‹ Beaumarchais et son tempsChapitre 8 sur 23 · BEAUMARCHAIS ET CLAVIJO.— U.V AK DE SEJOUR A MADRID · texte numérisé non relu

BEAUMARCHAIS ET CLAVIJO.— U.V AK DE SEJOUR A MADRID

L'aventure de Beaumarchais avec Clavijo^ en [loi. est assez généralement connue par le dramatique récit qu'il en a publié lui-même dix ans plus tard , en février 1774, dans son quatrième mémoire contre Goëzman. Il suffira donc de contrôler les détails principaux de ce récit, à laide de la correspondance intime que j'ai sous les yeux.

On se souvient que deux des sœurs de Beaumarchais, —dont l'une mariée avec un architecte, — étaient allées s'établir à Madrid. Un littérateur espagnol, nommé Joseph Clavijo , était devenu amoureux de la cadette des deux sœurs; il y avait entre eux une promesse de mariage qui devait s'effectuer aussitôt que le jeune homme , dénué de fortune, aurait obtenu un emploi <] /il sollicitait. L'emjiloi obtenu et les bans publiés.

Clavijo avait tout à coup refusé de tenir sa parole , en portant ainsi une grave atteinte au repos et à la réputation de la sœur de Beaumarchais. C'est dans ces circonstances que ce dernier arrive à Madrid, ou, par un mélange d'énergie, de sang-froid et d'habileté, il arrache à Clavijo une déclaration peu honorable pour lui et destinée à garantir l'honneur de Mlle Caron, Bientôt l'Espagnol , effrayé de se voir en butte à l'inimitié d'un adversaire aussi résolu, sollicite une réconciliation avec sa fiancée. Le frère s'y prête, la réconciliation s'opère; mais, au moment où Beaumarchais croit que le mariage va s'accomplir, il apprend que Clavijo travaille sourdement contre lui, et qu'en l'accusant d'un guet-apens, il a ojtenu du gouvernement l'ordre de l'arrêter et de l'expulser de Madrid. Beaumarchais, irrité, court chez les ministres, parvient jusqu'au roi , se justifie, et se venge de ce déloyal ennemi en le faisant destituer de sa place de garde des archives et chasser de la cour.

Tel est, réduit à sa plus simple expression, cet épisode que Beaumarchais a su revêtir des formes les plus animées. En lisant son mémoire, écrit dix ans après l'événement, on est naturellement tenté de vérifier jusqu'à quel point il est exact. Dans une courte notice sur Clavijo ^ Beaumarcliais est accusé d'avoir calomnié linfidèle fiancé de sa sœur et tracé de lui un portrait hideux. 11 se pourrait bien que, pour se rendre intéressant, Beaumarchais eût un peu chargé son adversaire ; mais outre qu'il y a beaucoup d'exagération à

1 Publii'e par la Biographie universelle.

dire qu'il en fait un poriratl hideux \ il est certain que les principales circonstances du récit publié en 1774 sont en parfait accord avec la correspondance intime de 1764. Ainsi lauthcnticité de celte première déclaration de Clavijo par laquelle il se reconnaît coupable d'avoir manqué sans prétexte et sans excuse à une promesse d'lu)nneur, l'authenticité de cette déclaration, que sa conduite postérieure rend d'autant plus grave contre lui, est pleinement confirmée par les documents de famille. Cet aveu de Glayijo donne lieu, en effet, à la lettre suivante, écrite par le père Caron à son fils à Madrid , dans laquelle, sous le vieux horloger , on retrouve l'ancien dragon.

< Paris, 5 juin 1764.

