FIGARO
Nous, heureus cinquantenaires
D'un hymen si fortuné, Rapprochons du sein des mères L*enfant presque abandonné.
Faut-il un exemple aux pères?
Tout autant qu*il n\en naîtra Ma Suzon les nourrira.
Se tournant ensuite vers Brid'oison^ Figaro lui disait : a A vous. Monsieur le juge ! »
Bkid'oison. — E... est-ce qu'on peut chanter quand on est aUendri?... D'à... ailleurs on ne m'a rien fait.
Figaro. — Vous avez tant de facilité !
Brid'oison. — C'est... est vrai, oui^ pour qu'on vienne peutêtre me dire après: a Plu... us bête encore que l'auteur. »
Figaro. — Pourquoi pas?
Brid'oison. — Au... au bout du compte, je m'en moque, moi, et... et je m'en vais vous dire sur tout ceci ma façon de
penser. (U chante en se frottant la tète comme s'ilcompoiait.)
Que déplaisir on trouve à rire Quand on n\oit du mal à rien !
Que d' bonheur on trouve à s* dire :
L'on m^amuse, et j' fais du bien !
Que d* bel* chos' on peut écrire Contre tant d' joyeux ébats !
Nos cri...itics n'y manq'rout pas (Bis.)
En effet, les critiques n'y manquaient pas, car dès le lendemain on faisait circuler ce quatrain :
De Beaumarchais admirez la souplesse.
En bien, en mal son triomphe est complet :
 Tenfancc il donne du lait
Et du poison à la jeunesse.
Cet institut en faveur des pauvres mères nourrices rencontra des obstacles qui tenaient probablement aux inimitiés soulevées contre Thomme qui cherchait à se
fonder^ et il ne put être établi à Paris; mais comme ridée était bonne, elle ne resta point stérile : Tarchevéquc de Lyon, H. de Montazet, l'adopta. Il accepta bravement le concours et l'argent de Beaumarchais, et l'Institut de bienfaisance maternelle ^ qui, si je ne me trompe, existe encore à Lyon, sortit du Mariage de Figaro. Beaumarchais fut un de ses protecteurs les plus constants. En 4790, il envoyait encore à cet établissement une somme de 6,000 francs, et recevait en échange la lettre suivante, signée de trois des plus considérables et des plus respectables habitants de Lyon :
< De Lyon, du 11 a?ril 1790.
a Monsieur,
a Vous offrir la preuve du succès de V Institut de bienfaisance maternelle f c'est vous entretenir de votre ouvrage. C'est chez vous, Monsieur, que nous en avons puisé l'idée; ainsi le plan de l'établissement vous appartient. Vous l'avez aidé de vos généreux dons, et plus de deux cents enfants conservés à la patrie vous doivent déjà leur existence. Nous nous estimons heureux d'y avoir contribué, et notre reconnaissance égalera toujours les sentiments respectueux avec lesquels nous sommes. Monsieur, etc.,
a Les administrateurs de Vlnstitut de bienfaisance mater^ nelky Palernede Sagt, Gbapp et Tabareau. »
Tandis que Beaumarchais occupait ainsi l'attention publique par les moyens les plus divers S ses ennemis^
1 On l'accusait notamment d'inventer des histoires bizarres et de les faire circuler en les rattachant à sa pièce. On citait con^me une invention de ce genre l'anecdote d'un jeune homme qui, réduit aux dernières extrémités de la misère, avait écrit à Beaumarchais pour lui demander la faveur d'être admis , avant
Suard en tèto^ le Ii.ircelaii nt sans cesse par des articles anonymes insérés au Journal de Paris. Un jour-qu^on lui demandait malignement , dans ce journal, ce qu'était devenue la petite Figaro, dont il est question dans le Barbier et dont il n^est plus question dans le Mariage, il répondit par une histoire très-plaisamment racontée, dans laquelle la petite Figaro se trouvait être une enfant adoptée autrefois par le barbier espagnol, venue en France, mariée depuis à un pauvre ouvrier du port Saint-Nicolas, nommé Lécluse, lequel venait d'être écrasé par accident, la laissant avec deux enfants sur les bras, et il terminait en invoquant la charité de l'interrogateur pour la veuve Lécluse. Ce dernier fait était vrai, mais cette manière de déjouer les maUces anonymes de Suard, en lui imposant une charité, déplut apparemment à celui-ci, et soit qu'il agit de lui-même, soit qu'il fût, comme on l'a dit, excité à poursuivre cette polémique par le comte de Provence, depuis Louis XVIll, qui s'en amusait, et qui même, à ce qu'on assure, prenait sa part dans la rédaction, il continua toujours, sous l'anonyme, à poursuivre Beaumarchais d'articles qui devenaient de plus en phis outrageants. L'auteur du Mariage de Figaro riposta
de se suicider, à voir jouer le Mariage de Figaro. Tout singulier qu'il paraissait, le fait était très-vrai. L'auteur de cette lettre était un jeune écrivain nommé Feydel, qui obtint plus tard une certaine notoriété. Sa lettre que nous retrouvons dans les papiers de Beaumarchais nous a paru assez spirituelle pour être insérée aux pièces justificatives, n*» 23 his. Nous devons ajouter que Beaumarchais s'empressa d'aller chercher, dans son grenier, le malheureux qui lui écrivait^ qii'il le secourut et le plaça.
