AB ROI SEUL
c Sire,
a La fameuse querelle entre l'Amérique et l'Angleterre, qui va bientôt diviser le monde et changer le système de l'Europe , impose a chaque puissance la nécessité de bien examiner par où l'événement de cette séparation peut influer sur elle et la servir ou lui nuire.
« Mais la plu9 intéressée de toutes est certainement la France, dont les Iles à sutre sont, depuis la dernière paix, l'objet constant des regrets et de l'espoir des Anglais, désirs et regrets qui doivent infailliblement nous donner la guerre, à moins que, par une faiblesse impossible à supposer, nous ne consentions à sacrifier nos riches possessions du golfe à la chimère d'une paix honteuse et plus destructive que cette guerre que nous redoutons.
« Dans un premier mémoire, remis il y a trois mois à Votre Majesté par M. de Vergennes, j'ai tâché d'établir solidement que la justice de Votre Majesté ne pouvait être blessée de prendre de sages précautions contre des ennemis
i Remis à M. le comte de Vergennes, cachet volant, le 39 février 1776.
qui ne sont jamais délicats sur celles qu'ils prennent contre nous.
a Aujourd'hui que l'instant d'une crise violente avance à grands pas, je suis obligé de prévenir Votre Majesté que la conservation de nos possessions d'Amérique et la paix qu'elle parait tant désirer dépendent uniquement de cette seule proposition : il faut secourir les Américains. C'est ce que je vais démontrer.
« Le roi d'Angleterre, les ministres, le parlement, l'opposition, la nation, le peuple anglais, les partis enfin qui déchirent cet Etat, conviennent qu'on ne doit plus se flatter de ramener les Américains, ni même que les grands efforts qu'on fait aujourd'hui pour les soumettre aient le succès de les réduire. De là, Sire, ces débats violents entre le ministère et l'opposition, ce flux et reflux d'opinions admises ou rejetées qui, n'avançant pas les affaires, ne servent qu'à mettre la question dans un plus grand jour.
« Le lord North, effrayé de piloter seul au fort d'un tel orage, vient de profiter de l'ambition du lord Germaine pour verser tout le poids des affaires sur sa tête ambitieuse.
a Le lord Germaine, étourdi des cris et frappé des arguments terribles de l'opposition, dit aujourd'hui aux lords Shelburne et Rockingham, chefs*de parti : « Dans l'état où sont les choses, Messieurs, osez-vous répondre à la nation que les Américains se soumettront à l'acte de navigation et rentreront sous le joug, à la seule condition, renfermée dans le plan de lord Shelburne, d'être remis en l'état où ils étaient avant les troubles de 4763? Si vous l'osez, Messieurs, investissez-vous du ministère, et chargez-vous du salut de l'État à vos risques, périls et fortunes. »
a L'opposition, disposée à prendre le ministre au mot et toute prête à dire oui, n'est arrêtée que par l'inquiétude que les Américains, encouragés par leurs succès et peut-être enhardis par quelques traités secrets avec l'Epagne et France ne refusent aujourd'hui ces mêmes conditions de paix qu'ils demandaient à mains jointes il y a deux ans.
« D'autre part le sieur L. (M. de Vergennes dira son nom à Votre Majesté) ('), député secret des colonies à Londres, absolument découragé par l'inutilité des efforts qu'il a tentés par moi auprès du ministère de France pour en obtenir des secours de poudre et de munitions de guerre, me dit aujourd'hui : a Une dernière fois, la France est-elle absolument décidée à nous refuser tout secours et à devenir la victime de l'Angleterre et la fable de l'Europe par cet incroyable engourdissement? Obligé moi-même de répondre positivement, j'attends votre dernière réponse pour donner la mienne. Nous offrons à la France, pour pria de ses secours secrets , un traité secret de commerce qui lui fera passer, pendant un certain nombre d'années après la paix, tout le bénéfice dont nous avons depuis un siècle enrichi V Angleterre, plus une garantie de ses possessions selon nos forces. Ne le voulez-vous pas? Je ne demande à lord Shelburne que le temps de l'allée et du retour d'un vaisseau qui instruira le congrès des propositions de l'Angleterre, et je puis vous dire dès à présent quelles résolutions prendra le congrès à cet égard. Us feront sur-le-champ une proclamation publique par laquelle ils offriront à toutes les nations du monde, pour en obtenir des secours, les conditions que je vous offre en secret aujourd'hui. Et pour se venger de la France et la forcer publiquement à faire une déclaration à leur égard qui la commette à l'excès, ils enverront dans vos ports les premières prises qu'ils feront sur les Anglais : alors, de quelque côté que vous vous tourniez, cette guerre que vous fuyez et redoutez tant, devient inévitable pour vous, car ou vous recevrez nos prises dans vos ports ou vous les rejetterez; si vous* les recevez, la rupture est certaine avec l'Angleterre; si vous les rejetez, à l'instant le congrès accepte la paix aux conditions proposées par la métropole ; les Américains
1 C'était Arthur Lee, qui fit depuis partie avec Franklin de la Réputation américaine à Paris et dont nous reparlerons tout à l'heure.
outrés joignent toutes leurs forces à celles de l'Angleterre pour tomber sur vos îles et vous prouver que les belles précautions mômes que vous aviez prises pour garder vos possessions étaient justement celles qui devaient vous en priver à jamais.
a Allez, Monsieur, allez en France; exposez-y ce tableau des affaires; je vais m'enfermer à la campagne jusqu'à votre retour pour n'être pas forcé de donner une réponse avant d'avoir reçu la vôtre. Dites à vos ministres que je suis prêt à vous y suivre, s'il le faut, pour y confirmer ces déclarations; dites-leur que f apprends que le congrès a envoyé deux députés à la cour de Madrid pour U même objet, et je puis vous ajouter à cela qu'ils ont reçu une réponse très-satisfaisante. Le conseil de France aurait-il aujourd'hui la glorieuse prérogative d'être seul aveuglé sur la gloire du roi et les in? térêts de son royaume ? 0
« Voilà, Sire, le tableau terrible et frappant de notre posw tion ; Votre Majesté veut sincèrement la paix ! Le moyen de vous la conserver, Sire, va faire le résumé de ce mémoire.
«Admettons toutes les hypothèses possibles, et raisonnons.
a Ce qui suit est bien important :
« Ou l'Angleterre aura dans cette campagne le succè3 le plus complet en Amérique j
or Ou les Américains repousseront les Anglais avec perte ;
« Ou l'Angleterre prendra le parti, déjà adopté par le roi, d'abandonner les colonies à elles-mêmes et de s'en séparer à l'amiable ;
a Ou l'opposition, en s'emparant du ministère, répondra de la soumission des colonies à la condition d'être remises en leur état de 1763.
