L. PE L
UNK MANSARDE DE LA RUE DC PA3-DE-LA-MULE. — ETAT DES PAPIERS LAISSÉS PAR BEAUMARCHAIS.
Conduit par un petit-fils de Beaumarchais, j'entrai un jour dans une maison de la rue du Pas-de-la-Mule, et nous montâmes dans une mansarde où personne n'avait pénétré depuis bien des années. En ouvrant, non sans difficulté, la porte de ce réduit, nous soulevâmes un tourbillon de poussière qui nous suffoqua. Je courus à la fenêtre pour avoir de l'air; mais, de même que la l)orte, la fenêtre avait si bien perdu l'habitude de s'ouvrir, qu'elle résista à tous mes efforts; le bois, gonflé et altéré par l'humidité, menaçait de s'en aller par mor- C(;aux sous ma main, lorsque je pris le parti plus sage de casser deux carreaux. Nous pûmes enfin respirer et jeter les yeux autour de nous. La petite chambre était encombrée de caisses et de cartons remplis de papiers. J'avais T. r. 1
devant moi, dans cette cellule inhabilée et silencieuse, sous cette couche épaisse de poussière, tout ce qui restait de l'un des esprits les [)lus vifs, d'une des existences les plus bruyantes, les plus agitées, les plus étranges qui aient paru dans le siècle dernier; j'avais devant moi tous les papiers laissés, il y a cinquante-qualre ans, par l'auteur du Mariage de Figaro.
Lorsque la superbe maison bâtie par Beaumarchais sur le boulevard qui porte son nom fut vendue et démolie, les papiers du défunt furent transportés dans une maison voisine et enfermés dans le cabinet où je les ai trouvés. La présence d'une brosse et de quelques g.mts ■destinés à préserver les mains de la poussière, indiquait qu'on était venu autrefois de temps en temps visiter ce cabinet. Peu à peu les visites étaient devenues plus rares, la mort avait enlevé successivement la veuve et la fille de Beaumarchais; son gendre et ses pelils-fils, craignant que ces documents ne s'égarassent entre des mains négligentes ou hostiles, avaient pris le parti de les laisser dormir en paix; et c'est ainsi que desmalcliaux précieux' pour l'histoire du xvnf siècle, c'est ainsi que tous les souvenirs d'une cariière extraordinaire étaient restés enfouis depuis plus de trente ans dans une cellule abandonnée , dont l'aspect m'inspirait une mélancolie profonde. En troublant le sommeil de ce tas de papiers jaunis par le tem[)S, écrits ou reçus autrefois , dans le feu de la colère ou de la joie, par un être duquel on peut dire ce que M""* de Staël a dit de Mirabeau, par un être si animé, si forle-
7nenl en possession de la vie, il me semblait que je procédais à une exhumation; il me semblait voir une de ces tombes du Père-Lachaise qiii^ fréquentées dabord, finissent bientôt par se couvrir de ronces^ pour nous rappeler sans cesse loubli qui nous suit sur cette terre où nous passons si vite.
Cependant une portion de ces papiers était classée avec soin : c'était celle qui a trait aux affaires si nombreuses et si variées de Beaumarchais comme plaideur^ négociant, armateur, fournisseur, administrateur'. L'autre partie, offrant un intérêt biograpliique, httéraire ou historique, était beaucoup plus en désordre; on voyait que le classement avait été confié au caissier
* Devenu ricbe et jouissant de la réputation d'un homme uni- •versel, Beaumarchais voyait affluer chez lui tous les plans, tous les projets qui s'élaboraient dans chaque cervelle, et qui venaient solliciter son concours. On peut s'en faire une idée par la nomenclature suivante, qui n'embrasse que le contenu d'un seul carton.
Etat des différents projets soumis aux lumières de M. de Beaumarchais.
Projet d'emprunt pour M. le duc de Chartres. 1784. — Copie des lettres patentes qui autorisent M. le duc de Choiseul à emprunter 400,000 fr. 1783. — Projet d'un cours universel Je législation criminelle. — Observation sur le moyen d'acquérir des terrains au Scioîo. — Mémoire pour les propriétaires associés de i'enclos des Quinze-Vingts. — Notes sur l'existence civile des proiestants en France. — Projet d'un emprunt également utile au roi et au public. — Prospectus d'un moulin à établira Harfleur.— Projet de commerce de l'Inde par l'isthme de Suez.— Mémoires sur la conversion de la tourbe en charbon et avantages de cette découverte.— Mémoires tendant à donner au roi vingt vaisseaux do ligne et douze frégates pour servir à convoyer le commerce avec les colonies. — Mémoire sur la plantation de la rhubarbe. — Prospectus d'une opération de finance ou emprunt couvert en forme de loterie d'État. — Projet d'un bureau d'échange et dune caisse d'accumulation.— Projet d'un pont iil'Ar&enal. — Ce dernier
Gudin, commis zélé, mettant les affaires en première ligne. Ainsi , après avoir déterré dans ce chaos les manuscrits des trois drames et de l'opéra de Beaumarchais,, nous avions vainement cherché un manuscrit du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro, lorsqu'en faisant ouvrir par un serrurier un colfre dont la clef était perdue, nous découvrîmes les deux manuscrits au fond de ce coffre, sous une masse de papiers inutiles'. A côté se trouvait un mouvement de montre ou de pendule exécuté en cuivre sur un grand modèle et portant l'inscription suivante : Caron filins œtatis 21 annorumregnlatorem invenil etfecît 1753. C'était la première invention par laquelle le jeune horloger Beaumarchais débuta dans la vie. La juxtaposition dans la même caisse de ces deux objets si différents;, du chef-d'œuvre de l'horloger et des deux chefs-d'œuvre de l'auteur dramatique, avait quelque chose d'assez piquant; c'était comme une
projet, aujourd'hui réalisé, est un de ceux qui occupèrent beaucoup la vieillesse de Beaumarchais.
1 Ces deux manuscrits sont deux copies, mais remplies de corrections, d'additions et de changements qui sont tous de la main de Beaumarchais. Ce sont ces manuscrits qui paraissent avoir servi à la première représentation de chacune des deux pièces. Les changements sont nombreux, surtout dans le Barbier de SéviJle, dont les deux derniers actes, le quatrième et le cinquième, furent fondus en un seul, entre la première et la seconde représentation. On a ici ces deux actes tels qu'ils furent d'abord conçus par l'auteur. Divers autres brouillons relatifs à ces deux pièces, les brouillons d'Eugénie, des Deux Ayu's, de la Mère coupahle, des Mémoires contre Goëzman, dont plusieurs parties sont refaites jusqu'à trois fois de la main de Beaumarchais, permettent enfin de mettre un terme à cette ridicule question^ soulevée encor? de nos jours : savoir si Beaumarchais est bien réellement l'auteur de ses ouvrages.
réminiscence de je ne sais plus quel monarque de rOrieut qui plaçait dans le même coCfre ses liabiîs de berger et son manteau royal. Au fond de cette caisse se troiu aient aussi quelques portraits de femmes. L'un d'eux, très-petite miniature représentant une belle dame de vingt à vingt-cinq ans, était enveloppé dans un papier portant ces mots d'une écriture fine et un peu griffonnée : « Je vous rends mon portrait » gracieux et fragiles débris, moins fragiles encore que nous, puisqu'ils nous survivent ! Qu'est devenue celte belle personne d'il y a quatre-vingt-dix ans? (Je dis quatre-vingt-dix ans, parce que j'ai reconnu l'écriture qui remonte à 1764.) Qu'est devenue celle belle personne qui, pour sceller une réconciliation sans doute, écrivait : « Je vous rends mon portrait ? »
Dictes-moi où, ne en quel piiys Est Flora la belle Romaine, Archipiada ne Thaïs, Qui fut sa cousine germ;iine ?
Écho parlant quand bruyt on maine Dessus rivière ou sus estan Quibcaulté eut trop plus qu'humaine?
Mais où sont les neiges d'a/Vau '.
