VV. CARMICUAkL
N* 15 (page 213).
Beaumarchais financier. — Une note de lui sur la caisse d'escompte.
Mon avis.
Si j'entends bien la question soumise à la délibération des commissaires, il s'agit de proposer à M. le contrôleur général, la meilleure règle pour établir une juste proportion entre le taux de chaque dividende et la somme des fonds réservés. Mon avis est qu'en toute affaire par action, toute augmentation saccadée dans la valeur du dividende est un mal, parce qu'un grand mouvement en avant en pronostique un en arrière. On sait en général que la masse des affaires sur laquelle se forme l'escompte, à Paris, ne peut augmenter d'un semestre à l'autre, de façon à porter le dividende de 430 liv.à il 2 liv., à moins de quelque opération forcée, et que, s'il s'est fait dans un semesire un mouvement d'escompte aussi extraordinaire, il ne peut être que momentané, parce qu'il ne porte, comme celui du dernier semestre de 1784, que sur des ventes et reventes subites d'actions qui n'auront plus lieu dès que l'espoir d'un fort gain d'agiotage sur elles aura cessé. Depuis l'établissement de la caisse d'escompte, on doit remarquer que le dividende n'a jamais rétrogradé, par l'attention qu'on a eue de ne l'augmenter que graduellement, en préférant toujours l'accroissement des fonds réservés à celui du dividende. Au premier semesire 4783, le dividende ne fut porté qu'à 4 30 liv. , quoique la masse de l'escompte fût au moins aussi forte que celle du dernier semestre de 4784, et la catastrophe du deuxième semestre de 4783 ne montre que trop combien on avait eu raison de ne pas forcer momentanément le dividende.
Il n'y a donc pas de règles de proportion plus sûre selon moi que celle portée a 1 article 3 de l'arrêt du conseil du 43 janvier 4783. Un fonds de réserve de 2 millions 500 mille livres y est recommandé. Ce fonds doit être avant tout complété, puis augmenté si l'on peut, mais augmenté sans cesse de tout ce dont l'escompte aura pu s'accroître dans chaque semestre, moins les sommes emplo}ées en augmentation graduelle et modérée du dividende, de façon que s'il arrivait quelques perles ou une diminution momentanée dans les affaires de la caisse, on ne fût pas obligé de diminuer le dividende prochain, mais qu'on pût au contraire le soutenir, en reprenant sur la réserve toul ce qu'on pourrait en ôler sans entamer le fonds de 2 millions 500 mille livres, qui doit être la plus basse somme «-onstanle des fonds réservés pour assurer la solidité des actions. Leur agiotage momentané peut perdre un peu de sa vigueur à cet arrangement, mais la conlianec établie par celte méthode en soutiendra toujours la haute valeur.
N' 46 (page 232.)
DéionciaHon an Portement de la souscription pour les œuvres
de Voltaire.
Ululate et clamate. Jér., cap. 31.
Voila, Messieurs, ce que crient a tous les hommes vertueux, la pairie, la religion, les mœurs. J'ose être aujourd'hui leur interprète, et dénoncer a toute la magistrature l'entreprise la plus révoltante. Si ses auteurs téméraires n'ont pas craint de soulever toute âme honnête ; s'ils ont pu se persuader que tout ne s'armerait pas contre cette entreprise, et qu'ils réussiraient dans leur projet, il faut qu'ils aient compté sur la dépravation la plus universelle ; qu'ils aient cru le corps entier de la nation si gangrené, les esprits si corrompus, les cœurs si flétris, qu'on pouvait maintenant tout oser, tout entreprendre, tout exécuter.
On publie hautement, et avec la plus orande osteutation, une souscription pour les œuvres entières de voltaire : et dans cette édition on se propose de réunir et les ouvrages qu'il a donnés en les avouant, et ceux qu'il a furtivement répandus en niant qu'il en fût l'auteur, et ceux que l'effroi qu'ils lui inspiraient a lui-même a tenus renfermés dans son portefeuille. C'est cette collection d'impiétés, d'infamies, d'ordures, qu'on invite. l'Europe entière a se procurer, en la parant de tout le luxe des caractères, de toute l'élégance du burin, de toute la magnificence typographique.
Ainsi on va rassembler en un seul corps tous ces membres épars, afin que tout le poison soit réuni, et que rien n'échappe à la contagion : pour que l'impiété y trouve des armes dans les traits lancés contre la religion ; le libertinage, des attraits dans les peintures les plus obscènes; l'esprit d'indépendance, un appui dans les maximes les plus propres a soulever contre l'autorité.
On savait assez l'abus affreux que Voltaire avait fait de ses talents, et on ne connaissait que trop les impiétés de sa prose et le scandale de ses poésies. Mais, comme si les attaques livrées à tous les vrais principes n'eussent pas été assez puissantes .étant séparées, on veut qu'elles se réunissent toutes, pour renverser tout à la fois et culte, et mœurs, et société; pour couper tous les liens qui attachent les hommes à la Divinité, a leurs supérieurs, à leurs égaux.
Est-il en effet un seul objet si sacré, si respectable qu'il soit, qu'il n'ait, comme ces Harpies de la fable, souillé par son attouchement f Dans la religion, il n'est rien que ses blasphèmes n'aient profané. Livres saints, dogmes, morale, ministère, rien n'a été épargné. Patriarches, prophètes, martyrs, les thaumaturges des deux Testaments, les grands hommes de tous les siècles, les actes les plus authentiques, tout dans la religion jusqu'à son fondateur,
en passant par le pinceau de ce malheureux peintre, a reçu les couleurs les plus capables d>n inspirer le mépris, en sorte qu'elle n*a jamais eu d'ennemi plus acharné, et en même temps plus dangereux.
Les autres écrivains qui ont attaqué la révélation, qui ont voulu établir le matérialisme, anéantir la spiritualité, l'immortalité de Time, ont employé des raisonnements métaphysiques et subtils, peu capables de faire impression sur h multitude : Voltaire a pris une autre voie. Sachant combien Tanne du ridicule est puissante, il n'a employé que celle-là , parce qu'elle ne demande aucun examen, qu'elle subjugue tous les esprits superficiels. Peu lui importe que ses assertions soient absurdes, ses sophismes puérils, ses raisonnements contradictoires ; il sait que le grand nombre des lecteurs n'examine rien, ne discute rien ; que tout ce qui débarrasse des terreurs d'une religion gênante pour les passions, est reçu avec avidité, entraîne les applaudissements et multiplie les prosélytes. Et voilà le but où il tendait, et la marche qu'il a suivie. Ainsi s'il vomit des blasphèmes, ils sont tournés en raillerie ; s'il débite des impiétés, elles sont aiguisées par la pointe de la satire ; s'il veut renverser les dogmes les plus certains, c'est en les travestissant sous l'enveloppe du ridicule ; s'il anéantit tout, âmes, esprits, peines, récompenses futures, ce n'est pas en discutant leur existence, c'est en accumulant le sarcasme et l'ironie ; enfin, s'il attaque mœurs, doctrine. Écritures, il n'a garde d'employer des raisons, on en sentirait le faible; mais il persiffle, il fait rire; et celte séduction plaît, parce qu'elle amuse, et qu'il est plus aisé pour des hommes voluptueux de mépriser une religion qui les incommode, que d'examiner si elle est fondée dans ses préceptes et ses menaces.
Et tout cela est revêtu du coloris le plus enchanteur : ses blasphèmes ne paraissent plus atroces, parce qu'ils sont brillants : il ne saisit en tout que i'écorce des objets, mais il les peint du pinceau le plus gracieux ; et ce projet extravagant, que lui-même ne dissimulait pas, d'être le rival du fondateur du christianisme; ce projet fastueux, qui flattait son orgueil, dont il avait essayé l'ébauche dès sa jeunesse et dans ses premières productions, il l'a continué de la même manière et par les mêmes moyens. Il a bien senti que l'édifice de la religion était bâti sur le roc, que depuis près de deux mille ans il avait résisté aux chocs les plus violents ; que des attaques sérieuses de sa part seraient les efforts d'un pygmée ; quVt-il fait? 11 s'est attaché à lancer des sarcasmes, à plaisanter finement en pro*e, à blasphémer en jolis vers, et il a réussi auprès des gens légers et frivoles, des petits-mattres à qui ce clinquant suffit, des femmes à prétention qui ont cru avoir de l'esprit en frondant ce qu'on avait toujours respecté, auprès d'une jeunesse évaporée, livrée au plaisir , à qui il épargnait les remords. Et cette jeunesse aura bientôt formé la génération présente, qui sera
remplacée par une autre encore plus dépravée, si on n'oppose pas promptement a ce torrent une digue poissante et redoutable.
