FIGARO
Nous, heureux cinquantenaires
D'un hymen si fortuné, Rapprochons du sein des mères L'enfant presque abandonné.
Faut-il un exemple aux pères?
Tout autant qu'il m'en naîtra Ma Suzon les nourrira.
Se tournant ensuite vers Brid'oison, Figaro lui disait : a A vous. Monsieur le jtige! »
Rrid'oison. — E... est-ce qu'on peut chanter quand on est attendri?.. D'à., ailleurs on ne m'a rien fait.
Figaro. — Vous avez tant de facilité !
Brid'oison. — C'est. ..est vrai, oui, pour qu'on vienne peutêtre me dire après: « Plu., .us bête encore que l'auteur.»
FiGABO. — Pourquoi pas ?
Brid'ofson. — Au... au bout du compte, je m'en moque, moi, et... et je m'en vais vous dire sur tout ceci ma façon de
penser. (Il chante en se frottant la tête comme s'il composait.}
Que d'plaisir on trouve à rire Quand on n'voit du mal à rien !
Que d' bonheur on trouve à s' dire :
L'on m'amuse, et j' fais du bien !
Que d' bel' chos' on peui écrire Contre tant d' joyeux ébals !
Nos cri...itics n'y manq'ront pas (Bis.)
En effet, les critiques n'y manquaient pas, car dès le lendemain on faisait circuler ce quatrain :
De Beaumarchais admirez la souplesse.
En bien, en mal son triomphe est complet :
A l'enfance il donne du lait
Et du poison à la jeunesse.
Cet institut en faveur des pauvres mères nourrices rencontra des obstacles qui tenaient probablement aux inimitiés soulevées contre l'homme qui cherchait à se
fonder, et il ne put être établi à Paris; mais comme ridée était bonne, elle ne resta point stérile : l'archevêque de Lyon, M. de Montazet, ladopta. 11 accepta braveinent le concours et l'argenl de Beaumarchais, et VInstilul de bienfaisance materneUe, qui, si je ne me trompe, existe encore à Lyon, sortit du Mariage de Figaro. Beaumarchais fut .un de ses protecteurs les plus constants. En 1790, il enroyait encore à cet établissement une somme de 6,000 francs, et recevait en échange la lettre suivante, signée de trois des plus considérables et des plus respectables habitants de Lyon :
î De Lyon, du 11 avril 1790.
« Monsieur,
« Vous offrir la preuve du succès de Vinstitut de bienfaisance maternelle, c'est vous entretenir de votre ouvrage. C'est cliez vous, Monsieur, que nous en avons puisé l'idée; ainsi le plan de l'établissement vous appartient. Vous l'avez aidé de vos généreux dons, et plus de deux cents enfants conservés à la patrie vous doixenl déjà leur existence. Nous nous estimons heureux d'y avoir contribué, et notre reconnaissance égalera toujours les sentiments respectueux avec lesquels nous sommes. Monsieur, etc.,
« Les administrateurs de Vinstitut de bienfaisance maternelle, Palerne de Sact, Chapp et Tabareal". »
Tandis que Beaumarchais occupait ainsi l'attention pubhque par les moyens les plus divers', ses ennemis,
lOn l'accusait notamment d'inventer des histoires bizarres et de les faire circuler en les rattachant à sa pièce.' On citait comme une invention de ce genre l'anecdote d'un jeune homme qui, réduit aux dernières extrémités de la misère, avait écrit à Beaumarchais pour lui demander la faveur d'être admis, avant
Suard en tête, le harcelaient sans cesse par des articles anonymes insérés au Journal de Paris. Un jour qu'on lui demandait malignement, dans ce journal, ce qu'était devenue la petite Figaro, dont il est question dans le Barbier et dont il n'est plus question dans le Mariage, il répondit par une liisloire très-plaisamment racontée, dans laquelle la petite Figaro se trouvait être une entant adoptée autrefois par le barbier espagnol, venue en France , mariée depuis à un pauvre ouvrier du port Saint-Nicolas, nommé Lécluse, lequel venait d'être écrasé par accident, la laissant avec deux enfants sur les bras, et il terminait en invoquant la charité de l'interrogateur pour la veuve Lécluse. Ce dernier fait était vrai, mais cette manière de déjouer les malices anonymes de Suard , en lui imposant une charité, déplut apparemment à celui-ci, et soit qu'il agît de lui-même, soit qu'il fût, comme on l'a dit, excité à poursuivre cette polémique par le comte de Provence, depuis Louis XYIll, qui s'en amusait, et qui même, à ce qu'on assure, prenait sa part dans la rédaction, il continua toujours, sous l'anonyme, à poursuivre Beaumarchais d'articles qui devenaient de plus en plus outrageants. L'auteur du Mariage de Figaro riposta
de se suicider, à voir jouer le Mariage de Figaro. Tout singulier qu'il paraissait, le fait était très-vrai. L'auteur de cette lettre était un jeune écrivain nommé Fejdel, qui obtint plus tard une certaine notoriété. Sa lettre que nous retrouvons dans les papiers de Beaumarchais nous a paru assez spirituelle pour être insérée aux pièces justificatives, n" 23 bis. Nous devons ajouter que Beaumarchais s'empressa d'aller chercher, dans son grenier, le malheureux qui lui écrivait, qu'il le secourut et le plaça.
