TOUS 11. S
Tel fui l'objet du premier mémoire publié au nom de Kornman, rédigé par Bergasse, et répandu par milliers dans Paris. Ce mémoire pompeux d'un bout à l'autre, souvent bouffi et incorrect, offre cependant quelques pages assez brillantes; mais, au point de Yue de la logique, de la raison et du droit, il ne supporte réellement pas Texamen. C'est un véritable galimatias. Qu^y voit-on ? Un mari qui raconte ou plutôt un avocat qui fait raconter à im mari, en style emphatique^ les tprts qu'il reproche à sa femme avec une épigraphe en vers latins tirée du poëme de Claudien contre RufOn , épigraphe spécialement dirigée contre Beaumarchais , quoique ce dernier soit complètement étranger au fait principal^ savoir Tadultère de H""" Kornman. Ce qui tendrait du reste à indiquer une certaine bonne foi chez Bergasse, au moins au début de Taffaire, c'est que, dans son exaltation continue, il oublie à tous moments qu'il revêt d'un style imposant des détails peu honorables pour son chenl. 11 pourrait, par exemple, se dispenser de nous montrer ce mari poussant pendant un an la débonnaireté jusqu'à la tolérance la plus honteuse, pour faire ensuite enfermer sa femme aussitôt qu'il est question de séparation de biens. Il pourrait se dispenser de faire avouer tout naïvement à ce mari que, s'il a attendu six ans pour provoquer un scandale, c'est que le lieutenant de police, qu'il accuse aussi d'être un des amants de sa femme, lui avait promis une place dans les Indes. Enfin n'est-il pas singulier qu'un mari, après avoir traîné publiquement sa femme dans la boue.
après ravoir accusée^ non-seulement des désordres les plus graves et les plus multipliés, mais encore d'escroquerie et même de complicité dans je ne sais quelle histoire d'assassinat qui est un véritable roman, vienne conclure en dérniitive à ce qu'on lui laisse la fenmie et la dot, la dot apparemment parce qu'elle est bonne à garder, la femme parce qu'elle est, dit cet aimable mari^ plus égarée que coupable^ et qu'il désire qu'eUe vive environnée de Veslime qu'elle peut mériter encore ? Et cela pour arriver à appeler toute la rigueur des lois^ non-seulement sur le suborneur ou les suborneurs, ce qui serait assez naturel au moins de la part d'un autre mari ; mais sur Beaumarchais, contre lequel on n'articule aucun autre fait précis que celui d'avoir contribué à obtenir des ministres, en faveur d'une femme près d'accoucher dans une maison de force , la révocation d'une lettre de cachet 1 Pour que tout soit logique d'ailleurs dans les mémoires de Bergasse^ on y lit les déclamations les plus ardentes contre les lettres de cachet. Excité par l'exemple de Mirabeau, Bergasse le laisse bien loin derrière lui en excès de langage. Tout ce que la fureur peut inspirer d'expressions outrageantes et d'imputations flétrissantes, il le prodigue à Beaumarchais. Et comme si ce n'était pas assez de le qualifier a un homme dont la sacrilège existence atteste avec un éclat si honteux le degré de dépravation profonde où nous sommes parvenir, r> dans un autre mémoire, cet avocat, parlant en son nom, crie à Beaumarchais qu'il ne connaît pas, qu'il n'a jamais vu : a Malheureux I tu
sues le crime */ d En temps ordinaire et pour un public impartial^ la réponse de Beaumarchais à de telles in^ectiyes eût été foudroyante, car il se contenta d'opposer^ comme il disait, à du Komman-Bergasse du Komman tout pur, c'est-à-dire qu'à ce mari si pompeux de sensibilité^ d'indignation et de yertu, à ce mari qui, par la plume de Bergasse, dissertait avec tant d'abondance sur la sainteté du lien conjugal, il opposa le mari réel, le mari écrivant,— pendant cette même année où les rapports de sa femme avec Daudet l'avaient rempli d'indignation dans son mémoirey—k ce même séducteur détesté dans son mémoire,— des lettres où il fait de ce suborneur son ami, son confident, son protecteur auprès des ministres, l'artisan de sa fortune, Tami et le compagnon habituel de sa femme. Il montra Kornman méritant par là le dilemme fort embarrassant que lui posa plus tard à l'audience l'avocat de Daudet : « Ou vous êtes le plus atroce calomniateur, ou vous êtes le plus vil des époux ; il vous faut
choisir. »
Quant à Beaumarchais, après avoir ainsi mis à nu la
moralité du plaignant, il ne lui fut pas difficile de démontrer jusqu'à la dernière évidence qu'il n'y avait aucun motif raisonnable de l'envelopper dans cette plainte en
< Nous avons affirmé plus haut que la prudence inusitée de'Beaumarchais dans sa polémique avec Mirabeau avait encouragé Bergasse. Ce dernier, en effet, l'avoue ingénument en disant de l'auteur du Mariage de Figaro : « un homme qui, traîné publiquement dans la boue par un écrivain fameux qu'il a eu l'impudence d'insulter, n'a pas osé lever le front devant lui, et qui, par son silence coupable^ a justifié l'opprobre dont il a été couvert. »
adultère ^ Malheureusement pour lui, le public s'inquiétait fort peu de savoir qui avait tort ou raison sur le fait principal, assez insignifiant par lui-même, mais qui remporterait dans cette guerre à mort qu'un nouvel adversaire déclarait à Beaumarchais; car, après Téclat du premier mémoire^ Bergasse, désireux d'entrer en scène et comprenant d'ailleurs qu'il était peu décent de se soustraire plus longtemps à la responsabilité de ses attaques en empruntant le nom de Kornman, lorsque tout le monde savait que ce mémoire était de lui, s'en était positivement déclaré l'auteur, et Beaumarchais l'ayant assigné^ ainsi que Kornman, en diffamation au parlement^ Bergasse eut à continuer le combat tout à la fois au nom de Kornman et au sien. Or, il possédait ici plusieurs avantages sur Beaumarchais. Jeune et peu connu, il n'avait encore ni ennemis ni envieux; doué d'un tempérament bilieux et d'une imagination trèsardente, il avait une certaine emphase naturelle de