On comprend aisément qu'en insultant à la religion. Voltaire n'a pas plus respecté les mœurs : ce n'est même que pour rompre les barrières qui les défendent, qu'il a voulu renverser une religion qui en est la sauve-garde la plus sûre. Si elle n'eût proposé que des dogmes spéculatifs à croire, des mystères incompréhensibles à. la raison, et non pas des maximes austères qui foudroient la volupté, cet impie n'eût jamais pensé à lui contester sa divinité. Mais en lui ôtant ce sceau sacré, il voulait débarrasser du frein incommode de ses menaces et de ses supplices, exempter de crainte des hommes licencieux, et faire recevoir avec avidité ses productions infâmes, où le libertinage de l'esprit et la corruption au cœur semblent s'être concertés pour y rassembler les maximes les plus obscènes, les peintures les plus sales, et tout ce que la lubricité la plus outrée a jamais pu imaginer de plus révoltant. -
Il fallait bien que ses poésies fussent de nature à soulever ce qui pouvait encore rester d honnêteté, de pudeur, puisque dans un siècle où on ose tout, on n'a jamais osé les produire que dans les ténèbres, que l'auteur lui-même s'est toujours hâté de les désavouer dès qu'on les lui attribuait. Sans doute, personne n'a été dupe de ces mensonges de convenance, mais c'était au moins un témoignage non suspect, qui annonçait l'horreur que devaient inspirer de pareilles productions.
Et cependant ce sont ces ouvrages affreux, qu'on propose avec une publicité scandaleuse : ce sont les lecteurs de toutes les classes qu'on veut infecter de ce poison préparé à l'imprudence avide, et à la curiosité téméraire de toute une jeunesse déjà si portée à l'avaler. Il n'est point parmi vous de père de famille qui n'arrachât des mains de ses enfants ces abominables poé»its : comment donc sou (Tri riez-vous qu'elles fussent mises en honneur, que l'appareil fastueux qui va les déco;er devînt une amorce enchanteresse pour ceux que ces pièces furtives et isolées n'ont pas encore pervertis?
Une expérience déjà trop longue et trop funeste ne doit-elle pas suffire pour que vous vous hâtiez de proscrire, avec la plus inflexible sévérité, et cette impudente souscription, et le * suites qu'on voudrait y donner? Faudra-t-il attendre que tout soit perdu , que l'édifice entier des mœurs soit renversé, pour essayer de le relever? Déjà les plaintes retentissent partout que notre jeunesse, ennemie de la gêne et de la contrainte, déteste tout travail sérieux ; que dans les conditions les plus dévouées à la réserve et à la sévérité des mœurs, elle ne connaît presque plus de règle, que l'autorité paternelle elle-même est impuissante pour la réprimer; que ce qui n'était jadis que dissipation et légèreté, est devenu libertinage et dépravation entière; que le sexe même, chez qui la modestie et la pudeur étaient destinées à embellir les dons de la nature, affecte
no ion de liberté qui va presque jusqu'à la licence et à 1 effronté* rie. Or demandez-en la cause ù ceux qui sont le plus répandus dans les sociétés, ils vous diront que les ouvrages seul» de Voltaire ont creusé cet abîme; que la séduction du style et l'amorce de la volupté les ont fait filtrer partout; que c'est par eux seuls que les femmes se sont initiées à ces connaissances <1 impiété et de liber- Image, en sacrifiant à ces lectures le temps destiné à de bonnes «euvres; qu'ils ont pénétré jusque dans les ateliers des artisans et sous la chaumière du laboureur, et que bientôt rien n'échappera à ce torrent, qui dévaste tout sur son passage, aux ravages de ce fléau, destructeur de tous principes vrais et de tous sentiment lionnétes.
Si, à des intérêts si grands, si augustes, je voulais mêler ceux de la magistrature outragée et avilie dans les écrits de Voltaire, ce motif seul suturait pour arrêter le cours dune édition qui va transmettre ces insultes à la postérité la plus reculée. Sous prétexte de discuter les arrêts des cours souveraines, d'en examiner la justice, cet auteur, qui n'avait pas même les notions indispensables pour cette discussion, se permet, avec une légèreté inouïe, les censures les moins fondées : ce n'est pas tout, il eu prend occasion d'attaquer les magistrats , de calomnier leurs motifs et. en suivant sa marche ordinaire, de répandre le vernis du ridicule sur ceux qu'il veut rendre méprisables. Que doit -il arriver de là ? C'est que les contestations qui ont servi de prétexte à ses sarcasmes s'oublieront ; on perdra bientôt de vue et les faits et les intérêts peu importants des particuliers, mais l'impression demeurera ; le respect dû aux tribunaux, qui seul maintient celui qui est dû a leurs décisions, disparaîtra; chaque citoyen se croira en droit, à l'exemple de ce téméraire satirique, de vous citer à son tribunal domestique, d'y casser vos arrêts ; et de celte censure privée se formera une opinion publique de mépris, c'est-à-dire, ce au'il peut y avoir de plus funeste pour Tordre public et la tranquillité particulière.
Le dirai-je, Messieurs? vous n'avez point été assez effrayés des événements tragiques qu'on savait avoir été occasionnés par les ouvrages impies et licencieux de Voltaire. Ce jeune homme d'Àbbeville, que ses blasphèmes et ses attentats firent condamner au dernier supplice, avoua que la lecture seule de Voltaire l'avait conduit à l'échafaud. Ces jeunes militaires, qui se portèrent de sang-froid, il y a quelques années, au plus affreux suicide, attestèrent dans leurs testaments de mort que cette fureur tranquille leur avait été inspirée par les écrits de Voltaire. Quelles conséquences n'eussiez-vous pas dû tirer de ces aveux ? Quelles mesures promptes, efficaces, fortes, n'auriez-vous pas dû prendre pour étouffer des ouvrages qui avaient pu enfanter de pareils monstres? Eh ! ne voyez-vous pas aujourd'hui combien ont été impuissantes les précautions faibles que vous aviez cmployérs pour arrêter des
ravages dont on ne connaît même que la plus petite partie (parce que le» autres sont renfermées dans le sein des famille*, réduite» à en gémir dans le silence)? Plusieurs de ces écrits de Voltaire ont été flétris par vos arrêts ; quelques-uns même ont été condamnés aux flammes ; et cependant, au mépris de celte réprobation judiciaire et publique, on les a reproduits : on les annonce comme devant entrer dans cette collection générale. Et vous Terriez tranquillement qu'on affiche, avec cette audacieuse ostentation, le peu de cas qu'on fait de vos arrêts, de la décence publique, de Timprobalion de la plus saine partie de la nation! Vous souffririez que sous vos yeux des hommes méprisables, qui n'osent pas même se montrer, prennent des mesures aussi efficaces pour conserver les plus petits lambeaux échappés du portefeuille de lesr héros, pour que rien ne se perde des impiétés dégoûtantes, des ordures obscènes dont il a souillé sa plume ! Vous le savez. Messieurs, semblable à ces fleuves rapides, qui, roulant avec eux les matières étrangères et impures qui s'y sont mêlées, les déposest ça et là sur le rivage, et ne portent à la mer que le tribut de leurs eaux, cet art admirable, inventé pour éterniser les productions de l'esprit humain, après s'être chargé, comme en passant, d'ouvrages inutiles, frivoles, les abandonne ordinairement dans sa course, ne pense plus à les reproduire, et ne transmet constamment à la postérité que les ouvrages utiles au propres des sciences et des arts. Mais comme si les entrepreneurs de la collection que nous dénonçons craignaient cette marche naturelle de l'imprimerie, ils se hâtent de réunir tout ce qui peut assurer la perpétuité de tous les ouvrages infects qu'ils ont rassemblés; ils accumulent toutes les précautions, qui, leur donnant une valeur sans bornes, les rendront précieux, et ménageront leur conservation.
