AU ROI SEUL K
« Sire,
« La fameuse querelle entre rArnérique et rAnglotmro, qui va bientôl diviser le monde et changer le système de l'Europe , impose à chaque puissance la nécessité de bien examiner par où Tévénement de cette séparation peutnithier sur cik et la servir ou lui nuire.
« 3iais la plus intéressée de toutes est certainement la France, dont les îles à sucre sont, depuis la dernière paix, Tobjct constant des regrets et de l'espoir des Anglais, désirs et regrets qui doivent infailliblement nous donner la guerre, à moins que, par une faiblesse impossible à supposer, nous ne consentions à sacrifier nos riches possessions du golfe à la chimère d'une paix honteuse et plus destructive que cette guerre que nous redoutons.
(( Dans un premier mémoire, remis il y a trois mois à Votre Majesté par M. de Vergonnes, j'ai tâché d'établir solidement que la justice de Votre Majesté ne pouvait être blessée de prendre de sages précautions contre des ennemis
1 Remis à M. le comte de Vergennes, cachet volant, le 29 février 1776.
qui ne sont jamais délicats sur celles qu'ils prennent contre nous.
« Aujourd'hui que l'instant d'une crise violente avance à grands pas, je suis obligé do prévenir Votre Majesté que la conservation de nos possessions d'Amérique et la paix qu'elle paraît tant désirer dépendent uniquement de cette seule proposition : il faut secourir les Américains. C'est ce que je vais démontrer.
« Le roi d'Angleterre, les ministres, le parlement^ l'opposition, la nation, le peuple anglais, les partis cndu qui déchirent cet Etat, conviennent qu'on ne doit plus se flatter do rauicner les Américains, ni même que les grands eiïorts qu'on fait aujourd'hui pour les soumettre aient le succès de les réduire. De là. Sire, ces débats violents entre le ministère et l'opposition, ce flux et reflux d'opinions admises ou rejelécs qui, n'avançant pas les affaires, ne servent qu'à mettre la question dans un plus grand jour.
« Le lord North, effrayé de piloter seul au fort d'un tel orage, vient de profiter de l'ambition du lord Germaine pour verser tout le poids des affaires sur sa tête ambitieuse.
« Le lord Germaine, étourdi des cris et frappé des arguments terribles de l'opposition, dit aujourd'hui aux lords Shelburne et Rockingham, chefs de parti : « Dans l'état où sont les choses, Messieurs, osez-vous répondre à la nation que les Américains se soumettront à l'acte de navigation et rentreront sous le joug, a la seule condition, renfermée dans le plan de lord Shelburne, d'être remis en l'état où ils étaient avant les troubles de 1763? Si vous l'osez. Messieurs, investissez-vous du ministère, et chargez-vous du salut de l'État à vos risques, périls et fortunes.»
« L'opposition, disposée à prendre le ministre au mot et toute prèle à dire oui, n'est arrêtée que par l'inquiétude que les Américains, encouragés par leurs succès et peut-être enhardis par quelques traités secrets avec l'Epagneet France, ne refusent aujourd'hui ces mêmes conditions de paix qu'ils demandaient à mains jointes il y a deux ans.
