AU ROI
« Beaumarchais, petit-fils d'un inge'nieur, — neveu du côte' paternel d'un capitaine de grenadiers mort chevalier de Saint-Louis, — depuis sept ans contrôleur de la maison du roi, demande l'agrément d'une charge de grand-maître des eaux et forêt*, qu'il a achetée 300,000 francs sur la promesse de M. le contrôleur-général, faite à Mesdames, de lui donner cet agrément, lorsque lui ou son père se serait fait recevoir secrétaire du roi. Il s'est fait recevoir; il est prêt de faire r-ecevoir son père en sa place, si on l'exige. On ne trouve à lui faire aucun reproche personnel; mais on lui objecte le commerce de l'horlogerie exercé par son père, lequel l'a quitté absolument depuis six ans '; on dit de plus qu'il n'a pu être reçu maître d'hôtel du roi. A cela Beaumarchais répond que plusieurs grands-maîtres actuels et plusieurs anciens ont une extraction moins relevée que la sienne; il se présente secrétaire du roi, par conséquent noble; s'il n'a pas été admis maître d'hôtel du roi, c'est qu'il y a un règlement nouveau qui exige la noblesse dans les aspirants, et il n'était pas encore secrétaire du roi.
« L'opposition de quelques grands-maîtres, qui parlent comme au nom du corps (ses ennemis ou ses envieux), doit céder à la promesse donnée par M. le contrôleur-général, à la protection de Mesdames, et à la considération qu'un refus déshonore et ruine un honnête homme. »
M. de la Châtaigneraie, écuyer de la reine, écrit de
i Ceci, étant écrit en 1762, est contredit par la lettre précédente de janvier 1761. Il n'y avait qu'un an que le père Oaron avait tout h fait renoncé au commerce ; mais un pétitionn.TJre n'est pas tenu d'être minutieusement exact.
son côté à Paris Du Verney, au nom de Mesdames, pour le pousser à agir à son tour auprès du contrôloui'général en faveur de Beaumarchais. L? réponse de Du Verne V, directement adressée à Mesdames de France sous forme de bulletin, donnera une idée de la vivacité delà lutte et de l'intérêt que le jeune candidat inspirait alors aux princesses :
.Bulletin du vendredi 8 janvier 1762, pour Mesdames de France.
« Ou Verney n'a pu voir M. Berlin ', qui est allé à Veri?ailles aujourd'hui sans donner réponse à l'invitation qui lui avait été faite de le voir, mais il a vu M. de Beaumont « et lui a dit les choses les plus fortes sur l'injustice liorrible qu'on veut faire à M. de Beaumarchais. Il l'a convaincu qu'on ne pouvait se dispenser de recevoir le jeune homme. M. de Beaumont lui a dit qu'il avait laissé M. Berlin dans l'intention d'en parler au roi, n'étant décidé ni pour ni contre le jeune homme. Du Veruey pense que, si M. Berlin pré\ientle roi contre l'acceptation, il sera diflicile de parer ce coup; il croit que Mesdames doivent voir le ministre avant le travail et lui demander de deux choses l'une : ou qu'il expose l'affaiie au roi avantageusement, de manière qu'il se fasse ordonner par le roi de passer outre, nonoLslaul l'injuste objection des grands-maîtres, ou bien qu'il n'en parle pas encore à ce travail pour que Du Verney ait le temps d'avoir avec lui, à son i-etom-, la même convei-sation qu'il a eue avec M. de Beaumont. Cependant, si Mesdames ont donné le mémoire au roi et l'ont prévenu qu'elles prenaient intérêt à la réussite, et que tous les honnêtes gens espèrent que le malheureux jeuiTc homme ne sera pas la victime de l'envie et de la calomnie,
■ (Vcst le contrôleur-général des finances.
'* M.'Moreau de Beaumont, intendant des finances, <iy&iit èons 'eajuridiction 1«3 eaïuc et forêts.