d'abord avec sa gaieté ordinaire^ puis enfin, fatigué de ce commerce, il écrivit, le 6 mars 1785, une dernière lettre dans laquelle il déclarait aux rédacteurs du Journal de Paris qu'il ne répondrait plus aux insulteurs anonymes; et pour exprimer avec toute l'énergie possible le cas qu'il en faisait, il employait cette antithèse très-colorée, mais un peu étourdiment rédigée : « Quand j'ai dû vaincre, disait-il, lions et tigres pour faire jouer une comédie , pensez-vous , après son succès , me réduire, ainsi qu'une servante hollandaise, à battre l'osier tous les matins sur Vinsecte vil de la nuit? » Suard étant, je crois, très-mince de sa personne, pouvait à la rigueur prendre pour lui le dernier terme de celte antithèse, d'un goût hasardé; malheureusement pour Beaumarchais, qui pensait n'avoir affaire qu'à Suard, le comte de Provence, quoique très-gros, ayant, à ce qu'il paraît, pris sa part des attaques de Suard, se jugea également atteint par la redoutable antithèse, et porta plainte au roi son frère de l'insolence de Beaumarchais. Toutefois, comme il ne voulait pas avouer qu'il s'y était exposé, il prit le parti de dissimuler ce qui le blessait particulièrement, et comme il était fort spirituel, il persuada sans peine à son frère que le crime de Beaumarchais consistait, non pas à avoir parlé de Vinsecte vil de la nuit, mais à avoir écrit ces mots de lions et tigres, qui, suivant lui, désignaient évidemment le roi et la reine.
Accuser quelqu'un d'avoir songé à comparer LouisXVI à un tigre et même à un lion, c'était à peu près l'accuser d'avoir voulu emporter dans sa poche les tours de Notre-
Dame. Beaumarchais navait mis en avant les tigres que dans l'intérêt purement littéraire de son antithèse, et |)Our faire ressortir r/n.sfc<e vUde la nuit; maisLoiiisXVI, le meilleur des houmies, quoique avec des acci s de vivacité qui se bornaient habituellement à une brusquerie de parole, Louis XVI était déjà irrité contre Beaumarchais. Le succès immense d'une comédie jouée eu quelque sorte malgré lui, succès (pii rin(iiiiétait comme roi et le scandalisait comme chrétien, le rendait disposé à accueillir l'accusation même la i)lns invraisemblable. Celle-ci le mit hors de lui. Sans quitter la table de jeu à laquelle il était assis, il écrivit, — si l'on en croit l'auteur des Souvenirs d'un Sexagénaire , BI. Arnault, — sur un sept de pique, au crayon, l'ordre d'arrêter i m uicdiatement Beaumarchais, et à la rigueur joignant l'insulte, ce qui n'est jamais permis à un souverain, il ordonna de le conduire, non pas dans une prison ordinaire, mais dans une prison à la fois ridicule et honteuse pour ses cinquante-trois ans, à Saint-Lazare, oii l'on enfermait alors les adolescents dépravés.
Traiter comme un jeune vaurien un homme de l'âge et de la célébrité de Beaumarchais, un homme à qui on avait donné des missions de confiance, qu'on avait initié à des secrets d'État, qu'on avait chargé des opérations les plus importantes, qu'on savait à la tète d'une maison de commerce considérable, et dont le talent exerçait sur le public une attraction puissante, c'était plus qu'une injustice, c'était une faute des plus graves : car c'était rendre manifeste à tous les yeux la pernicieuse
infliicnce qu'un pouvoir non contrôlé par des lois exerce à un moment donné;, même sur le plus débonnaire des princes. — Cet acte révoltant d'arbitraire est (Jures te le seul de cette espèce qu'on puisse reprocher à Louis XVI personnellement.