d'abord avec sa gaieté ordinaire, puis enfln, fatigué de ce commerce, il écrivit, le 6 mars 1785, une dernière lettre dans laquelle il déclarait aux rédacteurs du Journal de Paris qu'il ne répondrait plus aux insulteurs anonymes; et pour exprimer avec toute Ténergie possible le cas qu'il en faisait, il employait cette antithèse très-colorée, mais un peu étourdiment rédigée : « Quand j'ai dû vaincre, disait-il, lions et tigres pour faire jouer une comédie, pensez- vous, après son succès, me réduire, ainsi qu'une servante hollandaise, à battre l'osier tous les matins sur Yinsecte vil de la nuit? » Suard étant, je crois, trcs-mince de sa personne, pouvait à la rigueur prendre pour lui le dernier terme de cette antithèse, d'un goût hasardé; malheureusement pour Beaumarchais, qui pensait n'avoir affaire qu^à Suard, le comte de Provence, quoique très-gros, ayant, à ce qu'il parait, pris sa part des attaques de Suard, se jugea également atteint par la redoutable antithèse, et porta plainte au roi son frère de l'insolence de Beaumarchais. Toutefois, comme il ne voulait pas avouer qu'il s'y était exposé, il prit le parti de dissimuler ce qui le blessait particulièrement, et comme il était fort spirituel , il persuada sans peine à son frère que le crime de Beaumarchais consistait, non pas à avoir parlé de l'insecte vil de la nuit, mais à avoir écrit ces mots de lions et tigres, qui, suivant lui, désignaient évidemment le roi et la reine.
Accuser quelqu'un d'avoir songé à comparer LouisXVl à un tigre et même à un lion, c'était à peu près Taccuser d'avoir voulu emporter dans sa poche les tours de Notre-
Dame. Beaumarchais n'avait mis en avant les tigres que dans l'intérêt purement littéraire de son antithèse^ et pour faire ressortir V insecte vil de la nuit; mais Louis XVI^ le meilleur des hommes^ quoique avec des accès de vivar cité qui se bornaient habituellement à une brusquerie de parole^ Louis XVI était déjà irrité contre Beaumarchais. Le succès immense d'une comédie jouée en quelque sorte malgré lui^ succès qui Tinquiétait comme roi et le scandalisait comme chrétien^ le rendait disposé à accueillir Taccusation même la plus invraisemblable. Celle-ci le mit hors de lui. Sans quitter la table de jeu à laquelle il était assis , il écrivit , — si Ton en croit l'auteur des Souvenirs d'un Sexagénaire, M. Arnault, — sur un sept de pique, au crayon. Tordre d'arrêter immédiatement Beaumai'cbais, et à la rigueur joignant l'insulte, ce qui n'est jamais permis à un souverain, il ordonna de le conduire, non pas dans une prison ordinaire^ mais dans une prison à la fois ridicule et honteuse pour ses cinquante-trois ans, à Saint-Lazare, où Ton enfermait alors les adolescents dépravés.
Traiter comme un jeune vaurien un homme de l'âge et de la célébrité de Beaumarchais, un homme à qui on avait donné des missipns de confiance, qu'on avait initié à des secrets d'État, qu'on avait chargé des opérations les plus importantes, qu'on savait à la tête d'une maison de commerce considérable, et dont le talent exerçait sur le public une attraction puissante, c'était plu» qu'une injustice, c'était une faute des plus graves: car c'était rendre manifeste à tous les yeux la pernicieuse
influence qu'un pouvoir non contrôlé par des lois exerce à un moment donnée même sur le plus débonnaire des princes. — Cet acte révoltant d'arbitraire est dures te le seul de cette espèce qu'on puisse reprocher à Louis XVI personnellement.