« Que je ressens délicieusement, mon cher Beaumarchais, le bonheur d'être le père d'un fils dont les actions couronnent si glorieusement la fin de ma carrière ! Je vois d'un premier coup d'oeil tout le bien que doit produire pour l'honneur de ma chère Lisette l'action généreuse que vous venez de faire en sa faveur. Oh ! mon ami, le beau présent de noce ^ pour elle que la déclaration de Clavico ! Si on doit juger de la cause par l'efl'el, il faut qu'il ait eu grand' peur ;

1 Ce Joseph Clavijo^ devenu plus tard un écrivain distingue, a eu le désagrément de vivre longtemps sous le coup de ii. réputation un peu noire que lui fît Beaumarchais, dix ans après une aventure qu'il avait probablement oubliée : il s'est vu de son vivant immolé en plein théâtre par Goethe comme uu scélérat de mélodrame; mais la scélératesse en amour ne nuit pas toujours à un homme, et celle de Clavijo ne l'a point empêché de réussir à Madrid, où il a rédigé le Mercure historique et politique, traduit Buffon en espagnol, et où il est mort en 1806, vice-directeur du cabinet d'histoire naturelle.

2 II était question, à ce moment^, pour la sœur, d'un autre mariage.

assurément, je ne voudrais pas pour l'empire de Maliom joint à celui de Trébisonde avoir fait et signé un pareil écrit : il vous couvre de gloire et lui de honte. Je reçois par même courrier deux lettres de ma charmante comtesse (la comtesse de Fuen-Clara), à moi et à Julie, si belles, si touchantes, si remplies d'expressions tendres pour moi et honorables pour vous, que vous n'aurez pas moins de plaisir que moi quand vous les lirez. Vous l'avez enchantée; elle ne tarit pas sur le plaisir de vous connaître, sur l'envie de vous être utile et sur sa joie de voir comme tous les Espagnols approuvent et louent voire action avec le Clamcn *, elle n'en serait pas plus pénétrée quand vous lui appartiendriez. Je vous en prie, ne la négligez pas. Adieu, mon cher Beaumarchais, mon honneur, ma gloire, ma couronne, la joie de mon cœur; reçois mille embrassements du plus tendre de tous les pures et du meilleur de tes amis.

« Car ON. »

Cette lettre prouve que Beaumarchais ne ment point dans ses mémoires contre Goëzman quand il se représente disant à Clavijo : « Je ne viens pas ici faire le personnage d'an frère de comédie qui veut que sa sœnr se marie. » 11 s'agissait en effet pour lui non pas d'imposer sa sœur à Clavijo le pistolet sur la gorge, mais de sauvegarder la réputation de celle-ci pour la marier ensuite à un Français nommé Durand, établi à Madrid. C'est ce qui résulte du passage suivant d'une lettre de Beaumarchais en date du 15 août 1764, où se trouvent également confirmées d'autres assertions du mémoire puhlié en 177-i.

» On voit que, — si Beaumarchais s'est peint en beau, dix ans après, dans son mémoire, — le témoignage de la comtesse de Fuen-Clara, personne considérable et âgée, met hors de doute que sa conduite lui avait fait des partisans en Espagne.

« J'ai trouvé ma sœur d'Espagne presque mariée avec Durand, car, dans le discrédit où la pauvre tête de fille croyait être tombée, le premier honnête homme qui s'en chargeait était un dieu pour elle. Mon arrivée ayant un peu rectifié ses idées et me trouvant, tant par mes propres vues que par les conseils de mon ambassadeur, dans le cas de préférer Clavijo, que j'avais droit de croire bien revenu de ses égarements par tout ce qu'il faisait pour m'en persuader, il a fallu :l'aborJ user de moyens doux pour rompre un lien que l'espérance et l'habitude avaient cimenté de l'une et de l'autre jKirt. »

