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A ces réparations délicates vinrent s'ajouter des témoignages plus substantiels de la bienveillance du roi; mais on a commis à ce sujet une erreur, basée sur une lettre publiée pour la première fois dans la petite édition in-48 de Beaumarchais que H. Ravenel a enrichie de notes intéressantes. Dans cette lettre sans adresse et qui porte la date de juin 4785, Beaumarchais semble dire qu'il a reçu du roi, depuis sa disgrâce, deux millions cent cinquante mille livres sur de longues avances dont il sollicitait le remboursement. Il y a là une erreur matérielle, soit que la lettre réimprimée par H. Ravenel d'après un journal ne soit pas authentique, soit que Beaumarchais ait eu à ce moment quelque intérêt à paraître avoir reçu en bloc cette somme de ^ millions et plus. Ce qui est certain, c'est qu'il n'a reçu à cette époque que 800,000 livres. On se souvient que depuis 1779 il était en instance auprès du gouvernement pour obtenir une indemnité au sujet de sa flotte marchande, sacriQée aux opérations militaires de l'amiral d'Estaing. On se souvient qu'il avait touché successivement pour cet objet 905,000 livres d'une part, et d'autre part, trois mois avant la représentation du Mariage de FigarOj 510,625 livres avec une lettre de M. de Calonne lui annonçant que ses répétitions ultérieures seraient réglées par un comité d'armateurs. Ce sont ces répétitions ultérieures qui furent réglées, assez longtemps après l'emprisonnement à Saint - Lazare, par un ordre du roi en date du 12 février 1780, à la somme de 800,000 livres, laquelle, jointe aux deux
sommes précédentes, forme un total de 2,275,025 livres (|ue Beaumarchais a reçues, on le voit, non pas en bloc, mais par portions et à plusieurs années de distance*. Nous avons dû entrer dans ces détails, afin que Ton comprenne bien que la somme obtenue après la détention h Saint-Lazare n'était pas un don du roi déguisé sous forme d'indemnité , mais le complément d'une réclamation sérieuse, fondée, et depuis longtemps reconnue par le gouvernement.
Malgré les dédommagements que la bonté du roi accordait à Beaumarchais, ce témoignage public, nonseulement de rigueur, mais de mépris, donné dans un moment d'aveugle colère, eut une fàclieuse influence sur la situation morale de l'auteur du Mariage de Figaro vis-à-vis de l'opinion. On l'avait vu pour la première fois subissant un outrage et obligé de se taire devant la (|ualité de Toffcnseur; ses ennemis se sentirent plus encouragés à l'attaque, et bientôt son étoile, qui commenrait à pâlir, le mit aux prises avec un homme non moins audacieux, mais plus jeune et plus redoutable que lui.
Deux habiles mécaniciens, les frères Périer, avaient entrepris de faire distribuer l'eau de la Seine dans tous les (|uarliers de Paris, à l'instar de ce qui se pratiquait déjà depuis longtemps à Londres, en établissant sur les hauteurs de Chaillot cette pompe à feu qui fonctionne encore aujourd'hui. Ils s'étaient adressés à Beaumar*
« Voir cet ordre du roi, pour la délivrance des 800,000 livre», aux pi» ces justificatives, n® 23.
chais; celui-ci^ toujours porté vers les entreprises utiles et pouvant devenir fructueuses, leur avait fourni des fonds^ les avait aidés à organiser^ sous le titre de Compagnie des eaux de Paris, une société dont il était un des principaux actionnaires et un des administrateurs. Les actions^ tombées d'abord au-dessous du pair, avaient éprouvé en 1785 une hausse rapide et considérable. Quelques banquiers ayant aventuré beaucoup d'argent en jouant sur ta baisse^ avaient un intérêt très-vif à arrêter et à faire rétrograder ce mouvement. Mirabeau se trouvait alors à Paris^ au sortir des prisons où il avait traîné son orageuse jeunesse^ n'étant connu encore que par son ouvrage sur {e^ lettres de cachet et par le scandale de ses procès et de ses amours. Pauvre et pressé de mille besoins de luxe, il rôdait à travers cette société en décadence, sicut ko rugiens quœrens quem devoret, ou, si Ton aime mieux, comme un chevalier errant cherchant aventures et coups de lance. Lié avec les financiers Panchaud et Clavière, qui lui prêtaient de l'argent et que la hausse des actions des Eaïujo de Paris contrariait essentiellement, muni par eux de calculs plus ou moins exacts, il entra en campagne contre la société des frères Périer par une brochure flamboyante, dans laquelle il prétendait éclairer la nation sur ses véritables intérêts, et lui démontrer palriotiquemenl que la pompe à feu de Chaillot était une entreprise détestable.