1 L'auteur du Mariage de Figaro étant un peu suspect en ce qui regarde les femmes, j'ai mis du soin à chercher dans ses papiers s'il avait réellement servi Mme Kornman en chevalier désintéressé» Il m'a été démontré d'abord qu'il ne la connaissait nullement quand il avait contribué à la faire sortir de prison, et ensuite qu'en l'aidant plus tard de ses conseils dans ses débats d'intérêt avec son mari, il avait été pour elle un ami, et rien de plus. — Elle l'appelle dans ses lettres mon cher papa, et il me parait en effet jouer auprès d'elle un réle purement paternel. Ce serait donc précisément un des actes les plus louables, les plus désintéressés de la vie de Beaumarchais, qui lui aurait valu le plus d'insultes et le plus de tracas. C'est ce qui le fait s'écrier dans ses mémoires sur cette affaire : « Grand Dieu ! quelle est ma destinée ! je n*ai jamais rien fait de bien qui ne m'ait causé des angoisses, et je ne dois tous mes succès, le dirai-je ?.... qu'à des sottises 1 »
langage qui déjouait Tironie de Tauteur du Mariage de Figaro, et la violence de ses périodes, souvent forcées, mais toujours ronflantes^ ressemblait à l'entrainement d'une conviction. Il n'était pas moins habile que violent, car^ profitant des circonstances^ des querelles du ministère et du parlement^ qui suspendirent Fadministration de la justice et firent traîner ce procès durant près de deux ans, il sut prendre exactement le même rôle qu'avait pris autrefois Beaumarchais au temps du procès Goëzman et associer à ce débat toutes les préoccupations du jour. Le fond de l'affaire disparut ainsi sous les accessoires^ et bientôt dans les mémoires de Bergasse il ne fu^ presque plus question de M. et de M"''' Kornman^ mais de l'exil du parlement et de la scélératesse de Beaumarchais^ qu'il accusait d'être vendu aux ministres ; de la liberté de la presse, des états généraux, des droits de la nation, et de la scélératesse de Beaumarchais, ennemi des droits de la nation. Tous les oisifs se mêlèrent naturellement à cette polémique, qui fut un des grands événements de l'époque. Pendant les deux ans qu'elle dura, il se publia près de quatre cents brochures à ce sujet, Bergasse y faisant entrer tous les noms plus ou moins impopulaires qui se rencontraient sous sa plume, et chaque personnage désigné publiant à son tour des réponses et des explications. Beaumarchais n'écrivit que trois mémoires dans ce procès Kornman ; ils sont incontestablement beaucoup plus faibles que ceux qu'il écrivit contre Goëzman et autres. Il a ici tellement raison quant au fond du débat, qu'il ne sait pas
se défendre contre les généralités déclamatoires sous lesquelles on cherche à Técraser. Vainement ses amis lui recommandent d^éviter les formes de la raillerie, qui ne prendraient pas^ attendu que Bergasse a su monter Taffaire au ton d'une grande question de morale publique, dans laquelle il se pose comme défenseur de la vertu contre un tas d'hommes pervers : conune Topi* nion incline à Taccepter dans ce rôle^ il faudrait Ten dépouiller avec gravité et lui opposer une véhémence égale à la sienne; mais Beaumarchais commence à vieillir^ il a des habitudes d'esprit auxc^uelles il ne peut plus renoncer. Non content de prouver qu'il n*y a dans tout ceci aucun reproche à lui faire, ce qui est trèsvrai^ il se permet des quolibets sur Komman qui gfitent sa situation, et prêtent le flanc aux philippiques austères de Bergasse.
De son côté Bergasse qui écrit modestement : « Je porterai l'éloquence humaine jusqu'où elle peut aller, » professe de singulières opinions sur le droit qu'aurait^ à son avis, le premier venu d'exploiter la réputation d'un homme célèbre en l'accablant d'outrages. Écoutons-le : a Je n'ai, dites-vous, écrit que des faits faux; j'ai donc encouru toutes les peines destinées à la calomnie : eh bien ! dans cette supposition même ( évidemment fausse), le sieur Kornman m'aurait trompé, vous auriez le droit de l'attaquer et de demander justice de son imposture; mais moi, dont les intentions ont été si pures, la conduite si franche, le but si digne d'éloges, je serais toujours au-dessus de vos atteintes.... Mais,
dites-vous, nous vous poursuivons, non pas parce que vous avez rédige les mémoires du sieur Kornman, mais parce que vous nous y avez peints sous les traits les plus odieux.... C'est-à-dire, s'écrie Bergasse, que vous voulez qu'on me punisse de ce que je suis moi, et non pas un autre, de ce que je n'ai pas écrit avec vos facultés^ mais avec les miennes.... » Et comme les facultés de Bergasse sont essentiellement tournées à la virulence^ après avoir, durant deux ans, accumulé toutes les insultes sur Beaumarchais, sur H. Lenoir, sur le prince de Nassau , à la dernière audience il leur administre encore cette péroraison : o Qu'ils apprennent, ces pervers, que je ne cesserai jamais de les poursuivre; que tant qu'ils seront impunis, je ne me tairai pas; qu'il faut qu'on m'immole à leurs pieds, ou qu'ils tombent aux miens. 1/autel de la justice est dans ce moment pour moi l'autel de la vengeance, et sur cet auteU désormais funeste, je jure que jamais il n'y aura de paix entre nous, que je ne les quitterai plus, que je ne me reposerai plus, que je m'attacherai à eux comme le remords à la conscience coupable. Et vous, qui présidez ce tribunal auguste, vous, Tami des mœurs et des lois, vous dans lequel nous admirons tous, etc. , etc. , recevez mes serments!» Les nombreux admirateurs de Bergasse trouvaient cela sublime.
Le parlement reçut les serments de ce fougueux avocat pour ce qu'ils valaient, et quoiqu'il eût avec soin entremêlé sans cesse les flatteries envers ses juges et les invectives contre l'auteur du Mariage de Figaro,
un arrêt du 2 avril 1789^ supprimant ses mémoires comme faïujc, injurieux et calomniettx , le condamna envers Beaumarchais à mille livres de dommages-intérêts avec défense de récidiver^ sous peine de punition exemplaire. Kornman fut condamné aux mêmes peines^ et de plus^ vu les preuves de sa coupable complaisance^ déclaré non recevable dans sa plainte en adultère contre sa femme et Daudet de Jossan.
