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communication à Bucliot, alors ministre des affaires étrangères. Bucliot, ?ans égards pour les déclarations officielles et pour les refus de ses prédécesseurs, -voulant, dit-il, donner aux États-Unis la satisfaction qui leur avait été refusée par les ministres de l'ancien régime, livra à un gouvernement étranger un titre contre un particulier qui, en vertu de ce titre même, n'était comptable qu'envers le gouvernement français. Dès ce moment, la créance de Beaumarchais subit une nouvelle série de difficultés. Le congrès lui dit : — Dans un contrat passé entre nous et le gouvernement français le 2j février 'i"8.'3, ce gouvernement déclare qu'il nous a fourni gratuitement neuf millions. Nous n'en avons reçu que huit, c'est vous qui avez reçu le neuvième ! Prouvez-nous que ce million, reçu par vous le 10 juin 1776, n'est pas celui qui nous était destiné, sinon nous le retiendrons sur votre créance. — Beaumarchais répond au congrès : « Je demande nii'il me soit donné acte de la déclaration la plus précise que je fais, que jamais je n'ai reçu du roi Louis XVI, de sos ministres, ni de personne au monde, ni un million, ni mém^ un .seî</ shilling pour vous être offert en présent; —que tout l'or que j'ai employé pour vous-servir, en ami bien zélé, en loyal négociant, et au seul titre d'un commerce équitable, n'a été rassemblé par moi, tant en France qu'en d'autres États de l'Europe, qu'à titre d'association d'e??ipr»»< ou de circulation;^ que tous mes créanciers, moins patients envers moi que je Ji'ai dû l'être envers vous, ne m'ont pas laissé vingt années
sans exiger leur compte et leur acquittement, et que s'il m'en restait quelques-uns à solder, question qui vous est étrangère en qualité de débiteurs, ce ne serait qu'une obligation de plus pour vous de me mettre en état de le faire en vous acquittant envers moi. Quant au contrat de 1783, dont vous m'apprenez l'existence et que j'ai toujours ignoré, je déclare que ce contrat, oii je n'ai pas été appelé ni par vous, ni par les ministres de France, m'est absolument étranger, sous quelque point de vue qu'on l'envisage, par cela seul que je n'y ai point été appelé, ce qui était indispensable, si vous deviez, après douze ans, essayer de vous en faire un tilre pour éluder ou éloigner mon payement, après avoir épuisé tous les autres'. »
Tel est le débat interminable dans lequel Beaumarchais consuma les dernières années de sa vie. Dans cette période du procès, sa destinée était fort assombrie. Il était proscrit, réfugié à Hambourg, il se croyait complètement ruiné en France; il ne voyait l)Our sa fille unique d'autre ressource d'avenir que cette créance américaine, et il s'y cramponnait avec l'énergie du désespoir. De son grenier à Hambourg, il adressait des volumes au congrès, aux ministres des États-Unis, même au peuple américain tout entier. Un de ces mémoires inédits, écrit d'une main lourde el fatiguée, m'a frappé par une péroraison où, à travers la pesanteur de la vieillesse, on retrouve quelque chose de la
* Extrait d'un mémoire inédit de Beaumarchais du 10 avril 1795.
\erve toujours iin peu inégale, mais colorée, du Beaumarchais d'autrefois.
(( Américains (s'écrie le vieillard) , je vous ai servis avec un zèle infatigable, je n'en ai reçu dans ma vie qu'amei tume pour récompense, et je meurs votre créancier. Souffrez donc qu'en mourant je vous lègue ma fille à doter avec ce que vous me devez. l*out-èlre qu'après moi, par d'autres injustices dont je ne puis plus me défendre, il ne lui lestera rien au monde, et p^ut-ètre la l*rovidence a-t-elle voulu lui ménager, par vos retards d'acquittement, une ressource après ma mort contre une infortune complète. Adoptez-la comme une digne enfant de l'Etat ! Sa mère aussi malheureuse et ma veuve, sa mère vous la conduira. Qu'elle soit regardée chez vous comme la fille d'un citoyen ! Mais si après ces derniers elforts, si après tout ce qui vient d'être dit, contre toute apparence possible, je pouvais craiiulie encore que vous rejetiez ma demande; si je pouvais craindre qu'à moi ou à mes héritiers vous refusiez des arbitres, désespéré, ruiné, tant en Europe que par vous, et votre pays étant le seul où je puisse sans honte tendre la main aux habitants, que me resterait-il à faire sinon à supplier le ciel de me rendre encore un moment de santé qui me permit le voyage d'Amérique ? Arrivé au milieu de vous, la tète et le corps affaiblis, hors d'état de soutenir mes droits, faudrait-il donc alors que, mes preuves à la main, je me lisse porter sur une escabelle à l'entrée de vos assemblées nationales, et que, tendant à tous le bonnet de la liberté, dont aucun homme plus que moi n'a contribué à vous orner le chef, je vdus criasse : Américains, faites l'aumône à votre ami, dont les services accumulés n'ont eu que cette récompense. Date obolum Bdisario !
« PlERRE-AuGUSTlJi CaUON BEAUMARCHAIS.
« D'auprès d'Hambourg, ce 10 avril 1795. »
Le congrès resta sourd aux réclamations de son fournisseur; non-seulement il le laissa mourir sans avoir
liquidé sa créance; mais pendant les trente-six ans qui suivirent sa mort, depuis 1799 jusqu'en 1835, tous les gouvernements qui se succédèrent en France et tous les ambassadeurs de ces gouvernements auprès des Etats- Unis appuyèrent en vain la demande des héritiers de Beaumarchais. Il y avait contre cette créance un parti pris qui se transmettait rehgieusement d'une génération de législateurs à l'autre. Non-seulement on disait : Nous avons à déduire sur la créance, fixée en 1793^, par M. Hamilton, à la somme de 2/280,000 livres, la somme de 1 million donnée pour nous à Beaumarchais le 10 juin 1776; mais on ajoutait : Comme les intérêts de ce milhon, dont on ne nous a pas rendu compte depuis 1 776, absorbent l'excédant, nous sommes quittes envers les héritiers de Beaumarchais, et nous ne leur payerons rien. De leur côté, les héritiers de Beaumarchais répondaient au congrès : D'après le compte de notre auteur, vous deviez, en 1793, y compris les intérêts, non pas -2,280,000 livres, comme Ta réglé M. Hamilton, mais plus de 4 millions. Payez-nous au moins la somme fixée par votre propre rapporteur. — Quant au million que les États-Unis prétendaient déduire, le gouvernement français, s'appuyant sur les déclarations officielles faites au congrès, en 1778, par M. de Vergennes, intervenait vivement à l'appui des héritiers Beaumarchais, et la première dépêche adressée par le ministre Talleyrand sur cette question , le 28 germinal an xi , à notre ambassadeur auprès des États-Unis, nous dispensera de reproduire toutes les autres dépêches écrites successi-
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vement par d'autres ministres, toujours dans le même sens :
« On oppose, écrit Talleyrand, aux liéiiliers de M. de Beaumarchais un reçu donné par ce deiuicr li' 1(> juin 1776 pour 1 million à lui remis par ordre de M. de Vergenncs, et l'on prétend imputer cette somme sur les fournitures faites par lui aux Etats-Unis. Comme le payement et la destination de ce million tenaient à une mesure de service politique secret ordonnée par le roi et exécutée immédiatetement, il ne parait ni juste ni convenable de la confondre avec (les opérations mercantiles, et postérieures en date, d'un particulier avec le congrès. Par conséquent, on ne peut tirer contre M. de Beaumarchais, en sa qualité de créancier personnel des Etats-Unis pour fournitures à eux faites, aucune induction de la pièce communiquée par l'ex-commissaire des relations extérieures Bucliot au ministre américain.
« Je vous invite, citoyen ministre, à soutenir de votre influence les réclamations de la famille Beaumarchais , et à faii'e va'oir les considérations de loyauté et d'honneur national qu'elle invoque. Un citoyen français qui hasardait pour le service des Américains sa fortune tout entière, et dont le zèle et l'activité leur ont été si essentiellement utiles pendant la guerre qui leur a valu leur liberté et leur rang parmi les nations, pourrait sans doute prétendre à quelque faveur: au moins doit-il toujours être écouté lorsqu'il ne demande que bonne foi et justice. Agréez, etc. Talleïkand. »
En 1816, le gouvernement des Etats-Unis fit demander par M. Gallatin au duc de Richelieu, alors ministre des affaires étrangères, si le gouvernement français consentirait à déclarer formellement que le million fourni le 10 juin 1776 à Beaumarchais n'avait rien de commun avec les fournitures faites par ledit Beaumarchais aux Étals-Unis. Le duc de Kichelieu. se fondant
sur la noie officielle adressée au congrès par M. Gérard en 1778, n'hésita pas à faire la déclaration demandée. Cela n'était exact (lu' officiellement ; mais il semble que cette déclaration eût dû suffire pour terminer le déliât, car enfin, en admettant même que Beaumarchais eût tiré tout son argent des coffres de l'État, il y avait certainement quelque chose d'étrange et de peu digne dansl'attitude d'une nation devenue i)uis?ante, qui, après avoir reçu d'un particulierà une éi)oque d'extrême détresse les services les plus signalés, s'obstinait à dire à ce particulier ou à ses héritiers : « Qui vous a donné l'argent avec lequel vous m'avez secourue si à propos et que vous me réclamez en vain depuis tant d'années? Je crois que vous avez reçu cet argent pour m'en faire cadeau. Votre gouvernement m'a adressé à ce sujet, entre 1778 et 1783, deux déclarations, dont l'une affirme positivement que je dois vous payer toutes vos fournitures, et dont l'autre me porte à penser qu'on a voulu me faire présent d'un million sur ces mêmes fournitures. Depuis cette époque, votre gouvernement déclare sans relâche qu'il n'a rien de commun avec vos opérations commerciales, et que je dois vous solder intégralement; mais, comme je soupçonne qu'il y a là-dessous un mystère de cabinet, j'aime mieux admettre que les secours que vous m'avez fournis devaient être gratuits, et que je ne dois les payer ni à votre gouvernement , qui n'en réclame pas le payement, ni à vous, qui le réclamez avec son adhésion. « Telle était évidemment la situation faite au gouver-
nemcnt des Etais-Unis par la déclaration formelle du duc (le Richelieu en 1810. Ce gou\erncment n'en persista pas moins à repousser la créance, et malgré l'opinion favorable de plusieurs légistes éminents de l'Amérique, malgré la présence de la fille de Beaumarchais, qui en 182!i vint, accompagnée d'un de ses fils, solliciter en personne le congrès, à. cliatiue reprise du débat il se trouva une majorité inflexible pour écarter la réclamation. En 1835 seulement, lorsque se présenta pour la seconde fois la fameuse affaire des 25 millions, et lorsque les procédés un peu violents du ()rési(lent Jackson nous eurent appris que le gouvernement américain était un créancier moins patient que nous, l'on songea à faire entrer la créance des héritiers Beaumarchais dans les compensations réclamées au nom de la France; mais cette créance fut singulièrement réduite. Depuis trente-six ans, la famille de l'auteur du Barbier de SévHle réclamait au moins les 2,280,000 francs stipulés dans le rapport de M. Haniilton en 1793 ; on lui donna à choisir en 1835 entre huit cent mille francs ou rien : elle préféra 800,000 fr. , et ce long et difficile procès entre Beaumarchais et les États-Unis fut enfin terminé, comme se terminent beaucoup de procès, par une cote très-mal taillée.
Je me suis attaché à l'exposer avec une entière impartialité. Je pense avoir prouA'é que l'accusation dirigée contre Beaumarchais en Amérique d'avoir trompé le gouvernement français en lui faisant croire qu'il envoyait gratis au congrès des fournitures dont il exi-
geait le payement, est complètement fausse'. En admettant même que la chose fût possible, ce qui n'est pas, il est é\ident, et par les lettres de M. de Yergennes, et par celles de Beaumarchais, et parles explications demandées à diverses reprises au ministre de la part du congrès, que dès le commencement jusqu'à la fin de l'opération M. de Yergennes fut constamment au courant des prétentions de Beaumarchais, et que, s'il les eût désapprouvées, rien ne lui eût été plus facile que de s'y opposer, même sans sortir du mystère que lui commandait la situation avant la rupture avec l'Angleterre, et à plus forte raison après cette rupture. J'ai dû néanmoins rétablir aussi , contrairement à l'opinion très- sincère des héritiers de Beaumarchais et aux déclarations des divers ministres depuis 1778, toutes basées sur la première déclaration officielle de M. de Yergennes, j'ai dû rétablir la vérité quant au fait du fameux million, qui fut incontestablement donné par le gouvernement, non pas pour un service politique secret, étranger aux fournitures américaines , mais pour ces fournitures mêmes. — Trouvant de plus aux archives des affaires
1 Cette accusation est surtout développée dans l'ouvrage intitulé : A political and civil History of the United States of America from 1763 to 1797, by Timothy Pitkin. Je n'ai pu me procurer en France l'ouvrage de M. Pitkin , mais j'ai lu un résumé trèscomplet de la partie de cet ouvrage consacrée à Beaumarchais dans un journal français publié aux Etats-Unis ; j'ai entre les mains tous les documents soumis au congrès à diverses époques sur cette aflFaire ; j'ai consulté aussi les Mémoires d'Arthur Lee, l'adversaire le plus acharné de Beaumarchais, qui le premier a mis en circulation la thèse adoptée par M. Pitkin. J'ai donc pu réfuter cette thèse en connaissance de cause.
