‹ Beaumarchais et son temps (volume 4)Chapitre 11 sur 22 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

Tel fut l'objet du premier mémoire publié au nom de Kornman. rédigé par lîergasse, et répandu par milliers dans Paris. Ce mémoire pompeux d'un bout à l'autre, souvent bouffj et incorrect, offre cependant quelques pages assez brillantes; mais, au point de vue de la logique, de la raison et du droit, il ne eup[)orte réellement pas l'examen. C'est un véritable galimatias. Qu'y voit-on? Un mari qui raconte ou plutôt un avocat qui fait raconter à un mari, en style empbati(}ue, les torts qu'il reproche à sa femme avec une épigraphe en vers latins tirée du poeme.de Claudien contre Kuffm, épigraphe spécialement dirigée contre Beaumarchais , quoique ce dernier soit complètement étranger au fait principal; savoir l'adulière de M'"^ Kornman. Ce qui tendrait du reste à indiquer une certaine boime foi chez Bergasse, au moins au début de l'affaire, c'est que, dans son exaltation continue, il oublie à tous moments qu'il revêt d'un style imposant des détails peu honorables pour son chent. Il pourrait, par exemple, se dispenser de nous montrer ce mari poussant pendant un an la débonnaireté jusqu'à la tolérance la plus honteuse, pour faire ensuite enfermer sa femme aussitôt qu'il est question de séparation de biens. Il pourrait se dispenser de faire avouer tout naïvement à ce mari que, s'il a attendu six ans pour provoquer un scandale, c'est que le lieutenant de police, qu'il accuse aussi d'être un des amants de sa femme, lui avait promis une place dans les Indes. Enfin n'est-il pas singulier qu'un mari, après avoir traîné publiquement sa femme dans la boue.

ET SON TEMPS. SS't

après l'avoir accusée, non-seulement des désordres les plus graves et les plus multipliés, mais encore d'escroquerie et même de complicité dans je ne sais quelle histoire d'assassinat qui est un véritable roman, vienne conclure en définitive à ce qu'on lui laisse la femme et la dot, la dot apparemment parce qu'elle est bonne à garder, la femme parce qu'elle est, dit cet aimable mari, plus égarée que coupable, et qu'il désire qu'e//e vive environnée de l'eslime qu'elle peut mériter encore ? Et cela pour arriver à appeler tonte la rigueur des lois, non-seulement sur le suborneur ou les suborneurs, ce qui serait assez naturel au moins de la part d'un autre mari ; mais sur Beaumarchais, contre lequel on n'articule aucun autre fait précis qne celui d'avoir contribué à obtenir des ministres, en faveur d'une femme près d'accoucher dans une maison de force , la révocation d'une lettre de cachet ! Pour que tout soit logique d'ailleurs dans les mémoires de Bergasse, on y lit les déclamations les plus ardentes contre les lettres de cachet. Excité par l'exemple de Mirabeau, Bergasse le laisse bien loin derrière lui en excès de langage. Tout ce que la fureur peut inspirer d'expressions outrageantes et d'imputations flétrissantes, il le prodigue à Beaumarchais. Et comme si ce n'étair pas assez de le qualifier « un homme dont la sacrilège existence atteste avec un éclat si honteux le degré de dépravation profonde où nous sommes parvenus, » dans un autre mémoire, cet avocat, parlant en son nom, crie à Beaumarchais qu'il ne connaît pas, qu'il n'a jamais vu : « Malheureux! tu

suea le crime K' » En temps ordinaire et pour un public impartial^ la réponse de Beauniarcliais à de telles invectives eût été foudroyante, car il se contenta d'opposer, comme il disait, à du Kornman-Bergasse du Kornman tout pur, c'est-à-dire qu'à ce mari si pompeux de sensibilité, d'indignation et de vertu, à ce mari qui, par la plume de Bergasse, dissertait avec tant d'abondance sur la sainteté du lien conjugal, il opposa le mari réel, le mari écrivant,— pendant cette même année où les rapports de sa femme avec Daudet l'avaient rempli d'indignation dans son mémoire, — à ce même séducteur détesté dans son mémoire,— des lettres où il fait de ce suborneur son ami , son confident , son protecteur auprès des ministres, l'artisan de sa fortune, l'ami et le compagnon babituel de sa femme. Il montra Kornman méritant par là le dilemme fort embarrassant que lui posa plus lard à l'audience l'avocat de Daudet : « Ou vous êtes le plus atroce calomniateur, ou vous êtes le plus vil des époux; il vous faut choisir. »