Il fallut au parlement un certain courage pour rendre cet arrêt, car cette lutte si prolongée avait eu pour résultat de produire contre Beaumarchais un déchaînement universel. Assailli chaque jour de lettres anonymes furibondes, attaqué même une fois dans la rue, il ne pouvait plus sortir le soir qu'armé et accompagné. Bergasse, au contraire, était devenu pour un moment Tidole du public ; cette foule qui encombrait la grande salle du parlement, cette foule qui, aux temps du procès Goëzman , portait Beaumarchais en triomphe, accueillit sa victoire avec des murmures, réservant pour son adversaire toutes ses sympathies et toute son admiration. Pourtant, dans cette aflTaire, sa situation était incontestablement, en morale et en droit, plus nette que dans Taffaire Goëzman; mais, comme il avait autrefois un peu abusé peut-être de la faveur de Topinion, la Providence voulait sans doute qu'il eût à subir toutes les amertumes de son injustice^
^ L'iDJustice s'est continuée même après la mort de Beaumarchais. Bergasse ayant eu l'avantage de lui survivre longtemps (il a vécu jusqu'en 1832) a joui des bénéfices de cette situation, et
Le lendemain^ les amis de Bergasse disaient que son adversaire avait acheté le parlement. 11 l'avait si bien acheté^ que je ne puis m'empêcher de transcrire ici un détail intéressant que je trouve dans ses papiers^ et qui prouve que le vrai parlement n'avait rien de commun, sous le rapport de l'intégrité, avec le parlement Haupeou.
Dans cette cause célèbre, où figuraient les cinq ou six premiers avocats de Paris, débutait comme avocatgénéral un jeune magistral de vingt-neuf ans, Dàmbray, qui fut depuis le comte Dambray, chancelier de France sous la restauration. Après les plaidoiries, à la dernière audience, Dambray avait eu à donner ses conclusions et à dégager la cause de tout le fatras compliqué dont elle avait été surchargée. Obligé de parler
quoique ses mémoires aient été très-justement déclarés faux et calomnieux par des magistrats qui, certes, n'avaient aucune prédilection pour l'auteur du Mariage de Figaro, on en a inséré trois dans un recueil assez connu publié sous le titre de Barreau français. Les éditeurs de ce recueil suppriment les réponses de Beaumarchais parce que, disent-ils, ce ne sont que de simples factums très-médiocres. C'est possible, mais cela ne rend pas plus juste la publication exclusive des calomnies très-noires de Bergasse. Les éditeurs, pour soulager leur conscience, ajoutent que Bergasse rapporte exactement dans ses mémoires le contenu des réponses de Beaumarchais. Rien au monde n'est plus inexact que cette assertion. Ce qui distingue au contraire les mémoires de Bergasse, c'est un silence habile sur les faits caractéristiques de la cause, et une divagation parfois éloquente mais continuelle sur des objets étrangers à la question, de sorte que la physionomie du procès y est aussi complètement défigurée que la physionomie de Beaumarchais. — Ceux qui voudraient connaître mieux l'une et l'autre, feront bien de consulter, outre les réponses de Beaumarchais, le recueil moins connu de Mejan intitulé : Causes célèbres, où celle-ci est analysée avec assez d'exactitude.
pendant plusieurs heures et suffoqué par la chaleur, le jeune avocat-général s'était évanoui deux fois; après chaque défaillance, il reprenait son argumentation où il Tavait laissée^ avec autant de présence d'esprit que si elle n'eût pas été interrompue ; il la poursuivait avec une éloquence pleine de force et de lucidité. Sans s'inquiéter de la soudaine popularité de Bergasse ou de l'impopularité de Beaumarchais, il avait conclu pour la justice et dicté en quelque sorte à la conscience des magistrats l'arrêt qui venait d'être rendu.
Plusieurs jours après cet arrêt, Beaumarchais éprouvant le besoin de satisfaire un mouvement de reconnaissance envers Dambray et ne sachant trop comment s'y prendre pour ne pas effaroucher sa délicatesse, fait remettre chez son portier une boite contenant un superbe camée avec ce billet anonyme^ et qu'il n'avait pas écrit de sa main :
DÉLrVRANCE DE LEGS.
a Ce portrait de Cicéron antique et gravé sur péridoty pierre fine de la première qualité après Témeraude, était la bague chérie que portait toujours M. d'Éraery, le plus célèbre antiquaire du xviii« siècle ; en mourant, il l'a laissée en dépôt à l'un de ses amis, sous condition de la remettre à Thomme le plus éloquent qu'il rencontrerait: elle appartient sans conteste à M. Dambray.
a On a eu le respect de ne pas faire repolir la pierre, de crainte d'altérer la parfaite ressemblance de l'ancien Gcéron en la présentant au moderne. »
Le lendemain^ Beaumarchais voit revenir sa boîte avec la lettre qui suit :
a On m'a remis hier au soir, Monsieur, une petile boîte contenant un portrait de Cicéron fort artistement gravé sur une pierre fine de la première qualité après i'émeraude^ à ce que m'apprend un billet beaucoup trop obligeant, dans le* quel on porte la flatterie jusqu'à me comparer à l'orateur de Rome; je n'ai pu attribuer qu'à l'enthousiasme d'un plaideur qui a gagné son procès et qui ne me connaît pas^ un cadeau qui ne me convient sous aucun rapport. J'ai questionné mes gens pour en connaître l'auteur, et le récit de mon portier qui a reconnu votre laquais ayant confirmé mes premiers soupçons, je m'empresse. Monsieur^ de profiter de cette découverte pour vous prier de vouloir bien reprendre un bijou qu'une juste délicatesse ne me permet pas d'accepter.
a Sous quelque forme qu'un présent soit offert, il ne cesse pas d'être un présent, et jamais un magistrat ne doit en recevoir.
a J'ai llionneiur d'être, Monsieur, etc. Dambrat. »
cParii, le 35 avril 1789. >
Beaumarchais répond en protestant que le cadeau n'est pas de lui ; mais le jeune avocat général, coavaincu du contraire , persiste dans son refus. Voilà comment Beaumarchais avait acheté le parlement qui venait de condamner Bergasse. Il est vrai cependant, comme on Ta dit, que s'il gagna son procès devant la justice, il le perdit cette fois devant l'opinion et fit la fortune de Bergasse, qui, quoique déclaré calomniateur par un arrêt, dut à cette seule afiFaire une célébrité éclatante, et se vit du premier coup appelé à l'assemblée constituante, où sa célébrité ne se soutint pas.
