RK8UMR SUR LS CARACTERE ET LA VIE DE BEAUMARCHAIS
En terminant ici cette longue étude biographique et historique^ je voudrais essayer d'eu extraire une conclusion générale. L'attitude de rapporteur consciencieux que je me suis attaché à conserver dans tout le cours de ce travail me permet peut-être^ de présenter^ comme un témoignage impartial et éclairé^ mon opinion sur l'ensemble du caractère et de la vie de Beaumarchais.
II est évident^ et c'est là un fait qui ne pouvait être ni supprimé, ni contesté, il est évident que parmi les hommes célèbres du xviii« siècle, Tauteur du Mariage de Figaro est un de ceux qui n'ont pas joui d'une considération égale à leur célébrité. Son caractère a été souvent en butte aux attaques et aux calomnies les
plus injurieuses. Il cherche lui-même à expliquer ce fait dans un document inédit ; laissons-le parler :
a Avec de la gaieté et mémo de la bonhomie^ j'ai eu des ennemis sans nombre^ et n'ai pourtant jamais croisé, jamais couru la route de personne. A force de m' arraisonner , j'ai trouvé la cause de tant d'inimitiés ; en effet , cela devait être.
tt Dès ma folle jeunesse, j'ai joué de tous les instruments; mais je n'appartenais à aucun corps de musiciens, les gens de l'art me détestaient.
a J'ai invente quelques bonnes machines; mais je n'étais pas du corps des mécaniciens , l'on y disait du mal de moi.
tt Je faisais des vers, des chansons ; mais qui m'eût reconnu pom poète ? J'étais le (ils d'un horloger.
a N'aimant pas le jeu du loto, j'ai fait des pièces de théâtre, mais on disait : De quoi se mêle-t-il? ce n'est pas un auteur, car il fait d'inunenses affaires et des entrepiises sans nombre.
« Faute de rencontrer qui voulût me défendre, j'ai imprimé de grands mémoires pour gagner des procès qu'on m'avait intentés, et que Ton peut nommer atroces ; mais on disait: V^ous voyez bien que ce ne sont point là des factums comme les font nos avocats. Il n'est pas ennuyeux à |)érir; souffrira-t-on qu'un pareil homme prouve sans nous qu'il a raison? Inde irœ,
(( J'ai traité avec les ministres de grands points de réformatiou dont nos fmances avaient besoin 3 mais on disait : De quoi se mêle-t-il? cet homme n'est point financier,
« Luttant contre tous les pouvoirs, j'ai relevé l'art de Timprimerie française par les superbes éditions de Voltaire, entreprise regardée comme au-dessus des forces d'un particulier; mais je n*étais point imprimeur, on a dit le diable de moi. J'ai fait battre à la fois les maillets de trois ou quatre pape >
leries sans êlre manufacturier; j'ai eu les fabricants et leë marchands pour adversaires.
a J'ai fait le haut commerce dans les quatre parties du monde ; mais je n'étais point déclaré négociant. J'ai eu quarante navires à la fois sur la mer; mais je n'étais point armateur, on m'a dénigré dans nos ports.
a Un vaisseau de guerre à moi de 52 canons a eu Thonneur de combattre en ligne avec ceux de Sa Majesté à la prise de la Grenade. Malgré l'orgueil maritime, on a donné la croix au capitaine de mon vaisseau, à mes autres officiers des r^ compenses militaires, et moi, qu'on regardait comme un intrus, j'y ai gagné de perdre ma flottille, que ce vaisseau convoyait.