Parmi les nombreux documents que renfermait ce cabinet, plusieurs paraissaient avoir été mis en ordre par Beaumarchais lui-même avec l'intention de s'en ser\ir pour la rédaction des mémoires de sa vie, et on voyait en m^îme temps qu'après avoir conçu ce projet, il y avait ensuite renoncé. Ainsi, sur un dossier volumineux
* H'antan, de l'an passé. Voir la ballade des Dames du temps jadis, par Villon.
•6 INTRODUCTIOX.
contenant sa correspondance avec M. de Sartines ' et le détail de ses voyages comme agent secret de Louis XV et de Louis XVI^ on lit ces mots écrits de sa main : Papiers originaux remis par M. de Sarlines, matériaux pour les mémoires de ma vie; plus bas est écrit de la même main : inulilcs aujourd'hui. Cela signifie que Beaumarchais dans sa vieillesse, sous la première république , laissant à sa fille des aiîaires embarrassées et des procès avec le gouvernement existant, avait sans doute craint de lui nuire et peut-être aussi de nuire à sa propre mémoire en mellant au jour SCS antccéden'is monarchiques et spécialement la partie de sa carrière où il fut directement -au service de Louis XV, de Louis XVI et de leui-s ministres.
Quoi qu'il en soit, l'examen de ces papiers fait vivement regretter que Beaumarchais n'ait pas donné suite au projet de raconter lui-même les singulières péripéties d'une existence mêlée à tous les événements de son temps. De tons les hommes fameux du xviir siècle, il est peut-être celui sur lequel on a débité le plus de fal)los, tandis que les incidents de sa vie n'ont été connus du public que par quelques pages un peu vagues qu'il a semées çà et là dans des mémoires judiciaires dont la forme apologétique et les réticences obligées tiennent le lecteur en défiance et ne satisfont que Irèsincomplélement sa curiosité.
Toat ce qui a été écrit de plus exact depuis cinquante
• Lieutenant-général de police sous Louis XV el ministre de la marine sous Louis XV L
ans sur la vie de l'auteur du Mariage de Figaro est puisé à la même source, c'est-à-dire emprunté au travail publié par La Harpe en 1800, et qui fait partie de son Cours de LiUéralure K Le chapitre consacré dans cet ouvrage à Beaumarchais est assez développé. La Harpe, reconnaissant avec raison qu'en lui l'homme est supérieure l'écrivain, donne un peu plus d'extension à la partie biographique de son sujet qu'il n'a coutume de le faire pour les autres auteurs; mais, soit qu'au lendemain de la mort de Beaumarchais ses papiers ne fussent pas encore inventoriés, soit que La Harpe n'ait pas cru devoir pénétrer trop avant dans une existence lice à celle d'une foule de personnes qui vivaient encore .au moment où il écrivait, il est certain qu'il s'en est tenu à quelques informations générales recueillies auprès de la veuve du défunt, et que, sous le rapport biographi(iue, son travail n'est qu'une ébauche où il n'y a presque pas une date, pas un détail bien précisé, et où les faits principaux sont à peine indiqués, sans compter quebp'.es erreui'S assez graves, religieusement reproduites par tous les biographes. Il n'est pas moins incontestable que ce chapitre du Cours de LiUéralure de La Harpe a été, pour lu réputation si attaquée de Beaumarchais, une véritable bonne fortune. Appréciateur
> Il faut en excepter une étude intéressante publiée récemment par M. Sainte-Beuve. Le brillant auteur des Caweries du lundi , sachant que j'avais entre les mains les papiers de Beaumarchais, m'a fait l'honneur de me demander des renseignements, et je lui ai communiqué un certain nombre de détails nouveaux dont il h tiré un excellent parti.
sévère et parfois trop rigoureux de l'auteur dramatique, La Harpe rend aux qualités de rhomme, qu'il a connu, une justice qui ne saurait être suspecte de partialité; car le célèbre Aristarque, alors converti , était devenu trèshostile non-seulement aux écrits, mais aux écrivains du xviir siècle : l'exception inattendue qu'il fait en faveur de Beaumarchais, les éloges qu'il accorde à son caractère, la chaleur avec laquelle il réfute le premier cet amas de calomnieuses noirceurs accumulées sur la tête d'un homme dont la vie ne fut qu'un combat, n'ont pas peu contribué à empêcher les écrivains sérieux qui sont venus après lui de j uger l'auteur du Mariage de Figaro sur les imputations souvent atroces et sur les diatribes de ses nombreux adversaires.
Voici, du reste, un extrait d'une lettre inédite de La Harpe adressée à M""^ de Beaumarchais six mois après la mort de son mari, le J" décembre 1799, au moment où le critique s'occupait de rédiger son travail. Cette lettre prouve la spontanéité et la sincérité des sympathies exprimées par La Harpe, sympathies qui étonnèrent quelques personnes à l'époque où parut le onzième volume du Cours de Littérature.
1er décembre.
« .... Mon opinion, écrit La Harpe, sur l'excellent époux que vous regrettez, avait dès longtemps prévenu tout ce que vous inspire à cet égard un intérêt bien légitime et bien digne d'éloges. J'ai toujours été indigné des calomnies et des persécutions aussi odieuses qu'absuides dont il a été si souvent l'objet. Soyez sùrC; Madame, qu'à cet égard la justice sera complètement faite, et c'est même une des raisons qui m'ont
fait penser lout de suite à faire entrer son article dans le chapitre de la Comédie dans ce siècle, quoiqu'il fût depuis longtemps entre les mains de l'imprimeur : l'article n'est pas fait; il a fallu d'abord, suivant ma méthode, relire tous ses ouvrages, et j'ai peu de temps pour lire, parce que j'en dépense beaucoup à écrire. Ce morceau, d'ailleurs, doit être travaillé et ii'fléchi. J'en ai d'autres à terminer auparavant, et peut-être aurai-je le plaisir de vous revoir avant de le commencer; il n'en vaudra que mieux à tous égards.
«Vous ne devez pas être moins tranquille, Madame, sur ce qui concerne son talent; j'en ai toujours fait ca?, et j'aime à rendre justice ; j'aurais mitux aimé, sans doute, la lui rendre de son vivant, et je l'estimais assez pour y joindie, sans craindre de le blesser, les observations de la critique désintéressée : il n'aurait eu place alors que dans l'aperçu rapide si^r la littérature actuelle qui terminera mon ouvrage. Ses litres littéraires appartiennent aujourd'hui à la postérité, et quoiqu'elle soit encore bien voisine de lui, je lâcherai de la faire parler comme si elle en était déjà loin. Mon jugement ne sera pas suspect, j'étais plus de sa société que de ses amis, et je n'ai pas été dans le cas de recevoir de lui aucun des services qu'il rendait si volontiers aux gens de lettres, et que je n'ai pas ignorés.
« .... Agréez, etc. « Delaharpe (sic) '. »
Le travail de La Harpe est donc important comme témoignage loyal en faveur des bonnes qualités do Beaumarchais ; mais comme biographie, il ne donne qu'une idée tout à l'ail insuffisante des vicissitudes de son existence et des rapports qu'elle présente avecTIiistoire de son temps. Un littérateur estimable, le frère du caissier Gudin dont je viens de parler, Gudin de
1 En adoptant, pour le nom de La Harpe, l'orthographe la plus usitée, nous croyons devoir constater que, dans un assez grand nombre de lettres que nous avons de lui, il signe toujours Delaharpe.