« Voilà tous les possibles rassemblés : y en a-t-il un seul qui ne vous donne à l'instant la guerre que vous voulez exiler? Sire, au nom de Dieu, daignez l'examiner avec moi:
a 1° Si l'Angleterre triomphe de l'Amérique, ce ne peut être qu'avec une dépense énorme d'hommes et d'argent; or le seul dédommagement que les Anglais se proposent de tant
de perles est d'enlever à leur retour les lies françaises, de se rendre par là les marchands exclusifs de la précieuse denrée du sucre, qui peut seule réparer tous les dommages de leur commerce, et cette prise les rend à jamais possesseurs abso*lus du bénéfice de l'interlope que le continent fait avec ces mêmes îles.
a Alors, Sire, il tous resterait uniquement le choix de commencer trop tard une guerre infructueuse, ou de sacrifier à la plus honteuse des paix inactives toutes vos colonies d'Amérique, et de perdre 280 millions de capitaux et plus de 30 millions de revenus.
a 2° Si les Américains sont vainqueurs, à l'instant ils sont libres, et les Anglais, au désespoir de voir leur existence di » mi nuée des trois quarts, n'en seront que plus empressés à chercher un dédommagement devenu indispensable dans la prise facile de nos possessions d'Amérique, et l'on peut être certain qu'ils n'y manqueront pas.
<i 3° Si les Anglais se croient forcés d'abandonner sans coup férir les colonies à elles-mêmes, comme c'est le vœu secret du roi, la perte étant la même pour leur existence et leur commerce étant également ruiné, le résultat pour nous est semblable au précédent; excepté que les Anglais, moins énervés par cet abandon à l'amiable que par une campagne sanglante et ruineuse, n'en auront que plus de moyens et de facilités de s'emparer de nos Iles, dont alors ils ne pourront plus se passer, s'ils veulent conserver les leurs et garder un pied de terre en Amérique.
a 4<> Si l'opposition se met en possession du ministère et conclut le traité de réunion avec les colonies, les Américains, outrés contre la France ^ dont les refus les auront seuls forcés a se soumettre à la métropole, nous menacent dès aujourd'hui de joindre toutes leurs forces à celles de l'Angleterre pour enlever nos îles. Ils ne se réuniront même à la mèrepatrie qu'à cette condition, et Dieu sait alors avec quelle joie Je ministère composé des lordsChatam, Shelburneet Rockingham, dont les dispositions pour nous sont publiques, adop-
tera le ressentiment des Américains, et vous fera sans relâche la guerre la plus opiniâtre et la plus cruelle.
« Que faire donc en celte extrémité pour avoir la paix et conserver nos îles?
« Vous ne conserverez la paix que vous désirez, Sire, qu'en empêchant à tout prix qu'elle ne se fasse entre l'Angleterre et l'Amérique, et qu'en empêchant que l'une triomphe complètement de l'autre; et le seul moyen d'y parvenir est de donner des secours aux Américains, qui mettront leurs forces en équilibre avec celles de l'Angleterre, mais rien au delà. Et croyez, Sire, que l'épargne aujourd'hui de quelques millions peut coûter avant peu bien du sang et de l'argent à la France.
a Croyez surtout, Sire, que les seuls apprêts forcés de la première campagne vous coûteront plus que tous les secours qu'on vous demande aujourd'hui, et que la triste économie de 2 ou 3 millions vous en fera perdre à coup sûr avant deux ans plus de 300.
« Si l'on répond que nous ne pouvons secourir les Américains sans blesser l'Angleterre et sans attirer sur nous l'orage que je veux conjurer au loin, je réponds à mon tour qu'on ne courra point ce danger, si l'on suit le plan que j'ai tant de fois proposé, de secourir secrètement les Américains sans se compromettre, en leur imposant pour premjère condition qu'ils n'enverront jamais aucune prise dans nos ports, et ne -feront aucun acte tendant à divulguer des secours que la première indiscrétion du congrès lui ferait perdre à l'instant. Et si Votre Majesté n'a pas sous la main un plus habile homme à y employer, je me charge et réponds du traité, sans que personne soit compromis, persuadé que mon zèle suppléera mieux à* mon défaut d'habileté que l'habileté d'un autre ne pourrait remplacer mon zèle.
« Votre Majesté voit sans peine que tous le succès dépend ici du secret et de la célérité; mais une chose infiniment importante à l'un et à l'autre serait de renvoyer, s'il était possible, à Londres lord Stormont, qui, par la facilité de ses liai-
sons en France, est à portée 'd'instruire et instruit journellement l'Angleterre de tout ce qui se dit et s'agite au conseil de Votre Majesté.
« Cela est bien extraordinaire, mais cela est ; l'occasion du rappel de M. de Guines est on ne peut pas plus favorable.
q L'Angleterre veut absolument un ambassadeur; si Votre Majesté ne se pressait pas de nommer un successeur à M. de Guines et qu'elle envoyât en Angleterre un chargé d'affaires ou ministre d'une capacité reconnue *, à l'instant on rappellerait lord Stormont, et quelque ministre qu'ils nommassent en place de cet ambassadeur, il se passerait bien du temps avant qu'il fût en état par ses liaisons de nous faire autant de mal que nous en recevons de lord Stormont. Et la crise une fois passée, le plus futile ou le plus fastueux de nos seigneurs pourrait être envoyé sans risque en ambassade à Londres; la besogne étant faite ou manquée, tout le Veste alors serait sans importance.
* a Votre Majesté peut juger par ces travaux si mon zèle est autant éclairé qu'il est ardent et pur.
« Mais si mon auguste maître, oubliant tous les dangers qu'un mot échappé de sa bouche peut faire courir à un bon serviteur qui ne connaît et ne sert que lui, laissait pénétrer que c'est par moi qu'il reçoit ces instructions secrètes, alors toute son autorité même aurait peine à me garantir de ma perte, tant la cabale et l'intrigue ont de pouvoir, Sire, au milieu de votre cour, pour nuire et renverser les plus importantes entreprises. Votre Majesté sait mieux que personne. que le secret est l'âme des affaires et qu'en politique un projet éventé n'est qu'un projet manqué.
a Depuis que je vous sers, Sire, je ne vous ai rien demandé et ne vous demanderai jamais rien. Faites seulement, 6 mon
i Le conseil de Beaumarchais fut "suivi. Après le rappel de H. de Guines, on envoya d'abord en Angleterre un simple chargé d'affaires, H. Garnier,
maître, qu'on ne puisse m'einpêcher de travailler pour votre service, et toute mon existence vous est consacrée.
