, Bret, Saurin ou autre (Yen connais peu). Le président tiendrait la sonnette, il ferait faire silence et ne dirait pas son avis sur l'ouvrage, à moins que, dans le cas particulier d'un même nombre de voix, l'assemblée ne le lui demandât. La lecture serait faite par Fauteur ou par un de ceux dont il >erait accompagné, devant une table dressée en présence du président et en lace de lui, ainsi que des deux personnes amenées par l'auteur ; car je ne veux pas qu'ils servent de compères à l'auteur et électr sent la compagnie par des pleurs ou des ris affectés. H est plus honnête

<;tie ce soit uo homme de lettres président qui dise à Faotear : ■• Lisct plus haut, » ou : « Recommence* celle phrase , cette tirade ; on ne l'a pas entendue ; quel est le titre de la pièce ? quels sont les personnages ? • en6n qui l'interroge toujours dams Fiatention de le rassurer et de lui montrer un visage favorable. Peutêtre serait-il bien que deux hommes de lettres fussent pivsideals s tour de rôle ; tel auteur peut craindre la présidence de l'un d'eux, alors il demanderait l'autre, ce qui lui serait permis. Autre considération : si ces présidents composent encore des pièces de théâtre, ils ne pourraient pas lire ni présider; ils devraient même, en ce cis, avoir la délicatesse de ne se pas nommer et faire faire la lecture de leur ouvrage par un ami qui se présenterait comme auteur.

La lecture faite, l'auteur et ses amis se retireraient ; on irait aoz voix suivant la forme ordinaire, on lirait les scrutins, et de leurs résultats il serait dressé un avis général, va, examiné et balancé par le président, qui alors pourrait représenter qu'on fait peut-être trop valoir telle on telle raison qui n est quelquefois que dans un seul scrutin. Ce ne serait jamais que comme conseiller et conciliateur qu'il parlerait; s'il voyait deTanimosilé, de l'aigreur. d* l'acharnement , il prierait les comédiens de faire attention qu'ils ne doivent voir que l'intérêt du public et du théâtre, sans acception d'auteurs.

L'avis général ayant été dressé et mis au net, on prierait fauteur de rentrer avec ou sans ses amis ; le semainier lui dirait : « Monsieur, votre pièce est reçue, et vous êtes prié d'entrer, • on simplement : « Vous êtes prié d'entrer, s si elle ne Tétait pas. Alors on lui lirait le résultat du scrutin, et si l'ouvrage était reçu a corrections, on donnerait à l'auteur copie do résultat; il devrait être court ou précis et ne devrait pas engager le fer : « Le style est négligé, il y a peu d'intérêt, il y a double intrigue, etc. »

Si un auteur avait des sujets de se plaindre de la Comédie, il irait conter ses griefs, et le président devrait pouvoir appeler ehex lui le semainier, le m< tt ae en présence de fauteur, éclaircir l'affaire, raccommoder, et, si cela n'était pas possible, en foire immédiatement rapport au premier gentilhomme en exercice, qui statuerait d'après sa prudence.

Ce qui a causé le trouble entre les auteurs et les comédiens jusqu'à présent a été presque toujours la difficulté d'obtenir justice; les supérieurs n'ont presque jamais entendu qu'une des parties; le comédien qui va rapporter une affaire triomphe toujours, s'il est raisonneur, beau diseur ; si, appuyé de son art, il se sert de toutes le* expressions que sait employer la soumission la plus étendue; car, quoique les simagrôes qui expriment le plus profond respect soient en affaires un filet grossier, tous tes hommes s'y laissent prendre, et une actrice jolie est bien un autre filet.

Les auteurs sont singulièrement maltraités dans la partie d'in-

térét, de ce fil intérêt, comme on l'appelle, afin qu'on n'ote pas en parler. Comment ! il y aura chex mon notaire 4 ,200 fanes en dépôt

2 ni m'appartiennent, et je serais un intéressé de vouloir qu'il me onae mes 4 ,200 francs tout juste, ou, pour que la comparaison suit pins exacte, nous sommes neuf entrepreneurs d'une même chose dont nous devons partager le profit; huit entrepreneurs s'entendent pour tromper le neuvième entrepreneur, et on rappellera intéressé, parce qu'il veut ce qui est a lui. Écoutes les acteursr ils vont verbiager jusqu'à demain, et vous n'avancerez pas d'un pas. Voici ce qu'ils m'ont fait a mot.