10 IMRODLCTIOX.
la Brenellerie qui fut pendant trente ans un des amis les plus dévoués, les plus iniimes de Beaumarchais., avait été frappé des lacunes de cette étude de La Harpe et avait résolu d'y suppléer '. 11 avait rédigé dans ce but
1 Paul-Philippe Gudin de la Brenellerie, devant figurer plus d'une fois dans cet ouvrage en sa qualité de fidus Achates de Beaumarchais, mérite ici une ment. on particulière. Issu d'une fami:le genevoise, il naquit à Paris en 1738; il était, comioe l'auteur du Mariage de Figaro, fils d'un horloger. Sa liaison avec lui commença en 1770 et se continua sans un nuage jusqu'^ la mort Je Beaumarchais. Gudin survécut treize ans à son ami; il estmort, le 26 février 181-2, correspondant de l'Institut. Cet écrivain, souvent loué par Voltaire, avait plus de fécondité que de talent; il a publié un grand nombre d'ouvrages en prose .et en vers ; il a fait jou,er ou imprimer plusieurs tragédies, dont une a été brûlée à Rome, en 17(38, par décret de l'Inquisition. Toutes ces productions sont aujourd'hui également oubliées. Peu de personnes même se doutent qu'un des vers français qu'on cite le plus souvent à propos de Henri IV :
Seul roi de qui le pauvre ait gardé la mémoire, est de Gudin. Ce vers, qui se trouve dans un morceau de poésie envoyé par lui à un concours académique, en 1779, fut signalé par l'Académie comme propre à servir d'inscription à la statue de Henri IV. (Voir la Correspondance de Grimm^ mai 1779.) Écrivez donc de nombreux volumes, pour qu'il ne reste de vous qu'un seul vers heureux que tout le monde L'onnaît, mais dont on Ignore l'auteur. A défaut de génie, Gudin avait du moins un excellent cœur. Il partageait, à la vérité, tous les pirjugés philosorbiques du xvm^ siècle; il avait aussi celte teinte de liberiinagc d'esprit qui était à la mode alors ; mais sa vie était modeste et beaucoup plus régulière qu'on ne le croirait à la lecture de quelques-unes de ses poésies légères. Son intelligence était d'ail- ] 2urs portée principalement vers les études sérieuses; la plus grande partie de son existence a été consacrée à la composition d'une histoire de France en 35 volumes, sur laquelle il fondait les plus belles espérances de gloire , et qui n'a jamais pu trouver un éditeur. Le caractère de Gudin était timi(ie, mais plein de délicatesse et de probité. On a suspecte quelquefois, bien h tort, le désintéressement de son affection etdeson enthousiasme pour Beaumarchais. J'ai dans les mains un très-grand nombre de lettres de Gudin, qui prouvent la liberté, la fran-
INTirODUCTIDN. SB
une notiGe détaillée sur la vie de son ami. Celte nolice forme un manuscrit de ilO pages, divisé en quatre parties, et iulitidé : Histoire de Pierre-Awjmiin Caron de Beaumarchais . pour servir à l'hisloirc lilléraire^ commerciale et polilique de son temps : elle devait être placée en tète de l'édition des œuvres de Beaumarchais, publiée par le même Gudin en 1809'; mais après l'avoir lue, la veuve de l'auteur du Mariage de Figaro,
cl)ise,la dignité do ses rapports avec son opulent ami ; je n'en citerai qu'un exemple qui me semble touchant. Lorsque, après la terreur, Beaumarchais rentra en France, Gudin, retiré dans une campagne, à cinquante lieues de Paris, brûlait du désir de venir embrasser l'homme qu'il aimait le plus au monde ; mais, bien qu'il possédât un petit patrimoine, la rigueur du temps l'ayant privé de son revenu ordinaire, il se trouvait sans argent pour faire le voyage. Beaumarchais, quoique très appauvri lui même, s'empresse de lui envoyer cet agent. Gudin part, et, après avoir satisfait le besoin de son cœur, reprend le chemin de sa retraite. Un mois plus tard, je le vois renvoyer scrupuleusement à Beaumarchais l'argent prêté. Ce dernier met quelque hésitation à l'accepter ; mais Gudin insiste, de l'air d'un homme accoutumé à ne pas permettre qu'on prenne sur lui aucun avantage de ce genre. Que dire,, après cela, de l'idée ingénieuse d'un écrivain de nos jours qui, à ce qu'on m'assure, a découvert que Beaumarchais avait exploité la pauvretr' de Gudin, en lui faisant rédiger la plupart des ouvrages publiés sous son nom? Indépendamment dc3 nombreuses impossibilités que renferme cetteidée, il suffit, pt>ar la détruire, délire Gudin, dont la prose ressemble à celle Je Beaumarchais à peu près comme un bœuf ressemble à un cheval fringant.
1 C'est cette édition, faite par Gudin, en 1809, ( n sept volume» in-S", qui a servi de type à toutes les éd lions successives de Beaumarchais: elle est loin d'être complète : non-seulement G idin a omis ou n'a point connu divers morceauT litiéra-res^ de Beaumarchais, mais des documents historiques très intéressants ont été supprimés par lui, sous l'influence des circonstances politiques du moment, et, par le même motif, sur lamassode lettres laissées par Beaumarchais, il n'en a publié qu'un trèspetit nombre, qui ne sont pas toujours les plus dignes d'intc;rôtv
personne distinguée sous tous les rapports, et dont il sera parlé plus amplement dans le cours de cet ouvrage, paraît s'être opposée à la publication de cette biographie pour des motifs que je trouve indiqués dans une note écrite de sa main. M°>« de Beaumarchais remarque avec beaucoup de sens qu'au lieu de se contenter de raconter la vie de son ami, Gudin, vieux philosophe du xviii^ siècle, qui n'a rien appris ni rien oublié, mêle à son récit une foule de déclamations anti-religieuses de son crû qui ont perdu toute saveur en 1809; qu'il s'expose ainsi, sans le vouloir, non-seulement à compromettre la mémoire de Beaumarchais , mais encore à troubler le repos de sa famille, que a les critiques, ajoute sa veuve , voudront peut-être rendre responsable des opinions de la secte philosophique , secte si décriée aujourd'hui. y> Gudin, qui était un très-bon homme ( philosophie à part ) et qui était très-dévoué à M"' de Beaumarchais, fit à ces considérations le sacrifice de son œuvre ; il se contenta d'en extraire un chapitre sur les drames et les comédies de son ami qu'il plaça à la fin du sei)tième volume de l'édition de 1809, et son Histoire de Beaumarchais eut le sort de son Histoire de France : elle resta en manuscrit. Ce manuscrit n'est pas toujours très-exact, surtout pour la première partie de la vie de Beaumarchais, que Gudm ne connaissait point par lui-même , et pour laquelle il ne paraît pas avoir consulté les matériaux que j'ai sous les yeux; il contient aussi beaucoup de dissertations oiseuses et en dehors du sujet, des louanges outrées et
continues qui rappellent un peu le pavé de l'ours ; cependant on y trouve plusieurs faits curieux et ignorés qui seront utiles au travail que j'entreprends.
Telles sont les circonstances qui m'ont déterminé à étudier à fond les documents inédits qui m'étaient confiés et à donner au résultat de cette étude plus d'extension que ne le comporterait une simple biographie. 11 m'a semblé que l'occasion était favorable pour essayer de peindre Beaumarchais et son temps, et qu'ici Ihistoire d'un homme pouvait ajouter quelque lumière à l'histoire de toute une époque; car l'homme dont il s'agit, sorti des rangs inférieurs de la société, a traversé en quelque sorte toutes les conditions sociales. L'étonnante variété de ses aptitudes l'a mis en contact avec les personnes et les choses les plus diverses , et Ta poussé à jouer tour à tour et parfois simultanément les rôles les plus différents. Horloger, musicien, chansonnier, dramaturge, auteur comique, homme de plait^ir, homme de cour, homme d'affaires, financier, manufacturier, éditeur, armateur, fournisseur, agent secret, négociateur, publiciste, tribun par occasion, homme de paix par goût, et cependant plaideur éternel, faisant comme Figaro tous les métiers, Beaumarchais a mis la main dans la plupart des événements, grands ou i)etits, qui ont précédé la révolution.