i< Et cependant de tous les Français, quels qu'ils soient, je suis celui qui ai fait le plus pour la liberté de l'Amérique, génératrice de la nôtre, dont seul j'osai former le plan et commencer l'exécution malgré l'Angleterre, l'Espagne et la France même ; mais je n'étais point classé parmi les négociateurs, mais j'étais étranger aux bureaux des ministres, inde irœ,
et Lassé de voir nos habitations alignées et nos jardins sans poésie, j'ai bâti une maison qu'on cite; mais je n'appartiens point aux arts, inde irœ,
a Qu'étais-je donc? Je n'étais rien que moi, et moi tel que je suis resté, libre au milieu des fers, serein dans les plus (grands dangers, faisant tête à tous les orages, menant les af-* faires d'une main et la guerre de l'autre, paresseux comme un âne et travaillant toujours, en butte à mille calomnies^ mais heureux dans mon intérieur, n'ayant jamais été d'aucune coterie, ni littéraire, ni politique, ni mystique, n'ayant fait de cour à personne, et partant repoussé de tous, d
Il y a certainement du vrai dans cette explication que Beaumarchais donne des inimitiés nombreuses dont il a été l'objet, on peut même igouter que Félon-'
nante diversité de ses aptitudes a contribué aussi à Tempêcher de s'élever dans chaque direction à la hauteur qu'il n'eût pas manqué d'atteindre, si ses efforts eussent été moins éparpillés. Qu'on le suive au théâtre ou au milieu des opérations industrielles et des négociations pc^iiques : on verra ce que les facultés les plus heureuses perdent à se partager ainsi entre des buts trop divers, et combien le manque d'unité dans les tentatives peut jeter de disparates dans la plus brillante carrière. Doué du génie dramatique, Beaumarchais a produit des ouvrages qui resteront à lascène, car ils ont pour eux l'originalité, le mouvement et la vie, toutes les qualités possibles, moins la correction et ce quelque chose d'exquis, d'achevé, que l'amour exclusif de l'art répand sur les compositions des grands maîtres. L'auteur du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro n'a jamais pris le temps de diminuer ses défauts au profit de ses qualités. On ne trouverait point chez lui cette * progression ascendante qui conduit Molière de l'Etourdi à r Ecole des Femmes^ de V Ecole des Femmes au Misanthrope et au Tartufe.—Si du domaine des lettres nous passons à la vie des affaires, nous voyons Beaumarchais, né avec le talent des grandes combinaisons industrielles et commerciales, mêler à de vastes entreprises qui annoncent une rare intelligence des imprudences, des générosités d'artiste ou des témérités plus ou moins patriotiques qui lui font honneur, mais qui, sous Tinfluence de circonstances difficiles, Tempêchent de fonder une fortune solide, et le condamnent à mourir.
après avoir gagné plusieurs millions , sans savoir au juste s'il laissera quelque chose après lui. — Trèscapable enfin de prendre une part honorable et importante au gouvernement de la société , Tagent de Louis XVI et du ministre Vergennes porte encore dans les missions politiques une légèreté aventureuse qui contribue à Tempêcher d'être pris au sérieux et de s'élever au-dessus des régions de la diplomatie secrète. Cette diversité trop grande d'aptitudes ne suffit pas cependant à expliquer res|)èce de dénigrement qui s'est attaché à Beaumarchais durant toute sa vie. Ce dénigrement dont l'effet s'est perpétué jusqu'à nos jours demande aussi une autre explication. L'auteur du Mariage de Figaro a eu presque constamment a lutter contre un défaut et contre une qualité de son siècle. Le défaut de son siècle^ c'était de faire encore une part fort injuste aux droits de l'intelligence, de telle sorte qu'un homme remarquablement doué comme li]i se trouvait sans cesse entravé dans son essor^ parce qu'il était le Gis d'un horloger, et^ ne pouvant parvenir directement à une situation élevée, se voyait contraint de déployer parfois dans des pratiques obscures et mesquines une activité et une capacité qui, en d'autres temps, l'eussent conduit tout droit aux dignités et aux honneurs. A côté de ce défaut du xvin« siècle se trouvait une quaUté également contraire à Beaumarchais. De son temps, quoique l'amour du lucre eût déjà fait beaucoup de progrès, on n'avait pas encore ce respect qu'on a aujourd'hui pour quicon-
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que a su gagner de l'argent ; loin d'admettre coouDe de nos jours^ préalablement à tout examen^ que tout homme devenu riche mérite par ce seul (ait la considération, à moins que les moyens employés par lui ne soient entachés d'une improbité trop notoire, on partait de Tidée opposée. En voyant un homme sortir de la pauvreté et s'enrichir rapidement^ on se sentait ancUn^ par cela même et sans autre vérification ^ à se défier de lui ; s'il joignait à ces aptitudes industrielles des talents littéraires^ on s'en défiait encore plus^ et enfin, s'il avait la prétention de jouer un certain rôle dans les afTaires^ le monde officiel aimait à lui barrer le chemin. C'était là sans doute une injustice ; mais elle dérivait d'un sentiment délicat^ qui refusait de subordonner l'importance sociale des personnes à la question d'argent. Le préjugé de la naissance paraissait encore moins trompeur que celui de la fortune^ qui Ta remplacé aujourd'hui. Celui-ci est peut-être plus sûr au point de vue de la capacité, puisqu'il la suppose assez justement d'ordinaire chez l'honiiiie qui a su s'enrichir, mais on peut douter qu'il le soit davantage au point de vue de la moralité. Le nombre des individus enrichis par rindustrie ou le commerce qui parviennent à une haute situation politique et morale, comme Necker par exemple, est encore trcs-restreint au xvni» siècle : pour obtenir une situation de ce genre, il fallait avoir su se créer une renommée de vertu poussée jusqu'à l'austérité.