ET SON TEAIPS. 101
« D'antie part le sieur L. (M. de Vergennes dira son nom à Votre Majesté) ('), député secret des colonies à Londres, absolument découragé par l'inutilité des efforts qu'il a tentés par moi auprès du ministère de France pour en obtenir des secours de poudre et de munitions de guerre, me dit aujourd'hui : « Une dernière t'ois, la France est-elle absolument décidée à nous refuser tout secours et à devenir la victime de l'Angleterre et la fable de l'Europe par cet incroyable engourdissement? Obligé moi-même de répondre positivement, j'attends votre dei'nière réponse pour donner la mienne. Nous offrons à la France, pour prix de ses secours secrets, un traité secret de commerce qui lui fera passer, pendant un certain nombre d'années après la paix, tout le bénéfice dont nous avons depuis un siècle enrichi l'Angleterre, plus une garantie de ses possessions selon nos forces. ]Ne le voulez-vous pas? Je ne demande à lord Shelburne que le temps de l'allée et du retour d'un vaisseau qui instruira le congrès des propositions de l'Angleterre, et je puis vous dire dès à présent quelles résolutions prendra le congrès à cet égard. Ils feront sur-le-champ une proclamation publique par laquelle ils oifriront à toutes les nations du monde, pour en obtenir des secours, les conditions que je vous otfre en secret aujourd'hui. Et pour se venger de la France et la forcer publiquement à faire une déclaration à leur égard qui la commette à l'excès, ils enverront dans vos ports les premières prises qu'ils feront sur les Anglais : alors, de quelque cùté que vous vous tourniez, cette guerre que vous fuyez et redoutez tant, devient inévitable pour vous, car ou vous recevrez nos prises dans vos ports ou vous les rejetterez ; si vous les recevez, la rupture est certaine avec l'Angleterre; si vous les rejetez, à l'instant le congrès accepte la paix aux conditions proposées par la métropole ; les Américains
1 C'était Arthur Lee, qui fit depuis partie avec Franklin delà députation américaine à Paris et dont nous reparlerons tout à l'heure.
outrés joignent toutes leurs forces à celles de l'Angleterre pour tomber sur vos îles et vous prouver que les belles précautions mêmes que vous aviez prises [)our garder vos possessions étaient justement celles qui devaient vous en priver à jamais.
« Allez, Monsieur, allez en France j exposez-y ce tableau des affaires; je vais m'enfermor à la campagne jusqu'à votre retour pour n'être pas forcé de donner une réponse avant d'avoir reçu la vôtre. Dites à vos ministres que je suis \n\\. à vous y suivre, s'il le faut, pour y confirmer ces déclarations; dites-leur que f apprends que le com/rès a envoyé deux di'puti's à la cour de Madrid pour U même objet, et je puis vous ajouter à cela qu'ils ont reçu une rt'ponse très-sal is faisante. Le conseil de France aurait-il aujourd'imi la glorieuse prérogative d'être seul aveuglé sur la gloire du roi et les intérêts de son royaume ? »
« Voilà, Sire, le tableau terrible et frappant de notre position ; Votre Majesté veut sincèrement la paix ! Le njoycn de vous la conserver, Sire, va faire le résumé de ce mémoire.
«Admettons toutes les hypothèses possibles, et raisonnons.
« Ce qui suit est bien important :
« Ou l'Angleterre aura dans cette campagne le succès le plus complet en Amérique ,
« Ou les Américains repousseront les Anglais avec perte;
« Ou l'Angleterre prendra le parti, déjà adopté par le roi, d'abandonner les colonies à elles-mêmes et de s'en séparer à l'amiable ;
« Ou l'opposition, en s'emparant du ministère, répondra de la soumission des colonies à la condition d'être remises en leur état de J763.
« Voilà tous les possibles rassemblés : y en a-l-il un seul qui ne vous donne à l'instant la guerre que vous voulez é\ iler? Sue, au nom de Dieu, daignez l'examiner avec moi :
« 1" Si l'Angleterre triomphe de l'Amérique, ce ne peut être qu'avec une dépense énorme d'hommes et d';irgont; or le seul dédommagement que les Anglais se proposent de tant
de perles est d'enlever à leur retour les îles françaises, de se rendre par là les marchands exclusifs de la précieuse denrée du sucre, qui peut seule réparer tous les dommages de leur commerce, et celle prise les rend à jamais possesseurs absolus du bénéiice de l'inlerlope que le continent fait avec ces mémos iles.
« Alors, Sire, il vous resterait uniquement le choix de commencer trop tard une guerre infructueuse, ou de sacrifier à Id plus honteuse des paix inactives toutes vos colonies d'Amérique, et de perdre 280 millions de capitaux et plus de 30 millions de revenus.
« 2° Si les Américains sont vainqueurs, à l'instant ils sont libres, et les Anglais, au désespoir de voir leur existence di minuée des trois quarts, n'en seront que plus empressés à chercher un dédommagement devenu indispensable dans la prise facile de nos possessions d'Amérique, et l'on peut être certain qu'ils n'y manqueront pas.
