RESUME SUR LE CARACTERE ET LA VIE DE BEAUMARCHAIS
En terminant ici cette longue étude biographique et historique, je voudrais essayer d'en extraire une conclusion générale. L'attitude de rapporteur consciencieux que je me suis attaché à conserver dans tout le cours de ce travail me permet peut-être, de présenter, comme un témoignage impartial et éclairé, mon opinion sur l'ensemble du caractère et de la vie de Beaumarchais.
Il est évident, et c'est là un fait qui ne pouvait être ni supprime, ni contesté, il est évident que parmi les hommes célèbres du xvnie siècle, l'auteur du Mariage de Figaro est un de ceux qui n'ont pas joui d'une considération égale à leur célébrité. Son caractère a été souvent en butte aux attaques et aux calomnies les
plus injurieuses. Il cherche lui-même à exphquer ce lait dans un document inédit ; laissons-le parler :
« Avec de la gaieté et même de la bonhomie, j'ai eu des ennemis sans nombre, et n'ai pointant jamais croisé, jamais couru la route de personne. A force de m' arraisonner , j'ai trouvé la cause de tant d'inimitiés; en effet, cela devait être.
« Dès ma folle jeunesse, j'ai joué de tous les instruments; mais je n'appartenais à aucun corps de musiciens, les gens de l'art me détestaient.
« J'ai inventé quelques bonnes machines; mais je n'étais pas du corps des mécaniciens , l'on y disait du mal de moi.
« Je faisais des vers, des chansons; mais qui m'eût reconnu poui poëte ? J'étais- le fds d'un horloger.
« N'aimant pas le jeu du loto, j'ai fait des pièces de théâtre, mais on disait : De quoi se mêle-t-il? ce n'est pas un auteur, car il fait d'immenses affaires et des entreprises sans nombre.
« Faute de rencontrer qui voulût me défendre, j'ai imprimé de grands mémoires pour gagner des procès qu'on m'avait intentés, et que l'on peut nommer atroces 5 mais on disait: Vous voyez bien que ce ne sont point là des faclums comme les font nos avocats. Il n'est pas ennuyeux à périr; souffrira-t-on qu'un pareil homme prouve sans nous qu'il a raison? Inde irœ.
K J'ai traité avec les ministres de grands points de réformation dont nos finances avaient besoin j mais on disait : De quoi se mêle-t-il? cet homme n'est point financier.
« Luttant contre tous les pouvoirs, j'ai relevé Part de l'imprimerie française par les superbes éditions de Voltaire, entreprise regardée comme au-dessus des forces d'un particulier; mais je n'étais point imprimeur, on a dit le diable de moi. J'ai fait battre à la fois les maillets de trois ou quatre pape-
teries sans être manufacturier; j'ai eu les fabricants et les marchands pour adversaires.
« Jai fait le haut commerce dans les quatre parties du monde; mais je n'étais point déclaré négociant. J'ai eu quarante navires à la fois sur la mer; mais je n'étais point armateur, on m'a dénigré dans nos ports.
« Un vaisseau de guerre à moi de 32 canons a eu l'honneur de combattre en ligne avec ceux de Sa Majesté à la prise de la Grenade. Malgré l'orgueil maritime, on a donné la croix au capitaine de mon vaisseau, à mes autres officiers des récompenses militaires, et moi, qu'on regardait comme un intrus, j'y ai gagné de perdre ma flottille, que ce vaisseau convovait.
« Et cependant de tous les Français, quels qu'ils soient, je suis celui qui ai fait le plus pour la liberté de l'Âméiique, génératrice de la nôtre, dont seul j'osai former le plan et commencer l'exécution malgré TAngleterre, l'Espagne et la France même; mais je n'étais point classé parmi les négociateurs, mais j'étais étranger aux bureaux des ministres, inde irœ.
« Lassé de voir nos habitations alignées et nos jardins sans poésie, j'ai bâti une maison qu'on cite; mais je n'appartiens point aux arts, inde irœ.
« Qu"étais-je donc? Je n'étais rien que moi, et moi tel que je suis resté, libre au milieu des fers, serein dans les plus grands dangers, faisant tète à tous les orages, menant les affaires d'une main et la guerre de l'autre, paresseux comme un àne et travaillant toujours, en butte à mille calomnies, mais heureux dans mon intérieur, n'ayant jamais été d'aucune coterie, ni littéraire, ni politique, ni mystique, n'ayant fait de cour à personne, et partant repoussé de tous. »
[l y a certainement du vrai dans celte explication que Beaumarchais donne des inimitiés nombreuses dont il a été l'objet, on peut même ajouter que Téton-
nante diversité de ses aptitudes a contribué aussi à reni|i(Vher de s'élever dans chaque direction à la hauteur qu'il n'eût pas manqué d'atteindre, si ses eflorts eussent été moins éparpillés. Qu'on le suive au théâtre ou au milieu des opérations industrielles et des négociations pohliques : on verra ce que les facultés les plus heureuses perdent à se partager ainsi entre des buts trop divers, et combien le manque d'unité dans les tentatives peut jeter de disparates dans la plus brillante carrière. Doué du génie dramatique, Beaumarchais a produit des ouvrages qui resteront à la scène, car ils ont pour eux l'originalité, le mouvement et la vie, toutes les qualités possibles, moins la correction et ce quelque chose d'exquis, d'achevé, que Tamour exclusif de l'arl répand sur les compositions des grands maîtres. L'auteur du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro n'a jamais pris le temps de diminuer ses défauts au profit de ses qualités. On ne trouverait point chez lui cette progression ascendante qui conduit Molière de l'Étourdi hr École des Femmes, de l'École des Femmes au Misanthrope et au l^arlufe.— Si du domaine des lettres nous passons à la vie des affaires, nous voyons Beaumarchais, né avec le talent des grandes combinaisons industrielles et commerciales, mêler à de vastes entreprises qui annoncent une rare inteUigence des imprudences, des générosités d'artiste ou des témérités plus ou moins patriotiques qui lui font honneur, mais qui, sous l'influence de circonstances difficiles, l'empêchent de fonder une fortune solide , et le condamnent à mourir.
après avoir gagné plusieurs millions , sans savoir au juste s'il laissera quelque chose après lui. — Trèscapable enfin de prendre une part honorable et importante au gouvernement de la société;, Tagent de Louis XVr et du ministre Vergennes porte encore dans les missions politiques une légèreté aventureuse qui contribue à l'empêcher d'être pris au sérieux et de s'élever au-dessus des régions de la diplomatie secrète. Cette diversité trop grande d'aptitudes ne suffit pas cependant à expliquer l'espèce de dénigrement qui s'est attaché à Beaumarchais durant toute sa vie. Ce dénigrement dont refifet s'est perpétué jusqu'à nos jours demande aussi une autre explication. L'auteur du Mariage de Figaro a eu presque constamment à lutter contre un défaut et contre une qualité de son siècle. Le défaut de son siècle, c'était de faire encore une part fort injuste aux droits de l'intelligence, de telle sorte qu'un homme remarquablement doué comme lui se trouvait sans cesse entravé dans son essor, parce qu'il était le fils d'un horloger, et, ne pouvant parvenir directement à une situation élevée, se voyait contraint de déployer parfois dans des pratiques obscures et mesquines une activité et une capacité qui, en d'autres temps, l'eussent conduit tout droit aux dignités et aux honneurs. A côté de ce défaut du xviu^ siècle se trouvait une qualité également contraire à Beaumarchais. De son temps, quoicfue l'amour du lucre eût déjà fait beaucoup de progrès, on n'avait pas encore ce respect qu'on a aujourd'hui pour quicon-
que a su gagner de l'argent ; loin d'admettre comme de nos jours, j)rcalablement à tout examen, que tout homme devenu riclie mérite par ce seul fait la considération, à moins que les moyens employés par lui ne soient entachés d'une improbilé trop notoire, on partait de Tidée opposée. En voyant un homme sortir de la pauvreté et s'enrichir rapidement, on se sentait enclin, par cela même et sans autre vérification , à se défier de lui ; s'il joignait à ces aptitudes industrielles des talents littéraires, on s'en défiait encore plus, et enfin, s'il avait la prétention de jouer un certain rôle dans les affaires, le monde otficiel aimait à lui barrer le chemin. C'était là sans doute une injustice; mais elle dérivait d'un sentiment délicat, qui refusait de subordonner l'importance sociale des personnes à la question d'argent. Le préjugé de la naissance paraissait encore moins trompeur que celui de la fortune, qui l'a remplacé aujourd'hui. Celui-ci est ()eut-être plus sûr au point de vue de la capacité, puisqu'il la sup[)Ose assez justement d'ordinaire chez 1 homme qui a su s'enrichir, mais on peut douter qu'il le soit davantage au point de vue de la moralité. Le nombre des individus enrichis par l'industrie ou le commerce qui parviennent à une haute situation politique et morale, comme Necker par exemple, est encore très-restreint au xvin° siècle : pour obtenir une situation de ce genre, il fallait avoir su se créer une renommée de vertu poussée jusqu'à l'austérité.
L'origine plébéienne et la carrière à la fois indus*
trielle et littéraire de Beaumarchais ont donc été pour lui;, au xviii* siècle^, un obstacle permanent à la consistance sociale, et lorsque cet obstacle a été brisé par la révolution, l'auteur du Mariage de Figaro était déjà trop \ieux pour entrer dans le mouvement nouveau des liommes et des choses. Pour nous, le mélange de l'artiste et du négociant n'est pas le côté le plus intéressant de cette physionomie; mais est-ce bien notre siècle qui aurait le droit de se montrer difficile sur ce point? Est-ce notre siècle, où les jeux de bourse et en général tous les genres de spéculation qui reposent sur la ruine d'autrui sont pratiqués ouvertement, publiquement par des personnages souvent très-considérables ; — est-ce notre siècle qui aurait le droit de refuser la considération à Beaumarchais, parce qu'il a aimé à gagner de l'argent sans jamais spéculer sur la ruine de personne et en associant presque toujours ses entreprises à de grands intérêts pubhcs? Le seul acte de sa vie commerciale qui ait pu fournir quelque prétexte à la suspicion est l'atTaire des trois millions donnés par la France et l'Espagne pour concourir aux fournitures américaines. J'ai dit sur ce point toute la vérité ; il m'est démontré que cette subvention accordée à Beaumarchais s'est trouvée compensée et au delà [)ar les pertes énormes qu'il avait éprouvées avant même que les États-Unis eussent refusé de remplir leurs engagements, et à plus forte raison après.
Cette question éclaircie, y a-t-il, à l'époque où nous vivons, beaucoup de spéculateurs qui pourraient per-
mettre à un observateur un peu curieux de fouiller dans tous leurs |)apiers avec la certitude qu'on n'y trouverait rien de plus obscur que ce que j'ai trouvé dans les papiers de Beaumarcbais ?
Entendons-nous par là qu'un personnage aussi actif et aussi aventureux que celui dont nous venons de raconter la vie n'offre aucune prise à la critique? Non certainement. On ne mène pas à la fois un si grand nombre d'entreprises si différentes, sans contracter de certaines habitudes de souplesse dans les rapports avec ceux qui peuvent servir ou nuire, une certaine facilité dans l'appréciation du bien et du mal , un certain penchant à soutenir indifféremment le pour et le contre , suivant l'intérêt du moment. Que ces divers caractères de Vhomme d'affaires soient plus ou moins reconnaissables dans Beaumarchais; nous voudrions en vain le nier. Le véridique tableau que nous venons de tracer témoignerait contre nous. Mais si nous sommes de ceux à qui une pareille existence inspire plus de curiosité que d'admiration, il ne nous paraît pas qu'on puisse contester que Beaumarchais est un des hommes qui gagnent le plus à être vus de près et qu'il vaut infiniment mieux que sa réputation. Sa vie pubhque elle-même, pour peu qu'où la supt)0se transportée dans un autre temps, dégagée des entraves qui l'empêchent de se produire sur un plus grand théâtre avec de plus grands moyens d'action , sa vie publique change de physionomie. Le brillant plaideur qui combat avec toute espèce d'armes contre une loule
d'ennemis et contribue indirectement à n^n verser le parlement Maupeou , devient un orateur éloquent qui défend noblement la cause qu'il a embrassée , Fagent politique dont la sagacité prévoit l'avenir réservé aux colonies d'Amérique et qui exerce dans l'ombre, sans profit pour sa gloire, une incontestable influence sur une des plus injporlantes affaires du monde, devient un homme dÉtat qui joue un grand rôle et laisse un nom éclatant. Le spéculateur ingénieux et hardi, consulté en secret, et presque toujours sans fruit par les ministres, devient un financier éminent tjui combine de grandes mesures et opère des changements utiles dans l'administration de son pays. En un mot, qu'il soit permis à Beaumarchais d'être tout ce qu'il peut être, et à l'instant sa figure se transforme ; tout ce qui dans sa vie ressemble plus ou moins à de l'intrigue devient de l'habileté, et combien de grands hommes d'État acceptés comme tels, chez lesquels il serait assez difficile de faire au juste la part de riiabileté et la part de l'intrigue '.
"Que si maintenant on laisse de côté les rapports de
' Cette pensée , qu'il y avait dans Beaumarchais l'élofle d'un homme très-supérieur au rôle dans lequel les circonstances l'ont enfermé, paraît avoir frappé un des esprits les plus originaux et les plus sagaces de l'Angleterre, l'historien Carlyle. A l'époque oîi notre travail se publiait pour la première fois dans la Revue des Deux-Mondes, M. Carlyle adressait à un de nos collaborateurs de la Revue, M. Montégut.une lettre dans laquelle, après avoir parlé de l'intérêt avec lequel il lisait ce travail et des notions nouvelles qu'il y puisait sur un personnage beaucoup trop déprécié pendant sa vie, il concluait en disant : « Beaumarchais était après tout une belle et vaillante espèce d'homme, et dans son genre un brillant spécimen du génie français. »
ÏOMF. II. 3.")
ûlii BKAUMARCHAIS
Koaimiarcliais avec une société qui, en le tenant à distance , l'ol)lige à des détours , et si on le juge dans celte autre partie de Texistence qui a bien aussi sa valeur, comme critérium du caractèreje veux dire dans la vie privée, il est impossible de ne pas être frappé (les excellentes qualités qui le distinguent. Qu'un homme soit bon pour sa famille, ce n'est pas là précisément une vertu rare, quoique beaucoup d'hommes en apparence infiniment plus austères que Beaumarchais se dispensent de celte vertu. Mais il y a ici comme en toutes choses des nuances qui donnent du prix aux qualités les plus ordinaires. Voit-on beaucoup de gens, même parmi ceux qui sont disposés à apprécier l'auteur du Mariage de Figaro avec le plus de sévérité, qui se fassent comme lui un devoir, et cela dans une situation personnelle souvent assez difficile, non-seulement de subvenir à tous les besoins de leurs parents les plus proches, mais de pensionner des neveux et de doter des nièces ? Nous avons connu, quant à nous, un assez bon nombre de millionnaires vertueux qui laissaient, en toute sûreté de conscience, mourir de faim leurs parents collatéraux.
La bonté de l'auteur du Mariage de Figaro ne s'étendait pas seulement sur ceux qui l'entouraient; on a pu apprécier par plus d'un exemple avec qu(;lle facilité et en même temps quelle délicatesse il aimait à secourir quiconque lui paraissait digne d'intérêt. Gudin affirme que linventaire fait après sa mort offrait, indépendamment des sommes données sans qu'il en restât aucune trace,
KT SON TEMPS. bi',
plus de 900,000 francs de titres pour sommes prêtées à des malheureux de toutes les classes, artisans, artistes, gens de lettres, gens de qualité, avec absence complète de garanties quant au remboursement.
