‹ Beaumarchais et son tempsChapitre 1 sur 23 · LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOILEVARD l'ES ITALIENS 15, AU COIN DK LA LUE DE (itiAMMONT

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BIBUOTHECA / .Pttaviens'S

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A M. J-J. AMPERE

DK l'académie française PEOFESSECR DE LITTÉRATTRE FRANÇAISE MODERNE AC COLLEGE DE FRANXE.

Cher maître et ami,

Permettez-moi de vous dédier ciîui de mes ouvrages qui m'a coûté le plus de travail. Peut-être devra-t-il à la valeur des documents qu'il renferme de ne pas tomber immédiatement dans l'oubli. S'il lui était donné de vivre quelque peu, il me serait bien doux qu'il pût faire vivre en même temps ce témoignage public de l'estime profonde, de la tendre et reconnaissante affection que vous a vouées votre suppléant au Collège de France.

Louis de Loménie.

Paris, ce 15 noTémbre 18Ô5.

Nous devons la communication des documents inédits publiés dans cet ouvrage à .MM , Delarue père et Alfred Delarue de Beaumarchais, gendre et petit-fils de l'auteur du Mariage de Figaro, qui ont eu la bonté de nous confier tous les papiers laissés par leur beau-père et aïeul. L'abondar.ce de ces matériaux , sur l'état desquels nous nous expliquons plus loin dans l'Introduction, nous a conduit à donner à notre travail des dimensions assez étendues : si l'on veut bien réfléchir qu'il n'existe pas de Mémoires de Beaumarchais; que les deux volumes qui portent ce titre en librairie, sont des factums judiciaires, des plaidoyers écrits à l'occasion de procès, et n'ont rien de commun avec des mémoires sur la vie de l'auteur; si l'on veut bien considérer que Beaumarchai>

a été un des hommes les plus actifs et les plus répandus de son siècle, et qu'il a sa part d'influence dans les événements qui ont précédé la révolution, on ne s'étonnera pas de nous voir rédiger deux volumes sur des pièces inédites qui , si nous avions voulu adopter les méthodes d'amplification pratiquées de nos jours, nous auraient très-largement fourni le sujet de quatre volumes. Notre grande préoccupation a donc été de nous restreindre le plus possible et de choisir, parmi les nombreux documents que nous avions sous les yeux, ceux qui nous semblaient de nature à intéresser plus particulièrement le public.

Nous n'avons pas songé non plus à exagérer le rôle de Beaumarchais dans les affaires de son temps; quoiqu'il nous soit démontré que ce rôle a été plus considérable qu'on ne l'avait pensé jusqu'à présent, on reconnaîtra sans peine que nous n'avons pas voulu seulement raconter la vie de l'auteur du Mariage de Figaro, mais que nous nous sommes proposé aussi de peindre l'époque oîi il a vécu , et tout en présentant sous son véritable jour sa carrière orageuse et bizarre, d'y rattacher tous les faits, tous les incidents d'un ordre plus général qui nous ont paru propres à répandre quelques lumières nouvelles soit sur la politique, soit sur les idées, soit sur les moeurs au wni* siècle. Nous avons entrepris une de ces biographies détaillées et approfondies à la manière anglaise, oii les citations se mêlent au récit pour l'éclairer et le justifier, où les considérations historiques et littéraires s'associent avec des tableaux de la vie privée, et où l'auteur cherche à présenter

un ensemble à la fois instructif , intéressant et rigoureusement exact.

Pour atteindre ce triple but de nos efforts^ nous avions à résoudre plusieurs difficultés. La première consistait dans la proportion à établir entre les citations et le récit. Les biographes anglais abusent un peu des documents : ils ne se préoccupent pas toujours assez du mouvement de la narration, de la succession, de la liaison des diverses parties d'une œuvre, et leurs travaux offrent parfois de l'incohérence et de la pesanteur.

Le procédé inverse, qui est le plus usité en France, consiste, au contraire, pour un écrivain disposant d'une grande, quantité de documents, à citer très-peu, à s'emparer de tous les matériaux qu'il possède et à les fondre dans un récit personnel où il parle toujours en son nom, et s'attache principalement à rendre son exposition intéressante. €e procédé a ses avantages, mais il présente des inconvénients qui nous ont déterminé à ne l'adopter qu'en partie, quoiqu'il soit d'une exécution plus facile que le procédt' mixte auquel nous nous sommes arrêté.