La Harpe, tout en se déclarant indigné des calomnies aussi odieuses qu*absurdes dont Beaumarchais fut si souvent l'objet , estime que ce dernier a commis
une action impardonnable en se permettant trois ans après ce procès de donner au personnage du traître^ dans son drame de la Mère coupable, le nom irlandais de Begearss, destiné à rappeler celui de Bergasse, mais qui en réalité le rappelle assez peu^ ^t la plupart des biographes de Beaumarchais ont répété machinalement cette sentence du célèbre critique. La Harpe, qui portait dans les moindres querelles littéraires une rancune si âpre et si tenace, en parle ici bien à son aise. Quoi! un homme à qui vous n'avez jamais fait le moindre mal , que vous ne connaissez pas, qui ne vous connaît pas, vous aura pendant deux ans outragé et calomnié de la manière la plus atroce, il aura allumé contre vous les inimitiés les plus ardentes, et Ton sera inexcusable de l'avoir transformé en traître de mélodrame sous un anagramme irlandais I a En vérité, dit avec raison Aruault à ce sujet, la vengeance était moins cruelle que Toutrage qui Tavait provoquée. J'ai connu, ajoute-t-il, Bergasse et Beaumarchais : rien de plus opposé que leur caractère ; avides de renommée Tun et l'autre, ils l'obtinrent d'abord par des écrits publiés à l'occasion d'un procès; mais dans ses mémoires, Beaumarchais se défendait, et dans les siens Bergasse attaquait. Tourmenté par la bile, Bergasse, honnête homme sans contredit, était de l'humeur la plus morose. Rien de plus gai au contraire que Beaumarchais, qui était, quoi qu'on en ait dit, un fort galant homme et, de l'aveu de tout le monde, un des hommes les plus aimables qu'on pût rencontrer. »
Ce témoignage impartial d'Àrnault écrivant quarante ans après Tévcnement nous permet au moins de conclure que^ si^ en effet Bergasse était foncièrement un honnête homme^ il se conduisit ici comme un homme injuste ei méchant^ ce qui n^est pas permis, même aux plus honnêtes gens. Sans raison et sans droite par ambition de renommée, par violence de caractère, il poussa contre Beaumarchais la fureur jusqu'aux derniers excès de rinvective et de la calomnie ; il ût à sa réputation une blessure cruelle dont elle ne s'est jamais bien guérie^ et lorsque la révolution éclata^ l'auteur du Mariage de Figaro, qui aurait pu espérer d'être accueilli sous le régime nouveau avec quelque faveur^ vit commencer pour lui la période de la décadence et de l'impopularité.
TARARB ET SES METAMORPHOSES. — LA POLITIQUE A l'oPERA.
Les attaques de Bergasse, en obligeant Beaumarchais à descendre encore une fois dans l'arène judiciaire, le surprirent, nous Tavons dit^ au moment où il préparait la première représentation d'un opéra. Cet ouvrage , à cause de son titre singulier de Tarare , et de Topinion où Ton était qu'il devait sortir quelque chose d'étrange de la collaboration de Beaumarchais et de Salieri^ le premier élève de Gluck ^ excitait vivement la curiosité publique. L'auteur du Mariage de Figaro conservait encore le privilège de faire à lui seul diversion aux plus grands intérêts du temps. « Dès que l'on fut instruit, dit un nouvelliste cité dans la Correspond dance de Grimm S que les répétitions de Tarare étaient
» Voir cette correspondance en juin 1787. — Lettre de M. Pitra à un de ses amis à Ljon, sur l'opéra de Tarare,
commencées^ notable^^ renvois de ministres^ assemblées proi^inciales^ tout disparut devant ce grand phénomène. Tarare devint l'unique sujet de toutes les conversations; partout OD ne s'entretenait que de Tarare, b
Assailli à Timproviste par les factums de Bergasse au milieu des répétitions de son opéra^ Beaumarchais écrit au ministre de la maison du roi> M. de Breteuil, pour demander la remise de cet ouvrage^ a ne pouvant, dit-il^ songer à amuser le public, quand il s*agit pour lui de défendre son honneur contre les plus injurieuses calomnies. j> Le ministre s'oppose à la remise par une lettre adressée à M. de La Ferté, dans laquelle, après avoir parlé d'une conversation qu'il a eue à ce sujet avec l'auteur de Tarare, il allègue l'impatience pubUque, qui est portée au comble, les intérêts de l'Opéra, qui a fait des dépenses énormes de mise en scène, a et enfin un succès que nous sommes, dit M. de Breteuil, fondés à regarder comme certain, qui ne peut qu'ajouter à l'éclat de la repu talion littéraire de M. de Beaumarchais, ce qui sera déjà un premier triomphe sur ses adversaires. »
Devant cette insistance de M. de Breteuil, Beaumarchais dut céder, et la première représentation de Tarare eut lieu le 8 juin 1787. « Jamais, dit le nouvelliste déjà cité, jamais aucun de nos théâtres n'a vu une foule égale à celle qui assiégeait toutes les avenues de l'Opéra le jour de la première représentation de Tarare, A peine des barrières élevées tout exprès, et défendues par une garde de quatre cents hommes, ront-elles pu contenir. » On voit que la puissance d'attraction de Beaumarchais
sur la foule ne diminuait pas; elle était plutôt redoublée par l'éclat du nouveau procès dans lequel il se trouvait * engagé. L'attente du public fut cette fois un peu trompée : Tarare excita beaucoup plus de surprise que d'admiration. Cependant cet ouvrage eut plus de succès qu'on ne Ta dit, et il a vécu plus longtemps qu'on ne le croit communément.
' L'idée qui a donné naissance à Tarare est une idée dont l'exécution est manquée^ mais ce n'est pas une idée vulgaire; elle offre au contraire un témoignage de plus de cet esprit hardi, chercheur, novateur, qui distinguait si essentiellement Beau marchais. Faire marcher de front dans un opéra l'intérêt poétique, l'intérêt musical., l'intérêt dramatique, en y joignant l'attrait des décors, des machines, des coups de théâtre et des danses; en un mot, essayer avec une plus grande variété de moyens et beaucoup plus de mouvement quelque chose d'analogue à ces mélodrames sublimes de la Grèce antique, dans lesquels tous les arts réunis apportaient leur concours; «atteindre ainsi, dit Beaumarchais lui-même, à ces grands effets tant vantés des anciens spectacles grecs ^o tel est le problème que se posa l'auteur de Tarare. Pour résoudre ce problème, en supposant qu'il puisse de nos jours être résolu, pour dépouiller la musique de la suprématie absolue qu'elle s'attribue dans un opéra et la réduire à n'être dans le drame qu'un embellissement de plus, il eût fallu d'abord que la poésie eût par elle-même une grande valeur. Or Beaumarchais était loin d'être poëte, dans le sens rigoureux du mot; sa versification,
sauf quelques exœptions rares^ est en général des plus médiocres^ et rembarras jqu'il éprouve à écrire en vers réagit sur Tidée même qu'il veut exprimer, Taflàiblit et récrase si Men^ qu'on est tout étonné de voir Tauteur du Barbier de Sétille dialoguer parfois dans Tarare avec une insignifiance qui touche à la platitude.
