DEADMARCHAIS ET SA MARINE DANS LA GUERRE D AMERIQUE
Au milieu des préoccupations commerciales de Beaumarchais, et par l'effet même de ses armements, les rapports entre la France et l'Angleterre s'aigrissaient de plus en plus. Le succès des troupes américaines dans la campagne de 1777, succès auquel l'auteur du Barbier de Séville pouvait se flatter d'avoir puissamment contribué, avait relevé la cause des insurgejiis auprès de la cour de Versailles. On ne donnait plus d'argent à Beaumarchais, mais on donnait secrètement des millions à FrankUn et à Silas Deane. L'Angleterre, de plus en plus irritée, s'arrogeait le droit de visiter en pleine paix nos navires de commerce, d'examiner les cargaisons et de s'emparer de toutes celles qui lui |)araissaient suspectes. D'un autre côté, voyant la France disposée à
s'allier avec les Américains, elle semblait renoncer enlin à l'espoir de les soumettre, et se i)rcparait ellemême à traiter avec eux. On envoyait de Londres des émissaires secrets aux agents américains de Paris; on parlait hautement en Angleterre de s'arranger à tout prix avec l'Amérique et de se venger ensuite sur la France. Franklin et Silas Deane, tout en repoussant les jiropositidus des agents anglais, les faisaient valoir auprès du gouvernement français, en le pressant de prendre un parti et de reconnaître enfin l'indépendance américaine. Louis XVI et M. de Maurepas hésitaient encore, le roi (larce qu'il n'aimait pas la guerre, M. de Maurepas parce que son grand âge lui inspirait une vive répugnance pour les embarras que la guerre entraîne. M. de Vergennes, appuyé par M. de Sartines, était le plus résolu. Dès le mois d'août 1777, en réponse à une proposition insidieuse de l'Angleterre demandant à la France de signer un traité de garantie pour la sûreté des possessions des deux couronnes eu Amérique, le ministre écrivait au roi cette note, restée inédite jusqu'à ce jour :
0 Une assurance pour la sûreté des possessions des deux couronnes en Amérique semble aussi peu convenable qu'inutile. Ce serai-t nous lier les mains et placer dans la main de notre ennemi une verge tuijouis levée dont nous sentirions le redoutable- (.ffet chaque f'>is qu'il voudrait nous extorijuer quelque injuste et nouvelle complaisance.
« Si les condescendances ne suflisenl pas à l'Angleterre, il ne doit plus y avoir à opter, et il serait prudent, à tout événement, de faire passer dès aujourd'hui des ordres secrets
à tous nos commissaires dans les ports de ne pas expédier les bàlimcnls français qui peuvent se préparer au départ, sous divers prétextes qu'on prolongera pendant quinze jours , d'envoyer des bâtiments d'avis à Terre-Neuve, sur le grand banc, dans nos îles et dans le Levant, pour qu'on y soit sur ses gardes, et qu'on ne s'expose pas témérairement à l'incertitude des événements *.
Beaumarchais, persuadé de son côté que les hésitations trop prolongées du gouvernement à reconnaître l'indépendance américaine risquaient d'amener la paix entre l'Angleterre et l'Amérique aux dépens. de la France, assiégeait M. de Maurepas et M. de Vergennes de mémoires volumineux où il exposait, avec sa pétulance ordinaire, l'alternative impérieuse sur laquelle il fallait opter. Dans un de ces mémoires inédits en date du 26 octobre 1777, iniiiulé Mémoire particulier pour les ministres duroi et Manifeste pour l'État, le fournisseur des Américains, après avoir examiné toutes les faces de la question et prouvé que le système de l'inaction ne doit pas être continué, rédige avec l'aplomb qui le caractérise un projet de manifeste pour le roi Louis XVI, dans le cas où on se déciderait enfin à reconnaître l'indépendance des États-Unis; et ce qui est assez curieux, c'est qu'à tout prendre la substance de ce projet proposé par Beaumarchais le 26 octobre 1777 se retrouve dans la déclaration officielle notifiée par le gouvernement fran-
' L'Angleterre, dans la guerre précédente, nous avait appris la défiance en attaquant nos navires àl'improviste et sans déclaration de guerre.
çais à la cour de Londres le 13 mars 1778. Après avoir rédigé son manifeste, Beaumarchais entre dans l'exposé des mesures à prendre, et discute la nuance d'ojnnion de chaque ministre absolument connue s'il faisait partie du conseil. 11 semble du reste quil ne fait que continuer par écrit une discussion entamée sans doute en sa présence chez M. de Maurepas. Ce n'est pas une des moindres bizarreries de celte époque que de voir l'auteur du Barbier de Séville délibérant en quelque sorte avec les ministres, disant je ferais, et se mettant naïvement à la place du roi de France ^
On fit une partie de ce que Beaumarchais conseillait de faire : en môme temps qu'on notifiait à la cour de Londres la reconnaissance de l'indépendance américaine, on concluait secrètement à Paris un traité d'alliance avec les agents du nouvel État, et l'on envoyait M. Gérard à Philadelphie en qualité de ministre plénipotentiaire pour presser la ratification de ce traité.
La cour de Londres, considérant la reconnaissance de l'indépendance des États-Unis comme une déclaration de guerre, rappela son ambassadeur, et les deux nations se préparèrent à la lutte. Le premier coup de canon fut tiré par l'Angleterre le 18 juin 1778. L'amiral Keppel, croisant avec une flotte en vue des côtesde France, à la hauteur de Morlaix, rencontre la frégate la Belle-Poule, commandée par le lieutenant Chadeau de La Clocheterie; il détache en avant une fi igate anglaise
1 On trouvera ce long mémoire aux pièces justificatives, n» 12.
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qui vient de sa pari ordonner à l'officier français de se rendre sous la poupe de son vaisseau pour être interrogé. La Cloclieterie répond qu'il n'a point d'interrogatoire à subir de la part d'un amiral anglais. La frégate anglaise lui tire un coup de canon; La Cloclieterie riposte par toute sa bordée. L'action s'engage entre les deux frégates à la vue de l'escadre. Bientôt la frégate anglaise est mise hors de combat. L'amiral Keppel dirige alors deux vaisseaux contre la Belle Poule, qui se retire devant des forces supérieures et rentre à Brest avec vingt-cinq hommes tués et cinquante-sept blessés.
Ces premiers coups de canon furent accueillis en France avec un hourrah d'enthousiasme. On a discuté souvent depuis sur l'utilité et les résultats de cette guerre pour l'Amérique : il est certain que la puissance anglaise n'a pas été aussi affaiblie qu'on le croyait par la séparation des colonies; il n'est pas moins certain que les Américains ne se sont pas toujours montrés reconnaissants des sacrifices considérables que la France fit pour eux à cette époque; mais en dehors de la question d'utilité, il y avait alors une question de sentiment qui primait tout chez un peuple non encore blasé par cinquante ans de crises révolutionnaires, et le gouvernement fut irrésistiblement entraîné par l'opinion. — A l'impulsion de la fierté nationale froissée par l'humiliant traité de 1763 et par l'arrogance de la cour de Londres s'ajoutait l'admiration inspirée par les insurgents. Ces hommes, vus de loin, luttant au nom du droit contre la force, semblaient plus grands que nature, et i'Angle-
TOil. II. 11
terre, vers laquelle, au milieu de nos alternatives de fièvre et d'aloiiie , se tourne aujourd'hui avec des rcg^anls d'envie quicomiue aime d'une égale passion l'ordre et la liberté, l'Angleterre, qui combat aujourd'hui avec nous contre le brutal ascendant de la Russie et dont l'alliance est justement considérée par tous comme le point d'appui de la civilisation ; l'Angleterre avait alors contre elle non-seulement les vieilles préventions populaires, mais l'aversion qu'inspire toujours aux esprits élevés une politique injuste, égoïste et oj)pressive.