«Caron de Beaumarchais, b
On reconnaît ici que Beaumarchais juge le moment venu d'appuyer fortement le système des secours secrets, et qu'il présente ce système avec une habileté qui ferait honneur à un diplomate de profession; on voit aussi qu'il se propose pour la première fois comme prêt à le mettre lui-même à exécution. La prudence de H. de Yergennes s'y refuse encore. Beaumarchais lui écrit une douzaine de lettres de plus en plus pressantes qui paraissent faire une assez vive impression sur son esprit. M. de Yergennes ne croit plus autant à la possibilité de conserver la paix. « Quoique la tendance de la France et de l'Espagne, écrit-il à notre chargé d'affaires à Londres le 20 avril 1776, soit pour assurer la durée de la paix, je vous avoue que je ne suis pas tranquille quand je considère la foule des accidents indépendants de la volonté, des souverains qui peuvent confondre leur prévoyance. » Les inquiétudes du ministre français sont bientôt fortifiées par l'attitude défiante et tracassière du gouvernement anglais; quoique la France garde encore en ce moment la plus absolue neutralité, cela ne suffit pas au cabinet de Londres : il prétend visiter nos navires, poursuivre les bâtiments américains jusque sous le canon de nos forts; il gêne noire commerce; il soutient que nous devons punir ceux de nos négociants qui trafiquent avec les rebelles. Beaumarchais exploite avec soin ces circonstances au
profit de son idée. Il raconte à M. de Vergennes, avec une grande vivacité, une scène qu'il a eue avec lord Rochford au sujet de cette prétention du gouvernement anglais, d'obtenir la punition de nos négociants, et M. de Vergennes lui répond par la lettre suivante, où le calme habituel du ministre semble s'altérer un peu au contact de la vivacité fiévreuse de Beaumarchais :
« A Versailles, le 96 avril 1778. >
<r J'ai mis bous les yeux du roi, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le mardi 46, et non le 42 de ce mois. J'ai la satisfaction de vous annoncer que Sa Majesté a fort approuvé la manière noble et franche dont vous avez repoussé l'attaque que le lord Rochfort vous a faite à l'occasion de ce bâtiment américain destiné, dit-on, pour Nantes et conduit à Bristol. Vous n'avez rien dit que Sa Majesté ne Vous eût prescrit do dire, si elle avait pu prévoir que vous seriez dans le cas de vous expliquer sur un objet aussi étranger aux soins dont vous êtes chargé '. Au ton de lord Rochfort, il semblerait argumenter d'un pacte qui nous assujettirait à faire.de l'intérêt de l'Angleterre le nôtre propre. Je ne connais pas ce pacte; il n'existe pas dans l'exemple que l'Angleterre nous a donné lorsqu'elle a cru pouvoir nous nuire. Qu'on se rappelle seulement la conduite qu'on a tenue à notre égard pendant les troubles de Corse, les secours de toute espèce qu'on y a versés sans aucune sorte de ménagement. Je ne cite pas cet exemple pour nous autoriser à le suivre. Le roi, fidèle à ses principes de justice, ne cherche point à abuser de la situation des Anglais pour augmenter leur embarras ; mais il ne peut retrancher à ses sujets la protection qu'il doit à leur commerce... Il serait
1 La mission ostensible de Beaumarchais était à ce moment de réunir à Londres des piastres espagnoles pour le service de nos colonies.
contre toute raison et bienséance de prétendre que nous ne devons vendre aucun article de commerce à qui que ce soit, parce qu'il serait possible qu'il passât de seconde main en Amérique. »
Après divers détails, le ministre termine ainsi :
« Recevez tous mes compliments, Monsieur. Après vous avoir assuré de l'approbation du roi, la mienne ne doit pas vous paraître fort intéressante; cependant je ne puis rn'empécher d'applaudir à la sagesse et à la fermcHc de votre conduite, et de vous renouveler toute mon estime.
« Je suis bien parfaitement, Monsieur, etc.
«De Vergbnnes.b
Il est visible que le ministre commence à se fatiguer des exigences du cabinet anglais, et que Beaumarchais et son plan de secours secrets font des progrès dans son esprit. Celui-ci ne songeait pas encore à cette époque à réaliser ce système sous la forme d'une opération commerciale entreprise par lui avec le concours du gouvernement, mais à ses risques et périls. Il demandait 3 millions pour les transmettre directement soit en argent, soit en munitions, aux agents de l'Amérique.
Le ministère français se décida enfin à accepter et à faire accepter au roi la combinaison proposée; cependant la prudence de M. de Vergennes la repoussa sous cette forme, qui parut trop compromettante. On dit à Beaumarchais : « Il faut que l'opération ait essentiellement, aux yeux du gouvernement anglais et même aux yeux des Américains, l'aspect d'une spéculation individuelle, à laquelle nous sommes étrangers. Pour
qu'elle soit telle en apparence, il faut qu'elle le soit aussi, jusqu'à un certain point, en réalité. Nous tous donnerons secrètement un million. Nous tâcherons d'obtenir de la cour d'Espagne qu'elle s'unisse à nous dans cette affaire, et qu'elle vous fournisse, de son côté, une somme égale ; avec ces deux millions et la coopération des particuliers qui voudront s'associer à votre entreprise, vous fonderez une grande maison de commerce, et à vos risques et périls vous approvisionnerez l'Amérique d'armes, de munitions, d'objets d'équipement et de tous autres objets qui lui seront nécessaires pour soutenir la guerre. Nos arsenaux vous livreront des. armes et des munitions, mais vous les remplacerez ou tous les payerez. Vous ne demanderez point d'argent aux Américains, puisqu'ils n'en ont pas, mais vous leur demanderez des retours en denrées de leur sol, dont nous vous faciliterons l'écoulement dans le royaume, et vous leur accorderez de votre côté toutes les facilités possibles. En un mot, il faut que l'opération secrètement subventionnée par nous au début s'alimente et se soutienne par elle-même ; mais d'un autre côté, comme nous nous réservons de la favoriser ou de la contrarier suivant les convenances de notre politique, vous nous rendrez compte de vos profits et de vos pertes, et nous apprécierons si nous devons vous accorder de nouveaux secours ou vous tenir quitte des sommes précédemment accordées. »
Telle était, comme nous le démontrons plus loin, la véritable physionomie de cotte opération à la fois poli-
tique et commerciale; elle offrait certainement des avantages pour Beaumarchais, mais elle offrait aussi
bien des dangers, car autour de cette première mise
de fonds de deux millions , il fallait appeler l'argent du commerce , le risquer dans une affaire trèschanceuse qui pouvait tout engloutir, et engloutir en même temps la fortune personnelle de l'agent du ministère. Beaumarchais, en effet, une fois engagé dans une entreprise aussi vaste (son premier envoi aux États-Unis dépassait à lui seul trois millions) avait à se poser ces questions diverses : Que deviendra mon opération si mes vaisseaux sont pris par lès croiseurs anglais? Que deviendra-t-elle si le gouvernement, effrayé par les menaces de la diplomatie anglaise, nonseulement m'alandonne, mais mesacriûe ? Que deviendra-t-elle enfin si les Américains sont vaincus, ou si après avoir reçu mes cargaisons, ils se croient dispensés de m'envoyer des retours ? — Ces perspectives auraient pu faire hésiter un autre homme, maison sait déjà que Fauteur du Barbier de Séville ne redoutait pas les affaires difficiles. 11 se lança dans celle-ci avec son intrépidité ordinaire, et le 10 juin 1776, un mois avant que les États-Unis eussent publié leur déclaration d'indépendance, il signa ce fameux reçu qui, tenu secret sous la monarchie, livré aux États-Unis en 4794 sous la république, a occasionné un procès de cinquante ans sur lequel nous reviendrons. Il est ainsi conçu :
«J'ai reçu de M. Duvergier, conformément aux ordres de M. le comte de Vergennes, en date du 5 courant, que je lui
ai remis, la somme d'un million dont je rendrai compte h mon
dit sieur comte de Vergennes.
