BBAUMARCHAIS LIEUTENANT- GENERAL DES CHASSES
Paris Du Verney était le troisième des quatre frères Paris, financiers célèbres au xviii^ siècle, qui, de la condition la plus humble (ils étaient fils d'un aubergiste de Moras en Dauphiné), s'étaient élevés à une fortune éclatante. Du Verney le plus distingué des quatre frères* prit, pendant plus de cinquante ans, une part active à toutes les grandes affaires d'administration et de finances. Voltaire , qui avait d'excellentes raisons pour l'admirer, le cite parfois dans ses ouvrages comme un génie supérieur. C'était un homme habile et iu- Ihient, qui avait su se maintenir en crédit sous M'»* de
' Le plus riche était le quatrième, Paris Montmartel, banquier lîr la cour, qui laissa une immense fortune, dissipée par soi li!?, l'extravagant marquis de Brunoy.
Prie comme sous M"'" de Pompadour. « On sait que les Paris, écrit M-"' de Tencin au duc de Richelieu en 17i3, ne sont pas gens indifférents: ils ont beaucoup d'amis, tous les souterrains possibles et beaucoup d'argent à y répandre; voyez après cela s'ils peuvent faire du bien et du mal. »
M"' du Hausset, dans sc« mémoires intéressants sur M'"« de Pompadour, parle en ces termes du crédit de Du Yerney : « M. Du Yerney était l'homme de confiance de Madame pour ce qui concernait la guerre, à laquelle on dit qu'il s'entendait fort bien, quoique n'étant pas militaire. Le vieux maréchal de Noailles l'appelait avec mépris le général des farines, et le maréchal de Saxe dit un jour à Madame que Du Vcrney en savait plus que ce vieux général. Du Yerney vint un jour chez Madame où se trouvaient le roi, le ministre de la guerre et deux maréchaux, et il donna un plan de campagne qui fut généralement ap|)laudi. Ce fut lui qui fit nommer M. de Richelieu pour commander l'armée à la place du maréchal dEstrées. »
Si Du Yerney fut, en effet, l'auteur de ce choix, ce n'est pas le cas de l'en féliciter, car Richelieu ne se signala guère que par ses rapines dans le Hanovre, et rendit désastreuse la fin de cette campagne, brillamment commencée par la victoire dHasîenbeck, due au maréchal dEstrées; mais linfluence de Du Yerney sur M"'<^ de Pompadour eut quelquefois de meilleur résultats. Désireux d'attacher son nom à une création utile, il obtint de la maîtresse du roi qu'elle prendrait sous sa protection
ridée d'une école militaire destinée à former déjeunes officiers. Le plan de Du Verney souleva beaucoup de clameurs. M""^ de Pompadour y mit de l'obstination, et grâce à elle, l'école nnlitaire fut fondée par un éditde janvier 1751; de sorte que nos jeunes sous-lieutenants, qui peut-être ne s'en doutent guère , doivent l'école qui a précédé et engendré l'École militaire actuelle à l'association d'une belle dame et d'un vieux financier. Nommé directeur de cette école sous le titre d'intendant, Du Verney s'occupa d'abord de faire bâtir le vaste édifice qui existe actuellement au Champ-de-Mars. Tandis que cet édifice se construisait, les désastres de la guerre de Sept ans avaient notablement diminué l'influence de jljme (je Pompadour; l'École militaire, considérée comme son ouvrage, était, à ce titre , vue d'assez mauvais œil par la famille royale et parles minisires eux-mêmes. Au bout de neuf ans, en 1760, le bâtiment n'était pa= encore terminé; on y avait déjà réuni un certain nombre déjeunes gens, mais l'institution languissait faute d'appui. Cet état de choses faisait le désespoir du vieux Du Verney, qui mettait toute sa gloire dans cette création, et dont le caractère actif, inquiet, imi)érieux, est assez bien peint dans ce quatrain publié après sa mort :
Ci yt ce citoyen utile et respectable, Dont le souverain bien était de dominer; Que Lfieu lui donne enfin le repos désirable Qu'il ne voulut jamais ni [irendre ni donner!
Du v^erney était donc sans cesse à la cour, travaillant pour son école militaire, sollicitant en vain depuis
plusieurs années une visite officielle du roi, qui devait être comme une sorte de consécration de cet établissement. Froidement reçu par le dauphin, la reine et les princesses, en sa qualité d'ami de M"' de Pompadour, il ne pouvait obtenir de la nonchalance de Louis XV la visite tant désirée, lorsqu'en désespoir de cause il eut l'idée de recourir au jeune harpiste qu'il voyait assidu auprès de Jlesdames de France et dirigeant leur concert de chaque semaine, c'est-à-dire à Beaumarchais. Celuici comprit tout de suite le parti qu'il pourrait tirer d'un service éclatant rendu à un vieux financier habile, opulent, ayant encore la main dans une foule d'affaires et capable à la fois de l'enrichir et de le diriger; mais comment un musicien sans importance pouvait-il espérer d'obtenir du roi un acte qu'il avait déjà refusé à des sollicitations bien plus influentes que les siennes? Beaumarchais s'y prit en homme qui a la vocation du théâtre et qui connaît le cœur humain.