Reainnarcliais se disposa de son côté à faire la guerre en même temps que le commerce. Le voici d'abord ilemandant des matelots au ministre de la marine, M. de Sartines, pour le service de son grand vaisseau.
< Paris, ce 12 décembre 1778.
« Monsieur,
« J'ai riionneur de vous demander une nouvelle lettre à M. de Marchais, sans laquelle il jure ses grands dieux qu'il ne donneia pas un seul homme au Fier Roderigue, qui deviendrait bientôt l'humble lloderigue, car il ne peut être lier que par vos bontés ; — plus l'ordre de me livrer les canons, boulots, etc., etc., par voie de compensation, au lieu de ce mot si dur, argent comptant, qu'on nous jette à la tète pendant que nous avons les mains pleines de réclamations légitimes, et que nous demandons à être payés de nos avances faili'S et de nos fournitures pour la marine, les plus daiies possibles.
« .le ne puis croire, Monsieur, que je sois plus mal traité que le dernier des corsaires, parce que j'en suis le plus audacieux. Je vais croiser à travers l'Océan, convoyer, attarjucr,
brûler ou prendre des écumeurs, et parce que j'ai 60 canons et 160 pieds de quille, je me verrais moins bien accueilli que ceux qui ne nous vont pas à la jarretière ! J'ai trop de confiance en votre équité pour le craindre. Mon Fier Roderigue est absolument en guerre et sans aucune cargaison. Pendant que les autres se videront et se rempliront^ lui croisera tièrement et balayera les mers d'Amérique. Voilà^ Monsieur, sa vraie destination. Voyez vous-même si votre sage ordonnance est moins applicable à lui qu'à tous les projets de frégate qui ne sont encore que dans les espaces de Tiniagination, pendant que le Fier Roderigue est prêt à labourer TAllantique aussitôt que vous lui permettrez d'avoir des matelots.
« Si je me présentais aujourd'hui devant vous et que j'eusse l'honneur de vous proposer de construire et d'armer un vaisseau de cette importance, et toujours propre à tenir lieu d'un vaisseau de roi partout où je l'enverrai, croyezvous, Monsieur, que vous lui refuseriez des canons et le titre de capitaine de brûlot pour son commandant? d'aussi faibles encouragements pour d'aussi grands objets ne seraient rien à vos yeux. Comment donc vous est-il moins précieux étant tout fait que s'il était à faire ?
« Je vous demande bien pardon; mais la multiplicité des objets qui vous occupent a pu a'ous dérober une partie de l'importance de mon armement, consacré au triple emploi d'encourager le commerce de France par mon exemple et mes succès, d'approvisionner les îles sur ou sous le vent qui en ont le plus grand besoin, et de conduire au continent de l'Amérique, dans le temps le plus orageux, une flotte française marchande si considérable , que les nouveaux Etats puissent juger par cet etfort du vif désir que la France a de soutenir nos nouvelles liaisons de commerce avec eux.
« C'est à votre sagesse que je préseule ces graves objets; il n'en est point, j'ose le dire, de plus dignes de l'attention et de la protection d'un ministre aussi éclairé. Agréez, etc.
« CaRON liE Beal'.maiu.hais. »
Le Fier Roderigue partit donc avec ses 60 canons, convoyant dix bâtiments de commerce. A la hauteur de 1 île de la Grenade, il rencontra la flotte de l'amiral d'Estainp, qui se préparait à livrer bataille à celle de l'aiiiiral anglais Biron. En voyant passer de loin ce beau vaisseau de guerre qui se prélassait au vent, l'amiral d'Eslaing lui fit signe d'arriver; apprenant qu'il appartenait à Sa Majesté Caron de Beaumarciiais, il se dit que ce serait dommage de ne pas en tirer parti, et vu l'urgence du cas, il lui assigna son poste de bataille sans en demander l'autorisation au pro[)riétaire, laissant aller à la merci des flots et des Anglais les malheureux bâtiments de commerce que ce vaisseau de guerre protégeait. Le Fier Roderigue se résigna bravement à son sort, prit une part glorieuse au combat de la Grenade, contribua à forcer à la retraite l'amiral Biron; mais il eut son capitaine tué, et il fut criblé de boulets. Le soir même du combat, le comte d'Estaing, éprouvant le besoin de consoler Beaumarchais, lui écrit à bortl du vaisseau-amiral et lui envoie par l'intermédiaire du ministre de la marine le billet inédit suivant, qu'on n'est pas accoutumé à rencontrer dans les archives d'un auteur dramatique :
« A bord du Languedoc, en rade de Saint-George, île de la Grenade, ce 12 juillet 1779.
M Je n'ai. Monsieur, que le temps de vous écrire que le Fier Roderigue a bien tenu son poste en ligne et a contribué au succès des armes du roi. Vous me pardonnerez d'autant [lins de l'avoir employé aussi bien, que vos intérêts n'en souf-
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friront pas, soyez-en certain. Le brave M. de Montant * a malheurensement été tué. J'adresserai très-incessammeni l'état des grâces au ministre, et j'espère que vous m'aidere? à solliciter celles que votre marine a très-justement méritées. « J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que vous savez si bien inspirer, Monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur, « Estaing. »
Le ministre de la marine s'empresse de faire passer cette lettre à Beaumarchais, qui répond ainsi au ministre :
« Paris, ce 7 septembre 1779
« Monsieur,
« Je vous rends grâce de m'avoir fait passer la lettre de M. le comte d'Estaing. Il est bien noble à lui, dans le moment de son triomphe, d'avoir pensé qu'un mot de sa main me serait très-agréable. Je prends la liberté de vous envoyer copie de sa courte lettre, dont je m'honore comme bon Français que je suis, et dont je me réjouis comme l'amant passionné de ma patrie contre cette orgueilleuse Angleterre.
« Le brave Montant a cru ne pouvoir mieux faire, pour me prouver qu'il n'était pas indigne du poste dont on l'honorait, que de se faire tuer : quoi qu'il puisse en résulter pour mes affaires, mon pauvre ami Montaut est mort au lit d'honneur, et je ressens une joie d'enfant d'être certain que ces Anglais, qui m'ont tant déchiré dans leurs papiers depuis quatre ans, y liront qu'un de mes vaisseaux a contribué à leur enlever la plus fertile de leurs possessions.
« Et les ennemis de M. d'Estaing, et surtout les vôtres, Monsieur, je les vois ronger leurs ongles, et mon cœur saute de plaisir !
« Vous connaissez mon tendre et respectueux dévouement.
1 C'est le capitaine de Beaumarchais.
Cepondant la joie du patriote se trouvait un peu mili{.'ée par les angoisses du négociant. Le ra|)porl du capitaine en second du Fier Roderigue, qui avait pris le commandement après la mort de son chef, arrivait en même temps que le billet de l'amiral d'Eslaing. Ce rapport était également tres-satisfaisantaii point de vue de la gloire de Beaumarciiais, mais il était tres-iiKiiiiétant au point de vue de sa caisse. Dans cette circonstance, l'armateur adresse au roi la lettre qui suit :
«11 septembre 1779.
« Sire,
« Je ne viens pas vous doinandci' le prix de mes travaux; vos sages minislrcs savent qiie mon souserain bonheur serait qu'ils pussent être tous utiles à Votre .Majesté
« Je ne demande point le prix de la campagne du Fier Roderiijue, trop honoré qu'im vaisseau à moi ait mérité l'éloge de l'amiral en combattant en ligne dans une escadre conquérante.