a Carqn de Beaumarchais.
a Bon pour un million de livres tournois. »
c A Paris, ce 10 juin 1776. »
Deux mois après, la cour d'Espagne se décida à contribuer également pour un million à l'opération dirigée par Beaumarchais. Mais pour garantir le secret de cette subvention, le million espagnol, avant d'arriver dans les mains de^l'auteur du Barbier de Séville, fit un petit circuit : l'ambassadeur d'Espagne le versa au Trésor public de France; il en tira une reconnaissance du caissier, il remit cette reconnaissance à H. de Vergennes, ef ce dernier la donna à Beaumarchais en échange de ce reçu , que je cite textuellement d'après l'original, qui se trouve aux archives des affaires étrangères :
a J'ai reçu de Son Excellence M. le comte de Vergennes la reconnaissance d'un million de livres tournois que M . Duvergier avait donnée à M. l'ambassadeur d'Espagne, avec laquelle reconnaissance je toucherai au trésor royal ladite somme d'un million tournois, de l'emploi de laquelle je rendrai compte à saditc excellence M. le comte de Vergennes.
a Caron de Beaumarchais. »
«A Versailles, le 11 août 1776. »
A partir de ce jour, le rôle de Beaumarchais dans l'affaire d'Amérique change de nature. Il passe de l'état d'observateur et d'instigateur à l'état d'acteur. Il n'écrit plus seulement des mémoires, il expédie des cargaisons, il lutte contre les vents, les flots, les Anglais, les hésita-
lions du ministère; et lorsque par l'effet même de ses opérations la guerre éclate enfin entre la Franco et l'Angleterre, il y figure brillamment avec sa marine. Mais pour comprendre les difficultés inattendues qu'il va rencontrer dans ses rapports avec le congrès des États.-Unis, il faut d'abord revenir un instant sur nos pas et dire un mot d'un Américain qui exerça une fâcheuse influence sur cette époque de la vie de Beaumarchais.
RELATIONS DB BEAUMARCHAIS AVEC ARTHUR LEE. — ENGAGEMENTS PRIS PAR SILAS DEANE, DEPUTE DES INSURGENTS A PARIS. — PRE- MIERS SECOURS EXPÉDIÉS PAR BEAUMARCHAIS. — ETRANGE ATTI- TUDE DU CONGRÈS DES ETATS-UNIS.
On se souvient que Beaumarchais, en insistant avec ardeur pour déterminer Louis XVI à secourir secrètement les Américains, ne songeait pas d'abord à se charger de l'opération à ses risques et périls, avec une subvention ministérielle. — Il offrait seulement de transmettre lui-même aux agents de l'Amérique, et en Rassurant de leur discrétion, les secours que le gouvernement français voudrait bien accorder aux insurgent*. Il avait communiqué cette première idée à un Américain qui se trouvait à Londres en 1775, et qu'il avait rencontré chez Wilkes. C'était un Virginien nommé Arthur Lee, encore jeune et alors inconnu, qui étudiait le droit en Angleterre au moment où éclata la révolution américaine , et qui fut
depuis membre de la députation des États-Unis à Paris, et ensuite membre du congrès. Un des écrivains les plus estimés de l'Amérique, le seul qui, à ma connaissance, ait esquissé avec exactitude les rapports de Beaumarchais et d'Arthur Lee, H. Jared Sparks, peint ainsi le caractère de ce dernier : o II méritait, dit-il, de la considération par ses talents naturels et acquis. Il était bon écrivain, et il défendit la cause de son pays avec ardeur et persévérance ; mais son caractère était inquiet et violent. Jaloux de ses rivaux, se défiant de tout le monde, il s'engageait lui-même et il engageait tous ceux qui se trouvaient en rapport avec lui dans une succession de disputes et de difficultés1.» Il faut ajouter à ce portrait qu'Arthur Lee était dévoré d ambition et toujours disposé à se faire valoir aux dépens d'autrui. Sa correspondance avec le coçiité secret du congrès, à l'époque où il fit partie de la députation américaine en France avec Silas Deane et Franklin, n'est qu'une série d'insinuations amères, et souvent des [dus injurieuses, contre ses deux collègues. II ne tint pas à lui que Franklin notamment ne passât pour un voleur, et qu'on ne crût en Amérique que c'était Arthur Lee qui seul avait décidé l'alliance entre le9 États-Unis et la France. Nous avons sous les yeux une biographie d'Arthur Lee, en deux volumes, dont l'auteur, qui sans doute est le parent du négociateur américain, car il porte le même nom1, semble adopter cette dernière
i Life ofBenj. Franklin, by Jared Sparks, p. 447.