Rendez donc inutile cette conjuration funeste à la religion et à la société : montrez la même sollicitude, la même rigueur pour étouffer ces poisons des esprits, que vous avez montrée pour arrêter le cours de cette contagion, qui menaçait nos fortunes et nos vies. Des hommes, plutôt avides que méchants, avaient découvert dans une plante presque ignorée, une vertu funeste, d'autant plus dangereuse que l'usage en était plus facile, pour endormir et dépouiller les citoyens. Vous avez senti les suites terrible de cette espèce de brigandage, qui n'ayant rien de violent, ne laissait presque aucunes traces; vous avez cru devoir en punir les premiers essais par des châtiments si rigoureux, qu'ils fussent capables d'inspirer une terreur salutaire. Tout le monde a compris combien cette sévérité, qui d'abord eût pu paraître excessive, avait été nécessaire. Servezvous à vous-mêmes de modèles ; ne vous bornez pas à empêcher l'effet de cette crimiuelle souscription : trouves dans votre sagesse les moyens nécessaires pour étouffer, s'il est possible, ces germes de corruption, qui empoisonnent les cœurs, pour empêcher l'act.viié de ce levain qui fermente depuis trop longtemps, et qui est
prêt de gangrener la niasse entière de la nation, pour faire rentrer peu à peu dans les ténèbres de l'oubli des ouvrages qui n'eussent jamais dû en sortir.
Nous ne vous proposons pas pour remède la juste sévérité de vos prédécesseurs. Dans un siècle ridiculement philosophe, ou Ton ne connaît de vertu qu'une cruelle tolérance, cette sévérité serait regardée comme barbare; mais au moins est-il permis de vous la remettre sous les yeux. Des auteurs impies et licencieux avaient composé des vers contre l'honneur de Dieu et l'honnêteté publique ' ; la cour les condamna au dernier supplice comme criminels de lèse-majesté divine, et comme étant, par leur système plus funestes a Tordre social que les empoisonneurs et les incendiaires. Elle étendit la- peine prononcée contre les auteurs sur ceux mêmes
3ui s'en trouveraient saisis, et les libraires furent décrétés de prise e corps, et poursuivis suivant la rigueur des ordonnances. Puisse au moins cet exemple vous convaincre qu'il est des cas où les cours doivent, pour arrêter la communication d'une épidémie meurtrière, déployer toute la rigueur de la puissance que le prince leur a confiée; et que la religion, les mœurs, l'intérêt politique luimême l'exigent quelquefois des magistrats, qui savent qu'en sapant les fondements de la religion, on bannit toute les vertus, 3u'on établit le règne des vices, qu'on anéantit les motifs de la épendance la plus nécessaire, et qu'on rompt tous les liens de la société !
Ce 10 mars 1781.
Noté envoyée par Beaumarchais aux gazettes étrangères, en réponse au précédent factum.
99 avril 1781.
MoNSTEUft ,
On a imprimé dans plusieurs gazettes étrangères que M. Caron de Beaumarchais, comme correspondant à Paris de la Société littéraire et typographique, qui imprime en Allemagne les œuvres de Voltaire, avait été dénoncé par un magistrat au parlement. Vous êtes instamment prié de vouloir bien désabuser le public sur la fausseté de cette annonce en imprimant ma lettre.
Voici ce qui peut avoir fourni le prétexte d'un aussi plat mensonge aux bulletinistes parisiens. Je ne sais quel aboyeur ob*cur a fait clandestinement imprimer le plus sot écrit, sous le titre de Dénonciation au Parlement de la souscription de Voltaire, ayant pour épigraphe Ululate et clamate, Hurles et aboyez, dans lequel a travers mille aboiements on lit que M. de Voltaire a peitU des
1 Théophile, Berthelot, en 1623.
atrocité» du pinceau le plus gracieux, qu'il a plaisanté finement en prose et blasphémé en jolis vers, qu'il a réussi auprès des petitsmaîtres et des femmes à prétentions qui ont cru avoir de l'esprit..*, que dans ce siècle ridiculement philosophe on ne connaît de vertu qu'une cruelle tolérance (au très-grand regret de l'auteur), etc.
Cette sortie d'un cuistre inconnu contre une Société étrangère occupée d'un superbe ouvrage, a été reçue, comme elle le méritait, avec le plus profond mépris. Et la cruelle tolérance de ce siècle ridiculement philosophe est le seul mot il qui ait empêché M. de Beaumarchais de rechercher et de poursuivre les pauvres auteurs de la ridicule et fausse annonce des gazettes, parce que sans doute on leur a donné quelque argent pour vivre, à condition de V insérer dans leurs bulletins.
N° 47 (page 249).
A Monsieur le comte de Maurepas.
Ce 37 novembre 1778.
Monsieur le Comte,
1/ affaire de mon malheureux ami P... me serrait si fort le cœur et occupait tant ma tête l'autre soir, que j'oubliai totalement de vous dire ce que j'ai l'honneur de vous écrire : vous en ferez l'usage que vous voudrez.
Si le roi, par hasard, n'avait pas encore fait son choix sur le cadeau qu'il veut faire à la reine pour sou heureux accouchement, j'ai sous la main quelque chose qui a le triple mérite d'être tellement un présent royal que cela ne peut convenir qu'à la reine, d'être parfaitement inconnu et de pouvoir s'acquérir par une rente et sans bourse délier dans ce moment-ci. Ces trois qualités m'ont paru propres à mériter la préférence à ce cadeau s'il en est encore temps. C'est une garniture de cheminée en cristal de roebe, garnie, ornée et semée de toutes les pierreries du monde.
La pièce du milieu est un grand poisson de cristal caparaçonné en diamants et portant un vase de cristal tout enrichi de pierreries qui contient une pendule, laquelle correspond à un cari Mon dans le corps du poisson ; le tout est porté par des dauphins de cristal et posé sur une terrasse chargée de coraui auxquels sont suspendus des diamants en poires de toutes les couleurs, ainsi que des pierres de choix bien mélangées, comme rubis, saphirs, éméraudes, etc., dont la terrasse est semée ; ainsi que de grosses perles qui servent de coquilles à des tortues d'émail, un socle de marbre blanc est le soutien du tout, et tout cela est de la plus grande richesse et surtout du plus grand goût. Deux vases de cristal «Jt roche très-richement ornés de diamants et de guirlandes de pierre-
ries sent les deux pièces de côté ; enfin deux flambeaux aussi de cristal de roche et tout aussi somptueusement enrichis que le reste, achèvent cette garniture de cheminée composée de cinq pièces.
Si cette légère esquisse d'uue très-belle chose, absolument unique en son genre, pouvait exciter la galanterie, le désir, ou seulement la curiosité du roi, on porterait cela chez vous, Monsieur le comte, bien en cachette : le roi pourrait le voir aussi mystérieusement, et dans le cas où cela agréerait a Sa Majesté, le tout serait un beau jour sur la cheminée de Ta reine avant qu'aucun ne s'en doutât : et vous savez de quel assaisonnement l'ignorance et la surprise sont en pareil cas. Maintenant vous croyez peut-être à ma description qu'une
Îiareille garniture doit coûter la rançon de François W; mais 'homme qui s'est échauffé la tête sur cette superbe composition, qu'il a réellement osé destiner à la reine, pour son accouchement, est un joaillier diamantaire qui veut se retirer des affaires. Voilà pourquoi une rente lui convient. H estime sa garniture plus de 200,000 livres, et la donnera pour moins de 460. 11 consent même, après le cadeau consommé, si l'estimation de son chef-d'œuvre ne va pas plus haut que sa vente, de subir la perte qu'on voudrait, tant il est sûr d'avoir lait la plus belle collection de pierreries avec la plus grande économie.
J'ai tout dit. Rejetez ou admettez mon idée ; mais faites-moi la -justice d'en regarder l'offre et l'annonce comme une suite du trèsrespectueux dévouement avec lequel je suis, etc.
C aroii nr. Beaumarchais.
N° 18 (page 250).
A Moniteur Necker.
Pari*, 90 octobre 1781.
Monsieur,
Si vous étiez encore chargé du poids énorme des finances du royaume, je me garderais bien, et pour vous et pour moi, de traiter devant vous la frivole question d'une justification littéraire, et ma fierté vous garantirait de mon importunité; mais vous êtes rentré dans l'ordre civil, et c'est surtout maintenant que je ne puis souffrir une imputation de lâcheté qui me fait rougir jusqu'au fond de l'Ame.