Ces détails s'accordent très-bien avec la par lie du mémoire de illi où Beaumarcbais se présente comme séduit lui-même par Clavijo, devenant son ami et son avocat auprès de sa sœur. Dans d'autres lettres , il raconte les sourdes menées ^ la duplicité de l'Epagnol et la vengeance qu'il en tire, mêlée cependant d hésitation. « Le fat de Clavijo, écrit-il, levait l'oreille sur ce que son emploi n'était pasdonnéet qu'il en touchait secrètement les appointements. Il la trop dit , cela m'est revenu ; ma pitié s'est changée en indignation. Son emploi est donné, et il n'a plus qu'à se faire capucin ou à quitter le pays : le voilà tout à fait écrasé; mais ma pitié est encore revenue, hélas ! sans fruit pour lui. »

Un journal de toute celte affaire avait été rédigé au moment même par Beaumarchais; ce journal, qui a servi de hase à la relation publiée par lui dix ans plus tard, n'est pas resté dans ses papiers , mais son existence est constatée maintes fois dans la correspondance, et notamment dans ce billet écrit au père Caioii

en 1764. par un abbé à qui le journal en question avait été communiqué :

« J'ai lu et relu. Monsieur, la relation qu'on vous envoie de Madrid. Je suis au comble de la joie de tout ce qu'elle contient; monsieur votre fils est un vrai héros. Je vois en lui l'homme le plus spirituel, le frère le plus tendre j l'honneur, la fermeté, tout brille dans son pi'océdé vis-à-vis Cla-njo. Je verrai avec joie la suite d'une relation qui m'intéresse tant. Je vous suis bien obligé de votre attention; elle ne m'est due que par les sentiments d'estime et d'amitié que j'ai nour vous cl pour toute votre respectable et aimable famille, et avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc.

« L'abbé de Malespixe. »

< 3 juin 1764. »

Ce n'est donc pas un roman, ainsi qu'on l'a dit quelquefois, mais une histoire vraie qui inspira à l'auteur des mémoires contre Goëzman les meilleures pages qui soient sorties de sa plume, et ce fut un grand bonheur pour lui d'être provoqué, par une lettre anonyme où l'on dénaturait et calomniait sa conduite à Madrid, à faire celte confidence au public.

Voilà pour l'incident Clavijo ; mais cet incident ne dura qu'un mois. Commencé à la fin de mai 1764, il n'en était plus question à la fin de juin , et Beaumarchais séjourna près d'un an à Madrid : il n'en partit qu'à la fin de mars 1765. Qu'y faisait-il? Sa correspondance va nous l'apprendre, en nous montrant le personnage au nature] dans toute la vivacité et la variété de ses allures.

Il était venu de Paris pour venger sa sœur, mais il n'était pas homme à voyager si loin pour un seul objet; il

venait aussi pour faire des affaires^ beaucoup d'affaires. Sous ce rapport^ l'Espagne était, en 1764, un pays neuf et attrayant pour les spéculateurs à imagination, coniRic l'était essentiellement Beaumarchais. Il arrivait donc la tête pleine de projets, la poche munie de 200,000 francs en billets au porteur de Du Verney, que ce dernier lui confiait avec défense, à la vérité, d'en user sans une autorisation expresse, mais qui étaient destinés aie [)0ser grandement auprès du ministère espagnol; il apportait aussi force lettres de recommandation de la cour pour l'ambassadeur de France; et, à peine arrivé, on le voit lancé en plein dans ce tourbillon d'entreprises industrielles, de plaisirs, de fêtes, de galanterie, de musique et de chansons, qui est son élément. Il est dans la fleur de Fàge, il a trente-deux ans; tout son esprit , toute son imagination , toute sa gaieté, tout son entrain, toutes ses facultés, en un mot, sont à leur plus haut point de force et de développement. On a ici le Figaro et l'Almaviva du Barbier de Séville fondus ensemble avec une teinte de Grandi-sson et des nuances qui rapi)eilent les plus célèbros spéculateurs de nos jours.

« Je suis mes affaires (écrit-il à son père) avec l'opiniâtreté que vous me connaissez ; mais tout ce qu'on entreprend entre Français et Espagnol est dur à la réussite : ce sera un beau détail que celui que j'aurai à vous faire lorsque je reviendrai me chaulfer à votre feu.