Beaumarchais eut des ennemis acharnés ; mais un point important à noter, c'est que tous ceux qui l'ont attaqué avec fureur le connaissaient très-peu ou ne le connaissaient pas du tout, tandis que tous ceux qui ont vécu dans son intimité l'ont aimé avec passion. Tous les écrivains qui^, l'ayant approché pendant sa vie, ont parlé de lui après sa mort, en ont parlé avec affection et estime. Deux esprits aussi diiférents que la Harpe et Arnault se rencontrent à son égard dans l'expression des mêmes sympathies, et je n'ai pas trouvé dans sa longue carrière un seul exemple d'un homme qui, après avoir été son ami intime, soit devenu son ennemi. J'ai trouvé au contraire dans ses papiers le témoignage d'attachements qui ne sont pas communs; j'ai trouvé des amitiés commencées avec sa jeunesse, quand il était simple horloger ou contrôleur de la maison du roi, qui le suivent pendant trente ou quarante ans, sans se démentir ou s'affaiblir jamais, qui vont toujours au contraire en redoublant d'intensité et se manifestent avec le caractère de la tendresse la plus vive et la pliis désintéressée. Ce ne soijtpas des amis qui ont besoin de lui, ce sont des amis indépendants qui l'aiment pour luimême, qui connaissent ses défauts et ne se gênent pas pour les dire, mais qui connaissent aussi ses attrayantes quahtés, et qui subissent avec un plaisir toujotus nou-
548 m; Al'. M ARC HAIS
veau l'irrésistible sétiuclioii iiu'il exerce aiiloiir (!<> lui. Sans reparler ici de (iudiii, honnête homme sans contredit, dont toutes les lettres respirent l'affection la plus passionnée pour Beaumarchais, nous citerons seulement deux exemples de ces amitiés si vives et si persistantes que fauteur du Mariage de Figaro savait inspirer. 11 était intimement lié avec un officier distingué nommé d'Atilly, dont j'ai déjà dit un mot et qui est mort, si je ne me tiompe , lieutenant -colonel, au 10 août, en défendant la monarchie : leur amitié datait de leur première jeunesse à tous deux ; leur caractère et leurs opinions différaient, et cette intimité n'offre pas un moment de tiédeur pendant trente ans, quoique l'affection de d'Atilly fût aussi indépendante que sincère. Après le procès Goëzman, il écrit à Beamuarchais :
« J'aime à parler de loi, j'aime à redire à quel point j'ai \u l'envie s'acharner à te décrier. Le tableau de ton intérieuj-, celui du bonheur de tes femmes, dont j'ai été le témoin, tant d'autres détails sont précieux à mon amitié. Rien n'est plus commun que de rencontrer des gens prévenus par le charme de tes Mémoires. 11 m'est si doux d'y faire ajouter la bonne opinion que te doivent ceux qui te connaissent complètement, et que je te refuserais peut-être le premier, si je ne te connaissais qu'à demi; car avec le cœur d'un honnête homme tu as toujours eu le ion d'un bohème!»
Le sens de cette criii(|ue de d'Atilly s'explique par une autre phrase de sa lettre : « J'ai rassemblé, ajoute-t-il, depuis que je suis ici, une vingtaine de tes bucoliques qui constatent ce que je dis là; j'en donne quelques lèches à gens de ta trempe, car je doute
que, livrée au public, ta morale fût approuvée MarinK » C'est donc à la forme un peu licencieuse que Beaumarchais donne à sa pensée, surtout dans ses chansons, que d'Atilly fait allusion ici; mais sa phrase ne laisse pas d'avoir une certaine vérité plus générale, si on l'applique à l'ensemble de la tenue et du ton de Beaumarchais; elle prouve au moins que chez ses amis la franchise marchait de pair avec le dévouement.
Un dernier document entre mille, qui a sa place à côté de la lettre de d'Atilly, est un billet adressé à Beaumarchais par un ancien ami, le fermier-général Laborde^ :
« Je t'ai dit, mon bon ami, que je te donnerais le plan d'un bosquet à faire dans ton charmant jardin et qui doit être consacré à la plus tendre amitié ; je te l'envoie, ne doutant pas que lu ne consentes à rendre ces derniers devoirs à un ami qui envisage comme le plus grand bonheur pour lui d'habiter encore avec toi lorsqu'il ne sera plus. Ce n'est pas un cénotaphe que je te demande, mais un véritable tombeau. Refuserais-tu aux restes de ton ami ce que tu as fait pour le simple souvenir de Dupaty? J'aime à croire que non, que j'habiterai ton élysée, lorsque j'aurai cessé d'être; que le langage muet de ce monument te rappellera quelquefois le bouvenir d'un homme qui t'a toujours aimé depuis qu'il t'a connu, et qui, pénétré de reconnaissance pour les bontés dont il est comblé par tout ce qui t'est cher, forme pour dernier vœu celui de reposer pour toujours dans le lieu qu'ils habitent. »
1 On se souvient t^ue Marin, l'adversaire de Beaumarchais, ûtait censeur.
L'auteur de l'opéra de Pandore et l'ancien premier valet de chambre de Louis XV, dont nous avons déjà parlé.
5r)0 UKAIMAHCHAIS
Ne fallait-il pa? qu(; l'auteur du Mariaye de Figaro oùt en lui quelciue chose de singulièrement attrayant pour inspirer à un fermier-général une telle effusion de sensibilité?
On a souvent raconté, mais avec un peu d'inexactitude, un trait charmant de son caractère au sujet de linscription gravée sur le collier de sa petite chienne. Ce trait ayant été signalé de son vivant au public dans un article fort élogieux d'un journal rédigé par Rœderer, le vieux Beaumarchais écrit naïvement au rédacteur pour le remercier de ses éloges, et le prier de vouloir bien rectifier l'inscription de ce collier, qui a été un peu défigurée, « car, dit-il, il faut toujours citer juste : »
( Je suis M"' Follette ; Beaumarchais m'appartient. « Nous demeurons sur le boulevard. »
On peut donc redire après la Harpe, après Arnault, après tous ceux qui ont bien connu l'auteur du Mariage (le Figaro, que ce Beaumarchais, poursuivi par des calomnies si noires, ne ressemblait en rien au portrait (jue ses ennemis nous ont laissé de lui. Il est vrai que ses bonnes qualités sont souvent un peu voilées par des légèretés d'esprit et des défauts de tenue. Son ami d'Atilly vient de nous le peindre au naturel, lia le cœur (Vun honnête homme, mais il a souvent le ton d'un bohème. La frivoUté licencieuse de son siècle a trop déteint sur ses idées. Le côté sérieux de la vie, la pensée (le ce qui nous attend après ce court passage ici-bas.
ET SON TEMPS. ôôl
le préoccupent faiblement, et dans un certain ordre de sentiments où Thomme ne se distingue de l'animal que par ce don de la pudeur, si bien nommée par Chateaubriand la plus belle des craintes après celle de Dieu, on (lirait parfois que Beaumarchais ne va pas au delà des impulsions de l'instinct. Mais pour apprécier équitablement ce caractère dans son enseiTible, il faut tenir' compte à l'auteur du Mariage de Figaro de sa situation (;t de son temps.
Placez-le dans un milieu social où les droits du talent soient pleinement reconnus, et au lieu d'avoir cette physionomie un peu forcée où la hardiesse, poussée jus- (ju'à l'effronterie, n'est que le contre-coup des injustes dédains qu'on lui oppose, il aura la véritable physionomie de son caractère, entreprenant, actif, courageux, mais foncièrement bon, généreux et loyal. Est-ce à dire (ju'il aurait suffi à Beaumarchais de respirer l'air du XIX* siècle pour devenir un modèle de toutes les vertus? Nous sommes loin de professer pour notre époque un enthousiasme aussi aveugle. Tout ce que nous voulons dire, c'est ce que si Beaumarchais eût vécu de uos jours, pouvant sans peine, avec les ressources si variées de sa rare intelligence, se faire une grande place dans la société, il se présenterait à nous sous un aspect plus imposant.
Peut-être aussi, pourtant, y a-t-il Ifeu à se demander s'"il n'aurait pas perdu d'un côté ce qu'il aurait gagné de l'autre, si notre temps n'aurait exercé sur lui qu'une heureuse inthience, si en le rendant plus grave en ap-
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parente, il Taiirait rendu meilleur au fond, s'il ne l'aurait pas induit à remplacer ses défauts par des vices et surtout par un genre d'hypocrisie particulier à notre épo(|ue, et qu'on pourrait appeler le charlatanisme de la dignité.
Quand on juge le xix« siècle par les génies qui l'ont illustré ou par l'ensemble du travail intellectuel et moral qui s'accomplit dans son sein , on est tout d'abord porté à penser qu'il vaut beaucoup mieux que le siècle précédent. Sa physionomie plus grave est l'indice d'une réaction salutaire contre cet esprit de dérision qui, au xviii^ siècle, se reliouvait partout, et qui sous prétexte de frauchise se jouait, nous l'avons vu, des sentiments les plus sacrés, les plus indispensables à la "vie morale de l'humanité. Mais si on étudie l'effet des goûts plus sérieux de notre temps sur cette partie de la société qui est, à la vérité, la moins nombreuse, mais qui est la plus remuante et parfois la plus influente; sur cette partie de la société quiexploite l'autre, qui intrigue, s'enrichit, se ruine, s'élève et s'abaisse tour à tour par les spéculations et les révolutions, comment ne pas s'apercevoir que les bonnes tendances de notre épo(jue subissent, dans certaines régions sociales, une perversion funeste etqu'ellesy prennent la forme d'une hypocrisie de la pire espèce, car cette hypocrisie n'a pas même le mérite de l'hypocrisie ordinaire,qui s'impose au moins quelque gène pour jouer convenablementson rôle! L'hypocrisie du jour est pleine d'austérité et de pudeur dans ses parolespubliques,cequi ne remj)èche pas d'être
en même temps ouvertementet franchement impudente dans tous ses actes. Elle a la soif de l'or; pour assouvir cette soif, rien ne lui coûte en fait de déloyauté et de bassesse, elle se livre avec fureur, à la face du soleil, a toutes les jouissances matérielles que Tor procure et à tous les désordres qu'il favorise; mais c'est aussi à la face du soleil qu'elle proclame son profond respect pour la religion, le désintéressement, la délicatesse, la pauvreté honnête et fière. Tandis qu'elle embrasse le vice d'une main, de l'autre elle donne de grands cou[)S de chapeau à la vertu, et fe considère comuie parfaitement en règle. Pour elle la morale consiste uniquement dans des formules de cérémonie analogues à celle du très-humble et très-obéissatjt serviteur; quiconque néglige ces formules est très-coupable, mais en revanche quiconque les observe est irréprochable, et nul n'a le droit de lui en demander davantage. N'est-ce pas là le genre de comédie qui se remarque trop souvent dans ce monde qu'on nomme plus spécialement le monde des affaires? Ce mélange de gravité en paroles et d'elîronterie en actions, ce désaccord complet el affiché entre ce qui se dit et ce qui se fait sont peut-être plus dangereux que le persiflage licencieux du xviii^ siècle, car si le procédé gagnait du terrain, il finirait par changer dans l'esprit des masses les notions du bien et du mal en de pures conventions de langage qui n'obligent à rien et ne trompent personne.
Qu'on suppose maintenant Beaumarchais vivant parmi nous, et lancé dans l'arène tumultueuse où se
,')'.l lîliAUMAHCHAlS ET SON TEiMPS.
choquent et se renversent tant d'ambitions et de convoitises rivales. Qu'on lui. laisse toutes les qualités qu'on a pu reconnaître en lui, habileté dans le maniement des iiommes, aptitude aux affaires les plus considérables et les plus compli(piées, activité, sagacité, persévérance. Quel obstacle pourrait l'empêcher de parvenir comme tant d'autres, non-seulement à la fortune, mais aux honneurs? Ses allures évaporées? c'était le ton de son siècle; il prendra facilement le ton du jour. Il aura plus (le dignité extérieure. Il n'écrira peut-être aucune pièce de théâtre, cela le diminuerait; il sera un peu moins .spirituel, cehi le compromettrait. Vaudra-l-il mieux moralement? C'est là une question discutable; mais ce (jui nous paraît certain, c'est que pour donner toute la mesure de ses brillantes facultés, pour arriver à tout, pour figurer dans l'histoire de son pays avec autant de puissance et d'éclat qu'il y a figuré avec agitation et avec bruit, il n'a manqué à Beaumarchais que de venir au monde cinquante ou soixante ans plus tard.
No 10 (page 13).
Mémoire inédit adressé par Sedaine à Beaumarchais, sur les rapports des auteurs avec les acteurs de la Comédie-Française.
Je vous assure, Monsieur, qu'il me paraît très-difficile d'arranger et de statuer quelque chose qui pourvoie, je ne dis pas h luul, mais à la plus grande partie des inconvénients; auteurs et acteurs niarclieni sur des ballons gonflés de vent.
Ma première réflexion est qu'il est peu décent qu'un auteur qui vient faire une lecture soit jeté au milieu d'une assemblée où il n'a ni protecteur ni personne qui puisse ni doive assurer ses regards et imposer à Pair de dénigrement, à l'ironie et au ricanement presque inévitables de jeunes personne» qui ne sont pas sérieuses par étal et par éducation.
Je désirerais que l'auteur pût se faire accompagner de deux de ses amis ; que l'assemblée, lors d'une lecture, fût présidée par un homme de lettres qui représentât immédiatement le premier gentilhomme de service. Je voudrais que cet homme de lettres etit de la considération par lui-même, qu'il ftit éniérite dans la littérature , tel que Crébillon, Bret, Saurin ou autre ("j'en connais peu), Le président tiendrait la sonnette, il ferait faire silence et ne dirait pas son avis sur l'ouvrage, à moin.- que, dans le cas particulier d'un même nombre de voix, l'assemblée ne le lui demandât. La lecture serait faite par l'auieur ou par un de ceux dont il serait accompagné, devant une table dressée en présence du président et en lace de lui, ainsi que des deux personnes amenées par l'auteur ; car je ne veux pas qu'ils servent de compères à l'auteur et électr sent la compagnie par des pleurs ou des ris affectés. Il est plus honnête
5ô»> PIÈCES JUSTIFICATIVES.
(jiip ce snii lin liomnie de lettres président qui dise à Tniiteur : ■ I.!s<z [)lus liant, » ou : « Recommencez cette phn.se , cette tirade ; on ne Ta pas entendue ; quel es-t le titre de la pièce ? quels sont les personnages ? » enfin qui rinierroge toujours dans l'intention de le rassurer et de lui montrer un visage favorable. Peutêtre serait-il bien que deux homnK>sde lettres fussent i)rfsidents h tour de rôle ; tel auteur peut craindre la présiileuce de l'un d'eux, alors il demanderait l'autre, ce qui lui serait permis. Autre considérai ion : si ces présidents composent encore des pièces de théâtre, ils ne pourraient pas lire ni présider; ils devraient même, en ce cis, avoir la délicatesse de ne se pas nommer et faire faire la lecture de leur ouvrage par un ami qui se présenterait comme auteur.
La lecture faite, l'auteur et ses amis se retireraient; on irait aux vo'X suivant la forme ordinaire, on lirait les scrutins, et de leurs résultais il serait dressé un avis général, vu^ examiné et balancé par le président, qui alors pourrait représenter qu'on fait peut-être trop valoir telle ou telle raison qui n'est quelquefois que dans un seul scrutin. Ce ne serait jamais que comme conseiller et conciliateur qu'il parlerait ; s'il voyait de l'animosilé, de l'aigreur, d<l'acharnement, il prierait les comédiens de faire attention qu'ils ne doivent voir que l'intérêl du public et du théâtre, sans acception d'auteurs.
L'avis général ayant été dressé et mis au net, on prierait l'auteur de rentrer avec ou ^ns ses amis ; le semainier lui dirait : « Monsieur, votre pièce est reçue, et vous êtes prié d'entrer, » ou simplement : « Vous êtes prié d'entrer, » si elle ne l'était pas. Alors on lui lirait le résultat du scrutin, et si l'ouvrage était reçu à corrections, on donnerait à l'auteur copie du résultiit; il devrait être court ou précis et ne devrait pas engager le fer : « Le style est négligé, il y a peu d'intérêt, i! y a doulile intrigue, etc. »
Si un auteur avait des sujets de se plaindre de la Comédie, il irait conter ses griefs, et le président devrait pouvoir appeler chez lui le semainier, le mdte en présence de l'auteur, éclaircir l'alfaire, l'accommoder, et, si cela n'était pas possible, en faire immédiatement rapport au premier genlillionune en exercice, qui statuerait d'après sa prudence.
Ce qui a causé le trouble entre les auteurs et les comédiens jusqu'à présent a été presque toujours la dillicnlté d'obtenir justice; les supérieurs n'ont presque jamais entendu qu'une des parties; le comédien qui va rapporter une affaire triomphe toujours, s'il est raisonneur, beau diseur; si, appuyé de son art, il se sert de toutes les expressions que sait employer la soumission la plus étendue; car, quoique les simagrées qui«exprimenl le plus profond respect soient en affaires un lilet grossier, tous les hommes s'y laissent prendre, el une actrice jolie est bien un autre filet.
Les auteurs sont singulièrement maltraités dans la partie d'in-
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lôrêi, de ce vil intéièl, comme on l'appelle, afin qu'on n'ose pas en parler. Comment ! il y ;iiira chez mon notaire 1 ,200 francs en dépôt (jui m'appartiennent, et je seiais un intéressé de vouloir qu'il me donne mes 1,200 francs tout juste, ou, pour que la comparaison soit plus exacte, nous sommes neuf entrepreneurs d'une même cliose dont nous devons partager le profit; huit entrepreneurs s'entendent pour U'omper le neuvième entrepreneur, et ou l'appellera intéressé, parce qu'il veut ce qui est à lui. Ecoulez les .iclours, ils vont verbiaiçer jusqu'à demain, et vous n'avancerez pus d'un pas. Voici ce qu'ils m'ont fait à moi.
