‹ Beaumarchais et son temps (volume 4)Chapitre 3 sur 22 · AU ROI · texte numérisé non relu

AU ROI

cr Sire,

a Dans la ferme conliance où je suis que les extraits que j'aJresse à Votre Majesté sont uniquement pour elle et ne soitonl point de ses mains, je continuerai. Sire, à vous présenter la vérité sur tous les points connus de moi qui me paraissent intéresser votre service, sans avoir égard aux intérêts de qui que ce soit au monde.

« Je me suis dérobé d'Angleterre sous prétexte d'aller à la campagne, et je suis venu tout courant de Londres à l*aris, pour conférer avec MM. de Vergennes et de Sartines sur des objets trop importants et trop délicats pour être confiés à la fidélité d'aucun courrier.

« Sire, l'Angleterre est dans une telle crise, un tel désordre au dedans et au dehors, qu'elle toucherait presque à sa ruine, si ses voisins et ses rivaux étaient eux-mêmes en état de s'en occuper sérieusement. Voici le fidèle exposé de la situation des Anglais en Amérique j je tiens ces détails d'un habitant

'Remis au roi, cactieté, par M. de Sartines, le 21 septembre 1775.

de Philadelphie arrivant des colonies et sortant d'en confcier avec les ministres anglais, que son récit a jetés dans le plus grand trouble et a glacés d'effroi. Les Américains, résolus de tout souffrir plutôt que de plier, et pleins de cet enthousiasme de liberté qui a si souvent rendu la petite nation des Corses redoutable aux Génois, ont trente-huit mille hommes effectifs armés et déterminés sous les murs de Boston ; ils ont réduit l'armée anglaise à la nécessité de mourir de faim dans cette ville ou d'aller chercher ses quartiers d'hiver ailleurs, ce qu'elle va faire incessamment. Environ quarante mille hommes bien armés et aussi déterminés que les premiers défendent le reste du pays, sans que ces quatre-vingt mille hommes aient enlevé un seul cultivateur à la terre, un seul ouvrier aux manufactures. Tout ce qui travaillait à la pèche, que les Anglais ont détruite, est devenu soldat et croit avoir à venger la ruine de sa famille et la liberté de son pays; tout ce qui avait un commerce maritime, que les Anglais ont arrêté, s'est joint aux pêcheurs pour faire la guerre à leurs communs persécuteurs ; tous les gens travaillant sur les ports ont grossi celte armée de furieux dont la vengeance et la rage animent toutes les actions.

«Je dis, Sire, qu'une telle nation doit être invincible, surtout ayant derrière elle autant de pays qu'il lui en faut pour SCS retraites, quand même les Anglais se seraient rendus maîtres de toutes leurs côtes, ce qui est bien loin d'arriver. Tous les gens sensés sont donc convaincus en Angleterre que les colonies anglaises sont perdues pour la métropole, et c'est aussi mon avis (').

« La guerre ouverte qui se fait en Amérique est bien

' Les débats du parlement anglais à cette date de. septembre 1775 prouvent au contraire que l'opinion que Beaumarchais présente comme celle de tous les gens sensés en Angleterre n'était alors partagée que par un très-petit nombre d'esprits. Il parle ainsi pour donner plus de poids à son avis, et il enlève par là à cet avis un mérite de sagacité que nous devons lui restituer.

moins funeste encore à rAngletcrre que la guerr,; intestiae qui doit éclater avant peu dans Londres; l'aigreur entre !o? partis y est montée au plus haut excès depuis la proclamalion du roi d'Angleterre qui déclare les Américains rebelles. Cette ineptie, ce clief-d'œu\re de démence de la part du gouvernement a renouvelé les forces ce tous les opposants en les réunissant contre lui ; la résolution est prise de rompre en visière ouvertement au parti de la cour dans les premières séances du parlement. On croit que ces séances ne se passeront pas sans qu'il y ait sept ou huit membres de l'opposition envoyés à la Tour de Londres, et c'est là l'instant attendu pour sonner le tocsin. Le lord Rochford, mon ami depuis quinze ans, causant avec moi, m'a dit en soupirant ces mots : J'ai grand'peur. Monsieur, que l'hiver ne se passe point sans qu'il y ait quelques tètes à bas, soit dans le parti du roi, soit dans l'opposition. D'un autre côté le lord-maire Wilkes, dans un mouvement de joie et de liberté à la fin d'un dîner splendide, me dit publiquement ceux-ci : « Depuis longtemps le roi d'Angleterre me fait l'honneur de me haïr. De ma j)art je lui ai toujours rendu la justice de le mépriser; le temps est venu de décider lequel a le mieux jugé l'autre, et de quel côté le vent fera choir des tètes ('). »

« Le lord North, que tout ceci menace, donnerait aujourd'hui de grand cœur sa démission, s'il pouvait le faire avec honneur et sûreté.