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étravgèrcx la preuve matérielle que Beaumarchais, indépendamment du premier million donné le 10 juin 177«i, en avait reçu un second de la cour d Espagne le il août 1770, et un troi.<ième donné par fractions dans le courant de 1777, j'ai dû énoncerions ces faits parce qu'ils sont vrais et parce (|ue le premier devoir d'un écrivain (pii se respecte est de ne point cacher la vérité. — Maintenant peut-on tirer de ces faits une induction défavorable à Beaumarchais? Je ne le pense pas. Comment admettre sans choquer toute espèce de vraisemblance, que M. de Vergennes n'ait demandé aucun compte de l'emploi de ces 3 millions à un aj-enl qui s'engage formellement à hii en rendre compte dans chacun de ses reçus?— L'affaire étant de celles qu'on nomme un mystère de cabinet, on comprend que les documents propres à en bien déterminer le caractère sont rares. Mais il nous paraît résulter manifestement de l'attitude même de M. de Vergenncs dans les débats entre le congrès et Beaumarchais, (jue ce dernier a dû présenter au ministre un compte de ses protits et de ses pertes. Il ne lui était pas difficile de prouver qu'en dehors de sa créance de 4 millions sur le congrès dont il poursuivait en vain le recouvrement, il avait non-seulement perdu plusieurs navires capturés par les croiseurs anglais, mais qu'il avait fait aussi des pertes considérables dans ses rapports avec les États particuliers de VUnion ; le seul État de Virginie, par la brusque dépréciation du pai>iermonnaie, lui avait l'ait subir une perte qu'il évaluait à
tfois millions. «Je suis bien mortifié^ écri^'ait (à ce sujet Jefferson, alors gouverneur de Virginie, dans une lettre en date du 15 décembre 1779, je suis bien mortifié que la malheureuse dépréciation du papier-monnaie ait enveloppé dans la perte commune M, de Beaumarchais qui a si bien mérité de nous. » Il était donc facile à Beaumarchais de démontrer à M. de Yergennes que la subvention reçue de la France et de l'Espagne était dépassée de beaucoup par ses pertes, et il a dû le faire puisque M. de Vergennes lui permettait de réclamer comme une créance légitime la somme qu'il réclamait du congrès; il a dû le faire puisque, comme nous le verrons plus tard, après lui avoir avancé ces trois millions, le roi et M. de Vergennes, pour le dédommager. du sacrifice de sa flottille à la suite de la bataille de la Grenade, lui accordaient encore, de 1784 à 1786, une indemnité particulière de deux millions. Or, n'est-il pas clair comme le jour que le même roi et le même ministre n'auraient pas gratifié d'une indemnité de deux millions un homme n'ayant point encore rendu compte de l'emploi de trois millions qui lui avaient été secrètement confiés dix ans auparavant pour une affaire complètement terminée depuis huit ans, surtout quand cet homme vient de faire jouer le Mariage de Figaro?
En résumé et pour en finir avec cette mystérieuse opération, qui a fait échanger pendant cinquante ans, entre la France et l'Amérique, i)li]s de cinquante dépêches dont pas une n'est exacte, Beaumarchais,
sans parler de ses réclamations contre les États particuliers de rUnion , réclamait en 179o du congrès une somme de i, 141,171 liv., y compris les intérêts du compte réglé en 17«I i»ar Silas Deane : après quarante ans de débals, ses héritiers ont touché huit cent mille francs. 11 a donc perdu une somme plus forte que la subvention secrète de (rois millions (ju'il avait reçue. Ce résultat est moins inique en lui-même que si la subvention n'existait pas, mais il n'eu fait pas plus d'honneur à la reconnaissance et à la générosité du gouvernement américain.
Ce n'est donc point dans ses rapports avec le congrès que Beaumarchais s'est enrichi, il y trouva plutôt des pertes (jue des bénéfices ; mais lorsque le subside de la France et de l'Espagne lui eut [»eruiis de monter grandement une maison de commerce, il suivit cette veine avec l'ardeur qu'il mettait dans ses procès ou dans ses comédies, et entama un grand nombre de spéculations diverses. Ces tentatives furent en général moinsfructueuses qu'elles auraient pu l'êtie si Beaumarchais n'eût apporté dans sa carrière de spéculateur les qualités et les défauts de l'artiste : il aimait les entreprises difficiles, pourvu qu'elles fussent brillantes ou utiles, et il embrassait trop de choses à la fois. J'ai sous les yeux un tableau général de ses affaires depuis le l*"^ octobre 177G jusqu'au 30 septembre 1783, c'est-à-dire pendant les sept années qui représentent plus particulièrement sa carrière commeiciaie. Ce tableau indique un mouvement de tonds de :2l,044,191 livres en dépense et de
24,092,515 en recette; l'excédant de la recette sur la dépense n'est donc que de 48,327 livres. A la vérité, les dépenses portent sur diverses entreprises qui plus tard ne donneront plus que de la recette ; mais le chiffre peu élevé de cet excédant de recette obtenu dans un espace de sept ans suffit, ce me semble, pour donner ridée d'un négociant un peu audacieux, le plus actif d'ailleurs et le plus amusant des négociants. On a vu Beaumarchais jusqu'ici mêlant le commerce à la politique ; on ne sera peut-être pas fâché de le considérer un instant à l'état de commerçant pur et simple, courant d'un port à l'autre, achetant ou construisant des vaisseaux, bridant, comme il dit, ses divers capitaines, afin d'en tirer un peu de profit, et discutant une expédition maritimeavecl'aplombd'un armateur consommé. Parmi les cinq cents lettres qui le représentent sous cet aspect, je n'en citerai qu'une. Il est à Bordeaux surveillant un de ses armements, et il écrit à son agent Francy, revenu d'Amérique et resté à Paris :
« Bordeaux, ce 19 octobre 1782.
« Maintenant, mon Francy, je sais tout ce qui regarde mon armement; mais je ne saurais rien, si j'étais parti avant d'avoir vu. La Ménagère sera parfaitement gérée; Foligné (c'est le nom du capitaine), à quelques lubies près, est un excellent homme : son état-major est charmant, et son équipage a la meilleure volonté ! Voilà pour un. L'Aimable Eugénie, âu lieu d'être de GOO tonneaux de port, est à peine de 500. Son capitaine est un homme indocile, volontaire et peu soigneux. Sans me rien dire, on a mis 32 canons, 1(50 hommes et tout ce qu'ils entraînent, de façon qu'au retour ce navire, qui fait 9,000 livres de dépenses par mois et m'a coùti au moins
300,000 li\ics, ne peut donner que de la perle. Ils n'ont pris que 1,000 barils de i'arine faisant l'^o tonneaux, lOo milliers de poiulro au roi faisant à peine 50 tonneaux, ma cargaison, qui n'en fait pas tant, — et le navire est si fort au comble, qu'ils ont laissé h Nantes du feuillard que j'avais demandé pour la Ménagère, et pour lequel ils n'ont pas trouvé de place. « Pour faire tenir la voile à ce navire, ils ont mis 70 milliers de briques inutiles en lest, au lieu de prendre du charbon qui se fut bien vendu à Saint-Domingue. En outre, ils ont .SO tonneaux de fer en le?t, et leur arrimage est si mal fuit, qu'il leur a fallu glisser d'ici 25 tonneaux de fer pour que le navire ne retombât pas sur sa quille avec saccade dans les forts t(?mps; mais je lemédie autant qu'il est en moi à tous ces maux par la nature des instructions que je donne à Levaigneur et au papa Foligné. Voilà pour deux.
« L'Alexandre marche comme un panier percé, c'est l'expression de Grégory (autre capitaine) ; mais il lient en cale beaucoup plus que VEuijénie; il arrive demain de LaUochelle en rivière. 11 n'a rien dans ses bois, mais ses agrès, voiles et mâtures sont Ircs-endommagés. 11 s'est battu six heures (le croiriez-vous ?) à la vue de quatre frégates françaises et d'un vaisseau de U-i qui n'ont pas fait le moindre mouvement pour le secourir. Quand il s'en est plaint à Ilochefort, on lui a dit qu'il aurait dû faiie des signaux. Le capitaine a répondu très-bien que le bruit et le feu des canons était le meilleur si"nal qti'il eût pu faire. 11 va rester à Souillac sans monter è Bordeaux, et j'espère qu'il partira avec les deux autres. Il ne marche pas assez pour l'envoyer seul nulle part. Nous ne le neutraliserons point, cl je compte sur le fret du roi. Grégory lui-même a la tète assez chaude; il s'entendiait mal avecBaudin (autre capitaine), plus volontaire et despote que lui. Je vais les brider tous, de manière qu'ils obéiront et me donneront un peu de prolit, car j'en espère fort peu, vu le dernier prix des denrées d'Europe aux îles, l'abaissement du fret et l'avilissement du prix des denrées des îles en Europe. « Donc me voilà cloué jusqu'au départ à l'endroit où je
ne devais rester que trois semaines. Rien ne se ferait, je le vois, et tout irait encore une fois au diable.
« Comment va votre frêle santé? comment va votre douce et très-aimable belle-sœur ? Votre projet de voyage dans les pays chauds n'est qu'une de ces idées de malade que la raison réprime. Du repos et du régime, voilà ce qu'il vous faut. Jasez de ma lettre avec ma femme, atin qu'elle soit au courant de tout. J'ai ici tous les états-majors et plus de mouvement qu'il n'en faut pour gaspiller tout nvm temps. Je ne sais si je pourrai lui écrii'c aujotu'd'hui.
« Dites à Cantini' que j'ai reçu sa dernière lettre a\ec celles qu'elle contenait. Je le prie de m'envoyer un mot tous les courriers, soit que je lui écrive ou non.
« Je puis maintenant tout finir ici sous quinze jours ; ainsi voilà le terme à peu près de mon voyage. Bonjour, mon Francy. »
Le jeune Francy aimait le luxe ; il s'était enrichi par les intérêts que Beaumarchais lui donnait dans ses opérations, et quoiqu'il fût logé chez son patron, il se permettait d'aYoir trois chevaux à lui, Beaumarchais avait aussi un certain penchant pour le faste ; mais quelquefois les accusations du docteur Dubourg lui revenaient à l'esprit : il redoutait les envieux, se sentait [)ri? par saccades d'une belle passion pour la simplicité, et il écrivait alors à Francy, tout au travers d'une lettre de commerce, des sorties ab iralo dans le genre de celle-ci, qui est également datée de Bordeaux :
« Bordeaux, ce 2Q octobre 1782.
« .... Ce que je désapprouve, c'est que vous nourrissiez trois chevaux à Paris dans votre étaL : ce luxe est une incon-
1 C'était son caissier, dont il eut plus tard a se plaindre, et qui fut remplacé par le frère aîné de son ami Gudin,
séquence et plus qu'une inutilité. Vous faites tous crier après moi, après vous, après nous enlin. El, dans le temps où je voudrais réformer une partie de mes dépenses, j'ai le chagrin d'entendre dire qu'on jette tout par les fenêtres autour de moi.
« Certes je ne dois compte, pas plus que vous, de ma conduite à personne ; cependant il y a ce qu'on appelle décence d'état, et quand on l'enfreint, on a tous les sots, les envieux, les parents, les ennemis, les grands, les petits contre soi. Par cela seul que vous êtes chez moi, je m'afflige qu'on puisse me dire que tout ce qui m'approche est d'un luxe effréné. Que diahle avez-vous besoin de ce train? Eh! vivez simplement, et chassez les inutilités. Vous m'exposez à ne plus savoir comment je vis pour mes écuries : je suis volé de toutes parts, et cela naît du désordre, dont ils prolitent. Dix chevaux et trois cochers qui s'entendent pour piller! Je vous le demande en grâce, nous sommes tous hors de nos places, mon ami '. Je vais ordonner qu'on vende deux juments à moi ; j'en ai assez, trop même de cinq, et vous, ne soyez pas la cause que je ne puisse mettre de l'ordre dans mon domestique. Dès qu'il y a confusion, il y a volerie. Ce que je vous mande est juste et raisonnable : je veux vivre désormais dans la plus grande simplicité. Quand vous saurez de quelle hauteur partent les observations critiques qui donnent lieu à mes confidences, vous trouverez que je ne puis trop me précautionner contre la méchanceté, vous ne voudriez pas me faire du mal, et tout cela m'en fait. C'est mon cœur qui vous parle, comme un ami le fait à son ami. »
Malgré les adoucissements de la forme, ces observations déplurent sans doute à Francy, qui était fier, un peu capricieux en sa qualité de malade, et qui entretenait ses trois chevaux à ses frais ; car, dans la lettre qui
1 Ceci est du Beaumarchais à la fois plein de bon sens et de délicatesse.
suit celle que nous venons de citer, Beaumarchais, si guerroyant au dehors, mais qui aimait avant tout la paix dans son intérieur , lui répond amicalement : « Personne ne m'entend ni ne veut m'entendre. Eh bien! faites à votre fantaisie, n'en parlons plus, et portez-vous bien; c'est le principal. »
La santé de ce jeune homme, atteint d'une maladie de poitrine, déclinait de jour en jour. Il était allé passer quelque temps àDunkerque, chez des amis. L'auteur du Barbier, au milieu de tous ses travaux, trouve le temps de se transformer pour son Francy en médecin, et il lui écrit cette lettre qui me semble empreinte d'un caractère de bonté touchante en raison même des artifices délicats que Beaumarchais emploie pour décider son jeune ami à suivre un traitement rigoureux.
« Paris,ce 26 août 1783.
« Mou pauvre Francy, vous n'ètos qu'une bêle de dire que je vous oublie ; mais comme vous êtes une bête malade, je vous pardonne. Si vous vous occupez de votre santé autant que je le fais, vous vous rétabbrez assez promptement. Il faut seulement, mon ami, que vous n'ayez nulle pitié de vous-même, et que vous fassiez rigoureusement ce que je vais vous prescrire.