Telle est la légèreté du public parisien, que lorsqu'on apprit dans la matinée du 9 mars 1783 que l'auteur du Mariage de Finaro, au milieu de son triomphe, venait d'être emprisonné la veille, sans qu'on sût pourquoi, avec les jeunes bandits de Saint-Lazare, le fait parut d'abord très-plaisant, et il y eut presque un éclat de rire universel. Le lendemain, on se demandait le motif de cette étrange incarcération, et connue le gouvernement ne disait rien, n'ayant rien à dire, attendu qu'il lui eût été assez difficile d'avouer qu'on enfermait Beaumarchais à Saint-Lazare parce qu'on était norté à croire qu'il avait eu Vintention de comparer Louis XVI à un tigre, le public s'inquiétait et commençait à murmurer; le surlendemain, il murmurait hautement. «Chacun, dit Arnault, se sentait menacé par là, non-seulement dans sahberté, mais encore dans sa considération.» Le quatrième jour, il y avait, parmi les jeunes gens surtout, un mouvement général d'indignalion , et telle était l'effervescence, qu'Arnault. quoiqu'il fût alors au service du comte de Provence, nous apprend qu'il n'avait pu s'empêcherde rimer contre cet acte de tyrannie une ode des plus audacieuses '. Eulin, le cinquième jour,
' Une feuille de Nouvelles à la main que j'ai sous les yeux, après un récit détaillt'' de l'arrestation et de l'emprisonneuientde Beau-
on fit sortir Beaumarchais presque malgré lui, car, dans son ressentiment de l'injurieuse iniquité dont il était la \ictime, il voulait rester en prison jusqu'à ce qu'on lui eût déclaré son crime et donné des juges. Le mémoire inédit qu'il adresse de Saint-Lazare au roi est curieux comme expression d'une situation aussi embarrassante pour Louis XYI que pour Beaumarchais. Le lieutenant de police avait sans doute dit à l'oreille du prisonnier quelle était la véritable cause de la colère du roi ; mais comment entamer ce sujet ? Comment discuter seulement Vexécrahh démence (c'est le mot de Beaumarchais) de lintention supposée ? Comment se défendre devant le roi d'avoir songé à l'assimiler à un tigre? « Comparant, dit Beaumarchais, les grands obstacles que j'ai dû vaincre pour faire jouer une faible comédie aux attaques multipliées qu'on dédaigne après le succès, j'ai pris les deux extrêmes de l'échelle comparative, et de même que j'aurais dit : « Après avoir combattu des géants, dois-je marcher sur despygmées?» ou tels autres rapprochements figuratifs, j'ai dit : .... Mais quand on s'obstinerait à penser qu'il peut exister en France un être assez capitalement fou pour vouloir offenser le roi dans une lettre soumise à la censure et publiée dans un journal, ai-je donné jusqu'à présent des marques d'une telle démence, que l'on puisse ha-
niarchais, se termine par une phrase qui paraît être l'expression du sontiment public. — « On se demande, dit le nouvelliste anouyme, si quelqu'un peut répondre de coucher ce soir dans son lit, »
sarder sans preuve une pareille accusation contre moi? )^
Quelques jours de réflexion firent sans doute comprendre au roi qu'il ne pouvait décemment admettre l'intention qu'on avait prêtée à l'auteur du Mariage de Figaro, et, revenant aux sentiments de justice et de bonté qui lui étaient si naturels, après avoir en quelque sorte fait prier Beaumarchais de quitter sa prison, il se plut à le dédommager de toutes les manières de cette honteuse détention de cinq jours. Grimm constate que presque tous les ministres assistèrent à la représentation de Figaro qui suivit la sortie de prison^, et qui fut des plus brillantes. Ils eurent le petit désagrément d'entendre applaudir avec énergie cette phrase du fameux monologue : Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le mallraitant. M. de Galonné écrivit à Beaumarchais que le roi le tenait pour justifié et saisirait avec plaisir les occasions de lui donner des marques de sa bienveillance. Louis XYI le fit bientôt de la façon la plus noble et la plus digne d'un souverain qui sent qu'il a eu tort : «Le Barbier de Séville, dit Grimm, a été représenté sur le petit théâtre de Trianon dans la société intime de la reine, et l'on a daigné accorder à l'auteur la faveur très-distinguée d'assister à cette représentation. C'était la reine elle-même qui jouait le rôle de Rosine, M. le comte d'Artois celui de Figaro, M. de Vaudreuil celui du comte Almaviva, etc.. A cou[) sûr, on ne pouvait faire à Beaumarchais une réparation plus délicate et plus flatteuse de l'affront qu'il avait reçu. »
Toii. II. 24