Du Verney pense que le contrôleur-ge'neral n'a pas de raison de détruire M. de Beaumarchais et en a mille pour le servir, puiscj^ue Mesdames riionoront de leur protection. Du Verney suppue Mesdames de vouloir bien lui faire dire ce qui aura été fait, afin qu'il agisse en conséquenqe. »
Le portrait que Du Verney trace plus loin du jeune Beaumarchais est encore un de ceux qui jurent passablement avec ridée qu'on se fait en général de l'auteur du Mariage de Figaro. « Depuis que je le connais, écrit-il au ministre, et qu'il est de ma petite société, tout m'a convaincu que c'est un garçon droit, dont l'âme honnête, le cœur excellent et l'esprit cultivé méritent l'amour et l'estime de tous les honnêtes gens; éprouvé par le malheur, instruit par les contradictions, il ne devra son avancement, s'il y parvient, qu'à ses bonnes qualités. »
Enfin Beaumarchais à son tour, après avoir épuisé les suppliques, se défend contre la persécution des grands-maîtres avec des traits d'un assez bon comique. Fatigué de s'évertuer à prouver qu'il est noble, il s'attache à démontrer que ses adversaires ne le sont pas.
« Mon goût, écrit-il au ministre, mon état, ni mes principes ne me permettent de jouer le rôle odieux de délateur, encore moins de chercher à avilir les gens dont je veux être le confrère, mais je crois pouvoir, sans blesser la délicatesse, repousse» sur mon adversaire l'arme dont il prétend in'accabler.
« Les grands-maîtres n'ont jamais permis que leurs mémoires ne fussent communiqués, ce qui n'est pas de bonne guerre et monire la crainte de m'y voir répondre efficacement j mais on dit qu'ils m'objectent que mon père a été ar-
tiste, et que, quelque célèbre qu'on puisse être dans un art, cet étatesl incompatible avec les honneurs attachés à la grandemaîtrise.
« Ma réponse est de passer en revue la famille et ïclid précédent de plusieurs des grands-maîtres, sur lesquels on m'a fouini des mémoires très-fidèles.
« 1° M. d'Ai bonnes, grand-maître d'Orléans et un de mes plus chauds antagonistes, s'appelle Hervé, et est fils d'Hervé, perruquier. Je puis citer dix personnes vivantes à qui cet Hervé a vendu et mis des perruques sur la tète; ces messieurs répondent qu'Hervé était marchand de cheveux. Quelle distinction! elle est ridicule dans le droit et fausse dans le fait, parce qu'on ne peut vendre des cheveux à Paris sans être reçu perruquier, ou l'on n'est qu'un vendeur furtif : mais il était perruquier. Cependant Hervé d'Arbonnes a été reçu granJ-maître sans opposition, quoiqu'il eût peut-être suivi dans sa jeunesse les errements de son père pour le même état.
« 2" M. de Marizy, reçu grand-maître de Bourgogne depuis cinq ou six ans, s'appelle Legrand, et est fils de Legrand, apprêteur, cardeur de laine au faubourg Saint-Marceau, qui leva ensuite une petite boutique de couvertures près la foire Saint-Laurent, et y a gagné quelques biens. Son fils a épousé la fille de Lafontaine-Sellier, a pris le nom de Marizy et a été reçu grand-maître sans opposition.
3» M. Telles, grand-maitre de Chàlons, est fils d'un juif nommé Telles Dacosta, d'abord bijoutier-brocanteur, et que MM. Paris ont ensuite porté à la fortune ; il a été reçu sans opposition, et ensuite exclu, dit-on, des assemblées, parce qu'il a été taxé de reprendre l'état de son père, ce que j'ignore.