Après qoe le Philosophe sans le savoir eut eu vingt-nuit représentations de suite, je reçus ce qui me revenait ; voici comment ils ont compté :

De profit net, 60,000 francs, dont, pour le quart des pauvres, 45,000 francs ; ainsi reste a 45,000 francs. Comment! pour vingthuit jours, 45,000 francs de quart des pauvres! Ils en pavent 6O4OOO francs par an, ce qui mit a peu près 470 francs par jour, et doit être réparti ainsi, comme frais journaliers, lumière, gardes, etc. Vinct-huit jours à 470 francs font, je crois, 4,760 fr.; ainsi, sur ce seul article, ils ont enlevé a l'auteur sur son neuvième 4,000 francs. Passons. Les comédiens n'ayant point fait afficher la dernière représentation de ma pièce, je crus avec raison que les représentations suivantes m'appartenaient* Lorsqu'il y en eut un certain nombre, je les demandai au caissier ; il me dit : • J'ai été porter votre bordereau à signer ; mais MM les comédiens m'ont appris que votre pièce était tombée dans les règles et leur appartenait. » Je fis alors, par l'autorité de M. le duc de Duras, compulser leur registre, et ils furent obligés de me rendre 5 à 600 francs oui m'étaient dus et qu'ils voulaient s'approprier.

J'oublie de vous dire qu'avant d'invoquer la protection do premier gentilhomme, j'avais eu l'attention d'écrire aux comédiens pour faire ma demande ; mais ma lettre, malheureusement, finissait par cette phrase, qui leur parut malsonnante : Cependant, Messieurs, si vous avez besoin de ce faible secours, je vous abandonne de tout mon cœur ce qui me revient, et je vous prie de l 'accepter.

Ils crièrent à l'indécence contre cette phrase et demandèrent une sorte de réparation d'honneur. M. le* duc de Duras eut la bonté de me le proposer. Je refusai de le faire, et sur son bureau j'écrivis aux comédiens que j'étais satisfait de la résolution qu'ils avaient prise de me remeure mon contingent, et que je les priais d'accepter le profit de la reprise de mon ouvrage que je leur abandonnais, et ils l'acceptèrent.

Je vous passe soirs silence quelques autres griefs, car ce détail m'ennuie, et sans doute vous aussi, Monsieur, mais je n'ai pas eu d'occasion d'approcher dea comédiens pour nos affaires réciproques, que je u'aie senti la nécessité de mettre ordre a des choses qui m'auraient fait plus de peine, si je n'avais été arrêté par la

réflexion qu'il faut pardonner à de* hommes de sortir de leur place lorsque leur profession est de n'y jamais être.

Dans les affaires d'intérêt entre un aoteur et la Comédie, mon président devrait être l'examinateur et le rapporteur; il « tons les moyens pour faire rougir un homme de lettres qui ferait une demande louche et pour épargner aux regards du premier gentilhomme une discussion déshonorante pour la littérature.

ie ne relèverai pas l'injustice criante des comédiens de s'attribuer le profit d'un ouvrage après Ta voir fait tomber : car un bon ouvrage ne doit jamais tomber. Quel honneur pour le Théâtre- Français et pour la littérature si la postérité du grand Corneille, au lieu de recevoir des secours de la compassion des comédiens, recevait * ,000 a 1 ,200 livres par an, que peut rapporter le neuvième de ses ouvrages!

Quoi ! ce grand homme a créé la scène française, il a créé Racine et ses descendants, il a fait parler la langue française dans toute l'Europe, il a rendu éternels des modèles de grandeur d'âme dont nous avons bien besoin pour nous remettre au ton, et les comédiens sont les uniques héritiers de ses travaux, sans en faire parte sa postérité !

Les comédiens italiens sont plus honnêtes : ils ont sollicité les auteurs d'accepter pendant leur vie le profit de leurs ouvrages. Quand on présente cet exemple aux comédiens français, ils disent : « Je le crois bien, ils ont besoin des auteurs, mais nous, nous pouvons nous en passer. » Est -il permis d'énoncer tout haut une pareille raison ?

Enfin, Monsieur, vous vous ferez beaucoup oTbooneur d'accommoder une affaire qui doit être peu agréable à MM. les premiers gentilshommes, et qui présente différentes faces de ridicule et d'infamie.

Il est, Monsieur, quelques antres réflexions que j'aurais ajoutées a celles-ci, mais les améliorations dérivent néceasatreaieiit d'un surveillant désintéressé qui ne tienne a le Comédie que pour son avantage et à la littérature que pour son honneur.

J'ai celui d'être, avec les sentiments les plus distingués. Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. J. Sk daine. Ce 19 juin 1775.

No U (page 34).

