TOME
a Comme je crois avoir affaire à un peuple vertueux, il me suffira de tenir par devers moi un compte exact de toutes mes avances. Le congrès sera le maître ou de payer les marchandises sur leur valeur usuelle au temps de leur arrivée au continent, ou de les recevoir suivant les prix d'achat, les retards et les assurances, avec une commission proportionnée aux peines et soins, qu'il est impossible de fixer aujourd'hui. J'entends servir votre pays comme s'il était le mien propre, et j'espère trouver dans l'amitié d'un peuple généreux la véritable récompense de mes travaux que je lui consacre avec plaisir. »
L'agent du congrès accepte avec reconnaissance cet arrangement par la lettre suivante, qui nous donnera en même temps une idée des difficultés de l'entreprise et par conséquent des services rendus par Beaumarchais aux États-Unis :
«Pari», ce 84 juillet 1776.
« Monsieur, j'ai lu avec attention la lettre que vous mjavez fait l'honneur de m'ecrire le 22, et je pense que vos propositions pour le règlement du prix des marchandises et fournitures sont justes et équitables. La généreuse confiance que vous placez dans la vertu et la justice de mes constituants m'inspire la plus grande joie, me donne les espérances les plus flatteuses pour le succès de l'entreprise à leur satisfaction aussi bien qu'à la vôtre, et me permet de vous assurer de nouveau que les colonies unies prendront les mesures les plus efficaces pour vous envoyer des retours et justifier sous tous les rapports les sentiments qui vous animent pour elles. Toutefois, comme le prix des effets d'équipement seuls s'élèvera déjà à 2 ou 3 millions et comme les canons, les armes, les munitions, feront monter la somme beaucoup plus haut, je ne puis, à cause de l'incertitude de l'arrivée des na\ires pendant la guerre, aller jusqu'à vous affirmer que des retours pour la totalité vous seront faits dans les délais indiqués;
mais dans ce cas, ainsi que je vous l'ai écrit antérieurement, je compte qu'on vous allouera pour la balance un intérêt satisfaisant. Quant aux cargaisons envoyées d'Amérique, soit en France, soit aux Indes occidentales, à titre de retours pour vos avances, je pense qu'il n'y a aucune objection à ce qu'elles soient adressées, soit à votre maison en France, soit à vos agents partout où elles pourront arriver.
« Je vois ici que l'exportation des canons, armes et autres munitions de guerre est prohibée, et que par conséquent ces objets ne pourront être exportés qu'en secret. Cette circonstance me donne beaucoup d'inquiétudes, car si je ne puis les embarquer publiquement, je ne puis aussi me les procurer ouvertement sans éveiller des alarmes qui seront peut-être fatales à nos opérations. Vous savez que l'ambassadeur d'Angleterre est attentif à tout ce que je fais, que ses espions surveillent tous mes mouvements, cl surveilleront probablement de même tous les mouvements de ceux avec qui je serai en relation. Dans une telle situation, connaissant très-peu votre langue, je prévois bien des difficultés auxquelles je ne sais comment faire face, et qui vous embarrasseront peutêtre beaucoup vous-même, malgré votre intelligence supérieure et votre habileté. Deux choses, vous en conviendrez, sont dans ce moment aussi essentielles que de se procurer les canons, les armes, etc., etc. : la première, c'est que les objets soient de bonne qualité ' ; la seconde, qu'ils puissent être embarqués sans être arrêtés et retenus. La destinée de mon pays dépend en grande partie de l'arrivée de ces secours. Je ne puis donc être trop inquiet sur ce point, et il n'est pas de dangers ou de frais, si grands qu'ils soient, qui ne
1 On a écrit souvent que les fournitures faites par Beaumarchais au congrès étaient en général de mauvaise qualité. Il a pu y avoir sur ce point quelques négligences de détail qui s'expliquent par les obstacles dont l'opération était entourée: mais pour l'ensemble l'accusation n'est pas fondée : je trouve dans les papiers de Beaumarchais la preuve que les agents de l'Amérique inspectaient avec soin les cargaisons avant le départ.
doivent être hasardés, si cela est nécessaire, pour un objet aussi capital et aussi important. Je vous prie de réfléchir mûrement là-dessus et de me communiquer vos réflexions. J'ai passé chez vous ce matin avec le docteur Bancroft dans l'intention d'en conférer avec vous, mais vous étiez parti pour Versailles. Permettez-moi d'appeler vivement votre attention sur ces derniers points, et de vous assurer que j'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, Monsieur, votre, etc.
a Silas Deane. 9
Ces lettres suffisent, ce nous semble, pour préciser nettement la nature de l'opération et les engagements très-formels et très-incontestables pris par l'agent du congrès. Nous avons dû entrer dans ces détails, parce que le résultat qui va suivre est des plus étranges. S'il était besoin d'une nouvelle preuve que ni Beaumarchais ni Silas Deane ne contractèrent à l'insu du ministre, je la trouverais encore dans ce passage d'une lettre de Silas Deane à H. de Yergennes, en date du 48 novembre 1776, qui constate que l'agent du congrès, tout en acceptant, comme il devait le faire, la position prise par le gouvernement, qui se déclarait complètement étranger à l'opération, n'en tient pas moins le ministre au courant de tout ce qui se passe entre lui et Beaumarchais.
« Je vous écris, dit Silas Deane à M. de Vergennes, à la suite de votre entrevue avec M. de Beaumarchais ce matin. Je voudrais avoir votre direction générale et votre avis sur cette délicate, critique et importante affaire, préalablement à toute opération ultérieure et publique. »
L'opération était en effet des plus difficiles, car il s'agissait d'un commerce prohibé officiellement, dont
la prohibition était rigoureusement surveillée par l'ambassadeur d'Angleterre, et qui ne devait recevoir l'appui officieux du gouvernement français qu'à la condition que cet appui serait soigneusement caché. La moindre indiscrétion, le moindre embarras diplomatique occasionné par l'affaire allait transformer immédiatement l'appui du ministère en persécution. C'est dans ces conditions que l'auteur du Barbier de Sévitte devait faire extraire sans bruit, et par fractions, de divers arsenaux de l'État , 200 pièces de canon , des mortiers, des bombes, des boulets, 25,000 fusils, 200 milliers de poudre *, faire fabriquer des effets d'habillement et de campement pour 25,000 hommes, réunir tous ces objets dans divers ports, les expédier aux insurgents, le tout sans éveiller les soupçons de l'ambassadeur d'Angleterre. Mais ce n'est pas en vain
1 II parait que les Américains, à cette époque, manquaient de poudre ; les moyens de fabrication n'étaient pas sans doute assez perfectionnés pour leur permettre de s'en procurer chez eux. Il faut dire ici que les armes ou munitions tirées des arsenaux de l'État n'étaient point données gratis à Beaumarchais. C'est ce qui résulte du passage suivant d'une lettre inédite du ministre de la guerre, comte de St-Germain, en date du 25 août 1776, aucomte de Vergennes, que j'extrais des papiers de Beaumarchais : « Cette compagnie, écrit M. de Saint-Germain, paiera comptant les bouches à feu sur le pied de 40 sous la livre de fonte, les fers coulés 90 fr. le millier et les fusils 23 fr. Dans le cas où elle demanderait des délais, elle donnerait une caution valable. » Dans une autre lettre adressée à Beaumarchais, en date du 30 juin 1776, le ministre de la guerre lui écrit à propos de la poudre qu'on lui a livrée et qu'il doit remplacer dans trois mois : « Je dois vous prévenir que la poudre que vous aurez à remplacer ne pourra être reçue qu'après qu'elle aura été éprouvée suivant les règlements. »
que Beaumarchais a pris pour devise : Ma vie est un combat. Une fois rassuré sur les conséquences de l'opération par les engagements de Silas Deane, il loue dans, le faubourg du Temple une immense maison connue sous le nom d'hôtel de Hollande, il s'y installe avec ses bureaux, ses commis, et passe, du jour au lendemain, de Tétat d'auteur comique à l'état de négociant espagnol connu sous le nom de Roderigue Hortalez et compagnie. En quelques mois au milieu d'obstacles dont le détail serait trop long , il avait réuni au Havre et k Nantes tous les objets mentionnés plus haut. Silas Deane avait promis de fournir des navires américains pour transporter les cargaisons; mais ces navires n'arrivaient pas, et il était important que les secours parvinssent assez tôt pour servir dans la campagne de 1777. Beaumarchais s'arrange avec des armateurs et fournit les navires. Sur une lettre d'Arthur Lee, qui lui en fit un crime plus tard, Silas Deane demandait à enrôler des officiers d'artillerie et du génie, et à les expédier en même temps que les canons et les boulets. Beaumarchais obtient du ministère qu'il fermera les yeux sur celte nouvelle opération; il enrôle lui-même quarante ou cinquante officiers qui doivent se rendre isolément au Havre et s'embarquer sous la conduite d'un officier supérieur d'artillerie nommé Ducoudray \
i Ces officiers, enrôlés par Beaumarchais et Silas Deane, et qui précédèrent Lafayette en Amérique, ne réussirent pas tous également. Plusieurs apportaient des prétentions supérieures à leur capacité; les Américain» de leur côté étant très-jaloux, il en résulta des froissements. Cependant c'est Beaumarchais qui
Cependant, malgré les précautions prises, l'expédition avait fait du bruit. Je lis dans une lettre du lieutenant de police à M. de Vergennes, en date du 12 décembre 1776, les lignes suivantes : « L'arrivée du docteur Franklin à Nantes fait beaucoup de sensation, et le départ de M. de Beaumarchais, que Von dit partout ê'ètre rendu au Havre, n'en fait pas moins. » Pour éviter des querelles avec l'ambassadeur anglais, il avait été arrêté entre les ministres que ce départ de munitions et d'officiers serait présenté comme un envoi fait par le ministre de la marine pour les besoins des colonies françaises; mais l'expédition était considérable, on employait des bâtiments de commerce au lieu d'employer des navires de l'État, les officiers qui devaient s'embarquer avaient été indiscrets, la présence de Beaumarchais au Havre avait mis le comble à l'inquiétude de l'ambassadeur anglais. Bien que l'auteur du Barbier de Séville fût parti sous le faux nom de Durand, si j'en
expédia aux États-Unis les officiers français ou étrangers qui se distinguèrent le plus après Lafayette, notamment le marquis de La Rouerie, très-aimé de Washington, dont Chateaubriand parle avec éloge dans ses Mémoires d'Outre-Tombe , le comte de Conway, Irlandais de mérite, le général polonais Pulawski, et surtout le vieux général Steuben, compagnon d'armes de Frédéric, qui rendit de grands services en organisant sur un très- bon pied les milices américaines. Il est assez piquant de voir l'auteur du Barbier de Séville recommandant au congrès ce vieux général et dissertant sur la guerre : « L'art de faire la guerre avec succès, écrit-il, étant le fruit du courage combiné avec la prudence, les lumières et l'expérience, un compagnon d'armes du grand Frédéric, qui ne l'a pas quitté pendant vingt-deux ans, nous paraît à tous un des hommes les plus propres à seconder M. Washington. »
juge par une lettre d'un des officiers à Silas Deane, il avait trahi son incognito en mêlant à une aussi importante affaire des préoccupations littéraires qui peignent riiomme au naturel. « Je crois, écrit cet officier, que le voyage de M. de Beaumarchais a fait plus de mal que de bien. 11 est connu de beaucoup de monde, et il s'est fait connaître de toute la ville par la représentation de ses comédies, où il a été faire répéter les acteurs pour qu'ils jouassent mieux. Tout cela a rendu inutile la précaution qu'il avait prise de se cacher sous le nom de Durand. »
Beaumarchais assure au contraire que lui seul avait pu tempérer l'indiscrétion des officiers. Quoi qu'il en soit, lord Stormont avait adressé au gouvernement les remontrances les plus véhémentes. Le roi, qui ne voulait pas la guerre, le ministère, qui ne se sentait pas prêt à la faire, avaient craint de trop s'avancer. Un contre-ordre avait été envoyé au Havre et à Nantes, avec défense aux officiers de s'embarquer et aux navires de partir; mais lorsque le contre-ordre arriva au Havre, le plus fort des trois navires de Beaumarchais, VAmphitrite, qui portait la plus grande partie des officiers et des munitions, avait déjà pris la mer. Les deux autres restèrent seuls séquestrés. Beaumar- • chais revient en toute hâte et se met en quatre pour obtenir la révocation du contre-ordre. Le billet suivant de M. de Vergennes à son premier commis, M. Gérard, peint assez bien ce qu'avait de délicat la situation des ministres dans une affaire de ce genre.