Quant à Beaumarchais, après avoir ainsi mis à nu la moralité du plaignant, il ne lui fut pas difficile de démontrer jusqu'à la dernière évidence qu'il n'y avait aucun motif raisonnable de l'envelopper dans cette plainte en

1 Nous avons affirmé plus haut que la prudence inusitée de Beaumarchais dans sa polémique avec Mirabeau avait encouragé Bergasse. Ce dernier, en effet, l'avoue ingénument en disant de Tauteur du Mariage de Figaro : « un homme qui, traîné publiquement dans la boue par un écrivain fameux qu'il a eu l'impudence d'insulter, n'a pas osé lever le front devant lui, et qui, par son silence coupable, a justifié l'opprobre dout il a été couvert. » .

adultère ^ Malheureusement pour lui, le public s'inquiétait fort peu de savoir qui avait tort ou raison sur le fait principal, assez insignifiant par lui-même, mais qui l'emporterait dans cette guerre à mort qu'un nouvel adversaire déclarait à Beaumarchais; car, après l'éclat du premier mémoire, Bergasse, désireux d'entrer en scène et comprenant d'ailleurs qu'il était peu décent de se soustraire plus longtemps à la responsabihté de ses attaques en empruntant le nom de Kornman, lorsque tout le monde savait que ce mémoire était de lui, s'en était positivement déclaré l'auteur, et Beaumarchais l'ayant assigné, ainsi que Kornman, en diffamation au parlement, Bergasse eut à continuer le combat tout à la fois au nom de Kornman et au sien. Or, il possédait ici plusieurs avantages sur Beaumarchais. Jeune et peu connu, il n'avait encore ni ennemis ni envieux; doué d'un tempérament bilieux et d'une imagination trèsardente, il avait une certaine emphase naturelle de

1 L'auteur du Mariage de Figaro étant un peu suspect en ce qui regarde les femmes, j'ai mis du soin à chercher dans ses papiers s'il avait réellement servi M™e Kornman en chevalier désintéressé. Il m'a été démontré d'abord qu'il ne la connaissait nullement quand il avait contribué à la faire sortir de prison, et ensuite qu'en l'aidant plus tard de ses conseils dans ses débats d'intérêt avec son mari, il avait été pour elle un ami, et rien de plus. — Elle l'appelle dans ses lettres mon cher papa, et il me paraît en effet jouer auprès d'elle un rôle purement paternel. Ce serait donc précisément un des actes les plus louables, les plus désintéressés de la vie de Beaumarchais, qui lui aurait valu le plus d'insultes et le plus de tracas. C'est ce qui le fait s'écrier dans ses mémoires sur cette affaire : « Grand Dieu ! quelle est ma destinée ! je n'ai jamais rien fait de bien qui ne m'ait causé des angoisses, et je ne dois tous mes succès, le dirai-je ?.... qu'à des sottises 1 »

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l:uiga{je qui déjouait l'ironie de l'auteur du Mariage de Fujaro, et la violonce de ses périodes, souvent forcées, mais toujours ronflantes, ressemblait à l'entraînement (1 une conviction. Il n'était pas moins habile que violent, car, |)rofitant des circonstances, des querelles du ministère et du parlement, qui suspendirent l'administration de la justice et firent traîner ce |)rocès durant près de deux ans, il sut prendre exactement le même rôle qu'avait pris autrefois Beaumarchais au temps du procès Goëzman et associer à ce débat toutes les préoccupations du jour. Le fond de l'affaire disparut ainsi sous les accessoires, et bienlot dans lesmémoiresde Berj^asse U ne fut presque plus question de M. et de M"* Kornman, mais de l'exil du parlement et de la scélératesse de Beaumarchais, qu'il accusait d'être vendu aux ministres; de la liberté de la presse, des états généraux, des droits de la nation, et de la scélératesse de Beaumarchais, ennemi des droits de la nation. Tous les oisifs se mêlèrent naturellement à cette polémique, qui fut un des grands événements de l'époque. Pendant les deux ans qu'elle dura, il se publia près de quatre cents brochures à ce sujet, Bergasse y faisant entrer tous les noms plus ou moins impopulaires qui se rencontraient sous sa plume, et chaque personnage désigné publiant à son tour des réponses et des exphcations. Beaumarchais n'écrivit que trois mémoires dans ce procès Kornman; ils sont incontestablement beaucoup plus faibles que ceux qu'il écrivit contre Goëzman et autres. Il a ici tellement raison quant au fond du débat, qu'il ne sait pas