* Lifs of Arthur Lee, by Kichard Henri Lee. Boston, 1829.
opinion avec une bonne foi, très-respectable sans doute, mais très-mal renseignée sur ce point. Ayant eu occasion d'étudier de près les travaux de la députation américaine à Paris, nous pouvons affirmer * que le concours d'Arthur Lee fut des plus insignifiants, qu'il n'avait aucun crédit sur le gouvernement français qui le soupçonnait à tort ou à raison de liaisons secrètes avec le cabinet anglais, et qu'il joua réellement auprès de lui le rôle de la mouche du coche. C'est ce qui explique parfaitement son irritation permanente contre ses deux collègues.
Tel était l'homme que Beaumarchais rencontra à Londres à la fin de 1775, et à qui il fit part de ses instances auprès de Louis XVI et de ses ministres pour obtenir des secours secrets en faveur des Américains. Charmé de trouver une occasion de se donner de l'imporlance , Arthur Lee écrit tout de suite au comité .secret du congrès « qu'à la suite de ses actives démarches auprès de l'ambassadeur de France à Londres, M. de Yergennes a envoyé à lui, Arthur Lee, un agent secret pour l'informer que la cour de France ne peut songer à faire la guerre à l'Angleterre, mais qu'elle est prête à envoyer pour 5 millions d'armes et de munitions au Cap Français, pour les faire passer do là aux États-Unis. » Il n'y avait pas un mot de vrai dans cette nouvelle. M. de Vergennes n'avait envoyé nul agent à Arthur Lee pour lui faire des promesses de ce genre. Beaumarchais l'avait vu chez Wilkes, lui avait parlé de ses plans, de ses espérances, des mémoires qu'il adres-
sait au gouvernement français. Arthur Lee, pour se grandir aux yeux du congrès, avait complètement dénaturé cette conversation, et la preuve que l'invention venait de lui et non de Beaumarchais, c'est qu'au même moment ce dernier sollicitait en vain de M. de Vergennes ces secours secrets, en joignant précisément à ses instances celles d'Arthur Lee, qui se déclarait prêt à venir à Paris, si le ministre le désirait. Les étranges amplifications du jeune Américain avaient naturellement fait sur le comité secret du congrès une vive impression; c'était la première nouvelle de ce genre qui arrivait en Amérique; on en avait conclu qu'Arthur Lee était un très-habile négociateur, et comme avant d'avoiç reçu cette nouvelle, le comité venait d'envoyer en France un agent particulier, Silas Deane, pour demander les mêmes secours qu'Arthur Lee assurait lui être promis, il se réserva d'adjoindre celui-ci à Silas Deane.
En attendant, Beaumarchais poursuivait ses sollicitalions auprès de H. de Vergennes, qui non-seulement n'avait rien promis , mais qui refusait toujours. Les chances de triomphe des colonies étaient encore trop incertaines pour qu'on s'exposât à une guerre avec l'Angleterre , guerre qui résulterait nécessairement d'une indiscrétion des Américains divulguant les secours donnés. Comment se garantir contre ce danger? On a vu Beaumarchais proposer, dans ses mémoires au roi, divers moyens. Le plus sûr parut être de changer la physionomie de l'opération, de cacher aux insurgent*
eux-mêmes la source des secours qu'ils recevraient, et, au lieu de leur donner ces secours gratuitement , de subventionner en secret plusieurs ! maisons de commerce qui leur enverraient des fournitures, en leur laissant la facilité de les payer en nature , et en supportant toutes les pertes que les croiseurs anglais pourraient faire éprouver à ce commerce prohibé. C'est dans ces conditions qu'une subvention fut accordée à Beaumarchais. Qui ne comprend en effet que, — du jour où le cabinet de Versailles, suivant d'ailleurs l'exemple que lui avait donné l'Angleterre et dans la guerre de Corse et dans nos guerres civiles du xvi« siècle, se décidait à secourir les insurgents sous cette forme indirecte pour éviter la guerre, — il devait non-seulement permettre, mais il devait vouloir que les secours fournis ne le fussent pas à titre gratuit ? Cette gratuité eût manifestement dénoncé à l'Angleterre sa coopération.
Revenu de Londres à Paris, Beaumarchais entretenait avec Arthur Lee une correspondance en chiffres. Lorsqu'il eut été convenu entre H. de Vergennes et lui que l'opération aurait un caractère exclusivement individuel et commercial, et que la participation du gouvernement serait soigneusement cachée aux Américains eux-mêmes, Beaumarchais, conformément aux instruc-
i Une lettre de M. de Vergennes à Louis XVI, une lettre de Louis XVI au roi d'Espagne, publiées dans Y Histoire de la diplomatie française , de M. de Flassan , et quelques autres documents trouvés dans les papiers de Beaumarchais me portent à penser que divers négociants furent en effet subventionnas comme Ûcaumarchais et dans le même but.
tions ministérielles, écrit à Arthur Lee, à Londres, en date du i 2 juin 1776, le billet suivant :
a Les difficultés que j'ai trouvées dans ma négociation auprès du ministère m'ont fait prendre le parti de former une compagnie qui fera passer au plus tôt les secours de munitions et de poudre à votre ami, moyennant des retours en tabac au Gap Français. »
Sur ces entrefaites, l'agent américain envoyé directement en France par le congrès, Silas Deane, arrive. Comme il était seul muni des pouvoirs du congrès pour traiter en son nom , Beaumarchais contracte avec lui et n'écrit plus à Arthur Lee. Celui-ci avait compté sur cette opération pour se rendre populaire en Amérique; « il espérait, dit l'auteur de la Vie de Franklin, jouer le rôle principal dans l'entreprise. En apprenant qu'elle passait dans les mains de M. Deane, il accourut à Paris, accusa M. Deane d'intervenir dans ses propres affaires, s'efforça de faire naître une querelle entre lui et Beaumarchais, et, ne pouvant y parvenir, retourna à Londres vexé de son désappointement et furieux contre M. Deane1. » A ce récit très-exact de H. Jared Sparks, ajoutons que Lee n'était pas moins furieux contre Beaumarchais que contre ï)e<me. Afin de se venger de l'un et de l'autre, il imagina d'écrire a leur insu au comité secret du congrès que tous deux s'entendaient pour tromper à la fois le gouvernement français et les États-Unis, en transformant en une opération commerciale ce qui, dans
1 Life of Franklin, by Jared Sparks, p. 449.
les intentions du ministère, devait être un don gratuit. C'est de ce roman insidieux d'Arthur Lee que sont nés tous les embarras de Beaumarchais dans ses rapports avec le congrès. Nous verrons bientôt M. de Vergennes lui-même s'expliquer très-nettement sur cette question ; mais comme sa réponse officielle, à l'époque ou elle fut adressée au congrès, pourrait être considérée comme dictée par des convenances politiques, nous devons, en exposant les arrangements contractés entre Silas Deane et Beaumarchais sous l'œil même du ministre, chercher à démêler les véritables intentions de ce dernier dans une affaire qui, par sa nature même d'affaire secrète, a laissé naturellement peu de documents écrits de sa main.