Cherchant dans les papiers de Beaumarchais des notions précises sur le caractère, l'esprit, les mœurs, la vie domestique et sociale de toute une époque; trouvant dans ces papiers des faits inconnus, et d'autant plus précieux à recueillir qu'ils étaient parfois assez invraisemblables quoique très- vrais, nous nous sommes dit que si nous cédions à la tentation de nous emparer de tous ces faits et de les revêtir toujours d'une forme qui nous appartint en propre, outre que nous risquions de les altérer involontai-

rement en leur enlevant la couleur du temps, nous nous exposions à publier un ouvrage ayant l'apparence de ces Métnoires apocryphes où quelques détails vrais se mêlent à toutes sortes d'inventions, et dont la lecture nous est insupportable. Car si nous estimons fort un bon roman quand il ne déguise pas sa qualité, rien ne nous répugne autant qu'un ouvrage prétendu historique qu'il faut lire avec défiance, en se demandant à chaque page où finit l'histoire et où commence le roman.

Jugeant les goûts du public d'après les nôtres, nous a^ons voulu avant tout lui oftVir un travail dont l'exactitude ne pût jamais lui paraître suspecte. Pour obtenir ce résultat nous n'avons pas reculé devant la citation partielle ou complète d'un assez grand nombre de documents inédits, destinés à confirmer notre propre narration en lui imprimant le cachet de la vérité. Nous avons pensé qu'une biographie de l'auteur du Mariage de Figaro, encadrée dans un tableau général du xvin« siècle, ne pourrait que gagner si nous laissions parler souvent non-seulement le personnage principal, mais les personnages très-divers avec lesquels il a été en rapport.

D'un autre côté , comme nous redoutions beaucoup de fatiguer le lecteur par l'abus et l'incohérence des citations, nous avons mis tous nos soins à choisir, à couper, à lier tout ce que nous empruntions aux papiers de Beaumarchais , à faire rentrer tous ces emprunts dans le texte, à les ajuster de manière à ce que notre récit n'en fût pas écrasé , et que tout en suivant ce récit avec confiance, on pût le suivre avec intérêt. Ceux qui ont quelque.

habitude des travaux littéraires nous accorderont peutêtre qu'il est plus malaisé pour un écrivain d'intercaler ainsi des documents dans sa rédaction, en variant sans cesse les soudures et les transitions, que de laisser courir sa plume en s'appropriant et en transformant plus ou moins tout ce qu'il emprunte. En un mot, nous avons tenté dans cet ouvrage de combiner deux procédés de composition, l'un qui sacrifie l'agrément à l'exactitude,^ et l'autre qui vise plutôt à l'agrément. Si la critique nous fait l'honneur de s'occuper de notre travail, nous espérons qu'elle voudra bien nous tenir compte de la difficulté de cette combinaison.

Un autre embarras naissait pour nous de l'avantage même que nous avions d'ajouter à nos recherches personnelles le précieux secours des papiers de Beaumarchais : ce secours nous a placé plus d'une fois entre la crainte de manquer au devoir de sincérité imposé à l'écrivain qui se respecte, et la crainte de ne pas répondre entièrement aux vœux d'une famille très-honorable, qui nous donnait une preuve de confiance dont nous nous sentions fort reconnaissant, mais que nous n'avions acceptée néanmoins qu'à la condition expresse de rester libre dans nos assertions et nos appréciations. Nous croyons pouvoir nous rendre ce témoignage, qu'en cherchant à concilier de notre mieux ces deux devoirs, nous avons pourtant toujours subordonné toute autre considération à la satisfaction de notre propre conscience, et que, quand il nous a paru qu'il fallait choisir, nous n'avons pas hésité. Si donc ce travail laisse beaucoup à dosirer, il possède

au moins, ce nous semble, un caractère que présentent rarement les travaux biographiques accomplis dans des conditions pareilles : c'est une biographie rédigée d'après des papiers de famille, et ce n'est pas un panégyrique. L'origine des documents n'a point enchaîné l'indépendance de l'écrivain. C'est un rapporteur qui parle , ce n'est pas un avocat. Ce rapporteur sera probablement accusé par plus d'un lecteur prévenu contre Beaumarchais, de n'avoir pas assez insisté sur le blâme, mais il sera probablement aussi jugé trop sévère ou trop impartial par les personnes à qui des liens de parenté et de reconnaissance inspirent une légitime sollicitude pour la mémoire de l'auteur du Mariage de Figaro. Cependant comme nous ne doutons pas que l'effet général de cette étude consciencieuse sur un homme fort calomnié ne soit en somme très-favorable à sa mémoh'e, nous aimons à croire que la famille de Beaumarchais reconnaîtra qu'en ne dissimulant point les côtés faibles du personnage célèbre dont nous racontions la vie, nous avons employé le seul moyen qui pouvait disposer le lecteur à apprécier les excellentes qualités de son cœur et les facultés si remarquables dont la nature l'avait doué.