« J'ai eu deux conférences très-graves avec M. SeifTert, votre médecin. Il n'a pas approuvé la saignée du pied, quoiqu'il ne vous l'ait pas écrit : il a craint de faire travailler votre esprit, et il a tourné autour du pot siu- cet objet; mais moi, avec qui i! faut toujours parlet net, voici ce que j'ai appris de lui pour résultat de sa Ibéorie et de la belle expérience qu'il vient d'en faire sur M"'^ de wSaint-Alban, (jui était à la mort, — par conséquent bien autrement malade (jue vous,
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MO BKAUMAKCIIAIS
ayant la fièvre, rcxlinclion de voix, le marasme, craclianl ses poumons, enfin désespérée et abandonnée de tout le monde. Ecouloz-le raisonner : « L'ùcrelé de riiumeur qui se jolie sur une partie affaiblie par accident, ou faible par nature, forme enfm un ulcère où se porle toute racrimonic du sang; mais alors le cracliement et tous les accidents provenant de la partie affligée ne sont eux-mêmes qn'un mal local, et tous les remèdesqu'on leur porte pallient, adoucissent ce mai local, sans détruire le premier vice. Quelques efforts qu'on fasse, si la compassion pour le malade empêche d'aller au fait sur le principe du mal, il ne fait que durer plus longtemps, tnais il reste incurable. Je ne connais donc (dit M. Seifferf) qu'un seul moyen, qui est de détourner Ihumeur du cours entier qu'elle a pris sur une partie faible, et de la porter h l'extérieur, d'autorité , et même avec violence. En conséquence, notre médecin, sans égard pour tous les galants, parents, complaisants, etc., de notre jolie petite Sainl-Alban, Aous lui a flanqué deux vésicaioircs aux deux bras. Ils ne rendaient pas assez, selon lui, il lui en a flanqué un sur les épaules, et si l'humeur n'eut pas abondamment donné, il allait lui en mettre im sur !a poitrine. — Bourreau ! lui criaiton ; il allait son train. Enfin, mon ami, elle a moins toussé, moin.s craché, elle a dormi, a retrouvé l'appétit, et lorqu'on s'apprêtait à la pleuier, il a fallu rire avec elle de son emplâtre universel, qui lui a sauvé la vie. Elle a souffert, mais quelle diiïérence de sort ! Depuis six semaines, elle se porte atx mieux : elle a repris sa chair, ses couleurs, sa voix poiuparler et pour chanter. Voilà ce que j'ai sous les yeux. Seitfert vous condamne donc, et moi aussi, à revenir vous faiie emplàtrer de vésicaioircs, ou bien prenez sur vous de le faire où vous êtes : mais soyez sur (ju'après bien des raisonnements nous convenons tous qu'il faut s'y soumettre, et que la santé future en dépend. Tout le reste est de la graine d'ignorant. « Je le ferais, dil Seilïerl, sur moi-même lout à iiicure, si mon mal de poitrine ne s'était pas terminé. » Eh ! vite aux vésicatoire?, mon ami ! Criez, si cela vous soulage, ou rêve*
i-:t son temps. 211
nrz, et nous vous proinelloiis do n'avoir nulle {lilid de vos répugnances.
« Je ne puis trop remercier vos amis et les miens de tous les soins c^u'ils prennent de vous; mais si vous mancjuez tous de résolution pour-notic ici-rilde régime, revenez à nous, car il n'y a pas do temjjs à perdre. Souffrons quelques jours pour sauver l'édifice entier, et n'attendons pas que le danger soit plus pressant : c'est le vœu et l'aident désir de votre ami. « Caron de Beaumarchais. »
La sollicitude de Beaumarchais ne put sauver le jeune Francy, il mourut peu de temps après avoir reçu cette lettre, et son testament, que j'ai sous les yeux, contient un article qui, rapproché du passage déjà cite du testament de JuIiC;, est un titre de plus en faveur de l'homme ainsi jugé par ses amis mourants. Après avoir distribué à sa famille la fortune assez considérable qu'il avait gagnée au service de son patron, Francy termine par ces hgnes : « Je nomme, pour exécuter mon tcslament, M. Caron de Beaumarchais, mon ami; les oblifjalions que je lui ai ne me pcrmellenl de lui faire aumn legs, bien i)ersuadé qu'il se portera à me rendre ce dernier service. » Il me ircmble qu'il y a quelque chose de flatteur pour Beaumarchais dans cette manière de motiver l'absence de legs en sa faveur et le dernier service qu'on attend de lui.
Pour com[»léter le tableau de la vie de Beaumarchais à cette époque, il faudrait le montrer après la désastreuse bataille navale où le comte de Grasse perdit en 178-2 la plus magnifique de nos flottes, s'cnflammant d'un beau zèle au milieu de la consternation générale,
envoyant dans tous les cafés de Paris des hommes qui crient : Souacripliou! souscription f el (jui proposent de remplacer ainsi les \aisseaux perdus, écrivant à toutes les chambres de commerce du royaume, leur adressant à chacune 100 louis et les pressant d'adopter son idée. Bientôt cette idée se répand comme une traînée de poudre : chaque ville, chaque corporation offre un vaisseau, et le désastre éprouvé par notre marine est réparé avec une rapidité merveilleuse. Beaumarchais court lui-même dans toutes nos villes maritimes pour activer et échauffer ce mouvement patriotique. M. de Vergennes lui écrit : « Conuiie ministre je n'ai pas le droit d'approuver, mais comme citoyen j'applaudis de tout mon cœur au sentiment énergique que vous communi(iuez à vos compatriotes.... Quelque succès que puisse avoir votre démarche, elle n'en fait pas moins d'honneur à votre zèle, et c'est avec bien de la satisfaction que je vous en fais mon compliment. » L'amiral d'Estaing, qui s'est rendu avec Beaumarchais à Bordeaux, enchanté de la coopération de l'auteur du Barbier de Séville, lui écrit de son côté dans son style toujours un peu drolatique : «Lorsque le cerveau de feu Jupiter accoucha de la belligérante Minerve, il lui fallut certainement une accoucheuse comme vous.» Et Beaumarchais, continuant la métaphore, répond à l'amiral : « Votre sage-femme, comme vous m'appelez, n'eût lait faire à son Jupiter qu'une fausse-couche au lieu d'une Minerve, si, en dévorant tout ce qui n'allait jtas au but, elle n'eût mis beaucoup d'onction etd'uiduigence pour
tout ce qui peut y servir. » A travers ces élans patriotiques, on aurait cà montrer Bjaninarchais se livrant aux spéculations commerciales les plus diverses : — établissement d'une caisse d'escompte, germe de la Banque de France', association avec les fn-res Périer pour la fondation de la pompe à feu de Chaillot, etc.; — mais cela nous entraînerait trop loin : de toutes ses affaires de commerce qui datent de celte époque, une seule, par son importance littéraire et historique et par les divers incidents qui s'y rattachent, nous semble mériter une attention particulière : c'est à celle-là que nous nous arrêterons.
i Pour fournir au lecteur l'occasion d'apprécier toute la variété des aptitudes de Beaumarchais, nous insérons aux pièces justificatives, n» 15, une note de lui contenant son avis motivé dans une délibération des coniniissaiies de la caisse d'escompte.
PEArMAP.CHAIS EDITEUR DE VOLTAIRE.
II fallait un homme aussi aventureux que Beaumarchais pour oser entreprendre en 1779 d'imprimer et de publier les OEuvres Complètes de Voltaire. Comme opération de librairie , c'était la plu? forte qui eût été tentée jnsque-là. L'Encyclopédie n'a que trente-trois volumes, et il s'agissait ici de produire presque en même temps une édition en soixante -dix volumes in-8° et une édition in-12 à meilleur marché en quatrevingt-douze volumes. Ce n'est pas précisément le nombre des volumes qui rendait cette opération effrayante pour tout autre que pour l'auteur du Barbier. Il y avait une difficulté bien plus grave encore : la moitié à peu près des ouvrages de Voltaire était prohibée en France. Ces ouvrages prohibés n'en circulaient
pas moins assez libreint'iit; mais de temps en temps le gouvernement se crovait tenu de faire acte de rigorisme : 011 l)rùlail des éditions, et cciix-la même qui soment aehelaient et lisaient ces ouvrages avec le plus d'avidité envoyaient, pour l'exemple, en prison lesmarcliands (pii les vendaient. C'est un des caractères essentiels des sociétés (jui menacent ruine (pièce désaccord choquant entre ce qui est défendu par la loi et ce qui est non-seulement toléré, mais approuvé et reclieiciié parles mœurs.
Tue édition complèle des ouvrages de Voltaire ne pouvait donc s'imprimer en France, mais elle avait besoin de jtouvoir y pénétrer avec cpielque sécurité; un coup de rigueur eût été mortel à une entreprise aussi vaste. D'un autre côté, vu l'impoi lance et le fracas de l'opération, comment espérer qu'elle ne soulèverait pas beaucoup de clameurs et que le gouvernement, même dans l'hypothèse où il serait favorable, n'aurait pas la main forcée? C'était une chance que nid libraire n'osait courir. Panckoucke, qui avait acheté des héritiers de Voltaire ses manuscrits inédits, et qui se proi>osait d'abord de faire cette édition générale, trouva l'entreprise trop dangereuse et vint l'offrir à Beaumarchais. Si j'en crois le manuscrit inédit de Gudin, l'impératrice Catherine de Russie aurait fait proposer a Panckoucke d'imprimer à Saint-Pétersbourg même la collection des œuvres de Voltaire :
« Beaumarchais, dit Gudin, jaloux de l'honneur de son pays, ne fut pas plus tôt informé des démarclics que faisaient
les agents de rimpératrice, qu'il courut à Versailles remontrer au comte de Maurepas quelle honte ce serait pour la Fjance de laisser impiimer chez les liusses les ouvrages de Ihomme qui avait le plus illustré la littérature française. Ce ministre en fut vivement frappé; mais, placé entre les deux grands corps du clergé et du parlement, il appréhendait leur opposition et les clameurs de ces esprits timidc-s qui, trop semblables aux oiseaux de la nuit (c'est toujours Gudin qui parle), s'effarouchent à l'éclat du jour. Âpres quelques moments de silence et de réflexion, M. de Maurepas dit à Beaumarchais : « Je ne connais qu'un seul homme qui osât courir les chances d'une telle entreprise. — Et qui. Monsieur le comte? — Vous — Oui, sans doute , Monsieur le comte, je l'oserais; mais quand j'aurai exposé tous mes capitaux, le clergé se pourvoira au parlement, l'édition sera arrêtée, l'éditeur et les imprimeurs flétris, la honte de la France complétée, et rendue plus ostensible. » M. de Maurepas promit la protection du roi pour une entreprise qui aurait l'assentiment de tous les bons esprits et qui intéressait la gloire de son règne. »
Je ne suis pas bien sur que M. de Maurepas se soit exprimé ainsi, et il nie parait que Gudin lui prèle un peu son philosophique langage; mais ce qui est certain, c'est que le \ieux ministre, aussi voltairien que Voltaire, accorda à l'opération son patronage secret, et que jusqu'à la fin elle se poursuivit, comme on le verra, avec la complicité permanente du directeur général des postes K
1 M. de Maurepas n'avait pas toujours été favorable à Vohaire. A l'époque de son premier ministère sous Louis XV, quand le ministre et le poëte étaient jeunes tous deux, il y avait eu entre eux non pas une hostilité de principes, attendu qu'ils n'étaient pas plus austères l'un que l'autre, mais une querelle à l'occasion de la candidature de Voltaire à l'Académie en remplacement du cardinal de Fleury. Louis XV, jugeant que l'éloge du cardinal
Ce serait nous écarler trop de notre sujet que de discuter ici la question tant de fois rebattue de l'influence des ouvrages de Voltaire: nous sommes de ceux qui pensent que les vi'rili's vraies, en religion, en morale ou en politique, ont assez de force pour résister par elles-mêmes aux assauts de l'esprit de licence et d'erreur. Cette lutte éternelle entre la \érité et. l'erreur est non-seulemenlla loi du monde moral, mais en quelque sorte le creuset où la vérité s'éprouve, et d'où elle se dégage épurée et rajeunie. Ce n'est donc pas la vérité qui a péri sous les coui)S de Voltaire. Toute la partie de ses ouvrages où il na été que l'écho des travers, des sopliismes et des vices de son temps, est déjà à peu près morte et enterrée; il n'en est pas moins certain que ceux qui le maudissent de nos jours comme une personnification de Satan reproduisent chaque matin, surtout quand ils croient en avoir besoin pour eux-mêmes, un assez bon nombre d'idées justes qu'il a contribué [)lus que personne à mettre en circulation. La collection de ses œuvres ressemble à cette statue dont il est question
ne convenait pas précisément à Voltaire , s'était opposé à sa candidature, et le poëte insistant auprès de M. de Maurepas, ce dernier, dans la vivacité du débat, lui aurait dit : « Je vous écraserai. » Ce mot fut reproduit dans la notice de Condorcet sur Voltaire, ajoutée à l'édition de Beaumarchais après la mort de M. de Maurepas; mais Beaumarchais, tout en permettant à Condorcet de reproduire ce mot très-connu, crut devoir, par reconnaissance pour la protection que le ministre avait accordée à son édition, ajouter au récit de Condorcet une note de sou chef, dans laquelle il déclare que M. de Maurepas, consulté par lai, a toujours nié le mot que Voltaire lui attribuait, et qu'il se flattait au contraire d'être pour beaucoup dans la permission accordée à Voltaire de revenir à Paris à la fin de sa vie.
dans la Vision de Babouc, qui était composée « de tous les métaux, des terres et des pierres les plus précieuses et les plus viles. » Aussi le temps a-t-il rongé et détruit une partie de la statue. Il n'est pas aujourd'hui beaucoup de personnes qui, à moins d'y être forcées, lisent les quatre-\ingt-douze volumes de l'édition de Beaumarchais. Quant à lui, il se criit obligé de recueillir avec une dévotion scrupuleuse tout ce qui, durant pins de soixante-cinq ans, était sorti de la plume intarissable de Voltaire. Pour donner plus de solennité à cette opération, qui était alors un événement, il fonda, sous le titre pompeux de Sociélé philosophique . litléraire et typographique, une société qui se composait de lui tout seul (la société, qui est moi, dit-il dans une de ses lettres intimes), et en même temi)S, pour n'effaroucher la jalousie de personne, il s'intitula modestement correspondant général de cette société idéale. Il acheta cent soixante mille francs au libraire Panckoucke des manuscrits inédits qui ne contenaient guère qu'un morceau véritablement intéressant, les fragments de la Vie de Voltaire écrits par lui-même. Il dcpêcha un agent en Angleterre pour faire l'acquisition, moyennant 150,000 livres, des caractères d'imj)rimerie les plus estimés de l'époque, ceux de Baskerville; il en expéditi un autre en Hollande pour y étudier la lab:icalion du papier ; il acheta trois pai)eteries dans les Vosges, et enfin il s'occupa de chercher hors de France et sur la frontière quelque terrain neutre oit il pût fonder avec sécurité un vaste établissement de typograi»liie.