Non content de se tromper grayement sur ses apti-r tudes en écrivant en vers un ouvrage de longue haleine^ Beaumarchais s'était en quelque sorte complu à s'imposer tous les genres de difficultés. Il avait prétendu faire un libretto d'opéra non-seulement poétique et dramatique, mais encore philosophique et même scientifique^ en substituant à la mythologie grecque une mythologie nouvelle. « Les sciences exactes, dit à ce sujist M. Saint-Marc Girardin^ qui a fait en quelques lignes une critique très-judicieuse et très-fine de Tarare, les sciences exactes étaient alors de mode ; chacun vantait leur netteté et leur certitude, chacun s'écriait qu'il n'y aurait de morale et de philosophie parfaites que lorsqu'elles se rapprocheraient de la géométrie. Beaumarchais sMmagina que la poésie gagnerait à se rapprocher de la physique ». » Voici le canevas sur lequel fut brodé ce bizarre assemblage de féerie, de drame, de philosophie et de physique. En Usant le joli conte d'Hamilton inti-
tulé Fleur d'Epine, Beaumarchais avait été frappé du nom grotesque de Tarare que le conteur donne au personnage principal, et de l'effet produit par ce nom sur
1 Essais de littérature et de morale ^ par M. Saint-Marc Girardin, t. I^ p. 120.
ceux qui rentendent prononcer. Outre que Tarare^ dans le conte d'Hamilton^ représente assez bien cette flgure d'homme obscur, spirituel et adroit ^ luttant contre tous les genres d'obstacles et les surmontant par son habileté, genre de figure que l'auteur du Mariage de Figaro aima toujours à peindre à cause d'une certaine parenté avec la sienne^ il lui sembla ici que ce nom de Tarare aurait le double avantage de donner du piquant à l'afflche et de faciliter les coups de théâtre dans la pièce, en l'employant de la même manière, mais dans un autre sens qu'Hamilton : celui-ci n'en tire que des effets comiques^ tandis que Beaumarchais donne ce nom à un guerrier redouté d'un tyran^ qui ne l'entend jamais prononcer sans entrer en fureur et sans se livrer à quelque acte de violence qui amène dans le drame une nouvelle complication. Ce nom d'ailleurs est à peu près la seule chose que l'auteur de Tarare emprunte à Hamilton ; le reste de sa fable n'a plus rien de commun avec le conte de Fleur d'Épine. U est tiré en grande partie d'un conte traduit du persan et intitulé Sadàk et Kalasrade ; mais comme Beaumarchais tenait à mettre dans son opéra plus de philosophie que le narrateur persan, il prit les choses de plus haut. Dans un prologue des plus bizarres^ il entreprit de montrer le Génie de la reproduction des êtres, ou la Nature, occupé, de concert avec le Génie du feu qui préside au Soleil, amant de la Nature, à créer des êtres. Ces deux génies fabriquent successivement les différents personnages qui figureront dans l'opéra. Après avoir hésité entre deux ombres
pour savoir laquelle des deux sera roi, le génie du feu leur impose les mains, fait de Tune Vempereur Alar, roi d*Ormus, despote de l'Asie, et de l'autre un soldat obscur. Gfr soldat^ qui sera Tarare^ est destiné à représenter le triomphe de la vertu et de Tintelligence sur les dons de la naissance et du hasard. Il se verra aux prises avec la tyrannie d'Atar, qui lui enlève sa femme et veut le récompenser par la mort de la gloire qu^il a acquise en combattant pour lui ; il aura également à déjouer les astucieuses machinations du chef des brahmes. Par son courage^ il surmontera tous les obstacles et s'élèvera du rang le plus obscur au plus haut degré de la faveur publique. Comme Figaro^ mais avec beaucoup plus de vertu et beaucoup moins de gaieté^ avec un turban et un sabre de plus^ il défendra sa femme contre les entreprises du roi Âtar, homme féroce et sans frein, dit le programme; mieux récompensé encore que Figaro, Tarare sera forcé par le peuple de monter sur le trône à la place du féroce Atar, qui se poignarde*, le tout afin que ressorte avec plus de puissance la moralité du poème, résumée dans ces quatre vei*s philosophiques que la Nature et le Génie du feu reviennent à la fin chanter ensemble majestueusement^ dit Beaumarchais, mais qu'ils ont dû avoir quelque peine à chanter mélodieusement :
Mortel, qui que tu sois, prince, brahme ou soldat, Homme, ta grandeur sur la terre N*apparhent poiul à ton état, .
Elle est toute à ton caractère.
Tel est le sujet à l'aide duquel Tautcur du Mariage de Figaro se proposait de réaliser son plan d'union intime et complète de la poésie, de la musique, du drame et de la danse dans un seul ouvrage. Le prologue est la partie de l'opéra la plus ambitieuse, mais en même temps la plus faible; c'est celle à laquelle Beaumarchais tenait le plus, et c'est celle qui est morte la première : à la troisième reprise de Tarare, sous la république, on supprimait déjà le prologue. On a peine à comprendre qu'un homme aussi spirituel que Beaumarchais ait pu se faire illusion au point de croire qu'il rendrait attrayan t pour le public un dialogue scientifique entre la Nature et le Génie du feu créant des êtres suivant les lois de l'attraction et de la gravitation, ou mieux d'après la théorie des atomes crochus, et chantant des vers déplorables comme ceux-ci :
Froids humains, non encore vivanls>
Atomes perdus dans Tespace,
Que chacun de vos éléments '
Se rapproche et prenne sa place
Suivant Tordre, la pesanteur
Et toutes les lois immuables
Que Téternel dispensateur
Impose aux êtres, vos semblables.
Le ballet de ce prologue n'était pas moins étrange que la poésie, car il se composait en partie de Vents déchaînés qui forment en tourbillonnant des danses de la plm violente agitation. Malgré le fanatisme de son amitié pour Beaumarchais, Gudin nous dit naïvement dans son manuscrit : « Je ne lui dissimulai pas que je
croyais impossible de mettre ce prologue en musique ; mais, ajoute-t-il non moins naïvement^ Salieri^ formé à une école accoutumée à surmonter les difffcultés, en Tint à bout, n Ce dut être une rude besogne. Beaumarchais avait d'abord présenté son libretto à Gluck^ qui disait; comme lui^ que la musique tenait trop de place dans un opéra, mais qui trouva sans doute que Beaumarchais lui faisait la part trop mince ou trop diffldiej et qui proposa son élève Salieri. Ce dernier était alors à Vienne^ on le fit venir à Paris; Beaumarchais le logea chez lui; et le combla de bontés^ comme pour le dédommager de la tâche laborieuse qu'il lui imposait *.