« 3» Si les Anglais se croient foicés d'abandonner sans coup férir les colonies à elles-mêmes, comme c'est le vœu secret du roi, la perte étant la même pour leur existence et leur commerce étant également ruiné, le résultat pour nous est semblable au précédent; excepté que les Anglais, moins énervés par cet abandon à l'amiable que par une campagne sanglante et ruineuse, n'en auront que plus de moyens ei de facilités de s'emparer de nos iles, dont alors ils ne pourront plus se passer, s'ils veulent conserver les leurs et garder un pied de terre en Amérique.
« 4o Si l'opposition se met en possession du ministère et conclut le traité de réunion avec les colonies, les Américains, outrés contre la France, dont les l'efus les auront seuls forcés à se soumettre à la métropole, nous menacent dès aujourd'hui de joindre toutes leurs forces à celles de l'Angleterre pour enle\er nos îles. Ils ne se réuniront même à la mèrepatrie qu'à celle condition, et Dieu sait alors avec quelle joie le ministère composé des lordsChatam, Sheîburne et Rockingham, dont les dispositions pour nous sont publiques, adop-
lera le ressentiment des Américdins, et vous fera sans relâche la guerre la plus opiniâtre et la plus cruelle.
« Que faire donc en celte extrémité pour avoir la paix et conserver nos îles?
« Vous ne conserverez la paix que vous désirez, Sire, qu'en empêchant à tout prix qu'elle ne se fasse entre l'Angleterre et l'Amérique, et qu'en empêchant que l'une triomphe complélemcnt de l'autre; et le seul moyen d'y parvenir est de donner des secours aux Américains, qui mettront leurs forces en équilibre avec celles de l'Angleterre, mais rien au delà. Et croyez, Sire, que l'épargne aujourd'hui de quelques millions peut coûter avant peu hicn du sang et de l'argent à la France.
« Croyez surtout, Sire, que les seuls apprêts forcés de la première campagne vous coûteront plus que tous les secours qu'on vous demande aujourd'hui, et que la triste économie de 2 ou 3 millions vous en fera perdre à coup sûr avant deux ans plus de 300.
« Si l'on répond que nous ne pouvons secourir les Américains sans blesser l'Angleterre et sans attirer sur nous l'orage que je veux conjurer au loin, je réponds à mon tour qu'on ne courra point ce danger, si l'on suit le plan que j'ai tant de fois proposé, de secourir secrètement les Américains sans se compromettre, en leur imposant pour première condition qu'ils n'enverront jamais aucune prise dans nos ports, et ne feront aucun acte tendant à divulguer des secours que la première indiscrétion du congrès lui feiait perdre à l'instant. Et si Votre Majesté n'a pas sous la main un plus habile homme à y employer, je me charge et réponds du traité, sans que personne soit compromis, persuadé que mon zèle suppléera mieux à mon défaut d'habileté que l'habileté d'un autre ne pourrait remplacer mon zèle.
« Votre Majesté voit sans peine que tous le succès dépend ici du secret et de la célérité; mais une chose inliniment importante à l'un et à l'autre serait de renvoyer, s'il était possll:le, à Londres lord Stormont, qui, par la facilité de ses liai-
sons en France, est à portée d'instruire et instruit journellement l'Angleterre de tout ce qui se dit et s'agite au conseil de Votre Majesté.
« Cela est bien extraordinaire, mais cela est; l'occasion du rappel de M. de Guines est on ne peut pas plus favorable.
a L'Angleterre veut absolument un ambassadeur; si Votre Majesté ne se pressait pas de nommer un successeur à M. de Guines et qu'elle envoyât en Angleterre un chargé d'affaires ou ministre d'une capacité reconnue S à l'instant on rappellerait lord Stormont, et quelque ministre qu'ils nommassent en place de cet ambassadeur, il se passerait bien du temps avant qu'il fût en état par ses liaisons de nous faire autant de mal (jue nous en recevons de lord Stormont. Et la crise une fois passée, le plus futile ou le plus fastueux de nos seigneurs pourrait ôtre envoyé sans risque en ambassade à Londres; la besogne étant faite ou manquée, tout le reste alors serait sans importance.
a Votre Majesté peut juger par ces travaux si mon zèle est autant éclairé qu'il est ardent et pur.