En sa qualité d'actionnaire et d'administrateur, Beaumarchais avait également un intérêt patriotique à
démontrer le contraire. Il faut noter cependant que sa position était bien plus nette que celle de son adversaire^ puisqu'il défendait à la fois sa chose et une opiération incontestablement utile. A la brochure de Hira^ beau il répondit par une brochure dans laquelle^ ccmtre son habitude, il se montrait parfaitement calme ^ modéré, occupé presque uniquement de réfuter les calculs de son adversaire. Néanmoins, comme il est difficile de chasser complètement le naturel, il laissait échapper un calembour qui n'était pas d'un goût exquis ; comparant les brociiures de Mirabeau aux Phi- Uppiques, il les appelait des mirabelleSy et de plus sa péroraison, sous une apparente courtoisie, laissait percer des doutes sur les motifs plus ou moins désintéressés qui avaient conduit la plume de Tami des Panchaud et des Clavière. Il n'en fallait pas davantage pour faire bondir un athlète qui ne demandait que plaie et bosse. La réplique ne se fit pas attendre; Mirabeau riposta par une seconde brochure dans laquelle, laissant à peu près de côté les Eaux de Paris, il prenait l'auteur du Mariage de Figaro à la gorge, déflgurait toute sa vie^ et le secouait rudement au nom de la morale et de l'ordre public. Mirabeau, le ravisseur de femmes^ défendant le bonnes mœurs contre Beaumarchais; Mirabeau, qui, au donjon de Yincennes^ écrivait et faisait vendre sous l'anonyme de véritables ordures*, reprochant à Beau-
1 II ne s'agit point ici de la correspondance de Vincennei^ qui ne mériterait point cette qualification, et qui d'ailleurs ne fut pas publiée par Mirabeau, mais de plusieurs ouvrages cyniques, tels VErotika BihUon^ Ma Conversion^ etc., que Mirabeau,
marchais la licence de ses écrits ; Mirabeau enfin^ le tribun futur qui devait invoquer les Gracques et Marius, demandant compte à Beaumarchais de ses attaques contre les ordres de VEtal, m'a toujours paru offrir un spectacle plus réjouissant qu'émouvante Une circonstance suffira pour donner une idée de la bonne foi de Mirabeau dans cette polémique. Parmi les griefs allégués contre Beaumarchais^ un de ceux sur lesquels il appuyait très-vivement, c'étaient les relations de ce dernier avec Morande ; Tamitié d'un tel homme était^ disait-il, un opprobre pour Tauteur du Mariage de Figaro. Qu'on juge de la fureur de Morande en recevant à Londres le pamphlet de Mirabeau, quand on saura qu'il avait dans les mains les billets les plus charmants adressés à lui. Morande, par ce même Mirabeau^ qui, peu de temps auparavant, se trouvant en Angleterre et ayant besoin du rédacteur du tourner de V Europe, l'invitait à dîner, se déclarait son meilleur ami et le courtisait de son mieux'! 11 faut être très-éloquent
dans sa prison, écrivait pour se procurer de l'argent, et dont, par une tolérance assez bizarre , la police lui facilitait la vente.
1 Nous ne voulons pas dire par là que Mirabeau in<!^me en invoquant les Gracques et Marius, soit aussi démocrate qu'il en a l'air. Ses opinions sont bien plus ardentes par la forme que par le fond, cependant il nous paraît beaucoup plus révolutionnaire que Beaumarchais.