Après que le Philosophe sans le savoir eut eu vingt-huit représentations de suite, je reçus ce qui me revenait ; voici comment ils ont compté :
De profit net, 60,000 francs, dont, pour le quart des pauvres, ^5,000 francs ; ainsi reste à 45,000 francs. Comment! pour vingthuit jours, 15,000 francs de quart des pauvres! Ils en payent 60,000 francs par an, ce qui fait à peu près 170 francs par jour, et doit être réparti ainsi, comme frais journaliers, lumière, gardes, etc. Vingt-huit jours à 170 francs font, je crois, 4,760 fr.; ainsi, sur ce seul article, ils ont enlevé à l'auteur sur son neuvième 1,000 francs. Passons. Les comédiens n'ayant point fait afiicher la dernière représentation de ma pièce, je crus avec raison que les représentations suivantes m'appartenaient. Lorsqu'il y en eut un certain nombre, je les demandai au caissier ; il me dit : « J'ai été porter votre bordereau à signer ; mais MM les comédiens m'ont appris que votre pièce était tombée dans les règles et leur appartenait. » Je fis alors, par Tauloriié de M. le duc de Duras, compulser leur registre, et ils furent obligés de me rendre 5 à 600 francs qui m'étaient dus et qu'ds voulaient s'approprier.
J'oublie de vous dire qu'avant d'invoquer la protection du premier gentilhomme, j'avais eu l'atîeniion d'écrire aux comédiens pour faire ma demande ; mais ma lettre, malheureusement, finissait par cette phrase, qui leur parut malsonnante : Cependant, Messieurs, si vous avez besoin de ce faible secours, je vous abandonne de lottt mon cœur ce ([ui me revient, et je vous prie de l'accepter.
Ils crièrent à l'indécence contre cette phrase et demandèrent une sorte de réparation d'honneur. M. le duc de Duras eut la bonté de me le proposer. Je refusai de le faire, et sur son bureau j'écrivis aux comédiens que j'étais satisfait de la résolution qu'ils avaient prise de nie remettre mon contingent, et que je les priais d'accepter le profit de la reprise de mon ouvrage que je leur abandonnais, et ils l'acceptèrent.
Je vous passe sous silence quelques autres griefs, car ce détail m'ennuie, et sans doute vous aussi. Monsieur, mais je n'ai pas eu d'occasion d'approcher des comédiens pour nos affaires réciprdques, que je n'aie senti la nécessité de mettre ordre ù des choses qui m'auraient fait plus de peine, si je n'avais été arrêté par la
')'i« l'IF.CK.S .irsTIFirATIVKS.
réllexion qu'il IjuI panloniier à des iuunines de sortir de leur place lorsciiie leur prolessiou est de n'y jamais être.
I);iiH les :dlaires d'inlérèl entre un auteur et la Coinédie, mon président devrait être l'examinateur et le rapporteur; il a tous les moyens pour faire rougir un liomme de lettres qui ferait une demande louche et pour épargner aux regards du premier genlilliomme une discussion déshonuranle pour la liitérature.
Je ne relèverai pas l'injustice criante des comédiens de s'attribuer le profit d'un ouvrage après l'avoir fait tomber ; car un bon ouvrage ne doit jamais tomber. Quel honneur pour le Théàire- Français et pour la littérature si la postérité du grand Corneille, au lieu de recevoir des secours de la compassion des comédiens, recevait 1,000 à 1,200 livres par an, que peut rapporter le neuvième de ses ouvrages!
Quoi ! ce grand homme a créé la scène française, il a créé Racine ei ses descendants, il a fait parler la langue française dans toute l'Europe, il a rendu éternels des modèles de grandeur d'âme dont nous avons bien besoin pour nous remettre au ton, et les comédiens sont les uniques héritiers de ses travaux, sans en faire part à sa postérité !
Les comédiens italiens sont plus honnêtes : ils ont sollicité les auteurs d'accepter pendant leur vie le profit de leurs ouvrages. Quand on présente cet exemple aux comédiens français, ils disent : " Je le crois bien, ils ont besoin des auteurs, mais nous, nous pouvons nous en passer. « Est-il permis d'énoncer tout haut une pareille raison ?
Enlin, Monsieur, vous vous ferez beaucoup d'honneur d'accommoder une alfaire qui doit être peu agréable à MM. les premiers geniilshommes, et qui présente dilférenles faces de ridicule et d'infamie.
H est. Monsieur, quelques antres réflexions que j'aurais ajoutées à celles-ci, mais les améliorations dérivent nécessairement d'un surveillant désintéressé qui ne tienne à la Comédie que pour son avantage et à la littérature (pie pour son honneur.
J'ai celui d'être, avec les sentiments les plus distingués. Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. J. StoAisE. Ce 19 juin 1775.
No 11 (page 3.1).
Note de Marmontel sur lui-même, M. de Beaumarchais auia la bonté de se souvenir : que.
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ilepuis trente-six ans que M. M:irmontel est à Paris, il n'a cessé de travailler; qu'il a remporté trois fois le prix de poésie de l'Acadéiviie française; que, dès l'âge de vingt-deux ans, il a donné sa première tragédie, De)njs le Tyran, et, l'année suivante, Aristomène, qui eurent des succès ; qu'avec moins de bonheur il donna trois autres tragédies; que les Contes moraux, en trois volumes, sont traduits dans toutes les langues et sont du nouibre des livres dans lesquels toute la jeunesse de l'Europe apprend notre langue; i\\ieBéHsaire, censuré par la Sorbonne, n'en est pas moins regardé comme un ouvrage estiuiable, au moins du côté des mœurs, ei (|u'd est traduit dans toutes les langues, ainsi que les Contes moraux ; que les Incas sont de même un ouvrage irrépréhensible, où tout respire la vertu; que les entrepreneurs des nouvelles éditions de l'Encyclopédie se sont adressés à M. Mannontel pour l'engager à en refaire en entier toute la partie liliénure, et qu'il a donné dans le supplément de ce dictionnaire plus de cent articles, la plupart très-considérables, et formant ensemble un cours de belles-lettres; que sa traduction de Lucain est estimée; qu'après ces travaux assidus, qui n'ont valu de l'argent qu'aux libraires, il se trouve, à l'âge de cinquante-sept ans. hors d'état de prendre sur son nécessaire de quoi donner après lui du pain à sa femme et à son enfant; que la censure de la Sorbonne a été tacitement désavouée par le parlement, où il n'y a pas eu un seul mot de dénonciation contre ce livre, ei par le gouvernement, qui n'en a pas révoqué le privilège , en sorte que Bélisaire se réimprime ei se vend encore aujourd'hui avec privilège du roi ; qu'à l'égard des vers contre M. le duc d'Aumont, qui lui furent allr'bués, et pour lesquels il perdit le privilège du Mercure, il est prouvé, par le témoignage de M. de La Ferté, intendant des menus, qu'ils étaient de Curi, ancien intendant des menus, à qui le secret a été gardé jusqu'à sa morl ; qu'il n'y a donc rien à reprocher à M. Marmonlel ni du côté de ses écrits ni du côté de sa conduite.
Marmontel vient de s'expliquer avec trop peu de modestie, mais c'est dans l'oreille de l'amitié. M. de Beaumarchais ne prendra de tout cela que la substance et n'en dira que quelques mots.
NM2 (page (160.
Mémoire particulier pour les ministres du roi et manifeste pour l'Etat, remis à M. le comte de Vergennes, le 26 octobre 4777.
Dans l'étal de crise où sont montés les événements , dans la certitude où nous sommes que le peuple anglais demande à grands cris et sans pudeur la guerre contre nous; qu'il fait à son roi des
-.00 PIRCES jrSTIFirATIVES.
(illVes (le lunlt' nalure à ceteflel: comme de lever ;i l'iiislinil In milice nalioii;ile el d'en faire les fonds; comme de fournir volonlairemenl |i;ir chaque shire. ou comté, une certaine quantité de >oldats el de maielots pourvu qu'ils soient employés contre l'Espagne el la France; que nous reste-il à faire?
Trois partis sont encore à notre choix. Le premier ne vaut rien, le second serait le plus sûr , le troisième est le plus noble. Mais une juste coud)inaison du troisième et du second parti peut rendre à l'instant le roi de France la première puissance du monde connu.
I.e premier parti, qui ne vaut rien, absolument rien, est de continuer à faire ce que nous faisons, ou plutôt ce que nous ne faisons pa- ; de rester plus longtemps passifs auprès de la turbulente activité de nos voisins, de nous obstiner à ne prendre aucun parti el <l'attenilre encore l'événement sans agir : parce que d'ici au '2 lévrier prochain, ou le ministère anglais sera changé, et les lords Clialam el Sh»-lburn à cpii l'on a proposé, au premier la place du lord Germaine, au second celle du lord Sutfolk, à condition d'ahandoimer le parti des )(/(//i.s el »|ui l'ont refusé, peuvent changer d'avis el feindre un moment de devenir <o?'î>.s pour s'emparer des aflaires. Oc, si ce mal nous arrive, y a-l-il un seul homme instruit qui doute qu'au premier moment ils ne signent d'une main, à tout prix, l:i paix de l'Amérique, el de l'autre l'ordre exprès d'attaquer nos vaisseaux et de tomber sur nos possessions; ce qui nous mettrait à la fois sur les bras les Anglais et les Américains. Ou bien, malgré les cris de la nation et le trouble des alîaires, malgré l'indignation qui va bientôt résulter contre l'administration des aveux des génélaux Burgoyne et Howe qu'?/.s noiU été que lea serviles instruments d'un n^inistre inexpert et despote, le ministère actuel se soutiendra. Mais comme tous sentent également la nécessité de faire cesser une guerre aussi funeste à l'Angleterre et que le ministère actuel ne peut plus espérer de donner le change sur ses fautes passées, mais seulement de les couvrir en tlattant la nation de l'espoir prochain de réparer ses pertes à nos dépens, il ne faut I)as douter que, de l'agitation actuelle des esprits et de tous les glands et petits conseils qui se liennent à Londres, il ne résulte au moins une suspension d'armes avec l'Amérique pour prendre en considération les griefs du continent et laisser respirer un moment l'Angleterre. Mais ce [iremier pas vers la paix une fois fait, soyoïis bien certains qu'il sera trop lard pour la France de se déclarer en faveur de l'Amérique. Peut-être même alors le chef de la députation américaine sera-t-il déjà passé à Londres, el la guerre avec nous commencée sans nul avis, ainsi que la dernière, l'eut- être avant que nous ayons pu sauver nos vaisseaux marchands des preuiiers elTorts de la rage anglaise, en aura-t-elle dévoré les cinq sixièmes ! Au moins esl-il positif que depuis deux mois il est surii plusieurs vaisseaux de guerre anglais, sous pré-
PIEL'F.S .irsTIFICATIVRS. 5(31
icxlc fie croiser rlnns l:i Muiiclie , mais avec des ordres et des deslin;ilions tellemeni inconnues que personne en Europe ne sait encore où ils ont établi leur croisière. Qui sait même si les derniers paquets envoyés par le gouvernement en Amérique ne sont piis déjà les porteurs de quelque suspension d'armes et de quelque plan de p:(citication, dont bien des gens croient qu'on ne verra la déclaration qu'à l'instant où l'on pourra supputer à Londres que les paquets seront arrivés ? Eh ! si malheureusement on y laissait entrevoir la possibilité de l'indépendance pour première condition: est-il seulement douteux que la seconde ne fût l'engagement formel de se réunir contre nous avec l'Angleterre? Alors, devenus la risée de l'Europe entière, la guerre la plus funeste et la banqueroute de l'Amérique à tous nos négociants seraient le digue prix de la lenteur que nous aurions mise à nous déclarer.
Le plus mauvais de tous les partis est donc de rester aujourd'hui sans en prendre aucun, de ne rien entamer avec l'Amérique et d'attendre que les Anglais nous en ferment toutes les voies; ce qui ne peut manquer d'arriver avant très-peu de temps.
Le second parti, que je regarde comme le plus sûr, serait d'accepter publiquement /(' iro/Ye d'alliance proposé depuis plus d'un an par l'Amérique , avec la franchise de la pèche au ijrand Banc, la garantie mutuelle des possessions despuissances contractantes, la promesse positive de secours réciproques ou de diversion en cas d'attaque d'»/i côté ou de continuation d'hostilités de l'autre: le tout accompagné d'un plan secret pour s'emparer des iles anglaises, avec engagement sacré entre les trois puissances américaine, espagnole et française de fixer ensuite impérieusement un méridien aux Anglais sur l'Océan , entre l'Europe et l'Amérir^ue, passé lequel tous leurs vais seaux seraient déclares de bonne prise en paix comme en guerre, ces turbulents voisins n'ayant plus rien à prétendre au nouveau continent.
Il faut avouer qu'aussitôt que les Anglais apprendront qu'ils n'ont plus d'espoir de traiter avec un pays qui aura traité avec nous, ils nous feront à l'instant la guerre à outrance, en nous déclarant agresseurs contre eux par ce traité même. Mais guerre pour guerre, comme elle est inévitable aujourd'hui, les Américains, les Espagnols et les Français réunis sont plus que suflisanis pour abaisser les fumées de cette altière nation, si elle est assez effrénée pour oser nous attaquer alors.
Une autre objection s'élève, elle est du plus grand poids, et je dois d'autant moins éluder d'y répondre que M. le comte de Maurepas lui-même est l'objecteur. H est à craindre, dit ce ministre, que les députés de l'Amérique n'aient pas des pouvoirs assez étendus, ou assez solides pour qu'on puisse en sûreté traiter avec eux une aussi grande affaire; ou que leurs divers intérêts cachés n'en divulguent le secret avant sa conclusion ; ou que le congrès (dont les membres peuvent variera chaque instant), ébranlé par la TOME n. 36
:.(ii PIECES JUSTIFICATIVES.
lonuplion ou l'inlrijiue unj,'laise, ne refuse rie ratifier le Irailé; ou, s'il le r;ililie, que la nalion elle-nièine, eiiliaîiiée vers l'Angielerre par la loiiforinilé de relij^inn, de l;tn^;ai;e, de co^^lilulioM et de munirs, et surtout par le secret plaisir de se voir l'éj^ale et de iiian lier de pair avec l'orgueilleuse marâlre qui aflfecta si lonj;lenips de la dominer; que cette nation, dis-je, ne trouve bientôt le moyen d'»'lu(ler les conditions de ce parte. Alors il ne resterait au roi (jue des alliés équivoques, un irailé douleuv, balancé par une j;uerre sanj;l:inle et certaine.
\ cel.i je réponds : qunne sagesse ausu consommée en pesant les risques et les avantages, n'a certainement pas manqué d'apercevoir que, fl.uis un parti forcé par les événements, il est raisonnable de laisser quelque chose à la fortune, en la captivant de son mieux |>ar louies les précautions que la prudt-nce humaine peut employer dans une affaire aussi majeure, et ces précautions, je me réserve de le> indiquer, quand j'aurai expr)sé le troisième parti qui me parait convenir au roi de France en celle conjoncture délicate.