L'origine plébéienne et la carrière à la fois indus-
trieile et littéraire de Beaumarchais ont donc été pour lui^ au XYiii" siècle^ un obstacle permanent à la consistance sociale^ et lorsque cet obstacle a été brisé par la révolution^ Tauteur du Mariage de Figaro était déjà trop vieux pour entrer dans le mouvement nouveau des liommes et des choses. Pour nous^ le mélange de Tartiste et du négociant n'est pas le côté le plus intéressant de cette physionomie; mais est-ce bien notre siècle qui aurait le droit de sq montrer difficile sur ce point? Est-ce notre siècle, où les jeux de bourse et en général tous les genres de spéculation qui reposent sur la ruine d'autrui sont pratiqués ouvertement, publiquement par des personnages souvent très-considérables ; — est-ce notre siècle qui aurait le droit de refuser la considéralion à Beaumarchais, parce qu'il a aimé à gagner de Targent sans jamais spéculer sur la ruine de personne et en associant presque toujours ses entreprises i de grands intérêts publics? Le seul acte de sa vie commer^ ciale qui ait pu fournir quelque prétexte à la suspicion est l'affaire des trois millions donnés par la France et TEspagne pour concourir aux fournitures américaines. J'ai dit sur ce point toute la vérité ; il m'est démontré que cette subvention accordée à Beaumarchais s'est trouvée compensée et au delà par les pertes énormes qu'il avait éprouvées avant même que les États-Unis eussent refusé de rempUr leurs engagements, et à plus forte raison après.
Cette question éclaircie, y a-t-il, à l'époque où nous vivons, beaucoup de spéculateurs qui pourraient per-
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mettre à an observateur un peu curieux de fouiller dans tous leurs papiers avec la certitude qu'on n'y trouverait rien de plus obscur que ce que j'ai trouvé dans les papiers de Beaumarchais ?
Entendons-nous par là qu'un pei*sonnage aussi actif et aussi aventureux que celui dont nous venons de raconter la vie nWre aucune prise à la critique? Non certainement. On ne mène pas à la fois un si grand nombre d'entreprises si différentes^ sans contracter de certaines habitudes de souplesse dans les rapports avec ceux qui peuvent servir ou nuire^ une certaine facilité dans l'appréciation du bien et du mal , un certain penchant à soutenir indifféremment le pour et le contre^ suivant Tinlérét du moment. Que ces ^ivers caractères de Vhomme d'affaires soient plus oins reconnaissablcs dan^ Beaumarchais, nous iâons en vain le nier. Le véridique tableau que • venons de tracer témoignerait contre nous. Hais si nous sommes de ceux à qui une pareille existence inspire plus de curiosité que d'admiration^ il ne nous paraît pas qu'on puisse contester que Beaumarchais est un des hommes qui gagnent le plus à être vus de près et qu'il vaut infiniment mieux que sa réputation. Sa vie publique elle-même, pour peu qu'on la suppose transportée dans un autre temps^ dégagée des entraves qui l'empêchent de se produire sur un plus grand théâtre avec de plus grands moyens d'action , sa vie publique change de physionomie. Le brillant plaideur qui combat avec toute espèce d'armes contre une foule
d'ennemis et contribue indirectement à renverser le parlement Maupeou , deyient un orateur éloquent qui défend noblement la cause qu'il a embrassée ^ Fagent politique dont la sagacité prévoit l'avenir réservé aux colonies d'Amérique et qui exerce dans l'ombre, sans profit pour sa gloire, une incontestable influence sur une des plus importantes aiTaires du monde y devient un homme d'État qui joue un grand rôle et laisse un nom éclatant. Le spéculateur ingénieux et hardi, consulté en secret, et presque toujours sans fruit par les ministres, devient un financier éminent qui combine de grandes mesures et opère des changements utiles dans l'administration de son pays. En un mot, qu'il soit permis à Beaumarchais d'être tout ce qu'il peut être, et à l'instant sa figure se transforme ; tout o^ qui dans sa vie ressemble plus ou moins à de l'intr^M' devient de l'habileté, et combien de grands h(^|sjqpg^ d'État acceptés comme tels, chez lesquels il seraitiâ^ ^ difficile de faire au juste la part de l'habileté et là part de l'intrigue \ Que si maintenant on laisse de côté les rapports de
1 Cette pensée , qu'il y avait dans Beaumarchais l'étoffe d'an homme très-supérieur au rôle dans lequel les circonstances l'ont enfermé, parait avoir frappé un des esprits les plus originaux et les plus sagaces de l'Angleterre, l'historien Carijle. A Tépoque où notre travail se publiait pour la première fois dans la Revuê des Deux-Mondes, M. Carlyle adressait à un de nos collaborateurs de la Revue, M. Montégut, une lettre dans laquelle, après avoir parlé de l'intérêt avec lequel il lisait ce travail et des notions nouvelles qu'il y puisait sur un personnage beaucoup trop déprécié pendant sa vie, il concluait en disant : « Beaumarchais était après tout une belle et vaillante espèce d'homme, et dans son genre un brillant spécimen du génie français. »