Note de Marmontei sur lui-même, M. de Beaumarchais auu la bonté de se souvenir : que.

depuis trente-six ans que M. Murmontel est à Paris, il n'a cessé de travailler ; qu'il a remporté trois fois le prix de poésie de l'Académie française; que, dès l'âge de vingt-deux ans, il a donné sa première tragédie, Denys le Tyran, et, l'année suivante, Aristo* mène, qui eurent des succès ; qu'avec moins de bonheur il donna trois autres tragédies; que les Contes moraux, en trois volumes, sont traduits dans toutes les langues et sont du nombre des livres dans lesqueU touie la jeunesse de l'Europe apprend notre langue; que IM/tsair*, censuré par la Sorbonne, n'en est pas moins regardé comme un ouvrage estimable, au moins du côté des mœurs, et qu'il est traduit dans toutes les langues, ainsi que les Conteë moraux ; que les Incas sont de même un ouvrage irrépréhensible, os tout ref pire la vertu; que les entrepreneurs des nouvelles éditions de l'Encyclopédie se sont adressés a M. Marmoutel pour l*en~ aager a en refaire en entier toute la partie littéraire, et qu'il a donné dans le supplément de ce dictionnaire plus de cent articles, la plupart très-considérables, et formant ensemble un cours de belles-lettres ; que sa traduction de Lucam est estimée; qu'après ces travaux assidus, qui n'ont valu de l'argent qu'aux libraires, il se trouve, à l'Age de cinquante-sept ans, hors d'état de prendre sur son nécessaire de quoi donner après lui du pain a sa femme et a son* enfant; que la censure de la Sorbonne a été tacitement désavouée par le parlement, où il n'y a pas eu un seul mot de dénonciation contre ce livre, et par le gouvernement, qui n'en a pas révoqué le privilège , en sorte que Bèlisaire se réimprime et se vend encore aujourd'hui avec privilège du roi ; qnà l'égard des vers contre II. le duc d'Aumonl, qui lui furent attribués, et pour lesquels il perdit le privilège du Mercure, il est prouvé, par le témoignage de M. de La Ferté, intendant des menus, qu'ils étaient de Curi, ancien intendant des menus, a qui le secret a été gardé jusqu'à sa mort; qu'il n'y a donc rien a reprocher à M. Marmentel ni du côté de ses écrits m du côté de sa conduite.

Marmontel vient de s'expliquer avec trop peu de modestie, mais c'est dans l'oreille de l'amitié. M. de Beaumarchais ne prendra de teut cet» que la substance et n'en dira que quelques mots.

NM2 (page (160.

Mémoire particulier pour les ministres du roi et manifeste pour l'État, remisa M< le comte de Vergennes, le 26 octobre 1777.

Dans l'état de crise où sont montés les événements, dans la certitude où nous sommes que le peuple anglais demande a grands crts.fl sans pudeur lu guerre contre nous; qu'il fait à son roi de?

ttO PIÈCES JUSTIFICATIVES.

offre* de lonle nature à cet effet : comme de lever à l'instant h milice nationale el d'eu foire les fonds ; comme de fournir vokav lairement par chaque antre, ou comté, use certaine quantité 4e toldats el de matelots pourvu qu'ils soient employés contre l*Espagne et la Fraoce ; que nous reste-il à faire ?

Trois part» sont encore à notre choix. Le premier ne Tant rien, le second serait le plus sûr , le troisième est le pins noble. Mais une juste combinaison du troisième et du second parti peot rendit à rinstani le roi de France la première puistance ém monde connu.

Le premier parti, qui ne Tant rien, absolument rien, est de cou* limier à faire ce que nous faisons, ou plutôt ce que nous ne faisons pa* ; de rester plus longtemps passifs auprès de la torbnlente activité de nos voisins, de nous obstiner à ne prendre aucun parti et d'attendre encore l'événement sans agir : parce que dlâ an 2 février prochain, ou le ministère anglais sera changé, et les lords Châtain et Shrlburn à qui l'on a proposé, an premier la place du lord Germaine, au second celle du lord Suffolk, à condition d'abandonner le parti de&wighs et qui l'ont refusé, peuvent changer d'avis et feindre un moment de devenir tories pour s'emparer des affaires. Or, si ce mal nous arrive, y a-t-il un seul homme instruit qui doute qu'au premier moment ils ne signent d'une main, h tout prix, la paix de l'Amérique, et de l'antre l'ordre exprès d'attaquer nos vaisseaux et de tomber sur nos possessions; ce qui. nous mettrait a la fois sur les bras les Anglais et les Américains. On bien, malgré les cris de la nation et le trouble des affaires, malgré F indignation qui va bientôt résulter contre l'administration des aveux des généraux Burgoyne et Hove qu'tfe n'ont été qm Isa senties instrumenté d'un minisire mexperi et despote, le ministère actuel se soutiendra. Mais comme tous sentent également 1a nécessité de faire cesser une guerre aussi funeste à l'Angleterre et que le ministère actuel ne peut plus espérer de donner le change sur ses fautes passées, mais seulement de les couvrir en flattant In natioa de l'espoir prochain de réparer ses pertes à nos dépens, il ne faut pas douter que, de l'agitation actoeile des esprits et de tous les grands et petits conseils qui se tiennent à Londres, il ne résulte au moins une suspension d'armes avec l'Amérique pour prendre en considération les griefs du continent et laisser respirer un moment l'Angleterre. Mais ce premier pas vers la paix une fois fut, soyons bien certains qu'il sera trop tard pour la France de se déclarer en faveur de l'Amérique. Peut-être même alors le chef de la députatkm américaine sera-t-tl déjà passé à Londres, et b guerre avec nous commencée sans nul avis, ainsi que b dernière. Peut-être avant que nous ayons pu sauver nos vaisseaux marchands des premiers efforts de b rage anglaise, en aura-t-eHe dévoré les cinq sixièmes ! Au moins est-il positif que depuis deux mois il est sorti plusieurs vaisseaux de guerre anglais, sous pré-