Ce troisième parti, le plus noble de mus, et dont les suites peuvent remplir l'objet du second parti, mais sans counnellre en rien la dignité du roi, ni la lui qu'il croit <levoir aux traités subsistants, serait (]u'on déclarât aux An^dais dans un bon manifeste, rju'on nolilierait aussi à tous les potentats de l'Iiiurope :
(I Oue le roi de France après avoir loni;tenips, par délicatesse et par é^ard pour l'An^lelerre, demeuré spectateur pa-sif et tranquille de la guerre existante entre les Anglais et les Américains, au grand dommage et détriment du commerce de France; instruit autant par les débals du parlement d'Angleterre cpie par le succès «les armes américaines que, malgré les puissants elforls des Anglais pendant trois campagnes successives, la force des événements arrache enfin l'Amérique au joug de l'-Angleterre; qu'instruit aussi que les meilleurs esprits de !a nalion anglaise s'accordent à penser et à dire tout haut dans les deux chambres, qu'il faut à l'inslai'l reconnaître les Américains indépendants, et traiter avec eux comme avec des amis, sur le pied de l'égalilé; que quelquesuns même ont été juscju'ii rechercher si, dans celle querelle entre deux parties du même empire, l'ancienne Angleterre n'élait pas plutôt rebelle à la constitution commune que la nouvelle; qu'au milieu de ces débats et par les lumières qu'on acquiert à chaque instant, on est forcé de douter si les préparatifs delà nouvelle campagne sont dirigés de bonne foi contre l'Amérique, ou destinés contre tel ou tel antre pays (ju'il pourrait convenir à l'Angleterre d'inquiéter ;
Que le roi sachant trop certainemeiit que les Anglais, sous prétexte de visiter les vaisseaux de commerce de la France et d'examiner ses relations avec le continent d'Amérique, insultent, vexent, lourmcntent les négociants , ses sujets, sans nul respect pour le
|i;)vilion franrais, ni pour l'asile sacré île l'alterrage des côtes françaises; qu'ils prennent occasion de leur querelle particulière, pour exercer une douane injuste et vexatoire sur tous les peuples à qui l'Océan était libre ; que Sa Majesté voit avec peine, en cet élal de souirrance et d'anxiété plus fâcheux pour ses sujets que la guerre ouverte, les négociants français depuis longtemps victimes de ses ménagements pour l'Angleterre, et le commerce maritime de ses Étals languir sous la gêne et les prohibitions politiques d'une part, et de l'autre sous la très-dtire inquisition des Anglais contre toutes ses entreprises : que ces mêmes égards pour l'Angleterre avant porté Sa Majesté, malgré son étal de puissance neutre, jusqu'à inquiéter les armateurs aniéiicains sur la sûreté de leur asile en ses ports, et celle des vai-seaux qu'ils y ont conduits ; cette austérité qui sème la mésintelligence entre des peuples amis a déjà fait naître à quelques corsaires américains le projet de s'emparer de plusieurs vaisseaux français ; que la France a déjà soull' rt de ces nouvelles entreprises dont les représailles et les ressentiments accumulés peuvent mettre un tel désordre dans les idées qu'on ne pourra bientôt plus distinguer les amis des ennemis, ni savoir quel peuple est en guerre ou en paix avec nous; que d'ailleurs Sa Majesté peut craindre avec raison que la réunion possible, et présumée prochaine, de deux nulions aussi belliqueuses, ne tourne contre ses intérêts, parce que les Américains, qui n'ont cessé de solliciter ouvertement les secours cl l'ail. ance de la France, outrés de n'avoir pu les obtenir, peuvent unir ce ressentiment à l'inquiétude naturelle des Anglais, de fuçou qu'il en résulte une guerre commune de ces deux nations contre la France ; guerre d'autant plus fâcheuse pour cette dernière, que son roi ne la lui aurait attirée que par ses égards constants pour l'Angleterre et son respect religieux pour les traités subsistants ; que dans cet étal d'incertitude et d'agitation Sa Majesté, obligée parles circonstances de prendre à l'instant un parti, préférera toujours, au gi-é de son cœur el de sa dignité, le plus noble et le plus désintéressé de tous;
Qu'ainsi , s.ins vouloir déclarer la guerre à l'Angleterre, encore moins la lui l'aire sans la déclarer, connue l'usage s'en est trop odieusement établi dans ce siècle ; sans vouloir même entamer aucun traité préjudiciable aux intérêts de la cour de Londres, mais ayant seulement égard aux soulfrances et aux justes représentations de ses fidèles sujets qui font le commerce maritime. Sa Majesté se contente aujourd'hui, par luie suite de la neutralité qu'elle a toujours gardée, de déchirer qu'elle lient les Américaine pour indépendants, et veut désormais les regarder comme tels relativement au commerce d'eux avec la France el de la France avec eux: qu'elle permet indisiinctement à tous ses sujets d'aller négocier dans tous les ports de l'Amérique comme ils vont dans ceux de l'Angleterre; d'y échanger les productions des maïuifjclures françaises contre les denrées de ces climats, en concurrence avec tous les négociants de
â(U FIKCES JUSTIFICATIVES.
IMiuru|je (jui v jiorienl en foule les pioduulioiis de leurs pays. Car si S:i Muje>lé croit devoir des és!""ds à ses voisins en guerre, elle croit aussi sa justice int»''re-sée à ne pas laisser souffrir plus longtemps, en pleine paix, des privations et des interdictions à ses sujets, qu'aucun souverain de l'Kurope ne voudrait imposer aux siens. Qu'en continuant d'ouvrir ses ports aux .Américains, comme par le passé. Sa Majesté n'entend pas priver les Anglais <lii droit de s'y fournir en concurrence de ces mêmes productions françaises dont le commerce est libre à toutes les nalions (|ui ne nous font point la puerre : que par cette conduite modérée envers tout le monde. Sa Majesié croit rendre à chacun <:e qu'on i droit d'espérer de sa joslice et de sa générosité; que dans la vue île faire éclater de [»lus en plus les sentiments désiniéressés qui l'animenl. Sa Majesié propose aux deux nalions belligérantes ses bons oftices pour accommorler. s'il se peut, leurs différends.
Déclarant au surplus Sa Majesté, qu'elle n'entend gêuer l'Angleterre ni l'Amérique sur l'accefitation de ses bons ollices, ni se tenir offensée du refus de l'une ou de l'autre ; mais que si l'une de ces deux nations, eullt-e par ses succès, ou aigrie par ses pertes, apporte le moindre obstacle au libre commerce avec sa rivale , à la première liosiilité contre les vaisseaux de guerre on mar- «■lian<1s français. Sa Majesté se croira dégagée de tous égards envers celte nation injuste, et contractera sans scrupule avec l'autre :i (Je telles conditions, que celle-ci profite exclus. vement de tous les avantages de son alliance et de son commerce ; déclare au surplus Sa Majesié, qu'elle se mettra sur-le-champ en devoir de repousser par la force linsulle faite à son pavillon. »
Tel est à peu près le manifeste que je propose au conseil du roi. r>ien est-il vrai que cet écrit ne faisant qu'étendre les droits de la neutralité française et mettre une égalité parfaite entre les contendanls, peut irriter les Anglais sans satisfaire les .Américains. S'en tenir à ce point est peut-être laisser encore à l'Angleterre le pouvoir de r.ous prévenir, et d"onïir à r.\méri(iue celte même indépendance au prix d'un traité d'union très-offensif contre nous.
Or, dans ce chaos d'événements, dans ce clioc universel de tant d'intérêts qui se croisent, les Américains ne préfereront-ils pas ceux qui leur offrent l'indépendance avec un traité d'union, à ceux qui se contenteront il'avouer qu'ils ont eu le courage et le succès de se rendre libres? 4'oserais donc, en me rangeant de l'avis de M. le comte de Vergeunes, proposer de réunir, au troisième parti, les conditions secrètes du second.
C'est-à-dire, qu'à l'instani où je déclarerais TAniérique indépendante, j'entamerais secrètement un traité d'alliance avec elle. Et comme c'est ici l'instant de répondre à l'ohjecliou de M . le comte de Maurepas, ei de le guérir de son inquiétude sur la division d'iulérêls des députés, on le peu de consistance de leurs pouvoirs, |)our me procurer toutes le^ sùielcs dont un pareil événement e&i
PIÈCES JUSTlFfCAÏIVES. 505
susceptible, je ne conclurais point ce traité en France avec la députalion ; mais je ferais partir en secret un agent tidèle. qui, sou< le prétexte d'aller simplement régler les droits du commerce des deux nations, serait spécialement chargé d'accomplir, avec le congrès, les conditions particulières de ce traité, qui ne ferait que s'entamer en Europe et seulement pour contenir la députalion. J'avoue que pour enchaîner les esprits en Amérique, y bien balancer les elforlsde la corruption et de l'intrigue anglaise, y stipuler convenablement les intérêts de la France, et consolider au gré de noire administration tous les points capitaux d'un pareil traité, je dois supposer que, laissant de côlé tous les motifs de cour, nos ministres se rendront très-difficiles sur le choix de leur agent. Car il faut que la contiance en son zèle, en sa capacité fixe seule les bornes de ses pouvoirs, dans un tel éloignement du cabinet, et dans des circonstances aussi difficiles.
Mais cet agent bien choisi, ce voyajie promplement fait, ces pouvoirs habilemeni confiés, si l'on fait donner par écrit aux députés du congrès en France leur engagemeni de ne rien entamer avec les Anglais jusqu'aux premières nouvelles de l'agent français en Amérique, on peut compter avoir trouvé le seul topique aux maux que M. de Maurepas appréhende.
X l'inslant donc où je déclarerais l'indépendance, où je me ferais donner l'engagement de la députalion, où je ferais partir mon agent pour l'Amérique, je commencerais par garnir les côtes de l'Océan de soixante à quatre-vingt mille hommes, et je ferais prendre à ma marine l'air et le ton le plus formidable, alin que les Anglais ne pussent pas douter que c'est tout de bon que j'ai pris mon parti.
Pendant ce temps je ferais l'impossible pour arracher le Portugal à l'asservissement des .\nglais, quand je devrais l'incorporer au pacte delà maison de Bourbon.
Je ferais exciter en Turquie la guerre avec les Russes, atin d'occuper vers l'Orient ceux que les Anglais voudraient bien attirer à l'Occident. Ou si je ne croyais rien pouvoir sur les Turcs, je ferais tlatter secrètement l'Empereur i et la Russie de ne pas m'opposer au démembrement de la Turquie, sauf quelques dédommagements vers la Flandie autrichienne : tous moyens étant bons pourvu qu'il en résulte l'isolation des Anglais et l'inddférence des Russes 2 pour leurs intérêts.
Enfin, si pour conserver l'air du respect des traités, je ne faisais pas rétablir Dunkerque, dont l'état actuel est la honte éternelle de la France, je ferais commencer au moins un port sur l'Océan ,
' D'Autriche, sans doute.
- Ceci est la partie fantastique du mémoire de Beaumarchais; mais ce passage nous montre combien la situation, en 1777, était différente de celle d'aujourd'hui.
566 l'ILCES JUSTIFICATIVKS.
lp| ei si prés des Anglais, qu'ils pussent regarder le projet de les fontenir toiuine un dessein irrévocableineut arrêté.
Je cimenierais, sous toutes les loinies, ma liaison avec TAmériqup, dont la garanlie aujourd'hui peut seule nous conserver nos colonies; el comme les inlérèls de ce peuple nouveau ne peuvent jamais croiser les nôtres, je ferais autant de fimd sur ses engagements que je me défierais de tout engagomenl forcé de l'Angleterre; el je ne négligerais plus jamais une seule occasion de tenir dans l'abaissement ce perlide et fougueux voisin qui, après nous avoir tant outragés, (ail éclater dans sa rage aujourd'hui plus de liaine contre nous que de ressentiment contre les Américains, qui lui ont enlevé les trois cpiarls de son empire.
Mais craignons de passer à délibérer le seul instant qui reste pour agir, et qu'à force d'user le temps à toujours dire : // est trop toi, nous ne soyons obligés de nous écrier jjienlôt avec douleur : O ciel! il esl trop tard ! Cap.on de Beai;marchais.
N° 13 (page 168).
lettre d'Honoré Ciuutediune, depuis amiral, à Beaumarchais.
Monsieur ,
Trop jaloux d'être à votre service et résolu d'être enlièremeut soumis à vos volontés, je n'ai pas osé me refuser aux ordres que m'a donnés M. de Montieu, les regardant comme venir de voire part, d'embarquer sur le Fier Rodrigue, malgré que mon pressentiment m'y annonçât tous les désagréments possibles. Je ne vous cacherai pas cependant que j'ai laissé entrevoir une grande répugnance à cela à M. de Muilieu, mais il était trop prévenu déjà contre moi sans doute par M- Montant i pour daigner écouter el se prêter à mes raisons C'est pourquoi je n'oserais hésiter un seul instant à venir vous prévenir là-dessus et à vous exposer l'mforlune que j'éprouve. Je l'appelle infortune, attendu que je me vois ravir, par la politique de M. MonlauU les occasions de vous prouver mon zèle et ma reconnaissance. 11 vient de me donner le poste le plus inaclif qu'il y ait dans un navire, il m'a fait chef de prise, et non content encore de me niettie par ce moyen dans l'impossibililé de me faire valoir, il me i)rive encore de toutes les prérogatives attachées au grade (lu'il m'a donné. Je suis ici entièrement surnuméraire, ou pour mieux dire, à charge. J'ai eu ce poste parce qu'il m'en fallait un,
» Le capitaine du vais-eau de Beaumarchais.
mais sans autre égard el même mnins de relief que si j'eusse élô patron de canot, comme j'étais du principe, et cela sans doute parce que vous avez paru vouloir ni'honorer de votre protection. D'ailleurs M. Montaut se r;ippelle toujours que j'ai <'té matelot sous lui, el malgré que je l'aie satisfait dans le voy;ige en cet état, comme j'ai écrit contre sa sévérité au retour, cela m'attire son resseutiment
Cependant , niulgré toutes les préventions que peut avoir M. Montaut contre moi, j'ose espérer forcer son équité à me rendre justice au retour de ce voy;ige. Guidé par le désir de vous prouver mon zèle et mon dévouement, je me propose de vaincre toutes dilTiciiltés. J'espère que vous voudrez bien au retour me faire llionneur de demander des informations de ma conduite à M. Montaut, et l'iilée qu'il vous en fera d'avantageuses me soutient et me tient aujourd'hui lieu de bonheur.
.l'ai l'honneur d'élre avec un très-profond respect el une reconnaissance des plus vives,
Monsieur, voire, etc., H. Gaste.\uiie.
En rade de Brest, le 3 avril 1779.
iV 14(i)ajie 180).
Philadelphie, 3 septembre 1778.
Cher Monsieur,
J'ai si fort oublié le français depuis mon arrivée ici, quoique je n'aie pas oublié de même mes amis français, que je n'o^e pas vous écrire dans cette langue.
Je vous ai écrit deux fois dernièrement au sujet de vos aifaires; tle sorte que j'ai le plaisir de vous répéter que le congrès commence à sentir son manque d'attention à votre égard, et avec quelle facile crédulité il a reçu les insinuations basses et malintentionnées des autres; lesquelles, je le crois réellement, n'auraient jamais eu aucun poids si Uucnudrav n'avait pas d'abord répandu des notions toutes à votre préjudice. Je ne puis vous dire si ce malheureux pays sera en étal |)our le moment de satisfaire à vos justes réclamations, mais je suis sûr qu'il adoptera quelque plan pour arranger cette affaire, de façon qu'il puisse trouver les moyens d'acquitter par la suite ce que son impuissance actuelle peut l'empêcher de faire aujourd'hui; et sur ces entrefaites le congrès, ainsi que je l'espère et le crois, exprimera publiquement ses sentiments de reconnaissance pour votre généreuse conduite.
5G3 PIÈCES Jl'STll-'lCATIVKS.
Je me suis aiipliiiué de tout iiinii pouvoir à convaincre mes compatriotes de ruijiislice et de l'ingratitude avec lesquelles vous avez été traité, avant l'arrivée de M. Deane, et je me llatie de quelque succès; ses elTorls ont été les mêmes, en sorte que la justice, quoique lente, doit reprendre sa place; je voudrais pour l'honneur de mes compatriotes que nous n'eussions jamais irouvé aucune occaion 'le leur l'aire nos représeniaiions.
M. de Francy est en Viri,'iuie, et agit pour vos intérêts sincèrement et infaligablenuMil: je l'attends bientôt dans cette ville. Votre neveu a passé avec moi quelques semaines, mais il est commandé avec son général pour joindre l'armée sous les ordres du général Sullivan, ("."est un hravo qui, quand on le connaît, se fait l)eauc()U[) aimer ; il a toute la vivacité de son âge et désire se distinguer. Le général Conway m'a assuré qu'il s'était comporté comme un petit héros à la bataille de Brandywine ; je prends la liberté d'entrer dans ces détails, parce que je sais qu'ils feront plaisir à sa maman, car la bravoure lut toujours une puissante recommandation auprès du beau sexe, et elle doit être charmée d'en tiouver autant dans son fils.
Nos arrangenienls pour les atVaires étrangères ne sont pas encore arrêtés; ainsi j'ignore si je serai continué dans ma place actuelle de secrétaire d'ambassade à votre cour, étant à trois mille milles de dislance d'elle, ou bien si je serai employé dans quelque nouveau département.
Le docteur Franklin sera certainement continué à la cour de Versailles, et il y aura un coup porté très-certainement aussi pour faire retomber îranquillement les Lee dans l'obscurité d'oii ils (hercha'ent à s''élever ; mais si cela sera elTectué ou non. c'est ce qui n'est pas tout à fait assuré. Nou.i avons autant d'intrigues et de cabales ici, que vous et nos amis en soulfrez sur l'autre continent; eh ! pourquoi n'en aurions-nous pas, en considérant que nous sommes Etals souverains et que nous sommes encore amis et alliés de Louis XVL
Notre machine de gouvernement u'étanl que telle qu'elle a été inventée, nous avons quelques petits degrés de perfection à lui donner et quelques roues à y ajouter avant qu'elle puisse marcher uniment et avec succès comme nous le souhaiterions. En attendant nous avançons lentement et quelquefois nous roulons sur les pierres assez rudement. Dieu le sait.
Je vous prie de me croire pour jamais votre
\V. C.^RMtCIIAKL.
PIÈCES JUSTIFICATIVES. f-06
No 15 (page 213).
Beaumarchais financier. — Une note de lui sur la caisse d'escomiitc.
Mon avis.
Si j'entends bien la question soumise à la délibération des commissaires, il s'agit de proposer à M. le contrôleur général, la meilleure règle pour établir une juste proportion entre le taux de chaque dividende et la somme des fonds réservés. Mon avis est qu'en toute atïaire par action, toute augmentation saccadée dans la valeur du dividende est un mal, parce qu'un grund mouvement en avant en pronostique un en arrière. On sait en général que la masse des aflaires sur laquelle se forme l'escompte, à Paris, ne peut augmenter d'un semestre à l'autre, de façon à porter le dividende de 130 liv.à i!2 liv., à moins de quelque opération forcée, et que, s'il s'est fait dans un semestre un mouvement d'escompte aussi exlraordinaire, il ne peut être que -momentané, parce qu'il ne porte, comme celui du dernier semes're de '784, que sur des ventes et reventes subites d'actions qui n'auront plus lieu dès que l'espoir d'un fort gain d'agiotage sur elles aura cessé. Depuis l'établissement de la Caisse d'escom|jte, on doit remarquer que le dividende n'a jamais rétrogradé, par l'attention qu'on a eue de ne l'augmenter que graduellement, en préférant toujours l'accroissement des fonds réservés à celui du dividende. Au preniier semestre •1783, le dividende ne fut porté qu'à I301iv. , quoique la masse de l'escompte fût au moins aussi forte que celle du dernier seme>tre de 1784, et la catastrophe du deuxième semestre de 1783 ne montre que trop combien on avait eu raison de ne pas forcer momentanément le dividende.