Presque au même instant on le voit, condamné au blâme (dégradation civique) par le parlement Maupeou, décider le renversement de la magistrature qui la condamné, faire jouer le Barbier de SéviUe, correspondre
secrètement de Londres a\ec Louis X\l, et, non encore réhabilité de la sentence judiciaire qui pèse sur lui, dénué de crédit, ayant tous ses biens saisis, obtenir du roi lui-même un miUion avec lequel il commence et entraîne rintervention de la France dans la querelle des Etats-Unis et de l'Angleterre. Un peu plus loin, toujours composant des chansons, des comédies, dos opéras, et toujours avec deux ou trois procès sur le corps, Beaumarchais fait le commerce dans les quatre parties du monde : il a quarante vaisseaux à lui sur les mers; il fait comliattre sa marine avec les vaisseaux de l'État à la bataille de la Grenade, il fait décorer ses ofiiciers, discute avec le roi les frais de la guerre, et traite de puissance à puissance avec le congrès des Étals-Unis. Assez fort pour tout cela, assez fort pour introduire Figaro au théâtre malgré Louis XVI, et pour imprimer la première édition générale de Voltaire malgré le clergé et la magistrature, Beaumarchais n'a pas même assez de force pour se faire prendre au sérieux et se préserver, au milieu de sa plus grande splendeur, d'être arrêté un beau matin sans rime ni raison, et, à cinquante -trois ans, enfermé pendant quelques jours dans une maison de correction comme un jeune mauvais sujet; ce qui ne rempèche pas de figurer à la même époque comme patron des gens de lettres auprès des ministres, d'avoir des rapports très-suivis comme financier, et mcmc à titre d'agent et de conseiller important, avec MM. de Sartines, de Maurepas, de Yergennes, de Necker, de Calonne; d'être courtisé par une foule de giands soi-
gneurs qui lui empruntent de l'argent et oublient souvent de le rendre, de proléger même des princes auprès de l'archevêque de Paris', et de contribuer puissamment, mais bien involontairement, on le verra, à la destruction de la monarchie.
Persécuté sous la république comme aristocrate, après avoir été emprisonné comme factieux sous la royauté, l'ex-agent de Louis XVI n'en devient pas moins, malgré lui, l'agent et le fournisseur du comité de salut public. Cette mission de fournisseur, qui devait le sauver, met sa vie en péril et porte le dernier coup à sa fortune. Né pauvre, enrichi et ruiné deux ou trois fois, il voit tous ses biens au pillage, et, après avoir possédé 150,000 francs de rente, proscrit, caché sous un faux nom dans un grenier de Hambourg, le vieux Beaumarchais en est réduit un instant à ce degré de misère, qu'il ménage, dit-il, une allumette pour la faire servir deux fois ^
Rentré dans son pays à soixante cinq ans, malade, sourd, mais toujours infatigable, Beaumarchais, en
1 11 s'agit ici du prince de Xassau-Siegen, personnage fort romanesque, dont il sera question plus loin, qui avait (épousé une Polonaise divorcée, et qui demandait la If'giiimation do son niariag'=' à l'archevêque de Paris, par l'intercession de Beaumarchais.
2 Voici en effet ce que je lis sur des feuilles délachi'es (^-crifes par Beaumarchais, à Hambourg, en 1794 : « Dans mon malheur, je suis devenu économe au point d'éteindre une allumette et de la garder pour m'en servir doux fois. Je ne. m'en suis aperçu que par réflexion, après j avoir été amené par la misère de ma situation. Ceci ne vaut sa remar;ue que parce que je suis tombé subitement de 159,000 livres de rente à liéiat de manqu»;!- de tout. »
même temps qu'il se mêle avec une vivacité juvénile de toutes les affaires du moment, en même temps qu'il surveille la mise eu scène de son dernier drame (la Mère coupable), ramasse courageusement les débris de sa fortune, et recommence, un pied dans la tombe, tout le travail de sa vie, se débat au milieu d'une légion de créanciers, poursuit une légion de débiteurs, et meurt en plaidant à la fois contre la république française et contre la république des États-Unis.
Cet aperçu d'une existence étrange que je me propose de raconter en détail suffira, je pense, pour faire apprécier d'avance l'intérêt multiple qui s'y attacbe. Ce n'est pas seulement parce qu'elle est romanesque et pleine de vicissitudes, c'est aussi et surtout parce qu'elle est remplie de contrastes et d'incohérences que la carrière de Beaumarchais vaut la peine d'être examinée de près, comme l'expression et le reflet de toute une période historique. Cette vie, sorte de macédoine disparate et hétérogène, n'est-elle pas en effet la plus fidèle miage d'un ordre social qui se dissout et se décompose par le désaccord toujours croissant des idées et des institutions, des mœurs et des lois?
Le caractère de Beaumarchais a été très- décrié; diverses causes, dont les unes tiennent aux circonstances, les autres à l'homme même, ont concouru à lui susciter beaucoup d'ennemis; on s'occupera ici non pas de poétiser ce caractère, mais de le montrer tel qu'il est et sous tous ses aspects. S'il gagne à être présenté ainsi dans toute sa vérité auprès de ceux qui
jugeant le personnage d'après ses adversaires, n'avaient vu en lui qu'un intrigant audacieux et habile; il perdra peut-être dans Tesprit de ceux qui, pour se dispenser de l'étude des détails et des nuances, prennent les hommes tout d'une pièce et croient avoir expliqué l'auteur du Mariage de Figaro , quand ils ont dit : Celait, à sa manière, un grand révolutionnaire. On verra dans quel sens et dans quelle mesure Beaumarchais était révolutionnaire , on le verra dépassé bien vite par la révolution, et souvent aussi ardent dans sa résistance aux excès du régime nouveau qu'il l'avait été dans sa lutte contre les abus de l'ancien régime.
S'il reste beaucoup à dire sur la vie et le caractère de Beaumarchais, son talent a déjà été l'objet d'appréciations nombreuses *. Cependant il est possible encore d'entrer un peu plus avant qu'on ne l'a fait dans les questions littéraires que ce nom soulève, soit sur le drame, soit sur la comédie. Aux critiques sévères de La Harpe et aux critiques plus sévères encore de Geoffroy, Beaumarchais oppose le meilleur des arguments, le
' Il suffit de citer ici, indépendamment du travail de La Harpe et du récent travail de M. Sainte-Beuve, dont on vient de parler, les articles très-hostiles et souvent très-inj"ustes du célèbre critique de l'empire, l'abbé Geoffroy, qui ont trouvé place dano le recueil de ses feuilletons, publié sous le titre de Cours de Littérature dramatique, d'autres articles plus élégants et plus sensés de M. de Feletz, quelques pages pleines de mouvement et d'éclat, qui font partie du Cours de Littérature française au dix-huitième siècle, par M. Villemain, mais qui n'embrassent que l'examen des Mémoires de Beaumarchais contre Goëzman , et enfin une étude ingénieuse et animée de M. Saint-Marc Girardin, publiée dans ses Essais de Littérature et de Morale.
18 IXTROnUCTION.
succès ; non pas le succès d'un jour, celui-là ne prouve rien, mais le succès \ivace el durable, celui qui résiste aux changements des goûts, des modes, aux caprices de l'opinion, aux révolutions elles-mêmes qui semblaient l'avoir fait naître, et desquelles il semblait inséparable. Quoi qu'on puisse penser de la nature et des défauts de son talent, lauteur du Mariage de Figaro est du trèspetit nombre des écrivains du xvm* siècle qu'on rejoue et qu'on relit ; il y a donc lieu aussi à étudier avec soin les types qu'il a créés, les innovations qu'il a tentées au théâtre ou ailleurs, les formes mômes de son style, en un mot tous les élémenls dont se compose sa physionomie littéraire.
NAISSANCE DE BEACM ARCHAIS— SA FAMILLE.— fN INTERIEUR DB PETITE BOURGEOISIE AD XVIll' SIECLE.