« M. de Beaumarchais, dit M. de Vergennes, m'écrit sur le même sujet et me marque qu'il veut tenir de moi cette permission (la révocation du contre-ordre): je me garderai bien do la lui énoncer, quoique ja l'aie par écrit*; mais comme très-heureusement M. de Sartines a été chargé de cette besogne, je vais le renvoyer à lui. Je vous prie de vous expliquer de même dans votre réponse aux Américains, sans cependant désigner les masques. »
Beaumarchais obtient enfin la permission de faire partir les deux navires séquestrés ; mais voilà qu'au moment où ils vont prendre la mer, on apprend que VÂmphitrile, que Ton croyait déjà bien loin, au lieu de suivre sa route, a fait deux relâches, une à Nantes, l'autre à Lorient, où le navire est encore, et cela parce que M. Ducoudray ne s'est pas trouvé commodément installé sur ce bâtiment. Nouvelles clameurs de lord Stormont; M. de Vergennes, irrité de se trouver de nouveau compromis, s'en prend à Beaumarchais et retire la permission accordée. M. Ducoudray de son côté écrit à ce dernier une longue lettre d'explications embarrassées et d'excuses. Beaumarchais, furieux à son tour, lui répond :
< Paris, le 22 janvier 1777.
c Toute votre conduite, Monsieur, en cette affaire, étant inexplicable, je ne prendrai pas le soin inutile de l'étudier; il me suffit de chercher à m'en garantir pour l'avenir, ainsi
1 Ceci me parait indiquer que, vu la gravité possible des conséquences de cette demi-complicité du gouvernement dans les opérations de Beaumarchais, chaque ministre , quand il fallait prendre une détermination, demandait un ordre écrit de la main du roi. Je ne vois pas d'autre moyeu d'expliquer la phrase de M. de Vergennes.
que mes amis. En conséquence, et comme véritable armateur du vaisseau V AmphitriU* je joins ici Tordre au capitaine Fautrelle d'y garder l'autorité sans partage. Vous avez assez de sagacité pour être persuadé que je n'ai pas pris un parti aussi tranchant sans en avoir conféré sérieusement avec des amis puissants et sages. Vous aurez donc la bonté, Monsieur, de vous y conformer ou de chercher un autre vaisseau pour passer où il vous plaira d'aller, sans que je prétende gêner votre conduite en rien autre chose que sur les objets qui me sont relatifs et tendent à me nuire. Vous voudrez bien, au reçu de cette lettre, remettre au capitaine Fautrelle tous les paquets, instructions et lettres destinés à opérer la remise directe de la cargaison de son navire, et me faire passer par M. de Francy un compte en règle et figuré de tout l'argent que vous avez dépensé dans vos courses aussi étonnantes que peu nécessaires, si votre intention toutefois est de nous en faire supporter les frais, ce que nous examinerons avec équité dans le comité de nos affaires. J'ai l'honneur, etc.
« Garok d* Beaumarchais. »
En même temps Beaumarchais écrit à son agent de confiance, M. de Francy l, qui est parti pour Lorient :
1 Disons un mot de ce M. de Francy dont il va souvent être question. C'était un jeune homme distingué, auquel Beaumarchais avait donné toute sa confiance, et qu'il chargea plus tard d'aller le représenter en Amérique, où il lui fut fort utile. Francy, en servant loyalement les intérêts de son patron , fit lui-même, à la grande satisfaction de Beaumarchais , une assez belle fortune; malheureusement il était poitrinaire, et il mourut jeune encore. J'ai de nombreuses lettres de lui qui contiennent des détails intéressants sur les hommes et les choses en Amérique au moment de la révolution, et qui, en faisant honneur à son intelligence et à l'élévation de ses sentiments , prouvent la sincérité et la vivacité d'une affection que Beaumarchais savait inspirer à tous ceux qui l'approchaient. Je dois ajouter que Théveneau de Francy était le frère cadet de Théveneau de Morande, dont il a été déjà question dans un des cha-
« Paria, ce 98 janTier 1777.
a 11 faut dire comme Bartholo, le diable est entré dans mon affaire, et remédier comme nous pourrons au mal passé, en l'empêchant de renaître. Remettes la lettre ci-jointe à M. Ducoudray. Je vous l'envoie ouverte, afin que vous puissiez répondre à ses objections, de ma part, s'il en faisait. Exhibez au capitaine Fautrelle l'ordre que nous lui donnons ci-joint en qualité de propriétaire du vaisseau qu'il commande, et prenez sa parole d'honneur qu'il s'y conformera entièrement, je reçus hier une lettre de mon neveu avec la vôtre. Aussi enfant que les autres, mon neveu paraît avoir de l'inquiétude de remonter sur. l'Amphi trite f. Vous sentez le peu d'égards que je dois à cette puérilité ; recommandez-le seulement de nouveau à M.deConway et au chevalier de Bore. Ordonnes au capitaine de recevoir sur son bord M. le marquis de La Rouerie, qui nous est spécialement recommandé. Remettez au capitaine la règle générale et secrète de sa route, et de ce qu'il doit faire en suivant sa vraie destination. Si la force majeure de* circonstances l'obligeait à relâcher à Saint-Domingue, convenez avec lui et M. deConway de ne s'y point arrêter, mais d'écrire à M. le comte d'Émery *, de la rade, pour le prévenir que l'inquiétude seule des mauvaises rencontres a fait diriger l'ordre fictif de la marche de FAmphitrite sur
pitres précédents , maii qu'il ne ressemblait point à son frère sous le rapport de la moralité ; aussi Beaumarchais en tenant l'un à distance, avait distingué le mérite de l'autre et ae l'était attaché.
1 Ce neveu de Beaumarchais, fils de l'horloger De Lépine, et qui avait pris le nom de Des Epiniers, partait pour l'Amérique en qualité d'officier d'artillerie. La veille d'un combat, il écrivait à son onole : « Votre neveu, mon très-cher oncle, peut bien se faire tuer; mais il ne fera jamais rien d'indigne de quelqu'un qui a l'honneur de vous appartenir ; c'est aussi certain que la tendresse qu'il aura toujours pour le meilleur de tous les oncles. > Des Epiniers mourut, je crois, en Amérique, avec le grade de major.
* Le gouverneur de Saint«Domingue.
Saint-Domingue, et prendre de lui un nouvel ordre fictif pour la France, afin de se mettre à l'abri par cel ordre, en cas de rencontre anglaise entre Saint-Domingue et la vraie destination du navire. Vous savez bien que toutes les précautions du ministère se prennent d'accord avec nous ; c'est là- dessus qu'on peut compter.
« Aussitôt après le départ de l'Amphitrite vous passerez par Nantes, où je crains pourtant que vous ne trouviez le Mercure parti, car il est prêt à mettre à la voile. Bonjour, mon cher Francy; revenez bien vite à Paris. C'est assez trotter pour une fois : d'autre ouvrage vous attend ici ; mais j'en partagerai le travail. Rapportez-moi cette lettre. »
Malgré tous ces contre-temps, les trois premiers navires de Beaumarchais purent enfin partir ; ils échappèrent heureusement aux croiseurs anglais et arrivèrent, au commencement de la campagne de 1777, dans la rade de Portsmouth. En recevant pour là première fois d'Europe une telle cargaison de canons, de poudre» de fusils, d'habits et de souliers pour 25,000 hommes, le peuple américain, rassemblé sur le rivage, battit des mains. De son côté, l'agent américain à Paris, Silas Deane, dès le 29 novembre 1776, écrivait au comité secret du congrès :
a Je ne serais jamais venu à bout de remplir ma mission sans les efforts infatigables, généreux et intelligents de M. de Beaumarchais, à qui les États-Unis sont plus redevables sous tous les rapports qu'à toute autre personne de ce côté de l'Océan. Il est grandement en avance pour des munitions, des effets d'habillement, d'équipement, et d'autres objets, et j'ai la ferme confiance que vous lui ferez passer le plus promptement possible des retours considérables. Il vous a écrit par M. Macrery, et il vous écrira de nouveau par ce na-
▼ire. Je ne saurais, dans une lettre, rendre pleine justice à H. de Beaumarchais pour son habileté et son zèle à soutenir notre cause. Tout ce que je puis dire, c'est que dans cette opération il s'est conduit d'après les principes les plus larges et les plus libéraux, et qu'il a fait de nos affaires les siennes propres. Son influence et son crédit, qui sont grands, ont été entièrement employés à servir nos intérêts, et j'espère que les résultats égaleront ses vœux. »
Beaumarchais s'attendait naturellement à recevoir au plus vite du congiès beaucoup de remerciements et beaucoup de tabac de Virginie et de Maryland : il ne reçut pas même de réponse à ses lettres. Ces retours, qui, d'après les promesses formelles de Silas Deane, devaient arriver en six mois, n'arrivèrent point. Beaumarchais envoya encore deux navires et deux cargaisons : pas de nouvelles du congrès. Silas Deane confus ne savait comment expliquer ce silence. Tous deux avaient compté sans Arthur Lee, qui venait d'être adjoint, ainsi que Franklin, à la députation américaine en France. Franklin était arrivé à Paris en décembre 1776; Arthur Lee arriva à la un du même mois. Sa première lettre confidentielle au comité secret du congrès, en date du 3 janvier 1777, le caractérise très-bien : a Les politiques de cette cour, écrit-il, sont dans une sorte d'hésitation tremblante (in a kind of trembiing hésitation). » On ne se douterait pas pourquoi.
« C'est parce que, ajoute Lee, les promesses qui me furent faites par l'agent français à Londres, et que je vous communiquai par M. Story, n'ont pas élé entièrement remplies. Le changement du mode de transmission de ce qu'on avait pro-
mis a été combiné avec M. Deane, qu'Hortalez ou Beaumarchais a trouvé ici à son retour de Londres, et avec lequel tous les arrangements ont été faits. »
Dans une autre lettre confidentielle, Lee a l'audace d'écrire :
a M. de Vergennes, le ministre, et son secrétaire nous ont assuré à plusieurs reprises (hâve repeatedly assured us) qu'aucun retour n'était attendu pour les cargaisons envoyées par Beaumarchais. Ce gentleman n'est pas un négociant; il est connu pour être un agent politique employé par la cour de France, »
Les documents que nous avons cités, la déclaration très-nette de M. de Vergennes que nous citerons en son lieu, ainsi que les lettres de Beaumarchais au ministre, nous autorisent à affirmer que cette assertion d'Arthur Lee était un insigne mensonge. Il parait éprouver luiryême une certaine gêne de ce mensonge, car, dans une lettre qui suit celle que nous venons de citer, il écrit : « Le ministère nous a souvent donné à entendre {has often given us to understand) que nous n'avions rien à payer pour les cargaisons fournies par Beaumarchais; cependant ce dernier, avec la persévérance des aventuriers de son espèce, persiste dans ses demandes. »
Il est inutile de faire remarquer que les lettres de ce genre ?ont toujours des lettres signées par Arthur Lee tout seul et écrites à linsu de ses deux collègues. Placé entre les affirmations contradictoires de Silas Deane et d'Arthur Lee, le comité secret du congrès attendait le témoignage de Franklin, et Franklin gardait te silence.
Dès le premier jour de la réunion des trois commissaires américains à Paris, Deane et Arthur Lee étaient à couteaux tirés. Franklin , déjà prévenu contre l'auteur du Barbier de Séville par son ami le docteur Dubourg, et dans la vaine espérance d'avoir la paix avec Arthur Lee, avait pris le parti de lui sacrifier Beaumarchais, en déclarant à Deane qu'il ne voulait se mêler en rien de la transaction faite entre lui et ce dernier. Il faut ajouter à cela que ce même officier Ducoudray, que nous avons vu plus haut si vertement réprimandé par Beaumarchais, était arrivé en Amérique furieux contre lui, et après lui avoir écrit en France la lettre la plus embarrassée et la plus humble, il avait débuté aux Étals-Unis par publier sur son compte un pamphlet calomnieux *.
Enfin, pour achever d'expliquer l'attitude du comité secret du congrès, qui sans cela serait inexplicable, il faut dire que les lettres de Beaumarchais lui-même étaient assez bizarres, par un mélange de patriotisme et de négociantisme également sincères chez lui, pour inspirer de la défiance à des esprits déjà prévenus. Qu'on se figure en effet de sérieux Yankees, qui presque tous avant de faire la guerre avaient fait le commerce, recevant des masses de cargaisons embarquées souvent à la dérobée, pendant la nuit, et dont les factures présentaient par conséquent quelques irrégularités, le tout
* Peu de temps après son arrivée en Amérique, cet officier, qui était le frère du célèbre avocat Tronçon -Ducoudray, se no/» ta passage d'une rivière.
sans autre lettre d'avis que des missives un peu ébouriffées, signées du nom romanesque de Roderigue Hortalez et compagnie, dans lesquelles Beaumarchais associait des protestations d'enthousiasme, des offres de services illimités, et des conseils politiques, à des demandes de tabac, d'indigo ou de poisson salé, et qui se terminaient par des tirades comme celle-ci par exemple :
« Messieurs, considérez ma maison comme la tête de toutes les opérations utiles à votre cause en Europe, et ma personne comme le plus zélé partisan de votre nation, Y âme de vos succès et l'homme le plus profondément pénétré de la respectueuse estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.
« Roderigue Hortalez et Cie. »
L'esprit calculateur des Yankees était naturellement porté à penser qu'un être aussi ardent et aussi fantastique, si toutefois cet être existait réellement, jouait une comédie commerciale convenue entre le gouvernement français et lui, et qu'on pouvait en toute sûreté de conscience utiliser ses fournitures, lire ses amplifications, et se dispenser de lui envoyer du tabac.
Beaumarchais cependant était dans une position cruelle. Comptant sur l'exécution des engagements pris par l'agent du congrès, il avait monté son opération sur un pied immense, il avait frété des navires, s'était engagé avec des armateurs, s'était associé des négociants1, et avait fait des commandes considéra-
* Je vois dans ses papiers qu'il a des associés de divers genres, armateurs ou négociants, et môme d'un genre assez inattendu.