î Voici un de ces billets non signés, mais autographes et parfaitement autheniiques, de Mirabeau à Morande : « Je vous ai attendu hier toute la journée, mais vous m'avez oublié. Je suis moi-mAme le porteur de mes billets, de mes reproclies et de mes agaceries, car je désire vous voir pour vous et pour moi relativement à divers objets. J'écrivais ce billet quand le vôire
pour se permettre de pareilles légèretés de conscience. Ce fait me porte à penser qu'il doit y avoir quelque chose de vrai dans un petit détail du manuscrit de Gudin^ destiné à expliquer la cause primitive des attaques de Mirabeau.
a Le comle de Mirabeau^ dit Gudin^ ne subsistait guère que d'emprunts : il vint trouver Beaumarchais, Tun et l'autre ne se connaissaient que de réputation, la conversation fut vive, animée, spirituelle entre eux; enfin le comte^ avet la légèreté ordinaire aux emprunteui*s de qualité^ demanda à Beaumarchais de lui prêter une somme de douze mille francs, Beaumarchais la lui refusa avec cette gaieté originale qui le distinguait. — Mais il vous serait aisé de me prêter cette somme, lui dit le comte. — Sans doute, lui répondit Beaumarchais ; mais. Monsieur le comte^ comme il faudrait me brouiller avec vous au jour de l'échéance de vos effets, j'aime autant que ce soit aujourd'hui ; c'est douze mille francs que j'y gagne. »
Après la seconde brochiure de Mirabeau^ on s'attendait à une riposte de Beaumarchais. A la grande surprise du public, ce dernier garda le silence. Soit qu'il jugeât que la partie n'était pas égale et que ce jouteur était trop fort pour lui ou avait moins à perdre, soit qu'il éprouvât ce besoin du re|)OS que l'âge fait sentir aux êtres même les plus batailleurs, il prit le. parti de se taire. Agit-il prudemment? Cela est douteux, car on verra bientôt un nouvel adversaire s'autoriser de ce premier témoignage de prudence pour attaquer à son tour Beaumarchais avec une fureur sans égale.
est arrivé ; si vous étiez aimable, vous viendriez manger sans façon un poulet avec moi. >
Quatre ans avaient passé sur cette querelle, Mirabeau était devenu le grand orateur et le grand homme d'État de la Constituante, lorsqu'un beau jour^ en 1790, fatigué à son tour des orages de la vie, il écrit à Beaumarchais la lettre suivante :
a Mon écriture ne pouvant pas vous déplaire, Monsieur, lorsqu'elle est accompagnée d'un procédé que vous ne désapprouverez pas, je prends le parti de m'adresser à vous-même pour un éclaircissement qui vous regarde, plutôt qu'à des intermédiaires.
a Très-voisin de Tâge et surtout de la disposition d'esprit où, moi aussi, je ne veux penser qu'à mes livres et à mon jardin, j'avais jeté les yeux, dans les biens nationaux, sur les Minimes du bois de Vincennes ; j'apprends que vous y pensez, on dit même que vous avez couvert l'encbcrc; il n'est pas douteux que si vous désii*ez ce joli séjour, vous le payci*ez beaucoup plus cher que moi, parce que vous êtes beaucoup plus en état de le faire, et cela posé, je trouverais trèsdésobligeant de hausser à votre désavantage le prix d'un objet auquel je ne pounais plus atteindre. Veuillez donc me dire si Ton m*a bien instruit, si vous tenez à cette acquisition, et de ce moment je retire mes offres; si, au contraire, vous n'avez qu'une velléilé légère ou seulement le désir civique de concourir à ce que les ventes s'effectuent, sauf à vous défaire ensuite d'un bien probablement trop voisin de votre belle liabitalion pour que vous conipliez en faire votre maison de campagne, je suis persuadé que vous aurez le rat^me procédé pour moi que moi pour vous, et que votre concurrence n'exagérera pas le prix de cette acquisition.
« J'ai l'honneur d'être parfaitement. Monsieur, etc.