se défendre contre les généralités déclamaloires sous lesquelles on cherche à Fécraser. Vainement ses amis lui recommandent d'éviter les formes de la raillerie, qui ne prendraient pas, attendu que Bergaspe a su monter l'affaire au ton d'une grande question de morale publique, dans laquelle il se pose comme défenseur de la vertu contre un tas d'hommes pervers : comme l'opinion incline à l'accepter dans ce rôle, il faudrait l'en dépouiller avec gravité et lui opposer une véhémence égale à la sienne; mais Beaumarchais commence à vieillir, il a des habitudes d'esprit auxquelles il ne peut plus renoncer. Non content de prouver qu'il n'y a dans tout ceci aucun reproche à lui faire, ce qui est trèsvrai, il se permet des quolibets surKornman qui gâtent sa situation, et prêtent le flanc aux philippiques austères de Bergasse.

De son côté Bergasse qui écrit modestement : « Je porterai l'éloquence humaine jusqu'où elle peut aller, » professe de singulières opinions sur le droit qu'aurait, à son avis, le premier venu d'exploiter la réputation d'un homme célèbre en l'accablant d'outrages. Écoutons-le : « Je n'ai, dites-vous, écrit que des faits faux ; j'ai donc encouru toutes les peines destinées à la calomnie ; eh bien ! dans cette supposition même ( évidemment fausse), le sieur Kornman m'aurait trompé, vous auriez le droit de l'attaquer et de demander justice de son imposture; mais moi, dont les intentions ont été si pures, la conduite si franche^ le but si digne d'éloges, je serais toujours au-dessus de vos atteintes.... Mais,

dites-\oiis, nous vous poursuivons, non pas parce que vous avez rédige les mémoires du sieur Kornman, mais parce que vous nous y avez peints sous les traits les plus odieux.... C'est-à-dire, s'écrie Bergasse, que vous voulez qu'on me punisse de ce (pie je suis moi, et non pas un autre, de ce que je n'ai pas écrit avec vos facultés, mais avec les miennes.... » Et comme les faculté^de Bergasse sont essentiellement tournées à la virulence, après avoir, durant deux ans, accumulé toutes les insultes sur Beaumarchais, sur M. Lenoir, sur le prince de Nassau , à la dernière audience il leur administre encore cette péroraison : « Qu'ils apprennent, ces pervers, que je ne cesserai jamais de les poursuivre; que tant qu'ils seront impunis, je ne me tairai pas; qu'il faut qu'on m'immole à leurs pieds, ou qu'ils tombent aux miens. L'autel de la justice est dans ce moment pour moi l'autel de la vengeance, et sur cet autel, désormais funeste, je jure que jamais il n'y aura de paix entre nous, que je ne les quitterai plus, que je ne me reposerai plus, que je m'attacherai à eux comme le remords à la conscience coupable. Et vous, qui présidez ce tribunal auguste, vous, l'ami des mœurs et des lois, vous dans lequel nous admirons tous, etc. , etc. , recevez mes serments! » Les nombreux admirateurs de Bergasse trouvaient cela sublime.

Le parlement reçut les serments de ce fougueux avocat pour ce qu'ils valaient, et quoiqu'il eût avec soin entremêlé sans cesse les flatteries envers ses juges et les invectives contre l'auteur du Mariage de Figaro,

un arrêt du 2 avril 1789, supprimant ses mémoires comme faux, injurieux et calomnieux, \e condauma envers Beaumarchais à mille livres de dommages-intérêts avec défense de récidiver, sous peine de punilion exemplaire. Kornman fut condamné aux mêmes peines, et de plus, vu les preuves de sa coupable complaisance, déclaré non recevable dans sa plainte en adultère contre sa femme et Daudet de Jossan.