Mes. En septembre 1777 il avait envoyé au congrès pour cinq millions de cargaisons sans avoir reçu même une réponse à ces lettres d'envoi. Le congrès persistait à le considérer comme un personnage fictif. Vainement il lui écrivait en décembre 1777: a Je suis épuisé d'argent et de crédit. Comptant trop sur des retours tant de fois promis, j'ai de beaucoup outrepassé mes fonds, ceux de mes amis, j'ai même épuisé d'autres secours puissants que je m'étais d'abord procurés sous ma promesse expresse de rendre avant peu. » Les documents déposés aux archives des affaires étrangères constatent néanmoins que dans cette mêma année 1777, M. de Yergennes prenant en considération les embarras désespérants dans lesquels Beaumarchais se trouvait jeté par l'obstination du congrès à lui refuser des retours, lui avança successivement, le 31 mai 400,000 livres, le 16 juin 200,000 livres, le 3 juillet 474,496 livres. Hais les fournitures de ce dernier, sans parler de ses pertes
Par exemple, dans l'année qui suit celle-ci, lorsqu'il fait le commerce non plus seulement avec le congrès des Etats-Unis, mais avec les particuliers, il écritau subrécargue d'un de ses navires, à la date du 14 mars 1778 : « Dans la facture générale que vous m'enverrez de la livraison entière , aux articles qui regardent le marquis de Saint -Ai gn an et le marquis de l'Aubespine, au lieu de mettre leurs noms en toutes lettres, ne les désignez que par des initiales; ils peuvent désirer un jour que leurs noms ne soient pas cités dans une affaire de commerce ; et pourvu que nous nous y reconnaissions eux et moi, cela suffit quant à présent. » Ainsi, le goût du commerce n'était pas exclusivement l'attribut de l'auteur du Barbier de Séville : voici de très-grands seigneurs qui au lieu d'aller * se faire casser la tête aux insurgent s, » comme on disait alors, préfèrent leur vendre des pacotilles par l'intermédiaire de Beaumarchais.
dont nous dirons un mot plus loin, dépassaient déjà de beaucoup cette subvention de trois millions reçue de l'État.
Déterminé à voir clair dans l'intrigue qui empêchait le gouvernement des États-Unis de remplir les engagements de Silas Deane, Beaumarchais envoya enfin en Amérique le jeune de Francy, avec la double mission d'obtenir justice du congrès pour le passé et d'empêcher qu'à l'avenir ses cargaisons fussent livrées gratis. Je citerai ici deux de ses lettres inédites à Francy, parce qu'elles le montrent bien sous son véritable aspect, aussi ardent dans ses correspondances intimes que dans ses lettres officielles, et avec cette même variété d'allures et d'instincts qui nous a déjà frappé plus d'une fois.
« Parif , m 90 décembre 1777.
a Je profite, mon cher Francy, de toutes les occasions pour vous donner de mes nouvelles; qu'il en soil ainsi de vous, je vous prie.
« Quoiqu'il soit aujourd'hui le 20 décembre 1777, mon grand vaisseau n'est point encore parti ; mais c'est un sort à peu près commun à tous les navires marchands destinés pour l'Amérique. Le ministère a craint que le commerce n'enlevât h la fois trop de matelots dans un temps où il peut en avoir besoin d'un moment à l'autre. Les ordres les plus ri* goureux ont été donnés dans tous les ports, mais surtout dans celui où j'arme. 11 paraît que la force et la capacité de mon navire ont fait faire au lord Stormont quelques levées de boucliers sur lesquelles le ministère a craint qu'on ne le soupçonnât de favoriser une opération qui, dans le vrai,. se fait sans lui et môme malgré lui. Prêt à mettre à la voile, mon aslillerié m'a été enlevée, et l'embarras de la ravoir ou d'en
former une autre est ce qui me retient au port. Je lutte contre des obstacles de toute nature, mais je lutte de toutes mes forces, et j'espère vaincre avec de la patience, du courage et de l'argent. Les. pertes énormes que tout cela me cause ne paraissent toucher personne; le ministre est inflexible; il il n'y a pas jusqu'à MM. les députés de Passy 1 qui ne prétendent aussi à l'honneur de me contrarier, moi, le meilleur ami de leur pays ! A l'arrivée de VAmphitriU, qui enfin a débarqué à Lorient un faible chargement de riz et d'indigo, ils ont eu l'injustice de s'emparer de la cargaison, en disant qu'elle leur était adressée, et non à moi; mais, comme dit fort bien M. de Voltaire,
L'injustice à la fin produit l'indépendance.
« On avait probablement pris ma patience pour de la faiblesse et ma générosité pour de la sottise.' Autant je suis attaché aux intérêts de l'Amérique, autant je me suis tenu offensé des libertés peu honnêtes que les députés de Passy ont voulu prendre avec moi. Je leur ai écrit la lettre dont je vous envoie copie, et qu'ils ont laissée sans réponse jusqu'à ce moment. En attendant, j'ai fait arrêter la cargaison entre les mains de MM. Bérard frères, de Lorient, et en cela je n'ai point cru déroger à ma conduite franche et généreuse envers le congrès, mais seulement user du droit le plus légitime sur le premier et très-faible retour d'une avance énorme; cette cargaison ne vaut que 150,000 livres. Vous voyez qu'il y a bien loin de cette goutte d'eau à l'océan de mes créances *.
« Quant à vous, mon cher, je vous crois arrivé. Je crois que vous avez obtenu du congrès un à-compte raisonnable
* La députation américaine, dont le chef, Franklin, était établi à Passy.
s C'était en effet le premier retour qui arrivait en Europe sur un des vaisseaux de Beaumarchais. Franklin et Lee, qui dans cette circonstance agissaient malgré Silas Deane, n'osèrent point insister, et la cargaison resta à Beaumarchais.
et tel que la situation des affaires d'Amérique a permis qu'on tous le donnât. Je crois, suivant mes instructions, que vous avez acquis et acquérez encore tous les jours des tabacs, je crois que mon ou mes vaisseaux trouveront leurs retours prêts à embarquer aussitôt qu'ils arriveront où vous êtes. J'espère encore que si les événements les retardaient ici plus que je ne le crois, vous aurez suivi le conseil de notre ami Montieu, et que vous m'enverrez au moins par le Flamand et tel autre adjoint que vous pourrez lui donner, en usant du superflu de l'armement dont Landais a surchargé ce vaisseau, une cargaison qni me tire un peu de la presse horrible où je suis.
a Je ne sais si je me flatte, mais je compte sur l'honnêteté, sur l'équité du congrès comme sur la mienne et la vôtre. Ses députés ici ne sont pas à leur aise, et le besoin rend souvent les hommes peu délicats: voilà comment j'explique l'injustice qu'ils ont essayé de me faire1. Je ne désespère pas
i Cette explication peut paraître étrange ; mais elle n'est pas dénuée de probabilité, au moins pour une époque un peu antérieure à celle où Beaumarchais la donnait , ignorant alors que le gouvernement français venait d'avancer secrètement de l'argent aux députés d'Amérique. Le fait est que ces derniers pe recevaient pas plus de fonds du congrès que Beaumarchais n'en recevait de retours en nature. Silas Deane avait été obligé d'abord d'emprunter à Beaumarchais les sommes nécessaires à son entretien personnel. Arthur Lee cherchait à abuser de ce fait contre son collègue ; mais il n'y -avait sur ce point aucun mystère. Loin de le cacher, Beaumarchais en parle souvent dans ses lettres au congrès avec une insistance qui n'est peut-être pas toujours de très-bon goût, mais qui prouve du moins la parfaite innocence de cet emprunt, que la nécessité seule avait forcé Silas Deane à contracter, puisque son pays ne lui envoyait pas un sou. Quant à Franklin, lorsqu'il débarqua en France, il était un peu plus riche, car il écrit àson collègue Silas Deane, deQuiberon, en décembre 1776 : « Notre vaisseau a apporté en indigo pour le compte du congrès une valeur d'environ 3,000 livres sterling, qui doit être à nos ordres pour payer nos dépenses. » A défaut de lettres de change, le congrès lui avait au moins alloué de Vin-
même de les ramener à moi par la douceur de mes représentations et la fermeté de ma conduite. Il est bien malheureux, mon ami, pour cette cause, que ses intérêts en France aient été confiés à plusieurs personnes à la fois; un seul eût bien mieux réussi, et pour ce qui me regarde, je dois à M. Deane la justice qu'il est honteux et chagrin tout à la fois de la conduite de ses collègues avec moi, dont le tort appartient tout entier à M. Lee.
« J'éprouve aussi des désagréments de la part du congrès provincial de la South-Caroline, et j'écris par L'Estargetle à M. le président Rutledge pour demander justice de lui-même à lui-même. L'Estargette, qui correspondra avec vous, vous apprendra quel succès aura ma juste représentation1.
c À travers tous ces désagréments, les nouvelles d'Amérique me comblent de joie. Brave, brave peuple ! dont la conduite militaire justifie mon estime et le bel enthousiasme que Ton a pour lui en France ! Enfin, mon ami, je ne veux des retours que pour être en état de le servir de nouveau, pour faire face à mes engagements, de façon à pouvoir en contracter d'autres en sa faveur*.
c II me semble, si j'en crois les nouvelles, que nos Frandigo pour subsister. C'est dans le courant de l'année 1777 que le gouvernement français donna lui-même à diverses reprises de l'argent aux députés de Passy jusqu'à concurrence de deux millions qui furent consacrés en partie à l'entretien des agents et des sous-agents de l'Amérique en France, et en partie à l'achat de fournitures pour le congrès. L'emploi de ces millions occasionna plus tard au sein du congrès des discussions passablement scandaleuses.
i Après avoir commencé avec le congrès général , Beaumarchais livrait aussi des fournitures aux divers États, et n'en était guère mieux payé.
* Voilà le vrai Beaumarchais, à la fois spéculateur et enthousiaste. On ne peut pas dire qu'il pose ici, car il n'écrit pas officiellement à un pouvoir quelconque, mais confidentiellement à son agent d'affaires. Ces mots mon estime, ainsi que les mots pour mot au paragraphe qui suit, sont encore bien dan6 son genre de fatuité naïve.
çais oHt fait des merveilles dans toutes les batailles de Pensylvanie. Il eût été bien honteux pour moi, pour mon pays, pour le nom français, que leur conduite n'eût pas répondu à la noblesse de la cause qu'ils ont épousée, aux efforts que j'ai faits pour procurer de remploi à la plupart d'entre eux, enfin à lu réputation des corps militaires dout ils ont été tirés.
« La ville de Londres est dans une combustion é pou van ♦ table; le ministère est aux abois. L'opposition triomphe, et même avec dureté. Et le roi de France/ comme un aigle puissant qui plane sur tous ces événements, se réserve encore un moment le plaisir de voir les deux partis flottants entre la crainte et l'espérance de sa décision, qui doit être d'un si grand poids dans la querelle des deux hémisphères.
« Vous prescrire pédantesquement votre conduite à deux mille lieues de moi, mon cher ami, serait imiter la sottise du ministre anglais qui a voulu faire la guerre et dessiner la campagne de son cabinet! Je mets à profit sa leçon* Servezmoi de votre mieux , c'est le seul moyen de vous rendre utile à moi, à vous, et de devenir intéressant ù l'Amérique ellemême.
« Faites comme moi: méprisez les petites considérations, les petites mesures et les petits ressentiments. Je vous ai affilié I une cause magnifique; vous êtes l'agent d'un homme juste et généreux. Souvenez-vous que les succès sont à la fortune, que l'argent qui m'est dû est au hasard d'un grand concours d'événements, mais que ma réputation est s moi, comme vous êtes aujourd'hui l'artisan de. la vôtre. Qu'elle soit toujours bonne, mon ami, et tout ne sera pas perdu quand tout le reste le serait. Je vous salue comme je vous estime et vous aime. »
Le passage suivant est un posl-scriptum où Ton voit Beaumarchais appliquant à la politique les ressources de la comédie, et combinant ingénieusement les
moyens d'éluder les ordres ministériels , comme il aurait arrangé une pièce de théâtre :
a Voici ce que je pense relativement à mon grand vaisseau : je ne puis manquer à la parole que j'ai donnée à M. de Maurepas, que mon vaisseau ne servirait qu'à porter à Saint- Domingue sept ou huit cents hommes de milice, et que je m'en reviendrais sans toucher au continent. Cependant la cargaison de ce vaisseau est très-intéressante pour le congrès et pour moi : elle consiste en habits de soldats tout faits, en draps, couvertures, etc. Il porte une artillerie de 66 canons de bronze, dont 4 pièces de 33 livres, 24 pièces de 24 livres, 20 pièces de 16 livres, de 12 livres et de "8 livres de balles, plus 33 pièces d'artillerie de 4 livres de balles, ce qui fait en tout 1 00 canons de bronze et beaucoup d'autres marchandises.
« A force d'y rêver, j'ai pensé que vous pourriez vous arranger secrètement avec le comité secret du congrès, pour qu'on envoie un ou deux corsaires américains sur-le-champ à la hauteur de Saint-Domingue. L'un d'eux enverra sa chaloupe au Cap Français, ou bien il fera le signal convenu depuis longtemps pour tous les navires américains qui viennent au Cap, de mettre une flamme blanche, d'arborer pavillon hollandais au grand mât et de tirer trois coups de canon ; alors M. Carabasse1 ira à bord avec M. de Montaut, capitaine de mon vaisseau le Fier Roderigue. Ils s'arrangeront pour qu'à la sortie de mon vaisseau le corsaire américain s'en empare, sous quelque prétexte que ce suit, et qu'il l'emmène. Mon capipilaine protestera de violence et fera un procès-verbal avec menace de ses plaintes au congrès. Le vaisseau sera conduit où vous êtes. Le congrès désavouera hautement le brutal corsaire, rendra la liberté au vaisseau, avec des excuses obligeantes pour le pavillon français : pendant ce temps, vous
l L'agent de Beaumarchais au Cap.
ferez mettre à terre la cargaison, vous emplirez le navire de tabac, et vous me le renverrez bien vite a\ec tous ceux que vous aurez tout juste pu y joindre. CommeM. Carmichaël* va fort vite, vous aurez le temps de faire cette manœuvre soit avec le congrès, soit avec un corsaire ami discret. Par ce moyen, M. de Mau repas se voit dégagé de sa parole envers ceux à qui il Ta donnée, et moi de la mienne envers lui, car nul ne peut s'opposer à la violence, et mon opération aura eu son succès, malgré tous les obstacles dont mes travaux sont semés.
o Yoilà sur quel fonds d'idées je vous prie, mon cher ami, de travailler fructueusement et vite, car mon vaisseau partira avant le JÔ de janvier. Il aura ordre d'attendre de vos nouvelles au Cap Français.