« Mais, Sire, la guerre est un jeu de rois qui écrase les particuliers et les balaye comme la poussière. Le Fier Roderigue convoyait dix autres navires destinés à des opérations de commerce également utiles à l'Etat «ous une autre forme.
« La mort de mon premier capitaine, trente-cinq luininies hors de service, ledélabrenu-nt de mon vaisseau, le plus maltraité de l'escadre (ayant eu trois boulets dans le flanc, quatre à la flottaison, dont deux ont percé à jour, cinq dans les mfitures qui les ont très-otfensées, un dans la grande pompe qui l'a mise en pièces, quarante dans les \oiles qui les ont ciiblées, et le reste dans les gréements qui les ont hachés); l'épuisement total de matelots où l'on a miî^ mes autres navires à leur arrivée au Forl-Royal pour compléter les équipages de l'escadre; l'ordre donné au Fier Roderigue de se réparer et de suivre l'escadre; l'obligation où je suis d'envoyer de nouvel-
les instructions au nouveau chef de ma flotte, et l'impossibililé que de j)Ius de trois mois cotte flotte marchande, qui en a déjà perdu onze, parte sous convoi du Fier Rodeviijue pour sa vraie destination : — tout cela, Sire, ruinant ma campagne, dont les avances ont été énormes, et jetant loin les rentrées de fonds qui devraient être faites à piésent, me force d'implorer les bontés de Votre Majesté.
« Que je ne périsse point, Sire, et je suis content. Le service que je demande est de peu d'importance.
« On me mande de la Gienade que l'on tire à vue sur moi 90,000 livres pour les répaiations urgentes du Fier Roderigue. Sur plus de 2 millions que j'ai avancés cette année à ma flotte, il ne me reste plus à payer que cent mille écus, moitié le 25 de ce mois et moitjé au JO octobre. Je supplie Vutie M.'ijesté de vouloir bien ordonner que cette modique sr.mme de 400,000 livres me soit prêtée pour quelques mois seulement de son trésor royal. M. le comte de Maurepas sait, par l'expérience de ses bontés pour moi, que je suis fidèle à mes engagements. A l'arrivée des fonds considérables que j'attends de la Mai tinique, où mes denrées ont été vendues, je rembourserai au trésoi' le capital et les intérêts.
a Ce n'est qu'après un calcul, inappréciable aujourd'hui, qui aura mis sous les yeux des ministres mes pertes réelles, que j'invoquerai la justice de Votre Majesté pour leur remboursement; mais c'est à titre de grâce que je demande le prêt momentané de 400,000 livres, que le désordre de cette camp.igne rend indispensables pour enipêcher de périr un des plus lidèlcs sujets de Votre Majesté dont la perte entraînerait un découragement général^.
« Caron de Beaumarchais. »
1 Beaumarcliais reçut cette avance de 400,000 liv. à valoir sur une indemnité plus considérable dont le chiffre restait à établir. Il fut fixé par trois fermiers-généraux délégués par le ministre. Les dix navires convoyés par le Fier Rodrigue ayant été dispersés et pour la plupart pris par les Anglais, les pertes de Beaumarchais dans cette campagne furent énormes , et, après
En môme temps Beaumarchais faisait décorer son capitaine en second de la croix de Saint-l.ouis, et il faisait passer dans la marine militaire un de ses officiers (|iii fut depuis amiral*.
Bientôt le comte d'Estaing, qui avait fait avarier si glorieusement le vaisseau de l'auteur du Barbier, revient en France; Beaumarchais s'empresse d'aller lui présenter ses hommages; l'amiral était absent, et, pour excuser son absence, il écrit au propriétaire du Fier Roderigue ce billet facétieux :
« Un vice-amiral peut-être décréflité, prenant trop sur lui, ayant usé, abusé même des forces tiavales de .M. de lîeauinarchais, ne pas recevoir la visite de son souverain, c'est ce (pii ne s'est jamais vu; c'est bien malgié moi que cela a été. Les bontés excessives dont on avait honoré la veille, par une multitude de visites inattendues, le Jeannot aquatique, lui avaient fait fermer sa porte sans en prévoir une qui lui aurait lait autant de plaisir.
« M. d'Estaing prie M. de Beaumarchais d'agréer ses excuses et ses regrets; ils sont d'autant plus grands, qu'il est obligé d'aller boiter à Versailles pour quelques jours. Les chirurgiens l'assurent qu'en vertu des escaliers et des révérences il en reviendra impotent pour au moins trois semaines. S'il ne l'est pas, il demandera un rendez-vous à Paris; sinon
bien des débats, l'indemnité fut fixée à deux millions en plusieurs termes, qu'il toucha successivement, et dont le dernier lui ùitpayé, comme nous le verrons, en 1785, à sa sortie de la prison de Saint-Lazare.
' C'est l'amiral Ganteaume, qui fut successivement matelot et officier de Beaumarchais. J"ai plusieurs lettres de lui à l'auteur du Barbier de Séville empreintes du respect d'un sujet pour son souverain. — On trouvera un fragment d'une de ces lettres de Ganteaume aux pièces justificatives, n^ 13.
il tâcliera d'obtenir par un billet une visite qui l'intéresse autant. »
« Passy, le 26 décembre 1779 .>
Beaumarchais riposte immédiatement et sur le même ton.
« 27 décembre 1779.
« Très-digne et très-respectable amiral, qui pouvez bien être attaqué, mais jamais décrédité, — comme vous n'avez usé de la marine de moi souverain que pour le service d'un autre aussi puissant qu'équitable, — espérons qu'il fera justice à tous deux, en vous comblant d'bonneurs et en réparant mes pertes.
« Vous recevrez, quand vous pourrez, l'hommage de moi, souverain, votre serviteur, qui n'avais pas attendu vos grands exploits pour vous apprécier, et qui me suis battu cent fois de la langue contre l'armée de coquins qui vous foisait injure, pendant que vous frappiez si fièrement de l'épée contre les ennemis de l'Etat. Le plus pressant est de rétablir votre santé, dont nous avons grand besoin, et si par hasard vous formiez le projet de faire par écrit l'apologie de votre conduite militaire^ comme on cherche à l'insinuer, je vous supplie de rejeter cette idée avec un grand signe de croix comme une tentation du démon. Je vous en conjure, et cela de la part de tout ce qui vous honore et nommément de la part d'un vieillard célèbre qui vous aime et qui brûle de vous voir assis à côté de lui un bâton à la main au grand tribunal de l'honneur dont vous remplissez si glorieusement les devoirs ^
« Je prends la liberté, pour vous désopiler la rate, de vous adresser mon dernier opuscule politique, lequel n'a pas le bonheur de plaire à tout le monde. Lorsque vous m'accorderez un quart d'heure, vous serez bien sur de combler de
1 II s'agit sans doute de M. de Maurepas , qui désirait que l'amiral d'Estaiiig gardât le silence sur les critiques dont sa campagne avait été l'objet.