texte de croiser dans la Manche , mais avec des ordres et des destinations tellement inconnues que personne en Europe ne sait encore où ils ont établi leur croisière. Qui sait même si les derniers paquets envoyés par le gouvernement en Amérique ne soûl pas déjà les porteurs de quelque suspension d'armes et de quelque plan de pacification, dont bien des gens croient qu'on ne verra la déclaration qu'à I* instant où Ton pourra supputer à Londres que les paquets seront arrivés ? Eh ! si malheureusement on y laissait entrevoir la possibilité de l'indépendance pour première condition; est-il seulement douteux que la seconde ne fût l'engagement formel de se réunir contre nous avec l'Angleterre ? Alors, devenus la risée de l'Europe entière, la guerre la plus funeste et la banqueroute de l'Amérique à tous nos négociants seraient le digne prix de la lenteur que nous aurions mise à nous déclarer.

Le plus mauvais de tous les partis est donc de rester aujourd'hui sans en prendre aucun , de ne rien entamer avec l'Amérique et d'attendre que les Anglais nous en ferment toutes les voies; ce qui ne peut manquer d'arriver avant très-peu de temps.

Le second parti, que je regarde comme le plus sûr, serait d'accepter publiquement le traité d'alliance proposé depuis plus d'un an par l'Amérique , avec la franchise de la pèche au grand Banc, la garantie mutuelle des possessions des puissances contractantes, la promesse positive de secours réciproques ou de diversion en cas d'attaque d*un côté ou de continuation d'hostilités de l'autre; le tout accompagné d'un plan secret pour s'emparer des iles anglaises, avec engagement sacré entre les trois puissances américaine, espagnole et française de fixer ensuite impérieusement un méridien aux Anglais sur l'Océan, entre l'Europe et l'Amérique, passé lequel tous leurs vais seaux seraient déclares de bonne prise en paix comme en yuerrr,. ces turbulents voisins n'ayant plus rien à prétendre au nouveau continent.

Il faut avouer qu'aussitôt que les Anglais apprendront qu'ils n'ont plus d'espoir de traiter avec un pays qui aura traité avec nous, ils nous feront à l'instant la guerre à outrance, en nous déclarant agresseurs contre eux par ce traité même. Mais guerre pour guerre, comme elle est inévitable aujourd'hui , les Américains, les Espagnols et les Français réunis sont plus que suffisants pour abaisser les fumées de cette altière nation, si elle est assez effrénée pour oser nous attaquer alors.

Une autre objection s'élève, elle est du plus grand poids, et je dois d'autant moins éluder d'y répondre que M. le comte de Maurepas lui-même est l'objecteur. Il est à craindre, dit ce ministre, que les députés de l'Amérique n'aient pas des pouvoirs assez étendus, ou assez solides pour qu'on puisse en sûreté traiter avec eux une aussi grande affaire ; ou que leurs divers intérêts cachés n'en divulguent le secret avant sa conclusion ; ou que le congrès (dont les membres peuvent varier a chaque instant), ébranlé par la Tom ii. 30

5CJ PIECES JUSTIFICATIVES.

corruption ou l'intrigue anglaise, ne refuse de ratiffer le traité; ou, s'il le ratiûe, que la nation elle-même, entraînée vers l'Angleterre par la conformité de religion, de langage, de constitution et de mœurs, et surtout par le secret plaisir de se voir l'égale et de marcher de pair avec l'orgueilleuse marâtre qui affecta si longtemps de la dominer ; que cette nation, dis-je, ne trouve bientôt le moyen d'éluder les conditions de ce pacte. Alors il ne resterait au roi" que des alliés équivoques, un traité douteux, balancé par une guerre sanglante et certaine.