« D'après tout ce que je fais, le congrès ne doutera plus, j'espère, que le plus zélé partisan de la république en France ne soit votre ami.
« RODERIGDB HORTALEZ et O. »
La seconde lettre inédite que nous publions encore donnera une idée de l'importance des armements de Beaumarchais. Elle est écrite au moment où la guerre vient d'éclater entre la France et l'Angleterre.
< Parif , le 6 décembre 1778.
c Je vous dépêche en avant le corsaire le Zéphyr pour vous prévenir que je suis prêt à mettre à la mer une flotte de plus de douze voiles à la tète desquelles est le Fier Riderigue, que vous m'avez renvoyé, et qui m'est arrivé à Rochefort le 1er octobre en bon état. Cette flotte peut contenir de cinq à six mille tonneaux, et elle est armée absolument en guerre. Arrangez-vous en conséquence. Si mon navire le Ferragus, parti de Rochefort en septembre, vous est parvenu, gardez-le pour le joindre à ma flotte en retour. Ceci est un
* C'était un agent de l'Amérique à qui Beaumarchais confiait ■a lettre pour M. de Fraucy.
armement commun entre M. de Montieu 1 et moi. Nous avons composé les cargaisons sur l'état de marchandises que vous m'avez envoyé par le Fier Roderigue, quoique à dire vrai je me sois plus essentiellement occupé des moyens de ravoir nies fonds que de les accumuler sans cesse. La plus forte partie du chargement sera donc de tafia, sucre, et d'un peu de café. Ayant beaucoup de place en allant, nous avons même pris le fret que nous avons trouvé ; mais nous ne rapporterons rien à personne en revenant.
« Ainsi quincaillerie anglaise, draps, gazes, rubans, étoffes de soie, clous, toiles, agrès, des essais dans plusieurs genres de toiles peintes, papier, livres, brosses et généralement tous les articles que vous avez préférés, nous vous les envoyons. Faites en sorte que cette flotte reste à la planche le moins possible; car, quoiqu'elle soit forte et très-bien armée, il ne faut pas que les avis qu'on aura de son séjour où vous êtes donnent le temps à nos ennemis de se* disposer à barrer notre retour. 1° le commerce, 2" la guerre.
« Elle vous arrivera au plus tôt dans le cours de février, étant destinée à faire un détour en allant pour approvisionner nos colonies de farines et salaisons dont elles ont grand besoin, et dont le produit, nous rentrant en lettres de change sur nos trésoriers avant le retour de la flotte, nous mettra en état de faire face, en l'attendant, à la terrible mise-hors que cet armement nous coûte Elle ne doit mettre à la voile que dans les premiers jours de janvier.
a Vous recevrez par le Fier Roderigue tous mes comptes avec le congrès bien en règle, l'assurance comprise, et sans polices fournies, parce que jai été moi-même mon assureur, et que c'est une chose hors de doute, à la décision de tout le commerce d'Europe , qu'assurer ou courir les risques d'assurance donne un droit incontestable au payement. Il en résulte seulement que le congrès ne payera point les cargaisons qu'il n'aura pas reçues et qui auront été raflées en route
f C'était un armateur de Nantes associé avec Beaumarchais.
sur les vaisseaux envoyés d'Europe. Je joindrai è mes comptes l'état exact de ce que j'ai reçu du congrès malgré l'infidèle députation de Passy, qui m'a disputé chaque cargaison de retour, et qui m'aurait encore arraché cehe de la Thérèse , si M. Pelletier ', bien instruit par moi, ne l'avait pas vendue d'autorité. Cette injure perpétuelle indigne mon cœur et m'a fait prendre l'irrévocable résolution de n'avoir plus aucune relation avec la députation tant que ce fripon de Lee en sera. Il faut que les Américains entendent bien mal leurs intérêts pour laisser à notre cour un homme aussi suspect et surtout aussi malhonnête*.
« L'on m'a promis, mon cher, votre commission de capitaine, j'espère être assez heureux pour vous l'envoyer par le Fier Roderigue; mais pourtant n'y comptez que quand vous la tiendrez dans vos mains •. Vous connaissez notre pays; il est si grand qu'il y a toujours bien loin de l'endroit où l'on promet à celui où l'on donne. Bref, je ne l'ai pas encore, quoiqu'elle soit promise.
« Tous les autres détails tous arriveront par le Fier. Eh ! que diriez-vous si je vous mettais à même, à son arrivée, d'embrasser à bord notre ami Montieu? Il en a bonne envie; mais cela n'est pas encore décidé.
« Je n'ai reçu aucun autre argent pour M. le comte de Pulaski que celui qn'il m'a remis lui-même, sur lequel je viens de payer cent louis à son acquit. Je vous enverrai son compte bien net. Il devait m'écrire, et je n'ai jamais reçu de ses nouvelles.
■ M. Pelletier Du Dorer, autre armateur également lié d'intérêt avec Beaumarchais
* Il va sans dire que nous n'adoptons pas plus le jugement de Beaumarchais sur Lee que l'opinion de Lee sur Beaumarchais.
8 C'était un brevet de capitaine au service des colonies que Francy demandait à Beaumarchais de lui obtenir du ministère pour augmenter sa considération en Amérique. Francy avait été élève de marine. Beaumarchais obtint le brevet qu' il demandait; il le lui envoie par la lettre qui suit celle-ci, avec des épaulettes faites de la main de M*« de Beaumarchais.
« J'approuve ce que vous avez fait pour M. de Lafayette. Brave jeune homme qu'il est ! c'est me servir à ma guise que d'obliger des hommes de ce caractère 1. Je ne suis pas encore payé des avances que vous lui avez faites ; mais je suis sans inquiétudes. Il en est ainsi de M. de la Rouerie.
a Quant à vous, mon cher, je me réserve de vous écrire de ma main ce que je veux faire pour vous. Si vous me connaissez bien, vous devez vous attendre que je vous traiterai amicalement. Votre sort est désormais attaché au mien pour la vie. Je vous estime et vous aime, et vous ne tarderez pas à en recevoir les preuves. Rappelez-moi souvent au souvenir et à l'amitié de M. le baron de Steuben. Je me félicite bien, d'après ce que j'apprends de lui, d'avoir donné un aussi grand officier à mes amis les hommes libres et de l'avoir en quelque façon forcé de suivre cette noble carrière. Je ne suis nullement inquiet de l'argent que je lui ai prêté pour partir. Jamais je n'ai fait un emploi de fonds dont le placement me soit aussi agréable, puisque j'ai mis un homme d'honneur à sa vraie place. J'apprends qu'il est inspecteur général de toutes les troupes américaines , bravo ! dites-lui que sa gloire est l'intérêt de mon argent et que je ne doute pas qu'à ce titre il ne me paye avec usure.
« J'ai reçu une lettre de M. Deane * et une de M. Car mi chaël ; assurez-les de ma tendre amitié. Ce sont là de braves républicains, et qui seraient autant utiles ici à la cause de leur pays que ce bas intrigant de Lee lui est funeste. Ils m'ont flatté l'uu et l'autre du plaisir de les embrasser bientôt à Pans, ce qui ne m'empêchera pas de leur écrire par le Fier Roderigue, bien lier de se voir à la tête d'une petite escadre, qui, je l'espère, ne se laissera pas couper les moustaches. Elle
i Lafayette était dévoré par les usuriers américains. Il avait, dit Beaumarchais, trouvé Jérusalem à Philadelphie. Francy, qui s'était lié avec le jeune général, n'avait pas hésité à lui prêter de l'argent appartenant à son patron.
* Deane avait été rappelé en Amérique après la conclusion du traité d'alliance.
a promis au contraire de m'en apporter quelques-unes *• « Adieu, mon cher Francy, je suis pour la vie tout à vous.
c Caron de Beaumarchais. »
1 Ce Fur Roderigue, le plus considérable des bâtiments de Beaumarchais, était un vaisseau à trois ponts de 60 canons, que l'auteur du Barbier de Séville avait acheté du gouvernement dans un état fort délabré. Il se nommait d'abord l'Hippopotame. Beaumarchais l'avait débaptisé après l'avoir fait radouber complètement.
XXIIT
DBAOMARCHAIS ET SA MARINS DAMS LA OUERRI D'AMERIQUE.
Au milieu des préoccupations commerciales de Beaumarchais, et par l'effet même de ses armements, les rapports entre la France et l'Angleterre s'aigrissaient de plus en plus. Le succès des troupes américaines dans la campagne de 4777, succès auquel Fauteur du Barbier de Séville pouvait se flatter d'avoir puissamment contribué, avait relevé la cause des insurgents auprès de la cour de Versailles. On ne donnait plus d'argent à Beaumarchais, mais on donnait secrètement des millions à Franklin et à Silas Deane. L'Angleterre, de plus en plus irritée, s'arrogeait le droit de visiter en pleine paix nos navires de commerce, d'examiner les cargaisons et de s'emparer de toutes celles qui lui paraissaient suspectes. D'un autre côté, voyant la France disposée à
s'allier avec les Américains, elle semblait - renoncer enfin à l'espoir de les soumettre, et se préparait ellemême à traiter avec eux. On envoyait de Londres des -émissaires secrets aux agents américains de Paris; on parlait hautement en Angleterre de s'arranger à tout prix avec l'Amérique et de se venger ensuite sur la France. Franklin et Silas Deane, tout en repoussant les propositions des agents anglais, les faisaient valoir auprès du gouvernement français, en le pressant de prendre un parti et de reconnaître enûn l'indépendance américaine. Louis XVI et M. de Maurepas hésitaient encore, le roi parce qu'il n'aimait pas la guerre, M. de Maurepas parce que son grand âge lui inspirait une vive répugnance pour les embarras quç la guerre entraîne. M. de Vergennes, appuyé par M. de Sartines, était le plus résolu. Dès le mois d'août 1777, en réponse à une proposition insidieuse de l'Angleterre demandant à la France de signer un traité de garantie pour la sûreté des possessions des deux couronnes en Amérique, le ministre écrivait au roi cette note, restée inédite jusqu'à ce jour ;
« Une assurance pour la sûreté des possessions des deux couronnes en Amérique semble aussi peu convenable qu'inutile. Ce serait nous lier les mains et placer dans la main de notre ennemi une verge toujours levée dont nous sentirions le redoutable effet chaque fois qu'il voudrait nous extorquer quelque injuste et nouvelle complaisance.
« Si les condescendances ne suffisent pas à l'Angleterre, il ne doit plus y avoir à opter, çt il serait prudent, à tout événement, de faire passer dès aujourd'hui des ordres secrets
à tous nos commissaires dans les ports de ne pas expédier les bâtiments français qui peuvent se préparer au départ, sous divers prétextes qu'on prolongera pendant quinze jours, d'envoyer des bâtiments d'avis à Terre-Neuve, sur le grand banc, dans nos îles et dans le Levant, pour qu'on y soit sur ses gardes, et qu'on ne s'expose pas témérairement à l'incertitude des événements ft.
Beaumarchais, persuadé de son côté que les hésitations trop prolongées du gouvernement à reconnaître l'indépendance américaine risquaient d'amener la paix entre l'Angleterre et l'Amérique aux dépens de la France, assiégeait M. de Haurepas et H. de Yergennes de mémoires volumineux où il exposait, avec sa pétulance ordinaire, l'alternative impérieuse sur laquelle il fallait opter. Dans un de ces mémoires inédits en date du 26 octobre 1777, intitulé Mémoire particulier pour les ministres du roi et Manifeste pour l'État, le fournisseur des Américains, après avoir examiné toutes les faces de la question et prouvé que le système de l'inaction ne doit pas être continué, rédige avec l'aplomb qui le caractérise un projet de manifeste pour le roi Louis XVI, dans le cas où on se déciderait enfin à reconnaître l'indépendance des États-Unis ; et ce qui est assez curieux, c'est qu'à tout prendre la substance de ce projet proposé par Beaumarchais le 26 octobre 1777 se retrouve dans la déclaration officielle notifiée par le gouvernement fran-
1 L'Angleterre, dans la guerre précédente , nous avait appris la défiance en attaquant nos navires à l'improviste et sans déclaration de guerre.
çais à la cour de Londres le 13 mars 1778. Après avoir rédigé son manifeste, Beaumarchais entre dans l'exposé des mesures à prendre, et discute la nuance d'opinion de chaque ministre absolument comme s'il faisait partie du conseil. Il semble du reste qu'il ne fait que continuer par écrit une discussion entamée sans doute en sa présence chez H. de Maurepas. Ce n'est pas une des moindres bizarreries de cette époque que de voir l'auteur du Barbier de SéviUe délibérant en quelque sorte avec les ministres, disant je ferais, et se mettant naïvement à la place du roi de France1.
On fit une partie de ce que Beaumarchais conseillait de faire : en même temps qu'on notifiait à là cour de Londres la reconnaissance de l'indépendance américaine, on concluait secrètement à Paris un traité d'alliance avec les agents du nouvel État, et Ton envoyait H. Gérard à Philadelphie en qualité de ministre plénipotentiaire pour presser la ratification de ce traité.