Le premier essai que nous avons fait des dispositions du public en insérant ce travail dans la Revue des deux Mondes nous a confirmé dans l'opinion que nous venons d'émettre, et nous a encouragé à le réimprimer après avoir consacré beaucoup de temps à le retoucher pour le rendre plus digne de l'accueil bienveillant qu'il a déjà reçu : certaines parties ont été par nous à peu près coni-

plétement refondues et remaniées^ notamment celle qui traile du point le plus important et le moins connu de la vie de Beaumarchais: nous voulons parler de son intervention dans les événements qui ont présidé à la naissance des États-Unis d'Amérique et de ses rapports avec cette nation nouvelle.

Les deux articles donnés par nous à la Revue sur ce sujet offraient quelques discordances, qui tenaient à ce que nous en avions déjà publié un, quand, à la suite de recherches opiniâtres faites aux Archives des affaires èlrangères, nous arrivâmes enfin à découvrir toute la vérité sur un point aussi capital. Il en était résulté que le second article modifiait assez considérablement les données du premier. En réimprimant aujourd'hui notre travail dans son ensemble, nous nous sommes attaché à mettre d'accord les diverses parties de cette exposition et à présenter toute l'affaire sous un joui- aussi clair que possible.

Oii'on nous permette encore un mot sur la manière dont nous avons utilisé nos documents. En général, nous nous sommes fait une loi de ne citer que des pièces inédites; dans quelques circonstances seulement, et lorsqu'il nous a paru que telle ou telle page déjà publiée était indispensable à l'intérêt et à la vérité d'un tableau, nous a\ons cru devoir reproduire cette page. Les documents inédits qui, en nous offrant une certaine valeur, ne pouvaient entrer dans notre exposition sans la surcharger, ont été remoyés aux pièces justificatives.

Toutes nos citations sont scrupuleusement exactes ; nous nous sommes borné à y faire de temps en temps

quelques coupures. Ces coupures n'ont jamais eu pour objet de modifier le sens d'un document, mais seulement d'abréger ce qui était trop long ou de supprimer des passages trop libres. — La ligne de conduite à suivre, quant à ce dernier poînt^ n'était pas toujours facile à déterminer. — Si nous avions retranché absolument tout ce qui passait plus ou moins la mesure, nous nous serions trop écarté du but de ce travail, qui est de peindre à la fois un homme et un siècle. Qui ne comprend, en effet, que certaines formes de ■langage et certains épisodes ont leur importance comme éléments d'appréciation de l'esprit d'une époque ; d'autre part, si nous n'avions mis aucune réserve dans les citations de cette espèce, nous aurions couru le danger de donner à notre livre l'attrait du scandale. Or, un succès acheté à ce prix n'a jamais été l'objet de notre ambition.

Entre ces deux écueils, nous nous sommes efforcé de garder un juste milieu, et nous avons plus d'une fois, par respect pour les convenances, sacrifié des détails qu'un peintre de mœurs moins scrupuleux aurait peut-être conservés. Cependant, si des esprits rigides trouvaient que nous n'avons pas encore assez mutilé nos documents, nous Jes prions de prendre en considération les exigences de notre sujet. Nous les prions aussi de ne pas oublier que tel tableau frivole, mais caractéristique et vrai, produit souvent des impressions sérieuses ; qu'en faisant en quelque sorte toucher au doigt les faiblesses d'une époque, il provoque des comparaisons utiles et des réflexions salutaires.

En définitive, nous attendons de l'équité du lecteur -qu'il voudra bien ne nous rendre responsable des idées.

des sentiments, des goûts de Beaumarchais et de son temps, que dans les cas seulement où, par une approbation directe ou indirecte, nous allons nous- même audevant de^cette i-esponsabilité.

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