Picrre-Âiiguslin Caron, qui prit à \ing(-cinq ans le nom (Je Beaumarcliais, naquit le 24 janvier 1732, dans «ne boutique d'horloger située rue Saint-Denis, presque en face de la rue de la Féronnerie, tout près de celte maison du pilier des halles où l'on a cru longtemps à tort que Molière avait reçu le jour. L'erreur est aujourd'hui démontrée; mais si ce quartier Saint-Denis, qui ne passepas pour un foyer de lumières et qui jouit un peu dans Pari< de la réputation qu'avait en Grèce la Béotie, doit renoncer à l'honneur d'avoir vu naître Molière, il peut, jusqu'à un certain point., s'en consolrr puisqu'il a le droit de revendiquer comme des nalion;.ux, ncii- ■seulemcnt'Regnard, notre prcmif r pocle comique après 'Molière, non-seulement l'auleurdu Mariage de Figaro,
mais encore M. Scribe, né aussi en pleine rue Saint- Denis, dans une boutique de marchand de soieries, et Béranger, venu au monde non loin de là, rue Montorgueil, dans une boutique de tailleur.
Quand on sait que Beaumarchais , à vingt-quatre ans, se trouvait encore, comme il dit dans une de ses lettres, entre quatre vitrages, qu'il a passé presque sans transition de sa vie d'horloger à la vie de cour, à une sorte d'intimité avec des princes et des princesses du sang royal, et que, dans une position si nouvelle pour lui, il a fait assez bonne figure pour se créer des amis et beaucoup d'ennemis; quand on sait cela, on éprouve le besoin de s'enquérir des influences de famille et d'éducation qui ont pu, jusqu'à un certain point, le préparer à ce rôle inattendu.
Sa famille était des plus modestes : aussi n'est-c€ pas sans une sorte d'étonnement qu'en pénétrant dans cet intérieur de petite bourgeoisie, on y rencontre des habitudes, des manières, une culture dVsprit bien supérieures à ce qu'on attendait. Le progrès des classes moyennes au xvnie siècle ne m'a jamais paru plus frappant qu'en compulsant ces obscures archives de la famille d'un mince horloger de la rue Saint-Denis. On jugera tout à l'heure si, aujourd'hui, dans une sphère sociale exactement semblable, le niveau de culture intellectuelle et mondaine n'a pas plus tôt baissé que grandi. Cette infériorité de culture dans la petite bourgeoisie actuelle, très-compatible d'ailleurs avec un progrès général dans les masses, s'expliqueiait peut-être,
surtout pour Paris, par cette considération, qu'au xviir siècle l'existence d'une aristocratie de cour trèsraffinée, qui se mêlait de plus en plus aux classes bourgeoises sans cependant se confondre encore avec elles, entretenait chez toutes une sorte d'émulation de bonne tenue et de beau langage qui, de nos jours, a complètement disparu. Cette idée, je la trouve confirrrée par Beaumarchais lui-même dans une lettre inédite qu'il écrit à son père, de Madrid, en J765 : «Les bourgeoises de Madrid sont, dit-il, les plus sottes créatures de l'univers, bien différentes de chez nous, où le bon air et le bel esprit ont gagné tous les états. »
Dans sa propre maison, on trouverait en effet une preuve de ce penchant universel au xviii^ siècle pour Je bon air et le bel esprit. Faisons d'abord connaissance avec son père.
André-Charles Caron était originaire de l'ancienne province de Brie; il naquit le 20 avril 1698, près de Meaux, à Lizy-sur-Ourcq, petit bourg qui est devenu aujourd'tuii une petite ville du déi)artement de Seineet-Marne. Il était hls de Daniel Caron, horloger à Lizy, et de Marie Fortain, tous deux protestants calvinistes. Sa famille était nombreuse et pauvre, à en juger par les documents qui constatent son état civil. On sait que, depuis la révocation de i'édit de Nantes, en 1685, toute existence légale était refusée aux protestants ; indépendamment des persécutions exercées contre ceux qui faisaient acte de religion, leurs mariages et leurs enfants élaicnt tenus pour illégitimes. Une des églises p.-otes-
tantes qiii rcsistcrent le plus à ce réaime d'oppression fut leglise réformée de Brie. Elle ne céda ni à l'éloquence de Boîsuet ni aux dragonnades', et les protestants continuèrent à faire bénir leurs mariages au désert, c'est-à-dire dans un asile écarté, au fond des Lois, [larle ministère de quelque pasteur errant et fugitif. C'est ainsi sans doute que furent mariés à Lizy, en 1694, le grand-père et la grand'nière deBeaumarcliais, et c'est peut-cîrc de la n.ain d'un de ces pasteurs fugitifs que, sur un petit cahier grossier recouvert en parchemin, que jai sous les veux et qui ressemble à un livre de cuisine, fut écrite la nomenclature des enfants nés de Daniel Caron et de Marie Portai n.
Ces humbles archives d'une famille protestante co.'umenceni, par cette pieuse formule : « Noslre aydc et commencement soit au nom de Dieu qui a fait toutes choses. Amen (1095).» Suit la liste de quatorze enfants, dont plusieurs moururent en bas âge et dont André- Charles Caron est le quatrième.
Beaumarchais, dans une requête au roi, se dit ncA'eu du côté paternel d'un oncle mort capitaine de grenadiers avec la croix de Saint-Louis, cousin, du même côté, d'un des directeurs de la compagnie des Indes et d'un secrétaire du roi, ce qui semblerait indiquer (jue sa famille paternelle avait des liens de parenté avec des familles plus relevées qu'elle; toujourç est-il que sou père naquit dans un étal pauvre et obscur.
' Voir l'Histoire des Eglises du Désert chez les Protestants de France, par Charles Coquerel, t. II, p. 513.
Très-jeune encore, André-Cliarles Caron s'engagea dans le régiment de dragons de Rocliepierre, sous le nom de Caron d'Ailly; après un temps de service qui dut être assez court, il obtint, pour je ne sais quelle cause, un congé défmiiif le 5 février 17:21. 11 vint s'établir à Paris pour y étudier l'art de l'horlogerie, et, un mois après son arrivée, il abjura le calvinisme, ainsi qu'il résulte d'un certificat du cardinal de Noailles que j'ai entre les mains, et qui est précédé d'une déclaration ainsi conçue :
« Le 7 mars 1721, j'ai prononcé mon abjuration de l'hiirésie (le Calvin à Paris, dans l'église des Nouvelles-Catholiques.
c Signé : ANtiuÉ-CHARLES Caron. »
Beaumarchais est donc né catholique , d'un père protestant rentré dans le sein du catholicisme; mais le souvenir de la religion de ses ancêtres a peut-être sa part d'influence dans ses instincts d'opposition ; il aide à expliquer du moins le zèle qu'on le verra déployer dans toutes les questions qui intéressent les protestants.
Un an après son abjuration, André-Charles Caron adressa une reciuête au roi en conseil d'État, à letlet dèlre reçu maître horloger, bien qu'il n'eût pas le tennis voulu d'apprentissage chez un maître. Dans cette re(iuête, le suppliant l'ait valoir son abjuration à l'appui de sa demande, ce qui semble indlipier (ju'a cette épo(jue la (pialité de catholique était exigée, même pour la
])rofession d'horloger*. On en pourrait induire quelques doutes sur le désintéressement de Tabjuration du père de Beaumarchais; mais ces doutes s'évanouissent à la lecture de ses lettres intimes, où on le voit pratiquant avec zèle tous les devoirs de sa foi nouvelle, animé d'une ferveur sincère , employant parfois certaines formes austères de langage qu'il tenait peut-être de sa l)i'emière croyance.
Quatre mois après avoir été reçu maître horloger, le 13 juillet 1722, André-Charles Caron épousa Marie- Louise Pichon, dont le père, sur l'acte de mariage, est qualifié bourgeois de Paris. C'était une excellente personne, mais d'un esprit assez ordinaire, à en juger par quelques-uns de nos documents. Quant à Charles Caron, sa correspondance le montre sous l'aspect d'un homme très-supérieur à son état : à la vérité, l'horlogerie est le premier des arts mécaniques par ses rapports avec les sciences exactes; mais l'horloger Caron s'était donné une instruction scientifique au-dessus de l'instruction ordinaire d'un horloger. Ainsi, en 174G, il élait assez connu par son savoir en mécanique pour être consulté, par le gouverneur de Madrid , sur l'emploi de diverses machines destinées au dragage des porls et des rivières, il s'explique sur ce point avec la netteté et l'autorité d'un homme très-compétent. Malgré ses talents, peut-être même à cause de ses talents, le
1 Je vois, en effets dans les pièces justificatives de l'ouvrage de M. Coquerel, que le certificat de catholicisme avait fini par être exigé pour l'admission dans toutes les corporations d'artisans.