« Je travaille, j'écris, je confère, je rédige, je représente, je combats : voilà ma vie. M. le marquis de Grinialdi, le plus galant homme qui ait jamais été à la tète d'un ministère, est

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ma belle passion ; ses procédés sont si francs, si nobles, que j'en suis enchanté. Renfermez ce que je vous mande dans un cercle fort étioit, et que cela ne passe pas les murs de votre petit réduit. Il me paraît qu'on est assez content ici du jour que j'ai répandu sur quelques questions épineuses, et j'ose vous promettre au moins que, si je ne réussis pas à tout, j'empojterai de ce pays l'estime de tous ceux à qui j'ai affaire. Conservez bien votre santé, et croyez que mon plus grand bonheur sera de vous faire jouir de tout le bien qui m'ar-

Âilleurs Beaumarchais écrit :

« Je suis dans le plus beau de l'âge. Je n'aurai jamais plus de vigueur dans le génie : c'est à moi de travailler, à vous de vous reposer. Je parviendrai peut-être à vous libérer de vos engagements : j'y attache la bénédiction de mes travaux. Je ne vous dis pas tout ici; mais comptez que je ne m'endors pas sur le projet que j'ai toujours eu dans la tête, de vous mettre au pair, par état, de tout ce que vous voyez autour de vous. Vivez seulement, mon cher père, ayez soin de vous : le moment viendra où vous jouirez de votre vieillesse, à la manière des honnêtes gens, libre de dettes et content de vos enfants. Je suis occupé à faire nommer votre gendre ingénieur du roi avec appointements. Il est devenu fort sage et travaille comme un cheval; je le talonne avec l'aiguillon de l'honneur, mais il va bien sans éperons.... Si vous receviez des nouvelles de moi par quelque habitant de Madrid, on vous dirait : Votre fils s'amuse comme un roi ici ; il passe toutes ses soirées chez l'ambassadrice de Russie, chez milady Rochford ; il dîne quatre fois par semaine chez le commandant du génie, et court à six mules les alentours de Madrid; puis il va au sitio real voir M. de Grimaldi et autres ministres. Il mange tous les jours chez l'ambassadeur de France, de sorte que ses voyages sont charmants et lui coûtent fort peu. Tout cela est vrai quant à l'agrément, mais il ne faut pas que vos amis en concluent que je néglige mes affaires, parce que personne ne les a jamais

faites que moi. C'est dans la bonne compagnie, pour laquelle je suis né, que je trouve mes moyens.... et quand vous verrez les ouvrages sortis de ma plume, vous conviendrez que ce n'est pas marcher, mais courir à son objet. »

Quels sont donc les ouvrages qui sortent de la plume de Beaumarchais à Madrid? — C'est d'abord un grand mémoire sur la concession du commerce exclusif de la Louisiane à une compagnie française organisée à l'instar de la compagnie des Indes, concession pour laquelle Beaumarchais assiège le ministère espagnol. — C'est ensuite un plan en vertu duquel il demande à être chargé de fournir de nègres toutes les colonies espagnoles. L'idée est assez singulière, venant de l'auteur du petit poëme contre l'optimisme, dont j'ai parlé, et où je trouve la tirade suivante , écrite un an à peine avant le voyage à Madrid :

« Si tout est bien, que signifie

Que, par un despote asservie,

Ma liberté me soit ravie ?

Mille vœux au ciel sont offerls,

En tous lieux rbumanilé crie :

Un bomnie est esclave en Syrie,

On le mutile en llalic :

Son sort est digne des enfers

Aux Anli'ilcs, en Barbarie,

Si voire âme en est attendrie,

Monlrez-moi, raisonneurs tios-chers.

Sur quelle loi préétablie

Mon existence est avilie.

Lorsque, par les documents clairs

D'une saine pliilosophie

Que le sentiment furtitie.

Je sais que l'auteur de ma vie

M'a créé libre, et que je sers.