Il n'y a donc pas de règles de proportion plus sûre selon moi que celle portée à l'article 3 de l'arrêt du conseil du 12 janvier 1783. Un fonds de réserve de 2 millions 500 miile livres y est recommandé. Ce fonds doit être avant tout complété, puis augmenté si l'on peut, mais augmenté sans cesse de tout ce dont l'escompte aura pu s'accroître dans chaque semestre, moins les sommes emplojées en augmentation graduelle et modércj du dividende, de façon que s'il arrivait quelques perles ou une diminution momentanée dans les affaires de la caisse, on ne fût pas obligé de diminuer le dividende prochain, mais qu'on piit au contraire le soutenir, en reprenant sur la réserve tout ce qu'on pourrait en ôter sans entamer le fonds de 2 millions 500 mille livres, qui doit être la plus basse somme constante des fonds réservés pour assurer la solidité des actions. Leur agiotage momentané peut perdre un peu de sa vigueur à cet arrangement, mais la conliance établie par celte méthode en soutiendra toujours la haute valeur.
N» 16 (page 232.)
Dénonciation an Parlement de la souscription pour les œuvres de Voltaire.
Ululate et clamate. Jér., cap. 34.
Voilà, Messieurs, ce qu»^ crieni à lous les hommes veriueus, la pairie, la religion, les mœurs. J'ose être airjourd'lmi leur irilerprèle, el dénoncer à toute la m;ii,'istrauire l'entreprise la [)lus révoltanle. Si ses auteurs téméraires n'ont pas craint de soulever louie âme honnête; s'ils ont pu se persuader que tout ne s'armerail pas contre ceUe entreprise, et qu'ils réussiraient d:ins leur projet, il faut qu'ils aient compté sur la dépravaiion la plus universelle; qu'ils aient cru le corps entier de la nation si gangrené, les esprits si corrompus, les cœurs si llétris, qu'on pouvait maintenant tout oser, tout enireprendie, tout exécuter.
On publie hautement, et avec ia plu>; grande ostentation, une souscription pour les œuvres entières de Voltaire : et dans celte édition on se propose de réunir et les ouvrages qu'il a donnés en les avouant, el ceux qu'il a furtivement répandus en niant qu'il en ftit l'auteur, el ceux que l'etTroi qu'ils lui inspiraient à lui-même a tenus renfermés dans son portefeuille. C'est celte collection d'impiétés, d'infamies, d'ordures, qu'on invite l'Europe entière à se procurer, en la parant de tout le luxe des caractères, de tout^ l'élégance du burin, de toute la niagniticence typographique.
.Ainsi on va rassembler en un seul corps tous ces membres épars, alin que tout le poison soit réuni, el que rien n'échappe à la contagion : pour que l'impiété y trouve des armes dans les traits lances contre la religion ; le libertinage, des attraits dans les peintures les plus obscènes; l'esprit d'indépendance, un appui dans les maximes les plus propres à soulever contre l'autorité.
On savait assez l'abus alfreux que Voltaire avait fait de ses talents, et on ne connaissait que trop les impiétés de sa prose et le scandale de ses poésies. .Mais, comme si les attaques livrées à tons les vrais principes n'eussent pas élé assez puissantes étant séparées, on veut qu'elles se réunissent toutes, pour renverser tout à la fois et culte, et mœurs, et société; pour couper tous les liens qui altachent les hommes à la Divinité, à leurs supérieurs, à leurs égaux.
Est-il en effet un seul objet si sacré, si respectable qu'il soit, qu'il n'ait, comme ces Harpies de la fable, souillé p ir son allouciiemenl? Dans la religion, il n'est rien que ses blasphèmes n'aient profané. Livres saints, dogmes, morale, ministère, rien n'a été épargné. Patriarches, prophètes, martyrs, les thaumalur;;es des deux Testaments, les grands hommes de tous les siècles, les actes les plus authentiques, tout dans la religion jusqu'à son fondateur,
en passanl par le pinceau de ce mallieureux peintre, a reçu les couleurs les plus capables d'en inspirer le mépris, en sorte qu'elle n'a jamais eu d'ennemi plus acharné, et en même temps plus dan^^eipux.
Les outres écrivains qui ont attaqué la révélation, qui ont voulu établir le matérialisme, anéantir la spiritualité, riinmorialité de l'âme, ont employé des raisonnements métaphysiques et subtils, peu capables de l'aire impression sur h multitude : Voltaire a pris une autre voie. Sachant combien l'arme du ridicule est puissante, il n'a employé que celle-là , parce qu'elle ne demande aucun examen, qu'elle subjugue tous les esprits superficiels. Peu lui importe que ses assertions soient absurdes, ses sophismes puérils, ses raisonnements contradictoires; il sait que le grand nombre des lecteurs n'examine rien, ne discute rien ; que tout ce qui débarrasse des terreurs d'une religion gênante pour les passions, est reçu avec avidité, entraîne les applaudissements et multiplie les prosélytes. Kl \oilà le but où il tendait, et la marche qu'il a suivie. Ainsi s'il vomit des blasphèmes, ils sont tournés en raillerie; s'il débile des impiétés, elles sont aiguisées par la pointe de la satire; s'il veut renverser les dogmes les plus certains, c'est en les travestissant sous l'enveloppe du ridicule ; s'il anéantit tout, âmes, esprits, peines, récompenses futures, ce n'est pas en discutant leur existence, c'es; en accumulant le sarcasme et l'iionie ; enfin, s'il attaque mœurs, doctrine. Ecritures, il n'a garde d'employer des raisons, on en sentirait le faible; mais il persiflle, il fait rire; et cette séduction plaît, parce qu'elle amuse, et qu'il est plus aisé pour des hommes voluptueux de mépriser une religion qui les incommode, que d'examiner si elle est fondée dans ses préceptes et ses menaces.
Et tout cela est revêtu du coloris le plus enchanteur : ses blasphèmes ne paraissent plus atroces, i)ar'.-e qu'ils sont brillants : il ne saisit en tout que l'écorce des objets, mais il les peint du pinceau le plus gracieux ; et ce projet extravagant, que lui-même ne dissimulait pas, d'être le rival du fondateur du clirislianisme; ce projet fastueux, qui flattait son orgueil, dont il avait essayé l'ébauche dès sa jeunesse et dans ses premières productions, il l'a continué de la même manière et par les mêmes moyens. Il a bien senti que l'édifice de la religion était bâti sur le roc, que depuis près de deux mille ans il avait résisté aux chocs les plus violents; que des attaques sérieuses de sa part seraient les efforts d'un pvgmée; qu'a-t-il fait? Il s'est attaché à lancer îles sarcastnes, à plaisanter finement en prose, à blasphémer en jolis vers, et il a réussi auprès des gens légers et iVivoles, des petits-maîtres à qui ce clinquant sufTil, des femmes à prétention qui ont cru avoir de l'esprit en frondant ce qu'on avait toujours respecté, auprès d'une jeunesse évaporée, livrée au plaisir , à qui il épargnait les remords. Et celle jeunesse aura bientôt formé la génération présente, qui sera
leiîiplacée par une aiilie encore plus dépravée, ^i on n'oppose pas pronipleinent à ce torrent une digue puissante et redouialile.
Un comprend ai>énieiit qu'en insuluint à la relii^ion, Voltaire n'a pas plus respecté les uia-urs : ce n'esl même que pour rompre les barrières (|ui les défendent, qu'il a voulu renverser une relij,'ion qui en est la sauve-garde la plus sûre. Si elle n'eût proposé »|ue des dogmes spéculatils à croire, des mystères incon)préiiensibles à la raison, et non pas des maximes austères qui foudroient la volupté, cet impie n'eût jamais pensé à lui contester sa divinité. Mais eu lui ùt.int ce sceau sacré, il voulait débarrasser du frein incommode de ses menaces et de ses supplices, exempter de crainte des hommes licencieux, et faire recevoir avec avidité ses productions infâmes, où le libertinage de l'esprit et la corruplion du cœur semblent s'être concertés pour y rassembler les maximes les plus obscènes, les peintures les plus sales, et tout ce que la lubricité la plus outrée a jamais pu imaginer de plus révoltant.
11 fallait bien que ses poésies fussent de nature à soulever ce qui pouvait encore rester d'honnêteté, de pudeur, puisque dans uu siècle où ou ose tout, on n'a jamais osé les produire que dans les ténèbres, que l'auleur lui-même s'est toujours hâté de les désavouer des qu'on les lui attribuait. Sans doute, personne n'a été dupe de ces mensonges de convenance, mais c'était au moins un témoignage non suspect, qui annonçait l'horreur que devaient inspirer de pareilles productions.
Et cependant ce sont ces ouvrages affreux, qu'on propose avec une publicité scandaleuse : ce sont les lecteurs de louies les classes (lu'oii veut infecter de ce poison préparé à l'imprudence avide, et a la curiosité téméraire de toute une jeunesse déjà si portée à l'avaler. 11 n'est point parmi vous de père de i'auiille qui n'arrachât des mains de ses enfants ces abominables poé>its : comment donc souH'iiriez-vous qu'elles fussent mises en honneur, que l'appareil fastueux qui va les décoier devînt une amorce enchanteresse pour ceux que ces pièces furtives et isolées n'ont pas encore pervertis ?
Une expérience déjà trop longue et trop funeste ne doit-elle pas sullire pour que vous vous hâtiez de proscrire, avec la plus inflexible sévérité, et celte impudente souscription, et les suites qu'on voudrait y donner ? Faudra-t-il attendre que tout soit perdu , que l'édilice entier des mœurs soit renversé, pour e.-sayer de le relever? Déjà les plaintes retentissent partout que notre jeunesse, ennemie de la gêne et de la contrainte, déleste tout travail sérieux; (jue dans les conditions les plus dévouées à la réserve et à la sévérité des mu'urs, elle ne connaît presque plus de règle, que rauiorilé paternelle elle-même est impuissante pour la réprimer; que ce qui n'était jadis que dissipation et légèreté, est devenu libertinage et dépravation entière; que le sexe même, chez qui la modestie et la pudeur étaient destinées à embellir les dons de la nature, affecte
PIECES .ILSTIFICATIVES. 573
)in ion de liberté qui vri presque jusqu'à la licence et à FeliVontelie. Or deiuniulez-en la cause à ceux qui sont le plus répandus dans les sociétés, ils vous diront que les ouvrages seuls de Voltaire ont creusé cet abîme; que la séduction du style el l'amorce de la volupté les ont fait filtrer partout; que c'est par eux seuls que les femmes se sont initiées à ces connaissances d'impiété et de liber- Image, eu sacrifiant à ces lectures le temps destiné à de bonnes «Kuvres; qu'ils ont pénétré jusque dans les ateliers des artisans et sous la chaumière du laboureur, et que bientôt rien n'échappera à ce torrent, qui dévaste tout sur son passage, aux ravages de ce Iléau, destructeur de tous principes vrais et de tous sentiuiens honnêtes.
Si, à des intérêts si grands, si augustes, je voulais mêler ceux de la magistrature outragée et avilie dans les écrits de Voltaire, ce motif seul suffirait pour arrêter le cours d'une édition qui va transmettre ces insultes à la postérité la plus reculée. Sous prétexte de discuter les arrêts des cours souveraines, d'en examiner la justice, cet auteur, qui n'avait pas même les notions indispensables pour cette discussion, se permet, avec une légèreté inouïe, les censures les moins fondées : ce n'est pas tout, il eu prend occasion d'attaquer les magistrats , de calomnier leurs motifs el, en suivant sa marche ordinaire, de répandre le vernis du ridicule sur ceux qu'il veut rendre méprisables. Que doit-il arriver de là ? C'est que les conteslations qui ont servi de prétexte à ses sarcasmes s'oublieront ; on perdra bientôt de vue et les faits elles intérêts peu importants des particuliers, mais l'impression demeurera; le respect dû aux tribunaux, qui seul maintient celui qui est dû à leurs décisions, disparaîtra; chaque citoyen se croira en droit, à l'exemple de ce téméraire satirique, de vous citer à son tribunal domestique, d'y casser vos arrêts ; el de celte censure privée se formera une opinion publique de mépris, c'est-à-dire, ce qu'il peut y avoir de plus funeste pour l'ordre public et la tranquillité particulière.
Le dirai-je. Messieurs? vous n'avez point été assez effrayés des événements tragiques qu'on savait avoir été occasionnés par les ouvrages impies el licencieux de Voltaire. Ce jeune homme d'Abbeville, que ses blasphèmes el ses attentats firent condamner au dernier supplice, avoua que la lecture seule de Voltaire l'avait conduit à l'échafaud. Ces jeunes militaires, qui se portèrent de sang-froid, il y a quelques années, au plus affreux suicide, alteslèrenl dans leurs lestamenls de mort que cette fureur tranquille leur avait été inspirée par les écrits de Voltaire. Quelles conséquences n'eussiez-vous pas dû lirer de ces aveux ? Quelles mesures promptes, efficaces, fortes, n'auiiez-vous pas dû prendre pour étouffer des ouvrages qui avaient pu enfanter de pareils monstres? F.li ! ne voyez-vous pas aujourd'hui combien ont été impuissantes les précautions fiiibles que vous aviez employées pour arrêter des
rava}{es dont on ne connaîl même que la plus petite partie (parce que les autres sont renlerniées dans le sein des familles, réduites à en j;éinir dans le silence)? Plusieurs de ces écrits de Voltaire ont été llétris par vos arrêts ; quelques-uns même ont été condamnés aux ilamnies; et cependant, au mépris de ceile réprobation judiciaire et pnl)li(jue, on les a reproduits : on les annonce comme devant entrer d;ins celle collection j;énérale. Et vous verriez traiiquilleineiit qu'on ailiclie, avec cette audacieuse ostentation, le peu de cas qu'on lait de vos arrêts, de la décence publique, de l'improbation de la plus saine partie de la nation! Vous souffririez que sous vos yeux des hommes méprisables, qui n'osent pas même se montrer, prennent des mesures aussi eflicaces pour conserver les plus petits lambeaux échappés du porteleuille de le-ir héros, pour que rien ne se perde des impiétés dégoûtantes, des ordures obscènes dont il a souillé sa plume! Vous le savez. Messieurs, sendjlable à ces tleuves rapides, qui, roulant avec eux les matières élianç;eres et impures qui s'y sont mêlées, les déposent çà et là sur le rivai^e, et ne poi tenl à la mer que le tribut de leurs eHux, cet art admirable, inventé pour éterniser les productions de l'esprii humain, après s'être chargé, comme en passant, d'ouvrages inutiles, frivoles, les abandonne ordinairement dans sa course, ne pense plus à les reproduire, et ne transmet constamment à la poslérilé que les ouvrages utdes au progrès des sciences et des arts. Mais comme si les entrepreneurs de la collection que nous dénonçons craignaient cette marche naturelle de l'imprimerie, ils se hâtent de réunir tout ce qui peut assurer la perpétuité de tous les ouvrages infects qu'ils ont rassemblés; ils accumulent toutes les précautions, qui, leur donnant une valeur sans bornes, les rendront précieux, et ménageront leur conservation.
lleiidez donc inutile celte conjuration funeste à la religion et à la société : montrez la même sollicitude, la même rigueur pour étoulTer ces poisons des esprits, que vous avez montrée pour arrêter le cours de cette contagion, qui menaçait nos fortunes et nos vies. Des hommes, plutôt avides que méchants, avaient découvert dans une plante presque ignorée, une vertu funeste, d'autant plus dangereuse que l'usage en était plus lacile, pour endormir et dépouiller les citoyens. Vous avez senti les suites terrible de cette espèce de brigandage, qui n'ayant rien de violent, ne laissait presque aucunes traces; vous avez cru devoir en punir les premiers essais par des ehàtimenls si rigoureux, qu'ils fussent capables d'inspirer une terreur salutaire. Tout le monde a compris combien cette sévérité, i|ui d'abord eût pu paraître excessive, avait été nécessaire. Servezvous à vous-mênies de modèles; ne vous bornez pas à empêcher i'elfet de celle criminelle souscription : trouvez dans votre sagesse les moyens nécessaires pour étoulïer, s'il est possible, ces geimes de corruption, qui empoisonnent les cœurs, pour empêcher l'acl vile de ce levain qui fermente depuis trop longtemps, et qui est
prêt de gangrener la niasse entière de la nation, pour taire rentrer peu à peu dans les ténèbres de l'oubli des ouvrages qui n'eussent jamais dû en sortir.