ET SOX TEMPS. 25-
père de Beaumarchais ne put jamais arriver à la fortune ; il éprouva des pertes dans son commerce d'horlogerie et de bijouterie^ et, en fin de compte, dans les dernières années de sa vie, il n"avait pour subsister qu'une pension viagère que lui faisait son fils.
L'instruction littéraire du père de Beaumarchais n'est pas moins remarquable, relativement à son état, que son instruction scientifique, surtout si Fou considère que, sorti d'un petit bourg pour être dragon, pr.is horloger, il doit tout ce qu'il sait à lui-même. Son style est en général de bonne qualité, parfois élégant, avec cette teinte de piété fervente dont je parlais tout à l'heure, qui est assez curieuse pour le temps et qui fut toujours étrangère à Beaumarchais.
Voici, par exemple, une lettre qu'il écrit à son fils et dans laquelle on verra peut-être avec quelque surprise l'auteur futur du Mariage de Figaro comparé par son père à Grandisson. Cette lettre est datée d'une époque où Beaumarchais n'avait encore aucune célébrité littéraire; mais il avait déjà fait fortune et se montrait, ce qu'il fut toujours, un excellent fils.
Paris, le 18 décembre 17C1.
« Tu niG recommandes modestement de t'aimer un peu; cela n'est pas possible, mon clier ami : un fds comme toi n'est pas fait pour n'èlie qu'un peu aimé d'un père qui sent, et pense comme moi. Les larmes de tendresse qui tomhentde mes yeux sur ce papier en sont bien la preuve ; les qualités de ton excellent cœur, la force et la grandeur de ton âme me pénètrent du plus tendre amour. Honneur de .ïics cheveux gris, mon iils, mon cher fils, j)ar oii ai-je mérité de mon Dieu les grâces dont il me comMc dans mon clier fils? C'est, T. I. 2
selon raoi, la plus grande faveur qu'il puisse accorder à nrt père honnêle et sensible qu'un fils comme toi. Mes grandes douleurs sont passées d'hier, puisque je peux l'écrire. J'ai été cinq jouis et quatre nuils sans manger ni dormir, et sans cesser décrier; dans les intervalles où je souffrais moins, je lisais Grandisson, et en combien de choses n'ai-je pas trouve un juste et noble rapport entre Grandisson et mon Iils! Père de tes sœurSj ami et bienfailcur de ton père, si l'Ang'eterre, me disais je^ a son Grandisson^ la Fiance a son Beaumarchais, avec celte différence que le Grandisson anglais n'est qu'une fiction d'un aimable écrivain, et que le Beaumarchais français existe réellement pour la consolation de mes jours. Si un fils shonore en louant un père homme de bien, pourquoi ne me seiail-il pas permis de me louer de mon cher fi!s en lui rendant jusiice? Oui, j'en fais ma gloire, et je ne cesserai jamais de le faire en toutes occasions.
« Adieu, mon cher ami ; je blesse ta modestie, tant mieux j tu n'en es que plus aimable aux yeux et au cœur de ton bon père et ami. « Caron. »
Une autre letlre, antérieure de deux ans à celle que je viens de citer, monîre encore sous un beau jour l'esprit distingué et les sentiments élevés de lliorlogcr Caron. Beaumarcliais venait d'acheter une maison rue de Condé; il se proposait d'y réunir toute sa famille. Le père Caron renonçait au commerce, après y avoir subi des pertes considérables, pour los(juelles son fils lui avait avancé plus de 50,000 francs. Il sortait d'une maladie longue et douloureuse qui avait un peu aigri son caractère et (]ui faisait craindre que la vie commune ne fût difficile. C'est dans cette circonslance quil écrit à Beaamarclîais, en date du 5 février 1703 :
« Je dois essayer, dit-il, de tranquilliser un fils si honnête
et si respectueux en l'assurant (iii'il n'a à aflendre que de la douceur, de l'aménité et la plus tendre amitié de son père ; je dirais même la plus vive reconnaissance, si je ne craignais de blesser sa délicatesse. Il est vrai que la maladie dont je relève par d( grés a été si cruelle, si longue et si peu méritée, qu'il n'est pas étonnant que mon caractère en ait un peu souffert. J'ai eu de l'humeur bien ou mal fondée, même des atteintes de désespoir dont mes principes à peine ont pu me garantir ; mais, mon cher ami, serait-ce une raison de conjecturer que, dans la jouissance d'une vie aussi douce que celle que votre amour tilial me préparc, je voulusse troubler la tranquillité et ladoui cur de la vôtre, que j'ai tant de raisons de chérir? A un cœur qui n'est pas naturellement méchant, il faut des motifs pour le devenir, et où les prendre, à moins d'être fou, avec des enfants qui sont toute ma joie? Quel père sera plus heureux que le vôtre? Je bénis le ciel avec attendrissement de retrouver dans ma vieillesse un fds d'un si excellent naturel, et loin d'être abaissé de ma situation présente, mon âme s'élève et s'échauffe à la touchante idée de ne devoir, après Dieu, mon bien-être qu'à lui seul. Votre conduite me rappelle souvent ces beaux vers que le ])ère du Philosophe marié dit à son frère en parlant de son digne fils '. »
La dernière lettre de Tliorloger Caron à son fils,. écrile par lui, à soixante-dix-sept ans, d'nne main tremblante et quelques jouis avant sa mort, respire la même élévation de sentiments, en même temps qu'elle est des [)liis honorables pour Beaumarchais.
* Ces vers du Philoaophe marié de Destouches, que Je pcro Caron rappelle ici sans les citer, se trouvent au troisième acte, scène xni, dans la bouche de Lisimon disant de son fils :
Je suis, plus glorieux de vivre à ses dépens
Que s'il vivait aux miens. Oui, ma vive tendresse
Se complaît à le voir l'appui de ma vieillesse.
25 août 1775.
« Mon bon ami, écrit le vieillard mourant, mon cher fils, ce nom est précieux à mon cœur, je profite d'un intervalle de mes excessives douleurs, ou plutôt des rages qui me font tomber en convulsions, uniquement pour te remercier bien tendrement Je ce que tu m'as envoyé hier. Il ne m''cst absolument pas' possible d'entrer dans aucun détail sur ce que tu souhaiterais de moi... Si tu retournes en Angleterre S je te prie de me rapporter un flacon de sel qu'on fait respirer à ceux qui, comme moi, tombent en défaillance. Hélas ! mon cher enfant, peut-être n'en aurai-je plus besoin à ton retour. Je prie le Seigneur tous les jours de ma vie de te bénir, de te récompenser et de te préserver de tout accident ; ce seront toujours les vœux de ton bon ami et affectionné père.
c( Caron.
« Si cela se peut, laisse ton adresse de Londres à Miron *, afin qu'en cas d'accident je te puisse envoyer ma dernière bénédiction. »
Le portrait du père de Beaumarchais ne serait pas complet, si je ne cherchais maintenant à donner une idée des autres nuances de son caractère, par lesquelles il se rapproche davantage de l'auteur du Barbier de Séville. On a déjà reconnu en lui beaucoup de dignité, de sensibilité et une nuance assez mapquée de ferveur religieuse. Il y a aussi autre chose , il y a des goûts mondains, le goût des lettres , des arts, de la société; il y a de la finesse, de la jovialité et môme une pointe de gaillardise ingénue qui s'est transmise du père
* C'était aprè» le procès Goëzman : Beaumarchais était allé en Angleterre avec une mission de Louis XV, dont il sera parlé plus loin.