A cela je réponds : qu'une sagesse austi consommée en pesant les risques et les avantages, n'a certainement pas manqué d'apercevoir que, dans un parti forcé par les événements, il est raisonnable de laisser quelque chose a la fortune, en la captivant de son mieux par toutes les précautions que la prudence humaine peut employer dans une affaire aussi majeure, et ces précautions, je me réserve de les indiquer, quand j'aurai exposé le troisième parti qui me parait convenir au roi de France en cette conjoncture délicate.

Ce troisième parti, le plus noble de tous et dont les suites peuvent remplir l'objet du second parti , mais sans commettre en rien la dignité du roi, ni la foi qu'il croit devoir aux traités subsistants, serait qu'on déclarât aux Anglais dans un bon manifeste, qu'on notifferait aussi a tous les potentats de l'Europe :

« Que le roi de France après avoir longtemps, par délicatesse et par égard pour l'Angleterre, demeuré spectateur passif et tranquille de la guerre existante entre les Anglais et les Américains, au grand dommage et détriment du commerce de France ; instruit autant par les débats du parlement d'Angleterre que par le succès des armes américaines que, malgré les puissants efforts des

dent à penser et a dire tout haut dans les deux chambres, qu'il faut à l'instant reconnaître les Américains indépendants, et traiter avec eux comme avec des amis, sur le pied de l'égalité ; que quelquesuns même ont été jusqu'à rechercher si, dans cette querelle entre deux parties du même empire, l'ancienne Angleterre n'était pas plutôt rebelle a la constitution commune que la nouvelle; qu an milieu de ces débats et par les lumières qu'on acquiert à chaque instant, on est forcé de douter si les préparatifs delà nouvelle campagne sont dirioés de bonne foi contre l'Amérique, ou destinés contre tel ou tel autre pays qu'il pourrait convenir a l'Angleterre d'inquiéter ;

Que le roi sachant trop certainement que les Anglais, sous pré» texte de visiter les vaisseaux de commerce de la France et d'examiner ses relations avec le continent d'Amérique, inuiltent, vexent, tourmentent les négociants , ses sujets, sans nul respect pour le

PIÈCES JUSTIFICATIVES. fift

pavillon français, ni pour Tuile sacré de l'atterrage des cotes françaises; qu'ils prennent occasion de leur querelle particulière, pour exercer une douane injuste et vexatoire sur tous les peuples à qui l'Océan était libre ; que Sa Majesté voit avec peine, en cet élat de souffrance et d'anxiété plus fâcheux pour ses sujets que la guerre ouverte, les négociants français depuis longtemps victimes de ses ménagements pour l'Angleterre , et le commerce maritime de ses États languir sous la gène et les prohibitions politiques d'une part, et de l'autre sous la très-dure inquisition des Anglais contre toutes ses entreprises ; que ces mêmes égards pour l'Angleterre ayant porté Sa Majesté, malgré son état de puissance neutre, jusqu'à inquiéter les armateurs, américains sur la sûreté de leur asile en ses ports, et celle des vaisseaux qu'ils y ont conduits ; cette austérité qui sème la mésintelligence entre des peuples amis a déjà (ait naître à quelques corsaires américains le projet de s'emparer de plusieurs vaisseaux français ; que la France a déjà souff» rt de ces nouvelles entreprises dont les représailles et les ressentiments accumulés peuvent mettre un tel désordre dans les idées qu'on ne pourra bientôt plus distinguer les amis des ennemis, ni savoir quel peuple est en guerre ou en paix avec nous; que d'ailleurs Sa Majesté peut craindre avec raison que la réunion posMble, et présumée prochaine, de deux nations aussi belliqueuses, ne tourne contre ses intérêts, parce que les Américains, oui u'ont cessé de solliciter ouvertement les secours et l'alliance de la France, outrés de n'avoir pu les obtenir, peuvent unir ce ressentiment à l'inquiétude naturelle des Anglais, de façon qu'il en résulte une guerre commune de ces deux nations contre la France ; guerre d'autant plus fâcheuse pour cette dernière, que son roi ne la lui aurait attirée que par ses égards constants pour l'Angleterre et son respect religieux pour les traités subsistants ; que dans cet état d'incertitude et d'agitation Sa Majesté, obligée par les circonstances de prendre à l'instant un parti, préférera toujours, au gré de son cœur et de sa dignité, le plus noble et le plus désintéressé de tous;