Le margrave de Bade possédait à Kehl un vieux fort, aujomdliui démoli, dont il no tirait aucun parti ; Beaumarcliais lui demanda Tautorisation de s'établir dans ce fort, eu payant, bien entendu, et d'y réunir heaucoi'.p d'ouvriers qui dépenseraient dans son marjiraviat tout l'argent qu'ils gagneraient à imprimer Voltaire. La proposition était séduisante; mais il se présentait des diiticultés. L'éditeur de Voltaire, homme de précaution, demandait que le prince s'engageât par écrit, en cas de procès, à permettre que la société eût recours contre lui sur les biens qu'il possédait en Alsace; le margrave s'y refusa, et Beaumarchais renonça à sa prétention. Le margrave, à son tour, exigeait de Beaumarchais une petite concession, qui n'était rien moins que le droit de supprimer tout ce qui, dans les ouvrages de Voltaire, serait par trop offensant pour la religion et les mœurs, promettant d'ailleurs de n'user de ce droit qu'avec une extrême modération. Gudin prétend malignement que ce qui inquiétait surtout le margrave, c'était de passer pour complice des insolences de l'auteur de Candide à l'égard de l'illustre famille de Thunder-ten-Tronck en particuher et des petits princes de la Germanie en général. Quoi qu'U en soit, après bien des débats, l'éditeur de Voltaire envoie son ultimatum au margrave sous la forme d'une lettre ostensible que son agent de Kehl est chargé de communiquer à Son Altesse. Cette lettre me semble assez curieuse par son effronterie. Pour apprécier l'originalité des passages un peu impertinents qu'elle contient.
il faut se figurer l'agent de Beaumarchais lisant avec un grand sérieux ce document officiel au margrave de Bade :
« Paris, ce 25 février 1780.
« La requête, Monsieur, que vous nous avez envoyée, comme étant présentée en notre nom à Son Altesse Mgr le margrave de Bade, a été lue et approuvée par toute la société.
« Les objections dont vous nous avez rendu compte sont de deux sortes. La première, qui regarde les biens de Son Altesse en Alsace, nous paraît absolument levée par votre réponse, que nous approuvons tous. La deuxième, qui regarde la mutilation des œuvres de l'homme célèbre, n'est pas en notre pouvoir, quand elle serait dans notre volonté. Vous auriez pu vous rappeler qu'une des conditions de la vente qu'on nous a faite de ces manuscrits est que nous ne nous donnerons aucune hberté sur les ouvrages du grand homme. C'est lui tout entier que l'Europe attend, et si nous lui étions les cheveux noirs, ou blancs, selon l'opinion de chaque moraliste, il resterait chauve, et nous ruinés.
« La France, Genève, la Suisse, la Hollande, fourmillent des (Kuvres qu'on voudrait que nous retranchassions de cette édition. Il faudrait peut-être en effet qu'on s'y obslinàt, si nous les imprimions séparément, comme on les donne partout; mais s'il se trouve dans soixante volumes d'œuvres complètes quelques passages ou même quelques morceaux entiers qui, en faisant le charme des uns, choquent l'austérité des autres, il est impossible à des éditeurs d'œuvres complètes de les en distraire.
t( Je n'entends pas bien quel principe porterait un gouvernement à une telle rigueur. S'il détruisait par là ce qui lui déplaît, et si l'autorité de chaque administration avait une in- Ihience universelle, il y aurait une conséquence jig.iureuse dans ces sortes de prohibitions 3 mais, comme en parcourant le monde, on change de mœurs, de goûts et d'opinions avec
222 UKAUMARCHAIS
les (loi iiiois olievaux do chaque fiontifere, l'iionime qui écrit pour tuus, ou la compagnie qui promet un délèbre auteur complot, ne peuvent se soumettre à aucune de ces restrictions particulières.
« Montaigne, qui s'imprime partout avec privilège, s'est bien donné d'autres libertés. Son chapitre de la Boiteuse, celui où il a inséré un vers portant un gros mot bien obscène et mis exprès par lui, pour être à son tour, dit-il, un livre de boudoir, n'ont jamais été retranchés do ses œuvres; l'éditeur qui voudrait aujourd'hui les soustraire serait déshonorécommc un sot, et personne n'achèterait son édition. Il doit en être ainsi de t(Kis les grands hommes. Vous avez fort bien dit que toutes ces défenses, portant sur les blasphèmes et les écrits contre les mœurs, ont une latitude trop étendue pour qu'on s'y oblige sans spécification; cela ouvre trop de voies à la persécution. M. de Voltaire, le premier homme de notre siècle, avait ses opinions à hii. Il les exprimait avec toute la liberté philosophique et le goût exquis dont il a toujours été le modèle. Quel blasphème peut-il se trouver dans tout cela? Il a dit son sentiment sur tous les gouvernements, sur toutes les sectes, et son grand système étant la tolérance universelle^ on ne peut rien ôter à ce grand homme, qu'on n'affaiblisse tout son ensemble. Les contes de la Fontaine, avec des estampes, ont été imprimés à Paris avec privilège du roi, parce qu'il y a longtemps qu'on sent qu'il est absurde de défendre ce qui est dans les mains de tout le monde et ce qui fait les délices des gens de goût.
« La société pense donc que, quelque bien qui résultât pour elle de l'emplacement de Kehl, son premier bien est la sécurité dans ses travaux, et qu'elle doit préférer le prince assez philosophe pour attirer dans ses Etats le plus magnifique établissement de littérature, dont tout l'avantage est pour son pays, à l'administration assez rigoureuse pour balancer de si grands avantages par des considérations classiques ou de controverse. Nous pourrions être arrêtés au milieu d'une dépense de plusieurs raiUions, parce qu'un philosophe a badiné légè*
remciit sur ce qu'on appelle Cantique desCantiqurs, morceau par lui-même si étrange qu'on n'a jamais ose le faire lire à des yeux pudibonds et le faire entendre à des oreilles un peu cliastes! Que deviendrait la philosophie? que deviendraient nos fortunes? Et combien les Anglais, les Hollandais, les Suisses, les Genevois et même les contiefacteurs français riraient de nous, en profilant de nos dépouilles, d'avoir été nous établir dans des Etats où l'on nous fait de si dures conditions, pendant qu'on nous offre, à quelques ])as plus loin, toute la liberté dont on est bien sûr qu'une société formée sur d'aussi nobles principes n'abusera jamais!
« Remerciez donc, Monsieur, toutes les personnes qui vous ont montré de la bienveillance; rendez grâce à Son Altesse^ de la part de la société, pour la bonne volonté qu'elle a daigné vous témoigner; mais cet établissement est trop considérable pour que des obstacles de !a nature de ceux qu'on nous oppose nous permettent de le fonder dans des Etals où on leur donne autant d'importance.
« Vous avez offert de n'iinprimcr les œuvres d'aucun auteur vivant, benè sit; de ne vous jamais prévaloir sur les terres du prince en Alsace, benè sit; de ne pas ajouter un mol aux œuvres du grand homme qui puisse choquer les opinions ou les mœurs très-austères de notre siècle timoré, benè sit; mais nous ne châtrerons point notre auteur, de crainte que tous les lecteurs de l'Europe qui le désirent tout entier ne disent à leur tour, en le voyant ainsi mutilé: Ah! che schiagura d'aver lo sciiza^... Et quels sots pédants étaient ses tristes éditeurs !
« Nous vous saluons tnus, 'et moi qui me rends l'organe de la Socii'ti' philosophiqur-, je suis avec tous les sentiments que vous me connaissez. Monsieur, \otre très-humble et trèsobéissant serviteur,
« CaUOA IiE Beaumasîcîiais. »
lit va sans dire q^ue Beaumarchais reproduit en toutes lettres ce passage indécent d'un des contes de Voltairer
Le margrave de Bade, voyant qu'il fallait absolument choisir entre des scrupules de moralité et les avantages de sa location de Kelil, apprenant d'ailleurs «lunn autre prince allemand, celui de Neuwied, paraissait disposé à s'arranger avec Beaumarchais, se résigna à faire capitider la morale et à laisser imprimer Voltaire sans mutilation. La vérité m'oblige à ajouter un fait (jui n'est pas connu : c'est que Beaumarchais, assez semblable en cela à son patron Voltaire, tout en ne cédant rien aux scrupules moraux d'un petit prince allemand, ne man(iuait pas de complaisance quand la question de pudeur n'était pas en jeu. Ainsi le même homme (jui refusait d'abandonner au margrave de Bade la paraj)hras(' du Cantique des Cantiques consentait, pour plaiie à Catherine II, à cartonner la correspondance de l'impératrice avec Voltaire, qui, par conséquent a subi des suppressions, et à s'imposer pour cela un supplément de dépenses dont je le vois solliciter en vain le remboursement dans une lettre au prince de Nassau, en date du 0 octobre 1790 :
« Je vous avais pi'iô, mon prince, de savoir do S. M. l'impératrice si elle avait donné quelque ordre au sujet du déJumniagement équitable que l'on m'a garanti en son nom, lorsque j'ai piomis à MM. de Montmoiin et Griinm de mettre des cartons à tous les exemplaires de toutes les éditions de Voltaire aux endroits où Sa Majesté a paru le désirer. Je vous avais donné une lettre où ces détails étaient bien exprimes, où je marquais comme un fait avéré que nous avions- été obligés lie réimprimer i l'ajout) pages pour mettre toutes nos éditions dans l'état où elle les voulait; que cette dé[)ense,
jointe au icmuage et travaux de reliure de cet(e inimcnso collection, nous avait coûté plus de 15^000 livres. Depuis plus de deux ans, on ne m'a pas re'pondu un mot à ce sujet. »
Surveiller la fabrication, l'impression et la publication de ces 162 volumes (pour les deux éditions) tirés à 15,000 exemplaires, les introduire en fraude, à la vérité avec la connivence du pouvoir, mais sous le coup d'un danger permanent de probibition, c'était une entreprise singubèrement laborieuse pour un homme déjà écrasé par tant d'autres occupations. Beaumarchais semble quelquefois plier sous le fardeau : « Me voilà, s'écrie-t-il, obligé d'épeler sur la papeterie, l'imprimerie et la librairie. » Cependant il apprend assez vite ce nouveau métier, et ce n'est pas une des parties les moins intéressantes de sa correspondance que celle où il discute de Paris avec son agent de Kehl tous les détails de cette immense opération. Cet agent, nomme Le Tellier, était un jeune homme très-intelligent, qui avait beaucoup contribué à monter la tête à Beaumarchais et à le décider à entreprendre cette édition en se faisant fort de le débarrasser des soucis de l'exéculion matérielle; mais il avait l'esprit un peu chimérique : il voulait rattacher à l'édition de Voltaire toutes sortes d'entreprises; il était de plus très-susceptible et très-impérieux avec ses subordonnés. Beaumarchais le dirige, le contient, l'adoucit, et se montre, dans l'abandon de ces lettres intimes, non-seulement plein de raison et souvent très-spirituel, mais plein de douceur, de bonté, et
dominé en tout par un sentiment de loyauté commerciale qui mérite d^étre signalé.
* Paris, ce 10 mars 1780.
« Quand je vous écris^ mon chor, c'est absolument comme si je vous parlais. Mon style est teint de la couleur tic mon esprit, et vous devez me répondre comme lorsque nous conversons. Je ne vous ai point l'ail de reproches de négligence, mais peut-être de trop embrasser, et c'est la crainte de mal ctrcindrc qui me ramène sans cesse à ces réQexions,
« Tout ce que nous entreprenons se charge de vues pénibles, et nous ne marchons pas assez simplement pour aller au but dans les temps donnés. Comment voulez-vous, par exemple, que nous promettions pour les premiers mois de '178"2 une édition qui n'a encore ni feu ni lieu en mars 1780, dont les moulins à papier sont à faire, les caractères à fondre, les presses à monter et l'étaljlissement à former?