joie celui qui est avec le plus respectueux dévouement, à la fin comme au commencement et dans le cours de toutes les années, digne et respectable amiral, votre très-humble serviteur. De Beaimakchais. »
L'opu?cule que Beaumarchais envoyait à l'amiral d'Estaing pour lui désopiler la rate était un ouvrage très-sérieux qui allait également lui procurer de la gloire et des soucis. En échangeant des coups de canon, l'Angleterre et la France échangeaient aussi des manifesles. La cour de Londres avait chargé la plume de l'historien Gibbon de dénoncer au monde entier la perfidie du cabinet de Versailles. Oubliant sa propre histoire, remplie d'artifices diplomatiques du même genre et bien plus graves, le gouvernement anglais exagérait et torturait la très-faible part que la cour de France avait prise aux secours expédiés aux Américains avant la rupture des deux gouvernements. Beaumarchais, qui venait de figurer dans le débat à coups de canon, crut devoir intervenir dans la querelle à coups de plume. Il y était en quelque sorte autorisé, car le mémoire justificatif de la cour de Londres, en reprochant au ministère français d'avoir protégé une com^ pagnie de commerce dirigée par Beaumarchais, attaquait ce dernier en personne et très-vivement. En demandant au ministère la permission de répondre en son nom personnel, Beaumarchais écrit : « Si cela est sans conséquence de la part d'un homme privé, cela ne sera peut-être pas sans force sous la plume d'un homme piqué. » Il obtint cette permission , et en
décembre 1779 il publia, sous le titre d'Observations sur le Mémoire justificatif de la cour de Londres, une brochure qui a été insérée dans la collection de ses œuvres, et dont par conséquent nous parlerons peu. Cette brochure, écrite avec la verve un peu négbgée quant au style, mais toujours animée, qui le distingue, fit une assez grande sensation. 11 mettait à son tour en relief toutes les perfidies anciennes du gouvernement anglais, toutes les vexations qu'il avait fait subir à notre commerce depuis trois ans, la patience avec laquelle le gouvernement français lés avait supportées, et comment il y avait contribué lui-même plus d'une fois pour complaire à lord Stormont. Malheureusement l'auteur, entraîné par la vivacité de sa plume, avait commis une erreur grave : en insistant sur les conditions humiliantes du traité imposé par l'Angleterre en 4763, à la suite de la guerre de Sept ans, il avait accepté sans vérification une opinion généralement répandue, qu'il existait dans ce traité un article secret par lequel la France accordait honteusement à l'Angleterre le droit de limiter le nombre de ses vaisseaux, et, sous l'impression de ce fait qu'il croyait vrai, Beaumarchais avait écrit les lignes suivantes ; « Mon courage renaissait en pensant que ma patrie serait vengée de l'abaissement auquel on l'avait soumise en fixant par le traité de lliiS le petit nombre de vaisseaux qu'on daignait encore lui souffrir. »
A la lecture de cette phrase, le duc de Choiseul et tous les anciens ministres de Louis XV qui avaient signé
le f.ital traité de 1703, et qui se sentaient déjà assez hiniiiliés par les clauses réelles de ce traité^, s"eiu|)ressèrent de recourir au roi, invoquant sa justice contre un écrivain qui tendait à les déshonorer, et ils demandèrent que la brochure de Beaumarchais fût supprimée par arrêt du conseil, comme fausse et calomnieuse. L'assertion de Beaumarchais avait été faite de bonne foi, elle avait même été émise avant lui par des écrivains français et anglais. Il proposait une rectification, le duc de Choiseul insistait pour une suppression motivée. Le conseil des ministres s'assembla, et c'est dans cette circonstance que l'auteur de la brochure adressa à tous les ministres réunis une lettre inédite qui m'a paru d'un ton assez original pour valoir la peine d'être reproduite:
< 19 décembre 1T79.
((. Messeigneurs,
« Si un guerrier qui se bat pour son pays n'en doit pas recevoir un souftiel déshonorant parce que l'inégalité du terrain l'aurait fait broncher un instant, est-il de la justice du roi de ranger dans la classe des libellistes scandaleux, dont les arrêts suppriment les ouvrages, un écrivain qui repousse avec force et dignité les noires imputations des ennemis de la patrie, parce qu'il est tombé avec cent mille autres dans une erreur involontaire, mais facile, avantageuse même à relever dignement?
« Lorsque l'homme qui n'a prétendu qu'à l'honneur d'avoir raison ne rougit pas d'avouer publiquement son erreur et d'en tirer un grand fruit pour la cause qu'il défend, y a-t-il de l'inconvénient à le laisser s'en relever luimèiiie ?
Que peut-il en effet résulter de plus fort contre une asser-
tion hasardée que le désaveu libre et franc de son auteur^ lorsqu'il peut le répandre aussi rapidement que son ouvrage? Et doit-on garder au zèle, au travail, au patriotisme, le déshonneur des suppressions destinées à punir les écarts volontaires, les coupables gangrenés et les pécheurs impénitents?
0 Avant de me traiter avec cette cruauté, je supplie les ministres du roi de lire ce que j'envoie au Courrier de l'Europe, à celui du Nord. La même chose en substance sera mise à rinstant dans tous les papiers publics, avec promesse à tous ceux qui me remettront l'exemplaire fautif de leur en faire tenir deux rectifiés.
« Je les supplie aussi de réfléchir que discréditer un semblable écrit par la flétrissure d'un arrêt est lui ravir tout ce qu'il renferme de bon et de louable, et rendre au reproche de perfidie du manifeste anglais toute sa force par le désaveu des grands principes de la réponse.
« A la douleur que j'en éprouve d'avance, je sens que je n'en pourrai supporter l'odieux effet. Ma tète échappe à ma raison, et j'ai passé la plus cruelle des nuits.
« On m'apporte à l'instant, de la part d'une parente de M. de Choiseul, un exemplaire émargé de sa main pour m'être remis, avec ces mots, page 35. Ce fait est faux et absurde. Ce sont justement les termes de votre projet d'arrêt. Il les aura donc dictés lui-même !
« Faux! l'expression est juste, puisque le fait n'est pas vrai; mais absurde /Après Dunkerque et son commissaire anglais, osera-t-on, sans baisser les yeux, qualifier d'absurde un fait maritime qui nous regarde, quelque dur qu'il puisse être?
« Détruire un port de France à dix lieues de l'ennemi par son ordre, et le tenir en ruine sous la honteuse inspection d'un commissaire à lui, voilà ce qui est vraiment absurde et n'en existe pas moins sous nos yeux indignés depuis cent ans.
« Je parle à des cœurs français, je dois être entendu. Eh !
laissez-moi, Mcsscigneurs, laisscz-nioi, je vous en conjure, me relever de mon erreur. Je puis le faire honorablement et avec Iruit; mais je sens bien au mal qui me su(Vo(iue que j'en mourrai de douleur, si vous avez la cruauté de livrer ma personne et mon ouvrage à la dégradation d'une flétrissure.
« Il ne resterait plus à mes amis ([n'h. faire imprimer les douze ou quinze cents lettres exallées que j'ai reçues depuis six jours, où le cœur des bons citoyens se montre à découvert par la vivacité de leurs remerciments ;
« Où l'un dit : Je mettrai cet écrit dans une case à part, avec Tacite, le cardinal de Retz, Pricc et Sidney, car aucun monument aussi noble, aussi digne de la nation, n'honorera les événements actuels ;
« Où l'autre écrit: L'auteur a l'ivresse du patriotisme ; sa plume étincelle. Il est donc vrai que l'homme ne fait de urandes choses que lorsqu'il est animé de grandes passions !
« Où un troisième avoue qu'il n'a jamais bien connu la question, et qu'avant moi tout le monde donnait le tort à la France, mais qu enfin voilà l'opinion fixée ;
« Où tous me rendent grâce de mon zèle et de mon courage dans un pays où si peu de gens se soucient d'en montrer pour la gloire de la France. Ces lettres de mes concitoyens montreraient qu'une telle bizarrerie est altacbée à mon sort, que je ne puis rien entreprendre de bien qui ne me porte dommage. 11 a voulu, dirait-on, travailler, armer pour son pays, on a arrêté ses expéditions j il a voulu écrire pour défendre l'honneur de la France, on a supprimé ses ouvrages. Sa nation l'estimait, et l'autorité l'écrasait. Il n'avait donc plus d'autre choix que de mourir ou de s'enfuir.