Il fallut au parlement un certain courage pour rendre cet arrêt, car cette lutte si prolongée avait eu pour résultat de produire contre Beaumarchais un déchaînement universel. Assailli chaque jour de lettres anonymes furibondes, attaqué même une fois dans la rue, il ne pouvait plus sortir le soir qu'armé et accompagné. Bergasse, au contraire, était devenu pour un moment Tidole du public ; cette foule qui encombrait la grande salle du parlement, cette foule qui, aux temps du procès Goëzman , portait Beaumarchais en triomphe, accueillit sa victoire avec des murmures, réservant pour son adversaire toutes ses sympathies et toute son admiration. Pourtant, dans cette afJ'aire, sa situation était incontestablement, en morale et en droit, plus nette que dans l'affaire Goëzman; mais, comme il avait autrefois un peu abusé peut-être de la faveur de l'opinion, la Providence \oulait sans doute qu'il eût à subir toutes les amertumes de son injustice*.

1 L'injustice s'est continuée même après la mort de Beaumarchais. Bergasse ayant eu l'avantage de lui survivre longtemps (il a vécu jusqu'en 1832y a joui des bénéfices de cette situation, et

Le lendemain, les aniis de BitjjMSso disaient que son adversaire avait acheté le parlement. Il 1 avait si bien acheté, que je ne puis ni'empècher de transcrire ici un délail intéressant (jue je trouve dans ses papiers, et qui prouve que le y\a\ parlement n'avait rien de commun, sous le rapport de l'intégrité, avec le parlement Maupeou.

Dans cette cause célèbre, où figuraient les cinq ou six premiers avocats de Paris, débutait comme avocatgénéral un jeune magistral de vingt-neuf ans, Dambray, qui fut depuis le comte Dambray, chancelier de France sous la restauration. Ajirès les plaidoiries, à la dernière audience, Dambray avait eu à donner ses conclusions et à dégager la cause de tout le fatras complir que dont elle avait été surchargée. Obligé de parler

quoique ses mémoires aient été très-justement déclarés faux et calomnieux par des magistrats qui, certes, n'avaient aucune prédilection pour Fauteur du Mariage de Figaro, on en a inséré trois dans un recueil assez connu publié sous le titre de Barreau français- Les éditeurs de ce recueil suppriment les réponses de Beaumarchais parce que, disent-ils, ce ne sont que de simples facturas très-médiocres. C'est possible, mais cela ne rend pas plus juste la publication exclusive des calomnies très-noires de Bergasse. Les éditeurs, pour soulager leur conscience, ajoutent que Bergasse rapporte exactement dans ses mémoires le contenu des réponses de Beaumarchais. Rien au monde n'est plus inexact que cette assertion. Ce qui distingue au contraire les mémoires de Bergasse, c'est un silence habile sur les faits caractéristiques de la cause, et une divagation parfois éloquente mais continuelle sur des objets étrangers à la question, de sorte que la physionomie du procès y est aussi complètement défigurée que la physionomie de Beaumarchais. — Ceux qui vouJraient connaître mieux l'une et l'autre, feront bien de consulter, outre les réponses de Beaumarchais, le recueil moins connu de Mejan intitulé : Causes célèbres, où celle-ci est analysée avec assez d'exactitude.

pendant plusieurs heures et suffoqué par la chaleur, le jeune avocat-général s'était évanoui deux fois; après chaque défaillance, il reprenait son argumentation où il l'avait laissée, avec autant de présence d'esprit que si elle n'eût pas été interrompue; il la poursuivait avec une éloquence pleine de force et de lucidité. Sans s'inquiéter de la soudaine popularité de Bergasse ou de l'impopularité de Beaumarchais, il avait conclu pour la justice et dicté en quelque sorte à la conscience des magistrats l'arrêt qui venait d'être rendu.

Plusieurs jours après cet arrêt, Beaumarchais éprouvant le hesoin de satisfaire un mouvement de reconnaissance envers Dambray et ne sachant trop comment s'y prendre pour ne pas effaroucher sa délicatesse, fait remettre chez son portier une boîte contenant un superbe camée avec ce billet anonyme, et qu il n'avait pas écrit de sa main :

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