« Mais si mon auguste maître, oubliant tous les dangers qu'un mot échappé de sa bouche peut faire courir à un bon serviteur qui ne connaît-et ne sert que lui, laissait pénétrer que c'est par moi qu'il reçoit ces instructions secrètes, alors toute son autorité même aurait peine à me garantir de ma perte, tant la cabale et l'intrigue ont de pouvoir, Sire, au milieu de votre cour, pour nuire et renverser les plus importantes entreprises. Votre Majesté sait mieux que personne que le secret est l'âme des affaires et qu'en politi(|ue un projet éventé n'est qu'un projet manqué.
« Depuis que je vous sers, Sire, je ne vous ai rien demandé et ne vous demanderai jamais rien. Faites seulement, ô mon
' Le conseil de Beaumarchais fut suivi. Après le rappel de M. de Guines, on envoya d'abord en Angleterre un simple chargé d'affaires, M. Garnier.
maître, qu'on ne puisse m'empèchor de travailler pour votre service, et toute mon existence vous est consacrée.
«Cakon de Beaimarchais.»
On reconnaît ici que Beaumarchais juge le moment venu d'appuyer f'urtement le système tics secoius secrets, et qu'il présente ce système avec une habileté qui ferait lionneur à un diplomate de profession ; on voit aussi qu'il se propose pour la première fois comme prêt à le mettre lui-même à exécution. La prudence de M. de Vergennes s'y refuse encore. Beaumarchais lui écrit une douzaine de lettres de plus en plus pressantes qui paraissent faire une assez vive impression sur son esprit. M. de Vergennes ne croit plus autant à la possibilité de conserver la paix. « Quoique la tendance de la France et de l'Kspagne, écrit-il à notre chargé d'affaires à Londres le 20 avril 177(5, soit pour assurer la durée de la paix, je vous avoue que je ne suis pas tranquille quand je considère la foule des accidents indépendants de la volonté des souverains qui peuvent confondre leur prévoyance. » Les inquiétudes du ministre français sont bientôt fortifiées par lattitude défiante et tracassière du gouvernement anglais; quoique la France garde encore en ce moment la plus absolue neutralité, cela ne sufflt pas au cabinet de Londres : il prétend visiter nos navires, poursuivre les bâtiments américains jusque sous le canon de nos forts; il gêne notre commerce; il soutient que nous devons i)unir ceux de nos négociants qui traficjuent avec les rebelles. Beaumarchais exploite avec soin ces circonstances au
profit de son idée. Il raconte h M. de VergenneS; avec une grande vivacité, une scène qu'il a eue avec lord Rochford au sujet de cette prétention du gouvernement anglais, d'obtenir la punition de nos négociants , et M. de Vergennes lui répond par la lettre suivante, où le calme habituel du ministre semble s'altérer un peu au contact de la vivacité fiévreuse de Beaiunarchais :
« A Versailles, le 96 avril 1776. »
« J'ai mis sous les yeux du roi. Monsieur, la leltie que vous m'avez fait l'iionneur de m'dcriie le mardi 16, et non le d2 de ce mois. J'ai la satisfaction de vous annoncer que Sa Majesté a fort approuvé la manière noble et franche dont vous avez repoussé l'attaque que le lord Rochforl vous a faite à l'occasion de ce bâtiment américain destiné, dit-on, pour Nantes et conduit à Bristol. Vous n'avez rien dit que Sa Majesté ne vous eût prescrit de dire, si elle avait pu prévoir que vous seriez dans le cas de vous expliquer sur un objet aussi étranger aux soins dont vous êtes chargé '. Au ton de lord Rochfort, il semblerait argumenter d'un pacte qui nous assujettirait à faire de l'intérêt de l'Angletei-re le nôtre propre. Je ne connais pas ce pacte; il n'existe pas dans l'exemple que l'Angleterre nous a donné lorsqu'elle a cru pouvoir nous nuire. Qu'on se rappelle seulement la conduite qu'on a tenue à notre égard pendant les troubles de Corse, les secours de toute espèce qu'on y a versés sans aucune sorte de ménagement. Je ne cite pas cet exemple pour nous autoriser à le suivre. Le roi, fidèle à ses principes de justice, ne cherche point à abuser de la situation des Anglais pour augmenter leur embarras ; mais il ne peut retrancher à ses sujets la protection qu'il doit à leur commerce... 11 serait
' La mission ostensible de Beaumarchais était à ce moment de réunir à Lomlres des piastres espagnoles pour le service de nos colonies.