« Par grâce, par humanité, si je ne puis l'obtenir par justice, ne me donnez pas le crève-cœur d'une suppression pendant que vous souffrez un Linguet! Il vous a tous insultés, je vous ai tous respectés ; il a fait Vaiyuiltonnade et moi les observations. Quelle différence et d'œuvre et de récompense!
« Si cet affreux arrêt est lancé, je me regarJe comme un membre coupé, mort, qui ne tient plus à rien, et je ne veux
plus devoir à la France que l'exlrème-onction ou un passeport.
« Je vous demande pardon, mais je suis au désespoir. « Caron de Beaumarchais. »
Le passage qui avait blessé le duc de Choiseul fut supprimé, mais sans qualification blessante pour Beaumarchais, dont la brochure reparut avec cette rectification qui restait toujours bien dure pour le signataire du traité de 1763 : « Mon courage renaissait quand je pensais que ma patrie serait vengée de l'abaissement auquel on l'avait soumise par le traité de 1763; que le voile obscur, le crêpe funéraire dont notre port de Dunkerque était enveloppé depuis soixante ans serait enfin déchiré. »
Cependant Beaumarchais, tout en guerroyant pour l'Amérique avec le canon ou la plume, attendait encore le payement de ses fournitures. Pendant deux ans et demi le congrès s'était obstiné à le considérer comme un homme trop heureux de les lui envoyer gratis. Il n'avait été répondu à ses réclamations que par le plus dédaigneux silence , lorsqu'il reçut un beau jour la lettre suivante qui, rapprochée du glorieux billet de l'amiral d'Estaing , que nous avons cité plus haut, ajoute une bizarrerie de plus à sa carrière.
Par ordre exprès du congrès siégeant à Philadelphie. A M. de Beaumarchais.
« ISjanvier 1779.
« Monsieur, « Le congrès des Étati-Unis de l'Amérique, reconnaissant
des grands efforts que vous avez faits en leur faveur, vous prcsonlc ses lemerciements et l'assurance de son estime. Il gémit des coittre-tewps que vous avez soufferts pour le soutien de ces États. Des circonstances malheureuses ont empêché l'exécution de ses désirs; mais il va prendre les mesures les plus promptes pour racquitlement de la dette qu'il a contractée envers vous.
« Les sentiments généreux et les vues étendues qui seuls pouvaient dicter une conduite telle que la vôtre font bien l'éloge de vos actions et l'ornement de votre caractère. Pendant que. par vos rares talents, vous vous rendiez utile à votre [)rince, vous avez gagné l'estime de cette république naissante et mérité les applaudissements du Nouveau-Monde.
« John-Jay, président. »
Après deux ans et ilemi de travaux en faveur de l'Amérique, Beaumarchais voyait donc enfin le congrès lui donner un signe de vie, en revanclie celle missive flamboyante promettait beaucoup; nous montrerons tout à riieure ce qu'elle produisit, mais nous devons d'abord expliquer comment le congrès avait été conduit à gratifier au moins l'auleur du Barbier de Séville des applaudissements du Nouveau-Monde, à valoir sur le prix de ses fournitures.
DEBATS DE BEAUMARCHAIS AVEC LE CONGRES DES ETATS-UNIS. - OPÉRATIONS COMMERCIALES DE l'aUTEUR DU BARBIER DE SÉVILLE.
Le traité d'alliance entre la France et les États-Unis avait été signé le 6 février 1778, à Versailles, et peu de temps après Silas Deane, celui des trois commissaires américains qui, arrivé le premier à Paris, avait traité avec Beaumarchais au nom du congrès, fut rappelé à Philadelphie pour rendre compte de sa conduite et défendre les engagements pris par lui contre les imputations de son collègue Arthur Lee. On sait que ce dernier l'accusait d'avoir, par un concert frauduleux avec Beaumarchais, et contrairement aux intentions du gouvernement français , transformé un don gratuit en une opération commerciale. Cette assertion, dont nous avons déjà démontré la fausseté^ offrant l'avantage de
dispenser l'Amérique de toute reconnaissance et de tout paiement envers Beaumarchais, le congrès était naturellement assezdisposé à l'adopter. SilasDeane, accueilli d'abord aux Élals-l'nis avec des piéventions défavorables, eut à soutenir une luUe très-vive contre les deux frères d'Arthur Lee, qui exerçaient une assez grande influence dans le congrès. Des débals peu édifiants s'élevèrent non-seuk'UR'nt sur les engagements conlraclés avec Beaumarchais, mais sur l'emploi des fonds fournis directement aux agents de l'Amérique par la cour de France. Cependant Silas Deane était muni des atlestalions les plus honorables du gouvernement français : le roi Louis XVI lui avait donné son portrait; M. de Vergennes avait écrit en sa faveur les lettres les plus flatteuses, et l'ancien premier commis de M. de Vergennes, M. Gérard, qui arrivait en même temps à Philadelphie comme ministre plénipotentiaire de la cour de France , se montrait plein d'estime pour lui. M. Gérard avait reçu mission de n'intervenir qu'avec prudence dans les querelles de personnes; mais, voyant que celle-ci grandissait jusqu'cà atteindre les proportions d'une lutte entre l'influence française et le parti anglais , représenté au sein du congrès par les frères Lee, il prit énergiquement l'offensive contre ces derniers. «Les relations de M. Arthur Lee, écrit-il à M. de Vergennes, ne sont qu'un tissu absurde de mensonges et de sarcasmes qui ne peuvent que com[)romeltre ceux qui ont le malheur d'être forcés d'avoir quelque corresrespondance avec lui. Souffrez, Monseigneur, que je
me félicite au moins de vous avoir débarrassé de ce fardeau •• » Dans une autre dépêche, M. Gérard écrit au minisire : « Je me suis expliqué graduellement et à l'instant même où cela était indispensable pour empêcher que ce dangereux et méchant homme (Arthur Lee) ne remplaçât M. Frankhn^ et ne fût en même temps chargé de la négociation avec l'Espagne. Je ne puis vous dissimuler. Monseigneur/ que je m'applaudis tous les jours davantage d'avoir pu contribuer à prévenir ce malheur. »
Quant aux accusations dirigées contre Silas Deane , M. Gérard les attribue à Ycspril d'oslracisme, « (jui^ dit-il, a déjà commencé à prévaloir contre les hommes qui ont rendu des services importants, lorsqu'ils ont cessé d'être nécessaires. » Malgré Tappui de M. Gérard, Silas Deane n'obtint en effet qu'une demi-victoire. Il fut déchargé de toute accusation, et on lui alloua pour ses dépenses personnelles 500 livres sterling par an pour le temps qu'avait duré sa mission eu France; mais il ne fut fait aucune mention de ses services. On décida qu'il retournerait en Europe régler tous ses comptes, mais sans aucun titre officiel. «C'est l'ostracisme, écrit derechef M. Gérard à M. de Vergennes, c'est l'ostracisme le plus dur et le plus réfléchi. On ne pense pas à ré-
1 A la suite de cette querelle, il fut décidé en effet qu'ArIhur Lee à son tour serait rappelé.
■- Arthur Lee travaillait de toutes ses forces à faire aussi rappeler Franklin pour rester seul chargé de représenter les États- Unis à la cour de France; mais le gouvernement français, qui se défiait de lui, s'y opposait de son côté et demandait à garder Franklin, qui fut seul maintenu.