Une première preuve contraire aux assertions d'Arthur Lee nous est fournie par un de ces incidents un peu comiques qui, dans la vie de l'auteur du Barbier de Séville, se mêlent toujours aux choses les plus sérieuses, et que nous devons raconter parce qu'il vient à l'appui de notre thèse. Au moment où le premier agent du congrès, Silas Deane, arriva à Paris, en juillet 1776, Beaumarchais, quoique le plus ardent, n'était pas le seul avocat des insurgent* auprès du ministère. Avec lui rivalisait de zèle un vieux médecin, nommé Dubourg , assez savant en botanique , qui s'était lié autrefois en Angleterre atec Franklin, et qui se remuait beaucoup pour la cause américaine. Franklin, avant d'être envoyé lui-même en France, avait adressé Silas Deane au docteur Dubourg. Ce docteur, à qui M. de
Vergennes accordait quelque confiance, avait été mis dans la confidence des intentions du ministre, de subventionner secrètement diverses entreprises commerciales destinées à envoyer des fournitures aux Américains y et il espérait qu'il serait choisi , lui et quelques associés, pour diriger une entreprise de ce genre, lorsqu'il apprit que le ministre, plus convaincu apparemment de l'habileté de Beaumarchais que de la sienne, avait donné la préférence à ce dernier. Mécontent de se voir supplanté par l'auteur du Barbier de Séville, le vieux docteur écrit à H. de Vergennes la lettre suivante :
« Monseigneur,
a J'ai vu ce matin M. de Beaumarchais, et j'ai conféré volontiers avec lui sans réserve. Tout le monde connaît son esprit^ et personne ne rend plus justice que moi à son honnêteté, sa discrétion, son zèle pour tout ce qui est grand et bon. Je le crois un des hommes du monde les plus propres aux négociations politiques, mais peut-être en même temps un des moins propres au négoce mercantile. Il aime le faste, on assure qu'il entretient des demoiselles ; il passe enfin pour un bourreau d'argent, et il n'y a en France ni marchand ni fabricant qui n'en ait cette idée et qui n'tàsitât beaucoup à faire la moindre affaire de commerce avec lui. Aussi m'étonna-l-il bien lorsqu'il m'apprit que vous l'aviez chargé non-seulement de nous aider de ses lumières, mais de concentrer en lui seul l'ensemble et les. détails de toutes les opérations de commerce tant en envois qu'en retours, soit des munitions de guerre, soit des marchandises ordinaires de la France aux colonies unies et des colonies en France, la direction de toutes les affaires, le règlement des prix, la conclusion des marchés, les engagements à prendre, les recouvrements à faire, etc. Je
convins avec lui qu'il pourrait en résulter l'avantage de faire toutes ces opérations un peu plus scrètement, mais je lui représentai qu'en s'empara rit de tout cet immense trafic et en excluant absolument des gens qui avaient fait tant de frais, essuyé tant de fatigues et couru tant de dangers depuis un an pour le service du congrès, ce serait leur donner lieu de crier au monopole; il me dit que cela ne leur porterait aucun préjudice, et déploya son éloquence pour me le prouver tellement quellement J'avoue que ces motifs particuliers ne suffiraient pas pour balancer celui du secret nécessaire dans une conjoncture aussi critique; mais qu'il me soit permis de douter s'il n'y a pas d'autres moyens, s'il n'y en aurait pas même de meilleurs pour assurer cet important secret Peut-être est-il cent, peut-être mille personnes en France, qui, avec des talents fort inférieurs à ceux de M. de Beaumarchais, pourraient mieux remplir vos vues, en inspirant plus de confiance à tous ceux avec lesquels elles auraient à traiter. »
Avant de montrer l'auteur du Barbier de Séville réfutant à sa manière les accusations du vieux docteur, nous devons faire remarquer combien celte lettre est importante pour l'éclaircissement d'une question assez difficile à débrouiller, et qui a fait naître aux États- Unis les contestations les plus acharnées. Cette lettre, qui prouve que le docteur Dubourg était au courant des intentions du ministre, prouve en même temps jusqu'à la dernière évidence, par les passages que nous avons soulignés, qu'en accordant à la maison de commerce fondée par Beaumarchais une subvention secrète, M. de Yergennes n'entendait pas que les opérations de cette maison n'auraient qu'un caractère commercial fictif ; elle prouve aussi qu'il avait déjà été question
m BEAUMARCHAIS
de subventionner de véritables négociants; elle prouve enfin que le ministre pensait que l'entreprise s'alimenterait avec l'argent du commerce, et qu'elle se soutiendrait par les bénéfices résultant des retours en nature, sur lesquels Beaumarchais avait le droit de compter d'après les engagements formels pris par l'agent du congrès.
Il faut dire maintenant l'effet que produisit la lettre du docteur Dubourg accusant Beaumarchais par-devant M. Vergennes d'entretenir des demoiselles. Le ministre, malgré sa gravité, trouva plaisant de communiquer la lettre du docteur à Beaumarchais, qui de son côté, sans doute pour égayer H. de Vergennes, lui envoya une copie de sa réponse au docteur Dubourg. Elle est ainsi conçue :
« Ce mardi, 16 juillet 1776.
c Jusqu'à ce que M. le comte de Vergennes m'ait montré votre lettre, Monsieur, il m'a été impossible de saisir le vrai sens de celle dont vous m'avez honoré. Ce monsieur qui ne veut ni ne peut rien prendre sur lui avec moi était une chose inexplicable i . J'entends fort bien maintenant que vous ave* voulu vous donner le temps d'écrire au ministre à mon sujet ; mais, pour en recevoir des notions vraies, était-il bien nécessaire de lui en offrir de fausses? Eh ! que fait à nos affaires que je sois un homme répandu, fastueux, et qui entretient des filles? Les filles que j'entretiens depuis vingt ans, Monsieur, sont bien vos très-humbles servantes. Elles étaient cinq, dont quatre sœurs et une nièce. Depuis trois ans, deux
* Ce passage s'applique à Si las Deane qui venait d'arriver, et que Beaumarchais n'avait pas encore vu, parce que le docteur Dubourg le dissuadait de se mettre en rapport avec lui.
de ces filles entretenues sont mortes à mon grand regret. Je n'en entretiens plus que trois, deux sœurs et ma nièce, ce qui ne laisse pas d'être encore assez fastueux pour un particulier comme moi. Mais qu'auriez-vous donc pensé, si, me
connaissant mieux, vous aviez su que je poussais le scandale jusqu'à entretenir aussi des hommes, deux neveux fort jeunes, assez jolis, et môme le trop malheureux père qui a mis au monde nn aussi scandaleux entreteneur * ? Pour mon faste, c'est encore bien pis. Depuis trois ans, trouvant les dentelles et les habits brodés trop mesquins pour ma vanité, n'ai-je pas affecté l'orgueil d'avoir toujours mes poignets garnis de la plus belle mousseline unie ? Le plus superbe drap noir n'est pas trop beau pour moi, quelquefois même on m'a vu pousser la faquinerie jusqu'à la soie, quand il fait très-chaud; mais je vous supplie, Monsieur, de ne pas écrire ces choses h M. le comte de Vergennes : vous finiriez par me perdre
entièrement dans son esprit.
