‹ Beaumarchais et son temps (volume 4)Chapitre 19 sur 22 · TOME n · texte numérisé non relu

TOME n

rinslant sous ses yeux la réclamation de mes titres dans un jour lumineux comme le soleil, et c'est le moment de me recommander. » Est-ce dans.un pareil moment, lorsqu'il est constantqu'à samorlle ministre des finances n'avait encore pris aucune détermination , est-ce dans un pareil moment de combat acharné et décisif que Beaumarcliais aurait pensé à quitter la partie en se suicidant? Évidemment non. Il est donc certain que cette fable d'un suicide, détruite déjà par les documents et les témoignages les plus authentiques, n'est pas moins en contradiction avec toutes les vraisemblances : elle ne repose donc sur rien et doit être définitivement écartée.

Dans une des plus sombres allées de son jardin ] Beaumarchais avait fait disposer un bosquet desliiié à ombrager sa tombe. «Ce fut là, dit Gudin, que son gendre, ses parents, ses amis et quelques gens de lettres qui l'aimaient lui rendirent les derniers devoirs, et que Collin d'Harleville proféra un discours que j'avais composé dans l'épanchement de ma douleur, mais qne je n'étais pas en état de prononcer. » Sous ce bos(îuet funéraire, après une vie si orageuse, Beaumarchais espérait sans doute pouvoir dire : Tandem quiesco. C'était encore là une illusion; ce bosquet est aujourd'hui une rue, et le cercueil qu'il protégeait a dû être transporté dans un de ces grands cimetières qui deviendront aussi un jour des rues et des places publiques.

A la mort de l'auteur du Mariage de Figaro, sa brillante fortune semblfiit complètement détruite. Il léguait à ses héritiers beaucoup de dettes et de procès. Cepen-

dant, au bout de quelques années, par une suite de circonstances heureuses et une bonne administration, i état des choses s'était notablement améhoré. Je vois en effet, dans un rapport du caissier Gudiu adressé à la fille de son ancien patron, que cette fortune, quoique considérablement diminuée, s'élevait encore en 18ct9 à près d'un million. C'est donc en forçant un peu la siiinification des mots que, dans un dialogue que nous avons rapporté, M"'" Delarue disait a l'empereur: «Sire, la révolution nous a ruinés, a peu de chose près. » Cette opinion de la ruine complète de B^^aumarchais ayant été exprimée dans un assez grand nombre d'ouvrages, nous avons cru devoir la rectifier.

Ce travail ne serait pas complet si nous ne consacrions spécialement quelques lignes à la femme et a la fille de l'auteur du Mariage de Figaro. On n'a pu apprécier la première que par quelques citations trèsécourtées : sa correspondance annonce une intelligence des plus distinguées; ses amis rap[>ellent une nouvelle Sévigné, et ce n'est pas là tout à fait une flatterie, Nous ne citerons qu'une s€ule de ses lettres pour donner une idée de son tour d'esprit; elle est adressée à une dame qui a traduit Sapho:

a Ma chère amie, j'ai lu Sapho arec soin , parce que tous l'avez traduite. Des vers saphiques pourraient me plaire, si je pouvais les lire dans leur langue materaelle. Quant aux aventures de celte jeune Grecque, elles ne m'intéressent point; mon orgueil féminin se trouverait même très-blessé si je ne voyais Vénus derrière la tuile, et Venus tout entière à sa proie

attachée; c'est cette fatalité précisément qui détruit tout l'intérêt. Il a fallu le beau talent et les ressources inépuisables de notre Racine pour en inspirer à ses auditeurs en faveur de Phèdre. L'intervention des dieux gâte toute illusion; dès que vous n'êtes plus libre d'agir, ou dès que vous n'agissez plus que par une impulsion étrangère et invincible, le charme n'existe plus.

« Saplio s'éprend d'un bel athlète A la bonne heure ! . . . .

Vous rougirez^ mais vous prendrez Alcide. Ce jeune homme n'est que poli avec elle, jamais il ne l'encourage; dès le principe, il raconte les faveurs signalées qu'il a reçues de Vénus (on ne sait encore par quel caprice de déesse), il parle de son amour, de ses engagements prochains avec la plus belle fille de la Grèce, il souhaite du bonheur à Sapho (ce qui n'est pas le lui promettre); enlin il n'éveille pas la plus légère espérance, et cependant la passion de Sapho devient si extrême, que, méprisant toutes les bienséances de son sexe, étouffant tous les sentiments de la nature, elle fuit la maison paternelle pour courir en insensée après ce bel insensible. Après tant d'extravagances, le délire s'empare d'elle, les idées superstitieuses la troublent, et, pour se délivrer de ses peines ou trouver le terme de sa vie, elle fait le saut périlleux. Vous conviendrez, ma chère amie, que si Vénus n'était pas le machiniste d'une telle aventure, on la trouverait monstrueuse et indécente. Sapho ne serait, au jugement des bons esprits, qu'une folle ou une dévergondée dont on se garderait bien de révéler la honteuse faiblesse; mais Vénus fait tout passer.