Suis-je un méchant, suis-je un impie, Lorsqu'avec douleur je m'écrie :

Tout est fort mal dans l'univers ' ? »

C'est ainsi que chez lui la spéculation n'est pas toujours d'accord avec la philosophie.

Le troisième projet que le brillant -voyageur rédige à Madrid entre un concert et un dîner, c'est un mémoire pour la colonisation de la Sierra-Morena; puis viennent divers travaux sur les moyens de faire fleurir en Espagne l'agriculture, l'industrie et le commerce, et enfin un plan nouveau pour la fourniture des vivres de toutes les troupes d'Espagne. Ce dernier plan étant celui de tous qui a été le plus voisin de l'exécution, laisfons-le en discourir à sa manière dans une lettre inédite à son père, qui est très-longue, et à laquelle j'emprunte beaucoup de citations, parce que, dans ses deux parties si différentes, la lettre est un vivant portrait de cet industriel doublé de philosophe et d'artiste qui s'appelle Beaumarchais.

i Deux ans après, en 1766, Beaumarchais, qui avait déjà oublié son projet de se faire fournisseur de nègres, écrivant au chef des bureaux de la marine en faveur d'un mulâtre, commence sa lettre ainsi : « Un pauvre garçon nommé Ambroise Lucas, dont tout le crime est d'avoir le teint presque aussi basané que la plupart des hommes libres de l'Andalousie et de porter des cheveux bruns naturellement frisés, de grands yeux noirs et des dents fort belles, ce qui est pourtant bien pardonnable^ a été mis en prison à la réquisition d'un homme un peu plus blanc que lui, qu'or appelle M. Chaillou, qui avait à peu près les mêmes droits sur le basané que les marchands ismaélites acquirent sur le jeune Joseph, lorsqu'ils l'eurent payé à ceux qui n'avaient nul droit de le vendre ; mais notre religion a des principes sublimes qui s'arrangent admirablement avec la politique des colonies. »

« Madrid, 28 janvier 1765.

« Monsieur et très-cher père, « J'ai ipçu votre lettre du 15 janvier, par laquelle vous dites des merveilles sur votre étonnement de la réception que vos amis ont faite à votre coniidence' ; mais ce que vous appelez coups de surprise m'eût paru^ à moi, uue chose toute naturelle. Pour être bien avec soi, il faut n'avoir rien à se reprocher dans la conduite des choses qu'on entreprend ; pour être bien avec les autres, il faut réussir. Le succès seul fixe l'opinion des hommes sur le travail de ceux qui spéculent ; voilà pourquoi, si j'eusse pu arrêter la parole sur vos lèvres, je me serais opposé de mon mieirx à ce que vous fissiez part de mes secrets à quelqu'un. Mes mesures ont beau être les plus sages que je puisse prendre; j'aurai eu beau mettre tout le jeu, toute l'adi'esse imaginable pour faire filer une aussi grande affaire jusqu'à son heureux dénoùment : si quelque événement imprévu brise ma barque, même dans le port, je n'ai plus rien à espérer que le sourire amer de ceux qui m'auraient porté aux nues si j'avais fixé la fortune. Au reste, mon cher père, vous me connaissez j ce qu'il y a de plus étendu, de plus élevé n'est point étranger à ma tête : elle conçoit et embrasse avec beaucoup de facilité ce qui ferait reculer une douzaine d'esprits ordinaires ou indolents. Je vous mandais l'autre jour que je venais de signer des préliminaires ; aujourd'hui je suis beaucoup plus avancé. L'hydre à sept tètes n'était qu'une fadaise auprès de celle à cent tètes que j'ai entrepris de vaincre; mais enfin je suis parvenu à me rendre maître absolu de l'entreprise entière des subsistances de toutes les troupes des roxjaun\es d'Espagne, Mayorque, et des presidios de la côte d'Afrique, ainsi que de celles de tout ce qui vit aux dépens du roi. Notre ami a raison de dire que c'est la plus grande affaire qu'il y ait ici, elle monte à plus de 20 millions par an. Ma compagnie est faite, ma régie est montée; j'ai déjà quatre cargaisons de grains en route, tant de la Nouvelle-Angleterre