Nous ne vous proposons pas pour remède la juste sévérité de vos prédécesseurs. Dans un siècle ridiculement philosophe, où l'on ne connaît de verlu qu'une cruelle tolérance, celle sévérité serait regardée coninif barbare; mais au moins esi-il permis de vous la remettre sous les yeux. Des auteurs impies et licencieux avaient composé des vers conire riionneur de Dieu et l'honnêteté publique ' ; la cour les condamna au dernier supplice comme criminels de lèse-Uiajeslé divine, et comme étant, par leur système plus funestes à l'ordre social que les empoisonneurs el les incendiaires. Elle étendit la peine prononcée conire les auteurs sur ceux mêmes qui s'en trouveraient saisis, et les libraires furent décrétés de prise de corps, et poursuivis suivant la rigueur des ordonnances. Puisse au moins cet exemple vous convaincre qu'il est des cas où les cours doivent, pour arrêter la communication d'une épidémie meurtrière, déployer toute la rigueur de la puissance que le prince leur a confiée; et que la religion, les mœurs, l'intérêt politique luimême l'exigent quelquefois des magistrats, qui savent qu'en sapant les fondements de la religion, on bannit toute les vertus, (pron établit le règne des vices, qu'on anéantit les motifs de la dépendance la plus nécessaire, et qu'on rompt tons les liens de la société !
Ce 10 mars 1781.
Note envoyée par Beaumarchais aux gazettes étrangères, en réponse au précédent factum.
29 avril 1781.
Monsieur ,
On a imprimé dans plusieurs gazettes étrangères que M. Caron de Beaumarchais, comme correspondant à Pans de la Société littéraire et typographique, qui imprime en .-Vllemagne les œuvres de Voltaire, avait été dénoncé par un magistrat au parlement. Vous êtes instamment prié de vouloir bien désabuser le public sur la fausseté de cette annonce en imprimant ma lettre.
Voici ce qui peut avoir fourni le prétexte d'un aussi plat mensonge aux builetinistes parisiens. Je ne sais quel aboyeur obscur a l'ail clandestinement imprimer le plus sot écrit, sous le titre de Dénonciation au Parlement de la souscription de Voltaire, avant pour épigraphe Ululate et clamate. Hurlez et abouez. dans lequel a travers mille aboiements on lit que M. de Voltaire a peint des
' Théophile, Berthelot, en 1623.
.--fi PIECES JUSTIFICATIVES.
iilrocik'.s du pinceau le plus yracietix, qu'il a plaisanté finement eit l^rosr et blasphémé en jolis vers, qu'il a réussi auprès des petilsmailres et des ft'mmes à prétentions qui ont cru avoir de l'esprit... que dans ce siècle ridiculement philosophe on ne connaît de verlii qu'une cruelle tolérance (au irès-grand regret de l'auteui), etc.
Celle sortie d'un cuistre mconnu contre une Société étrangère occupée d'un superbe ouvrage, a été re<.'ue, comme elle le mérilait, avec le plus profond mépris. Et la cruelle tolérance de ce siècle ridicidement philosophe est le seul niolit qui ait empêché M. de Beauniarcliais de rechercher et de poursuivre les pauvres auteurs de la riflicule et fausse annonce des gazettes, parce que sans doute on leur a donné quelque argent pour vivre, à condition de l'insérer dans leurs bulletins.
N« i7 (page 249).
A Monsieur le comte de Maurepas.
Ce 27 novembre 1778.
Monsieur le Comte,
L'alTaire de mon malheureux ami P... me serrait si fort le cœur et occupait tant ma tète l'autre soir, que j'oubliai totalement de vous dire ce que j'ai l'honneur de vous écrire : vous en ferez l'usage que vous voudrez.
Si le roi, par hasard, n'avait pas encore fait son choix sur le cadeau qu'il veut faire à la reine pour son heureux accouchement, j'ai sous la main quelque chose qui a le triple mérite d'élre tellement un présent roval que cela ne peut convenir qu'à la reine, d'être parfaitement inconnu et de pouvoir s'acquérir par une rente et sans bourse délier dans ce moment-ci. Ces trois qualités m'ont paru propres à mériter la préférence à ce cadeau s'il en est encore temps. C'est une garniture de cheminée en cristal de roche, garnie, ornée et semée de toutes les pierreries du monde.
La pièce du milieu est un grand poisson de cristal caparaçonné en diamants et portant un vase de cristal tout enrichi de pierreries qui contient une pendule, laquelle correspond à un carillon dans le corps du poisson ; le tout est porié par des dauphins de cri>lal et posé sur une terrasse chargée de coraux auxquels sont suspendus des diamants en poires de toutes les couleurs, ainsi que des pierres de choix bien mélangées, comme rubis, saphirs, éméraudes, etc., dont la terrasse est semée ; ainsi que de grosses perles qui servent de coquilles à des tortues d'émail. Un socle de marbre blanc est le soutien du tout, et tout cela est de la plus grandt^ richesse et surtout du plus grand goùl. Deux vases de cristal ilt roche très-richement ornés de diamants et de guirlandes de pierre-
ries sont les deux pièces de côlé; enfin deux ll;imbeaux aussi u6 criblai de roche el tout aussi somplueusenienl enrichis que le re^le, achèvent celle garnilure de cheminée composée de cinq pièces.
Si celle légère esquisse d'une très-belle chose, absolument unique en son genre, pouvait exciter la galanterie, le désir, ou seulemenl la curiosilcdu roi, on porterait cela cliez vous, Monsieur le comte, bien en cachette : le roi pourrait le voir aussi mystérieusement, et dans le cas où cela agréerait à Sa Majesté, le tout serait un beau joui sur la cheminée de la reine avant qu'aucun ne s'en doutât : et vous savex de quel assaisonnement l'ignorance et la surprise sont en pareil cas. Maintenant vous croyez peut-être à ma description qu'une pareille garniture doit couler la rançon de François l'^r; mais l'homme qui s'est échauflé la tète sur cette superbe composition, qu'il a réellement osé destiner à la reine, pour son accouchement, est un joaillier diamantaire qui veut se retirer des affaires. Voilii pourquoi une rente lui convient. Il estime sa garniture plus de 200,000 livres, et la donnera pour moins de 100. 11 consent même, après le cadeau consommé, si restimation de son chef-d'œuvre ne va pas plus haut que sa vente, de subir la perte qu'on voudrait, tant il est sûr d'avoir fait la plus belle collection de pierreries avec la plus grande économie.
J'ai tout dit. Rejetez ou admettez mon idée; mais faites-moi la justice d'en regarder l'offre et l'annonce comme une suite du irèsrespeclueux dévouement avec lequel je suis, etc.
CaRON r>E BEAUMAnCHAIS.
N' 18 (page 250).
A Monsieur Xecker.
Paris, 20 octobre 1781.
MONSIECR,
Si vous étiez encore chargé du poids énorme des finances du royaume, je me garderais bien, el pour vous et pour moi, de traiter devant vous la frivole question d'une justification littéraire, et ma fierté vous garantirait de mon iuiportunité; mais vous êtes rentré dans l'ordre civil, et c'est surtout maintenant que je ne puis souffrir une imputation de lâcheté qui me lait rougir jusqu'au fond de l'âme.
On m'accuse devant vous, je le sais, de m'êlre permis, dans un ouvrage léger que je destine au théâtre, des plaisanteries ou des sarcasmes qui portent sur vous.
Recevez, Monsieur, la déclaration d'un homme d'honneur qui n'a jamais trahi la vérité, qu'en aucun temps, pendant votre administration, je n'ai écrit un mol ni contribué à l'impression de rien
Ô78 PIÈCKS JISTIFICATIVES.
([ni vins lïii (It'sagréable. Si je n'ai pas toujours approuvé le fond et surloiit 1:» roinie des moyens d'économie tjiie vous préfériez, au moins ai-je ouverlemenl ei constan)ment admiré la force et ie courage d'esprit qui vous monaieul aux plus grandes choses, et je n'ai pas plus alors dissimulé devant vos amis mon naïf éloge que mes observations critiques. Interrogfzl.i-dessusM. Marmonicl, il vous dira si je suis sincère ; interrogez même votre mémoire, elle vous rap- |)eilera qu'en toule occasion, a commencer par l'alTaire Lelcllier, où je crois liien que vous aviez tort, jusqu'aux olijets d'adndnislralion sur lesquels le hasard m'a mis en conversation avec vous, mon caraclère ferme et vrai ne s'est jamais démenii, mais il y a hien loin de celte conduite franche et loyale à la lâcheté de harceler sourdement un grand administrateur public, et surtout à l'odieux, à riiilùme procédé de vous attaquer aujourd'hui et de troubler un repos d'autant plus respectable à mes yeux, qu'il est avec l'estime publique la seule récompense de vos immenses travaux.
Vous m'a\^z haï, persécuté même, je l'ai su : et moi je n'ai cessé de vous rendre toute la justice qui vous est due, et de vous regarder comme le premier exemple d'un grand mérite à sa vraie place. M. le comte de M:;urepas n'a point oublié qu'après votre nomination, mon premier mot fut de lui dire : Ait moinn voilà le règiie (les plats prolcgés passé ; le vrai mérile enfin fait des administrateurs.
Je ne puis donc supporter, Monsieur, que vous et M°" Necker me regardiez comme un méchant homme que je ne suis point, et je soumets sans réserve à celui de vos amis que vous choisirez, la comédie de moi ([ni va paraître, et si l'on y trouve un seul mot qui puisse avoir le plus faible rapport à vous, je consens que l'ouvrage soit à l'instant jeté au feu.
Une légère critique de quelques travers des hommes en général, semée dans des Ilots de gaieté, doit trouver grâce devant tous les bons e^prils : c'est, je crois, le but de la comédie, mais le théâtre n'est pas fait pour dégénérer en satire personnelle, et je me croirais doublement punissable si j'en donnais l'odieux exemple aux dépens d'un grand homme.
.le devais cette justification à la véritable estime et à la respectueuse considération avec lesquelles j'ai toujours été et m'honore d'être plus que jamais, Monsieur,
Votre très-humble, etc. Signé : Cahon de Beai;u.\rchais.
Je prends la liberté de présenter mon respectueux hommage à M™^ Necker. Je ne me rappelle pas sans un extrême attendrissement comment elle a usé de votre pouvoir en faveur de l'humanité souHrante.
PlfXES JUSTIFICATIVES. lûQ
N° 19 (page 252).
A Monseigneur le garde des sceaux.
Paris, ce 1er juin 1780.
MoNSEIGXErR ,
Je ne puis résister au mouvement qui me porte à vous importuner; mais j'ai la tête et le cœ ir pleins de la bonne action que vous \enez de faire, il faut que je cède el que je vous remercie, comme on remercie Dieu, d'avoir rendu la vie au plus honnête, au plus vertueux des hommes de mérite, le pauvre, l'aimable, le digne Dupaty. Ses autres amis el moi, nous ne savions plus qu'en faire; il est sûr qu'il serait mort sous peu de temps. Yotre courte lettre, mais pleine de franche bienveillance, vient de l'arracher au plus affreux état.
Puissiez-vousdans vos aflliclions Monseigneur, rencontrer autant de consolations que vous venez d'en procurer à tous ses amis, et ils sont nombreux, parce qu'on rencontre peu d'hommes qui réunissent comme lui les vertus de l'état le plus austère aux qualités brillantes de Tesprit le plus orné.
Personne ne sait plus que moi combien la persécution qu'il soulïre est odieuse; j'ai passé quatre mois l'année dernière à Bordeaux, dans le foyer des absurdes ressentiments qui lui préparaient dès lors les violents chagrins auxquels voire équité va le soustraire.
Mêliez fin à ce digne ouvrage et recevez d'avance les actions de grâce d'une foule de gens sensibles, au nom desquels je suis avec la plus respectueuse reconnaissance, Monseigneur, votre trèshumble et très-obéissant serviteur. Signé : C. nE Béai marcbais.
N» 20 (page 2(i0).
Lettre de la comtesse Fanny de Beauharnais à Beaumarchais.
Quoique je n'aie pas l'avantage d'être connue de vous. Monsieur, une âme telle que la vùlre a trop de droits à l'estime, pour que ma conliance puisse vous étonner. L'énergie qui vous caractérise honore votre siècle, autant qu'elle juslilie la démurche K\ue je fais; et, croyez- moi, dans ce siècle d'égoïsaie et de pusillanimité, vous seul, Monsieur, pouviez me rendre l'espoir. Un ami sq,utrraiil, malheureux, digne d'un sort contraire ; un ami que le chagrin accable (puisse l'amitié le sauver!), est l'objet de ma lettre. Et ne pensez pas surtout qu'il ait des torts, sa position n'en aurait
nsa PIECKS JUSTIFICATIVES.
(|iie plus (J'anierlume, mon zèle n'en sérail pas moins aclif: jo lui connais assez de verlus piuir racheter bien des fautes : mais il est, ce zèle, il est de ma part un devoir, et non un procédé. M. Dorât, je ne crains point de vous nommer un de vos admirateurs les plus sincères et un des hommes du monde (jui méritent le plus d'intérêt, sans avoir ii se reprocher rien, victime respeclahle d'un revers cruel, d'un de ces événements qu'on ne peut prévoir, d'une banqueroute de libniire, dont sa délicatesse a voulu porter seul les embarras, après avoir sulislait à tout, se trouve aujourd'hui dans une gène si allreuse et d^ns de telles inquiétudes, que sa santé s altère, que la douleur le consume, et qu'une amie tremblante, même pour ses jours, ose, Monsieur, s.ins vous connaître, conlier à votre honnêteté ses vives alarmes. Non, non, vous ne trouverez jamais plus de reconnaissance, ni une plus belle occasion d'exercer la noblesse et la générosité de vos sentiments ; mais, hélas! Monsieur, il n'y a qu'une somme de vingt mille francs qui puisse le tirer de cette crise. Il les payerait en six ans, trois mille et quelques cents livres chaque année. Sa probité vous répond de son exaciilude. L'honneur, et tout ce qui est sacré a un cœur sensible, n'(mt pas besoin d'autres garants. Mais je le ferais, s'il le fallait .. .Mon Dieu, il n'y a rien que je ne signasse pour constater l'acte du service le plus important que vous puissiez jamais avoir rendu Et, s'il vous était impossdile de prêter celte somme, en cas que vous voulussiez bien en être la caution, je me chargerais. Monsieur, de la lui faire avoir. Ah ! comment vous dire quelle joie je ressentirais en apprenant à M. Dorât que ses peines sont liuies! Le calme, la sécurité, le sentiment si doux de la reconnaissance succéderaient, dans son âme, aux plus douloureuses agitations. Je vous conjure du moins, si une faialité inouïe s'opposait à ce que je ne peux attendre que du cœur le plus rare, d'y renfermer le secret et les malheurs d'un ami bien précieux. Je vous avoue. Monsieur, qu'un refus, dans des circonstances aussi pressantes, me ferait tant d'impression, que pour l'adoucir, s'il est possible, il vaudrait mieux que vous rendissiez la réponse à ma lettre à un de vos amis et des miens, qui doit vous en parler. Cet ami est bien aimable, et il vous apprécie. J'ai l'honneur d'être^ Monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante,
La Csse DE Beaiharnais.
N" 21 (page 360).
Lettre du président Dupatij à Beanmarchuis. Vous êtes bien aimable de m'avoir envoyé un billet de loge, mais
je duute foil que je puisse en faire usage, attemlu que je dois aller à votre Figaro avec des personnes suspectes, qui ont leurs raisons pour ne j)as se montrer en public; c'est-à-dire, car avec vous il faut s'expliquer sur ce chapitre, avec une mère et ses fdles. Si donc la loge n'est pas une de celles du rez-de-chaussée où l on n'est pas vu, voire billet ne pourra me servir. Vous pourriez cependanl dans ce cas-là l'échanger contre un billet de loge du rez-de-cliaussée ; il ne manque pas de gens qui ne demandent pas mieux que de se montrer. Enfin, je vous ren\oie ce billet et vous prie de me faire le plaisir et le très-grand plaisir d'arranger toutes choses à la satisfaction de ces dames.
Recevez, je vous prie, toutes mes amitiés.
Réponse de Beaumarchais à Duputy.
Je n'ai nulle considération, Monsieur le Président^ pour des femmes qui se permettent de voir un spectacle qu'elles jugent malhonnête, pourvu qu'elles le voient en secret. Je ne me prête point à de pareilles fantaisies. J'ai donné ma pièce au public, pour l'amuser et pour l'instruire, non pour offrir à des bégueules mitigées le plaisir d'en aller penser du bien en petite loge, à condition d'en dire du mal en société. Les plaisirs du vice et les honneurs de la vertu, telle est la pruderie du siècle.
Ma pièce n'est point un ouvrage équivoque ; il faut l'avouer ou le l'uir.
Je vous salue et je garde tua loge. Signé : Beaumarchais.
Ce 10 mars 1784.
No 22 (page 3(j0).
Lettres de Diderot à mademoiselle ]'oland, tome II, p. 411 .