1 Vingt ans i^rès l'époque où nous sommes et six ans après la mort de Beaumarchais, Salieri, conservant un vif souTenir de l'hospitalité si agréable qu'il avait reçue de lui , ëcrivait de Vienne, en date du 5 octobre 1805, à la fille de l'auteur de Tm^ rare, devenue M»* Delarue , une lettre de laquelle j'extrais quelques lignes qui se rattachent à l'époque de la composition de l'opéra dont il s'agit. Ces quelques lignes me semblent une peinture gracieuse et exacte du caractère de douceur et de sérénité Qu'offrait la vie intime de ce Beaumarchais, si remuant à rextérieur, si attaqué, si calomnié. La jargon franco-italien de Salieri donn.e, si je ne me trompe, quelque attraitde plus à ce petit tableau: « Vous êtes encore, écrit-il, devant mes yeux. Madame, cette aimable enfant, cette jolie Eugénie, pleine d'esprit et de grâces. Je suis logé chez votre célèbre papa et votre adorable mamma, qui m'ont comblé de tant de faveurs et de gcntilesses ; nous deux nous sommes après midi au piano à jouer des sonates à quatre mains. A deux heures , M. ou M"* de Beaumarchais entre dans le cabinet et nous dit : < Allons dincr, mes enfants. » Nous dînons; je vais après un peu à me promener, à lire les gazettes au Palais-Royal ou à quelque théâtre. Je rentre de bonne heure. Quand M. de Beaumarchais n'est pas chez lui, je monte au second, dans mon appartement; je mette au lit quelquefois mon domestique. Allemand ivrogne ; je me couche dans une chambre où je vois de mon lit, en travaillant tous les jours, l'aurore avec un céleste plaisir. Vers dix heures, M. de Beaumarchais vient
Le compositeur ne put y suffire qu'en se sacrifiant. A force d'abonder dans son idée^ que les exigences du musicien exercent en général dans un opéra une influence fâcheuse^ non-seulement pour les paroles et les idées qu'elles étouffent ou allanguissent démesurément^ mais encore pour l'effet d'ensemble et Faction qu'elles paralysent ou écrasent; Beaumarchais donna en plein dans un autre inconvénient; il dit à son compositeur : c Faites-moi une musique qui obéisse et ne conunande paS; qui subordonne tous ses effets à la marche de mon dialogue et à l'intérêt de mon drame. » Salieri lui fit une musique tellement obéissante, qu'elle en devint insignifiante, a La musique de Tarare, dit un critique contemporain^ n'ajoutera rien à la réputation de l'auteur y on Ta trouvée très-inférieure à celle des Datundes. Le peu de chant qu'on y rencontre est du genre le plus facile et le plus commun ; le récitatif^ presque toiyours insipide et d'une monotonie fatigante. Quelques chœurs sont d'un bel effet et offrent même quelquefois une mélodie qu'on regrette de ne pas retrouver dans le chant et dansées airs de danse. Deux ou trois morceaux^ tels que celui deXalpigi au troisième acte^ sont les seules choses vraiment agréables dans la musique de cet opéra *.
chez moi, je lui chante ce que j'ai fait de notre grand opéra; il m'applaudit, il m'encourage, il m'instruit avec une manière paternelle. Tout semblait si tranquille.... »
i Ces couplets, que chante l'eunuque Calpigi : Je ixiitnénatifde Ferrarêf sont tournés d'une manière leste et originale; ils déviorent assez populaires pour qu'on en fit une parodie contenant une biographie très-fausse et très-méchante de Beaumarchais ,
Et cependant cet opéra de Tarare^ dont la musique était pauvre, dont la poésie était plus que médiocre, offrait dans sa structure originale^ dans ses eCTets de scène inattendus, yife et pressés^ dans ce mélange de drame^ de comédie, de féerie, do danse, de pliilosopliie et de physique, je ne sais quel ensemble bizarre, qui ne laissait pas d'avoir sur le public une prise constatée par le critique même que nous venons de citer : « Cet ouvrage^ dit-il, est une des plus singulières conceptions que je connaisse.... L'auteur aura toujours le mérite d'avoir présenté dans cet opéra une action dont la marche ne ressemble à celle d'aucun autre, et d'avoir eu le talent d'y donner assez adroitement une grande leçon aux souverains qui abusent de leur pouvoir.... Après avoir dit leur fait aux ministres et aux grands seigneurs dans sa comédie du Mariage de Figaro, il lui manquait encore
de le dire de même aux prêtres et aux rois. Il n'y avait que le sieur de Beaumarchais qui pût l'oser, et peut-
qui se chantait sur le même air, et qui commençait ainsi : Je suis ne natif de Lutèce. Dans ce môme opéra de Tarare, on pourrait signaler encore quelques mélodies offrant une certaine nuance de lyrisme qui ne se soutient pas longtemps, par exemple, le passage qui commence par ces vers :
Ainsi qu'une abeille, Qu'un beau jour éveille.
De la fleur vermeille Attire le miel.
Je me rappelle qu'une femme célèbre par sa beauté et la plus attrayante des femmes par sa bonté et sa grâce, M*^ Récamier, avait gardé dans l'esprit et dans l'oreille, après cinquante ans, le souvenir de cette mélodie dont les vers sont d'un tour heureux qui se rencontre rarement sous la plume de Beaumarchais.
être n'est-ce aussi qu'à lui qu'on pouvait le permettre ^ . » Â la dix-huitième représentation de Tarare, en septembre 1787, Beaumarchais écrivait à Salieri, qui venait de repartir pour Vienne : a Enfin, mon cher Salieri, vous recevez donc votre superbe partition ; je puis bien la nommer superbe, puisque nous sommes à la dix-huitième séance sans que le public ait cessé un moment de s'y porter en foule. Le 8 de ce mois, grand jour de Saint-Cloud, vous avez fait 4,200 francs, et l'an passé, à pareil jour, un çxceUent ouvrage n'a donné que 600 francs de recette.