« Voilà déjà un an de perdu, à peine nous reconnaissonsnous. Votre échantillon de papier numéro 3 est si médiocre, que c'est se moquer d'en vendre les exemplaires à 6 francs le volume. En se passant ainsi la médiocrité sur tous les points, à mesuie que les obstacles se présentent, vous n'otfrii ez qu'une édition liès-inférieuve au public mécontent, et j'avoue que celte frayeur qui me saisit au milieu des promesses que je fais à tout le monde et de l'espoir d'une belle chose qui m'avait échautïé le cœur, celle frayeur du médiocre, dis-je, empoisonne ma vie. Voilà du papier plus qu'inférieur pour l'in-S"; voilà des caractères (jui, non lissés sur ce maigre papier, n'auront aucune giàce, et les libraires, offensés de notre, éloignement à nous servir d'eux, vont nous accabler de sarcasmes et de reproches publics. J'avoue que je ne les soutiendrais pas... Je ne sais pas ainsi m'arranger avec moimême et me contenter de moins à mesui'e que je vois la difliculté de donner plus. Ce n'est pas là ce que j'ai cru, et le comble du ridicule sérail, je l'avoue, d'avoir embrassé une branche honorable, si elle ctail belle, pour êlre rangé dans
la classe des vils imposteurs et spéculateurs en éditions, tels que je vois traiter et traite moi-même tous ceux qui trompent le public en cette partie. Si vous m'avez entraîné par ma confiance en vos lumières et l'essources en ce genre de travaux, ne me laissez pas du moins tomber au-dessous de mes engagements envois le public : vous auriez empoisonné une carrière qui n'avait nul besoin de livres pour être honorable, et je serais désolé que' le seul fruit de l'amitié que vous m'avez inspirée devînt aussi amer pour moi.
« EchaulTé par les facilités que vous m'avez montrées à faire une belle cliose, honorable aux lettres et à moi-même, je me suis laissé engager sans connaître rien aux détails qui pouvaient accélérer, ou retarder, ou même anéantir le succès que vous vous promettiez. Tuut le monde s'accorde à dire que vous n'aurez pas fini dans quatre ans, et quand je prends la parole pour combattre cette opinion, on rit et on dit: Vous verrez, vous verrez.
« Faire attendre est un mal, mais faire attendre pour donner du médiocre est cent fois pis. Je crains que vous né vous flattiez, et ces mélanges de papiers médiocres me paraissent du plus mauvais augure.
« Je vous montre mon anxiété, parce qu'au milieu des occupations les plus graves et les plus tyranniques pour mon temps, cette aiïaire ajoute au mal qui m'enveloppe. Son exécution me parait pénible, au point que je tremble pour les prédictions fâcheuses qu'on nous fait de toutes parts. Vous vous flattez que vos papiers s'embelliront en les manipulant, et moi, je vois que nous allons montrer la corde, dès le prospectus, en donnant pour modèle votre numéro 3 à 6 francs le volimie.
« Après vous avoir dit tout ce que je crains, je reviens à l'encouragement. INe vous passez rien sur la médiocrité, car c'est là où l'on vous attend; et ians tourner autour de petites espérances incertaines, prenez un parti net sur chaque cljose, de façon que vous sachiez absolument à quoi vous en tenii-, car la médiocrité est un mal auquel je ne consentiiai jamais.»
Plusieurs letlrcs i)ortcnt parliculicremciit sur le caractère intraitable de ce Le Tellier; les ouvriers qu'il emploie le nomment le lyraii de Kehl, ils sont souvent mécontents et reviennent en France; de toutes parts, on se plaint de lui, et Beaumarchais s'évertue à lui enseigner comment on doit conduire les hommes.
« Paris, ce 21 mars 1781.
« Les gens de Kchi, lui écrit-il, me paraissent bien
oriflammes contre vous. 11 n'en faut pas plus quelquefois pour traverser la meilleure enhepiise. Je crois que vous avez toujours rigoureusement raison; mais, de l'optique où je vous regarde, il me semble que la roideur de vos arguments et la fierté de votre maintien éloignent souvent de vous ceux qu'un peu plus de douceur vous conserverait. — Quelque opinion que j'aie de votre zèle et de vos talents, comme vous ne pouvez tout faire, l'art de vous conserver des adjoints pour aider ù la besogne me paraît souvent vous manquer. Figurez-vous que je n'ai pas reçu une seule lettre, depuis que vous vous mi'lez du Voltaire, qui ne m'apporte un reproche sur vous^ soit quelle \ienne de Paris, ou de Londres, ou des Deux- Ponts, ou de Kehl ! Enfin, de quelque endroit que ce soit, je suis perpétuellement attaqué. Il est impossible de n'en pas concluie qu'avec la meilleuie intention du monde vous vous isolez par je ne sais quoi de dédaigneux qui olfense les hommes ordinaires, lesquels jugent toujours de l'homme par l'écorce. Vous me direz que ce n'est pas votre faute si vous êtes aussi mal entouré; mais je vous répondrai que la masse du peuple et des ouvriers est la même partout, que partout on fait des établissements avec des instruments qui ne valent pas mieux que ceux ([ue vous employez, et qu'en général tous les reproches qu'on fait de vous ont pour principe un air de supério.it ' dédaigneuse qui dé.sol)lige tout le monde. Cette intloxiliic hauteur est ce qui vient de perdre M. >'ecker *.
1 Ceministre venait d'être éloigné des affaires une première fois.
Un homme a beau avoir les plus grands talents , dès qu'il Vend sa supériorité, trop cher à ceux qui lui sont subordonnés, il s'en fait autant d'ennemis, et tout va au diable sans qu'il y ait de la faute de. personne. ... Ce que vou.s devez conclure de tout ceci, c'est que, modéré;, conciliant et circonspect, je puis au moins vous servir d'exemple sur la manière dont on traite avec les hommes, et qu'il serait fort à désirer que chacun pût dire de vous ce que je suis déterminé à vous mettre toujours dans le cas de dire de votre serviteur et ami
« Caron de Beaumarchais. »
Il fallut trois ans à Beaumarchais pour organiser une entreprise montée sur un plan aussi vaste. Indépendamment desdifficultés matérielles, il était nécessaire de faire un triage entre les nombreux ouvrages imprimés ou manuscrits attribués à Voltaire et dont plusieurs n'étaient pas de lui, d'élaguer ou de fondre ensemble les morceaux faisant double emploi ', de recueillir la correspondance de l'auteur et de faire un choix parmi ses lettres ^ Cette direction littéraire de l'entreprise, corn-
1 Dans la préface du premier volume de l'édition de Kehl, les éditeurs déclarent qu'ils ont supprimé un très-petit nombre de morceaux, restés, disent-ils, trop imparfaits pour que le respect dû à la mémoire de Voltaire permît de les publier. Il est certain qu'ils n'ont guère abusé de ce droit de suppression. En imprimant par exemple sous la rubrique de philosophie plusieurs rapsodies sans sel et sans goût, où le vieillard de Ferney, tombé dans une sorte de radotage païen, travestit et insulte delà manière la plus grossière le Christ et les martyrs, Beaumarchais n'a pas fait de tort au christianisme , mais il a grandement nui à Voltaire.
2 Les lettres de Voltaire entraînèrent Beaumarchais plus loin qu'il ne pensait. Il avait d'abord le projet de faire entrer toute l'édition en soixante volumes in-S"; c'était le chitfre qu'il avait annoncé. Ea Correspondance exigea dix volumes de plus. Quelques i<ouscripleur.s s'en plaignirent; mais en général ce supplé-
prenant à la fois la révision des maniiscrils et des épreuves, la réilaction des commentaires et des noies, fut confiée à Condorcet, <jui, au dire de La Harpe, s'en acquitta assez mal; il semble en effet que les commentaires de Condorcet ne sont pas merveilleux. Quant à Beaumarchais, il n'intervint dans cette partie du travail qu'avec une modestie et ime réserve qu'on n'atteudrait pas d'un éditeur-propriétaire et écrivain lui-même , pouvant avoir pour son compte des prétentions littéraires et se laisser induire à parler souvent de lui à propos de Voltaire. Les notes de Beaumarctiai:'' «ont très-rares dans cette édition de Kehl ; elles ne portent en général que sur des faits, mais elles sont parfois assez originales K
C'est seulement en 1783 (quoique le prospectus datât de 1780) que les premiers volumes de l'édition de Vol-
mentfut bien accueilli. L'on peut affirmer aujourd'hui que dans cette volumineuse collection , la Correspondance est une des parties qui ont le moins vieilli et qui se lisent avec le plus d'intérêt, autant à cause dutalent charmant de Voltaire dans le genre épistolaire qu'à cause des renseignements précieux que ces lettres nous fournissent sur l'homme lui-même et sur son siècle.
1 C'est ainsi par exemple qu'en publiant les lettres de Voltaire où ce dernier s'occupe de lui sans le connaître , et le défend contre les odieuses rumeurs qui circulaient à l'époque de son procès contre Goëzman, Beaumarchais ne peut résister au désir de dire son mot à ce sujet. Voltaire écrivait à 5!. d'Argental : « Un homme vif, passionné , impétueux comme Beaumarchais, peut donner un soufflet à sa femme et même deux soutilets à ses deux femmes, mais il ne les empoisonne pas. » L'éditeur ajoute en note : «Je certifie que ce Beaumarchais-là, battu quelquefois par les femmes comme !a plupart de ceux qui les ont bien aimées , n'a jamais eu le tort honteux de lever la main sur aucune. » {Note du corresjpondant général delà Société Uttc'raire-typographiqxie.)
taire commencèrent à paraître. — Beaumai chais ne négligeait rien pour affriander les souscripteurs; non content de faire tout le bruit possible dans les gazettes étrangères \ il inventa un procédé souvent imité depuis sous diverses formes : il offrit des primes en médailles et en loterie. Un fonds de 200;,000 francs fut consacré par lui à former quatre cents lots en argent en faveur des quatre mille premiers souscri[)teurs, et quoique ce chiffre de souscripteurs n'ait jamais été atteint, la loterie annoncée fut exactement tirée aux époques fixées. Les deux éditions ne purent être terminées qu'en sept ans. Cette lenteur s'explique et par les nombreuses tribulations personnelles que Beaumarchais eut à subir durant cette période et par divers obstacles inhérents à l'opération elle-même. Il avait compté sur la protection du premier ministre, auprès duquel il jouissait d'une faveur marquée ; mais M, de Maurepas mourut en novembre 1781, et l'éditeur du Voltaire perdit en lui unapjmi contre les attaques du clergé et du parlement. Le premier de ces deux corps se plaignit plusieurs fois au roi de la tolérance que témoignait le ministère en faveur des ouvrages d'un adversaire de TÉglise; le second ne poussa pas, je crois, le zèle jusqu'à une poursuite en forme. On fit cependant circuler une brochure trèsviolente, intitulée : Dénonciation au Parlement de la Souscription pour les OEuvres de Voltaire, avec cette
' L'édition, étani légalement interdite, ne pouvait être annoncée dans les journaux français.
épigraphe : Uluîale et ckima(e\ Beaiimarcliais répondit à celle brochure dans les journaux élranjj^ers en plaisantant sur répi.trraphe, et il n"en continua pas moins sa publication. La vérité est (ju'à cette époque il ne se trouvait plus dans les âmes des gouvernants assez de convictions en aucun genre pour les pousser à une attaque sérieuse et suivie contre une entreprise dans laquelle Beaumarchais avait l'opinion pour complice. L'éditeur du Voltaire eut seulement à combattre des tracasseries accidentelles, et il ne cessa de trouver des auxiliaires au sein du pouvoir lui-même. Il avait [lerdu M. de Maurepas, mais il avait concpiis M. de Galonné et surtout le frère du ministre, l'abbé de Galonné, auquel il donnait de très-bons dîners, et qui en revanche lui prêtait main-forle pour faciliter l'introduction et la circulation du Voltaire.
« J'ai l'honneur de vous adresser. Monsieur l'ablié, lui écrit Beaumarchais en septembre 1786, une nouvelle letli-e que nous recevons de Kelil, avec la copie d'une lettre de M. le garde des sceaux aux fermiers généraux, et celle d'une lettre des fermiers à leur directeur de Strasbourg, lequel, étant en ce moment à Paris, peut prendre les ordres ou arrangements nécessaires à l'introduction du Voltaire. Sitôt que vous aurez quelque chose à m'apprendre à cet égard, ne me le laissez pas ignorer; j'ai la preuve en main que c'est d'accord avec les ministres du roi que j'ai commencé cette grande et ruineuse
' Ceite brochure anonyme, assez bien rédigée et assez curieuse par sa violence même, n'ayant, je crois, jamais été reproduite, on la trouvera aux pièces justificatives , n» 16; j'y joins la courte réplique que Beaumarchais publia dans les gazettes étrangères.
entrepiise ', qui me tient plus de deux millions en dehors, avec le risque affreux de les perdre. 11 s'agissait alors de Tlionneur de la nation et de l'émulation de plusieurs arts qui nous mettaient dans la dépendance de l'étranger. Aujourd'hui, c'est une persécution qui n'a pas d'exemple, quoiqu'on m'eût bien promis qu'il n'y en aurait jamais. Vous connaissez ma tondre et vive reconnaissance. « Beaumarchais. »
La persécution ne fut ni bien durable, ni bien sévère, à en juger par la lettre suivante, qui, en nous donnant la date exacte de la j)ublication du dernier volume des OEuvres complètes de Voltaire, constate en même temps la connivence du gouvernement pendant toute l'opération. Elle est adressée par Beaumarchais au directeur général des postes, M. d'Ogny :
« Paris, le lei- septembre 1790.
« Monsieur,
« Je ne pourrai plus vous offrir que de stériles rcmerciments pour tous les bons offices que vous nous avez rendus dans les temps les plus difficiles. Ce \olume de la Vie de Voltaire, que j'ai l'honneur de vous adresser, est le complément de notre ouvrage.