2 Un des beaux-frères de Beaumarchaif..
au fils, avec plus de vivacité et beaucoup moins d'ingénuité. Ainsi le père Caron est fort au courant de tout ce qui se publie en littérature ; lui-même , son fils^, ses filles, tout le monde chez lui fait des vers, bons ou mauvais; on y fait aussi beaucoup de musique, nous verrons rnènie \)lus loin qu'il est obligé de réprimer autour de lui celte mélomanie générale : son fils, dès sa première jeunesse, montre du talent sur tous les instruments; ses filles sont également bonnes musiciennes, et elles jouent agréablement la comédie. c(Je ne sais, mon cher ami, écrit-il à Beaumarchais, à Madrid, en date du 8 janvier 1705, je ne sais si vous trouverez que cette brocbure vaille le port, mais je vous l'envoie pour vous amuser; c'est ce qu'on a fait de meilleur et de plus méchant contre le Poinsinet, dont la petite pièce du Cercle, aux Français, a eu un succès prodigieux et lui a produit au moins mille écus tant de la comédie que du libraire qui la lui a achetée; aussi en est-il bien fier et très-brillant en habits'. » Dans cette même lettre, il est question d'un souper que doivent faire M. Caron et ses filles avec Préville, l'acteur de la Comédie-Française, le petit Poinsinet, et une dame Gruel, un peu j'^prise de P>cai:marchais, que le malin vieillard appelle M"* Pantagruel, et qui, dit-il, « en aimant mon fils,
1 Tout le monde connaît le petit Poins. net, auteur dramatique plus célèbre par ses excentricités et les mystifications dont il fut l'objet que par son talent. Sa petite pièce du Cercle est cependant un spirituel ouvrage. Une des sœurs de Beaumarcliais la caractérise très-bien en disant : «C'est le plus joli petit rien ot le plus agréable qu'on ait donné depuis longetmps. »
aime toule la famille et moi aussi par surcroît, tant elle a le cœur grand. »
On a pu rem.arquer que, dans sa correspondance avec son fils, le 1 ère Caron tantôt lui dit vous, taniôt le tutoie dans les moments d'effusion. — Les Icttn s inédites de Beaumarchais à son père se distingueni par un ton mélangé de tendresse filiale et de profond respect. Devenu bonmie de cour, au plus fort de son opulence et de ses relations aristocratiques, Beaumarchais n'éciit jamais à riiorloger Caron sans débuter par la formule : Monsieur et très-cher père, et sans finir par le : J'ai l'honneur d'être , arec le plus respectueux attachement , monsieur et très-cher père , votre très-humble et trèsobéissant serviteur et fils. Cependant quelquefois le respectueux correspondant s'émancipe un peu et va jusqu'à tor.clier un mot de ses fredaines à son père; il est alors assez plaisant de voir le vieil horloger relever la halle et jouter de gaillardise avec un homme aussi exercé que son fils dans ce genre d'escrime : un exemple suffira ici entre plusieurs.
Beaumarchais est à Madrid, occupé de cent choses à la fois, toujours mêlant le grave au doux, le i)lais.inl au sévère; poursuivant Clavijo, fréquentant les ministres, les ambassadeurs, les lliL;àtres, étudiant la politique et la liltcrature, organisant diverses entreprises industrielle?, courant le soir dans les salons, jouant de la har[)C, composarut, chantant des séguedilles et faisant la cour aux dames. Il s'occupe particulièrement d'une marquise de la C..., Française d'origine, établie sur un
assez g^rand pied en Espagne et qui paraît aussi fort
occupée de lui*; un jour qu'il écrit de Madrid à son
père, le 12 août ITGi, chez la dame elle-même, celle-ci
exige qu'on parle d'elle. Beaumarchais obéit.
« Il y a ici, dit-il à son père, dans la chambre où j'écr;.?,. une fort grande et belle dame, très-amie de voh-e chère comtesse',.qui se moque de vous et de moi à la journée. Elle me dit, par exemple, qu'elle vous remercie de la bonté que vous avez eue il y a trente-trois ans'* pour elle, lorsque vous jetâtes les fondements de l'aimable liaison que j'ai entamée il y a deux mois avec elle. Je l'assure que je ne manquerai pas de vous l'écrire, et dans l'instant je le fais, car ce qui n'est qu'une plaisanterie de sa part a droit de me faire plaisir tout comme si elle le pensait réellement. »
Ici l'c-criture change, et la marquise ajoute de sa blanche main : Je le pense, je le sens, et je vous le jure, iMonsieurI puis Beaumarchais reprend :
« Ne manquez donc pas, |)ar bienséance, dans votre première lettre, à remercier Son Evcellence de son remerciment, et plus encore des honnêtetés dont elle me comble. Je vous avoue que, sans le charme d'une si attrayante société, ma besogne espagnole serait pleine d'amertume. »
Le .père Caron répond de Paris sur le même ton
badin à ce remerciment un peu singulier, dans imc
loUre en date du 1" septembre 17Gi :
« Quoique vous m'ayez donné lieu de me féiiciter mille fois de la peine que j'ai bien voulu prendre pour vous il y a tren!c-
1 C'est la dame au portrait, dont nous avons déjà dit un mot plus haut.
* C'était la comtesse de Fuen-Clara, dont le p6re Caron avait ttc le fournisseur en horlogerie et en bijouterie.
' Le l'Cieur comprend sans peine que Beaumarchais fait ici allu-sion à son âge de treqte-deux ans passés.
trois ans, il est bien- certain que si alors j'eusse pu prévoir le bonheur qu'elle vous procure, de pouvoir amuser un peu la belle Excellence qui me fait l'honneur de m'en remercier, j'aurais ajouté une petite direction d'intention, qui peut-être vous aurait rendu plus aimable encore à ses beaux yeux. Faites-lu« agréer les assurances de mon plus profond respect, avec les offies de mes services à Paris. Mes vœux seraient combles si j'étais assez heureux pour lui être de quelque utilité ici. Puisqu'elle est amie de ma chère comtesse, je la supplie <le vouloir bien lui présenter mon respectueux attachement.»