pondre aux lettres que vous avez écrites en sa faveur. »
De son côté, Silas Deane écrit à Beaumarchais : « J'ai été traité ici d'une façon à laquelle ni vous, ni mes amis, ni même mes ennemis, ne s'attendaient. Cependant je ne doute pas que l'Amérique ne finisse par devenir plus équitable envers vous ainsi qu'envers moi*. » Le congrès, en effet, commençait à ne i)lus avoir autant de confiance dans les rapports d'Artluir Lee. Il était d'ailleurs partagé entre le désir de ne point payer les anciennes fournitures et l'envie d'en recevoir de nouvelles. Or l'agent de Beaumarchais, Francy, déclarait que son patron n'enverrait plus rien, à moins qu'on ne reconnût sa créance pour le passé, et qu'un contrat bien en règle ne le garantît contre toute difficulté pour l'avenir. Le contrat qui devait satisfaire à cette dernière condition avait été passé le 6 avril 1778, entre les membres du comité du commerce et Francy agissant au nom de Beaumarchais. Seulement le congrès, toujours défiant, ordonna que le contrat serait envoyé à Paris et ne serait ratifié qu'après que la députation américaine aurait obtenu du ministre des affaires étrangères une réponse catégorique sur la question de savoir si Beaumarchais était bien réellement créancier du congrès pour les 5 millions de cargaisons déjà expédiées , ou si ces car-
* Voir aux pièces justificarives, n» 14, une lettre adressée à Beaumarchais par M. Carmichaël, qui fut depuis ministre des États-Unis à la cour d'Espagne. Cette lettre prouve l'amitié de Carmichaël pour Beaumarchais et la conviction où il était de l'ingratitude du congrès à son égard.
gaisons, comme n'avait cessé de l'affirmer Arthur Lee, étaient un don gratuit de la part du gouvernement français. Une note fut présentée dans ce sens à M. de Vergennes, le 10 septembre 1778, par les trois commissaires Franklin, Arthur Lee, qui n'était pas encore rappelé, et John Adams, qui venait d'être envoyé à Paris pour remplacer Silas Deane. Voici la réponse du ministre; elle est adressée à M. Gérard, représentant de la France aux États-Unis, qui était chargé de la transmettre au congrès.
« Les commissaires du congrès viennent de m'adresser un office qui renferme deux objets : le premier concerne l'apurement du compte de M. de Beaumarchais sous le nom de la maison Roderigue Hortalez et C^; le second, la ratification du contrat que le congrès, ou plutôt le comité du commerce, sous son nom, a passé avec le sieur Théveneau de Francy, agent du sieur Caron de Beaumarchais. M. Franklin et ses collègues désirent connaître les articles qui leur ont été fournis par le roi et ceux que M. de Beaumarchais leur a fournis pour son compte particulier, et ils m'insinuent que le congrès est dans la persuasion que tout ou au moins une grande partie de ce qui lui a été envoyé est pour le compte de Sa Majesté. Je leur ai répondu que h roi ne leur a rien fourni , qu'il a simplement permis à M. de Beaumarchais de se pourvoir dans ses arsenaux, à la charge de remplacement; qu'au surplus j'interviendrais avec plaisir pour qu'ils ne fussent point trop pressés pour le remboursement des objets militaires. »
Pour ce qui regardait le nouveau contrat passé entre Beaumarchais et le congrès, le ministre ajoutait qu'il n'avait point de conseil à donner sur la ratification de
ce Iraité, n'étant point charrié de répondre des engagonicnls de la maison Roderigue Horlalez cl C*.
Dans celte réponse de M. de Vergennes, très-nette eu ce qni touche les droits de Beaumarchais comme créancier du congrès, il !y avait deux choses : une réticence commandée par la |)olitiqne, et qni consistait à passer sons silence la subvention pécuniaire secrètement accordée à Beaumarchais avant la rupture entre la France et l'Angleterre; mais il y avait aussi la vérité, qui perçait dans la dernière phrase du ministre relativement aux objets militaires. Cette phrase prouvait que, si Beaumarchais avait été subventionné, il ne 1 avait pas été pour envoyer gratis des fournitures, mais pour les envoyer à crédit, en laissant aux débiteurs une assez grande latitude, spécialement pour les munitions de guerre. Or, il est évident que .Beaumarchais se conformait aux instructions ministérielles; car, depuis deux ans, sauf deux cargaisons de 150,000 francs chacune, dont il avait été obligé de s'emparer d'autorité, il n'avait pu obtenir un liard pour 5 millions de fournitures militaires ou autres; et lorsqu'il demandait des àcomptes, on lui répondait par la négation de sa créance, ou on ne lui répondait pas du tout.
En présence de la déclaration formelle du minisire, reproduite et fortifiée dans une note adressée au congrès par M. Gérard, dans laquelle il était dit que \egouvernemenl français était complètement étranger aux opérations commerciales de Beaumarchais, il fallut bien que le congiès s'exécutùt cntin et reconnût lauleur du
Barbier de SéviUe comme un créancier réel. C'est alors seulement qu'on lui envoya l'adresse si flatteuse que nous avons citée dans le chapitre précédent. En lisant ces mois : « le congrès gémit des contre-temps que vous avez soufîerls pour le soutien de ses États, il va prendre les mesures les plus promptes pour l'acquittement de la dette qu'il a contractée envers vous, » Beaumarchais se crut enfin à la veille de toucher de l'argent ou de recevoir du tabac : c'était encore une illusion. Au lieu de lui donner un à-compte au moins en nature, le congrès, prétextant le mauvais état de ses finances et le danger de la navigation , préféra lui envoyer, en octobre 1779, à valoir sur son compte général, 2,544,000 livres de lettres de change à trois ans de date, tirées sur Franklin. Il est certain que le congrès usait largement du droit que lui avait conféré M, de Yergennes, de nètre point trop irressé par Beaumarchais, puisque, sur une créance de 5 millions qui datait de trois ans , il envoyait un à-compte en lettres de change à trois ans de distance, lettres de change souscrites par une nation à peine reconnue comme telle, et qui, par conséquent, ne pouvaient guère passer pour de l'argent comptant.
Malgré les remerciements si pompeux du congrès, il y avait dans sa conduite une arrière-pensée; il persistait au fond à ne pas prendre au sérieux la créance de Beaumarchais, et il ne désespérait pas de trouver quelque moyen de se débarrasser de lui. On est tout étonné quand on voit deux ans plus tard le ministre des finan-
ces, Robert Morris, parler à Franklin d'im biais pour ne (las payer les lettres de change, et Franklin lui démontrer (jue son plan est impraticable, parce que ces lettres de change sont maintenant eu circulation. On n'est pas moins étonné lorsqu'on voit Franklin, — en réponse à une demande que lui adresse le chef du bureau des fonds aux affaires étrangères, M. Durival, pour le règlement des nombreux millions que son pays a reçus de la France et dont nous reparlerons tout à l'heure,— revenir sur une question qui semblait résolue, et trois ans après la déclaration de M. deVergennes, deux ans après l'envoi de la lettre du congrès et des lettres de change, demander derechef au ministre, le 15 mai 1781, si les fournitures faites par Beaumarchais ne sont pas un don du roi de France. M. Durival lui répond très-laconiquement sur ce point : Quant aux objets fournis et avancés par M. de Beaumarchais, le ministre n'en a point connaissance.