4" M. Duvaucel, grand-maître de Paris, est fils d'un Duvaucel, fils d'un boutonnier, ensuite garçon chez son frère établi dans la petite rue aux Ft rs, puis associé à son commerce, et enfin maître de la boutique. M. Duvaucel n'a rencontré nul obstacle à sa réception. »
Beaumarchais, on le voit, avait à lutter contre des aristocrates dont la généalogie n'était pas plus pompeuse que la sienne, mais qui, par cela même, ne s'en montraient que plus acharnés contre un candidat auquel ils ne pouvaient pardonner sa jeunesse, son avancement rapide, son esprit et ses succès de salons. Malgré ses efforts, malgré la protection de Mesdames et l'appui de Paris Du Verney, il ne parvint pas à vaincre l'opposition déclarée des grands-maîtres; le ministre se rangea de leur côté, et l'agrément du roi ne fut point accordé. Ce pénible échec, à l'entrée d'une carrière administrative qui pouvait être brillante, resta sur le cœur de Beaumarchais; les obstacles qui naissaient de son humble origine se reproduisant sans cesse sur ses pas, il n'y a point lieu de s'étonner de la couleur démocratique et frondeuse que prit son talent jusqu'à la révolution. Cependant la véritable aristocratie lui fut moins hostile que ce patriciat de contrebande qui envahissait déjà tout dans les derniers temps de rancien régime. Ce qui prouve en effet que des antipathies personnelles furent l'unique motif de l'opposition des grands-maîtres et que nulle cause grave ne rendait Beaumarchais indigne de figurer parmi eux, c'est que, quelques mois après, i! put acheter, obtenir et exercer sans opposition une charge beaucoup moins lucrative, à la vérité, mais plus aristocratique que la précédente ; une charge qui l'investissait de fonctions judiciaires et qui lui donnait la préséance sur des personnages d'une naissance bien plus releyée que la sienne. Pour se consoler et se venger
ET SON TEMPS. «l^
de n'avoir pu être admis dans la confrérie des grandsmaîtres des eaux et forêts , il acheta la charge de lieutenant-général des chasses aux bailliage et capitainerie de la varenne du Louvre ; sa nomination fat présentée à Tagrément du roi par le duc de La Vallière', capitaine-général des chasses^, dont Beaumarchais devenait ainsi le premier officier, ayant sous lui le comtt», de Rochechouart et le comte de Marcouville, simples lieutenants des chasses. Or, il est évident que s'il y eût eu à cette époque quelque chose de sérieux à alléguer contre l'honneur de Beaumarchais, jamais les trois personnages que je viens de nommer ne l'eussent accepte sans opposition, l'un comme son représentant, les deux autres comme leur supérieur, dans des fonctions de jndicature. Telle était en eifet la nature des fonctions «emi-féodales qu'occupa Beaumardiais pendant vingtdeux ans et qu'il remplissait avec une exactitude scru- ; pilleuse.
Il convient à ce propos d'expliquer brièvement en quoi consistait cette chat'ge de magistrat, dans l'exercice de laquelle on a quel([ue peine à se représenicr sans rire l'auteur du Mariage de Figaro. On appelait capitaineries des circonscriptions territoriales oîi le droit de chasse était exclusivement réservé au roi. Celle dite de la varenm du Louvre embrassait un rayon de douze ou quinze lieues autour de Paris. Pour maintenir ce droit exclusif du roi et décider de tous les faits qui pouvaient y apporter atteinte, il y avait un tribunal
* Pelit-neveu de la célèbre duchesse de ce nom.
spécial, le tribunal de la varenne du Louvre, dit « tribunal conservateur dea plaisirs du roi, » qui assignait devant lui et condan'inait^ sur la plainte des officiers et des agenls-Yoyers de la capitainerie, tout particulier ayant contrevenu aux ordonnances destinées à garantir le monopole royal. Ces ordonnances étaient nombreuses et très-vexatoires pour les propriétaires, qui ne pouvaient ni tuer du gibier, ni construire une cloison nouvelle, ni faire un changement quelconque sur leur propre terrain, sans en avoir obtenu l'autorisation. Aussi la suppression des capitaineries en 1789 fut-elle une des mesures les plus populaires votées par la constituante. Ce tribunal tenait ses audiences au Louvre et était présidé par le duc de La Vallière, capitaine-général, ou, à son défaut, c'est-à-dire presque toujours, par le lieutenant-général Beaumarchais, qui venait chaque semaine s'asseoir en robe longue sur les fleurs de lis et juger gravement, disait-il, non les yâUs humains, mais les pâles lapins. Le fait est qu'il condamnait bel et bien à l'amende ou à la prison les pâles humains, seulement c'était à propos de lapins.
Voici un extrait d'une des nombreuses sentences que Beaumarchais rendait chaque semaine, et qui s'afûchaient dans toute la circonscription de la capitainerie. On aimera peut-être à pouvoir considérer sous l'aspect peu connu d'un Bridoison sérieux le personnage multiple que nous étudions :
« De par le roy et monseigneur le duc de La Vallière, pair et grand-fauconnier de France, etc., ou son lieutenant-général»