« Le moindre échec que recevra l'armée royale en

Amérique, augmentant l'audace Ju peuple et de l'opposition, peut décider l'affaire à Londres au moment qu'on s'y attendra le moins, et si le roi se voit forcé de plier, je le disen frémissant, je ne crois pas sa couronne plus assurée sur sa tête que la tète de ses ministres sur leurs épaules. Ce malheureux peuple anglais, avec sa frénétique liberté, peut inspi-

• Ce propos de Wilkes est d'autant plus insolent, qu'il émane d'un homme qui manquait à la fois de moralité privée cl de moralité politique.

rcr une véritable compassion à l'homme qui réfléchit. Jamais il a'a goûté la douceur de vivre paisiblement sous un roi bon et vertueux. Ils nous méprisent et nous traitent d'esclaves, parce que nous obéissons volontairement; mais si le règne d'un prince ou faible ou méchant a fait quelquefois un mal momentané à la France, jamais cette rage licencieuse que les Anglais appellent liberté n'a laissé un instant de bonheur et. de vrai repos à ce peuple indomptable. Rois et sujets, tous y sont également malheureux *. Aujourd'hui, pour augmenter encore le trouble, il s'est ouvert une souscription secrète à Londres, chez deux des plus riches marchands de cette 'capitale, où tous les mécontens envoient de l'or pour faire passer aux Américains, ou payer les secours que les Hollandais leur fournissent. Ils font plus , ils ont des liaisons secrètes en Portugal, jusque dans le conseil du roi, qu'ils paient fort cher, pour tâcher d'empêcher que les Portugal s. n'entrent en accommodement avec les Espagnols ^ Ils ont l'espoir que cette guerre attirera bientôt les Anglais et les Français dans la querelle de leurs alliés, et que ce nouvel incident détruira plus sûrement encore le ministère actuel, ce qui est l'objet constant de tous les opposants.

« RÉSUMÉ. — L'Amérique échappe aux Anglais en dépit de leurs efforts ; la guerre est plus vivement allumée dans Londres qu'à Boston. La fin de cette crise amèu'ira la guerre avec les Français, si l'opposition triomphe, soit que Chatam ou Ruckingham remplace lord Norlh. Les opposants, pour auomenter le trouble, intriguent en Portugal pour empêcher l'accommodement avec l'Espagne.

« Notre ministère, mal instruit, a l'air stagnant et passif sur tous ces événemens qui nous touchent la peau.

« Voilà des opinions politiques qu'on n'est pas accoutumé à attribuer à l'auteur du Mariage de Figaro. A la vérité Beaumarchais écrivait ceci à un roi dont il était l'agent; mais en général l'examen de ses papiers prouve que, dans l'application, ses idées polititjues se ressentaient peu de l'effervescence de son esprit.

2 11 y avait à cette époque un démêlé entre le Portugal et l'Espagne sur une question de limites.

« Un homme supérieur cl vigilant serait indispensable à Londres auj<iurd'liui.

« La j)rcmière choçe que l'on ne peut s'empêcher de faire est d'engager le ministèie d'Espagne à se rendre moins difficile sur les repétitions contre le Portugal. Pendant que le ministère anglais travaille à rapprocher le Portugal de la conciliation, et fait observer aux Portugais que les embarras intérieurs de l'Angleterre l'empêcheraient absolument aujourd'hui de les secourir, aux termes de leur dernier traité, notre démarche auprès du ministère d'Espagne est indispensable pour détruire autant qu'il est possible l'elîet de Tintrigue et de l'argent de l'opposition anglaise, qui emploie les derniers efforts en Portugal pour y engager sérieusement la querelle entre les deux puissances du Sud

« Voilà, Sire, quels sont les motifs de ma course secrète en France. Quelque usage que Votre Majesté fasse de ce travail, je compte assez sur la vertu, sur la bonté de mon maîlre, pour espérer qu'il ne fera pas tourner contre moi ces preuves de mon zèle, en les confiant à personne, ce qui augmenterait le nombre de mes ennemis, qui ne m'arrêteront jamais tant que je serai certain du secret et de la protection de Votre Majesté. « Caron de Beaumarchais. »