Qu'ainsi , sans vouloir déclarer la guerre à l'Angleterre, encore moins la lui faire sans la déclarer, comme l'usage s'en est trop odieusement établi dans ce siècle; sans vouloir même entamer aucun traité préjudiciable aux intérêts de la cour de Londres, mais ayant seulement égard aux souffrances et aux justes représentalions de ses fidèles sujets qui font le commerce maritime, Sa Majesté se contente aujourd'hui, par une suite de la neutralité qu'elle a toujours gardée, de déclarer quelle tient les Américain* pour indépendants, et veut désormais les regarder comme tels relativement au commerce d'eux avec la France et de la France avec eux; qu'elle permet indistinctement à tous ses sujets d'aller négocier dans tous les ports de l'Amérique comme ils vont dans ceux de l'Angleterre ; d'y échanger les productions des manufactures françaises contre les denrées de ces climats, en concurrence avec tous les négociants de

l'Europe qui y portent en foule les productions de leurs pays. Car si Sa Majesté croit devoir des égards à ses voisins en guerre, elle croît aussi sa justice intéressée à ne pas laisser souffrir plus longtemps, en pleine paix, de» privations et des interdictions a ses sujets, qu'aucun souverain de l'Europe ne voudrait imposer aux siens. Qu'en continuant d'ouvrir ses ports aux Américains, comme par le passé. Sa Majesté n'entend pas priver les Anglais du droit de s'y fournir en concurrence de ces mêmes productions françaises dont le commerce est libre à toutes les nattons qui ne nous font point la guerre ; que par cette conduite modérée envers tout le monde , Sa Majesté croit rendre à chacun ce qu'on a droit d'espérer de sa jostice et de sa générosité; que dans la vue de faire éclater de plus en plus les sentiments désintéressés qui l'animent. Sa Majesté propose aux deux nations belligérantes ses bons oflices pour accommoder, s'il se peut, leurs différends.

Déclarant au surplus Sa Majesté, qu'elle n'entend gêner l'Angleterre ni l'Amérique sur l'acceptation de ses bons offices, ni se tenir offensée du refus de l'une ou de l'autre ; mais que si l'une de ces deux nations, enflée par ses succès, ou aigrie par ses pertes, apporte le moindre obstacle au libre commerce avec sa rivale , ù la première hostilité contre les vaisseaux de guerre ou marchands français, Sa Majesté se croira dégagée de tous égards euvers cette nation iojuste, et contractera sans scrupule avec l'autre a de telles conditions, que celle-ci proâte exclusivement de tous les avantages de son alliance et de son commerce ; déclare au surplus Sa Majesté, qu'elle se mettra sur-le-champ en devoir de repousser par la force l'insulte faite à son pavillon. »

Tel e.st a peu près le manifeste que je propose au conseil du roi. Bien est-il vrai que cet écrit ne faisant qu étendre les droits de la neutralité française et mettre une égalité parfaite entre les contendants, peut irriter les Anglais sans satisfaire les Américains. S'en tenir à ce point est peut-être laisser encore à l'Angleterre le pouvoir de nous prévenir, et d'offrir à l'Amérique cette même indépendance au prix d'un traité d'union très-offensif contre nous.

Or, dans ce chaos d'événements, dans ce choc universel de tant d'intérêts qui se croisent, les Américains ne préféreront-ils pas ceux qui leur offrent l'indépendance avec un traité d'union, à ceux

3ui se contenteront d'avouer qu'ils ont eu le courage et le succès e se rendre libres? J'oserais donc, en me rangeant de l'avis de M. le comte de Vergennes, proposer de réunir, au troisième parti, les conditions secrètes du second.

C'est-à-dire, qu'à l'instant où je déclarerais l'Amérique indé-

Êendante, j'entamerais secrètement un traité d'alliance avec elle, t comme c'est ici l'instant de répondre à l'objection de M . le comte de Maurepas, er de le guérir de son inquiétude sur la division d'intérêts des députés, ou ie peu de consistance de leurs pouvoirs, pour me procurer toutes le* sûretés dont un pareil événement e»i

susceptible, je ne conclurais point ce traité en France avec la dêputation ; mais je ferais partir en secret un agent fidèle, qui, sou? le prétexte d'aller simplement régler les droits du commerce des deux nattons, serait spécialement chargé d'accomplir, avec le congrès, les conditions particulières de ce traité, qui ne ferait que s'entamer en Europe et seulement pour contenir la députât ion. J avoue que pour enchaîner les esprits en Amérique, y bien balancer les efforts de la corruption et de l'intrigue anglaise, y stipuler convenablement les intérêts de la France, et consolider au gré de notre administration tous les points capitaux d'un pareil traité, je dois supposer que, laissant de eôlé tous les motifs de cour, nos ministres se rendront très-difficiles sur le choix de leur agent. Car il faut que la confiance en son zèle, en sa capacité fixe seule les bornes de ses pouvoirs, dans un tel éloignement du cabinet, et dans des circonstances aussi difficiles. •

Mais cet agent bien choisi, ce vovage promptement fait, ces pouvoirs habilement confiés, si Ton fait donner par écrit aux députés du congrès en France leur engagement de ne rien eutamer avec les Auglais jusqu'aux premières nouvelles de l'agent français en Amérique, on peut compter avoir trouvé le seul topique aux maux que M. de filaurepas appréhende.