« Vous avez eu vos raisons pour lui écrire du mal de moi
que vous ne connaissiez pas; j'ai les miennes pour ne pas en
être offensé, quoique j'aie l'honneur de vous connaître. Vous
i Cette réponse de Beaumarchais avait eu , à ce qu'il parait, du succès dans sa famille , car je vois Julie saisir la balle au bond et écrire à ce sujet à son frère une lettre qui commence ainsi: * Monsieur V entreteneur , je me sens forcée de vous dire que votre lettre à M. le docteur a fait fortune parmi nous ; les filles que vous entretenez sont bien vos très-humble* tervantet, mais pourvu que vous les augmentiez, » et après avoir développé ce thème, Julie conclut à son ordinaire par des vers plus gais que poétiques, comme elle en mêlait volontiers à tout ce qu'elle
écrivait :
Car si tous roule* noua en croire Vous augmenterez fort la gloire Des bienfaits dont tous nous comblez En nous doublant les fonds que vous nous accordes.
c Je suis en attendant ce moment désiré, Monsieur l'entrcteneur, votre, etc. Julik B. *
Il est probable que Julie gagna à la lettre du docteur un supplément d'êntretifn.
êtes, Monsieur, un honnête homme tellement enflammé du désir de faire un grand bien, que vous avez cru pouvoir vous permettre un petit mal pour y parvenir.
« Cette morale n'est pas tout à fait celle de l'Évangile; mais j'ai vu beaucoup de gens s'en accommoder. C'est même en ce sens que, pour opérer la conversion des païens, les Pères de l'Eglise se permettaient quelquefois des citations hasardées, de saintes calomnies qu'ils nommaient entre eux des fraudes pieuses. Cessons de plaisanter. Je n'ai point d'humeur, parce que M. de Vergennes n'est pas un petit homme, et je m'en liens à sa réponse. Que ceux à qui je demanderai des avances en affaires se défient de moi, j'y consens ; mais que ceux qui seront animés d'un vrai zèle pour les amis communs dont il s'agit y regardent à deux fois avant de s'éloigner d'un homme honorable qui offre de rendre tous les services et de faire toutes les avances utiles à ces mêmes amis. M'entendez-vous maintenant, Monsieur?
« J'aurai l'honneur de vous voir cette après-midi d'assez bonne heure pour vous trouver encore assemblés. J'ai celui d'être avec la plus haute considération, Monsieur, votre trèshumble et très-obéissant serviteur, bien connu' sous le nom de Roderigue Hortalez et compagnie *. »
L'Espagne ayant déjà porté bonheur à l'auteur du Barbier de Séville, c'est sous ce nom de Roderigue Hortalez et compagnie, destiné à dépister l'ambassadeur d'Angleterre, que Beaumarchais couvrit ses opérations
1 Le docteur Dubourg garda toujours rancune a Beaumarchais des préférences de M. de Vergennes, et comme il était très-lié avec Franklin, lorsque ce dernier eut rejoint Silas Deane en France, le docteur l'indisposa contre Beaumarchais, ce qui fut un nouvel obstacle ajouté à tous ceux qui croisaient ses opérations. Du reste, le docteur fut puni de sa jalousie, car n'ayant pu obtenir pour ses projets de commerce la coopération du ministère, il voulut équiper un petit navire à lui tout seul; ce navire fut arrêté et confisqué par les Anglais, qui s'adjugèrent gratis la pacotille du docteur.
d'armateur secrètement appuyé par la cour de France. Malgré le mauvais vouloir du docteur Dubourg, il fallut bien que Beaumarchais et Silas Deane s'abouchassent enfin.
L'agent du congrès avait été présenté secrètement par ce même docteur Dubourg à M. de Vergennes le 47 juillet 1776. La situation des colonies insurgées était à cette époque extrêmement critique. Elles luttaient avec courage, mais elles avaient épuisé la ressource ruineuse du papier-monnaie; elles manquaient d'armes, de munitions, leurs troupes étaient à moitié nues, tandis que l'Angleterre, résolue aux derniers sacrifices pour étouffer la rébellion, avait envoyé en Amérique le général Howe avec des renforts considérables. Les troupes américaines avaient perdu plusieurs batailles, et bientôt le congrès lui-même allait être obligé de fuir de Philadelphie, occupée par les Anglais, pour s'établir à Baltimore. La campagne suivante devait être décisive, et l'on pensait généralement en Europe que les Américains seraient écrasés. C'est dans cet état de choses que le congrès envoyait Silas Deane à Paris, pour tâcher de se procurer à crédit du gouvernement ou des particuliers deux cents pièces de canon, des armes, des munitions, des effets d'habillement ou de campement pour vingt -cinq mille hommes. M. de Vergennes répondit naturellement aux demandes de l'agent du congrès par un refus formel, motivé sur les rapports pacifiques de la France et de l'Angleterre. Seulement il lui indiqua Beaumarchais comme un
négociant qui pourrait peut-être lui venir en aide à des conditions raisonnables. Le lendemain Beaumarchais écrit à Silas Deane la lettre suivante :
« Paris, ce 18 juillet 1776.