La cour de Londres, considérant la reconnaissance de l'indépendance des États-Unis comme une déclaration de guerre, rappela son ambassadeur, et les deux nations se préparèrent à la lutte. Le premier coup de canon fut tiré par l'Angleterre le 18 juin 1778. L'amiral Keppel, croisant avec une flotte en vue des côtes de France, à la hauteur de Morlaix, rencontre la frégate la Belle-Poule, commandée par le lieutenant Chadeau de La Clocheterie; il détache en avant une frégate anglaise
i On trouvera ce long mémoire aux pièces justificatives, n« 12.
qui vient de sa part ordonner à l'officier français de se rendre sous la poupe de son vaisseau pour être interrogé. La Glocheterie répond qu'il n'a point d'interrogatoire à subir de la part d'un amiral anglais. La frégate anglaise lui tire un coup de canon; La Clpcbeterie riposte par toute sa bordée. L'action s'engage entre les deux frégates à la vue de l'escadre. Bientôt la frégate anglaise est mise hors de combat. L'amiral Keppel dirige alors deux vaisseaux contre la Belle Poule, qui se retire devant des forces supérieures et rentre à Brest avec vingt-cinq hommes tués et cinquante-sept blessés.
Ces premiers coups de canon furent accueillis en France avec un hourrah d'enthousiasme. On a discuté souvent depuis sur l'utilité et les résultats de cette guerre pour l'Amérique : il est certain que la puissance anglaise n'a pas été aussi affaiblie qu'on le croyait par la séparation des colonies ; il n'est pas moins certain que les Américains ne se sont pas toujours montrés reconnaissants des sacrifices considérables que la France fit pour eux à cette époque ; mais en dehors de la question d'utilité, il y avait alors une question de sentiment qui primait tout chez un peuple non encore blasé par cinquante ans de crises révolutionnaires, et le gouvernement fut irrésistiblement entraîné par l'opinion. — A l'impulsion de la fierté nationale froissée par l'humiliant traité de 1763 et par l'arrogance de la cour de Londres s'ajoutait l'admiration inspirée par les insurgents. Ces hommes, vus de loin, luttant au nom du droit contre la force, semblaient plus grands que nature, et l'Angle-
terre, vers laquelle, au milieu de pos alternatives de fièvre et d'atonie , se tourne aujourd'hui avec des regards d'envie quiconque aime d'une égale passiop Tordre et la liberté, l'Angleterre, qui combat aujourd'hui avec nous contre le brutal ascendant de la Russie et dont l'alliance est justement considérée par tous comme le point d'appui de la civilisation ; l'Angleterre avait alors contre elle non-seulement les vieilles préventions populaires, mais l'aversion qu'inspire toujours aux esprits élevés une politique injuste, égoïste et oppressive.
Beaumarchais se disposa de son côté à faire la guerre en même temps que le commerce. Le voici d'abord demandant des matelots au ministre de la marine, M. dç Sartines, pour le servie? de son grand vaisseau.
« Pirii, ce 18 décembre 1778.
« Monsieur,
« J'ai l'honneur de vous demander une nouvelle lettre, à M. de Marchais, sans laquelle il jure ses grands dieui qu'il ne donnera pas un seul homme au Fier Roderigue, qui deviendrait bientôt l'humble Roderigue, car il ne peut être lier que par vos bontés ; — plus l'ordre de me livrer les canons, boulets, etc., etc., par voie de compensation, au lieu de ce mot si dur, argent comptant, qu'on nous jette à la tête pendant que nous avons les mains pleines de réclamations légitimes, et que nous demandons à être payés de nos avances faites et de nos fournitures pour la marine, les plus claires possibles.
a Je ne puis croire, Monsieur, que je sois plus maltraité que le dernier des corsaires, parce que j'en suis le plus audacieux. Je vais croiser à travers l'Océan, convoyer, attaquer,
brûler ou prendre des écumeurs, et parce que j'ai 60 canons et 460 pieds de quille, je me verrais moins bien accueilli que ceux qui ne nous vont pas à la jarretière ! j'ai trop de eonflance en votre équité pour le craindra. Mon Fier Roderigue est absolument en guerre et tans aucune cargaison. Pendant que les autres se videront et se rempliront, lui croisera fièrement et balayera les mers d'Amérique. Voilà, Monsieur, sa vraie destination. Voyez vous-même si votre sage ordonnance est moins applicable à lui qu'à tous les projets de frégate qui ne sont encore que dans les espaces de l'imagination, pendant que le Fier Roderigue est prêt à labourer l'Atlantique aussitôt que vous lui permettrez d'avoir des matelots.
c Si je me présentais aujourd'hui devant vous et que j'eusse l'honneur de vous proposer de construire et d'armer un vaisseau de cette importance, et toujours propre à tenir lieu d'un vaisseau de roi partout où je l'enverrai, croyezvous, Monsieur, que vous lui refuseriez des canons et le titre de capitaine de brûlot pour son commandant? d'aussi faibles encouragements pour d'aussi grands objets ne seraient rien à vos yeux. Comment donc vous est-il moins précieux étant tout fait que s'il était à faire ?
a Je vous demande bien pardon ; mais la multiplicité des objets qui vous occupent a pu vous dérober une partie de l'importance de mon armement, cousacré au triple emploi d'encourager le commerce de France par mon exemple et mes succès, d'approvisionner les iles sur ou sous le vent qui en ont le.plus grand besoin, et de conduire au continent de l'Amérique, dans le temps le plus orageux, une flotte française marchande si considérable , que les nouveaux Etats puissent juger par cet effort du vif désir que la France a de soutenir nos nouvelles liaisons de commerce avec eux.
a C'est à votre sagesse que je présente ces graves objets; il n'en est point, j'ose le dire, de plus dignes de l'attention et de la protection d'un ministre aussi éclairé. Agréez, etc.
« Caeon i>k Beaumarchais. »
Le Fier Roderigue partit donc avec ses 60 canons, convoyant dix bâtiments de commerce. À la hauteur de l'île de la Grenade, il rencontra la flotte de l'amiral d'Estaing, qui se préparait à livrer bataille à celle de l'amiral anglais Biron. En voyant passer de loin ce beau vaisseau de guerre qui se prélassait au vent, l'amiral d'Estaing lui fit signe d'arriver; apprenant qu'il appartenait à Sa Majesté Caron de Beaumarchais, il se dit que ce serait dommage de ne pas en tirer parti, et vu l'urgence du cas, il lui assigna son poste de bataille sans en demander l'autorisation au propriétaire, laissant aller à la merci des flots et des Anglais les malheureux bâtiments de commerce que ce vaisseau de guerre protégeait. Le Fier Roderigue se résigna bravement à son sort, prit une part glorieuse au combat de la Grenade, contribua à forcer à la retraite l'amiral Biron ; mais il eut son capitaine tué, et il fut criblé de boulets. Le soir même du combat, le comte d'Estaing, éprouvant le besoin de consoler Beaumarchais, lui écrit à bord du vaisseau-amiral et lui envoie par l'intermédiaire du ministre de la marine le billet inédit suivant, qu'on n'est pas accoutumé à rencontrer dans les archives d'un auteur dramalique :
< A bord du Languedoc, en rade de Saint-George, île de la Grenade, ce 19 juillet 1779.
a Je n'ai, Monsieur, que le temps de vous écrire que le Fier Roderigue a bien tenu son poste eji ligne et a contribué au succès des armes du roi. Vous me pardonnerez d'autant plus de l'avoir employé aussi bien, que vos intérêts n'en souf-
friront pas, soyez-en certain. Le brave H. de Montaut fl a malheureusement été tué. J'adresserai très-incessamment l'état des grâces au ministre, et j'espère que vous m'aiderez à solliciter celles que votre marine a très-justement méritées. « J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que vous savez si bien inspirer, Monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur, a Estaing. »
Le ministre de la marine s'empresse de faire passer cette lettre à Beaumarchais, qui répond ainsi au ministre :
< Paris, ce 7 septembre 1779.
a Monsieur,
a Je vous rends grâce de m'avoir fait passer la lettre de M. le comte d'Estaing. Il est bien noble à lui, dans le moment de son triomphe, d'avoir pensé qu'un mot de sa main me serait très-agréable. Je prends la liberté de vous envoyer copie de sa courte lettre, dont je m'honore comme bon Français que je suis, et dont je me réjouis comme l'amant passionné de ma patrie contre cette orgueilleuse Angleterre.
a Le brave Montaut a cru ne pouvoir mieux faire,, pour me prouver qu'il n'était pas indigne du poste dont on l'honorait, que de se faire tuer : quoi qu'il puisse en résulter pour mes affaires, mon pauvre ami Montaut est mort au lit d'honneur, et je ressens une joie d'enfant d'être certain que ces Anglais, qui m'ont tant déchiré dans leurs papiers depuis quatre ans, y liront qu'un de mes vaisseaux a contribué à leur enlever la plus fertile de leurs possessions.
« El les ennemis de M. d'Estaing, et surtout les vôtres, Monsieur, je les vois ronger leurs ongles, et mon cœur saute de plaisir !
a Vous connaissez mon tendre et respectueux dévouement.
a Beaumarchais. »
t C'est le capitaine de Beaumarchais.
Cependant là joie du patriote se trouvait uti peu mitigée par les angoisses du négociant. Le rapport du capitaine en second du Fiet Roderigue, qui avait pris le commandement après la mort de son chef, arrivait en même temps que le billet de l'amiral d'Estaing. Ce rapport était également très-satisfaisant au point de vue de la gloire de Beaumarchais, mais il était très-inquiétant au point de vue de sa caisse. Dans cette circonstance, l'armateur adresse au roi la lettre qui suit :
«11 septembre 1779*
« Sire,
a Je ne viens pas vous demander le prix de mes travaux ; vos sages ministres savent que mon souverain bonheur serait qu'ils pussent être tous utiles à Votre Majesté.
« Je ne demande point le prix de la campagne du Fiêt Roderigue, trop honoré qu'un vaisseau à moi ait mérité Péloge de l'amiral en combattant en ligne dans une escadre conquérante.
a Mais, Sire, la guerre est un jeu de rois qui écrase les particuliers et les balaye comme la poussière. Le Fier Roderigue convoyait dix autres navires destinés à des opérations de commerce également utiles à l'Etat sous une autre forme.
a La mort de mon premier capitaine, trente-ci riq hommes hors de service, le délabrement de mon vaisseau, le plus maltraité de l'escadre (ayant eu trois boulets dans le flanc, quatre à la flottaison, dont deux ont percé à jour, cinq dans les mâtures qui les ont très-offensées, un dans la grande pompe qui l'a mise en pièces, quarante dans les voiles qui les ont criblées, et le reste dans les gréements qm les ont hachés) ; l'épuisement total de matelots où Ton a mis mes autres navires à leur arrivée au Fort-Royal pour compléter les équipages de l'escadre ; l'ordre donné au Fier Roderigue de se réparer et de suivre l'escadre; l'obligation où je suis d'envoyer de nouvel-
Sï S0& TfeMPS. 187
les instructions ati nouveau chef de ma flotte, et Plttiposslbililé que de plus de trois hiois cette flotte marchande* qui en a déjà perdu onze, parte sous convoi du Fier Roderigue pour sa \raic destination: — tout cela, Sire, ruinant nia campagne, dont les avances ont été énormes, et jetant loin les rentrées de fonds qui devraient être faites à présent, trie force d'implorer les bontés de Votre Majesté.
a Que je ne périsse point, Sire, et je suis content. Le service que je demande est de peu d'importance.
« On me mande de la Grenade que l'on tire à vue sur moi 00,000 livres pour les réparations urgentes du Fier ftoderigue. Sur plus de 2 millions que j'ai avancés cette année à ma flotte, il ne me reste plus à payer que cent mille écus, moitié le 35 de ce mois et moitié au 40 octobre. Je supplie Votre Majesté de vouloir bien ordonner que cette modique somme de 400^000 livres me soit prêtée pour quelques mois seulement de son trésor royal. M. le comte de Maurepas sait, par l'expérience de ses bontés pour moi, que je suis fidèle à mes engagements. A l'arrivée des fonds considérables que j'attends de la Martinique* où mes denrées ont été vendues, je rembourserai au trésor le capital et les intérêts.
« Ge n'est qu'après un calcul, inappréciable aujourd'hui, qui aura mis sous les yeux des ministres mes pertes réelles, que j'invoquerai la justice de Votre Majesté pour leur remboursement ; mais c'est à titre de grâce que je demande le prêt momentané de 400,000 livres, que le désordre de cette campagne rend indispensables pour empêcher de périr un des plus fidèles sujets de Votre Majesté dont la perte entraînerait un découragement général1.
« Caron db Beaumarchais, d
« Beaumarchais reçut cette avance de 400,000 liv. à valoir sur une indemnité plus considérable dont le chiffre restait à établir. 11 fut fixé par trois fermiers-généraux délégués par le ministre. Les dix navires convoyés par le Fier Rodrigue ayant été dispersés et pour la plupart pris par les Anglais, les pertes de Beaumarchais dans eette campagne furent énormes , et, après
En même temps Beaumarchais faisait décorer son capitaine en second de la croix de Saint-Louis, et il faisait passer dans la marine militaire un de ses officiers qui fut depuis amiral \
Bientôt le comte d'Estaing, qui avait fait avarier si glorieusement le vaisseau de l'auteur du Barbier, revient en France; Beaumarchais s'empresse- d'aller lui présenter ses hommages; l'amiral était absent, et, pour excuser son absence, il écrit au propriétaire du Fier Roderigue ce billet facétieux :
a Un vice-amiral peut-être décrédité, prenant trop sur lui, ayant usé, abusé même des forces navales de M. de Beaumarchais, ne pas recevoir la visite de son souverain, c'est ce qui ne s'est jamais vu ; c'est bien malgré moi que cela a été. Les bontés excessives dont on avait honoré la veille, par une multitude de visites inattendues, le Jeannot aquatique, lui avaient fait fermer sa porte sans en prévoir une qui lui* aurait fait autant de plaisir.
a M. d'Estaing prie M. de Beaumarchais d'agréer ses excuses et ses regrets; ils sont d'autant plus grands, qu'il est obligé d'aller boiter à Versailles pour quelques jours. Les chirurgiens l'assurent qu'en vertu des escaliers et des révérences il en reviendra impotent pour au moins trois semaines. S'il ne l'est pas, il demandera un rendez-vous à Paris; sinon
bien des débats, l'indemnité fut fixée à deux millions en plusieurs termes, qu'il toucha successivement, et dont le dernier lui fut payé, comme nous le verrons, en 1785, à sa sortie de la prison de Saint-Lazare.