A ces réparations délicates vinrent s'ajouter des témoignages plus substantiels de la bienveillance du roi; mais on a commis à ce sujet une erreur, basée sur une lettre publiée pour la première fois dans la petite édition in-i8 de Beaumarchais que M. Ravenel a enrichie de notes intéressantes. Dans cette lettre sans adresse et qui porte la date de juin 1785, Beaumarchais semble dire qu'il a reçu du roi, depuis sa disgrâce, deux millions cent cinquanle mille livres sur de longues avances dont il sollicitait le remboursement. Il y a là une erreur matérielle, soit que la lettre réimprimée par M. Ravenel d'après un journal ne soit {«as autlientique, soit que Beaumarchais ait eu à ce moment quelque intérêt à paraître avoir reçu en bloc cette somme de 2 millions et plus. Ce qui est certain, c'est qu'il n'a reçu à cette époque que 800,000 livres. On se souvient que depuis 1779 il était en instance auprès du gouvernement pour obtenir une indemnité au sujet de sa flotte marchande, sacrifiée aux opérations militaires de l'amiral d'Estaing. On se souvient qu'il avait touché successivement pour cet objet 905,000 livres d'une part, et d'autre part, trois mois avant la représentation du Mariage de Figaro, 570,625 livres avec une lettre de M. de Galonné lui annonçant que ses répétitions ultérieures seraient réglées par un comité d'armateurs. Ce sont ces répétitions ultérieures qui furent réglées, assez longtemps après l'emprisonnement à Saint - Lazare, par un ordre du roi en date du 12 février 1780, à la somme de 800,000 livres, laquelle, jointe aux deux
ET SON TEMPS. 37i
sommes précédentes, forme un total de 2,273,623 livres que Beaumarchais a reçues, on le voit, non pas en bloc, mais par portions et à plusieurs années de distance'. Nous avons dû entrer dans ces détails, alin que l'on comprenne bien que la somme obtenue après la détention à Saint-Lazare n'était pas un don du roi déguisé sous forme d'indemnité, mais le complément d'une réclamation sérieuse, fondée, et depuis longtemps reconnue par le gouvernement.
Malgré les dédommagements que la bonté du roi accordait à Beaumarchais, ce témoignage public, nonseulement de rigueur, mais de mépris, donné dans un moment d'aveugle colère, eut une fâcheuse influence sur la situation morale de l'auteur du Mariage de Figaro vis-à-vis de l'opinion. On l'avait vu pour la première fois subissant un outrage et obligé de ee taire devant la qualilé de l'offenseur; ses ennemis se sentirent plus encouragés à l'attaque, et bientôt son étoile, qui commençait à p<àlir, le mit aux prises avec un homme non moins audacieux, mais plus jeune et plus redoutable que lui.
Deux habiles mécaniciens, les frères Périer, avaient entrepris de faire distribuer l'eau de la Seine dans tous les quartiers de Paris, à l'instar de ce qui se pratiquait déjà depuis longtemps à Londres, en établissant sur les hauteurs de Cliaillot cette pompe à feu qui fonctionne encore aujourd'hui. Ils s'étaient adressés à Beaumar-
* Voir cel ordre du roi, pour la délivrance des 800,000 livres, aux pi'^ces justificatives, n" 23.
chais; cehii-ci, toujours porté vers les entreprises utiles et pouvant devenir fructueuses, leur avait fourni des fonds, les avait aidés à organiser, sous le titre de Compagnie des eaux de Paris, une société dont il était un des principaux actionnaires et un des administrateurs. Les actions, tombées d'abord au-dessous du pair, avaient éprouvé en 1785 une hausse rapide et considérable. Quelques banquiers ayant aventuré beaucoup d'argent en jouant sur la baisse, avaient un intérêt très-vif à arrêter et à faire rétrograder ce mouvement. Mirabeau se trouvait alors à Paris, au sortir des prisons où il avait traîné son orageuse jeunesse, n'étant connu encore que par son ouvrage sur les lettres de cachet et par le scandale de ses procès et de ses amours. Pauvre et pressé de mille besoins de luxe, il rôdait à travers cette société en décadence, sicut leo rugiens quœrens qucm devoret, ou, si l'on aime mieux, comme un chevalier errant cherchant aventures et coups de lance. Lié avec les financiers Panchaud et Clavière, qui lui prêtaient de l'argent et que la hausse des actions des Eaiix de Paris contrariait essentiellement, muni par eux de calculs plus ou moins exacts, il entra en campagne contre la société des frères Périer par une brochure flamboyante, dans laquelle il prétendait éclairer la nation sur ses véritables intérêts, et lui démontrer patriotiquement que la pompe à feu de Chaillot était une entreprise détestable.