« Mais, Monsieur, je n'oublierai jamais que, sans votre obligeante assistance, nous serions restés en chemin^ et que, morts à la peine, nous n'aurions pu donner à l'Europe inq^atiente la collection des œuvres du grand homme. Cette audacieuse entreprise me coûte plus d'un million de perte en capitaux et intérêts; mais grâce à vous. Monsieur, j'ai tenu mes paroles données, et c'est une consolation pour moi. Quelques accessoires arriérés occupent encore nos presses.
'• En quoi consistait cette preuve? Je ne l'ai pas retrouvée dans les papiers de Beaumarchais.
'l'ont ce qui on sortira vous sera présenté, Monsieur, comme un léger lril)Ul de ma reconnaissance.
({ Je vous salue, vous honore et vous aime,
« Beaimauciiais. »
Cette lettre et plusieurs autres prouvent aussi que, de toutes les spéculations de Beaumarcliais, l'édition de Voltaire fut une des plus mallieureuses. Comptant sur un succès d'enthousiasme , il avait tiré à 13,000 exemplaires, et il eut à peine 2,000 souscripteurs. Soit que l'édition antéiieiu'e à la sienne celle de Genève, par Cramer, bien que très-incomplète, lui eût nui, soit que la lenteur de l'opération eût refroidi le public, soit que le fanatisme pour Voltaire fût déjà un peu tombé, soit enfin que l'état d'agitation dans lequel entra bientôt la France rendît les lecteurs moins disposés à une acquisition aussi coûteuse, toujours est-il que Beaumarchais se trouva en perte des frais énormes qu'il avait faits, et qu'après la dissolution de son établissement de Kehl, où il imprima encore une édition de Rousseau et quelques autres ouvrages, il lui resta pour tout bénéfice de son métier d'éditeur des masses de papier imprimé qu'il dut entasser dans sa maison du faubourg Saint- Antoine, et qui lui attirèrent plus tard des visites peu amicales du peuple souverain, persuadé que l'auteur du Barbier de SéviUe accaparait du blé ou des fusils, et tout étonné de ne trouver chez lui que des aliments ou des armes d'une nature purement spirituelle.
Le désagrément d'ime spéculation nianquée se refiète dans la correspondance de Beaumarchais au sujet de
l'édition du Vollaire : il n'est pas toujours de bonne humeur^ et comme c'est à lui que s'adressent de fous les points de la France des souscripteurs souvent peu polis ou injustes dans leurs réclamations, il entrelient avec eux une correspondance commerciale qui parfois ne laisse pas d'être -piquante. Voici, par exemple, un libraire de Versailles, M. Blaizot, qui lui transmet un billet écrit par un de ses clients et ainsi conçu :
« Plusieurs personnes ont quinze nouveaux volumes de la suite de Voltaire, et on m'assure même cpie cette édition est complétée par Beaumarchais. Si cela est vrai, je vous prie, monsieur Blaizot, de me procurer la suite de ma souscription ; l'argent est tout prêt. « H... »
Beaumarchais, qui était sans doute mal disposé en ce inoment, trouve le billet de M. H. incivil, et répond par le billet suivant :
« Monsieur Blaizot, dites à H... qu'il aura ses quinze volumes quand la cessation des proscriptions permettra qu'on les livre atout le monde. Si j'ai donné à quelques Français la préférence dangereuse de leur faire arriver de Kehl ces quinze volumes avant le temps, c'est qu'ils l'ont demandée d'un ton qui convenait à Beaumarchais. Je ne connais pas H... , mais à son style je juge que H. . est l'initiale de Huron.
« Caron de Beaumarchais. »
Ailleurs, ce sont des négociants de Bordeaux qui se souviennent très-tard qu'ils ont souscrit à la première livraison du Vollaire, et qui la réclament impérieuse. ment. Béponse de Beaumarchais ;
c( MM. Betman et Dcsclaux, négociants à Bordeaux, sont
do drôles de souscripteurs : c'est en avril J791 qu'ls se réveillent en sursaut pour demander la première livraison des œuvres du grand homme, souscrites il y a douze ans, commencées il y a plus de sept ans, et achevées il y a plus de deux ans. Si cet ouvrage eût été relié en sucre ou en café, il y a longtemps que l'œuvre entière serait enlevée; n'importe, elle leur est due »
Plus loin, c'est M. Laustin, qui se dit président des traites foraines à Relhel-Mazarin en Champagne, et qui trait(3 Beaumarchais du haut en bas en lui demandant toutes sortes d'explications , bien qu'il ne soit qu'un souscripteur de troisième main. Réponse de l'éditeur du Voltaire:
« Paris, ce 4 août 1789.
« Il n'y a peut-être que vous, Monsieur le président, qui ne sachiez pas ce que nous avons appris à l'Europe entière, il y a près d'un an, par la voie des gazettes étrangères, les françaises nous étant alors fermées : savoir que toutes les éditions du Voltaire sont achevées et en pleine livraison au dernier volume près, contenant sa vie et la table des matières qui sera distribuée à part.
11 n"y a peut-être que vous. Monsieur, qui ignoriez aussi que les deux loteries gratuites composant ensemble un présent (io '200,000 francs fait par nous à nos souscripteurs ont été tirées publiquement à leurs époques, il y a plus de trois ans; que pour lédition in-8', tous les numéros portant un 4 à l'unité, et pour la deuxième édition in-!2 tous ceux portant un 6 ont gagné des lots constatés en argent ou en exemplaires et qui sont payés à mesure qu'on se présente pour les recevoir.
« 11 n'y a peut-être que vous eniin qui ne sachiez pas même qu'il reste à livrer aux souscripteurs de rin-12 vingt-quatre volumes et non pas treize. On peut bien ignorer ces choses à Relhel-Mazarin en Champagne, quand on n'y lit pas les
papiers publics; mais ce qu'on doit savoir en tout pays, Monsieur, c'est qu'avant de donner des leçons d'équilé aux autres, on ferait bien d'examiner si l'on n'a pas besoin soi-même de quelques leçons de prudence, de discrétion et de politesse, car ce n'est pas assez que d'être président des traites foraines à Rethel-Mazarin en Champagne, il faut être honnête avant tout : c'est une chose convenue.
« Mais puisque, nlalgré vos jndicinij; mécontentements, vous voulez bien me faire encore la grâce de vous dire mon serviteur avec \cs sentiments les plas parfaits, permetlez-moi, pour n'être point en demeure avec vous, de vous assurer que je suis avec la reconnaissance la plus exquise de \os leçons,
« Monsieur le président des traites foraines, etc., votre trèshumble, etc., a C.\R0N DE Beaumarchais,
« Soldat citoyen de la garde bourgeoise de Paris. »
Tel est le genre de conversation que Beaumarchais entrelient avec les souscripteurs impolis. «Jugez, Monsieur, écrit-il à un autre, quelle figure fait une sortie comme lu vôtre à travers une affaire aussi ruineuse que compliquée, et dont tous les engagements ont été remplis avec une fidélité scrupuleuse » Nous devons sans doute à quelque vivacité analogue de Beaumarchais éditeur, réclamant un quatrain inédit de Voltaire, ce billet assez bien tourné d'un littérateur du temps, Cailhava. Ce billet nest pas daté, mais il s'apphque évidemment à l'édition du Vollaire :
« Ma foi, mon confrère en Thalie, je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, vous êtes un homme universel. Quand vous faites des drames, ils sont attendiissants j quand vous failes des comédies, elles sont plaisantes. Êtcs-voui musicien ? vous enchantez; plaideur? vous gagnez tous vos procès; armateur ? vous battez les ennemis, vous vous enrichissez
238 UKAU.MAUCilAIb ET SON TEMPS.
VOUS disciilez vos droits avec les souverains; amant? vous aies toujours le même', enfin devenez-vous éditeur ? vous Têtes; oh ! mais vous l'êtes comme tous les éditeurs ensemble, témoin la lin de votre billet. Je vous envoie le quatrain objet du traité, et suis, mon confrère en Thalie, votre très-humble, etc., « Cailhava.»
Beaumarchais était bien en effet un homme universel, car c'est au milieu des tracas de sa \ie d'agent politique, d'armateur, d'éditeur, de spéculateur en tous genres, c'est en suffisant à toutes les obligations qu'entraîne l'existence la plus répandue, qu'il trouvait encore le temps de consacrer une partie de ses soirées à légitimer le titre im peu suranné de confrère en Thalie que lui donne Cailhava. « Ce qui le caractérisait particulièrement, dit Gudin, c'est la faculté de changer d'occupation inopinément et de porter une attention aussi forte, aussi entière sur le nouvel objet qui survenait que celle qu'il avait eue pour l'objet (ju'il quittait. » Beaumarchais appelait cela fermer le liroir d'une affaire. Essayons de l'imiler en ce [)oint; fermons ici le liroir de l'édition du Voltaire et des spéculations en général, pour ouvrir celui des relations de société et des affaires de théâtre, à propos de celle comédie que tout le monde connaît, et qui est à elle seule un des grands événements du xvni^ siècle.
SITUATION DE BEAUMARCHAIS • AVANT LE MARIAGE D£ FIGARO, SES RAPPORTS AVEC LES MINISTRES ET LES DIVERSES CLASSES DE LA SOCIÉTÉ. — BEAUMARCHAIS ET LE PRINCE DE NASSAU.— UN PALADIN DU MOYEN-AGE AU XVIU^ SIECLE.
Nous sommes arrivés au point ie plus élevé et le plus brillant de la carrière de Beaumarchais : il a atteint l'apogée de sa fortune, de sa célébrité, de son influence sur ropinion. Après avoir constaté par l'expérience même de sa vie les inconvénients d'un ordre de choses où l'intelligence réduite à ses seules forces ne peut guère se produire que par des chemins de traverse, il va se dédommager en quelque sorte des déboires sans nombre quil a subis pour conquérir une situation qui, en l'exposant à la jalousie de ses ennemis, ne le met pas à l'abri de leur dédain. Il va prendre à partie la société tout entière et l'amener à se prendre elle-même en ridicule. Il résumera pour un instant en lui les besoins de deslruclion ou de réformation qui agitent son siècle ; il
O'-pliquera avec une liardiesse jusqu'alors inconnue le dissolvant de l'ironie à une forme sociale qui tombe de vétusté, et avec sa marotte et ses grelots, il ouvrira le chemin à de plus redoutables démolisseurs.
Il faut éviter cependant de s'exagérer, comme on le fait très-souvent, les intenlions révolutionnaires de l'auteur du Mariage de Figaro et par suite l'aberration d'un pouvoir qui tolérait des attaques dont les résultats seuls nous ont ai)pris la i)orlée. Nous jugeons aujourd'hui Touvrage de Beaumarchais d'après les événements qui l'ont suivi, et nous sommes trop enclins à forcer, soit pour l'éloize, soit pour le blâme, la signification de cette comédie. En entreprenant d'embrasser dans luic seule pièce de théâtre la critique de divers abus et de diverses conditions sociales que bien d'autres auteurs avant lui, depuis Mohère jusqu'à Lesage, avaient déjà attaqués séiiarémeni, en conduisant celte attaque avec la vivacité audacieuse et même licencieuse qui caractérise son talent, Beaumarciiais était loin de s'imaginer qu'il concourait à préparer un bouleversement général, et que la société était arrivée à un tel degré de faiblesse qu'une comédie assez peu saine à la vérité, mais ayant comme toutes les comédies, la prétention de guérir, deviendrait un mal de {)lusqui contribuerait à emporter le malade.
Ce (pi'on sait déjà de Beaumarchais prouve siu\abondammeut, sans compter ce (|u'on en lira i>lus lard, qu'il n'était pas un révolutionnaire bien farouche, et que les quatre ou cinq premiers articles par lesquels débute
invariablement aujourd'hui toute constitution^ iiiênie la plus mince, auraient suffi à satisfaire son tempérament politique. Disposé à fronder des vanités, des privilèges, des abus dont il avait souffert plus d'une fois, il n'était rien moins que disposé à pousser les choses à outrance, et à voir avec enthousiasme une commotion sociale qui allait bientôt le dépasser, le renverser et le ruiner, au moment même où il touchait à l'âge du repos, et n'aspirait plus qu'à jouir en paix d'une opulence si laborieusement acquise. L'auteur du Mariage de Fkjaro écrivit donc sa comédie avec des sentiments beaucoup moins subversifs que ne le supposent généralement ceux qui ignorent qu'il possédait à cette époque une fortune de plusieurs millions ; il l'écrivit les yeux fermés sur l'avenir, ne songeant qu'au plaisir présent de savourer un nouveau succès dramatique, de se venger des humihations et des injustices dont son esprit ni ses richesses n'avaient pu le garantir, de continuer avec plus de hardiesse la mission de Molière, de faire rire les petits aux dépens des grands, et d'amuser les grands eux-mêmes en intéressant leur amour-propre à ne pas se reconnaître dans un tableau un peu chargé des abus de la grandeur.