On m'accuse devant vous, je le sais, de m'élre permis, dans un ouvrage léger que je destine au théâtre, des plaisanteries ou des sarcasmes qui portent sur vous. 0
Recevez, Monsieur, la déclaration d'un homme d'honneur qui n'a jamais trahi la vérité, qu'en aucun temps, pendant votre administration, je n'ai écrit, u a mot ni contribué a l'impression de rien
qui vous fût désagréable. Si je n'ai pas toujours approuvé le fond et surtout la forme des moyens d'économie que vous préfériez, au moins ai-je ouvertement et constamment admiré la force etlecourage d'esprit qui vous menaient aux plus grandes choses, et je n'ai pas plus alors dissimulé devant vos amis mon naïf éloge que mes observations critiques. Interrogez là-dessus M. Marmontel, il vous dira si je suis sincère ; interrogez même votre mémoire, elle vous rappellera qu'en toute occasion, a commencer par l'affaire l*etellter, où je crois bien que vous aviez tort, jusqu'aux objets d'administration sur lesquels le hasard m'a mis en conversation avec vous, mon caractère ferme et vrai ne s'est jamais démenti, mais il y a bien loin de cette conduite franche et loyale à la lâcheté de harceler sourdement un grand administrateur public, et surtout à l'odieux, à l'infâme procédé de vous attaquer aujourd'hui et de troubler un repos d'autant plus respectable à mes yeux, qu'il est avec l'estime publique la seule récompense de vos immenses travail x.
Vous m'avez haï, persécuté même, je l'ai su : et moi je n ai cessé de vous rendre toute la justice oui vous est due, et de vous regarder comme le premier exemple d'un grand mérite a sa vraie place. M. le comte de Mau repas n a point oublié qu'après voire nomination, mon premier mot fut de lui dire : Au moins voilà le règne des plats protégés passé ; le vrai mérite enfin fait des administrateurs.
Je ne puis donc supporter, Monsieur, que vous et MM Necker me regardiez comme uo méchant homme que je ne suis point, et je soumets sans réserve à celui de vos amis que vous choisirez, la comédie de moi qui va paraître, et si l'on v trouve un seul mot qui puisse avoir le plus faible rapport à vous, je conseos que l'ouvrage soit à l'instant jeté au feu.
Une légère critique de quelques travers des hommes en général, semée dans «les flots de gaieté, doit trouver grâce devant tous les bons esprits : c'est, je crois, le but de la comédie, mais le théâtre n'est pas fait pour dégénérer en satire personnelle, et je me croirais doublement punissable si j'en donnais l'odieux exemple aux dépeos d'un grand homme.
Je devais celte justification à la véritable estime et â la respectueuse considération avec lesquelles j'ai toujours été et m'honore d'être plus que jamais, Monsieur,
Votre très-humble, etc. Signé : Carox ds Beauiascjuis.
Je prends la liberté de présenter mon respectueux hommage à M"* Necker. Je ne me rappelle pas sans un extrême attendrisseijleni comment elle a usé de votre pouvoir en faveur de l'humanité souffrante.
N* 19 (page 252).
A Monseigneur le garde des sceaux.
Pirit, ce 1er juin 1780. MoNssiGNXna ,
Je ne puis résister au mouvement qui me porte k vous importuner; mais j'ai la tête et le cœ.ir pleins de la bonne action que vous venez de faire, il faut que je cède et que je vous remercie, comme on remercie Dieu, d'avoir rendu la vie au plus honnête, au plus vertueux des hommes de mérite, le pauvre, l'aimable, le digne Dupaty. Ses autres amis et moi, nous ne savions plus qu'en faire; Il est sûr qu'il serait mort sous peu de temps. Votre courte lettre, mais pleine de franche bienveillance , vient de l'arracher au plus affreux état. '
Puissiez-vousdans vos afflictions Monseigneur, rencontrer autant de consolations que vous venez d'en procurer à tous ses amis, et ils sont nombreux, parce qu'on rencontre peu d'hommes qui réunissent comme lui les vertus de l'état le plus austère aux qualités brillantes de l'esprit le plus orné.
Personne ne sait plus que moi combien la persécution qu'il souffre est odieuse; j'ai passé quatre mots Tannée dernière à Bordeaux, dans le foyer des absurdes ressentiments qui lui préparaient dès lors les violents chagrins auxquels votre équité va le soustraire.
Mettez fin a ce digne ouvrage et recevez d'avance les actions de grâce d'une foule de gens sensibles, au nom desquels je suis avec la plus respectueuse reconnaissance, Monseigneur, votre trèshumble et très-obéissant serviteur, Signé : C. de Biaumabciais.
N* 20 (page 260).
Lettre de la comtesse Fanny de Beauharnais à Beaumarchais.
Quoique je n'aie pas l'avantage d'être connue de vous, Mousieur, une Ame telle que la vôtre a trop de droits à l'estime, pour que ma confiance puisse vous étonner. L'énergie qui vous caractérise honore votre siècle, autant qu'elle justifie. la démarche que je fais; et, croyez-moi, dans ce siècle d'égoïsme et de pusillanimité, vous seul, Monsieur, pouviez me rendre l'espoir. Un ami souffrant, malheureux, digne d'un sort contraire; un ami que le chagrin accable (puisse l'amitié le sauver!), est l'objet de ma lettre. Et ne pensez pas surtout qu'il ait des torts» sa position n'en aurait
que plus d'amertume, mon zèle n'en serait pas moins actif: je lui connais assez de vertus pour racheter bien des fautes : mais il est, ce zèle, il est de ma part un devoir, et non un procédé. M. Dont, je ne crains point de vous nommer un de vos admirateurs les plus sincères et un des hommes du monde qui méritent le plus dlntéréi, sans avoir à se reprocher rien, victime respectable d'an revers cruel, d'un de ces événements qu'on ne peni prévoir, d'une banqueroute de libraire, dont sa délicatesse a voulu porter seul les embarras, après avoir satisfait à tout, se trouve aujourd'hui dans une gène si affreuse et dans de telles inquiétudes, que sa sanlé s altère, que la douleur le consume, et qu'une amie tremblante, même pour ses jours, ose, Monsieur, sans vous connaître, confier à votre honnêteté ses vives alarmes. Non, non, vous ne trouverez jamais plus de reconnaissance, ni une plus belle occasion d'exercer la noblesse et la générosité de vos sentiments; mais, hélas! Monsieur, il n'y a quuue somme de vingt mille francs qui puisse le tirer de cette crise. 11 les payerait en six ans, trois mille et quelques cents livres chaque année. Sa probité vous répond de son exactitude. L'honneur, et tout ce qui est sacré a un cœur sensible, n'ont pas besoin d'autres garants. Mais je le ferais, s'il le fallait . . Mon Dieu, il n'y a rien que je ne signasse pour constater l'acte du service le plus important que vous puissiez jamais avoir rendu. Et, s'il vous était impossible de prêter cette somme, en cas que vous voulussiez bien en être la caution, je me chargerais, Monsieur, de la lui faire avoir. Àh ! comment vous dire quelle joie je ressentirais en apprenant & M. Dorât que ses peines sont finies! Le calme, la sécurité, le sentiment si doux de la reconnaissance succéderaient, dans son âme, aux plus douloureuses agitations. Je vous conjure du moins, si une fatalité inouïe s'opposait à ce que je ne peux attendre que du cœur le plus rare, a y renfermer le secret et les malheurs d'un ami bien précieux, le vous avoue, Monsieur, qu'un refus, dans des circonstances aussi pressantes, me ferait tant d'impression, que pour l'adoucir, s'il est possible, il vaudrait mieux que vous renaissiez la réponse à ma lettre à un de vos amis et des miens, qui doit vous en parler. Cet ami est bien aimable, et il vous apprécie. J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante,
» La C»*« de Beauharsais.
N* Si (page 360).
Lettre du président Dupaty à Beaumarchais. Vous êtes bien aimable de m'a voir envoyé un billet de loge» mais
je doute foit que je puisse en faire usage, attendu que je dois aller à votre Figaro avec des personnes suspectes, qui ont leurs raisons pour ne pas se montrer en public; c'est-à-dire, car avec vous il faut s'expliquer sur ce chapitre, avec une mère et ses filles. Si donc la loge n'est pas une de celles du rez-de-chaussée où Ion n'est pas vu, votre billet ne pourra me servir. Vous pourriez cependant dans ce cas-là l'échanger contre un billet de loge du rez-de-chaussée ; il ne manque pas de gens qui ne demandent pas mieux que de se montrer. Enfin, je vous renvoie ce billet et vous prie de me faire le {>laisir et le très-grand plaisir d'arranger toutes choses a la satisactîon de ces dames.
Recevez, je vous prie, toutes mes amitiés.
Réponse de Beaumarchais à Dupaty.
Je n'ai nulle considération, Monsieur le Président, pour des femmes qui se permettent de voir un spectacle qu'elles jugent malhonnête, pourvu qu'elles le voient en secret. Je ne me prête
Ï>oinl à de pareilles fantaisies. J'ai donné ma pièce au public, pour 'amuser et pour l'instruire, non pour offrir S des bégueules miti- §ées le plaisir d'en aller penser du bien en petite loge, à condition 'en dire du mal en société. Les plaisirs du vice et les honneurs de la vertu, telle est la pruderie du siècle.