' Le père, déjà instruit de l'affaire, et à qui son fils recommandait le secret, en avait parlé avec précaution à des amis qui avaient paru douter du succès.

que du midi, et, si je coupe le dernier nœud, je prendrai le service au l*"" mars. Les gens qui sont aujourd'lmi en possession de cette affaire n'y entendaient rien, et, dans l'année passée, ils ont horriblement perdu : 1° parce que les grains ont été hors de prix en Espagne et qu'ils n'avaient pas une seule correspondance chez l'étranger; 2" parce qu'ils avaient entrepris l'affaire à un litre trop modique. Je les ai mis hors de cour par divers arrangements très-difficiles à combiner^ enfin, par mon moyen, l'esprit de conciliation et la paix ont succédé aune aigreur aussi ruineuse entre les associés que leur mauvaise conduite. Ils sont dehors, et la queue que je suis à écorcher maintenant est de faire accepter mes conditions particulières au ministre qui m'invite à entrer en danse, mais qui trouve les violoiis un peu cher. Je ne puis rien changer à mes justes prétentions. I/affaire était à 14 maravédis la ration de pain et 14 réaux la fanègue d'orge, et il restait trois ans à courir pour que le hail finît. Moi, j'entre au milieu d'un marché que je fais rompre du consentement de tous les intéressés. Je demande 16 maravédis et 16 réaux pour le temps de dix ans, à commencei du l*"" septembre prochain. Je demande l'extraction franche de 2 millions de piastres fortes par chaque an, pour faciliter mon commerce avec l'étranger, et comme je prends le service au l'"" mars, a^ant la récolte, je demande 18 maravédis et 18 réaux jusqu'au 1" septembre, ce qui fait deux maravédis et 2 réaux d'augmentation sur le prix fondé de 16 et 16 pour m'indemniser des premiers frais. A ces conditions, je me charge de rembourser au roi environ 4 millions de réaux qu'il a avancés à l'affaire avant cette année, pourvu toutefois que Sa Majesté consente à rejeter ce remboursement sur les dernières années de mon bail. Un des articles les plus certains de mon marché est le paiement assuré, tous les 30 du mois, de 1,800,000 réaux, que je recevrai à la trésorerie royale. Les deux associés qui me cèdent leur affaire, doivent 5 millions de réaux à différents pai ticuliers , les billets sont échus; ils ne peuvent payer. J'ai tout arrangé de manière que, le jour de la signature du traité, je

leur remettrai les 5 raillions en leurs propres effets, et celui qui en est le porteur a pris de tels tempe'raments avec moi en particulier, que ces 5 raillions ne me seront impute's qu'à la fin de mon bail, et quC;, le jour de la signature du contrat, il doit envoyer à ma caisse 3 millions pour commencer à travailler. Pour cela, je lui donne un tiers dans les bénéfices.

On a idée de joindre à cela la fourniture de pain blanc de toutes les villes d'Espagne, ce qui double l'étendue de raon entreprise; mais je veux comraencer à donner une grande opinion de raa façon de travailler, afin que la confiance amène les avantages très-difficiles à obtenir en commençant. Je prévois qu'il y a des parties à joindre à celles-ci qui rendront l'affaire sans bornes ; mais je dirai, comme les honnêtes Espagnols, poco à poco ; mettons-nous en selle avant de galoper et surtout affermissons-nous bien sur les étriers. Il est neuf heures du soir, je sors pour aller jaser affaires; si je rentre avant onze heures, je vous dirai encore un mot.

