‹ Beaumarchais et son temps (volume 4)Chapitre 18 sur 22 · BEAUMARCHAIS AU CITOYEN TREILHARD · texte numérisé non relu

BEAUMARCHAIS AU CITOYEN TREILHARD

« Citoyen directeur, « Dans le coins ordinaire des événements politiques, je pense qu'il y aurait plus qu'indiscrétion de ma part à vous offrir mon sentiment, quel qu'il fût, dans la vue d'influer sur vos résolutions ; mais le crime inouï, l'atroce accident que nous apprend le télégraphe est d'une si haute importance, que je crois remplir le devoir d'un bon citoyen qui vous honore et qui vous aime, en vous disant en peu de lignes ce que j'en pense. Le voici. »

L'auteur du mémoire expose ensuite l'attitude qui, suivant lui , convient à la France en présence de cet attentat : pas de précipitation dans les mesures de vengeance, une majesté imposante et calme. Et après avoir développé les motifs de son opinion, il continue en ces termes :

« Si j'avais l'honneur d'être un des cinq premiers magistrats de la république, j'opinerais pour que l'on ordonnât un deuil universel à l'occasion de la blessure à mort qu'on a portée à la nation dans la personne de ses plénipotentiaires ta Rastadt; faites une pioclamation par laquelle vous identifierez la France à l'exécrable injure que ses trois délégués ont reçue en son nom....

« Ou je connais mal mon pays, ou je crois qu'après une façon de procéder aussi auguste, la véritable levée en masse est ce que vous devez en attendre.

« Salut, respect et dévouement. Caron Reaujiarchais. »

9S6 DEAUMARCIIAIS

Qiicl(jucs jours après avoir écrit ce mémoire^ le malin du 18 mai 1799, lîcaumarclKii?, (|iii, la veille, avait liasse une soirée très-gaie an niilien de sa fauiiJle avec quelques amis, fut trouvé mort dans son lit, fra[)pé d'une attaque d'apoplexie foudroyante , à l'âge de soixante-sept ans et trois mois.

Il paraîtrait que, sur la foi de (juelques mots plus ou moins aulli('nli(jues prèles à l'auteur du Mariuije de Figaro dans une conversation avec un ami (pron ne nomme pas, et où il aurait été question des moyens chimicpicsde moiu'irsans douleur, l'opinion qu'il s'était empoisonné avec de l'opium aiuait dès lors trouvé (pielques i>artisans. Je vois en effet, huit ou dix jours après son décès, un ami de la famille écrire à M"" de Beauman liais qu'il a n^ncontré quehiu'un (jui lui a, dit-il, débile (jravcmcnl celle impertinence. Ce bruit ayant été reproduit de nos jours par plusieurs écrivains', il faut prouver (jUil est dénué de tout fondement.

1 Esménard, dans son article Beaumarchais de la Biographie universelle, exprime un soupçon de ce genre. On le trouve également reproduit, d'après Bouchot, par un de nos érudits les plus estimés, M. Ravenel, dans la notice qui précède sa petite édition in-18 de Beaumarchais. M. Sainte-Beuve déclare qu'il ne fait aucune difficulté d'admettre l'apoplexie, en se réservant, dit-il, tout au plus un léger doute. Enfin un travail distingué sur Népomucène Lcmercier, publié par JI. Charles Labitte, contient un passage où l'auteur semble incliner aussi, d'après Lfemercier Ini-mèmc, vers celte opinion que Beaumarchais se serait suicidé. C'est une erreur complète ; mais en réfutant cette erreur, je profiterai de l'occasion pour saluer d'un hommagp, en passant, la mémoire de ce jeune, spirituel et savant Charles Labitte, prématurément enlevé aux lettres, qu'il cultivait avec un talent déjà si remarquable et une si noble ardeur. Je crois devoir ajoutcf ici que le frère de M. Charles Labitte m'a rettiis quel-

D'abord nous avons sous les yeux le certificdl (Iti chirurgien LasallC;, appelé à constater le décès, certificat daté du jour môme de ce décès {i9 floréal an vu), et (jui déclare que le citoyen Beauniirchais est mort d'une dpopte:tie sanguine, et non autre maladie. A ce téuioig-liagc nous devons joindre celui du gendre même de l'auteur du Maria<je de Figaro, M. Delarue , qui, instruit par nous de la persistance de ce bruit qu'il ignorait^ nous écrivait, il y a cinq ans, la letire suivante :

« Villepinte, par Livry (Seine-et-Oise), 7 octobre 1849.