Telle est la légèreté du public parisien, que lorsqu'on apprit dans la matinée du 9 mars 1785 que l'auteur du Mariage de Figaro, au milieu de son triomphe^ venait d'être emprisonné la veille, sans qu'on sût pourquoi^ avec les jeunes bandits de Saint-Lazare^ le fait parut d'abord très-plaisant, et il y eut presque un éclat de rire universel. Le lendemain, on se demandait le motif de cette étrange incarcération, et comme le gouvernement ne disait rien^ n'ayant rien à dire, attendu qu'il lui eût été assez difflcile d'avouer qu'on enfermait Beaumarchais à Saint-Lazare parce qu'on était porté à croire qu'il avait eu l'intention de comparer Louis XVI à un tigre, le public s'inquiétait et commençait à murmurer; le surlendemain^ il murmurait hautement. aChacun^ dit Arnault^ se sentait menacé par là, non-seulement dans sa liberté, mais encore dans sa considération.» Le quatrième jour, il y avait, parmi les jeunes gens surtout^ un mouvement général d'indignation^ et telle était l'effervescence, qu'Arnault, quoiqu'il fût alore au service du comte de Provence, nous apprend qu'il n'avait pu s'empêcher de rimer contre cet acte de tyrannie une ode des plus audacieuses \ Enfin, le cinquième jour,
1 Une feuille de Nouvelles à la main que j'ai sous les yeux, après un récit détaillé de l'arrestation et de l'emprisonnement de Beau-
on fit sortir Beaumarchais presiiue malgré lui^ car^ dans son ressentiment de rinjurieuse iniquité dont il était la \ictime^ il voulait rester en prison jusqu'à ce qu'on lui eût déclaré son crime et donné des juges. Le mémoire inédit qu'il adresse de Saint-Lazare au roi est curieux comme expression d'une situation aussi embarrassante pour Louis XVI que pour Beaumarchais. Le lieutenant de police avait sans doute dit à l'oreille du prisonnier quelle était la véritable cause de la colère du roi ; mais comment entamer ce sujet ? Comment discuter seulement Vexécrable démence (c'est le mot de Beaumarchais) de l'intention supposée? Comment se défendre devant le roi d'avoir songé à l'assimiler à un tigre? a Comparant, dit Beaumarchais^ les grands obstacles que j'ai dû vaincre pour faire jouer une faible comédie aux attaques multipliées qu'on dédaigne après le succès, j'ai pris les deux extrêmes de Téchelle comparative, et de même que j'aurais dit : « Après avoir combaUu des géants, dois-je marcher sur despygméesFn ou tels autres rapprochements figuratifs, j'ai dit : .... Mais quand on s'ohslinerail à penser qu'il peut exister en France un être assez capitalement fou pour vouloir offenser le roi dans une lettre soumite à la censure et publiée dans un journal, ai-je donné jusqu'à présent des marques d'une telle démence, que l'on puisse ha-
marchais, se Icrniine par une phrase qui parait être l'expressiou du sentiment public. — « On se demande, dit lo nouvelliste anonyme, si «juelqu'un peut répondre de coucher ce soir dans son lit. -^
sarder sans preuve une pareille accusation contre moi? »
Quelques jours de réflexion flrent sans doute comprendre au roi qu'il ne pouvait décemment admettre rintention qu'on avait prêtée à Tauteur du Mariage de Figaro y et, revenant aux sentiments de justice et de bonté qui lui étaient si naturels, après avoir en quelque sorte fait prier Beaumarchais de quitter sa prison^ il se plut à le dédommager de toutes les manières de cette honteuse détention de cinq jours. Grinun constate que presque tous les ministres assistèrent à la représentalion de Figaro qui suivit la sortie de prison^ et qui fut des plus brillantes. Us eurent le petit désagrément d'entendre applaudir avec énergie cette phrase du fameux monologue : Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le maltraitant. H. de Galonné écrivit à Beaumarchais que le roi le tenait pour justifié et saisirait avec plaisir les occasions de lui donner des marques de sa bienveillance. Louis XVI le fit bientôt de la façon la plus noble et la plus digne d'un souverain qui sent qu'il a eu tort : a Le Barbier de Séville, dit Grimm^ a été représenté sur le petit théâtre de Trianon dans la société intime de la reine^ et l'on a daigné accorder à Tauteur la faveur très-distinguée d'assister à cette représentation. C^était la reine elle-même qui jouait le rôle de Rosine^ M. le comte d'Artois celui de Figaro, H. de Vaudrcuil celui du comte Almaviva^ etc... A coup sûr^ on ne pouvait faire à Beaumarchais une réparation plus délicate et plus flatteuse de l'aiTIront qu'il avait reçu. »