On voit que dans ce mémoire Beaumarchais affirme avec une rare perspicacité le triomphe prochain des colonies d'Amérique, mais on voit aussi qu'il insiste pour qu'on éloigne tout ce qui pourrait entraîner la France dans un conflit dont le moment n'est pas arrivé. Si Beaumarchais s'exagère les conséquences de la lutte des partis en Angleterre, c'est qu'ici tout le monde se trompait comme lui. On supposait naturellement que des échecs éprouvés en Amérique rendraient l'Angleterre furieuse contre ses ministres \: mais le peuple

* Nous avons lu une dépèche de M. de Vergennes. écrite à peu

anglaiS;, avec ce sentiment national et ce bon sens qui le caractérisent souvent dans les grandes crises, déjoua ces prévisions. La défaite des troupes anglaises affaiblit l'opposition plus encore que le ministère ; tout fut subordonné à la nécessité de combattre avec énergie, et l'irritation des esprits, au lieu de s'enflammer, s'amortit considérablement.

On doit noter aussi que le mémoire de Beaumarchais au roi est indiqué comme remis d'abord à M. de Sartines, ce qui nous autorise à supposer que Beaumarchais a fait un secret de celte démarche à M. de Vergennes, ou n'a pas trouvé chez ce ministre le degré de confiance qu'il désirait; c'est peut-être ce qui explique la lettre suivante à M. de Vergennes, écrite un jour après le mémoire :

« Monsieur le comte,

« Quand le zèle est indiscret, il doit être réprimé; lorsqu'il csl agréable, il faut l'eacouiager; mais toute la sagacité du monde ne pourrait pas faire deviner à celui à qui on ne répond rien quelle conduite il doit tenir.

« Je fis hier parvenir au roi, par M. de Sarlines, un petit travail qui n'est que le résumé de la longue conférence que vous m'aviez accordée la veille : c'est l'élat exact des hommes et des choses en Angleterre ; il est terminé par f offre que je vous avais fiiite de bâillonner poui le temps nécessaire à nos apprêts de guerre tout ce qui, par ces cris ou son silence,

près à la même date que le mémoire cité plus haut, dans laquelle ce ministre parait domine , comme Beaumarchais , par l'idée qu'une victoire des insurgés d'Amérique fera éclater h. Londres une révolution. M. de Vergennes vajusqu'à exprimer des craintes pour la personne même du roi d'Angleterre.

peut en hâter ou retarder le moment. Il a dû être question de tout cela au conseil, et ce matin vous ne me faites rien dire. Les choses les plus mortelles aux affaires sont l'incertitude ou la perte du temps.

« Dois-je attendre votre réponse, ou faut-il que je parte sans en avoir aucune? Ai-je bien ou mal fait d'entamer les esprits dont les dispositions nous deviennent si importantes? Laisserai-je à l'avenir avorter les conlidences et repoussorai-je, au lieu de les accueillir, les ouvertures qui doivent influer sur la résolution actuelle? Enfin suis-je un agent utile à mnn pays, ou seulement un voyageur sourd et muet?.. . J'attendrai vutie réponse à celte lettre pour partir. Je suis, etc.,

« Bealmarciiais. »

« Paris, ce 23 septembre 1775. »

Il reçut sans doute la réponse qu'il désirait, car le lendemain, repartant pour Londres, il écrit à M. de Vergennes :

« Paris, le 23 septembre 1775. »

« Monsieur le comte, « Je pars, bien instruit des intentions du roi et dos vôtres; que Votre Excellence soit tranquille : ce serait à moi une ànerie impardonnable en pareille affaire que de comprometire en rien la dignité du maître et de son ministre : faire de son niieux n'est rion en politique, le premier maladroit en oflVe autant " luire le mieux possible de la chose est ce qui doit distinguer du commun des serviteurs celui que Sa Majesté et vous, Monsieur le comte, honorez de votre confiance en un point aussi délicat. Je suis, etc. , « Beacjiarchais. »

A dater de ce moment, la correspondance s'établit directement entre Beaumarchais et M. de Vergennes, et le thème qu'il déroule sans cesse sous diverses formes est celui-ci : Les Américains triompheront, mais il faut les aider dans leur lutte, car, s'ils succombaient, ils

s'uniraient aux Anglais et se retourneraient contre nous. Nous iic sommes pas encore en état de faire la guerre; il faut nous préparer, faire durer la lutle, et pour cela envoyer avec prudence des secours secrets aux Américains.

Le mémoire suivant, adressé à Louis XVI par Tinlermétliaire de M. de Veriiennes, est le développement de cette idée, et, rapproché du premier, il nous montre quels pas avait faits la question.

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