« Je ne sais, Monsieur, si vous avez avec vous quelqu'un de confiance pour vous traduire les lettres françaises qui traitent d'affaires importantes; de mon côté, je ne serai pas en état de conférer a,vec vous en anglais jusqu'après le retour d'une personne que j'attends en ce moment de Londres et qui nous servira dlntreprète * . En attendant, j'ai l'honneur de vous informer que j'ai depuis quelque temps conçu le projet d'aider les braves Américains à secouer le joug de l'Angleterre. J'ai déjà essayé différents moyens d'ouvrir une secrète et sûre correspondance entre le congrès général et une maison de commerce que je suis en train de former, et dont le but sera de fournir le continent, sort par la voie de nos* îles, soit directement, si cela est possible, de tous les articles dont les Américains ont besoin, et qu'ils ne peuvent plus tirer de l'Angleterre. J'ai déjà parlé de mon plan à un gentleman à Londres qui se dit très-attaché à l'Amérique *; mais notre correspondance, depuis que j'ai quitté l'Angleterre, se poursuivant avec difficulté et en chiffres, je n'ai reçu aucune réponse à ma dernière lettre, dans laquelle je fixais quelques points de cette grande et importante affaire. Puisque vous êtes revêtu, Monsieur, d'un caractère qui me permet d'avoir confiance en vous; je serai très-satisfait de renouer d'une manière plus certaine et plus régulière une négociation qui n'a été jus-
1 Silas Deane à son arrivée en France, savait très-peu le français ; toutes ses lettres, soit aux ministres, soit à Beaumarchais , sont écrites en anglais. Beaumarchais, de son côté, quoiqu'il eut séjourm'» en Angleterre, ue savait guère de l'anglais que ce fameux mot qu'il donne dans le Mariage de Figaro comme le fond de la langue.
* On comprend que le gentleman dont il est question ici est Arthur Lee.
qu'ici qu'effleurée. Mes moyens ne sont pas encore très-considérables, mais ils s'accroîtront beaucoup, si nous pouvons établir ensemble un traité dont les conditions soient honorablés et avantageuses, et dont l'exécution soit exacte. J'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc.
et Caroti de Beaumarchais f . »
On le voit, dès les premières relations de Beaumarchais avec l'agent du congrès, il n'y a nulle ambiguïté sur la nature de l'affaire. 11 ne s'agit pas d'un don que Beaumarchais serait chargé de transmettre, mais d'un traité commercial dont l'exécution soit exacte. Toutefois, comme l'opération était trop chanceuse pour qu'un vrai négociant , dans la situation des affaires d'Amérique , l'eût entreprise uniquement à ses risques et périls, et comme l'auteur du Barbier de Séville n'était point négociant de profession, il n'était pas difficile à Silas Deane de soupçonner, quand même il ne l'aurait pas su parle docteur Dubourg, que l'homme qu'on lui indiquait et qui s'adressait à lui était plus ou moins soutenu par le ministère. 11 devait donc, à moins d'une connivence coupable dont Arthur Lee l'a très-injustement accusé, il devait, tout en acceptant Beaumarchais tel qu'on le lui présentait, c'est-à-dire comme un négociant agissant en son propre nom, tenir le ministère au courant des engagements que ce négociant lui demandait de
i Cette première lettre de Beaumarchais, qui est importante pour tout ce qui va suivre, n'ayant pas été retrouvée par moi dans les papiers de ce dernier, j'ai été obligé de la reproduire aussi exactement que possible d'après une traduction anglaise, qui figure dans les documents fournis au congrès des Etats-Unis par Silas Deaue.
prendre. Aussi l'a-t-il fait, et c'est ce qui résulte de la lettre suivante, écrite par Silas Deane, en date du 49 juillet 4776, à l'homme de confiance de M. de Vergennes, H. Gérard, depuis ministre de France aux États-Unis, et alors premier commis aux affaires étrangères. Cette lettre prouve que Silas Deane a communiqué à M. Gérard la première lettre de Beaumarchais qu'il n'a pas encore vu, et qu'il a demandé conseil sur ce qu'il devait faire. « Je n'ai pas encore eu le plaisir de voir M. de Beaumarchais, écrit Silas Deane à M. Gérard ; mais je suis plein de confiance, d'après les renseignements que vous m'avez donnés sur lui, qu'il sera en état de me procurer les choses dont j'ai besoin, et que je dois m'adresser à lui de préférence à toute autre personne. Je pense que par lui les fournitures mentionnées dans mes instructions me seront procurées avec le plus grand secret et la plus grande certitude. » Le même jour a lieu la première conférence entre Beaumarchais et l'agent du congrès, car le lendemain Silas Deane écrit à Beaumarchais la lettre suivante :
< Paris, hôtel Grand- Villars, 80 juillet 1776.
« Monsieur,
. a Conformément à votre demande dans notre entrevue d'hier, je vous envoie ci- incluse une copie de ma commission et un extrait de mes instructions, qui vous donneront la certitude que je suis autorisé à faire les acquisitions pour lesquelles je me suis adressé à vous. Pour l'intelligence de cet extrait, il est nécessaire de vous informer que j'avais reçu ordre de m'adresser d'abord aux ministres, afin d'obtenir d'eux par voie d'achat ou d'emprunt les fournitures dont nous avons
besoin, et, au cas où le crédit et l'influence du congrès dans les circonstances présentes ne seraient pas suffisants pour les obtenir par ce moyen, j'avais mission de tâcher de me les procurer partout ailleurs. Je vous ai déjà fait part de ma demande au ministre et de sa réponse.
« A Tégard du crédit que nous vous demanderons pour les fournitures et les munitions que je compte obtenir de tous, j'espère qu'un long crédit ne sera pas nécessaire. Un an est le crédit le plus long que mes compatriotes sont habitués à prendre, et le congrès ayant engagé une grande quantité de tabac dans la Virginie et dans le Maryland, ainsi que d'autres articles qui seront embarqués aussitôt qu'on pourra se procurer des navires, je ne doute pas que des retours considérables en nature vous seront faits d'ici à six mois et que le tout sera soldé d'ici un an. C'est ce .dont je presserai le congrès dans mes lettres. Cependant les événements de la guerre sont incertains, et notre commerce est exposé à en souffrir; mais j'espère que, quoi qu'il arrive, vous recevrez bientôt des retours assez considérables pour pouvoir attendre. Dans le cas où une somme quelconque vous resterait due après que le crédit dont nous conviendrons serait expiré, il est bien entendu que l'intérêt d'usage vous serait alloué pour celte somme.
« Aussitôt que vous aurez pu faire traduire cette lettre et l'incluse, j'aurai l'honneur de me présenter chez vous. En attendant, je suis avec tout le respect et l'attachement possibles, votre, etc. « Silas Deane. »
A cette lettre de Silas Deane Beaumarchais répond par une lettre en date du 22 juillet, dans laquelle, après avoir accepté la forme des retours en nature et les délais demandés par l'agent du congrès, sur la question de la fixation du prix des fournitures il s'exprime ainsi :