1 C'est l'amiral Ganteaume, qui fut successivement malelot et officier de Beaumarchais. J'ai plusieurs lettres de lui à l'auteur du Barbier de SéviîU empreintes du respect d'un sujet pour son souverain. — On trouvera un fragment d'une de Ces lettres de Ganteaume aux pièces justificatives, n° 13.
il tâchera d'obtenir par un billet une visite qui l'intéresse autant. »
c Passy, le 96 décembre 1779 .»
Beaumarchais riposte immédiatement et sur le même ton.
« 97 décembre 1779.
a Très-digne et très-respectable amiral, qui pouvez bien être attaqué, mais jamais décrédité, — comme vous n'avez usé de la marine de moi souverain que pour le service d'un autre aussi puissant qu'équitable, — espérons qu'il fera justice à tous deux, en vous comblant d'honneurs et en réparant mes pertes.
a Vous recevrez, quand vous pourrez, l'hommage de moi, souverain, votre serviteur, qui n'avais pas attendu vos grands exploits pour vous apprécier, et qui me suis battu cent fois de la langue contre l'armée de coquins qui vous faisait injure, pendant que vous frappiez si fièrement de l'épée contre les ennemis de l'Etat. Le plus pressant est de rétablir votre santé, dont nous avons grand besoin, et si par hasard vous formiez le projet de faire par écrit L'apologie de votre conduite militaire, comme on cherche à l'insinuer, je vous supplie de rejeter cette idée avec un grand signe de croix comme une tentation du démon. Je vous en conjure, et cela de la part de tout ce qui vous honore et nommément de la part d'un vieillard célèbre qui Vous aime et qui brûle de vous voir assis à côté de lui un bâton à la main au grand tribunal de l'honneur dont vous remplissez si glorieusement les devoirs1.
a Je prends la liberté, pour vous désopiler la rate, de vous adresser mon dernier opuscule politique, lequel n'a pas le bonheur de plaire à tout le monde. Lorsque vous m'accorderez un quart d'heure, vous serez bien sûr de combler de
* 11 s'agit sans doute de M, de M au repas , qui désirait que l'amiral d'Estaing gardât le silence sur les critiques dont sa campagne avait été l'objet.
joie celui qui est avec le plus respectueux dévouement* à Ift fin comme au commencement et dans le cours de toutes les années, digne et respectable amiral, votre très-humble serviteur. Db Beaumarchais, p
L'opuscule que Beaumarchais envoyait à l'amiral d'Estaing pour lui désopiler la rate était un ouvrage très-sérieux qui allait également lui procurer de la gloire et des soucis. En échangeant des coups de canon, l'Angleterre et la France échangeaient aussi des mani* festes. La cour de Londres avait chargé la plume dé l'historien Gibbon de dénoncer au monde entier la perfidie du cabinet de Versailles/ Oubliant sa propre histoire, remplie d'artifices diplomatiques du même genre et bien plus graves, le gouvernement anglais exagérait et torturait la très-faible part que la cour de France avait prise aux secours expédiés aux Américains avant la rupture des deux gouvernements. Beaumarchais, qui venait de figurer dans le débat à coups de canon, crût devoir intervenir dans la querelle à coups de plume. Il y était en quelque sorte autorisé, car le mémoire justificatif de la cour de Londres, en reprochant au ministère français d'avoir protégé une compagnie de commerce dirigée par Beaumarchais, attaquait ce dernier en personne et très-vivement. En demandant au ministère la permission de répondre en son nom personnel, Beaumarchais écrit t « Si cela est sans conséquence de la part d'un homme privé, cela ne sera peut-être pas sans force Sous la plume d'un homme piqué. » Il obtint cette permission , et en
décembre 1770 il publia, sous le titre d'Observations sur le Mémoire justificatif de la cour de Londres, une brochure qui a été insérée dans la collection de ses œuvres, et dont par conséquent nous parlerons peu. Cette brochure* écrite avec la Terre un peu négligée quant au style, mais toujours animée* qui le distingue* fit uhe assez grande sensation * Il mettait à son tour en relief toutes les perfidies anciennes du gouvernement anglais, toutes les vexations qu'il avait fait subir à notre commerce depuis trois ans, la patience avec laquelle le gouvernement français les avait supportées, et comment il y avait contribué lui-même plus d'une fois pour complaire à lord Stormont. Malheureusement l'auteur, entraîné par la vivacité de sa plume, avait commis une erreur grave : en insistant sur les conditions humiliantes du traité imposé par l'Angleterre en 1763, à la suite de la guerre de Sept ans, il avait accepté sans vérification une opinion généralement répandue, qu'il existait dans ce traité un article secret par lequel la France accordait honteusement à l'Angleterre le droit de limiter le nombre de ses vaisseaux, et, sous l'impression de ce fait qu'il croyait vrai, Beaumarchais avait écrit les lignes suivantes : a Mon courage renaissait en pensant que ma patrie serait vengée de l'abaissement auquel on l'avait soumise en fixant par le traité de 1763 le petit nombre de vaisseaux qu'on daignait encore lui souffrir. »
A la lecture de cette phrase, le duc de Choiseul et tous les anciens ministres de Louis XV qui avaient signé
le fatal traité de 4763, et qui se sentaient déjà assez humiliés par les clauses réelles de ce traité, s'empressèrent de recourir au roi, invoquant sa justice contre un écrivain qui tendait à les déshonorer, et ils 'demandèrent que la brochure de Beaumarchais fût supprimée par arrêt du conseil , comme fausse et calomnieuse. L'assertion de Beaumarchais avait été faite de bonne foi, elle avait même été émise avant lui par des écrivains français et anglais. Il proposait une rectification, le due de Choiseul insistait pour une suppression motivée. Le conseil des ministres s'assembla, et c'est dans cette circonstance que l'auteur de la brochure adressa à tous les ministres réunis une lettre inédite qui m'a paru d'un ton assez original pour valoir la peine d'être reproduite:
« 19déoembre 1779.
« Messeigneurs,
a Si ud guerrier qui se bat pour son pays n'en doit pas recevoir un soufflet déshonorant parce que l'inégalité du terrain l'aurait fait broncher un instant, est-il de la justice du roi de ranger dans la classe des libellistes scandaleux, dont les arrêts suppriment les ouvrages, un écrivain qui repousse avec force et dignité les noires imputations des ennemis de. la patrie, parce qu'il est tombé avec cent mille autres dans une erreur involontaire, mais facile, avantageuse même à relever dignement?
« Lorsque l'homme qui n'a prétendu qu'à l'honneur d'avoir raison ne rougit pas d'avouer publiquement son erreur et d'en tirer un grand fruit pour la cause qu'il défend, y a-t-il de l'inconvénient à le laisser s'en relever luimême ?
Que peut-il en effet résulter de plus fort contre une asser-
tkm hasardée que le désaveu libre et franc de son auteur, lorsqu'il peut le répandre aussi rapidement que son ouvrage? Et doit-on garder au zèle, au travail, au patriotisme, le déshonneur des suppressions destinées à punir les écarts volontaires, les coupables gangrenés et les pécheurs impénitents?
t Avant de me traiter avec cette cruauté, je supplie les ministres du roi de lire ce que j'envoie au Courrier de l'Europe, à celui du Nord. La même chose en substance sera mise à l'instant dans tous les papiers publics, avec promesse à tous ceux qui me remettront l'exemplaire fautif de leur en faire tenir deux rectifiés.
« Je les supplie aussi de réfléchir que discréditer un semblable écrit par la flétrissure d'un arrêt est lui ravir tout ce qu'il renferme de bon et de louable, et rendre au reproche de perfidie du manifeste anglais toute sa force par le désaveu des grands principes de la réponse.
a A la douleur que j'en éprouve d'avance, je sens que je n'en pourrai supporter l'odieux effet. Ma tête échappe à ma raison, et j'ai passé la plus cruelle des nuits.
a On m'apporte à l'instant, de la part d'une parente de M. de Choiseul, un exemplaire émargé de sa main pour m'être remis, avec ces mots, page 35. Ce fait est faux et absurde. Ce sont justement les termes de votre projet d'arrêt. 11 les aura donc dictés lui-même 1
a Faux! l'expression est juste, puisque le fait n'est pas vrai ; mais absurde ! Après Dunkerque et son commissaire anglais, osera-t-on , sans baisser les yeux, qualifier d'absurde un fait maritime qui nous regarde, quelque dur qu'il puisse être?
a Détruire un port de France à dix lieues de l'ennemi par son ordre, et le tenir en ruine sous la honteuse inspection d'un commissaire à lui, voilà ce qui est vraiment absurde et n'en existe pas moins sous nos yeux indignés depuis cent
ans.
a Je parle à des cœurs français, je dois être entendu. Eh !
laissez-moi, Messeigneurs, laissez-moi, je vous en conjure, me relever de mon erreur. Je puis le faire honorablement et avec fruit ; mais je sens bien au mal qui me suffoque que j'en mourrai de douleur, si vous avei la cruauté de livrer ma personne et mon ouvrage à la dégradation d'une flétrissure.
« II ne resterait plus à mes amis qu'à faire imprimer les douze ou quinze cents lettres exallées que j'ai reçues depuis six jours, où le coeur des bons citoyens se montre à découvert par la vivacité de leurs remerciments ;
« Où l'un dit : Je mettrai cet écrit dans une case à part, avec Tacite, le cardinal de Retz, Price et Sidneyy car aucun monument aussi noble, aussi digne de la nation, n'honorera les événements actuels ;
a Où l'autre écrit: L'auteur a l'ivresse du patriotisme; sa plume étincelle. Jl est donc vrai que l'homme ne fait de grandes choses que lorsqu'il est animé de grandes passions l
a Où un troisième avoue qu'il n'a jamais bien connu la question, et qu avant moi tout le monde donnait le tort à la France, mais qu enfin voild l'opinion fixée ;
« Où tous me rendent grâce de mon zèle et de mon courage dans un pays où si peu de gens se soucient d'en montrer pour la gloire de la France. Ces lettres de mes concitoyens montreraient qu'une telle bizarrerie est attachée à mon sort, que je ne puis rien entreprendre de bien qui ne me porte dommage. 11 a voulu, dirait-on, travailler, armer pour son pays, on a arrêté ses expéditions ; il a voulu écrire pour défendre l'honneur de la France, on a supprimé ses ouvrages. Sa nation l'estimait, et l'autorité l'écrasait. Il n'avait donc plus d'autre choix que 4e mourir ou de s'enfuir.
« Par grâce, par humanité, si je ne puis l'obtenir par jus* tice, ne me donnez pas le crève-cœur d'une suppression pendant que vous souffrez un Linguet ! Il vous a tous insultés, je vous ai tous respectés] il a fait Yaiyuillounade et moi les observations. Quelle différence et d'oeuvre et de récompense \
« Si cet affreux arrêt est lancé, je me regarde comme un membre coupé, mort, qui ne tient plus k rien, et je aç veux
ET SON TEMPS, tf5
plus devoir à la France que Peitrême-onction ou un passeport.
« Je vous demande pardon, mais je suis au désespoir*
a Caron de Beaumarchais. »
Ue passage qui avait blessé le duc de Cboiseul fut supprimé, mais sans qualification blessante pour Beaumarchais, dont la brochure reparut avec cette rectification qui restait toujours bien dure pour le signataire du traité de 1763 : « Mon courage renaissait quand je pensais que ma patrie serait vengée de l'abaissement auquel on l'avait soumise par le traité de 1763; que le voile obscur, le crêpe funéraire dont notre port de Dunkerque était enveloppé depuis soixante ans serait enfin déchiré. »
Cependant Beaumarchais, tout en guerroyant pour l'Amérique avec le canon ou la plume, attendait encore le payement de ses fournitures. Pendant deux ans et demi le congrès s'était obstiné à le considérer comme un homme trop heureux de les lui envoyer gratis. Il n'avait été répondu à ses réclamations que par le plus dédaigneux silence , lorsqu'il reçut un beau jour la lettre suivante qui, rapprochée du glorieux billet de l'amiral d'Estaing, que nous avons cité plus haut, ajoute une bizarrerie de plus à sa carrière.
Par ordre exprès du congrès siégeant à Philadelphie. A M. de Beaumarchais.
< 15 janvier 1779.
a Monsieur, a Le congrès des États-Unis de l'Amérique, reconnaissant
des grands efforts que vous avez faits en leur faveur, vous présente ses remerciements et l'assurance de son estime. Il gémit des contre-temps que vous avez soufferts pour le soutien de ces États. Des circonstances malheureuses ont empoché l'exécution de ses désirs; mais il va prendre les mesures les plus promptes pour l'acquittement de la dette qu'il a contractée envers vous.
a Les sentiments généreux et les vues étendues qui seuls pouvaient dicter une conduite telle que la vôtre font bien l'éloge de vos actions et l'ornement de votre caractère. Pendant que, par vos rares talents, vous vous rendiez utile à votre prince, vous avez gagné l'estime de cette république naissante et mérité les applaudissements du Nouveau-Monde.
a John-Jay, président. »
Après deux ans et demi de travaux en faveur de l'Amérique, Beaumarchais voyait donc enfin le congrès lui donner un signe de vie, en revanche cette missive flamboyante promettait beaucoup; nous montrerons tout à l'heure ce qu'elle produisit, mais nous devons d'abord expliquer comment le congrès avait été conduit à gratifier au moins l'auteur du Barbier de Siville des applaudissements du Nouveau -Mon de, à valoir sur le prix de ses fournitures.