En sa qualité d'actionnaire et d'administrateur, Beaumarchais avait également un intérêt patriotique à
démontrer le contraire. Il faut noter cependant que sa position était bien plus nette que celle de son adversaire, puisqu'il défendait à la fois sa chose et une opération incontestablement utile. A la brochure de Mirabeau il répondit par une brochure dans laquelle, contre son habitude , il se montrait parfaitement calme , modéré, occupé presque uniquement de réfuter les calculs de son adversaire. Néanmoins, comme il est difficile de chasser complètement le naturel, il laissait échapper un calembour qui n'était pas d'un goût exquis ; comparant les brochures de Mirabeau aux Philippiques, il les appelait des mirabelles, et de plus sa péroraison, sous une apparente courtoisie, laissait percer des doutes sur les motifs plus ou moins désintéressés qui avaient conduit la plume de l'ami des Panchaud et des Clavière. Il n'en fallait pas davantage pour faire bondir un athlète qui ne demandait que plaie et bosse. La réplique ne se fit pas attendre; Mirabeau riposta par une seconde brochure dans laquelle, laissant à peu près de côté lesEaux deParis, il prenait l'auteur du Mariage de Figaro à la gorge, défigurait toute sa vie, et le secouait rudement au nom de la morale et de l'ordre public. Mirabeau, le ravisseur de femmes, défendant le bonnes mœurs contre Beaumarchais; Mirabeau, qui, au donjon de Vincennes, écrivait et faisait vendre sous l'anonyme de véritables ordures', reprochant à Beau-
1 II ne s'agit point ici de la correspondance de Vincennes, qui ne mériterait point cette qualification, et qui d'ailleurs ne fut pas publiée par ]\Iirabeau, mais de plusieurs ouvrages cyniques, tels VErotika Biblion, Ma Conversion, etc., que Mirabeau,
marchais la licence de ses écrits ; Mirabeau enfin, le tribun futur qui devait invoquer les Gracques et Marius, demandant compte à Beaumarchais de ses attaques contre les ordres de t'Elal, m'a toujours paru oflrir un spectacle plus réjouissant qu'émouvant'. Une circonstance suffira pour donner une idée de la bonne foi de Mirabeau dans cette polémique. Parmi les griefs allégués contre Beaumarchais, im de ceux sur lesquels il appu\ait très-vivement, c'étaient les relations de ce dernier avec Morande; l'amitié d'un tel homme était, disait-il, un opprobre pour l'auteur du Mariage de Figaro. Qu'on juge de la fureur de Morande en recevant à Londres le pamphlet de Mirabeau, quand on saura qu'il avait dans les mains les billets les plus cliarmants adressés à lui Morande, par ce même Mirabeau, qui, peu de temps auparavant, se trouvant en Angleterre et ayant besoin du rédacteur du Courrier de l'Europe, l'invitait à dîner, se déclarait son meilleur ami et le courtisait de son mieux-! Il faut être très-éloquent
dans sa prison, écrivait pour se procurer de l'argent, et dont, par une tolérance assez bizarre , la police lui facilitait la vente.
1 Nous ne voulons pas dire par là que Mirabeau même en invoquant les Gracques et Marius, soit aussi démocrate qu'il en a l'air. Ses opinions sont bien plus ardentes par la forme que par le fond, cependant il nous parait beaucoup plus révolutionnaire que Beaumarchais.
1 Voici un de ces billets non signés, mais autographes et parfaitement authentiques, de Mirabeau à Morande : « Je vous ai attendu hier toute la journée, mais vous m'avez oublié. Je suis moi-même le porteur de mes billets, de mes reproches et de mes agaceries, car je désire vous voir pour vous ol pour moi relativement il divers objets. J'écrivais ce billet qiir.nd !e vôtre
pour se permettre de pareilles légèretés de conscience. Ce fait me porte à penser qu'il doit y avoir quelque chose de vrai dans un petit détail du manuscrit de Gudin, destiné à expliquer la cause primitive des attaques de Mirabeau.
a Le comle de Mirabeau, dit Gudin, ne subsistait guère que d'emprunts : il vint trouver Beaumarchais, l'un et l'autre ne se connaissaient que de réputation, la conversation fut vive, animée, spirituelle entre eux; eniin le comte, a\ec la légèreté ordinaire aux emprunteurs de qualité, demanda à Beaumarchais de lui prêter une somme de douze mille francs. Beaumarchais la lui refusa avec celte gaieté originale qui le distinguait. — Mais il vous serait aisé de me prêter cette somme, lui dit le comte. — Sans doute, lui répondit Beaumarchais j mais. Monsieur le comte, comme il faudrait me brouiller avec vous au jour de l'échéance de vos effets, j'aime autant que ce soit aujourd'hui ; c'est douze mille francs que j'y gagne. »
Après la seconde brochure de Mirabeau, on s'attendait à une riposte de Beaumarchais. A la grande surprise du public, ce dernier garda le silence. Soit qu'il jugeât que la partie n'était pas égale et que ce jouteur était trop fort pour lui ou avait moins à perdre, soit qu'il éprouvât ce besoin du repos que l'âge fait sentir aux êtres même les plus batailleurs, il prit le parti de se taire. Agit-il prudemment? Cela est douteux, car on verra bientôt un nouvel adversaire s'autoriser de ce premier témoignage de prudence pour attaquer à son tour Beaumarcliais avec une fureur sans égale.