Ah! bravo, caro Salieri ^ !
a Rappelez-moi au souvenir de ce géant qu'on nomme Gluck. »
En décembre i 787, la Correspondance de Grimm nous a|>prend que la foiile se porte encore à l'opéra de Tarare comme le premier jour., a Les spectateurs, dit le nouvelliste, que l'on voit se renouveler à chaque représentation de cet opéra , l'écoutent avec un silence et une sorte d'étourdissement dont il n'y a jamais eu d'exemple à auculi théâtre, d
Ceci rend bien l'impression de surprise et d'intérêt sans admiration que produisait ce bizarre ouvrage. Après un succès qui, on le voit, se prolonge assez longtemps, l'opéra de Tarare fut repris une première fois après la révolution, en 1790, à la suite de la fameuse
1 Corretjfondance de Grimm déjà citée.
' Allusion au refrain de la chanson de Calpigi dans Tarare,
fête de la fédération, qui attirait à Paris tous les patriotes des départements. Beaumarchais 7 syouta^ sous le titre de Couronnement de Tarare, un acte presque entier^ qui n'a jamais été publié et qui présente un témoignage singulier des préoccupations du temps : c'est la politique envahissant tout^ même TOpéra.
Dans le premier Tarare de 1787, le héros était tout simplement proclamé roi^ avec cette recommandation de Calpigi :
Règne sur ce peuple qui Vaime, Par les lois et par Téquité.
En 1 790^ Beaumarchais éprouva le besoin de faire de Tarare un roi constitutionnel et de donner à son intro^ nisation en cette qualité tout Téclat possible. Au cinquième acte donc^ la scène changeait et représentait le temple de Brahma, où l'on voyait défiler le cortège
suivant :
a Marche nationale. — Soldats en bon ordre. Quatre membres de rassemblée du peuple, — l'un militaire, le deuxième du collège des brahmes, le troisième un citoyen, le quatrième un cultivateur, — portent un autel élevé sur lequel est inscrit : Autel de la Liberté.
c( Quatre autres membres ainsi mêlés portent un grand livre avec cette inscription sur la couverture : Livre de la loi. Une grande couronne d'or est posée sur ce livre. Deux autres portent le manteau royal pourpre à étoiles d'or; deux autres, le sceptre et la main de justice. Tout le reste marche ainsi confondu. Tarare et Astazie montent sur le trône.
a Après que Tarare a été couronné en cérémonie, tous les ordres de VEtat, dit le livret, se prennent sous le bras, s'avancent en cercle ainsi confondus, et répètent en chœur avec enthousiasme :
Roi, nous mettons la liberté Aux pieds de ta vertu suprême.
Gouverne ce peuple qui t*aime, Par les lois et par Téquité :
. Il dépose en tes mains lui-même Sa redoutable autorité. »
Ces deux derniers vers étaient destinés à constater le
principe de la souveraineté nationale. Avant d'arriver a
faire ses réserves^ comme monarchiste ami de Tordre et
des lois^ l'auteur de Tarare est naturellement obligé de
se ménager la bienveillance des patriotes avancés par
de grandes concessions aux idées du moment.
a Des bonzes y dit le livret de i790, suivis de quelque vierges brahmines % s'avancent aux pieds du trône de Tarare et chantent :
Du culte de Brahma prêtres infortunés,
A vivre sans bonheur sommes- nous condamnés?
TARARE, Mlev«nt.
De tant de retraites forcées.
Que les barrières soient brisées ; Que rhymen, par ses doux liens.
Vous donne à tous des jours prospères : Peuple heureux, les vrais citoyens, Ce sont les époux et les pères.
a Toute l'assemblée lève les mains en signe d'approbation. ))
Voilà le mariage des prêtres accordé. Sur la question du divorce, Beaumarchais ne peut se montrer plus rebelle aux vœux des patriotes philosophes. L'eunuque
> Cette association des honzea et des vierges bra^mmet est peutêtre un peu forcée i mais Beaumarchais n'y regardait pas de si près.
Calpîgi, très-indûment marié à Spinette, s'ayance avec elle au pied du trône de Tarare. lis chantent un duo demandant le divorce; Tarare répond par un récitatif accordant le divorce. Suit, dit le livret^ une danse pittoresque peignant le sentinunt d'un divorce ou de gens qui se fuient et prennent d'autres engagements.
Une troisième question se présente, qui agite également les esprits en 1790 : c'est celle de la liberté des nègres. Cette question divise même les défenseurs de la révolution, dont plusieurs, Barnaye en tète, redoutent pour la sécurité des colons un affranchissement subit, tandis que Brissot et Robespierre font triompher dans les clubs la maxime : Périssent les colonies plutôt qu'un principe * ! Beaumarchais se sent un peu embarrassé : Taffranakissement des nègres (et ceci peint Tesprit de Tépoque) lui parait une question sur laquelle il y a beaucoup plus à hésiter que sur la question du mariage des prêtres et du divorce. Voici comment il esquive la difficulté. Une députaiion de n^res du Zanguebar se précipite aux pieds de Tarare et peint les souffrances de la servitude sans demander précisément la liberté. Tarare se lève et chante avec majesté :
Plus d'infortunés parmi nous.
Le despotisme affreux outrageait la nature : Nos lois vengeront cette injure ; Soyez tous heureux, levez-vous î
Ici le majestueux Tarare se conduit un peu en Esco-
» C'est une erreur complète, et pourtant assez accréditée, que l'opinion qui attribue ce mot k Barnavo : il disait précisément tout le contraire.
bar. Il dit : Soyez tous heureux, pour ne pas dire : Soyez tous libres/ et après avoir ainsi éludé la question, il fait chanter et danser les nègres célébrant le doux esclavage que leur promet la bonté des blancs*.
Après avoir ainsi accordé auxpatrioies les plus ardents tout ce qu'il croit pouvoir accorder, lauteur de Tarare éprouve enfin le besoin de venir en aide à l'autorité par une allusion à ces fréquentes émeutes qui de i790 à 1791 mettaient à une si rude épreuve la vigilance de Lafayette et de Bailly. Voici le nouveau coup de théâtre destiné à traduire cette pensée :
CL Un peuple en désordre, effréné^ dit le livret, court et
' Il y avait là un couplet assez grotesque chanté par un nègre, couplet que Salieri, alors à Vienne, devait mettre en musique, comme tout le reste. En le lui envoyant, Beaumarchais 7 joint cet avis, qui nous prouve que, musicien lui-même, il intervenait fréquemment dans le travail du compositeur. « Voici, écrit-il à Salieri, quelques idées pour Tariette du nègre. Cette nation brûlée ne chante point comme les autres, elle a un chevrotement, une trépidation en chantant, qui Qxige que l'on s'en rapproche lorsqu'on veut la produire en scène. » Et il envoie un projet d'air noté par lui-même d'après un chant nègre. Citons pour les curieux ce couplet que Beaumarchais faisait chanter par un nègre du Zanguebar en 1790:
Holà ! doux esclarage Pour Congo, noir visage.
Bon blanc, pour nègre il est humain.
Nous, bon nègre, a cœur sur la main .
Nous pour blanc Sacrifie, Donner sang.