« Mirabeau (l'anié.) »
€ Le 17 septembre 1790. »
Voici la réponse de Beaumarchais :
a Je vais répondre à votre lettre^ Monsieur^ avec franchise et liberté. Depuis longtemps je cherchais une occasion «le me venger de vous ; elle m'est offerte par vous-même^ et je la saisis avec joie.
« Tous les motifs que vous citez sont en effet entrés dans mon projet d'acquisition. Un autre plus puissant s'y jointe et quoiqu'il soit assez bizarre^ il n'est pas moins celui qui m'a le plus déterminé. Â l'âge de douze ans^ prêt à faire ma première communion (vous riez ?)^ je fus conduit chez ces Minimes. Un grand tableau du Jugement dernier qui était dans leur sacristie me frappa tellement l'esprit^ que j'y retournais trèssouvent. Un vieux moine fort spirituel entreprit sur cela de m'arracher au monde; il me prêchait toutes les fois sur le texte du grand tableau en accompagnant son sermon d'un goûter. J'avais pris fort en gré sa retraite et sa morale, et j'y courais tous les jours de congé. Depuis^ j'ai toujours vu ce clos avec plaisir, et aussitôt qu'on a mis en vente les biens de nos pauvres tondus, j'ai donné l'ordre de couvrir les enchères de celui-là. Autant de motifs réunis me rendent cette acquisition fort chère, mais ma vengeance me l'est encore plus, car je ne suis plus aussi bon que je l'étais dans mon enfance. Vous avez envie de mon clos, je vous le cède et me dépars de toutes mes prétentions sur lui, trop heureux d'avoir mis enfm mon ennemi entre quatre murailles! Il n'y a plus que moi qui le puisse après la chute des bastilles.
(( Si dans votre colère vous êtes assez généreux pour ne pas au moins vous opposer au salut de mon âme, réservez-moi, Monsieur, le grand tableau du Jugement dernier. Mon dernier jugement sur lui est que c'est un fort beau morceau et fait pour honorer ma chapelle. Vous vous serez vengé de moi comme je me venge de vous. Si vous avez besoin de bons renseignements ou même de mon concours pour la facilité de votre acquisition, parlez, je ferai là-dessus tout ce que vous voudrez, car si je suis, Monsieur, le plus implacable de tous vos ennemis, mes amis disent en riant que je suis le meilleur de tous les méchants hommes. Beaumarchais. »
Les remercîments de Mirabeau ne se font pas attendre :
a H faut que j'aie été ravi à moi-même hier, comme en effet je le fus, Monsieur^ pour n'avoir pas répondu aussitôt à votre aimable lctti*e. La candeur de Tâge que vous y rappelez ne s'y trouve pas moins que sa gaieté et sa malice, et jamais forme plus piquante n'assaisonna un meilleur procédé. Oui^ certes^ le tableau qui vous est resté si vivement empreint dans l'imagination dans le cours d'une vie qui vous a nécessairement distrait un peu du Jugement dernier est à vous, si je deviens propriétaire de ce clos, et mon ambition à cet égard s'augmente d'un vœu : c'est de vous y voir venir chercher les vestiges de la sacristie et avouer qu'il n'est point de fautes inexpiables ni de colères éternelles.
Mirabeau (l'aîné).»
« 19 septembre 1790. »
Une lettre aimable de Beaumarchais termine cette correspondance :
a Je suis plus touché. Monsieur^ de votre lettre que je n'ose me l'avouer. Permettez donc que je vous adresse le bonhomme que j'avais chargé de me nettoyer celte affaire. 11 a été un des experts de la municipalité ; il vous expliquera ce que votre emplette a d'utile et le parti que Ton peut en tirer, ce qui vous apprendra, si vous ne le savez déjà, jusqu'où vous pouvez enchérir.