est arrivé; si vous étiez aimable, vous viendriez manger sans façon un poulet avec moi. »
Quatre ans avaient passé sur cette querelle, Mirabeau était devenu le grand orateur et le grand liomme d'État de la Constituante, lorsqu'un beau jour, en 17*J0, fatigué à son tour des orages de la vie, il écrit à Beaumarchais la lettre suivante :
« Mon écriture ne pouvant pas vous déplaire , Monsieur, lorsqu'elle est accompagnée d'un procédé que vous ne désapprouveiez pas, je.prends le parti de m'adresser à vous-même pour un éclaircissement (jui vous regarde, plutôt qu'à des intermédiaires.
« Très-voisin de l'âge et surtout de la disposition d'esprit où, moi aussi, je ne veux penser qu'à mes livres et à mon jardin, j'avais jeté les yeux, dans les biens nationaux, sur les Minimes du bois de Vincennes; j'apprends que vous y pensez, on dit même que vous avez couvert l'encbère; il n'est pas douteux que si vous désirez ce joli séjour, vous le payerez beaucoup plus clier que moi, parce que vous êtes beaucoup plus en étal de le faire, et cela posé, je trouverais trèsdésobligeant de hausser à votre désavantage le prix d'un objet auquel je ne pouirais plus atteindre. Veuillez donc me dire si l'on m'a bien instruit, si vous tenez à cette acquisition, et de ce moment je letire mes offres; si, au contraire, vous n'avez qu'une velléité légère ou seulement le désir civique de concourir à ce que les ventes s'effectuent, sauf à vous défaiie ensuite d'un bien probablement trop voisin de votre belle habitation pour que vous comptiez en faire votre maison de campagne, je suis persuadé que vous aurez le même procédé pour moi que moi pour vous, et que votre concurrence n'exagérera pas !e prix de cette acquisition.
« J'ai l'honneur d'être parfaitement, Monsieur, etc.
« Mirabeau (l'ahié.) »
< Le 17 septembre 1790. >
Voici la réponse de Beaumarchais :
« Je vais répondre à votre leltre. Monsieur, avec franchise et liberté. Depuis longtemps je cherchais une occasion de me venger de vous; elle m'est offerte par vous-même, et je la saisis avec joie.
« Tous les motifs que vous citez sont en effet entrés dans mon projet d'acquisition. Un autre plus puissant s'y joint, et quoiqu'il soit assez bizarre, il n'est pas moins celui qui m'a le plus déterminé. A l'âge de douze ans, prêt à faire ma première communion (vous riez?), je fus conduit chez ces Minimes. Un grand tableau du Jugement dernier qui était dans leur sacristie me frappa tellement l'esprit, que j'y retournais trèssouvent. Un vieux moine fort spirituel entreprit sur cela de m'arracher au monde; il me prêchait toutes les fois sur le texte du grand tableau en accompagnant- son sermon d'un goûter. J'avais pris fort en gré sa retraite et sa morale, et j'y courais tous les jours de congé. Depuis, j'ai toujours vu ce clos avec plaisir, et aussitôt qu'on a mis en vente les biens de nos pauvres tondus, j'ai donné l'ordre de couvrir les enchères de celui-là. Autant de motifs réunis me rendent cette acquisition fort chère, mais ma vengeance me l'est encore plus, car je ne suis plus aussi bon que je l'étais dans mon enfance. Vous avez envie de mon clos, je vous le cède et me dépars de toutes mes prétentions sur lui, trop heureux d'avoir mis enfin mon ennemi entre quatre murailles ! Il n'y a plus que moi qui le puisse après la chute des bastilles.
« Si dans votre colère vous êtes assez généreux pour ne pas au moins vous opposer au salut de mon âme, réservez-moi. Monsieur, le grand tableau du Jugement dernier. Mon dernier jugement sur lui est que c'est un fort beau morceau et fait pour honorer ma chapelle. Vous vous serez vengé de moi comme je me venge de vous. Si vous avez besoin de bons renseignements ou même de mon concours pour la facilité de votre acquisition, parlez, je ferai là-dessus tout ce que vous voudrez, car si je suis, Monsieur, le plus implacable de tous vos ennemis, mes amis disent en riant que je suis le meilleur de tous les méchants hommes. Beaumarchais. »
Les remercîments de Mirabeau ne se font pas attendre :
« Il faut que j'aie été ravi à moi-même hier, comme en effet je le fus, Monsieur, pour n'avoir pas répondu aussitôt à voire aimable lettre. I>a candeur de l'âge que vous y rappelez ne s'y trouve pas moins que sa gaieté et sa malice, et jamais forme plus piquante n'assaisonna un meilleur procédé. Oui, certes, le tableau qui vous est resté si vivement empreint dans l'imagination dans le cours d'une vie qui vous a nécessairement distrait un peu du Jwjement dernier est à vous, si je deviens propriétaire de ce clos, et mon ambition à cet égard s'augmente d'un vœu : c'est de vous y voir venir chercher les vestiges de la sacristie et avouer qu'il n'est point de fautes inexpiables ni de colères éternelles.