A l'instant donc oii je déclarerais l'indépendance, ob je me ferais donner l'engagement de la députation, où je ferais partir mon agent pour l'Amérique, je commencerais par garnir les cotes de l'Océan de soixante a quatre-vingt mille hommes, et je ferais prendre à ma marine l'air et le ton le plus formidable, afin que les Anglais ne pussent pas douter que c'est tout de bon que j'ai pris mon parti.

Pendant ce temps je ferais l'impossible pour arriclier le Portugal a l'asservissement des Anglais, quand je devrais l'incorporer au pacte delà maison de Bourbon.

Je ferais exciter en Turquie la guerre avec les Russes, afin d'occuper vers l'Orient ceux que les Anglais voudraient bien attirer à I Occident. Ou si je ne croyais rien pouvoir sur les Turcs, je ferais flatter secrètement l'Empereur * et la Russie de ne pas m'opposer au démembrement de la Turquie, sauf quelques dédommagements vers la Flandre autrichienne : tous moyens étant bons pourvu qu'il en résulte l'isolation des Anglais et l'indifférence des Russes * pour leurs intérêts.

Enfin, si pour conserver l'air du respect des traités, je ne faisais pas rétablir Dunkerque, dont l'état actuel est la honte éternelle de la France, je ferais commencer au moins un port sur l'Océan ,

t D'Autriche, sans doute.

* Ceci eut la partie fantastique du mémoire de Beaumarchais; mais ce passage nous montre combien la situation, en 1777, était différente de celle d'aujourd'hui.

tel et si près des Anglais, qu'il* pussent regarder le projet de les contenir comme un dessein irrévocablement arrêté.

Je cimenterais, sous toutes les formes, ma liaison avec l'Amérique, dont la garantie Aujourd'hui peut seule nous conserver nos colonies ; et comme les intérêts de ce peuple nouveau ne peuvent jamais croiser les nôtres, je ferais autant de fond sur ses engagements que je me déâerais de tout engagement forcé de l'Angleterre ; et je ne négligerais plus jamais une seule occasion de tenir dans rabaissement ce perôde et fougueux voisin qui, après nous avoir tant outragés, fait éclater dans sa rage aujourd'hui plus de haine contre nous que de ressentiment contre les Américains, qui lui ont enlevé les trois quarts de son empire.

Hais craignons de passer à délibérer le seul instant qui reste pour agir, et qu'a force d'user le temps à toujours dire : II est trop tôt, nous ne soyons obligés de nous écrier bientôt avec douleur : 0 ciel! il e$t trop tard ! Carox de Bkaumaicbuis.

N« 43 (page 168).

Lettre d'Honoré Ganteaume, député amiral, à Beaumarchais.

Mossibui ,

Trop jaloux d'être a votre service et résolu d'être entièrement soumis à vos volontés, je n'ai pas osé me refuser aux ordres que m'a donnés M. de Montieu, les regardant comme venir de votre paru d'embarquer sur le Fier Rodrigue, malgré que mon pressentiment m'y annonçât tous les désagréments possibles. Je ne vous cacherai pas cependant que j'ai laissé entrevoir une grande répugnance a cela a M. de Montieu, mais il était trop préveuu déjà contre moi sans doute par H. MontauM pour daigner écouter et se prêter à mes raisons C'est pourquoi je n'oserais hésiter un seul instant à venir vous prévenir là-dessus et à vous exposer l'infortune que j'éprouve. Je l'appelle infortune, attendu que je me vois ravir, par la politique de M. Montaut, les occasions de vous prouver mon zèle et ma reconnaissance. H vient de me donner le poste le plus inactif qu'il y ait dans un navire, il m'a fait chef de prise, et non content encore de me mettre par ce moyeu dans l'impossibilité de me faire valoir, il me prive encore de toutes les prérogatives attachées au grade qu'il m'a donné. Je suis ici entièrement surnuméraire, ou pour mieux dire, à charge. J'ai eu ce poste parce qu'il m'en (allait on,

i Le capitaine du vaisseau de Beaumarchais,

m» sans autre égard et même moins de relief que si j'eusse été patron de canot, comme j'étais du principe, et cela sans doute