On conviendra que, pour un vieux horloger de la rue Saint-Denis, mis ainsi en demeure par une belle marf[uise, la réponse n'est pas trop mal tournée. La phrase sur la direction d'intention accuse la lecture des Provinciales; on apprend aussi par d'autres lettres de Beaumarchais que le père Caron se passionnait volontiers pour certains personnages de roman, notamment pour miss Howe du roman de Clarisse Harloice, car «on fils lui écrit : « Je suis un peu comme votre bonne amie miss Howe, qui, quand elle avait bien du chagrin, pleurait en riant, ou riait en pleurant. »
Ailleurs Beaumarchais, tout en s'occupant de marier ses sœurs , se met en tète de marier aussi son père, alors veuf de sa première femme : il voudrait le voir épouser une dame Henry , veuve elle-même d'un consul des marchands, personne âgée, mais aimable, à en juger par la correspondance, qui avait quelque fortune et qui était liée d'amitié avec la famille Caron depuis longues années. « Je ne suis point étonné, écritil de Madrid à son père, de votre attachement pour M"" Henry : c'est la gaieté la plus honnête et un des
meilleurs cœurs que je connaisse. Je voudrais que vous eussiez été assez heureux pour lui inspirer un retour plus vif. Elle ferait votre bonheur, et vous lui feriez sûrement faire l'agréable essai d'une union fondée sur une tendresse réciproque et sur une estime de vingtcinq ans. Si j'étais de vous, je sais bien commciit je m'y prendrais, et, si j'étais d'elle, je sais bien aussi comment j'y répondrais; mais je ne suis ni l'un ni l'autre, et ce n'est pas à moi à dévider cette fusée : j'ai bien <issez des miennes. » A cette provocation, le père Caron répond, en date du 19 septembre 176i : « Nous avons soupe hier chez ma bonne et chère amie, qui a bien ri, en voyant l'article de votre lettre, de la manière dont elle se doute que vous vous y prendriez à ma place; aussi dit-elle qu'elle ne s'y fierait que de bonne sorte, et qu'elle ne vous embrasse de tout son cœur que parce que vous êtes à trois cents lieues d'elle. »
Cependant, son fils aidant, le père Caron parvint à conquérir M-"* Henry, qui avait alors soixante ans, et qu'il épousa en secondes noces le 15 janvier 1766, ayant lui-même soixante-huit ans. Après deux ans de mariage, il perdit sa seconde femme, et je le vois se remariant pour la troisième fois, quelques mois avant sa mort, à soixante-dix-sept ans, le 18 avril 1775, mais, cette fois, contre le gré et même à l'insu do son lils, avec une vieille fille astucieuse qui le soignait et qui s'en fit épouser dans l'espérance de rançonner Beaumarchais. Profitant de la faiblesse du vieillard, elle s'était fait assigner par son contrat de mariage un douaire et
une part d'enfant. Or, le père Caron ne laissait aucune forture. La portion de bien qu'il a\ ait eue de sa seconde femme avait ser\i à couvrir une partie des avances de son fils, qui lui fournissait de plus une pension viagère. Un règlement de compte garantissait Beaumarchais; mais la troisième femme du père Caron, spéculant sur la célébrité du fils et sur sa répugnance pour un procès de ce genre, au moment même où il sortait à peine du procès Goëzman, le menaça d'attaquer ce règlement de compte et de faire du bruit. Pour la première fois de sa vie, Beaumarchais capitula devant un adversaire et se débarrassa, moyennant 6,000 francs, de la personne en question, personne d'ailleurs très-fine, très-hardie et assez spirituelle, à en juger par ses lettres. Sur le dossier de cette affaire, je lis, écrits de la main de Beaumarchais, ces mots : Infamie de la veuve de mon père pardonnée. C'est à l'influence de cette rusée commère qu'il faut attribuer le seul moment de mésintelligence entre le père et le fils que je surprenne dans une correspondance iniiuie qui embrasse les quinze dernières années de la vie du premier; encore faut-il ajouter que cette mésintelligence ne dura qu'un instant , car la lettre du père au lit de mort, que nous avons citée, prouve que la bonne harmonie entre son fils ellui était com[>létement rétablie , à l'époque de son décès qui eut heu à la fin du mois d'août 1775.
Pour compléter ce tableau de famille, nous devons maintenant grouper autour du père Caron les sœurs de Beaumarchais. Il en eut cinq, dont trois vinrent au
monde avant lui. L'aînée, Marie-Josèphe Caron, mariée à un architecte nommé Guilbert, alla se fixer à Madrid avec son mari et une de ses sœurs. Elles y établirent un magasin de modes. Le mari, qualifié arcliitecîc du roi d'EspagnC; de\int fou et mourut; sa veuYe retourna en France, en 177-2, sans fortune, avec deux enfants. Beaumarchais lui fit jusqu'à sa mort une pension qu'il continua aux enfants, dont le dernier cessa de vivre en 1785. La seconde sœur de Beaumarchais, Marie- Louise Caron, qu'on nomme Lisette dans la correspondance de famille, est la fiancée de Clavijo, l'héroïne de l'épisode romanesque raconté dans les Mémoires contre Goôzman , et dont Gcëthe a fait un drame'. Les documents laissés par Beaumarchais ofî'rent peu de renseignements sur Lisette. Elle était, à ce qu'il paraît, ?piriti:elle et johe. Après sa rupture avec Clavijo, il fut question de la marier avec un ami de son frère; mais ce mariage n'eut pas lieu ; elle revint, je crois, en France avec sa sœur aînée, et se relira, avec elle dans le couvent des Dames-de-la-Croix, àRoye, en Picardie *.
1 Je place Louise Caron immédiatement après sa sœur aîuce, à casse de leur commun séjour en Espagne ; cependant, quoique je n'aie pas trouvé les actes de naissance des sœurs de Beaumarchais, je suis porté à penser que Louise Caron était par rang d'âge la troisième, mais qu'elle était un peu plus âgée que son frî re, ce qui diminuerait un peu îa poésie de son aventure avec Clavijo et parsuitela scélératesse de ce dernier; car il en résulterait que l'héroïne de ce drame qui se dénoue en 1764 avait alors au moins trente-trois ans.
ï Je suppose qu'elle mourut dans ce couvent, cependant je n'en suis pas sûr. Un des petits-fils de Beaumarchais croit se rappeler avoir ouï dire qu'elle était morte en Amérique, sans pouvoir préciser davantage cette information. A proj)Oi d'un
La troisième sœur de Beaumarchais^ Madeleine-Françoise Caron, fut mariée en 1756;, à un horloger célèbre nommé Lépine. De ce mariage naquirent un fils qui fut officier dans la guerre d'Amérique, sous le nom de Des Épinicrs, qui mourut sans postérité, et une fille mariée à un autre horloger, M. Raguet, qui ajouta à son nom celui de son beau-père, et duquel est issu M. Raguet-Lépine, ancien pair de France sous le gouvernement de Juillet, mort récemment.
Les deux autres sœurs de Beaumarchais permettent plus de détails : elles ont vécu plus longtemps avec lui, et les documents qui nous restent d'elles nous aideront à peindre avec vérité cet intérieur bourgeois, mais agréable et lettré, au sein duquel fut élevé l'auteur du Mariage de Figaro.
La plus distinguée des cinq filles de l'horloger Caron est la quatrième, Marie-Julie Caron; c'est celle dont le tour d'esprit avec quelques nuances différentes se rapproche le plus de l'esprit de son frère. Beaumarchais, dans une note, présente Juhe comme plus jeune que lui de deux ans seulement; je vois, d"après une de ses lettres à elle, qu'elle a dû naître en 1735 ou 36, par con-
drame récent, imité du Clavijo de Goethe, on a écrit que Lisette finit par un mariage. Les documents que j'ai sous les yeux démentent cetleassertioD. Ce qui paraît certain, c'est qu'elle n'existait déjà plus, en 1775, au moment dudécès du père Caron, puisque, dans Ics actes judiciaires qu'occasionna ce décès, tous les membres de la famille sont mentionnés, et qu'il n'y est fait nulle mention de Marie -Louise Caron. Il reste toujours un peu étrange pour moi^ que celle des sœurs de Beaumarchais dont le nom a reçu de lui la plus grande notoriété soit justement celle qui a laissé le moins de traces dans ses papiers.
séqiient elle avait trois ou quatre ans de moins que lui ; elle mourut un an avant lui et ne se maria jamais; sa vie tout entière fut consacrée aux intérêts de ce frère, qu'elle aimait tendrement et dont elle était tendrement aimée. Quand l'auteur du Mariage de Figaro prit le nom de Beaumarchais, qu'il appelle lui-môme im nom de guerre, il le donna à la plus aimable de ses sœurs. C'est donc sous le nom de Julie Beaumarchais que Julie Caron, lorsque son frère devint célèbre, se fit aussi remarquer dans le monde, où elle brillait autant i)ar la finesse de son esprit que par l'agrément de son caractère. Julie n'était pas d'une beauté régulière; elle avait le nez un peu long, et elle se moque elle même de son nez très-joyeusement ; mais elle avait une jolie tournure, une pliysionomie piquante et des yeux charmants. Ses yeux ont inspiré beaucoup de poètes inconnus; voici comment l'un d'entre eux les chnnte sur l'air De tous les capucins du monde :
Quels yeux vous a faits la nature, Julie ! On voit dans leur struclure Le contraste le plus llatteiir; Car ils ont par double fortune De la blonde l'air de langueur Et le feu brillant de la brune.
Sans être aussi bonne musicienne que sa sœur cadette, Julie avait du talent sur la harpe; elle jouait même du violoncelle; elle savait l'italien et l'espagnol; elle a composé les vers et la musique d'une quantité de chansoiiS qu'elle improvisait à tout propos. Ses vers sont