DÉBATS DE BEAUMARCHAIS AVEC LE CONGRES DBS ETATS-UNIS. — OPÉRATIONS COMMERCIALES DE L'AUTEUR DU BARBIER DE SBV1LLB.
Le. traité d'alliance entre la France et les États-Unis avait été signé le 6 février 1778, à Versailles, et peu de temps après Silas Deane, celui des trois commissaires américains qui, arrivé le premier à Paris, avait traité avec Beaumarchais au nom du congrès, fut rappelé à Philadelphie pour rendre compte de sa conduite et défendre les engagements pris par lui contre les imputations de son collègue Arthur Lee. On sait que ce dernier l'accusait d'avoir, par un concert frauduleux avec Beaumarchais, et contrairement aux intentions du gouvernement français , transformé un don gratuit en une opération commerciale. Cette assertion, dont nous avons déjà démontré la fausseté, offrant l'avantage de
▼ou. ix. 13
dispenser l'Amérique de toute reconnaissance et de tout paiement envers Beaumarchais, le congrès était naturellement assez disposé à l'adopter. Si las Deane, accueilli d'abord aux Élats-Unis avec des préventions défavorables, eut à soutenir une lutte très- vive contre les deux frères d'Arthur Lee, qui exerçaient une assez grande influence dans le congrès. Desdébats peu édifiants s'élevèrent non-seulement sur les engagements contractés avec Beaumarchais, mais sur l'emploi des fonds fournis directement aux agents de l'Amérique par la cour de France. Cependant Silas Deane était muni des attestations les plus honorables du gouvernement français: le roi Louis XVI lui avait donné son portrait; M. de Vergennes avait écrit en sa faveur les lettres les plus flatteuses, qt l'ancien premier commis de M. de Vergennes, H. Gérard , qui arrivait en même temps à Philadelphie comme ministre plénipotentiaire de la cour de France , se montrait plein d'estime pour lui. M. Gérard avait reçu mission de n'intervenir qu'avec prudence dans les querelles de personnes; mais, voyant que celle-ci grandissait jusqu'à atteindre les proportions d'une lutte entre l'influence française et le parti anglais , représenté au sein du congrès par les frères Lee, il prit énergiquement l'offensive contre ces derniers. «Les relations de M. Arthur Lee, écrit-il à M. de Vergennes, ne sont qu'un tissu absurde de mensonges et de sarcasmes qui ne peuvent que Compromettre cent qui ont le malheur d'être forcés d'avoir quelque corresrespondance avec lui. Souffrez, Monseigneur, que je
me félicite au moins de vous avoir débarrassé de ce fardeau1. » Dans une autre dépêche, M. Gérard écrit au ministre : « Je me suis expliqué graduellement et à l'instant même où cela était indispensable pour empêcher que ce dangereux et méchant homme (Arthur Lee) ne remplaçât M. Franklin1 et ne fût en même temps chargé de la négociation avec l'Espagne. Je ne puis vous dissimuler, Monseigneur^ que je m'applaudis tous les jours davantage d'avoir pu contribuer à prévenir ce malheuï. »
Quant aux accusations dirigées contre Silas Deane * M. Gérard les attribue à l'esprit d'ostraeteme, « qui, dit-il, a déjà commencé à prévaloir contre les hommes qui ont rendu des services importants, lorsqu'ils ont cessé d'être nécessaires. » Malgré l'appui de M. Gérard, Silas Deane n'obtint en effet qu'une demi-victoire. Il fut déchargé de toute accusation, et on lui alloua pour ses dépenses personnelles 500 livres sterling par an pour le temps qu'avait duré sa mission en France; mais ii ne fut fait aucune mention de ses services. On décida qu'il retournerait en Europe régler tous ses comptes, mais sans aucun titre ofûciel. «C'est l'ostracisme, écrit derechef M. Gérard à M. de Vergennes, c est l'ostracisme le plus dur et le plus réfléchi. On ne pense pas à ré-
i À la suite de cette* querelle, il fut décidé en effet qu'Arthur I.- n à son tour serait rappelé.
* Arthur Lee travaillait de toutes «os forces à faire aussi rap- P'-h-r Franklin pour rester seul chargé de représenter les Etats- Unis à la cour de France; mais le gouvernement français, qui se défiait de lui. s'y opposait de son côté et demandait à garder Franklin, qui fut seul maintenu.
pondre aux lettres que tous avez écrites en sa fa* veur. »
De son côté, Silas Deane écrit à Beaumarchais : « J'ai été traité ici d'une façon à laquelle ni vous, ni mes amis, ni même mes ennemis, ne s'attendaient. Cependant je ne doute pas que l'Amérique ne finisse par devenir plus équitable envers vous ainsi qu'envers moi *. * Le congrès, en effet, commençait à ne plus avoir autant de confiance dans les rapports d'Arthur Lee. Il était d'ailleurs partagé entre le désir de ne point payei* les anciennes fournitures et l'envie d'en recevoir de nouvelles. Or l'agent de Beaumarchais, Francy, déclarait que son patron n'enverrait plus rien, à moins qu'on ne reconnût sa créance pour le passé, et qu'un contrat bien en règle ne le garantit contre toute difficulté pour l'avenir. Le contrat qui devait satisfaire à cette dernière condition avait été passé le 6 avril 1778, entre les membres du comité du commerce et Francy agissant au nom de Beaumarchais. Seulement le congrès, toujours défiant, ordonna que le contrat serait envoyé à Paris et ne serait ratifié qu'après que la députation américaine aurait obtenu du ministre des affaires étrangères une réponse catégorique sur la question de savoir si Beaumarchais était bien réellement créancier du congrès pour les 5 millions de cargaisons déjà expédiées , ou si ces car-
* Voir aux pièces justificatives, n° 14, une lettre adressée à Beaumarchais par M. Carmichaël, qui fut depuis ministre des États-Unis à la cour d'Espagne. Cette lettre prouve l'amitié de Carmichaël pour Beaumarchais et la conviction 06 il était de l'ingratitude du congrès à son égard.
gaisons, comme n'avait cessé de l'affirmer Arthur Lee, étaient un don gratuit de la part du gouvernement français. Une note fut présentée dans ce sens à H. de Verge nnes, le 10 septembre 1778, par les trois commissaires Franklin, Arthur Lee, qui n'était pas encore rappelé, et John Adams, qui venait d'être envoyé à Paris pour remplacer Silas Deane. Voici la réponse du ministre; elle est adressée à H. Gérard, représentant de la France aux Étais-Unis, qui était chargé de la transmettre au congrès.
« Les commissaires du congrès viennent de m'adresser un office qui renferme deux objets : le premier concerne l'apurement du compte de M. de Beaumarchais sous le nom de la maison Roderigue Hortalez et Ce; le second, la ratification du contrat que le congrès, ou plutôt le comité du commerce, sous son nom, a passé avec le sieur Théveneau de Francy, agent du sieur Caron de Beaumarchais. M. Franklin et ses collègues désirent connaître les articles qui leur ont été fournis par le roi et ceux que M. de Beaumarchais leur a fournis pour son compte particulier, et ils m'insinuent que le congrès est dans la persuasion que tout ou au moins une grande partie de ce qui lui a été envoyé est pour le compte de Sa Majesté. Je leur ai répondu que le roi ne leur a rien fourni , qu'il a simplement permis à M. de Beaumarchais de se pourvoir dans ses arsenaux, à la charge de remplacement; qu'au surplus j'interviendrais avec plaisir pour qu'ils ne fussent point trop pressés pour Je remboursement des objets militaires, p
Pour ce qui regardait le nouveau contrat passé entre Beaumarchais et le congrès, le ministre ajoutait qu'il n'avait point de conseil à donner sur la ratification de
ce traité, n'étant point chargé de répondre des engage* ments de la maison Roderigue Hortalez et O.
Dans cette réponse de M* de Vergennes, très-nette eu ce qui touche les droits de Beaumarchais comme créanr cier du congrès, il 'y avait deux choses ; une réticence commandée par la politique, et qui consistait à passer sous silence la subveption pécuniaire secrètement accordée à Beaumarchais avant la rupture entre la France et l'Angleterre; mais il y avait aussi la vérité, qui perçait dans la dernière phrase du ministre relativement aux objets militaires. Cette phrase prouvait que, si Beaumarchais avait été subventionné, il ne l'avait pas été pour envoyer gratis des fournitures, mais pour les envoyer à crédit, en laissant aux débiteurs une as*es grande latitude, spécialement pour les munitions de guerre. Or, il est évident que Beaumarchais se conformait aux instructions ministérielles; car, depuis deux ans, sauf deux cargaisons de 150,000 francs chacune, dont il avait été obligé de s'emparer d'autorité, il n'avait pu obtenir un liard pour 5 millions de fournitures militaires ou autres; et lorsqu'il demandait des àcomptes, on lui répondait par la négation de sa créauce, ou on ne lui répondait pas du tout.
En présence de la déclaration formelle du ministre, reproduite et fortifiée dans une note adressée au congrès par M. Gérard, dans laquelle il était dit que le</ouvernement français était complètement étranger aux opérations commerciales de Beaumarchais, il fallut bien que le congrès s'exécutât enfin et reconnût l'auteur du
Barbier de Séville comme un créancier réel. C'est alors seulement qu'on lui envoya l'adresse si flatteuse que nous avons citée dans le chapitre précédent. En lisant ces mots : « le congrès gémit des contre-temps que vous avez soufferts pour le soutien de ses États, il va prendre les mesures les plus promptes pour l'acquittement de la detle qu'il a contractée envers vous, » Beaumarchais se crut enfin à la veille de loucher de l'argent ou de recevoir du tabac : c'était encore une illusion. Au lieu de lui donner un à-compte au moins en nature, le congrès, prétextant le mauvais état de ses finances et le danger de la navigation , préféra lui envoyer, en octobre 1779, à valoir sur son compte gêné* rai, 2,544,000 livres de lettres de change à trois ans de date, tirées sur Franklin. Il est certain que le congrès usait largement du droit que lui avait conféré M. de Vergennes, de n'être point trop pressé par Beaumarchais, puisque, sur une créance de 5 millions qui datait de trois ans, il envoyait un à-compte en lettres de change à trois ans de distance, lettres de change souscrites par une nation à peine reconnue comme telle, et qui, par conséquent, ne pouvaient guère passer pour de l'argent comptant.
Malgré les remerciements si pompeux du congrès, il y avait dans sa conduite une arrière-pensée; il persistait au fond à ne pas prendre au sérieux la créance de Beaumarchais, et il ne désespérait pas de trouver quelque moyen de se débarrasser de lui. On est tout étonné quand on voit deux ans plus tard le ministre des finan*
ces, Robert Morris, parler à Franklin d'un biais pour ne pas payer les lettres de change, et Franklin lui démontrer que son plan est impraticable, parce que ces lettres de change sont maintenant en circulation. On n'est pas moins étonné lorsqu'on voit Franklin, — en réponse à une demande que lui adresse le chef du bureau des fonds aux affaires étrangères, M. Durival, pour le règlement des nombreux millions que son pays a reçus de la France et dont nous reparlerons tout à l'heure,— revenir sur une question qui semblait résolue, et trois ans après la déclaration de M. de Vergennes, deux ans après l'envoi de la lettre du congrès et des lettres de Change, demander derechef au ministre, le 45 mai 4781 > si les fournitures faites par Beaumarchais ne sont pas un don du roi de France. M. Durival lui répond très-laconiquement sur ce point : Quant aux objets fournis et avancés par M. de Beaumarchais, le ministre n'en a point connaissance.
Cependant Beaumarchais , mécontent de se voir si mal payé par le congrès général, avait essayé de com-* mercer avec les Etats particuliers de l'Amérique; il n'avait pas été plus heureux : deux cargaisons vendues par lui, l'une à l'Etat de Virginie, l'autre à l'Etat de la Caroline du sud, avaient été payées en papier-monnaie, et ce papier, avant qu'il eût pu s'en débarrasser, avait subi une dépréciation énorme. Tout cela n'était pas encourageant; aussi, dès 4780, il avait de son côté refusé de ratifier le traité conclu en son nom avec le congrès par Francy. Tirant le meilleur parti possible des
Etf SON TEMPS. 185
lettres de change à trois ans de date, il ne spéculait plus avec les corps constitués, et se bornait à attendre que le congrès réglât définitivement son compte général.
En 1781, Silas Deane revint en France pour apurer tous les comptes qu'il avait laissés en suspens; celui de Beaumarchais fut fixé par lui le 6 avril à une somme de 3,600,000 livres, après déduction des à-comptes payés, et en y comprenant les intérêts à partir des premiers envois. Muni de ce titre, Beaumarchais, réclama du congrès son remboursement. Pas de réponse pendant deux ans. En 1783, un nouvel agent des États-Unis, M. Barclay, arrive à Paris avec la qualité de consul général et la mission de réviser les comptes arrêtés par Silas Deane. Beaumarchais refuse de soumettre son compte déjà réglé à un nouveau règlement; M. Barclay lui déclare que le congrès n'entendra et ne payera rien, à moins que son compte n'ait été de nouveau débattu et examiné. Après un an de résistance, Beaumarchais cède. Le compte est révisé et réduit par M. Barclay; mais le gouvernement américain persiste à ne rien payer, et bientôt un incident qui s'élève à l'insu de Beaumarchais détermine le congrès à ajourner indéfiniment la créance de ce dernier; voici cet incident.