La société de son côté, c'est-à-dire la tête de la société, que Beaumarchais attaquait, n'avait pas plus que lui conscience du danger de ses attaques. Un estimable écrivain de nos jours, après avoir rappelé ce mot si connu de Beaumarchais: « Il y a quelque chose de plus fou que ma pièce, c'est son succès, » s'exprime ainsi :
«Nous pouvons ajouter qu'il y a encore quelque chose de plus fou que ce succès, c'est le fait de la représentation autorisée d'un pareil ouvrage sous un régime qui n était pas celui de la liberté. Un gouvernement qui tolère, qui protège même de pareils écarts, une société qui se laisse ainsi bafouer et qui est pour elle-même im agréable sujet de risée, déclarent de concert qu'ils n'ont pas l'intention de vivre '. » C'est ainsi que nous jugeons après coup les actes de nos devanciers en leur prêtant noire expérience ou nos idées. Quand le malade est mort et livré à l'autopsie, il n'est pas difficile de reconnaître la gravité de sa maladie et de signaler son impiudcnce. Les gouvernements comme les sociétés ont toujours l'intention de vivre, mais rien n'est moins extraordinaire que de les voir se tromper sur la nature ou l'intensité des maux qui les travaillent ou des dangers qui les menacent. La société officielle en 1783 ne se croyait nullement en péril de mort; malgré quelques prophéties plus ou moins sinistres, qui d'ailleurs n'ont manqué k aucune époque de notre histoire, elle vivait joyeuse et comptait sur un lendemain avec beaucoup plus de sécurité que la société officielle d'aujourd'hui. Persuadée qu'elle était parfaitement de force à supporter une
î Histoire de la littérature française du moyen âge aux temps modernes^ par E. Géruzez, p. 527. Cette appréciation exagérée d'un fait particulier n'ôte rien au mérite général de l'ouvrage du M. Géruzez, ouvrage distingué dans un genre qui offre de nombreuses difficultés. Comme résumé de notre histoire lilléraire, c'est, a mon avis, le travail le plus substantiel, le mieux ordonné, le plus exact et le plus intéressant qui ait été publié jusqu'ici.
comédie satirique môme Irès-andacieuse, elle ne s'inquiétait guère plus des redoutables malices de Figaro qu'un seigneur du moyen âge ne s'inquiétait des insolences du fou chargé de distraire ses loisirs. Il est si vrai qu'à cette époque chacun marchait avec un bandeau sur les yeux, ignorant l'avenir et signorant soi-même, que le seul homme peut-être qui ait pris au tragique les saillies de Figaro, et qui, non content de protester comme Suard au nom du bon goïitei des bonnes mœurs, ait accusé avec indignation Beaumarchais de déchirer, (rinsulter, d'outrager lous les ordres de VÈlal, toutes les lois, toutes les règles, est un homme qui devait lui-même, trois ans pkis tard, faire à coups de massue ce que l'auteur de la Folle Journée faisait à coups d'épingle. Mirabeau, luttant en 1786 comme défenseur des ordres de l'État et des lois de l'ancienne France contre Beaumarchais, est une de ces méprises qui donnent bien l'idée d'une situation que le père du fougueux orateur définissait à sa manière quand il disait : « Le colin-maillard poussé trop loin finira par la culbute générale. »
11 y avait alors dans les esprits, même les plus aisances, de telles illusions sur l'avenir, qu'au début de cette révolution qui devait d'abord se montrer si impétueuse et si effrénée, à cinq ans de distance de l'immolaiion de Louis XVI, le 9 octobre 1787, on voit Lafayette écrire à Washington une lettre dans laquelle, après avoir énuméré tous les symptômes du mouvement qui se prépare, il conclut ainsi : « Tous ces ingrédients mêlés ensemble nous amèneront jjea à peu, sans grande con-
vulsion, à une représentation indépendante et par conséquent à une diminution de l'autorité royale ; mais c'est une affaire de temps, et cela marchera d'autant plus lentement que les intérêts des hommes puissants mettront des bâtons dans les roues*. » On ne peut pas à coup sûr prophétiser plus complètement au rebours du vrai. 11 n'y a donc point lieu de s'étonner qu'en 1783 et 1784 la société officielle n'ait pas cru commettre un suicide en se livrant avec complaisance aux traits meurtriers que lui lançait Figaro. 11 faut rabattre aussi un peu de la surprise qu'inspire l'audace de Beaumarchais imposant do force la représentation de sa comédie malgré toutes les autorités ; on verra plus loin quelle quantité d'associés et même d'autorités, à commencer par cinq censeurs sur six, vinrent d'eux-mêmes, une fois la curiosité éveillée dans un monde qui voulait s'amuser à tout prix, prêter main-forte à l'auteur de la Folle Journée et l'aider à se produire sur la scène. Cependant il faut dire aussi que Beaumarchais rencontra un obstacle qui, en d'autres temps ou pour un autre homme, eût été insurmontable. Dès le commencement de \ 78"2, il y avait une autorité qui avait décidé que le Mariage de Figaro ne serait jamais joué, et cette autorité, c'était le roi. Les souverains, même quand ils ne sont pas doués d'un génie transcendant, doivent quelquefois à la hauteur de leur position la faculté de voir plus loin que les autres hommes; ils ont d'ailleurs un
• Voir les Mémoires du général Lafayette publiés par sa famille, t. II, p. 209.
intérêt trop immédiat à la conservation du pouvoir, déposé dans leurs mains, pour ne pas s'inquiéler plus aisément de ce qui semble devoir y porter atteinte. Il était incontestable que les hardiesses de Figaro contre les courlisans, les lettres de cachet, la diplomatie, la censure, etc. , traînaient déjà depuis yingt-cinq ans dans les livres les plus goûtés du public; mais c'était la première fois qu'elles prétendaient forcer en masse l'entrée d'un théâtre où elles se présentaient sous une forme vive, légère, acérée, qui devait les faire pénétrer chaque soir comme autant de flèches dans Tesprit d'un auditoire incessamment renouvelé. Ce danger avait déjà été signalé à Louis XVI par le garde des sceaux, M. de Miromesnil, très-prononcé contre la pièce; mais d'un autre côté, comme le roi était dès lors poursuivi de sollicitations en faveur de cette comédie, il voulut juger la question par lui-même et se fit apporter le manuscrit. M°^<^ Campan nous a conservé dans ses Mémoires le tableau de celte scène où Louis XVI, seul avec Marie- Antoinette, se fait lire k Mariage de Figaro. Après le fameux monologue du cinquième acte, le roi s'écrie : « C'est détestable; cela ne sera jamais joué. Il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation de cette pièce ne fût pas une inconséquence dangereuse. Cet homme se joue de tout ce qu'il faut respecter dans un gouvernement.— On ne la jouera donc point? dit la reine, dont le ton semble indiquer un certain penchant pour la pièce. — Non, certainement, répond le roi; vous pouvez en être sûre. »
246 nEAUMAKCHAIS
Il y avait donc cliez Louis XVI un parti pris contre la représentation tin Ma» -ngc de Figaro ; à ce parti pris s'associait le garde des sceaux, entretenu dans ses répugnances par M, Suard. C'était cette opposition^ trèsredoutable par la qualité de? personnes, sinon par le nombre, qu'il s'agissait de vaincre à l'aide du nombre, Beaumarchais manœuvra de telle sorte qu'il arriva un moment où l'on peut dire presque sans exagération que tout Paris, excepté le roi, le garde des sceaux et M. Suard, voulait voir jouer le Mariage de Figaro, et le voulait avec une ardeur de curiosité impatiente contre laquelle un gouvernement ne peut rien , quand cette fièvre, s'emi)arant d'une société oisive et frivole, devient pour elle une idée fixe qui domine et absorbe toute autre préoccupation.
Reste à se demander comment la curiosité publique a pu être surexcitée à ce point au sujet d'une comédie qui par elle-même n'est pas absolument un chefd'œuvre; c'est ici qu'il faut tenir compte à la fois de l'iiabileté de Beaumarchais et de sa position toute particulière. 11 n'eût été qu'un écrivain de génie luttant contre la volonté d'un roi, d'un ministre et d'un censeur : sa pièce n'aurait point vu le jour, ou elle aurait dû subir des modifications considérables; mais il avait alors une situation tout à fait à pari dans l'histoire des écrivains célèbres, et qui lui permettait de faire jouer en même temps une foule de ressorts très-divers. Celte situation, étrange par elle-même, fournissant un moyen d'expliquer son succès dans une lutte qui paraît si dis-
proportionnée , il nous faut d'abord essayer de la peindre et de la caractériser à l'aide des nombreux documents que nous avons sous les yeux.
Écrivain populaire, financier liabile, Beaumarcbais, durant celte période de quatre ou cinq ans qui préci'de le Mariage de Figaro, était de plus une sorte d'homme d'État au petit pied, consulté en secret par les ministres. On l'a déjà vu, sous l'influence de la faveur trèsmarquée que lui accordait M. de Maurepas, obtenir jusqu'à un certain degré la confiance de M. de Vergennes, et jouer incognito un rôle assez considérable dans la politique française au sujet des États-Unis; mais son intervention dans les affaires ne se borna pas à ce fait isolé : on trouve dans ses papiers la preuve que, soit qu'il se mît en avant, soit qu'on l'y invitât, il intervenait assez fréquemment dans des questions d'administration ou de finances. On le voit par exemple, en 1779, sur la demande de M. de Maurepas, délibérant avec M. de Vergcnnes sur un pian de réorganisation de la ferme générale, ayant de fréquentes entrevues avec ce ministre, qui lui écrit au sujet du plan en question plusieurs billets dont je ne citerai qu'un seul ;
« Si vous voulez bien , Monsieur, vous rendre ici demain jeudi h six heures du soir avec votre assistant', je pourrai vous donner une bonne séance pour continuer le travail entamé la semaine dernière. Je vous préviens que j'aurai un
1 C'était sans doute quelqu'autre financier associé à Beaumarchais dans ce plan de réorganisation de la ferme, qui n'eut pas de suite.
adjoint qui a toute la conHance du mentor '; je l'ai désire, parce que dans une matière d'une aussi grande importance on ne peut trop niulliitlier les observations.
« C'est toujours avec plaisir, Monsieur, que je vous renouvelle tous mes sentiraeuts.
« Mercredi, 17 mars 1779. »
Beaumarchais écrit de son côté, en envoyant à 31. de Vergennes un mémoire sur ce projet : « Monsieur le comte, j'ai l'honneur de vous adresser l'exposé fidèle de notre dernière conférence : l'obligation de me copier moi-même sur ma minute, à cause du secret imposé, a relardé mon envoi jusqu'à ce moment. J'ai donné un ton élémentaire à ce compte-rendu, afin que, lorsque M. de Maurepas le montrera au roi, son inexpéi'ience en affaires aussi compliquées ne l'empêche pas d'en saisir toute la vérité. » Plus loin, c'est le ministre Necker qui de son côté entre en conférence avec Beaumarchais soit sur le transit des tabacs venus d'Amérique, soit sur les moyens les plus économiques d'approvisionner les troupes françaises envoyées aux États- Unis. Plus loin encore, c'est un autre ministre des finances, M. Joly de Fleury, qui consulte Beaumarchais sur un projet d'emprunt ; ailleurs, c'est le ministre de la marine qui demande son avis ou le charge de surveiller quelque opération financière relative à son département. Souvent c'est Beaumarchais qui intervient de lui-même , par divers mémoires , sur des questions
1 Le mentor est M. de Maurepas. C'est une qualification que M. de Vergennes lui donne souvent dans ses lettres.
d'intérêt général, par exemple, l'état civil des protestants, pour lesquels il contribue du moins à obtenir, en attendant mieux, l'admission dans les chambres du commerce : certaines \illes, comme Bordeaux, les excluaient encore en 1779, quand les finances de l'État étaient dirigées par un protestant'.
Quelquefois même, par un contraste assez piquant, Beaumarchais, qui a si souvent maille à partir avec la censure, se trouve investi à brûle-pourpoint des fonctions de censeur, non pas officiel, mais officieux : « Voici, Monsieur, lui écrit le lieutenant de poHce Lenoir en date du 49 décembre 1779, un manuscrit pour lequel on demande la permission d'imprimer. Je ne l'ai pas lu ; je vous prie de m'en donner votre avis. » C'est une singulière idée de transformer en censeur un homme si fréquemment censuré. La réponse de Beaumarchais indique un peu d'embarras dans l'exercice de ce genre de fonctions. L'ouvrage qu'on lui soumet roule sur la guerre d'Amérique, au sujet de laquelle il a écrit précisément lui-même une brochure qui vient d'être en partie supprimée. 11 répond au magistrat qu'il n'a rien trouvé de blâmable dans l'ouvrage politiquement hadin qu'on lui adresse, et que la censure proprement dite ne doit pas en arrêter l'impression. Cependant, comme il ne veut pas rester trop au-dessous de ce rôtt3 austère de
1 A côté des affaires sérieuses que Beaumarchais traite avec les ministres, il y a toujours place pour des affaires moins graves. Voir aux pièces justificatives, n" 17, une lettre à M. de Mauropas sur une garniture de cheminée que Beaumarchais veut faire acheter à Louis XVI pour la reine.
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censeur, et comme il reconnaît que le ton de roiivrajic en question n'est pas en harmonie avec la gravité du sujet, il ajoute ces lignes, assez curieuses sous la plume de l'auteur du Mariage de Figaro : « Cet ouvrage manque de cette décence patriotique si peu connue dans ce pays-ci, oii l'on plai'iante sur tout ; les événements présents sont les vases sacrés de la politique ; il faut ou se taire ou prendre le ton élevé qui rend les objets respectables. Sur ce. Monsieur, vous prendrez le parti qui vous semblera le plus juste. » On reconnaît ici que Beaumarchais n'a {)as de vocation i)our l'état de censeur, et qu'il ne sait trop comment conclure.