On a vu que, tout en donnant son temps et ses soins à Mesdames de France, il ne leur avait jamais rien demandé. 11 pensa que, s'il était assez heureux pour obtenir des princesses qu'elles fissent d'abord ellesmêmes une visite à l'École militaire, la curiosité du roi, excitée par leur récit, le déterminerait peut-être à une démarche qu'on attendait vainement de sa justice. Il fit donc valoir auprès de Mesdames non-seulement la question d'équité, mais l'immense intérêt qu'il avait lui-même à obtenir cette faveur pour un homme qui pouvait lui être très-utile. Les princesses consentirent
à visiter TÉcole militaire, et Beaumarchais fut admis à rhonneur de les accompagner. Le directeur les reçut avec ùoe grande pompe; elles ne lui cachèrent point l'intérêt particulier qu'elles portaient à leur jeune protégé, et quelques jours après, Louis XV, stimulé par ses filles, vint à son tour combler les vœux du vieux Du Verney K
A dater de ce moment, le financier, reconnaissant et charmé de trouver en Beaumarchais un intermédiaire utile pour ses rapports avec la cour, résolut de faire la fortune de ce jeune homme ; il commença par lui donner dans quelques-unesde ses opérations un intérêt de G0,000 livres, dont il lui payait la rente à 10 pour 100; puis il l'associa à diverses entreprises. « 11 m'initia, dit Beaumarchais, dans les affaires de finances où tout le monde sait qu'il était consommé; je travaillai à ma fortune sous sa direction, je fis, par ses avis, plusieurs entreprises; dans quelques-unes, il m'aida de ses fonds ou de son crédit, dans toutes de ses conseils. » C'est, en effet, sous l'influence de ce maître habile que le jeune fils de l'horloger Caron prit ce goût
1 La Harpe et Gudin présentent ce service rendu par Beaumarchais àDu Verney comme la conséquence d'une liaison antérieure; c'est une erreur : la liaison naquit du service même. C'est ce qui est constaté par ce passage d'une lettre inédi'te de Beauanarchais : « Zn 1760, M. Du Verney, au désespoir d'avoir vaine- «.ment tout employé, depuis neuf ans, pour engager la famille royale à honorer de sa présence l'École militaire, regardée comme l'ouvrage de M"^ de Pompadour, souhaita de me connaître; il m'offrit son cœur, ses secours et son crédit, si j'avais celui (Je faire réussir ce que tout le monde avait en vain essayé d^uis neuf ans. »
des spéculations qui ne Ta plus quitté, qui n*a pas peu contribué à tourmenter sa vie, et qui, mêlé chez lui à un goût non moins ardent pour les plaisirs de l'esprit et de riraagination, donne à sa physionomie un caractère tout particulier.
Bientôt, pour faire son chemin plus vite, il éprouva le besoin de devenir noble, en achetant ce que l'on nommait alors une savonnelte à vilain , c'est-à-dire un brevet de secrétaire du roi. Ici un inconvénient se présentait : le père Caron continuait son commerce d'horlogerie, et cela pouvait suffire pour compromettre le succès des démarches du postulant. Une lettre de Beaumarchais à son père prouve que, dès ce temps-là, il ne se faisait point illusion sur la valeur morale de ce genre d'anoblissement.
tf S'il m'était libre, écrit-il à son père, de choisir les étrennes que je désirerais recevoir de vous, je souhaiterais par-dessus tout que vous voulussiez bien vous souvenir d'une promesse tant dilïérée de changer l'énonciation de votre plafond. Une affaire que je vais terminer n'éprouvera peut-être que cette seule difficulté, que vous faites le commerce, puisque vous en instruisez le public par une inscription sans réplique. Je ne puis penser que votre dessein soit de me refuser une faveur qui vous est de tout point égale, et qui met une grande différence dans mon sort, par la manière imbécile dont on envisage les chosesdansce pays. Ne pouvant changer le préjugé, il faut bien que je m'y soumette, puisque je n'ai pas d'autre voie ouverte à l'avancement que je désire pour notre bonheur commun et celui de toute ma famille. J'ai l'honneur d'être avec un trèsprofond respect, monsieur et très-honoré père,
a Votre très-humble, etc. « De Beaumarchais. »
«Versailles, ce 2janvier 17G1. >
LepèreCaron se décida à renoncer complètement à l'horlogerie pour ne pas entraver la carrière deson fils, et le brevet de secrétaire du roi fut obtenu par Beaumarchais en date du 9 décembre 1761. Cette sicuation nouvelle ne contribua pas peu à augmenter le nombre de ses ennemis, et les jalousies qu'excitait sa rapide fortune éclatèrent bientôt dans une circonstance qui fut la grande tribulation de cette première époque de sa vie.
Une charge de grand-maître des eaux et forêts devint vacante par la mort du titulaire. Les grandes-maîtrises des eaux et forêts étaient divisées en dix-huit départements pour toute la France. Cette cliarge était considérable, lucrative, et coulait 500,000 livres. Du Verney, qui s'attachait de plus en plus à son jeune ami, lui prêta la somme nécessaire pour l'acheter, en lui promettant de lui fournir les moyens de le rembourser par des opérations sur les vivres de l'armée, la boukille à V encre de l'ancien régime. L'argent était déposé chez un notaire : restait à obtenir l'agrément du roi; si Beaumarchais rcût obtenu, la direction de sa vie eût été probablement changée ; déjà Mesdames de France avaient promesse du contrôleur-général que l'agrément serait donné. Leur protégé se tenait pour assuré du succès, mais il avait comi)té sans ses cnnem.is.
En apprenant qne cet ex-horloger allait devenir leur collègue, quelques grands-maîtres des eaux et forêts s'insurgent et ameutent les autres; une pétition collective est adressée au contrôleur-général, et ces mes-
sieurs menacent de donner leur démission. Voici d'abord une note présentée au nom de Beaumarchais par Mesdames de France au roi, et qui nous met au courant de cette affaire :