Je dis à M^^e Legendre, que ceux qui ne connaissaient M""*" d'Holbach que sur la parole de M. Suard, ne la connaissaient point, parce que M. Suard n'était pas payé pour en dire du bien ; je vis et je crois que je vis bien, que M. Suard avait eu la malhonnêteté de décrier la baronne dans l'esprit de son ami... Vodà donc ce qu'on appelle des honnêtes gens, ils sont admis dans une maison, le maître de la maison les comble d'honnêtetés, de bons uiïices, les prend en estime, on amitié, et leur en donne loiili's les marques
imaginables; pour l'en récompenser on met loul en œuvre pour corrompre sa femine, et qnand on n'y a pas réussi, on dit pis que pendre de celle femme.
M^me ouvrage, lome ii , p, 433.
J'ai profilé de roccasion que j'avais d'écrire à Suard pour lui laver la léle d'importance. Vous savez ou vous ne savez pas qu'il avail eu l'indiscrélion de m'<'nvoyer, sous une enveloppe volante, un livre anglais rempli de ligures infâmes. J'ai làclié de lui f.iire comprendre les suites pos*il)les de son action: la corruption de ma lille et mon éleruelle liaiue. Voilà nos gens (|ui portent dans leur poche la toise dont i!s mesurent si striclemenl les ouviages des autres el leurs procédés, et voilà un d'entre eux qui s'expose à faire sécher son ami de douleur el qui fait ce qu'un freluquet <ie quinze ans, qui aurait eu à envoyer un pareil ouvrage, rue Froidmanteau, à une c...., n'aurait pas fait par respect pour lui-même.
N» 22 bis (page 364).
Lettre de Feydcl à Beaumarchais.
Paris, ce II août 1784.
Monsieur,
il V a quelques jours que, ne sachant où donner de la tête, je m'avisai d'écrire à un académicien philosophe pour le conjurer de nie procurer une place de bibliothécaire, de secrétaire, ou de précepteur, après qu'il m'aurait examiné. Il me ré((ondil qu'il était obligé de placer plusieurs jeunes gnns qui lui avaient éié recommandés par des personnes de distinction.
Le lendemiin j'écrivis à un académicien dévot. Il me répondit que rien n'était plus aisé que de me jeter dans les bras de la Providence. Le lendemain, un financier me tint quatre heures à jaser dans une baraque du Louvre, où nous étions allés, lui, pour acheter des livres, moi pour en vendre. Je m'informai de son nom, je lui écrivis. Il m'envoya un écu pour me prouver, disait-il dans sa réponse, combien il s'intéressait à l'bonnéieté souffrante.
Le lendemain je reportai cel écu chez son maître avec une lettre où je le remerciais de mon mieux, »t j'allai à la halle vendre une chemise. Le lendemain j'écrivis à un homme en place à qui le hasard m'avait procuré autrefois l'occasion d'cire utile. Je le priai
PIECES JUSTIFICATIVES. 5tr.
de me f:iire pelit commis dans un petit Itnrenu. Il m'envoya pnr un laquais une réponse très-polie où il m'invitait à passer che^. lui le lendemain.
Le lendemain j'allai chez lui. Sa réception fut aussi gracieuse que sa lettre, mais une visite qu'il reçut au bout de quelques minutes me força de me retirer et lui lit oublier sans doute les raisons pourquoi j'étais là.
l.e lendemain je m'acheminai par la rue Saint-Jacques, dans le dessein de chercher une place de correcteur d'imprimerie, .le parcourus vingt fois cette rue et les rues voisines, mais je n'eus pas assez de force pour vaincre ma timidité, et je m'en retournai sans avoir parlé à personne.
Hier j'allai me présenter chez le concierge des Saints-Innocents, et je le priai de me louer une échoppe qui est sous la porte des charniers, en entrant par la rue aux Fers. 11 me répondit, que ces écho|ipes ne se louaient pas, et que M. le recteur les donnait aux écrivains qui avaient de bonnes protections.
.le songeais ce malin à faire mes préparatifs pour l'autre monde, lorsque je me suis souvenu qu'il y avait près de deux mois que je n'avais lu les papiers publics. J'ai porté mes quatre sous sur le pont Notre-Dame, j'ai lu dans le Journal de Paris, du 4 août, une lettre signée Caroa de Beaumarchais, et j'ai senti mes yeux se mouiller.
Aujourd'hui, Monsieur, j'ai l'honneur de vous écrire : ce n'est pas de l'argent que je vous demaniie, c'est de l'occupation, une occupation quelconque. Si vous exigez de moi des témoignages d'hoiméteté, je peux vous en produire de non équivoques.
Supposé que vous ne souscriviez pas à ma demande, je vous prie de me renvoyer ma lettre sous enveloppe, pour toute réponse ; mais je vous prie aussi d'y joindre un billet d'entrée pour le Mariage de Figaro, afin que j'aie au moins la salisfaction de rire encore une bonne fois avant de faire le saut du Pont Royal.
J'ai l'honneur d'être avec respect. Monsieur, votre tres-huinble et très-obéissant serviteur, Fkydel, écuyer, chez M. Chagot, limonadier, rue de la V^annerie, quartier de la Grève.
No 23 (page 371).
Au sieur Caroii de Beaumarchais.
800,000 liv. Exercice 1786. FO 707
Il est ordonné an garde de mon trésor royal, M. Charles-Pierre-
Paul Savalele Je Langes, de payer comptant au sieur Caron de
Beaumarchais la somme de huit cent mille livres, que je lui ai
accor<li.'e par ma décision du 5 février présent mois, pour indeinniti; el pour solde de loul compte, relativement aux pertes que les changements de destination ont occasionnées à la Hotte marchande el au commerce du sieur de l> 'aumarchais, pendant l'année 1778. et les premiers mois de I77!(. La présente avec quitlance dudit sieur de Beaumarchais, portant renonciation à toute demande ultéiieure de ladite somme de 800,000 liv., sera employée au premier acquit du comptant, qui sera expédié par cerlilicaliou il la décliari^e dudit sieur Savalete de Lanjjes. Fait û Versailles le 5 2 février 1786.
Comptant au trésor royal.
BON Signé : Louis.
No 24 (page 433).
A Monsieur de Crosne, liculenanl de police.
Paris, le 13 mai 178'J.
Monsieur ,
Vous m'avez invité à vous écrire ce que j'eus l'honneur de vous dire hier matin. Le souvenir récent d'un mal affreux et public rend l'inquiétude excusable quand le danger menace encore; punir, le crime et les excès commis est l'office de la loi et des magistrats de la loi; les prévenir est celui de l'autorité surveillante, el l'on ne pense pas sans douleur qu'une n)aison gardée par quatre cents baïonneltes a été brûlée en plein jour.
Ce problème restant à résoudre, rend plus vives les inquiétudes de quelques citoyens menacés; je suis du nombre el voici ce que l'aperçois.
Tous les ouvriers de bâtiments s'assemblent certains jours à des heures fixes : quand on les voit se pelotonner le soir en des endroits imisilés, il se prépaie quelque chose. Voilà plusieurs soirées que je fais celte remarque; j'ai entendu dans l'un de ces pelotons ces mots : // y en aura bien d'autres tnés avant la semaine prochaine ; un homme de mes amis a entendu sortir d'un autre ces mots :
C'est la nuit qu'il faut travailler.
Les poissardes du cimetière Saint-Jean parlaient tout haut eu plein marché, il y a peu de jours, de mes maisons comme de lieux dévoués.
Un infâme sujet, jadis mon portier, nommé Michelin, loge sur ce
niarclié au coin de la rue de la Verrerie, chez un polier de terre au second.
(2et liomme, qui a joué le rôle d'un i'aux témoin dans mon dernier procès, salarié par mes ennemis et justement soupçonné d'avoir placardé mes portes et cassé mes bas-reliels, est un de ceux qui soulèvent la canaille contre moi. Ces instruments aveugies des vengeances secrètes, une fois mis en mouvement, vont sans ïiul examen où la méchanceté les conduit.
J'ai eu l'honneur d'ajouter, Monsieur, en vous parlant, que si la surveillance ne se ralentissait pas dans ces apparences de repos, mon avis devenait inutile, mais que si la sécurité rendait les soins moins attentifs, on courrait peut être le risque d'elle surpris par de nouveaux attentats.
Recevez avec bonté ces avis dictés par mon zèle et aussi par ma sollicitude et faites-moi la justice de nie croire avec un dévouement très-respectueux, Monsieur,
Votre très-humble, etc. ^Signé, Caron de Deaumarchals.
N" 25 (page 457).
Aux Acteurs de l'OpJra, assemblés.
Ce 3 avril 1793.
Mes frères et sceurs, ou plutôt, c'est mieux dit, mes sœurs et frères — honneur au beau sexe,
C'est un très-bon projet que le mélange des deux genres, pour accumuler des recettes : celui du grand opéra, et celui de Vopéra parlé et chanté.
Avec les superbes accessoires de votre spectacle, aucun autre ne pourra soutenir votre concurrence.
Mais c'est un nouveau genre de talent que vous devez perfectionner en vous. L'habitude du chant continuel nuit au débit de la comédie, et la longueur en tue l'efl'et, surtout dans la comédie gaie.
L'unique désir d'être utile à votre spectacle m'a fait vaincre la répugnance que j'ai de m'occuper d'autre chose que d'étriller tous les chiens qui m'aboient. J'ai été voir à muche-pot la deuxième représentation du Mariage. Et voici mes observations. 11 faut à \olre théâtre plus de mouvement et de variété. Jetant par la l'enêtre l'amoiir-propre d'auleur, j'ai réuni le troisième avec le quairième acte, il y aura moins de comédie et le chant sera rapproché, la pièce deviendra plus courte; et un beau ballet pour la noce terminera bien le Mariage. Le genre de la pièce indique assez de quelle dégaine ce ballet doit trotter. Ce sont moins des danses
586 PIECES JLSTIFICATIVES.
fran(,'aises que le genre vif el grenadin des Maures, donl les Espaî^nolps onl conservi- les gnûls, mie noce de Gamache h peu prés. Vous prive/ viilre speclacle d'un de ses plus i;raiids alirails. si vous failes scission entre le cliant, la parole cl lu danse; ne négligez p;:s cel avis.
J'ai irouvé vos autres actes vides. Comme tous les actes commenceiU par des paroles, il n'y a rien de si i;lacé que d'entrer sur la scène pour parler pendant que le public s'ennuie. Il faut de grands el heaux morceaux d'orclie.Ure pour remi)lir ces long^ intervalles el melire de la variété; celle remarque e>I essentielle.
Je désirerais entre le premier el le deuxième acle la réj)élilicii dé^orlonnée dim ballet vil' quelconque, el qui ressemblerait aux répétitions du foyer. Des mutineries d'actrices, la colère du maître de ballet, les rirei de quelijues jeunes dan.seurs, des morceauv entamés, point finis et une impatience générale qui amenât une espèce lie farandole, etc. , elc. Celle façon de traiter un ballet apparlieniliail U celle folle journée, el aurait l'air de préparer la fête (pic Figaro a imaginée.
Si vous ne faites pas un effort pour récli au fl'er celle pièce il vaudrait mieux l'abandonner.
Elrc piquant ou nul, c'est là voire devise.
Quant aux «cènes parlées, je demande à Bartliolo, qui a bien la prestance el le jeu de son rôle, de s'appesantir moins sur le débit, (le fouetter davant3i,'e sa première scène avec Marceline, avec la briistpieried'uu vieillard toujours en colère.
Je demande à ma Spinelle, qui joue Suzanne très-gaiement, de contraster avec riiuiiu ur de Marceline, dans la scène de leur débat au premier actc% par une ironie légère el tine. Une des grâces de celle scène est que l'une rit pendant que l'autre se l'àclie. Laissons l'aigieur à la vieillesse, puisque c'est l'âge des regrets.
J'ai trouvé le petit page un peu dégingandé ; c'est ou naïf, ou polisson qu'il doit être, cela est très-aisé à réparer.
Le coiiile Almaviva jouera forl bien la comédie, je le prie seulement de distinguer la noblesse du caractère qu'il représente de Vechussure qui gourme un peu l'acteur, et son débit y gagnera de la vivacité, car ce qu'on désire le plus c'est que la pièce marche; du rcile son rôle est fort bien.
Il n'y a dans celui de Figaro que quelques cliangemenls de pr si' lion à faire à la scène, qui lui donneront plus de finesse, c'est l'affaire d'un instant à la répétition. Je le prie de réllécliir, en liomme d'esprit qu'il est, qu'un degré inéme léger de charge peut faire une faice de celte pièce, car Figaro esl un mauvais sujet, mais lin, rusé, éduqué el non pas farceur. Du reste rien à dire sur la vivacité du débit.
Je prie Basile de débiter et non d'appuyer sur toutes ses syllabes comme s'il chaulait des vers. H l'ail beaucoup languir celle scène
(lu pelil page dans le fauteuil; la comédie ne marche pas ainsi. Oubliez le lliéàlie, la scène se passe dans une chambre.
Si vous adoptez ces idées, la pièce reprendra vigueur et vous encourageiez par là quelques hommes de mérite à travailler pour vous. Je ferais alors l'impossible pour aller à huis clos vous entendre répéter tous avec le vif désir de contribuer, si je le puis, à multiplier les succès du premier théâtre du monde.
Signé : Beaumarch.\is.
Je n'ai rien dit de la comtesse, qui a la décence de son rôle; on désirerait quelquefois un jeu un peu plus animé.
N» 26 (page 494).
Note inédite de Beaumarchais sur Jean-Jatques Rousseau.
Moi, qui ne suis point hypocrite, je me suis longtemps inquiété, pour savoir au vrai si Jean- Jacques était devenu enthousiaste de la vertu ou s'il n'était qu'un forfanlier. Ses grands ouvrages ne m'ont instruit de rien. J'ai relu bien des fois ses Confessions, très-faiblement, très-inégalement écrites, et je crois fort bien le connaître; il ne m'est resté qu'un scrupule c'est de savoir s'il aurait eu le courage de s'accuser lièremenl, comme il l'a fait de beaucoup de bassesses et même pis, telles que l'abandon de ses enfants, l'accusalion calomnieuse d'une pauvre servante sur un vol qu'il avait commis lui-même, l'abandon de son maître de musique au milieu d'une rue de Lyon, en accident d'épilepsie, et plusieurs autres lâchetés. La question que je veu.x résoudre en puisant dans ses aveux mêmes, est de savoir si avec un degré de vertu égal à celui qu'd se donne et (|ue je lui accorde, il eût eu celle de s'accuser publiquement s'il ne se fùlcru à couvert p:ir sa haute réputation; si, en un mol, dans le cas ou il n'eût été jugé qu'un écrivain commun, il eût eu le courage de s'accuser de ses bassesses. Celte question vaut la peine d'être traitée à fond. Je le ferai inq)arlialement. Je me suis fait une objection que je nu veux pas oublier. Y a-t il une seule des actions de la vie de Jean-Jacques qui puisse servir de modèle de conduite et de jugemeni à un houune bien sensé? Pour moi, je l'avouerai, je me serais cru au-dessous de la plus lourde médiocrité, si je m'étais conduit comme lui dans ce qu'il rapporte de lui, toutes les données étant égales. C'était un pauvre diable qui avait du génie ou plutôt un génie, mais qui n'avait ni conduite »ii caractère : toute sa vie en est une preuve pour moi.
N« 27 (page 509).
A Collin d'Hurleville, qui hi'u don)ié un exemplaire de son poenie allégorique sur Melpomène et sur Thalie.
Paris ce 14 ventôse an vu. 4 mars 1799.] Pour lire un joli poëme, s'amuser d'un cli;timanl ouvr:ige, il faut, mon cher Ciloyen, avoir le cœur serein, la lèle libre; el l)i('n |)eu de ces doux moments sont réservés a la vieillesse! Autrefois j'écrivais [lour alimenter le plaisir; et maintenant, après cinquante ans de travaux, j'écris pour disputer mon pain à ceux qui l'ont volé à ma famille.
Que ^excellents chevauj: j-, vois mourir aux fiacres !
Mais j'avoue queje suis un peu comme la Claire de Jean-Jacques, à qui, même au travers des larmes, le rire échappait quelquefois. Je sais qu'il faut du relâche à l'esprit; et je m'en suis donné un très-agréable, en lisant vos deux manières de traiter la vie, les courses présumées de Melpomène et de Thalie.
!,a première chose qui m'a frappé , après les grâces de votre style, est la bonté de votre naturel. Tel autre n'eût vu dans ce cadre qu'un moyen d'exercer son talent satirique; les deux muses du théâtre en oITraienl un fier canevas! Vous, rendant à chacun ce qui lui était dû, n'avez dit que ce qu'il fallait pour n'irriter ni les vivants, ni la mémoire des morts, en nous faisant aimer l'écrivain qui nous instruit en badinant.
Les courses des deux sœurs sont pleines de vers heureux. Ceux où vous faites descendre Eschyle dans l'arène pour combattre Sophocle sont beaux.
Il est vaincu.
Malheureux !... D'un seul jour il avait trop vécu. vVcrs parfait ) 11 fuit ; la jeune élève, excusable peut-être. Préféra pour époux son amant à son maître.
Les deux premiers tragiques sont classés.