Donner yie.
Priant grand fétiche Ourbala Pour bon grand peuple qu'il est là.
Ourbala 1 l'y roilà. . ..
(M«ntr«Bt les *p«eUI«art.) L'yvoUàila,la,U,la,lA.
remplit la place. Un héraut d'armes se présente accompagné de plusieurs magistrats, s'oppose à sa course et lui dit:
Au nom de la patrie,
Qui TOUS presse et yous prie, Rentre! dans le deToir : aux accents de ma voix. Peuple, séparez-vous, pour la troisième fois.
GBOBOB DU PECPLB M détordre.
Tout est changé. Quoi qu'on ordonne, Nous n'obéirons ^ personnt.
c Le magistral fait un signal. — Marche de soldats armés^ serrés en bataillon^ avec une bannière portant ce vers en or sur un fond rouge :
La liberté n*est pas d*abuser de ses droits.
« Seconde marche d'un groupe de citoyens paisibles^ bannière bleue avec ce vers en blanc :
La liberté consiste à n*obéir qu'aux lois.
tf Troisième marche d'un groupe de jeunes cultivateurs des deux sexes couronnés de fleurs et portant des gerbes et des fruits. Bannière rose^ avec ce distique de couleur verte :
De la liberté sans licence
Natt le bonheur, naît l'abondance.
a Quatrième marche d'un groupe de prêtres de la Mort précédés d'un tamtam ou cloche de l'Inde^ suspendue, portée par deux prêtres, formant une espèce de tocsin. Bannière noire avec des lettres d'argent, et pour légende :
Licence, abus de liberté.
Sont les sources du crime et de la pauvreté.
a Urson s'est mis à la tête des soldats quand ils ont passé; Tarare se met à la tête des citoyens paisibles; Astazie s'est mêlée aux jeunes cultivateurs des deux sexes, d
c Cette marche imposante ^ dit le livret > fait doucement
reculer le peuple : il reparait modeste à la lin de la marche générale, » et Tarare chante :
Mes amis, plaignons leur erreur ; Victime de quelque barbare.
Quand ce bon peuple est en rumeur, Cest toujours quelqu*un qui Tégarc.
L'opéra se terminait ensuite^ comme dans le texte imprimé^ par un grand coup de tonnerre, 8ui\i de Papparition de la Nature et du Génie du feu descendant du ciel sur le char du Soleil.
Ainsi arrangé au goût du jour en 1790^ ce dernier acte de Tarare avait été présenté d'abord au maire de Paris^ Bailly^ qui^ après Tavoir examiné^ écrit a la fin du manuscrit la note suivante :
a Je ne vois pas d'inconvénient à permettre et à préparer la représentation de ce couronnement^ sauf deux vers que M. de Beaumarchais m'a promis de changer et d'adoucir.
a Bault. n
cCe i^Sjoin 1790. »
On ne se douterait guère quels sont ces deux vers qui paraissent trop forts au maire de Paris. Si j'en crois une note de Gudin écrite en tète du manuscrit de ce couronnement, ce sont les deux vers suivants de l'ancien opéra qui servaient de transition à Tacte supplémentaire ajouté par Beaumarchais :
Nous avons le meilleur des rois , Jurons de mourir sous ses loix.
Ainsi en juin 1700 la situation politique était déjà tellement tondue, que cet honnête Sylvain Bailly^ monarchiste lui-même, et qui plus tard devait se mon-
trer si courageux devant la mort^ trouvait dangereux de risquer au théâtre deux vers qui pouvaient passer pour un éloge de Louis XVi.
Tarare, avec son supplément politique^ devait être repris le jour même de la fêle du 14 juillet; divers incidents flrent retarder cette reprise jusqu'au 3 août. La pièce se produisit enân à l'Opéra devant une foule énorme et au milieu d'un vacarme effroyable. Les colons d'une part^ indignés de l'apparente concession de Beaumarchais ; les négrophiles de Tautre^ non moins indignés de ses réticences ; ceux qu'on appelait alors les aristocrates et ceux qu'on nonmiait plus particulièrement lespatriotes furent également mécontents. Chacun des partis en lutte se trouva blessé dans ses symi>athies : les uns sifflèrent à outrance la scène du divorce et celle du mariage des prêtres ; les autres^ en applaudissant cette concession à l'esprit de l'époque^ s'irritèrent des allusions contre l'émeute et des tirades monarchiques qui subsistaient encore dans Tarare, notamment de celle où le héros, dispersant les soldats qui veulent assassiner le sultan Atar, leur dit :
Oubliez-vous, soldais usurpant le pouvoir, Que le respect des rois est le premier devoir?
Lafuyette et Bailly furent oMigés de faire intervenir la garde nationale pour rétablir l'ordre. Cependant le parterre en général était assez dans le ton des idées mixtes présentées par Beaumarchais, si j'en juge par cette lettre qu'adresse à l'auleur de Tarare, en dale du 4 août 1790, un patriote nommé Rivière, modéré dans
ses opinions^ quoique très-chaud dans son langage :
a Monsieur, » écrit ce patriote à Beaumarchais , a sans avoir l'honneur d'être connu de vous, j'ose prendre la liberté de vous dire que j ai été on ne peut plus scandalisé hier, à la première représentation de la reprise de l'opéra de Tarare, du train abominable, des hurlements, des sifflements que se sont permis de faire un tas de bandits échappés des prisons du Châtelet, payés pour jeter leur venin jusque dans les spectacles, ou bien un reste empesté d'aristocrates déchaînés contre tout ce qui peut contribuer au bien de l'Etat et à celui du peuple. De quelque classe qu'ils soient, j'aurais voulu les voir jeter par les fenêtres... »
Le patriote Rivière termine en déclarant que le parterre finira par monter aux loges, et qu'il en, fera luimême la motion pour en faire l'exécution. On voit cependant qu'il représente à peu près le juste-milieu du temps.
Malgré les clameurs des partis extrêmes, Beaumarchais maintint énergiquement Tarare à l'état monarchique constitutionnel, faisant même au besoin marcher Thuissier contre les acteurs quand ils se permettaient de modifier quelques détails^ et la pièce resta au théâtre sous cette forme jusqu'au iO août 1792, qui emporta la monarchie constitutionnelle.
Sous la république, après la terreur, l'Opéra voulut reprendre Tarare. Beaumarchais était à ce moment réfugié à Hambourg et placé malgré lui sur la liste des émigrés : il chargea M"« de Beaumarchais de s'opposer à cette reprise; mais l'Opéra insistant, il fallut capituler. Au grand désespoir de Fauteur, on lui enleva