Mirabeau (l'ainé).»
« 19 septembre 1790. »
Une lettre aimable de Beaumarchais termine cette correspondance :
« Je suis plus touché, Monsieur, de votre lettre que je n'ose me l'avouer. Permet tez donc que je vous adresse le bonhomme que j'avais chargé de me nettoyer cette affaire. Il a été un des experts de la municipalité ; il vous expliquera ce que votre emplette a d'titiie et le parti que Ton peut en tirer, ce qui vous apprendra, si vous ne le savez déjà, jusqu'où vous pouvez enchérir.
« Puisque mon badinage ne vous a pas déplu, recevez l'assurance la plus sincère d'un oubli total du passé. Faites une salle à manger de mon antique sacristie, j'y accepterai avec joie un lepas civique et frugal. Grâce à la révolution, personne n'est plus humilié de n'en offrir que de ce genre, et nous sommes tous enrichis de ce qu'elle a retranché aux dépenses de vanité qui nous appauvrissaient sans véritable jouiHBance. Messieurs les bons faiseurs^ devenez bienfaisants en
mettant fin à votre ouvrage ; il sera toujours excellent, pourvu que vous l'acheviez vite.
« Agréez les salutations du cultivateur,
C'est ainsi que le temps apaise les colères les plus ardentes. Ce projet de campagne et de repos était une de ces chimères dont se berçait aux heures de lassitude l'imaginalion de Mirabeau ; il n'eut point de suite : rhomme des combats devait mourir sur la brèche ; mais il nous a semblé que cette correspondance pacifique, où chacun des deux anciens ennemis apparaît avec ses véritables allures, offrait plus de sincérité et par conséquent plus d'intérêt que leur querelle.
LB PROCES KORNMAN. — BEAUMARCHAIS ET BERGASSB.
Dans ce combat avec Mirabeau à propos des Eaux de Paris, Beaumarchais avait donné au public l'idée d'un lutteur qui commençait à faiblir. C'était encourageant pour ceux qui pouvaient éprouver le besoin de se faire un nom aux dépens du sien, et il ne tarda pas à se voir assailli par un nouvel adversaire. En février 1787, au moment où il s'occupait de la première représentation de l'opéra de Tarare, dont il sera question plus loin, on répandit dans Paris à un très-grand nombre d'exemplaires une brochure assez volumineuse et des plus virulentes intitulée : Mémoire sur une question d'adultère, de séduction et de diffamation pour le sieur Kornman contre la dame Kornman son épouse, le sieur Daudet de Jossan, le sieur Pierre- Augustin Caron de Beaumarchais
et M. Lenoir, conseiller d'État, ancien lieutenant général (le police.
Ce mémoire d'une forme inusitée, imprimé même sans nom d'imprimeur, contenant une dénonciation adressée au public et non à la justice, était tout simplement signé Kornniau; mais le style annonçait une plume plus exercée que celle d'un banquier alsacien. L'atlaire dont il s'agit ayant eu, en raison des circonstances et des personnes attaquées, uu immense retentissement, il faut expliquer d'abord par quel tour de force un avocat alors obscur, mais affamé de cé!é!)rité, avait pu englober Beaumarcbais dans un procès en adultère auquel il était parfaitement étranger et qui couvait depuis six ans. En octobre 1781, l'auteur du Barbier de Séville, se trouvant à dîner chez le prince de Nassau-Siegen, avait été vivement sollicité par le prince et la princesse de s'intéresser au sort d'une jeune femme que son mari tenait depuis six mois enfermée dans une maison de force en vertu d'une lettre de cachet et d'unir ses démarches à celles qu'ils faisaient eux-mêmes en sa faveur. Rendu prudent par l'expérience, Beaumarchais, avant de se mêler d'une chose aussi délicate, demanda tous les renseignements possibles. On lui montra une requête touchante que cette jeune femme écrivait de sa prison au président du parlement. Elle était étrangère, née en Suisse, orpheline de père et de mère, mariée depuis l'âge de quinze ans à un banquier alsacien, à qui elle avait apporté une dot de 300,000 francs. Elle avait deux enfants, et elle était enceinte d'un troisième. Les affaires
de son mari étant en mauvais état, elle avait voulu préserver sa dot dans Tintérèt de ses enfants, et son mari l'avait fait emprisonner par lettre de cacliet comme coupable d'adultère. Elle niait faiblement la faute que lui reprochait son mari, et qui, à ce qu'il paraît, était réelle; mais elle réclamait le droit de défendre librement devant la justice sa fortune et son honneur, et demandait à ne pas être condamnée à périr de souffrance en accouchant dans un lieu où l'on enfermait des folles et des [)rostituées.