Ma pièce n'est point un ouvrage équivoque ; il faut l'avouer ou le fuir.
Je vous salue et je garde ma loge. Signé ; Beaumàhchajs.
Ce 10 mars 1784.
No 22 (page 360).
lettres de Diderot à mademoiselle Voland, tome u, p. 41 1 .
Je dis à Mm« Legendre, que ceux qui ne connaissaient Mm* d'Holbach que sur la parole de M. Suard, ne la connaissaient point, parce que M. Suard n'était pas payé pour en dire du bien ; je vis et je crois que je vis bien, que M. Suard avait eu la malhonnêteté de décrier la baronne dans l'esprit de sou ami... Voila donc ce qu'on appelle des honnêtes gens. Ils sont admis dans une maison, le maître de la maison les comble d'honnêtetés, de bons uffices, les prend en estime, en amitié, et leur en donne toutes les marques
imaginables; pour l'en récompenser on met tout en œuvre pour corrompre sa femme, et quand on n'y a pas réussi, on dit pis que pendre de cette femme.
Même ouvrage, tome ti , p. 433.
J'ai profité de l'occasion que j'avais d'écrire à Soard pour lai laver la tête d'importance. Vous savez ou vous ne savez pas qu'il avait eu l'indiscrétion de m'envoyer, sous une enveloppe volante, un livre anglais rempli de figures infâmes. J'ai lâché de lui faire comprendre les suites possibles de son action: la corruption de ma tille et mon éternelle haiue. Voilà nos gens qui portent dans leur poche la toise dont ils mesurent si strictement les ouvrages des autres et leurs procédés, et voilà un d'entre eux qui s'expose à faire sécher son ami de douleur et qui fait ce qu'un freluquet de quinze ans, qui aurait eu à envoyer un pareil ouvrage, rue Froidmanteau, à une c...., n'aurait pas fait par respect pour lui-même.
No 22 bis (page 364).
Lettre de Feydel à Beaumarchais.
Paris , ce 11 août 1784.
Monsieur,
Il v a quelques jours que, ne sachant où donner de la tête, je m'avisai d'écrire à un académicien philosophe pour le conjurer de me procurer une place de bibliothécaire, de secrétaire, ou de précepteur, après qu'il m'aurait examiné. Il me répondit qu'il était obligé de placer plusieurs jeunes gens qui lui avaient été recommandés par des personnes de distinction.
Le lendemain j'écrivis à un académicien dévot. 11 me répondit que rien n'était plus aisé que de me jeter dans les bras de la Providence. Le lendemain, un financier me tint quatre heures à jaser dans une baraque du Louvre, où nous étions allés, lui. pour acheter des livres, moi pour en vendre. Je m'informai de son nom, je lui écrivis. Il m'envoya un écu pour me prouver, disait-il dans sa réponse, combien il s'intéressait à l'honnêteté souffrante.
Le lendemain je reportai cet éci? chez son maître avec une lettre où je le remerciais de mon mieux, < t j'allai à la halle vendre uoe chemine. Le lendemain j'écrivis à un homme en place à qui le hasard m'avait procuré autrefois l'occasion dVtre utile. Je le priai
PIECES JUSTIFICATIVES. 58a
de nie faire petit commis dans un petit bureau. 11 m'envova par nu laquais une réponse très-polie où il m'invitait a passer cnet lui le lendemain.
\j? lendemain j'allai chez lui. Sa réception fut aus«i gracieuse que sa lettre, mais une visite qu'il reçut au bout de quelques minutes me força de me retirer et lui Ht oublier sans doute les raisons pourquoi j'étais là.
I«e lendemain je m'acheminai par la rue Suint-Jacques, dans le dessein de chercher une place de correcteur d'imprimerie. Je parcourus vingt fois cette rue et les rues voisines, mais je n'eus pas assez de force pour vaincre ma timidité, et je m'en retournai sans avoir parlé à personne.
Hier j'allai me présenter chez le concierge des Saints-Innocents, et je le priai de me louer une échoppe qui est sous la porte des charniers, en entrant par la rue aux Fers. 11 me répondit, que ces échoppes ne se louaient pas, et que M. le recteur les donnait aux écrivains qui avaient de bonnes protections.
Je songeais ce malin a faire mes préparatifs pour l'autre monde, lorsque je me suis souvenu qu'il y avait près de deux mois que je n'avais lu les papiers publics. J ai porté mes quatre sous sur le pont Notre-Dame, j'ai lu dans le Journal de Paris, du 4 août, une lettre signée Caron de Beaumarchais, et j'ai senti mes yeux se mouiller.
Aujourd'hui, Monsieur, j'ai l'honneur de vous écrire : ce n'est pas de l'argent que je vous demande, c'est de l'occupation, une occupation quelconque. Si Vous exigez de moi des témoignages d'honnêteté, je peux vous en produire de non équivoques.
Supposé que vous ne souscriviez pas à ma demande, je vous prie de me renvoyer ma lettre sous enveloppe, pour toute réponse ; niais je vous prie aussi d'y joindre un billet d'entrée pour h* Mariage de Figaro, afin que* j'aie au moins la satisfaction de rire encore une bonne fois avant de faire le saut du Pont Royal.
J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur, Fktdel, écuyer, chez M. Chagot, limonadier, rue de la Vannerie, quartier de la Grève.
No 23 (page 371).
Au sieur Caron de Beaumarcliais.
800,000 lit. Exercice 1786. F* 707
Il est ordonné au garde de mon trésor royal, M. Charles-Pierre- Paul Savalele de Langes, de payer comptant au sieur Caron de Beaumarcliais la somme de huit cent mille livres, que je lui ai
accordée par ma décision du S février présent mois, pour indemnité et pour solde de tout compte, relativement aux pertes que les changements de destination ont occasionnées à la Hotte marchande et au commerce du sieur de Beaumarchais, pendant Tannée 1778, et les premiers mois de 1779. La présente arec quittance dudit sieur de Beaumarchais, portant renonciation à toute demande ultérieure de ladite somme de 800,000 Ht., sera employée au premier acquit du comptant, qui sera expédié par certification a la décharge dudit sieur Savalete de Langes. Fait à Versailles le 42 février 1786.
Comptant au trésor royal.
BON Signé: Louis.
No 24 (page 433).
A Monsieur de Crosne, lieutenant de police.
Paria, le 13 mal 1789.
Monsieur ,
Vous m'avez invité à vous écrire ce que j'eus l'honneur de vous dire hier matin. Le souvenir récent a un mal affreux et public rend l'inquiétude excusable quand le danger menace encore ; punir le crime et les excès commis est l'office de la loi et des magistrats de la loi; les prévenir est celui de l'autorité surveillante, et Ton ne pense pas sans douleur qu'une maison gardée par quatre cenis baïonnettes a été brûlée en plein jour.
Ce problème restant à résoudre, rend plus vives les inquiétudes de quelques citoyens menacés; je suis du nombre et voici ce qne l'aperçois.
Tons les ouvriers de bâtiments s'assemblent certains jours a des heures fixes : quand on les voit se pelotonner le soir en des endroits inusités, il se prépare quelque chose. Voilà plusieurs soirées que je fais cette remarque; j'ai entendu dans l'un de ces pelotons ces mots : Il y en aura bien d'autres tués avant la semaine \vrochaine ; un homme de mes amis a entendu sortir d'un autre ces mots :
C'est la nuit qu'il faut travailler.
Les poissardes du cimetière Saint-Jean parlaient tout haut en plein marché, il y a peu de jours, de mes maisons comme de Www dévoués.
Un infâme sujet, jadis mon portier, nommé Michelin, loge sur ce
marché au coin de la rue de la Verrerie, chez un potier de terre au second.
Cet homme, oui a joué le rôle d'un faux témoin dans mon dernier procès, salarié par mes ennemis et justement soupçonné d'avoir placardé mes portes et cassé mes bas-reliefs, est un de ceux qui soulèvent la canaille contre moi. Ces instruments aveugles des vengeances secrètes, une fois mis en mouvement, vont sans oui examen ou la méchanceté les conduit.
J'ai eu r honneur d'ajouter, Monsieur, en vous parlant, que si la surveillance ne se ralentissait pas dans ce» apparences de repos, mon avis devenait inutile, mais que si la sécurité rendait les soins moins attentifs, on courrait peut être le risque d'être surpris par de nouveaux attentats.
Recevez avec bonté ces avis dictés par mon zèle et aussi par ma sollicitude et faites-moi la justice de me croire avec un dévouement très-respectueux, Monsieur,
Voire très-humble, etc. Signé, Caros de Beaumabchais.