Cependant Beaumarchais , mécontent de se voir si mal payé par le congrès général, avait essayé de commercer avec les Elats particuliers de l'Amérique; il n'avait pas été plus heureux : deux cargaisons vendues par lui, l'une à l'Etat de Virginie, l'autre à l'Etat de la Caroline du sud, avaient été payées en papier-monnaie, et ce papier, avant qu'il eût pu s'en débarrasser, avait subi une dépréciation énorme. Tout cela n'était pas encourageant; aussi, dès 1780, il avait de son côté refusé de ratifier le traité conclu en son nom avec le congrès par Francy. Tirant le meilleur parti possible des
lettres de change à trois ans de date, il ne spéculait plus avec les corps constitués, et se bornait à attendre que le congrès réglât définitivement son compte général. * En 1781, Silas Deane revint en France pour apurer tous les comptes qu'il avait laissés en suspens ; celui de Beaumarchais fut fixé par lui le 6 avril à une somme de 3,600,000 livres, après déduction des à-comptes payés, et en y comprenant les intérêts à partir des premiers envois. Muni de ce titre, Beaumarchais réclama du congrès son remboursement. Pas de réponse pendant deux ans. En 1783, un nouvel agent des États-Unis, M. Barclay, arrive à Paris avec la qualité de consul général et la mission de réviser les comptes arrêtés par Silas Deane. Beaumarchais refuse de soumettre son compte déjà réglé à un nouveau règlement; M. Barclay lui déclare que le congrès n'entendra et ne payera rien, à moins que son Compte n'ait été de nouveau débattu et examiné. Après un an de résistance, Beaumarchais cède. Le compte est révisé et réduit par M. Barclay; mais le gouvernement américain persiste à ne rien payer, et bientôt un incident qui s'élève à Tinsu de Beaumarchais détermine le congrès à ajourner indéfiniment la créance de ce dernier ; voici cet incident.
Les États-Unis ayant déjà reçu beaucoup d'argent du gouvernement français et demandant, en 1783, un nouveau prêt de six millions, il fut convenu qu'en leur prêtant ces six millions, on réglerait leur situation visà-vis de la France par une récapitulation exacte dans le contrat de toutes les sommes qu'ils avaient déjà reçues.
soit à tilrc de prêt, soit à titre de don. Dans la première classe, à titre de sommes prêtées successivement, on énonça dal)ord 18 nn'liions, plus un emprunlde 10 millions en Hollande, garanti par le roi de France, et dont il payait les intérêts; enfin les six millions, objet du dernier emprunt. Tout cela constitua une somme de Irenle-qualre millions, que les États-Unis s'engajîèrent à remboursera dillérentes épO(|ues, et qui, par parenthèse, ne fment pas très-exactement soldés aux échéances. Enfin la générosité du roi fit entrer dans le contrat une seconde catégorie de sommes, dont il déclarait faire don aux Étals-Unis. Cette catégorie se composait : t» de .3 millions accordés , disait le contrat, antérieurement au traité d'alliance de février 1778; 2'' de 6 millions donnés en 1781. C'était donc 9 millions que le roi de France, indépendamment des sommes prêtées et des sommes énormes dépensées dans la guerre d'Amérique, déclarait abandonner gratuitement. Or, par une étourderie assez bizarre, Franklin, qui avait signé ce contrat le 25 février 1783, ne s'aperçut que trois ans plus tard, en 178U, lorsqu'il était déjà retourné en Amérique, qu'il y avait une explication à demander sur les 3 millions indiqués comme ayant été donnés antérieurement à 1778. Il n'avait reçu du gouvernement que 2 millions, mais il avait reçu en 1777 un million en plus des fermiers généraux , pour lequel million les États-Unis avaient payé un à-compte en tabac de 153,229 livres, a II est possible, écrit Franklin au banquier des Étals- Unis à Paris, que ce million fourni ostensiblement par
les fermiers généraux ait été en réalité un don de la couronne ; mais dans ce cas^ comme Tobserve M. Thompson, les fermiers généraux nous doivent les deux cargaisons de tabac qu'ils ont reçues à valoir sur cette somme.» Ce qui est assez naïf, c'est que Franklin n'ajoute pas qu'au cas oi^i le million en question ne serait pas celui des fermiers généraux, les États-Unis doivent au contraire, depuis neuf ans, aux fermiers généraux la différence entre un million reçu en 1777 et un à-compte en tabac de 153,229 livres. Il faut dire qu'à cette époque les Etats-Unis, nation jeune et pauvre, étaient assez habitués à recevoir de toutes mains et plus disposés à accepter qu'à rendre ^ Le banquier des États-Unis, M. Grand, fut donc chargé de s'informer, auprès de M. de Yergennes, si, parmi les 3 millions que le roi déclarait avoir accordés gratuitement pour les l^^tats- Uiiis, figurait le million des fermiers généraux. Il lui fut répondu par M. Durival, au nom de M. de Yergennes, que le roi était étranger à l'avance faite par les fermiers généraux, mais que la somme en question était un million délivré par le trésor royal le 10 juin 1776. C'était précisément le million donné secrètement à Beaumar-
' Je lis à ce sujet dans une dépêche de noire chargé d'affaires à Philadelphie, M. de Marbois à M. de Yergennes^ en dalc du
24 aoiit 1784, les lignes suivantes : «-Je ne crois pas M. M
(le ministre des finances des Etats-Unis) susceptible d'aversion ou d'affection pour aucune puissance ; mais j'ai lieu de croire que son avidité peut le rendre capable d'irrégularités trèsrépréhensibles, et qu'à moins qu'il ne soit lié par les instructions du congrès général, il s'embarrassera toujours fort peu de remplir les obligations des États-Unis envers Sa Majesté.
chais. Or, quelle avait été la pensée du gouvernement en insérant dans le contrat du 2/) février 1783 la mention de ce million à la suite des 8 millions donnés directement aux agents de l'Amérique ? Était-ce une simple récapitulation de l'argent déboursé à titre gratuit en faveur des Élals-rnis, récapitulafion faite pour le règlement des comptes du trésor et sans qu'on eût réfléchi aux inconvénients qu'elle pourrait avoir par rapport à Beaumarchais ? ou bien le gouvernement entendait-il par là que celui qui avait reçu ce million en rendrait compte aux Étals-Unis? Si cette dernière supposition était la vraie, il faudrait bien reconnaître que Beaumarchais, en demandant le payement intégral de toutes ses cargaisons, sauf à rendre compte de son côté à qui de droit, aurait agi contrairement aux vues du gouvernement qui l'avait subventionné; mais ce qui va suivre la réponse de M. Durival nous donne le droit d'affirmer plus que jamais que le gouvernement donateur n'avait point entendu que Beaumarchais serait comptable de ce million envers les États-Unis.
En effet, après avoir lu la lettre de M. Durival, qui indiquait ce million comme donné le 10 juin 1776 sans autre spécification, le banquier des États-Unis, M. Grand, écrit pour avoir communication du reçu et du nom de la personne qui a touché le miUion, Le chef du bureau des fonds consulte M. de Vergennes et répond par un premier refus. Le banquier iusiste de nouveau, alléguant sa propre responsabilité. M. Durival adresse alors au ministre un rapport secret sur cette
Eï SON TEMPS. ]89
question s'il y a lieu de fournir à M. Grand la copie qu'il demande du reçu de M. de Beaumarchais. Après avoir établi que le reçu porte que M. de Beaumarchais en rendra compte à M. de Vergennes seul^ le chef du bureau des fonds conclut ainsi : « Il pourrait y avoir de l'inconvénient à fournir une arme contre M. de Beaumarchais en produisant à M. Grand la copie qu'il demande de la reconnaissance du million délivré le 10 juin 1776. » En marge du rapport, il est écrit : Référé le 5 septembre 1786, et au-dessous, également en marge, se trouve la décision de M. de Vergennes, ainsi conçue : // ne peut pas y avoir lieu à donner la copie de la reconnaissance énoncée dans ce rapport. Conformément à cette décision du ministre, le chef du bureau des fonds répond au banquier des États-Unis par la lettre suivante :
«Versailles, 16 septembre 1786.