Je saisis au hasard plusieurs vers dans la foule de ceux qui m'ont le plus frappé; sur Thomas Corneille, par exemple :
Faible émule sans doute et rival téméraire, Mais qui serait fameux s'il n'eût pas eu de frère.
(^esl le traiter bien favorablement, lîl, sur ce frère si justement célèbre...
t'es Romains, ces héros f|u'il aime a rai'peler,
St^nt plus grands, plus Romains, quand il les fait parler.
El liocine.... Racine! avec quelle perfection de slyle décourageante....
C'est l'éiTne à' Euripide et la. voii fie Virgile.
Et la mort de Voltaire qui disait dans sa logo, le jour de son couronnement : Vous voulez donc me faire mourir!
Si son âme s'exhale en ces touchants adieux ,
Plus encor que les ans, sa joie en est !a cause.
Ce n'est point une mort, c'est une apothéose. (Beau vers.)
Le Ion vif de Thalie contraste heureusement avec le ton majestueux de sa sœur. Vos vers courts et serrés lui donnent bien sa véritable allure
Sur le Festin de Pierre, si sottement nommé ainsi par les Français, pour traduire il convivn di Pielra [sic), le convive de Pierre, qui en est le vrai litre, les deux vers suivants —
D'un homme on peut prendre l'habit; Mais lui vole-t-on sa manière ?
ne sont point gâtés par ceux-ci de Voltaire, dans ses Etrennes aux sots.
Le lourd Crévier, pédant, crasseux et vain,
Prend hardiment la place de RoUin.
Je dis de vous :
Il est beau d'être ion, à cité d'un tel homme \
Et ce bon La Fontaine mis auprès de Molière, avec une distinction aussi tine que juste : Comme un valet prend l'iiabit de son niaître^
D'analyser le cœur humain ,
Entre eus se partageaient la pomme;
Mais l'inimitable bon homme
Avait pris un autre chemin. ,
C'est bien, c'est bien.
Dans le préambule d'un conte, où j'avais, comme de raison, mis les fables au premier rang de ses ouvrages, je m'étais permis de dire :
Mais garda-t-il son mérite infini, Quand il mêla, dans un conte erotique, Les vers du siècle au jargon marotique ? Mélange ingrat qui le rend inégal.
Et singulier, bien plus qu'original, etc., etc.
Puis étonné du blasphème qui m'échappait, je reviens à moi et lui dis...
Mais, ô mon maître ! excuse un badinage. De ton disciple accepte un pur hommage. Nul plus que moi n'a senti tes beautés ; ■Tes vers naïfs et jamais imités, etc.
TilO PIÈCES JUSTIFICATIVES.
Je m'Iionore d'avoir défini comme vons, cel inimitable bonhomme...
Vous avez beaucoup lionorô Dculouclies, le froid Deslouchos ; pour le nommer après Molière, il n'y avait guère à en dire que cela....
C'était une larpe manière,
Un air digne, un noble regard
El de Boissv?...
Et l'enjoùment du Babillard La divertit sans la séduire
.... est très-joli. Jamais d'amertume : c'est bien. Ce que vous dites sur les comiques d'Angleterre est fort juste...
Ces Anglais ont, dans leur paite, Et surtout dans la raillerie, Un fiel mordant, une dcrelc Insupportable, en vérité !
Quand des Français on a goûté Le sel et la plaisanterie
La critique eût été parfaite, approuvée de tous, si vous eussiez dit : qu'à travers ces défauts, et en abusant, ils nous ont appris à oser, à sortir du sentier battu de nos monotonies françaises^ où trop souvent la première scène nous fait deviner la dernière.
Mais, ce qui m'a le plus louclié, c'est qu'ayant eu à vous plaindre si gravement de Fabre, vous ayez rendu liaulement justice à la plus belle de ses pièces, le Philinle!... Quand il m'en lit une lecture cbez moi, je lui dis avec une naïve colère : Comment pouvezvous réclamer votre tour pour d'autres ( uvrages, ayant eu le bonheur de faite celui-ci? Il me répondit : .Mais il les tuera! — Hé bien! Monsieur, ce n'est qu'un suicide; un n'est point pendu pour cela !
.Vdieu — Je veux pourlnnt finir par inie observation dont je ne fais quartier à nidle personne que j'estime. J'en ai le droit, moi, typographe d' \oltaire ! Après ce qu'il enseigne, croyez-vous donc qu'il soit permis de laisser im[>rimei' l'imparfait de nos verbes, par un oi? Voyez la mine que fait un étranger quand on lui dit que le mot conuoisaois doit se prononcer connaissais ! que François et An(j'.ois riment avec Portugais, et non avec Suédois, Angouviois, Artois, etc. Ces barbarismes de nos imprimeurs welclies ne doivent plus être soufferts : les auteurs vivants ont seuls droit de s'y opposer; car Its morts ne réclament point contre ceux qui les réimpriment.
Adieu. Je ne fais aucun doute que vous ne soyez octroyé sur l'indulgence demandée aux deux Muses en ces vers :
Muses . du moins je réclame la vôtre : Heureuï surtout, trop heureux si, pour prix Du çrJin d'encens qu'a toutes deux j'o^^ris , ,
L'une de vous me recommande à l'autre !
Et pourquoi pas, ';o;i homme? les femmes ne refiisenl jamais co qu'on demande si joliment, à moins, pourlant, qu'on ne soil de ceux-là qui signent comme moi, le vieux bon homme,
Caron de Bbaduarcuais.
Réponse inédite de Collin d'Harleville.
Paris, 25 octobre.
Ce n'est qu'avant hier, cher et respectable confrère, que votre lettre m'a été remise par TainKible Demoustier. J'arrivais de la campagne où j'ai passé dix jours, galopant (non sur Pégase) des rives de l'Oise au riant vallon d'Emile. La lecture de votre gentille et intéressante épîlre m'a tout de suite délassé. J'ai pourlant été un peu trompé dans mon attente. Une lettre de quatre pages me promettait plus de critiques, et voyant des vers enlremêlfs avec la prose, j'espérais en trouver un plus grand nombre des vôtres. Encore les premiers sont bien sévères pour notre bon homme, mais la fin a tout réparé. Le moyen d'en vouloir longtemps au bon La Fontaine? Je vous pardonnerais encore plus aisément votre rigueur même pour les contes que votre excessive indulgence pour mon petit poëme; je ne presserai pas trop cette corde cependant. Il est si doux d'être loue par ses maîtres. Le style de Melpomène ne m'est point familier et cela doit me faire trouver grâce aux veux des censeurs, seulement j'ai cru ou plutôt j'ai senti que l'on ne l>ouvait aimer l'une des deux Muses, sans s'intéresser tendrement à l'autre; si j'osais me servir d'une comparaison qui paraîtrait trop familière, je dirais que l'autre est comme une belle-sœur. Voyez li'ailleurs comme l'auteur du Misanthrope se rapproche du .slvle' et du ton de Corneille, interdum attollit comœdia vocem, et le bon Corneille, dans ses plus beaux passages, est souvent naturel et naïf comme Molière. Puisque j'ai nommé Corneille, je ferai un aveu : c'est que je ne suis pas content de ce que j'ai dit de ce grand poète, c'était peut-être le cas de d.re simplement :
Mais elle a mis ailleurs son amour et sa tjloirc . Corneille est à ses pieds.
et de s'en tenir l.i.
Je conviens que j'ai un peu trop bien traité son frère, et même Destouches ; pour Racine, j'en ai parlé avec amour, c'est tout dire. Je suis parfaitement de votre avis sur la justice ([ue je devais rendre aux hardiesses dramatiques des Anglais, je suis d'autant plus inexcusable que j'étais plein de leur théâtre. Depuis quelques années, Young, Pope, Shakspeare, et surtout Sterne sont près-
503 PIF.CES .irSTIFICATIVES.
que ma sfiilr locliirp ; aussi la mélancolie a élniillé en nioi le peu de vis comica (|ui ni'aniniail. Vous le dirai-je? si j'»';iais à recommencer, je me vouerais à ce pourquoi j'étais né, à clionler le; jardins el les bois. Delille n'v a pas mis un jardinier, un cultivateur, c'est donimai^c ; je l'y mettrais bien, et ce serait mon père, ou moi qui habite huit mois de l'année la campagne, qui lis et relis sans cesse les (jconjiqiies de Virgile el Gessner; mais je ne puis, je n'ose écrire après eux. Nous autres auteurs dramatiques, quand nous avons passé nos plus belles aimées à ("aire des scènes, nous ne pouvons i)lus faire autre chose ; moi surtout, je n'étais poète (et tout au plus) qu'autant qu'il le l'allait pour faire p.irler mes divers personnages, et je m'applaudissais décela même comme d'une heureuse impuissance de faire des tirades, des portraits et de faire songer à moi : tout cela était bien en comédie, encore n'était-ce que pour des comédies gracieuses eL douces, mais ce ne serait pas assez pour décrire les beautés de la nature, il faut donc se borner à les sentir.
Voilà que je m'égare, el je suis bien loin de Mclpomèiic et de Thalie, ceci est un petit malheur; mais la reconnaissance et le plaisir me ramènent à vous, cher confrère. Tout ce que vous me dites d'obligeaiii, vos aimables citations me touchent encore pins qu'elles ne me llattent, et cependant il y aurait bien de (pioi concevoir de l'amour-propre si je prenais à la lettre tout cel.a. J'y reconnais voire favorable prévention pour moi, el cela fait toujours que je goûte un plaisir bien pur et bien sincè: e à me rapprocher d'un homme qui a tant et si bien servi ma Muse chérie; si je voulais me vengtr et citer à mou tour tout ce qui me plaît el me charme dans ses ouvrages, j'aurais beau jeu, mais je crois bien le juger en élanl persuadé qu'il sera plus sensible à l'assurance de ma haute estime el de mon invariable dévouement.
COLLIN IIaRLEVILLE.
P. S. Je passe condamnation sur les ois, etc. , mais je n'ai pu faire entendre raison à mon impiimeur, fort galant homme d'ailleurs, heureux s'd n'y avait pas d'autres fautes dans mon ouvrage.
Oserai-je vous prier de présenier mes respects à M^e de Beaumarchais? Daignez-lui inspirer en ma faveur un peu d'indulgence; je crains bien que ma sauvagerie ne lui ail déplu : il y aurait de quoi me désoler pour longtemps, ou^ ce qui vaudrait mieux, de tpioi me guérir de ce maudit spleen.
No 28 (page 521).
Au citoijen François de Neufchâteau, minisire de rintéricur.
Paris, le ler fructidor an vi.
Citoyen Ministre,
Parmi les améliorations que nous avons droit d'espérer de votre rentrée au ministère de l'intérieur, il existe une découverte sur laquelle j'invoque votre sérieuse attention. Une des plus majestueuses idées dans les sciences qui ail honoré notre siècle et la France, est certainement l'ascension des corps (jraves dans le fluide léger de l'air : mais notre nation, qui n'a qu'un moment d'engouement pour les plus belles nouveautés, n'a bientôt fait qu'un jeu d'enfants d'une découverte propre à changer la face du globe plus que n'a fait celle de la boussole, si l'on se fût occupé sérieusement délever cette idée jusqu'à la navigation aérienne.
L'expérience manquée à Sainl-Cloud. de l'ascension dans un ballon, du duc de Chartres avec les physiciens Robert, celle plus malheureuse encore du jeune Pilaire des Rosiers, dans un autre ballon, reculèrent l'art de vingt ans. Je disais : des ballons! et toujours des ballons! dirige-l-on des corps spliériques? Un penseur éclairé nie communiqua une idée qu'il avait conçue pour diriger dans l'atmosphère des navires sans pesanteur, mais sous la forme allongée des poissons, auxquels l'aérostat doit être assimilé. Des physiciens contestaient la possibilité de celle direction, sous l'objection irrélléchie qu'il n'y a pas de point d'appui dans l'air; quoique chacun voie s'élever, se soutenir, se diriger les oiseaux de toute iinisseur, qui le parcourent en tous sens eu dépit de leur pesanteur, et dont le plus léger est plus lourd qu'un vaisseau aérien de cent pieds de longueur, puisqu'on parvient à mettre celui-ci en équilibre avec l'air qu'il déplace.
Ce raisonnement (5e mousquetaire m'irritait contre nos savants, mais pendant qu'ils décourageaient l'aéronaute M. Scott, je l'encourageai, moi, eu faisant imprimer ce qu'il avait écrit là-dessus, poiu' lui assurer tout au moins l'honneur de sa belle inveution, par la publicité de la date qu'il en prenait.
La révolution est venue; j'ai perdu M. Scott de vue et l'ai cru englouti par elle; moi-même proscrit, quatre années, j'abandonnai l'idée de naviguer dans l'air, forcé de me traîner dans les routes fangeuses du mird de la liaute Allemagne.
Enfin, rappelé à mon poste par la justice du gouvernement, le hasard m'a fait retrouver mon navigateur aérien. J'ai ranimé son courage abattu par des infortunes sans nombre, quoique les miennes ne soient pas moindres! Ses idées, bien mûries par des années de réllexions, m'ont paru dignes d'être offertes aux pre-
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iniort's autoiiiés. Je l'ai presque forcé de refaire un noineau liiémuire, de l'adresser sans pioteclcur au directoire exéculir; sûr que, si le mémoire vous était renvoyé, il trouverait en vous le protecteur de son idée.
Ail ! citoyen, ne laissons pas toujours perfectionner par des Anjjlais usurpateurs les idées qui germent cliez nous ; utilisons nous-mêmes celle-ci! Qu'elle honore votre ministère; son auteur, par sa modestie digne de votre bienveillance, sollicite des commissaires, donnez-les lui de votre choix. Le citoyen Périer l'aîné, grand mécanicien, mon ami, pense comme moi du mérite de cette lielle découverte; plusieurs bons physiciens sont de notre avis lùdessus. Obliendrai-je de vous, ministre, que vous jetiez un coup d'œil appréciateur sur le mémoire plus étendu que le citoyen Scott achève, avant de le renvoyer à personne? C'est un iiel encouragement à lui donner. Il aura l'hoimeur de vous le présenter avec uu autre mot de moi : trop UKideste pour que j'ose le charger d'être le porteur d'une lettre où je vous dis ce bien de lui. Je vous adresse en droiture celle-ci, llatté d'une occasion de rappeler à votre souvenir un homme qui a toujours fait le plus grand cas de vos talents, qui honore votre personne et espère en vos sages vues dans le poste important où notre bonheur vous ramène.
Salut et respect, Sigm'' : Caiiox Beaimarciiais.
Le ministre de rintérieur, au citoyen Curon Beaumarchais.
Paris, le 4 fructidor an vi.
Citoyen, je suis très-reconnaissant de tout ce que vous voulez bien me dire d'obligeant et je vous prie d'en recevoir mes remercîmenls. J'ai toujours été surpris que les savants ne se fussent pas appliqués à tirer des aérostats un parti plus utile à l'humanité, ([ii'une si belle découverte fût si longtemps restée au berceau et que nous eussions, pour ainsi dire, abandonné aux étrangers la gloire de perfectionner une invention qui nous était due. Il est vrai que jusqu'à présent les tentatives n'ont pas été encourageantes. Je désire que le citoyen Scott soit plus heureux ; le portrait que vous faites de ce savant augmente le désir que j'ai de voir le mémoire que vous m'annoncez; vous pouvez être assuré que je le lirai avec intérêt.
Salut et fraternité, François de Nelfchatf.au.
Au citoyen François de Neufchdteau, ministre de l'intérieur.
Paris, ce 4 fructidor an vi.
Citoyen Ministre,
Ce mot vous est remis par le citoyen Scott, inventeur de la seule direction qui me semble possible pour les navires aéro-ambulants dont on a nommé les premiers essais, aérostats, par ime singularité propre à notre nation seule, de toujours appliquer légèrement des noms aux nouveautés, contraires à ce qu'elles présentent, n'y ayant rien de moins statique que ce que l'air fait voyager aussi vaguement que lui-même.
Je ne vous sollicite point de protéger la personne du citoyen Scott, mais d'assurer le succès de ses vues, si vous jugez ainsi que moi de leur utilité.
Ah! que vous feriez, Citoyen, une chose digne de votre sagesse, si vous vous opposiez à ce qu'un homme à cheval cherche k prostituer, avec un grand danger, la découverte des nacelles aériennes pour amuser stupidement les oisifs de cette cité ! Qu'un accident arrive à l'écuyer, uu au cheval, ou à tous deux, ainsi qu'à ceux que leur chute peut écra>er; l'horreur universelle éloignera de cinquante ans ce que l'on projette aujourd'hui : la navigation aérienne. Nul capitidiste ne voudra joindre ses fonds au génie de son inventeur; et les nations rivales diront, nous regardant avec mépris : ils ne savent qu'abuser de tout ce qu'on imagine chez eux !
Le seul homme, Ministre, qui ne soit point un charlatan de folles expériences, est le citoyen Scott, ancien officier estimé, qui vous remet un fort mémoire sur son utile découverte.
Je vous salue, vous honore, et vous amie.
Caron Beaumarchais.