N" 25 (page 457).
Aux Acteurs de l'Opéra, assemblés.
Ce 3 avril 1793.
Mes frères et sœurs, ou plutôt, c'est mieux dit, mes sœurs et frères — hooneur au beau sexe.
C'est un très- bon projet que le mélange des deux genres, pour accumuler des recettes : celui du grand opéra, et celui de Topera parlé et chanté.
Avec les superbes accessoires de votre spectacle, aucun autre ne pourra soutenir votre concurrence.
Mais c'est un nouveau genre de talent que vous devez perfectionner en vous. L'habitude du chant continuel nuit au débit de la comédie, et la longueur en tue l'effet, surtout dans la comédie gaie.
L'unique désir d'être utile à votre spectacle m'a fait vaincre la répugnance que j'ai de m'occuper d'autre chose que d'étriller tous les chiens qui m'aboient. J'ai été voir à muebe-pot la deuxième représentation du Mariage. Et voici mes observations. 11 faut a \olre théâtre plus de mouvement et de variété. Jetant par la fenêtre l'amour-propre d'auteur, j'ai réuni le troisième avec le quatrième acte, il y aura moins de comédie et le chant sera rapproché, la pièce deviendra plus courte; et un beau ballet pour la noce terminera bien le Mariage. Le genre de la pièce indique assez de quelle dégaine ce ballet doit trotter. Ce sont moins des danses
françaises que le genre vif et grenadin des Maures, donl les Espagnoles ont conservé les goûts, une noce dte G a mâche h peu près. Vous privez votre spectacle d'uu de ses plus grands attraits, si vous faites scission entre le cbant, la parole et la danse; ne négligez pas cet avis.
J'ai trouvé vos autres actes vides. Comme tous les actes coinmencent par des paroles, il n'y a rien de si glacé que d'entrer sur la scène pour parler pendant que le public s1 ennuie, It faut de grands et beaux morceaux d'orchestre pour remplir ces long* iutervalles et mettre de la variété; cette remarque est essentielle.
Je désirerais entre le premier et le deuxième acte la répétition désordonnée d'un ballet vif quelconque, el qui ressemblerait aux répétitions du foyer. Des mutineries d'actrices, la colère du ma lire de ballet, les rire> de quelques jeunes danseurs, des morceaux entamés, point Unis et une impatience générale qui amenât une espèce de farandole, etc. , etc. Cette façon de traiter un bafrVi appartiendrait à cette folle journée, et aurait l'air de préparer la fête que Figaro a imaginée.
Si vous ne faites pas un effort pour réchauffer cette pièce il vaudrait mieux l'abandonner.
Être piquant ou nul , c'est là voire devise.
Quant aux scènes parlées, je demande a Bartholo, qui a bien la prestance et le jeu de son rôle, de s'appesantir moins sur le débit, de fouetter davantage sa première scène avec Marceline, avec la brusquerie d'un vieillard toujours en colère.
Je demande à ma Spinelte, qui joue Suzanne très-gaiement, de contraster avec l'humeur de Marceline, dans la scène de leur débat au premier acte, par une ironie légère et fine. Une des grâces de cette scène est que l'une rit pendant que l'autre se fâche. Laissons l'aigreur à la vieillesse, puisque c'est l'âge des regrets.
J'ai trouvé le petit page un peu dégingandé ; c'est ou naïf, ou polisson qu'il doit être, cela est très-aisé à réparer.
Le comte Àlmavi va jouera fort bien la comédie, je le prie seulement de distinguer la noblesse du caractère qu'il représente de Yèchassure qui gourme un peu l'acteur, et son débit y gagnera de la vivacité, car ce qu'on désire le plus c'est que la pièce marche; du reste son rôle est fort bien.
Il n'y a dans celui de Figaro que quelques changements de prsi* tion a faire à la scène, qui lui donneront plus de Gnesse, c'esv l'affaire d'un instant à la répétition. Je le prie de réfléchir, en homme d'esprit qu'il est, qu un degré même léger de charge peut faire une farce de cette pièce, car Figaro est un mauvais sujet, mais fin, rusé, éduqué et non pas farceur. Du reste rien à dire sur la vivacité du .débit.
Je prie Basile de débiter et non d'appuyer sur toutes ses syllabes comme s'il chantait des vers. Il fait beaucoup languir celte scène
du petit page dans le fauteuil; la comédie ne marche pas ainsi. Oubliez le théâtre, la scène se passe dans une chambre.
Si vous adoptez ces idées, la pièce reprendra vigueur et vous encouragerez par là quelques hommes de mérite à travailler pour vous. Je ferais alors l'impossible pour aller à huis clos vous entendre répéter tous avec le vif désir de contribuer, si je le puis, à multiplier les succès du premier théâtre du monde.
Signé : Beaumarchais.
• Je n Yi rien dît de la comtesse, qui a la décence de son rôle ; on désirerait quelquefois un jeu un peu plus animé.
N» 26 (page 494).
Noie médite de Beaumarchais sur Jean-Jacques Rousseau.
Moi, qui ne suis point hypocrite, je me suis longtemps inquiété, pour savoir au vrai si Jean-Jacques était devenu enthousiaste de la vertu ou s'il n'était qu'un forfantier. Ses grands ouvrages ne m'ont instruit de rien. J'ai relu bien des fois ses Confessions, très- faiblement» très-inégalement écrites, et je crois fort bien le connaître; il ne m'est resté qu'un scrupule c'est de savoir s'il aurait eu le courage de s'accuser fièrement, comme il l'a fait de beaucoup dé bassesses et même pis, telles que l'abandon de ses enfants, l'accusation calomnieuse d'une pauvre servante sur un vol qu'il avait commis lui-même, l'abandon de son inattre de musique au milieu d'une rue* de Lyon, en accident d'épilepsie, et plusieurs autres lâchetés. La question que je veux résoudre en puisant dans ses aveux mêmes, est de savoir si avec un degré de vertu égal à celui qu'il se donne et que je lui accorde, il eût eu celle de s'accuser publiquement s'il ne se fût cru à couvert par sa haute réputation; si, en un mot, dans le cas ou il n'eût été jugé qu'un écrivain commun, il eut eu le courage de s'accuser de ses bassesses. Cette question vaut la peine d'être traitée à fond. Je le ferai impartialement. Je me suis fait une objection que je ne veux pas oublier. Y a-l-il une seule des actions de la vie de Jean- Jacques qui puisse servir de modèle de conduite et de jugement à un homme bien sensé? Ponr moi, je Ta vouerai, Je me serais cru au-dessous de la plus lourde médiocrité, si je m'étais conduit comme lui dans ce qu il rapporte de lui, toutes les données étant égales. C'était un pauvre diable qui avait du génie ou plutôt un génie, mais qui n'avait ni conduite ni caractère : toute sa vie en est une preuve pour moi.
N* 27 (page 509).
A Collin d'HarlevUle, qui m'a donné un exemplaire de son poème allégorique sur Melpomène et sur Thalie.
Paris ce U rentôse an ni. [i mars 1799.)
Pour lire un joli poème, s'amuser d'un charmant ouvrage, il faut, mon cher Citoyen, avoir le cœur serein, la tête libre ; et bien peu de ces doux moments sont réservés a la vieillesse ! Autre* fois j'écrivais pour alimenter le plaisir; et maintenant, après cinquante ans de travaux, j'écris pour disputer mon pain a ceux qui font volé à ma famille.
Que d'emcellents chevaux je voit mourir ausfiarrrs !
Mats j'avoue que je suis un peu comme la Claire de Jean-Jacques, à qui, même au travers des larmes, le rire échappait quelquefois. Je sais qu'il faut du relâche à l'esprit; et je m'en suis donné un très-agréable, en lisant vos deux manières de traiter la vie, les courses présumées de Melpomène et de Thalie.
La première chose qui m'a frappé , après les grâces de votre style, est la bonté de votre naturel. Tel autre n'eût vu dans ce cadre qu'un moyen d'exercer son talent satirique ; les deux muses du théâtre en offraient un Ger canevas! Vous, rendant à chacun ce qui lui était dû, n'avez dit que ce qu'il fallait pour n'irriter ni les vivants, ni la mémoire des morts, en nous faisant aimer l'écrivain qui nous instruit en badinant.
Les courses des deux sœurs sont pleines de vers heureux. Ceux ou vous faites descendre Eschyle dans l'arène pour combaUre Sophocle sont beaux.
.*.... U est rainai.