« Le ministre persiste, Monsieur, dans l'opinion que le reçu dont vous demandez copie n'a rien de commun avec les affaires dont vous êtes chargé, et que cette pièce est inutile dans le nouveau point de vue sous lequel vous l'envisagez. Il vous est bien facile, Monsieur, de prouver que la somme en question n'a point été versée dans vos mains, puisque vous n'avez commencé à être charge des affaires du congrès qu'en janvier 1777, tandis que le reçu dont il s'agit est daté du 10 juin 1776. J'ai l'honneur d'être, etc. « Durival. »
De ce refus du ministre, le congrès se crut suffisamment autorieé à conclure : l'^ que c'était Beaumarchais qui avait reçu ce million, -2° que ce million devait être restitué par lui au congrès, 3" que le congrès ne devait
rien jtaycr jusqu'à ce (jne ce mystère eût été éclairci. Toutes ces conclusions n'étaient pas également justes, car il ne s'agissait plus ici, comme dans la déclaration du ministre, en 1778, d'une réticence commandée par la politique; le gouvernement français ne cachait plus, en I78(), qu'il avait assisté les colonies insurgées avant sa rupture avec l'Angleterre, puis(iu'il déclarait formellement qu'il avait donné dans ce but 3 millions avant le traité de 1778, et qu'il allait même jusqu'à préciser la date du premier million délivré le 10 juin 177G. — S'il refusait de dévoiler au\ Étals-Unis le nom de l'iionune à qui avait été avancé ce million, ce n'était donc plus par des considérations de prudence politique, mais par un motif d'équité personnelle à l'égard de. Beaumarchais, pour ne pas fournir aux Américains une arme contre lui, comme l'énonçait expressément M. Durival dans son rapport au ministre. — Par ce refus de communiquer aux États-Unis le reçu de Beaumarchais, le ministre leur disait implicitement :— J'ai classé ce premier million dans le contrat du 25 février 1783 parmi les millions donnés gratuitement par moi pour votre Service, parce qu'il a été en effet donné par moi; mais comme il n'a i)as été donné à vous, comme l'homme à qui je l'ai donné s'est engagé par son reçu à rendre compte de son emploi à moi et non à vous, cet homme ne peut être comptable qu'envers moi. Si je vous demandais le remboursement de ce million , vous auriez le droit de le réclamer de votre côté à celui qui l'a reçu ; mais, comme je ne vous demande rien, c'est.
à moi seul qu'il appartient de décider jusqu'à quel point celte avance gratuite d'un million faile par moi pour vous doit vous profiler à vous ou à l'homme à qui je l'avais donné, pour concourir à une opération secrète qui vous a été très-utilC;, mais qui jusqu'ici;, par votre refus d'acquittement et par les pertes diverses qu'il a subies dans son commerce avec vous , paraît avoir été plus pénible que fructueuse pour lui.
Cette réticence en faveur de Beaumarchais était ici d'autant mieux justifiée , que cet incident se passait complètement à son insu^, qu'il n'avait été appelé à faire valoir ses droits ou ses intérêts ni sur la mention faite dans le contrat du 25 février 4783 du million reçu par lui, contrat secret et qu'il ne connaissait pas, ni sur la demande en communication du reçu faite par le banquier des Étals-Unis en 1786 et rejetée par je ministre'.
Tandis que ces explications s'échangeaient entre M. de Vergennes et le banquier des États-Unis, Beaumarchais pressait en vain auprès du congrès la liquidation de son compte, ajournée depuis neuf ans, demandant au moins un arbitrage, proposant comme un de
1 A tout ce qui précède, il faut encore ajouter que quel qu'ait pu être le motif qui détermina M. de Vergennes à faire mention, dans le contrat du 25 février 1783, du premier million donné 'secrètement à Beaumarchais , le ministre n'avait certainement pas la pensée de rendre ce dernier comptable envers les Etats- Unis de ce qu'il avait reçu pour leur venir en aide, puisque dans ce contrat du 25 février, M. de Vergennes ne dit mot ni du second million donné par l'Espagne, ni du troisième million donné par fractions à Beaumarchais en 1777.
ses arbitres M. de Vergennes lui-même, et acceptant, de la part des Américains, tous les arbitres qu'il leur plairait de choisir, excepté Arthur Lee, son ennemi personnel. En 1787, à bout de patience, il écrivait au président du congrès, en date du 12 juin, une lettre inédite dont j'extrais le passage suivant :
«Que voulez-vous, Monsieur, qu'on pense ici du cercle vicieux dans lequel il parait qu'on s'enveloppe avec moi ? Nous ne ferons aucun remboursement à M, de Beaumarchais avant que ses comptes ne soient réglés par nous, et nous ne réglerons point ses comptes pour n'avoir point de remboursement à lui faire ! — In peuple devenu puissant et souverain peut bien regarder, dira~L-on, la gratitude comme une vertu de particulier au-dessous de sa politique ; mais rien ne dispense un État d'être juste et surtout de payer ses dettes. J'ose espérer. Monsieur, que, touché de l'importance de l'affaire et de la force de mes raisons, vous voudrez bien m'bonorer d'une réponse officielle sur le parti auquel l'honorable congrès s'arrêtera, soit de me régler prompleraent et de solder son règlement, comme un souverain équitable, soit de choisir enfin des arbitres en Europe pour juger les points en débat, d'assurances et de commission, ainsi que M. Barclay eut l'honneur de vous le proposer lui-même en 1785, soit enfin de m'écrire sans détour que les souverains d'Amérique, oubliant mes services passés, me refusent toute justice : alors j'adopterai le parti le plus convenable à mes intérêts méprisés, à mon honneur blessé , sans sortir du profond respect avec lequel je suis, du congrès général et de vous. Monsieur le président, le très-humble, etc.
0 Caron de Beaoiarchais. »
Le congrès trouva cette lettre un peu hardie, et pour apprendre à vivre à sou créancier, il confia précisément
rexamen de sa créance au seul homme que Beaumarchais eût exclu de cet examen, à Arthur Lee. Le compte futbientôt réglé : en un tour de main, Arthur Lee prétendit découvrir que le fournisseur, à qui le congrès avait envoyé en 1779 de si belles protestations de reconnaissance et dont la créance avait été réglée, en 1781, à 3,600,000 livres, non-seulement n'avait rien à réclamer des États-Unis, mais devait au contraire aux États-Unis dix-huit cent mille francs. Après quatre ans de protestations de la part de Beaumarchais, le congrès confia, en 1793, un nouvel examen de cette créance à l'un des hommes d'État les plus distingués de l'Amérique , M. Alexandre Hamilton , qui, réformant le compte fabuleux d'Arthur Lee, flt repasser Beaumarchais de l'état de débiteur de 1,800,000 fr. à l'état de créancier légitime du congrès, pour une somme de deux millions deux cent quatre-vingt mille francs. Il n'y avait, on le voit, que 4 millions de différence entre les calculs d'Arthur Lee et ceux d'Hamilton; mais en même temps Hamilton proposa qu'il fût sursis à tout payement jusqu'à ce qu'on eût fait de nouvelles tentatives auprès du gouvernement français pour obtenir la communication du mystérieux reçu d'un million , refusée sept ans auparavant, estimant que, si ce reçu était signé de Beaumarchais , il y avait lieu à déduire un million sur sa créance. Conformément aux instructions du congrès, le ministre des États-Unis auprès de la république française, Gouverneur Morris, par une lettre en date du 21 juin 1794, demanda celle