Eirce que vous aves para vouloir m'honorer de votre protection, 'ailleurs M. Montaut se rappelle toujours que j'ai été matelot sous lui, et malgré que je l'aie satisfait dans le voyage en cet état, comme j'ai écrit contre sa sévérité au retour, cela m'attire son ressentiment

Cependant, malgré toutes les préventions que peut avoir M. Montant contre moi, j'ose espérer forcer son équité a me rendre justice au retour de ce voyage. Guidé par le désir de vous prouver mon sèle et mon dévouement, je me propose de vaincre toutes difficultés. J'espère que vous voudrez bien au retour me faire l'honneur de demander des informations de ma conduite à M. Montaut, et l'idée qu'il vous en fera d'avantageuses me soutient et me tient aujourd'hui lieu de bonheur.

J'ai l'honneur d'être avec un très-profond respect et une reconnaissance des plus vives,

Monsieur, votre, etc., H. Gamteaumk.

En rade de Breat, le 3 avril 1779.

N' U (page 180).

Philadelphie, 8 septembre 1778.

Cher Monsieur,

J'ai si fort oublié le français depuis mon arrivée ici, quoique je n'aie pas oublié de même mes amis français, que je n'oie pas vous écrire dans cette langue.

Je vous ai écrit deux fois dernièrement au sujet de vos affaires ; de sorte que j'ai le plaisir de vous répéter que le congrès commence à sentir son manque d'attention a votre éganl, et avec quelle facile crédulité il a reçu les insinuations basses et malintentionnées des autres; lesquelles, je le crois réellement, n'auraient jamais eu aucun poids si Ducoudray n'avait pas d'abord répandu des notions toutes à votre préjudice. Je ne puis vous dire si ce malheureux pays sera en état pour le moment de satisfaire à vos justes réclamations, mais je suis sûr qu'il adoptera quelque plan pour arranger celte affaire, de façon qu'il puisse trouver les moyens d'acquitter par la suite ce que son impuissance actuelle peut l'empêcher de faire aujourd'hui ; et sur ces entrefaites le congrès, ainsi que je l'espère et le crois, exprimera publiquement ses sentiments de reconnaissance pour votre généreuse conduite.

Je me suis appliqué de tout mon pouvoir à convaincre mes compatriotes de l'injustice et de l'ingratitude avec lesquelles vous «vez été traité* avant l'arrivée de &l. Deane, et je me flatte de quelque succès; ses efforts ont été les mêmes, en sorte que la justice, quoique lente, doit reprendre sa place; je voudrais pour l'honneur de mes compatriotes que nous n'eussious jamais trouvé aucune occaion de leur faire nos représentations.

M. de Francy est en Virginie, et agit pour vos intérêts sincèrement et infatigablement; je l'attends bieutôt dans cette ville. Votre neveu a passé avec icoi quelques semaines, mais il est commandé avec son général pour joindre l'armée sous les ordres du général Sullivan. C'est un brave qui, quand on le connaît, se fait beaucoup aimer ; il a toute la vivacité de son âge et désire se distinguer. Le général Conway m'a assuré qu'il s'était comporté comme un petit héros à la bataille de Brandywine ; je prends la liberté d'entrer dans ces détails, parce que je sais qu'ils feront plaisir a sa maman, car la bravoure fut toujours une pui>sante recommandation auprès du beau sexe, et elle doit être charmée d'en trouver autant dans son fils.

Nos arrangements pour les affaires étrangères ne sont pas encore arrêtés; ainsi j'ignore si je serai continué dans ma place actuelle de secrétaire d'ambassade à votre cour, étant à trois mille mille» de dislance d'elle, ou bien si je serai employé dans quelque nouveau département.

Le docteur Franklin sera certainement continué à la cour de Versailles, et il y aura un coup uorté très-certainement aussi pour faire retomber tranquillement tes Lee dans l'obscurité d'où ils chercha ent a s'élever; mais si cela sera effectué ou non. c'est ce qui n'est pas tout à fait assuré. Nous avons autant d'intrigues et de cabales ici, que vous et nos amis en souffrez sur l'autre continent; eh ! pourquoi n'en aurions-nous pas, en considérant que nous sommes Etals souverains et que nous sommes encore amis et alliés de Louis XVI.

Notre machine de gouvernement n'étant que telle qu'elle a été inventée, nous avons quelques petits degrés de perfection à lui donner et quelques roues à y ajouter avant qu'elle puisse marcher uniment et avec succès comme nous le souhaiterions. En attendant nous avançons lentement et quelquefois nous roulons sur les pierres assez rudement, Dieu le sait.

Je vous prie de me croire pour jamai< votre

Page 1