« Quant au style, il n'est pas assez naturalisé : il y a des constructions étrangères et gênées, une redondance des mêmes images, des mêmes pensées, des mêmes expressions, qui fatigue l'imagination ; au total, la marche n'est pas assez rapide et les métaphores ne sont pas toujours heureuses. Voilà ce que je vois dans Sapho et la manière dont elle m'a affeclée. Si vous étiez l'auteur au lieu d'être le traducteur, je ne me serais pas livrée à cette critique, je me serais bornée à vous faire quelques observations. Ces demoiselles de Grèce étaient

ET SOx\ TEMPS. 533

généralement assez dissolues, témoin celles de Lesbos ou celles qui à certains jours attendaient les chalands sur la porte du temple; mais celle qui court après le galant serait cenl fois plus méprisable, si elle avait agi d'elle-même. Pas vrai, Thérèse ' ? »

Quelques jours après la mort de son mari, U^^ de Beaumarchais écrit sur lui les lignes suivantes :

« Notre perte est irréparable. Le compagnon de vingt-cinq ans de ma vie a disparu, et ne me laisse que d'inutiles regrets, une solitude affreuse et des souvenirs que rien n'effacera... Il pardonnait de bonne grâce, et oubliait volontiers les injures et les mauvais procédés. Il était bon père, ami zélé et utile, défenseur né de tous les absents qu'on attaquait devant lui. Supérieur aux petites jalousies si communes parmi les gens de lettres, il les conseillait, les encourageait tous, et les servait de sa bourse et de ses conseils. Aux yeux de la philosophie, sa fin doit être regardée comme une faveur; il s'est dérobé à cette vie laborieuse, ou plutôt elle s'est dérobée à lui sans débats, sans douleur, sans aucun des déchirements de l'affreuse séparation de tous ceux qui lui étaient cliers. Il est sorti de la vie à son insu, comme il y était entré. »

La veuve de Beaumarchais mourut eu 1816. conservant jusqu'au bout, quoiqu'elle tut en proie à des infirmités cruelles, la grâce et la fraîcheur de son esprit.

La fille de l'auteur du Mariage de Figaro, M™^ Delarue, a laissé dans le cœur de tous ceux qui l'ont connue le souvenir d'une personne charmante de vivacité, de finesse et de bonté, aimant et cultivant les arts avec passion, excell^inte musicienne, femme du monde et en

* L'auteur de cette traduction de Sapho était une filleule de Mme de Beaumarchais, M"* Thérèse Dujard.

même temps mère de famille accomplie. Son style se

dislingue pnr des formes faciles, piqiiantcS;, dégagées,

qui rappellent ass^z bien la manière de son père. C'est

ainsi qu'après avoir enfin gagné en 1818 un long procès

relatif à l'estimation de sa belle maison, elle raconte

son triomphe en ces termes :

« Après douze années d'injustice, trois ou (juatre révisions, autant d'expertises, bassesse et astuce d'une part, maladresse et incapacité de l'autre, Ijonne foi, duperie, patience et impatience, d'une troisième ; après un ballottage désespérant, une série de dits, redits et dédits plus démontants encore ; après un an, même deux, de pourparlers, quatre mois d'escarmouches, six semaines d'attaques à bout portant, deux tentatives d'escalade, sans compter les mineset contré-mines et les intelligences dans la place (j'entends par intelligences les tachygraphes tenant note des points importants dans les plaidoiries pour et contre), après une \ ive sortie des assiégés, etc., nous l'emportons enfin, et voici les stipulations du traité. »

Dans un paquet de lettres de M"^ Delarue, adressées à deux de ses meilleures amies, à la noble Teuve de l'illustre général Hoche et à sa fille M"^ la comtesse Des Roys. qui ont bien voulu me les communiquer, je trouve des billets écrits d'une plume rapide comme la pensée, offrant totijours, avec une nuance de grâce féminine, la verve et l'entrain de l'auteur du Mariage de Figaro. Tel est celui-ci. par exemple, écrit au commencement de 1831, à la nouvelle d'une belle victoire des Polonais :

« Eh bien! nos Polonais et leurs victoires! Trois combats décisifs! 8 à 10,000 prisonniers russes! L'armée ennemie en pleine déroute ! Dieu veuille qu'il n'y ait point à rabattre de

toutes ces merveilles ! Quelle héroïque nation ! Vous savez ces nouvelles sans doute ? Je les appris hier soir du général M... à rOpéia-ltalien, ce qui excita en moi des transports qui se reportèrent ensuite sur Lablache et sur M"" Malibran. Figaro, Rosine, furent admirables, tous les i:ulres personnages dans la perfection. Au dire des enthousiastes de cette représentation, jamais aucune autre n'avait été exécutée avec plus de gaieté, de verve, d'ensemble, plus de ce qui fait trépigner, pâmer d'aise. »

Cet enthousiasme pour les Polonais, qui s'associe à l'enthousiasme de la musique, et d'une musique qui rappelle la gloire paternelle, tout ce mélange va bien, ce me semble, à la fille de Beaumarchais. M"" Eugénie Delarue est morte en juin 1832.

Page 1