Malheureux !... D'un seul jour il avait trop vécu. \Y«n parfait.) Il fuit ; la jeune élève, excusable peut-être • Préféra pour époux son amant à son maître.
Les deux premiers tragiques sont classés. Je saisis au hasard plusieurs vers dans la foule de ceux qui m'ont le plus frappé ; sur Thomas Corneille, par exemple :
Faible émule sans doute et rirai téméraire , Mai» qui serait fameux s'il n'eût pas eu de frère.
C'est le traiter bien favorablement.
Et, sur ce frère st justement célèbre...
Ces Romains, ces héros qu'il aime à rappeler ,
S(,nt plus grands, plus Romains, quand il Us fait parler*
El Racine.... Racine! avec quelle perfection de style décourageante....
C'est Tàme d'Euripide et la roii de Virgile.
El la mort de Voltaire qui disait dans sa loge, le jour de son couronnement : Vous voulez donc me faire mourir!
Si ton âme s'exhale en cet touchants adieux ,
Plus encor que les ans. sa joie en est la cause.
Ce n'est point une mori, <fett une apothéose. (Besa »«■•.)
Le ton vif de Thalie Contraste heureusement avec le ton majestueux de sa sœur. Vos vers courts et serrés lui donnent bien sa véritable allure
Sur le Festin de Pierre, si sottement nommé ainsi par les Français, pour traduire il convivo di Pietra {ne), le convive de Pierre, qui en est le vrai titre, les deux vers suivants....
D'un homme on peut prendre l'habit:
Mais lui role-t-on sa manière ?
ne sont point gâtés par ceux-ci de Voltaire, dans ses Etrennes aux
sots.
Le lourd Crevier, pédant, crasseux et Tain, Prend hardiment la place de Rollin.
Je dis de vous :
Il est beau d'être bon, à eâtéfun tel homme I
Et ce bon La Fontaine mis auprès de Molière, avec une distinction aussi fine que juste : Comme un valet prend l'habit de son
maître,
D'analyser le coeur humain , Entre eux se partageaient la pomme; Mais l'inimitable bon homme Avait pris un antre chemin.
C'est bien, c'est bien.
Dans le préambule d'un conte, où j'avais, comme de raison, mis les fables au premier rang de ses ouvrages, je m'étais permis de dire :
Mais oardart-il son mérite infini,
S and il mêla, dans un conte erotique, s yers du siècle au jargon maroiique ? Mélange ingrat qui le rend inégal, Et singulier, bien plus qu'original, etc., etc.
Puis étonné du blasphème qui m'échappait, je reviens à moi et
lui dis...
Mais , 6 mon maître I excdse un badinage. De ton disciple aceeptetan pur hommage.
Nul plus que moi n'a senti tes beautés; Tes vers naïfs et jamais imités, etc.
Je m'honore d avoir dé6ni comme tous, cet inimitable bonhomme* . .
Vous avez beaucoup honoré Destouches, le froid Destouches ; pour le nommer après Molière, il n'y avait guère à en dire que
cela....
C'était une large manière.
Un air digne, un noble regard,....
Et de Boissy?...
Et IVnjoûment du Babillard La divertit sans la séduire....
.... est très-joli. Jamais d'amertume : c'est bien. Ce que vous dites sur les comiques d'Angleterre est fort juste. . .
Ces Anglais ont, dani leur galtë, Et surtout dans la raillerie, Un fiel mordant, une deretê Insupportable* en vérité T Quand des Français on a goûté Le sel et la plaisanterie
La critique eût été parfaite, approuvée de ions, si tous eussiez dit : qu*à travers ces défauts, et en abusant, ils nous ont appris à oser, à sortir du sentier battu de nos monotonies françaises, où trop souvent la première scène nous fait deviner la dernière.
Mais, ce qui m'a le plus touché, c'est qu'ayant eu à vous plaindre si gravement de Fabre. vous ayez rendu hautement justice à la plus belle de ses nièces, te Philinte!... Quand il m'en fit une lecture chez moi, je lui dis avec une naïve colère : Comment pouvez- .vous réclamer votre tour pour d'autres ouvrages, ayant eu le bonheur de faire celui-ci? Il me répondit : Mais il les tuera I — Hé bien ! Monsieur, ce nVst qu'un suicide; un n'est point pendu pour cela !
Adieu. — Je veux pourtant unir par une observation dont je ne fais quartier à nulle personne que j estime. J'en ai le droit, moi, typographe de Voltaire! Après ce qu'il enseigne, croyez-vous donc qu'il soit permis de bisser imprimer l'imparfait de nos verbes, par un oi? Voyez la mine que fait un étranger quand ou lui dit que le mot connoissois doit se prononcer connaissais! que François et Âng!oi$ riment avec Portugais, et non avec Suédois, Angoumois, Artois, etc. Ces barbarismes de nos imprimeurs welches ne doivent plus être soufferts : les auteurs vivants ont seuls droit de s'y opposer ; car les morts ne réclament point contre ceux qui les réimpriment.
Adieu. Je ne fais aucun doute que vous ne soyez octroyé sur l'indulgence demandée aux deux Muses eu ces vers :
Muses , du moins je réemme la votre :
Heureux surtout, trop heureux si, pour prix Du grain d'encens qu'a toutes deux j'offris , L'une de vous me recommande à l'autre !
Et pourquoi pas, bon homme? les femmes ne refusent jamais ce qu'on demande si joliment, à moins, pourtant, qu'on ne soit de ceux-là qui signent comme moi, le vieux bon homme, •
Cabon de Beauiaboiais.
Réponse inédite de CoUin d'Harleville.
Paris, 25 octobre.
Ce n'est qu'avant hier, cher et respectable confrère, que votre lettre m'a été remise par l'aimable Demoustier. J'arrivais de la campagne où j'ai passé dix jours, galopant (non sur Pégase) des rives de l'Oise au riant vallon d'Emile. La lecture de votre gentille et intéressante épftre m'a tout de suite délassé. J'ai pourtant été un peu trompé dans mon attente. Une lettre de quatre pages me promettait plus de critiques, et voyant des vers entremêlas avec la prose, j'espérais en trouver un plus grand nombre des vôtres. Encone les premiers sont bien sévères pour notre bon homme, mais la fin a tout réparé. Le moyen d'en vouloir longtemps au bon La Fou ta i ne? Je vous pardonnerais encore plus aisément votre rigueur même pour les contes que votre excessive indulgence pour mon petit poème; je ne presserai pas trop cette corde cependant. H est si doux d'être loué par ses maîtres. Le style de Melpomène ne m'est point familier et cela doit me faire trouver grâce aux yeux des censeurs, seulement j'ai cru ou plutôt j'ai senti que l'on ne pouvait aimer l'une des deux Muses, sans s'intéresser tendrement a l'autre; si j'osais me servir' d'une comparaison qui paraîtrait trop familière, je dirais que l'autre est comme une belle-sœur. Voyez d'ailleurs comme l'auteur du Misanthrope se rapproche du style et du ton de Corneille, interdum attotlit comœdia vocem, et le bon Corneille, dans ses plus beaux passages, est souvent naturel et naïf comme Molière. Puisque j'ai nommé Corneille, je ferai un aveu : c'est que je ne suis pas content de ce que j'ai dit de ce grand poète, c'était peut-être le cas de dire simplement :
Mai» elle a- mit ailleurs «on amour et 1* gloire . Corneille est à tes pieds.
et de s'en tenir là.
Je conviens que j'ai un peu trop bien traité son frère, et même Destouches; pour Racine, j'en ai parlé avec amour, c'est tout dire. Je suis parfaitement de votre avis sur la justice que je devais rendre aux hardiesses dramatiques des Anglais, je suis d'autant plus inexcusable que j'étais plein de leur théâtre. Depuis quelques années, Young, Pope, Snakspeare, et surtout Sterne sont près»
que ma seule lecture ; aussi la mélancolie a étouffé en moi le peu de vis comica qui m'animait. Vous le dirai -je ? si j'étais à recommencer, je me rouerais à ce pourquoi j'étais né, a chauler le^ jardins et les bois. Delille n'y a pas mis un jardinier, un cultivateur, c'est dommage ; je l'y mettrais bien, et ce sérail mon père, on moi qui habite huit mois de Tannée la campagne, qui lis el relis sans cesse les Géorgiques de Virgile et Gessner; mais je ne puis, je n'ose écrire après eux. Nous autres auteurs dramatiques, quand nous avons passé nos plus belles années à faire des scènes, nous ne pouvons plus faire autre chose ; moi surtout, je n'étais poêle (et tout au plus) qu'autant qu'il le fallait pour faire parler mes divers personnages, et je m'applaudissais de cela même comme d'une heureuse impuissance de faire des tirades, des portraits et de faire songer à moi : tout cela était bien en comédie, encore n'était-ce que pour des comédies gracieuses et douces, mais ce ne serait pas assez pour décrire les beautés de la nature, il faut donc se borner à les sentir.