« Monsieur,

« Je viens dapprendre avec un étonnemenl pénible les bruits que l'on a fait courir sur les derniers moments de Beauftiarcliais. mon beau-j)ère. L'asseition mensongère de son suicide, qui a été reproduite dans des écrits sérieux, m'oblige à repousser avec toute l'indignation qu'elle mérite une fable dont la famille et les amis de Beaumarchais se seraient émus, s'ils l'avaient connue plus tôt.

« Beaumarchais, après avoir passé en famille la soirée la plus anirnée, où jamais son esprit n'avait été plus libie et plus brillatit, a été frappé d'apoplexie. Son valet de chambre, en entrant chez lui le matin, l'a trouvé dans la même position où il l'avait laissé en le couchant, la ligure calme et ayant Pair de reposer. Je fus averti par les cris de désespoir du valet de chambre. Je courus chez mon beau-père, où je constatai cette iHort subite et tranquille; je ne m'occupai plus

ques notes que ce dernier avait recueillies dans l'intention de rédiger une étude sur Beaumarchais, et, quoique ces notes m'aient peu servi au milied de 1* masse de matériaux fournis par la fa* mille de l'auteur du Mariage de Figaro, elles n'ont pas laissé de ffl'offfir quelques ihdications utiles*

ensuite que de sauver à sa fille, qui avait un véritable culte pour son père, l'angoisse dune nouvelle qui aurait pu lui être funeste, si elle l'eût apprise sans ménagement. Voilà, Monsieur, la vérité exacte Delarie. »

Le récit de la mort de Beaumarchais tracé par Giidin dans son manuscrit se rapporte parfaitement à celui de M. Delarue. Ajoutons, pour écarter tout soupçon d'une réticence convenue sur ce point entre les parents et les amis du défunt , que dans les papiers les l)lus intimes de la famille, il n'y a pas trace d'une opinion de ce genre ; que Gudin, par exemple, dans ses lettres à M'"* de Beaumarchais, fait de fréquentes allusions à la mort de sou ami, toujours pour souhaiter comme lui une morf soudaine et tranquille, tandis que M"'^ de Beaumarchais écrit de son côté : // est sorti de la vie à son insu, comme il y était entré. D'où il faudrait conclure que si Beaumarchais s'était suicidé, ce suicide, connu seulement des étrangers, aurait été complètement ignoré et du chirurgien qui a constaté son décès et de sa propre famille, ce qui est, assurément, bien peu vraisemblable. 11 est à remarquer encore que Beaumarchais, dans sa vieillesse , présentait l'aspect d'un homme replet et sanguin. Ce caractère de sa constitution est indiqué jus(|ue dans le dernier passe-port que lui donna le ministre de France à Hambourg au moment de sa rentrée, et il se qualifie lui-même dans des vers de cette époque :

Un bon vieillard grand, gris, gros, gras.

Or les tracas, les agitations, les impatiences causés par

le délabrement de sa fortune, et dans lesquels on a cherché une exphcalion de son prétendu suicide, si on les combine avec son tempérament, motivent bien plus naturellement l'apoplexie. Enfin cette opinion d'un suicide, basée uniquement sur quelques paroles en l'air qu'un témoin anonyme aurait entendu prononcer par Beaumarchais causant des poisons qui ne font point souffrir, cet opinion d'un suicide est radicalement incompatible avec la situation et le caractère connu de l'auteur du Mariage de Figaro. Il adorait sa fille unique, dont il était adoré; lui seul paraissait et lui seul se croyait capable de débrouiller l'inextricable chaos de sa grande fortune compromise. Est-il admissible qu'il ait pu songer à laisser volontairement ce lourd fardeau sur les bras de sa fille et d'un jeune mari, alors étranger aux affaires?

On sait aussi qu'un des traits distinctifs du caractère de Beaumarchais, c'est une persévérance obstinée; il luttait, nous l'avons dit, à l'époque de sa mort, contre la décision inique d'une dernière commission qui proposait au ministre des finances de lui enlever 997,000 fr. accordés par une commission précédente, et de le constituer débiteur de l'État pour une somme de 500,000 fr. Dix jours avant de mourir, le 48 floréal an vu, il écrivait à ce sujet au ministre Talleyrand, son ami, les hgnes suivantes : « C'est contre cette commission meurtrière , laquelle je prendrai à partie, c'est contre leur inique façon de procéder à mon égard que je me pourvois aujourd'hui devant le ministre des finances; j'ai mis à

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