Pour achever de décider Beaumarchais, on lui montra de plus des lettres écrites par le mari k l'homme qu'il accusait d'avoir séduit sa femme, et on lui présenta le séducteur : c'était un jeune homme élégant, spirituel, de mœurs légères, nommé Daudet de Jossan, qui était assez lié avec le prince et la princesse de Nassau, et qui était petit-fils d'Adrienne Lecouvreur et du maréchal de Saxe ^
Daudet, par la protection du dernier ministre de la guerre, le prince de Montbarey, avait obtenu la place, alors importante, de syndic-royal adjoint de la ville de Strasbourg. Cette situation lui donnant une certaine influence en Alsace, Kornman lavait reçu chez lui à Paris. Il était devenu amoureux de M^e Kornman, le mari en avait pris son [)arti, avait fait son ami de l'amant
1 Le père de Daudet, directeur des greniers à sel de la ville de Strasbourg, avait épousé Françoise-Catherine-Ursule Lecouvreur, fille naturelle de la célèbre tragédienne et du maréchal de Saxe.
de sa femme, et avait utilisé son crédit auprès du ministre Montbarey jusqu'au moment où, la retraite de ce ministre ayant fait perdre à Daudet sa place et son influence, répoux débonnaire et complaisant s'était tout à coup transformé en Othello. Les lettres de Kornman, à l'amant de sa femme , exprimaient en effet une tolérance tellement ignoble, que Beaumarchais n'hésita plus. Il courut chez les ministres, et, avec cette activité persévérante <|u'il mettait à tout ce qu'il entreprenait, il obtint bientôt la révocation de la lettre de cachet et un ordre du roi enjoignant au lieutenant de police, M. Lenoir, de faire conduire la prisonnière dans la maison d'un médecin-accoucheur, où elle pourrait librement recevoir ses hommes d'affaires et discuter ses intérêts avec son mari. Ainsi le même homme qui, tout à l'heure, était impuissant à se préserver personnellement du coup d'aulorilé le plus arbitraire et le plus injurieux, avait parfois plus de puissance qu'un prince quand il s'agissait d'obtenir la liberté d'autrui. Nouvelle preuve de cette discordance sociale en toutes choses qui préparait la révolution, et que nous avons déjà constatée bien souvent dans le cours de ce travail. Quoi qu'il en soit, Kornman, voyant que sa femme lui échappait, essaya d'entrer en accommodement avec elle; cinq ans se passèrent ainsi, remphs par des tentatives avortées de réconciliation et par des commencements de procès en séparation de biens. Dans l'intervalle, les affaires commerciales de ce banquier allaient de mal en pisj il fut obligé de suspendre ses payements , et sa femme, à la-
quelle Beaumarchais, en raison même du premier service rendu, ne pouvait plus refuser des conseils, dut entamer contre lui des procédures à Teffet de garantir sa dot.
Les choses en étaient là, lorsque Kornman eut occasion de se lier avec le jeune avocat Bergasse, encore inconnu, ou plutôt connu seulement par Fextrême exaltation qu'il avait déployée dans des brochures en faveur des expériences magnétiques de Mesmer. Soit que Bergasse ait réellement ajouté foi aux récits plus ou moins fantastiques que lui faisait Kornman, soit qu'il ait vu là une belle occasion de se produire avantageusement, soit enfin qu'il ait été conduit par ces deux motifs réunis, toujours est-il que c'est lui qui détermina le banquier alsacien à confier au public des détails qu'on aime généralement à tenir secrets. C'est sous l'impulsion du fougueux Bergasse que Kornman se décida à donner à son affaire tout féclat imaginable, en comprenant dans la même dénonciation sa femme et son complice présumé, Daudet de Jossan; le lieutenant général de police, que Kornman soupçonnait aussi, à tort ou à raison, d'avoir été lamant de sa femme, et qui , venant de quitter sa place, offrait l'avantage de pouvoir être attaqué utilement et sans danger ; le prince de Nassau même , que Bergasse devait attaquer dans un second mémoire; et enfin, mais surtout Beaumarchais, Vaffreux, le scéléral Beaumarchais, qu'on présentait comme la cheville ouvrière du plus abominable complot contre toutes les lois divines et humaines.