Voilà que je m'égare, et je suis bien loin de Melpomène et de Thalie, ceci est un petit malheur ; mais la reconnaissance et le plaisir me ramènent à vous, cher confrère. Tout ce que vous nie dites d'obligeant, vos aimables citations me louchent encore plus qu'elles ue me flattent, et cependant il y aurait bien de quoi concevoir de l'amour- propre si je prenais à la lettre tout cela. J'y reconnais votre favorable prévention pour moi, et cela fait toujours
3ue je goûte un plaisir bien pur et bien sincère a me rapprocher 'un homme qui a tant et si bien servi ma Muse chérie ; si je voulais me venger et citer à mon tour lout ce qui me platt et me charme dans ses ouvrages, j'aurais beau jeu, mais je crois bien le juger en étant persuadé qu'il sera plus sensible a l'assurance de ma haute estime et de mon invariable dévouement.
COLLIN HâRLEVILLE.
P. S. Je passe condamnation sur les ois, etc. , mais je n'ai pu faire entendre raison à mon imprimeur, fort galant homme d'ailleurs, heureux s'il n'y avait pas d'autres fautes dans mon ouvrage.
Oserai-je vous prier de présenter mes respects à Mm* de Beaumarchais? Daignez-lui inspirer en mi faveur un peu d'indulgence; je crains bien que ma sauvagerie ne lui ait déplu : il y aurait de quoi me désoler pour longtemps, ou, ce qui vaudrait mieux, de quoi me guérir de ce maudit spleen.
No 28 (page 521).
Au citoyen François de Neufchàteau, minisire de l'intérieur.
Paria, le 1" fructidcr an ri.
Citoyen Ministre,
Parmi les améliorations que nous avons droit d'espérer de votre rentrée au ministère de l'intérieur, il existe une découverte sur laquelle j'invoque votre sérieuse attention. Une des plus majes-" tueuses idées dans les sciences qui ait honoré notre siècle et la France, est certainement V ascension des corps graves dans le fluide léger de l'air ; mais notre nation, qui n'a qu'un moment d'engouement pour les plus belles nouveautés, n a bientôt fait qu'un jeu d'en faut s d'une découverte propre à changer la face du globe plus que n'a fait celle de la boussole, si Ton se fût occupé sérieusement d'élever cette idée Jusqu'à la navigation aérienne.
L'expérience manquée à Saint-Cloud. de l'ascension dans un ballon, du duc de Chartres avec les physiciens Robert, celle plus malheureuse encore du jeune Pilâtre des Rosiers, dans uii autre ballon, reculèrent l'art de vingt ans. Je disais : des ballons! et toujours des ballons! dirige-t-ou des corps sphériques? Un penseur éclairé me communiqua une idée qu'il avait conçue pour diriger dans l'atmosphère des navires sans pesanteur, mais sous la forme allongée des poissons, auxquels l'aérostat doit être assimilé. Des physiciens contestaient la possibilité de celte direction, sous l'objection irréfléchie qu'il n'y a pas de point d'appui dans l'air; quoique chacun voie s'élever, se soutenir, se diriger les oiseaux de toute grosseur, qui le parcourent en tous sens en dépit de leur pesanteur, et dont le plus léger est plus lourd qu'un vaisseau aérien de cent pieds de longueur, puisqu'on parvient à mettre celui-ci en équilibre avec Pair qu'il déplace.
Ce raisonnement de mousquetaire m'irritait contre nos savants, mais pendant qu'ils décourageaient l'aéronaute M. Scott, je l'encourageai, moi, en faisant imprimer ce qu'il avait écrit là-dessus, pour lui assurer tout au moins l'honneur de sa belle invention, par la publicité de la date qu'il en prenait.
La révolution est venue; j'ai perdu M. Scott de vue et l'ai cru englouti par elle; moi-même proscrit, quatre années, j'abandonnai l'idée de naviguer dans l'air, forcé de me traîner dans les roules fangeuses du nord de la haute Allemagne.
En6n, rappelé à mon poste par la justice du gouvernement, le hasard m'a fait retrouver mon navigateur aérien. J'ai ranimé son courage abattu par des infortunes sans nombre, quoique les miennes ne soient pas moindres ! Ses idées, bien mûries par des années de réflexions, m'ont paru dignes d'être offertes aux préions n. 38
inières autorités. Je l'ai presque forcé de refaire un nom eau mémoire, de l'adresser sans protecteur au directoire exécutif; sûr que, si le mémoire vous était renvoyé, il trouverait en vous le protecteur de son idée.
Ah ! citoyen, ne laissons pas toujours perfectionner par des Anglais usurpateurs les idées qui germent chez nous ; utilisons nous-mêmes celle-ci! Qu'elle honore votre ministère; son auteur, par sa modestie digne de votre bienveillance, sollicite des commissaires, donnez-les lui de votre choix. Le citoyen Périer l'aîné, grand mécanicien, mon ami, pense comme moi du mérite de cette belle découverte ; plusieurs bons physiciens sont de noire avis ladessus. Obtiendrai-je de vous, ministre, que vous jetiez un coup d'oeil appréciateur sur le mémoire plus étendu que le citoyen Scott achève, avant de le renvoyer à personne?. C'est un bel encouragement à lui donner. II aura l'honneur de vous le présenter avec un autre mot de moi : trop modeste pour que j'ose le charger d'être le porteur d'une lettre où je vous dis ce bien de lui. Je vous adresse en droiture celle-ci, flatté d'une occasion de rappeler a votre souvenir un homme qui a toujours fait le plus grand cas de vos talents, qui honore votre personne et espère en vos sages vues dans le poste important où notre bonheur vous ramène.
Salut et respect, Signé : Caron Beaumarchais.
Le ministre de l'intérieur, au citoyen Caron Beaumarchais.
Paris, le 4 fructidor an tî.
Citoyen, je suis très-reconnaissant de tout ce que vous voulez bien me dire d'obligeant et je vous prie d'en recevoir mes remerctments. J'ai toujours été surpris que les savants ne se fussent pas appliqués à tirer des aérostats un parti plus utile à l'humanité, qu une si belle découverte fût si longtemps restée au berceau et que nous eussions, pour ainsi dire, abandonné aux étrangers la gloire de perfectionner une invention qui nous était due. Il est vrai que jusqu'à présent les tentatives n'ont pas été encourageantes. Je désire que le citoyen Scott soit plus heureux ; le portrait que vous faites de ce savant augmente le désir que j'ai de voir le mémoire que vous m'annoncez; vous pouvez être assuré que je le lirai avec intérêt.
Salut et fraternité, François de Neufchateau.
Au citoyen François de Neufcliâteau, ministre de l'intérieur.
Paris, ce 4 fructidor an n.
Citoyen Ministre,
Ce mot vous est remis par le citoyen Scott, inventeur de la seule direction qui me semble possible pour les navires aéro -ambulants dont on a nommé les premiers essais, aérostats, par une singularité propre à notre nation seule, de toujours appliquer légèrement des noms aux nouveautés, contraires à ce qu'elles présentent, n'y ayant rien de moins statique que ce que l'air fait voyager aussi vaguement que lui-même.
Je ne vous sollicite point de protéger la personne du citoyen Scott, mais d'assurer le succès de ses vues, si vous jugez ainsi que moi de leur utilité.
Àh! que vous feriez, Citoyen, une chose digne de votre sagesse, si vous vous opposiez à ce qu'un homme à cheval cherche à prostituer, avec un grand danger, la découverte des nacelles aériennes pour amuser stupidement les oisifs de cette cité ! Qu'un accident arrive à l'écuyer, ou au cheval, ou à tous deux, ainsi qu'à ceux que leur chute peut écraser; l'horreur universelle éloignera de cinquante ans ce que Ton projette aujourd'hui : la navigation aérienne. Nul capitaliste ne voudra joindre ses fonds au génie de son inventeur; et les nations rivales diront, nous regardant avec mépris : ils ne savent qu'abuser de tout ce qu'on imagine chez eux !
Le seul homme, Ministre, qui ne soit point un charlatan de folles expériences, est le citoyen Scott, ancien officier estimé, qui vous remet un fort mémoire sur son utile découverte.
Je vous salue, vous honore, et vous aime.
Garon Beaumarchais.