Brouillé avec M. Necker à la suite de quelques dissentiments sur des mesures financières et probablement aussi par l'effet d'un désaccord naturel entre la roideur si connue du ministre genevois et la facile souplesse de ses i)ropres allures, Beaumarchais est au mieux avec le rival et le successeur de M. Necker % M. de Galonné, qui paraît avoir pour lui un goût très-marqué. On s'étonnera peut-être de voir, à l'époque même où l'on est habitué à considérer Beaumarchais comme une sorte de factieux en lutte avec toutes les autorités pour faire jouer une comédie séditieuse, on s'étonnera de voir M. de Galonné lui accorder, de la part du roi, une indemnité considérable, depuis longtemps vainement
) On trouvera aux pièces justificatives, n» 18, une lettre inédite de Beaumarchais à Necker, après la première disgrâce de ce ministre. Cetic lettre nous semble intéressante par le sentimeflt irès-lionorable qui l'a dictée.
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réclamée, en lui adressant une lettre des plus aimables, écrite tout entière de la main du ministre, et dontladale est précieuse, car elle précède de trois mois à peine celle de la première représentation du Mariage de Figaro.
'< A Versailles, le 19 janvier 1784.
« Je vous annonce avec un vrai plaisir. Monsieur, que le roi, sur le compte que je lui ai rendu de votre demande, de toutes les circonstances de votre affaire, et du besoin que vous aviez de recevoir un nouvel à-compte sur les indemnite's que vous réclamez, a bien voulu vous faire toucher la somme de 570.(527 livres qui, avec celle de 903,400 que vous avez déjà reçue, fera le montant de ce que les commissaires chargés de l'évaluation de vos indemnités ont estimé vous être dû. Sa Majesté a approuvé en même temps que l'examen de vos répétitions ultérieures fût confié à cinq négociants instruits des objets maritimes, dont elle a agréé la nomination telle que je la lui ai proposée. Vous recevrez incessamment l'ampliation du bon du roi, qui vous apprendra leurs noms.
« Vous me faites éprouver, Monsieur, le plaisir qu'il est naturel de trouver à procurer justice et satisfaction à un citoyen aussi distingué par son zèle poui' le service du roi et pour l'intérêt de l'État que par ses lumières, ses talents et les grâces de son esprit. Je suis charmé d'avoir cette occasion de vous exprimer les sentiments sincères que je vous ai voués depuis longtemps et avec lesquels je suis inviolablement. Monsieur, votre très-humble et très-obéissant ser\iteur,
« De Calo>'>e. »
Ce n'est pas seulement à son profit que Beaumarchais utilise son crédit auprès des ministres : il est le patron d'une foule de solliciteurs : gens de lettres, artistes, financiers, magistrats, acteurs, acttices, tout le monde s'adresse à lui. Soit qu'il plaide auprès de M. deMaurepas pour Marmontel demandant une place qui est, je crois,
celle d'historiographe ; soit qu'au près du garde dessceaux il défende le président Dupaty, son ami, contre les cabales de qiielcjties magistrats, qui avaient ameuté contre lui le parlement de Bordeaux ', soit qu'il prie M. Nicktn- de veniren aideà quelcjue banquier en déconfiture; soitque, pressé par les supplications de la famille La Reynière, qu'épouvantent les déportements d'un fils, il aille jusqu'à solliciter du ministre de la maison du roi, M. de Breteuil, le maintien d'une lettre de cachet contre ce fils maniaque et haineux ; soit enfin qu'il ait à protéger quelque artiste auprès des grands seigneurs qui dirigeaient alors les théâtres royaux, Beaumarchais travaille pour autrui avec autant d'ardeur et d'insistance que pour lui-même. Je n'en citerai qu'un exemple qui prouvera combien ses recommandations ressemblent peu aux recommandations vagues, indifférentes et banales que distribue journellement un homme influent, mais très-occupé. Peut-être aussi trouvera-t-on un certain attrait inattendu de curiosité à l'aspect de Beaumarchais protégeant, avec un désintéressement qui paraît vraiment très-sincère, une jeune et jolie personne qui veut entrer au Théâtre-Italien, et la protégeant non-seulement parce qu'elle a du talent, mais parce qu'elle est sage. La lettre est adressée à M. de La Ferté, intendant des menus, c'est-à-dire préposé à l'administration des théâtres sous la surveillance des quatre premiers gentilshommes de la chambre.
1 Voir aux pièces justificatives, n» 19, cette lettre de Beaumarchais sur Dupaty.
< Paris le 16 mars 1783.
« Loisqu'on fait une recommandation , Monsieui', à un homme aussi éclairé que vous l'êtes en faveur de quelqu'un, il faut la motiver de façon qu'il puisse reconnaître qu'on ne clierche pas à l'intéresser pour un objet de pure fantaisie. C'est ce que je vais tâcher de faire en vous recommandant M"^ Méliancourt^ dont j'ai déjà beaucoup parlé à M. le maréchal de Richelieu.
« Ce que tout le monde voit fort bien en elle est une figure agréable et la plus charmante voix ; mais ce qui ne frappe pas autant la multitude est son grand talent musical, fruit d'une longue étude et de l'excellente éducation qu'elle a reçue. Ce seul avantage devrait lui mériter toutes sortes de préférences pour un théâtre où, forcé de jouer la comédie en chantant, l'acteur le plus musicien sera toujours celui dont le talent comique se développera le plus tôt, parce que l'idiome musical dont il se sert ne l'embarrassera jamais. Aussi, lorsque je vois un acteur ou une actrice gauche au Théâtre-Italien, je dis : Ou c'est une bête incurable, ou c'est un sujet qui n'a point de musique. On ne fait pas assez d'attention à cela.
« Quelques personnes ont dit que M"'' Méliancourt avait peu de voix, et moi, toutes les fois que je l'ai entendue, je lui ai fort recommandé de ne pas gâter son superbe organe en le forçant, comme on ne fuit que trop au Théàtre-Itahen de Paris. Il n'y a pas dans toute l'Italie une cantatrice qui donne la moitié de la voix de M"« Méliancourt; mais comme elles sont musiciennes, elles se rendent maîtresses de l'orchestre et ne souffrent pas que l'accompagnement les couvre'. C'est ce qu'elle doit obtenir de l'orchestre de Paris; alors on verra que c'est une des voix les plus étendues qu'il y ait au
' Cela était vrai au temps de Beaumarchais, où l'on disait en Italie que l'accompagnement devait faire avec le chant une conversation respectueuse {fanno col canto conversazione rispetoza); mais cette répugnance pour l'orchestration bruyante est bien modifiée aujourd'hui.
llicàtic. Tout ce que la nature et réducalion peuvent donner, M"" Méliancourt l'a reçu avec profusion ; il ne lui manque rien que les choses que l'expérience du théâtre peut seule lui appi endre, le maintien et le débit. Je suis bien étonné (ju'avec tout ce qu'il faut pour devenir si utile aux intérêts delà Comédie, MM. les comédiens italiens hésitent à son égard. Comment ne sentent-ils pas que, leur existence morale tenant beaucoup à la conduite de chacun, toutes les fois qu'ils pourront recevoir un sujet bien né et d'une conduite irréprochable, ils acquerront de nouveaux droits à l'estime des honnêtes gens ? Les comédiens bien famés el qui ont du talent à Paris sont nos amis, vivent avec nous, et n'éprouvent aucun désagrément d'un préjugé qi'.e leur conduite efface.
« M"* Méliancourt est bien née. Son père avait une trèsbonne place. Devenu incapable de travailler, il trouve dans sa fille un doux soutien de sa vieillesse. Je n'emploierais pas cet argument, si je la recommandais à Des Entelles '. Jeune et un peu coquin, je le crois plus disposé à corrompre des jeunes filles qu'à les protéger parce qu'elles sont sages; mais à vous, qui, revenu de tout cela, voyez net dans mon raisonnement et en sentez la force, je prends la liberté de «vous recommander M"* Méliaucourt. Je la livre à vos bons offices comme une charmante cantatrice, bien musicienne et pleine d'émulation pour devenir actrice, do plus sage, bien née et propre à faire honneur à tout homme éclairé qui s'en rendra le protecteur.
« Que ferait-elle, Monsieur, si on ne la recevait pas ? Elle a tout sacrifié à sa tendresse filiale en débutant. Il n'est plus pour elle un autre état dans le monde, et l'existence de ses parents tient absolument au succès de son sacrifice. En voilà bien assez, trop pour vous. Permettez-moi d'ajouter que je partiigerai sa gratitude, et que je joindrai ce nouveau sentiment au sincère attachement avec lequel vous savez que je suis, etc. , « Caro" de Beaumarchais. »
> Sous-intendant des Menus plaisirs.
La situation de Beaumarchais en tant qu'homme du monde, dans cette période qui précède Je Mariage de Figaro, fournirait matière à d'assez nombreuses citations, oii l'on verrait le fils de l'horloger Caron dégager son style de ce qu'il a parfois d'un peu cru, pour faire assaut de grâce et de finesse avec une assez grande quantité de belles dames. Nous nous bornerons encore ici à présenter un seul échantillon de ce côté mondain de l'esprit de Beaumarchais, et nous le choisirons connue propre à caractériser jusqu'à un certain point les mœurs diî temps. L'auteur du Mariage de Figaro était assez hé avec le marquis de Girardiu, celui-là même chez qui Rousseau vennit de mourir à Ermenonville. Le marquis avait un fils, jeune officier qui s'apiielait alors le vicomte d'Ermenonville, et qui devint plus tard un des orateurs populaires de la restauration, sous le nom de Stanislas de Girardiu. Ce jeune officier, en garnison à Vitry, ayant ou'i parler d'une chanson plus que grivoise que Beaumarchais avait composée dans sa jeunesse, et qui se chantait avec succès entre sous-lieutenants S désira posséder une copie exacte de ce chefd'œuvre, et, au lieu de s'adresser pour cela, soit à l'auteur lui-même, soit à M. de Girardiu son ])ère, ce qui nous paraîtrait encore à la rigueur admissible, il prit un parti qui semble aujourd'hui un peu bizarre; il écrivit à la marquise sa mère pour la prier d'obtenir pour lui
1 C'est la chanson intitulée Galerie des Femmes du siècle, que l'ami Gudin n'a pas manqué de recueillir pieusement dans son édition de Beaumarchais.
de Beaumarchais ce cadeau peu moral, et la marquise, qui à la \érité, ne savait pas au juste à quel point cette chanson était légère, s'empresse de transmettre à Beaumarchais la demande de son fds par le billet suivant :
« Ce mercredi.
a Mon fils m'a écrit, Monsieur, pour avoir une chanson de vous sur les femmes. Comme on ne peut mieux faire que de s'adresser à Fauteur pour avoir la véritable, j'espère que vous ne refuserez pus colle satisfaction à un jeune humnie qui la désire beaucoup. Comme elle est, à ce que l'on m'a dit, contre mon sexe, si vous craignez que ce ne soit pas de la politesse de me l'adresser, vous voudrez bien la lui envoyer à lui-même'. M. de Girardin m'a mandé le plaisir qu'il avait eu de vous posséder pendant quelques jours, et le regret qu'il a eu de ce que votre voyage a été aussi courl.
« J'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissante servante, B. de Girardin. »
Voici maintenant la réponse de Beaumarchais :^
«Paris, ce 25 mars 1780
« Non, Madame la marquise, je n'enverrai pas à monsieur votre fils la chanson que vous me demandez pour lui. Il peut la désirer parce qu'il ne la connaît pas; mais moi, qui me rcpcns de 1 avoir composée dans un moment d'humeur où j'avais la folie de vouloir punir tout le beau sexe de la légèreté d'une coquette, dans un de ces moments si contraires à la conduite du Sauveur, où l'on voudrait faire souffrir tout le monde pour les péchés d'un seul, je n'irai point ouvrir le cœur d'un jeune homme à des impressions défavorables à celles qu'il doit aimer et servir, après le roi, toute sa vie. C'est l'ouvrage de M. Thomas, Madame, où l'auteur a célé-
1 ;< AM. le vicomte d'Ermenonville, officier dans le régiment de Colonel-Général, en garnison à Vitry. »
bré les vertus des dames en deux beaux volumes, qu'il faut lui envoyer.
« Au reste, personne ne pouvant mieux juger de ce qui est profitable ou nuisible à son fils qu'une excellente mère comme vous, j'ai l'honneur de vous adresser cette chanson, l'un des plus grands torts de ma jeunesse. A vous, Madame, de la soustraire ou de la laisser passer. Je lave mes mains, entre les innocents, du mal qui peut en résulter pour le fds, si la mère devient complice de ma faute passée après que je l'ai rendue confidente de mes scrupules présents. Je ne chercherai pas non plus à excuser devant vous les blasphèmes de ma chanson avec la coupable légèreté que j'y mis autrefois, lorsqu'une dame irritée me demanda pourquoi je ne chansonnais pas les hommes. Étaient-ils plus parfaits à mes yeux? « Les noirs défauts des hommes, lui dis-je, ne sont bons qu'à punir; il n'y a que ceux des femmes qui soient cliaimants à chanter, quelquefois même à partager. » C'était bien là le discours d'un jeune homme abandonné de Dieu et perdu de licence. Je suis fort loin aujourd'hui d'approuver une morale aussi relâchée, et, si je prends sur moi de vous envoyer ma chanson avec tout ce qu'elle a de blâmable, c'est autant pour m'humilier devant vous d'avoir eu le tort de la faire que pour vous donner une preuve non équivoque de l'obéissance et du dévouement repectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Madame la marquise, etc., Caron de Beaumarchais. »
Il est un autre côté de la vie de Beaumarchais à cette époque qui offre également de l'intérêt en lui-même et comme explication de linfluence qu'il peut exercer à un moment donné. Il n'est pas seulement un homme qui a prise sur les ministres, qui protège beaucoup de solliciteurs et qui a des relations de société très-étendues; il est un financier opulent que Ion croit plus riche encore qu'il ne l'est, et qui donne ou prête beaucoup