« Puisque mon badinage ne vous a pas déplu, recevez l'assurance la plus sincère d'un oubli total du passé. Faites une salle à manger de mon antique sacristie, j'y accepterai avec joie un repas civique et frugal. Grâce à la révolution, personne n'est plus humilié de n'en offrir que de ce genre, et nous sommes tous enrichis de ce qu'elle a retranché aux dépenses de vanité qui nous appauvrissaient sans véritable jouissance. Messieurs les bons faiseurs, devenez hionfaisants en
mctlant fin à voire ouvrage ; il sera toujours excellenl^ pourvu que vous l'acheviez vite.
a Agréez les salutatious du cultivateur^
a Beaumarchais. »
C'est ainsi que le temps apaise les colères les plus ardentes. Ce projet de campagne et de repos était une
de ces chimères dont se berçait aux henres de lassitude rimaginaiion de Mirabeau; il n'eut point de suite: riiomme des combats devait mourir sur la brèche; mais il nous a semblé que cette correspondance paciflquc^ où chacun des deux anciens ennemis apparaît avec ses véritables allures, offrait plus de sincérité et par conséquent plus d'intérêt que leur querelle.
LB PROCES XORNMAN. — BBAUMARCHA18 ET BBR6ASSX.
Dans ce combat avec Mirabeau à propos des Eaux de PariSj Beaumarchais avait donné au public l'idée d'un lutteur qui commençait à faiblir. C'était encourageant |)our ceux qui pouvaient éprouver le besoin de se faire un nom aux dépens du sien> et il ne tarda pas à se voir assailli par un nouvel adversaire. En février 4787^ au moment où il s'occupait de la première représentation de Topera de Tarare, dont il sera question plus loin^ on répandit dans Paris à un très-grand nombre d'exem- |)iaires une brochure assez volumineuse et des plus virulentes intitulée : Mémoire sur une question d'adtdlére, de séduction et de diffamation pour le sieur Kornman contre la dame Kornman son épouse^ le sieur Daudet de Jossan^ le sieur Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais
et M. Lenoir^ conseiller d'État, ancien lieutenant général de police.
Ce mémoire d'une forme inusitée^ imprimé même sans nom d'imprimeur^ contenant une dénonciation adressée au public et non à la justice^ était tout simplement signé Kornman; mais le style annonçait une plume plus exercée que celle d'un banquier alsacien. L'affaire dont il s'agit ayant eu^ en raison des circonstances et des personnes attaquées, uu immense retentissement^ il faut expliquer d'abord par quel tour de force un avocat alors obscur^ mais affamé de célébrité^ avait pu englober Beaumarchais dans un procès en adultère auquel il était parfaitement étranger et qui couvait depuis six ans. En octobre 1781^ Tauteur du Barbier de Séville, se trouvant à diner chez le prince de Nassau-Siegen> avait été vivement sollicité par le prince et la princesse de s'intéresser au sort d'une jeune femme que son mari tenait depuis six mois enfermée dans une maison de force en vertu d'une lettre de cachet et d'unir ses démarches à celles qu'ils faisaient eux-mêmes en sa faveur. Rendu prudent par l'expérience, Beaumarchais, avant de se mêler d'une chose aussi déhcate, demanda tous les renseignements possibles. On lui montra une requête touchante que cette jeune femme écrivait de sa prison au président du parlement. Elle était étrangère, née en Suisse, orpheline de père et de mère, mariée depuisl'âgede quinze ansà un banquier alsacien, àqui elle avait apporté une dot de 360,(X)0 francs. Elle avait deux enfants, et elle était enceinte d'un troisième. Les affaires
de son mari étant en mauvais état^ elle avait voulu préserver sa dot dans Tintérêt de ses enfants, et son mari l'avait fait emprisonner par lettre de cachet comme coupable d'adultère. Elle niait faiblement la faute que lui reprochait son mari^ et qui^ à ce qu'il parait^ était réelle; mais elle réclamait le droit de défendre librement devant la justice sa fortune et son honneur^ et demandait à ne pas être condamnée à périr de souffrance en accouchant dans un lieu où Ton enfermait des folles et des prostituées.