contre toute raison et bienséance de prétendre que nous ne devons vendre aucun article de commerce à qui que ce soit, parce qu'il serait possible qu'il passât de seconde main en Amérique. »
Après divers détails, le ministre termine ainsi :
« Recevez tous mes ccimplinienls, 3Ionsieur. Après vous avoir assuré de l'approbation du roi, la mienne ne doit pas vous paraître fort intéressante ; cependant je ne puis m'empèclior d'applaudir à la sagesse et à la fermeté de votre conduite, et de vous renouveler toute mon estime.
« Je suis bien parfaitement, Monsieur, etc.
« De Vergennes.»
Il est visible que le ministre commence à se fatiguer des exigences du cabinet anglais, et que Beaumarchais et son plan de secours secrets font des progrès dans son esprit. Celui-ci ne songeait pas encore à cette époque à réaliser ce système sous la forme d'une opération commerciale entreprise par lui avec le concours du gouvernement, mais à ses risques et périls. Il demandait 3 millions pour les transmettre directement soit en argent, soit en munitions, aux agents de l'Amérique.
Le ministère français se décida enfin à accepter et à faire accepter au roi la combinaison proposée; cependant la prudence de M. de Vergennes la repoussa sous cette forme, qui parut trop compromettante. On dit à Beaumarchais : « 11 faut que l'opération ait essentiellement, aux yeux du gouvernement anglais et même aux yeux des Américains, l'asjject d'une spéculation individuelle, à laquelle nous sommes étrangers. Pour
qu'elle soit telle en apparence, il faut qu'elle le soit aussi, jusqu'à un certain point, en réalité. Nous vous donnerons secrètement un million. Nous tâcherons d'obtenir de la cour d'Espagne qu'elle s'unisse à nous dans cette affaire, et qu'elle vous fournisse, de son côté, une somme égale; avec ces deux millions et la coo[)ération des particuliers qui voudront s'associer à votre entreprise, vous fonderez une grande maison de commerce, et à vos risques et périls vous approvisionnerez l'Amérique d'armes, de munitions, d'objets d'équipement et de tous autres objets qui lui seront nécessaires pour soutenir la guerre. Nos arsenaux vous livreront des armes et des munitions, mais vous les remplacerez ou vous les payerez. Vous ne demanderez point d'argent aux Américains, puisqu'ils n'en ont pas, mais vous leur demanderez des retours en denrées de leur sol, dont nous vous faciliterons l'écoulement dans le royaume, et vous leur accorderez de votre côté toutes les facilités possibles. En un mot, il faut que l'opération secrètement subventionnée par nous au début s'alimente et se soutienne par elle-même ; mais d'un autre côté, comme nous nous réservons de la favoriser ou de la contrarier suivant les convenances de notre politique, vous nous rendrez compte de vos profits et de vos l)erles, et nous apprécierons si nous devons vous accorder de nouveaux secours ou vous tenir quitte des sommes précédemment accordées. »
Telle était, comme nous le démontrons plus loin, lu véritable physionomie de cotte opération à la fois poli-
110 UEAUMAUCHAIS
liiiiie ol coiiimcici.ile; elle offrait certainement des avaiilaiics pour Beaiiniarchais, mais elle olVrait aussi bien des dangers, car autour de celte première mise de fonds do deux millions, il fallait appeler l'argent lin commerce, le riscjuer dans une ailuire trèschanceuse (jui pouvait tout engloutir, et engloutir en même temps la fortime personnelle de l'agent du ministère. Deauniarcliuis, en ell'et, une fois engagé dans une (Mitreprise aussi vaste (son premier envoi aux États-Unis dépassait à lui seul trois millions) avait à se poser ces ipiestions diverses : Que deviendra mon opération si mes vaisseaux sont pris par les croiseurs anglais? Que deviendra-l-elle si le gouvernement, effrayé par les menaces de la diplomatie anglaise, nonseulement m'a! andonne, mais me sacrifie? Que deviendra-t-elle enfin si les Américains sont vaincus, ou si après avoir reçu mes cargaisons, ils se croient dispensés de m'envoyer des retours ? — Ces perspectives auraient pu faire liésiter un autre homme, maison sait déjà <jue l'auteur du Barbier de Séville ne redoutait pas les affaires difficiles. Il se lança dans celle-ci avec son intrépidité ordinaire, et le 10 juin 1776, un mois avant que les États-Unis eussent publié leur déclaration d'indépendance, il signa ce fameux reçu qui, tenu secret sous la monarchie, livré aux États Unis en 1794 sous la république, a occasionné un procès de cinquante ans surle(iuel nous reviendrons. Il est ainsi conçu :
«J'ai reçu de M. Duvcrgicr, conformément aux ordres de M. le comte de Vergennes, en date du o courant, que je lui
ai remis, la somme d'an million Joiti je rendrai comptek mou dit sieur comte de Yeigcnnes.