Les États-Unis ayant déjà reçu beaucoup d'argent du gouvernement français et demandant, en 1783, un nouveau prêt de six millions, il fut convenu qu'en leur prêtant ces six millions, on réglerait leur situation visà-vis de la France par une récapitulation exacte dans le contrat de toutes les sommes qu'ils avaient déjà reçues,
soit à titre de prêt, soit à titre de don. Dans la première classe, à titre de sommes prêtées successivement, on énonça d'abord i8 millions, plus un emprunt de 10 mil** lions en Hollande, garanti par le roi de France, et dont il payait les intérêts; enfin les six millions, objet do dernier emprunt Tout cela constitua une somme de trente-quatre millions, que les États-Unis s'engagèrent à remboursera différentes époques, et qui, par parenthèse, ne furent pas très-exactement soldés aux échéances. Enfin la générosité du roi fit entrer dans le contrat une seconde catégorie de sommes, dont il déclarait faire don aux États-Unis. Cette catégorie se composait : !• de 3 millions accordés , disait le contrat, antérieurement au traité d'alliance de février 1778; 2° de 6 millions donnés en 1781, C'était donc 9 millions que le roi de France, indépendamment des sommes prêtées et des sommes énormes dépensées dans la guerre d'Amérique, déclarait abandonner gratuitement Or, par une étourderie assez bizarre, Franklin, qui avait signé ce contrat le 25 février 4783, ne s'aperçut que trois ans plus tard, en 1786, lorsqu'il était déjà retourné en Amérique, qu'il y avait une explication à demander sur les 3 millions indiqués comme ayant été donné* antérieurement à 1778. Il n'avait reçu du gouvernement que 2 millions, mais il avait reçu en 1777 un million en plus des fermiers généraux , pour lequel million les États-Unis avaient payé un à-compte en tabac de 153,329 livres, « II est possible, écrit Franklin au banquier des États* Unis à Paris, que oe million fourni ostensiblement par
les fermiers généraux ait été en réalité un don de la couronne ; mais dans ce cas, comme l'observe M, Thomj* son, les fermiers généraux nous doivent les deux caiw gaisons de tabac qu'ils ont reçues à valoir sur cette somme,» Ce qui est assez naïf, c'est que Franklin n'ajoute pas qu'au cas où le million en question ne serait pas celui des fermiers généraux, les États-Unis doivent au contraire, depuis neuf ans, aux fermiers généraux la différence entre un million reçu en 17]7 et un à-compte en tabac de 153,229 livres. Il faut dire qu'à cette épo** que les Etats-Unis, nation jeune et pauvre, étaient assez habitués à recevoir de toutes mains et plus disposés à accepter qu'à rendre1. Le banquier des États-Unis, H. Grand, fut donc chargé de s'informer, auprès de M. de Vergennes, si, parmi les 3 millions que le roi déclarait avoir accordés gratuitement pour les États* Unis, figurait le million des fermiers généraux. Il lui fut répondu par M. Uurival, au nom de H. de Vergennes, que le roi était étranger à l'avance faite par les fermier! généraux, mais que la somme en question était un mï/<> {l'on délivré par le trésor royal h 10 juin 1776. C'était précisément le million donné secrètement à Beaumar*
> Je lis à ce sujet dans une dépêche de noire chargé d'affaires à Philadelphie, M. de Marbois à M. de Vergennes, en date du
34 août 1784, les lignes suivantes ; « Je ne crois pas M. M
(le ministre des finances des États-Unis) susceptible d'aversion ou d'affection pour aucune puissance ; mais j'ai lieu de croire que sou avidité peut le rendre capable d'irrégularités trèsrépréhensibles, et qu'à moins qu'il ne soit lié par les instructions du congrès général, il s'embarrassera toujours fort.peu de remplir les obligations des États-Unis envers y a Majesté,
chais. Or, quelle avait été la pensée du gouvernement en insérant dans le contrat du 25 février 1783 la mention de ce million à la suite des 8 millions donnés directement aux agents de l'Amérique ? Était-ce une simple récapitulation de l'argent déboursé à titre gratuit en faveur des États-Unis, récapitulation faite pour le règlement des comptes du trésor et sans qu'on eût réfléchi aux inconvénients qu'elle pourrait avoir par rapport à Beaumarchais ? ou bien le gouvernement entendait-il par là que celui qui avait reçu ce million en rendrait compte aux États-Unis ? Si cette dernière suppositionétait la vraie, il faudrait bien reconnaître que Beaumarchais, en demandant le payement intégral de toutes ses cargaisons, sauf à rendre compte de son côté à qui de droit, aurait agi contrairement aux vues du gouvernement qui l'avait subventionné ; mais ce qui va suivre la réponse de H. Durival nous donne le droit d'affirmer, plus que jamais que le gouvernement donateur n'avait point entendu que Beaumarchais serait comptable de ce million envers les États-Unis.
En effet, après avoir lu la lettre de M. Durival, qui indiquait ce million comme donné le 10 juin 1776 sans autre spécification, le banquier des États-Unis, M. Grand, écrit pour avoir communication du reçu et du nom de la personne qui a touché le million. Le chef du bureau des fonds consulte M. de Vergennes et répond par un premier refus. Le banquier iusiste de nouveau, alléguant sa propre responsabilité. M. Durival adresse alors au ministre un rapport secret sur cette
question s'il y a lieu de fournir à M. Grand la copie qu'il demande du reçu de M. de Beaumarchais. Après avoir établi que le reçu porte que H. de Beaumarchais en rendra compte à H. de Vergennes seul, le chef du bureau des fonds conclut ainsi : a II pourrait y avoir de l'inconvénient à fournir une arme contre M. de Beaumarchais en produisant à M. Grand la copie qu'il demande de la reconnaissance du million délivré le 10 juin 1776. » En marge du rapport, il est écrit : Référé le 5 septembre 1786, et au-dessous, également en marge, se trouve la décision de H. de Vergennes, ainsi conçue : II ne peut pas y avoir lieu à donner la copie de la reconnaissance énoncée dans ce rapport. Conformément à cette décision du ministre, le chef du bureau des fonds répond au banquier des États-Unis par la lettre suivante : .
«Versailles, 16 septembre 1786.
« Le ministre persiste, Monsieur, dans l'opinion que le reçu dont vous demandez copie n'a rien de commun avec les affaires dont vous êtes chargé, et que cette pièce est inutile dans le nouveau point de vue sous lequel vous l'envisagez. Il vous est bien facile, Monsieur, de prouver que la somme en question n'a point été versée dans vos mains, puisque vous n'avez commencé à être chargé des affaires du congrès qu'en janvier 4777, tandis que le reçu dont il s'agit est daté du 10 juin 1776. J'ai l'honneur d'être, etc. a Durival. »
De ce refus du ministre, le congrès se crut suffisamment autorisé à conclure : 1° que c'était Beaumarchais qui avait reçu ce million, 2° que ce million devait être restitué par lui au congrès, 3° que le congrès ne devait
Hen payer jusqu'à ce que ce mystère eût été éclairci. Toutes ces conclusions n'étaient pas également justes, fcaril ne s'agissait plus ici, comme dans la déclaration du ministre, en i778, d'une rélicence commandée par la politique; le gouvernement français ne cachait plus, ëh 1786, qu'il avait assisté les colonies insurgées avant sa rupture avec l'Angleterre, puisqu'il déclarait formellement qu'il avait donné dans ce but 3 millions avant le traité de 1778, et qu'il allait même jusqu'à préciser la date dii premier million délivré le 10 juin 1776.— S'il refusait de dévoiler aux États-Unis le nom de l'homme à qui avait été avancé ce million, ce n était donc plus par des considérations de prudence politique, mais par uii motif d'équité personnelle à l'égard de Beaumarchais, pour ne pas fournir aux Américains une arme contre lui, comme l'énonçait expressément M. thirival dans son rapport au ministre.— Par ce refus de comfnuniquer aux Étals-Unis le reçu de Beaumarchais, le ministre leur disait implicitement :— J'ai classé ce premier million dans le contrat du 25 février 4783 parmi les millions donnés gratuitement par moi pouf votre Service, parce qu'il a été en effet donné par moi; mais comme il n'a pas été donné à vous, comme l'homme à qui je l'ai donné s'est engagé par son reçu à rendre compte de son emploi à moi et non à vous, cet homme ne peut être comptable qu'envers moi. Si je vous demandais le remboursement de ce million, tous auriez le droit de le réclamer de votre côté à celui qui Va reçu ; mais, comme je ne vous dcfndûde riéft, c'est
Et SON TEMPS. i8l
k tnoi seul qtt'ii appartient de décidci* jhsqti'à qtiél point celte avance gratuite d'un million faite par moi pour vous doit vous profiter à vous ou à l'homme à qui je l'avais doîliié, pouf concourir à une opération Secrète (Jtii vous a été très-titlie, mais qui jusqu'ici, par votre refus d'acqUtttemeftt et par les perteé diverses qu'il a subies dans son commerce avec vous , parait avoir été plus pénible que fructueuse pour lui.
Cette réticence en faveur de Beaumarchais était ici d'autant mieux justifiée , que cet incident se passait complètement à son insu, qu'il n'avait été appelé à faire valoir ses droits ou ses intérêts ni sur la mention faite dans le contrat du 25 février 1783 du million reçu par lui, contrat secret et qu'il ne connaissait pas, ni sur la demande en communication du reçu faite par le banquier des Étais-Unis en 1780 et rejetée par le ministre1.
Tandis que ces explications s'échangeaient entre M. de Vergennes et le banquier des États-Unis, fceaumarchais pressait en vain auprès du congrès la liquidation de son compte, ajournée depuis fieuf ans, demandant au moins un arbitrage, proposant comme un de
f A tout ce qui précède, il faut encore ajouter que quel qu'ait pu être le motif qui détermina M. de Vergennes à faire mention, dans le contrat du 25 février 1783, du premier million donné secrètement à Beaumarchais . le ministre n'avait certainement pas la pensée de. rendre ce dernier comptable envers les Etats- Unis de ce qu'il avait reçu pour leur venir en aide, puisque dans ce contrai du 25 février, M. de Vergennes ne dit mot ni du second million donné par l'Espagne, ni du troisième million donné par fractions à Beaumarchais en 1777.
ses arbitres M. de Vergennes lui-même, et acceptant, de la part des Américains, tous les arbitres qu'il leur plairait de choisir, excepté Arthur Lee, son ennemi personnel. En 1787, à bout de patience, il écrivait au président du congrès, en date du 12 juin, une lettre inédite dont j'extrais le passage suivant :
a Que voulez-vous, Monsieur, qu'on pense ici du cercle vicieux dans lequel il parait qu'on s enveloppe avec moi ? Nous ne ferons aucun remboursement à M. de Beaumarchais avant que ses comptes ne soient réglés par nous, et nous ne réglerons point ses comptes pour n'avoir point de remboursement à lui faire ! — Un peuple devenu puissant et souverain peut bien regarder, dira-t-on, la gratitude comme une vertu de particulier au-dessous de sa politique ; mais rien ne dispense un Étal d'être juste et surtout de payer ses dettes. J'ose espérer, Monsieur, que, touché de l'importance de l'affaire et de la force de mes raisons, vous voudrez bien m'honorer d'une réponse officielle sur le parti auquel l'honorable congrès s'arrêtera, soit de me régler promptement et de solder son règlement, comme un souverain équitable, soit de choisir eniin des arbitres en Europe pour juger les points en débat, d'assurances et de commission, ainsi que M. Barclay eut l'honneur de vous le proposer lui-même en 1785, soit enfin de m'écrire sans détour que les souverains d'Amérique , oubliant mes services passés, me refusent toute justice : alors j'adopterai le parti le plus convenable à mes intérêts méprisés, à mon honneur blessé , sans sortir du profond respect avec lequel je suis, du congrès général et de vous, Monsieur le président, le très-humble, etc.
a Caron dk Beaumarchais. »
Le congrès trouva cette lettre un peu hardie, et pour apprendre à vivre à son créancier, il conQa précisément
l'examen de sa créance au seul homme que Beaumarchais eût exclu de cet examen, à Arthur Lee. Le compte fut bientôt réglé : en un tour de main, Arthur Lee prétendit découvrir que le fournisseur, à qui le congrès avait envoyé en 1779 de si belles protestations de reconnaissance et dont la créance avait été réglée, en 1781, à 3,600,000 livres, non-seulement n'avait rien à réclamer des États-Unis, mais devait au contraire aux États-Unis dix-huit cent mille francs. Après quatre ans de protestations de la part de Beaumarchais, le congrès confia, en \ 793, un nouvel examen de cette créance à l'un des hommes d'État les plus distingués de l'Amérique , H. Alexandre Hamilton , qui, réformant le compte fabuleux d'Arthur Lee, fit repasser Beaumarchais de l'état de débiteur de 4,800,000 fr. à l'état de créancier légitime du congrès, pour une somme de deux millions deux cent quatre-vingt mille francs. Il n'y avait, on le voit, que 4 millions de différence entre les calculs d'Arthur Lee et ceux dUamilton ; mais en même temps Hamilton proposa qu'il fût sursis à tout payement jusqu'à ce qu'on eût fait de nouvelles tentatives auprès du gouvernement français pour obtenir la communication du mystérieux reçu d'un million, refusée sept ans auparavant, estimant que, si ce reçu était signé de Beaumarchais, il y avait lieu à déduire un million sur sa créance. Conformément aux instructions du congrès, le ministre des États-Unis auprès de la république française, Gouverneur Morris, par une lettre en date du 21 juin 1794, demanda cette