Pour achever de décider Beaumarchais^ on lui montra de plus des lettres écrites par le mari à Thomme qu'il accusait d'a\oir séduit sa femme^ et on lui présenta le séducteur : c'était un jeune homme élégant^ spirituel^ de mœurs légères, nommé Daudet de Jossan, qui était assez lié avec le prince et la princesse de Nassau, et qui était petit-fils d'Adrienne Lecouvreur et du maréchal de Saxe K
Daudet, par la protection du dernier ministre de la guerre, le prince de Hontbarey, avait obtenu la place, alors importante, de syndic-royal adjoint de la ville de Strasbourg. Cette situation lui donnant une certaine influence en Alsace, Kornman l'avait reçu chez lui à Paris. Il était devenu amoureux de M°»« Kornman, le mari en avait pris son parti, avait fait son ami de l'amant
1 Le p6re de Daudet, directeur des greniers à sel de la ville de Strasbourg, avait «épousé Françoise-Catherine-Ursule Lecouvreur, fille naturelle de la célèbre tragédienne et du maréchal de Saxe.
de sa femme^ et avait utilisé son crédit auprès du ministre Hontbarey jusqu'au moment où, la retraite de ce ministre ayant fait perdre à Daudet sa place et son influence, répoux débonnaire et complaisant s'était tout à coup transformé en Othello. Les lettres de Kornmaii, à l'amant de sa femme, exprimaient en effet une tolérance tellement ignoble, que Beaumarchais n'hésita plus. Il courut chez les ministres, et, avec cette activité persévérante qu'il mettait à tout ce qu'il entreprenait^ il obtint bientôt la révocation de la lettre de cachet et un ordre du roi enjoignant au lieutenant de police^ M. Lenoir, de faire conduire la prisonnière dans la maison d'un médecin-accoucheur, où elle pourrait librement recevoir ses hommes d'affaires et discuter ses intérêts avec son mari. Ainsi le même homme qui, tout à l'heure, était impuissant à se préserver personnellement du coup d'autorité le plus arbitraire et le plus injurieux, avait parfois plus de puissance qu'un prince quand il s'agissait d'obtenir la liberté d'autrui. Nouvelle preuve de celte discordance sociale en toutes choses qui préparait la révolution, et que nous avons déjà constatée bien souvent dans le cours de ce travail. Quoi qu'il en soit, Kornman, voyant que sa femme lui échappait, essaya d'entrer en accommodement avec elle; cinq ans se passèrent ainsi, renipUs par des tentatives avortées de réconciliation et par des commencements de procès ou séparation de biens. Dans l'intervalle, les affaires commerciales de ce banquier allaient de mal en |)is; il fut obligé de suspendre ses payements , et sa femme, à la-
quelle Beaumarchais^ en raison même du premier service rendu ^ ne pouvait plus refuser des conseils^ dut entamer contre lui des procédures à Teffet de garantir sa dot.
Les choses en étaient là, lorsque Kornman eut occasion de se lier avec le jeune avocat Bergasse^ encore inconnu, ou plutôt connu seulement par l'extrême exaltation qu'il avait déployée dans des brochures en faveur des expériences magnétiques de Mesmer. Soit que Bergasse ait réellement ajouté foi aux récits plus ou moins fantastiques que lui faisait Kornman^ soit qu'il ait vu là une belle occasion de se produire avantageusement^ soit enfin qu'il ait été conduit par ces deux motifs réunis, toujours est-il que c'est lui qui détermina le banquier alsacien à confier au public des détails qu'on aime généralement à tenir secrets. C'est sons l'impulsion du fougueux Bergasse que Kornman se décida à donner à son affaire tout l'éclat imaginable^ en comprenant dans la même dénonciation sa femme et son complice présumé^ Daudet de Jossan ; le lieutenant général de police , que Kornman soupçonnait aussi ^ à tort ou à raison , d'avoir été l'amant de sa femme , et qui , venant de quitter sa place ^ offrait l'avantage de pouvoir être attaqué utilement et sans danger; le prince de Nassau même^ que Bergasse devait attaquer dans un second mémoire; et enfin, mais surtout Beaumarchais, Vaffretujc, le scélérat Beaumarchais^ qu'on présentait comme la cheville ouvrière du plus abominable complot contre toutes les lois divines et humaines.