« Caron de Beaumarchais.
« Bon pour un million de livres tournois. »
« A Paris, ce 10 juin 1776. »
Deux mois après, la cour d'Espagne se décida à contribuer éyalemenl pour un million à l'opération dirigée par Beaumarchais. Mais pour garantir le secret de cette subvention, le million espagnol, avant d'arriver dans les mains de l'auteur du Barbier de Séville, fit un petit circuit : l'ambassadeur d'Espagne le versa au Trésor public de France; il en tira une reconnaissance du caissier , il remit cette reconnaissance à M. de Vergennes, et ce dernier la donna à Beaumarchais en échange de ce reçu , que je cite textuellement d'après l'original, qui se trouve aux archives des aiîaires étrangères :
«J'ai reçu de Son Excellence M. le comte de Vergennes la reconnaissance d'un million de livres tourmxis que }rî. Duvergier avait donnée à M. l'ambassadeur d'Espagne, avec laquelle reconnaissance je toucherai au trétoi- royal ladite somme d'un million tournois, de l'emploi de laquelle je rendrai compte à sadite excellence M. le comte de Vergennes. « Caron de Beaumarchais. »
«A Versailles, le 11 août 1776. »
A partir de ce jour, le rôle de Beaumarchais dans l'affaire d'Amérique change de nature. Il passe de létat d'observateur et d'instigateur à l'état d'acteur. Il n'écrit plus seulement des mémoires, ilexi)édie des caigaisons, il lutte contre les vents, les flots, les Anglais, les hésita-
lions du ministère; et lorsque par l'efTet même de ses opérations la guerre éclate enfin entre la France et l'Anj^lelcrro, il y n|.MU"e brillamment avec .sa marine. Mais pour comprendre les dillicultés inattendues qu'il va rencontrer dans ses rapports avec le congrès des Etals-l'nis, il tant d'abord revenir un instant sur nos pas et dire un mot d'un Américain qui exerça une fàclieuse influence sur cette époque de la vie de Beaumarcliais.
RELATIONS DE BEAUMARCHAIS AVEC ARTHUR LEE. — ENGAGEMENTS PRIS PAR SILAS DEANE, DEPUTE DES INSURGEXTS A PARIS. — PRE- MIERS SECOURS EXPÉDIÉS PAR BEAUMARCHAIS. — ÉTRANGE ATTI- TUDE DU CONGRÈS DES ÉTATS-UNIS.
On se souvient que Beaumarchais, en insistant avec ardeur pour déterminer Louis XVI à secourir secrètement les Américains, ne songeait pas d'abord à se charger de l'opération à ses risques et périls, avec une subvention ministérielle. — 11 offrait seulement de transmettre lui-même aux agents de FAmérique, et en s'assurant de leur discrétion, les secours que le gouvernement français voudrait bien accorder aux insimjenls. Il avait communiqué cette première idée à un Américain qui se trouvait à Londres en 1773, et qu'il avait rencontré chez Wilkes. C'était un Virginien nommé Arthur Lee, encore jeune et alors incoUiiLi, qui étudiait le droit en Angleterre au moment où éclata la révolution américaine , et qui tut