« Je rentre, rien n'est changé. Je viens de signer ce fameux compromis qui fait raon titre pour traiter en nom propre avec M. le raarquis d'Esquilace, ministre de la guerre et des finances. Tout le monde à Madrid parle de mon affaire, on m'en fait compliment comme d'une chose faite ; moi, qui sais bien qu'elle n'est pas finie, je me tais jusqu'à nouvel ordre.

« Bonsoir, mon cher père; croyez-moi, ne soyez étonné de rien, ni de ma réussite, ni du contraire, s'il arrive. Il y a en tout dix raisons pour le bien et cent pour le mal ; à l'égard de mon âge, il est celui où la vigueur du corps et celle de l'esprit mettent l'homme à sa plus haute portée. J'ai bientôt trente-trois ans. J'étais entre quatre vitrages à vingt-quatre. Je veux absolument que les vingt années qui s'écoulent jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans rae raraènent, après de longs travaux, à la douce tranquillité que je ne crois vraiment agréable qu'en la regardant comme la récompense des peines de la jeunesse.

a Cependant je ris ; mon intarissable belle humeur ne me quitte pas un seul instant. J'ai fait ici des soupers charmants; je pourrais vous envoyer des vers faits par votre serviteur sur des ^e'guedilles espagnoles, qui sont des vaudevilles trèsjolis, mais dont les paroles ordinairement ne valent pas !« diable. On dit ici, comme en Italie : les paroles ne sont rien, la musique est tout. J'entre en fureur sur une pareille déraison. Je choisis Tair le plus goûté, air charmant, tendre, délicat ; j'y établis des paroles analogues au chant. On écoute, on revient à mon opinion, on m'accable pour composer. Mais un moment, messieurs, que la gaieté du soir ne gâte pas le travail du matin. Ainsi toujours le même, j'écris et je pense affaires tout le long du jour, et le soir je me livre aux agréments d'une société aussi illustre que bien choisie. Mais, puisque j'ai parlé plaisirs, et qu'il est onze heures du soir, ma lettre sera partagée comme mon temps : la première partie au sérieux, la fin à l'amusement. Recevez donc la dernière séguedille échappée à ma saillie. C'est une de celles qui ont fait le plus de fortune ici ; vous la trouverez ci-jointe. Elle est entre les mains de tout ce qui parle français à Madrid. « En vérité, je ris sur l'oreiller, quand je pense comme les choses de ce monde s'engrènent, comme les chemins de la fortune sont en grand nombre et tous bizarres, et comme surtout l'âme supérieure aux événements peut toujours jouir d'elle-même au milieu de ces tourbillons d'affaires, de plaisirs, d'intérêts différents, de chagrins, d'espérances qui se choquent, se heurtent et viennent se briser contre elle. Mais ce n'est pas de la morale que je vous ai promis, c'est une chansonnette fort tendre ; l'air, que je vous enverrai peut-être un autre jour, est plaintif et délicat. J'ai établi pour paroles une bergère au rendez- vous la première et se plaignant du -coquin qui se fait attendre. Les voici :

SÉGUEDILLE.

Les serments . Des amants Sont légerj comme les vents.

Leur air enchanleur,

Leur douceur, Sont des pièges trompeurs Cachés sous des tleurs.

Hier, Liiidor, Dans un ciiarmant transport, Me jurait encor Que ses soupirs, Que SCS désirs S'enflammeraient par les plaisirs; Et cependant En cet instant Vainement J'attends l'inconstant.

Aye ! aye ! aye ! je frissonne !

Aye! aye! aye! mon cœur m'abandonne!

Ingrat, reviens.

Mou innocence était mon bien ; Tu me l'ôtas.

Je n'ai plus rien.

Devais-je, hi'las ! Tout hasarder.

Tout perdre, pour te conserver ?

Mais quelqu'un vers moi prend l'essor

Le cœur me bat C'est mon Lindor !

Soupçons jaloux, éloignez-vous!

Craignez de troubler un moment si doux!

ce Ma chère Boisgarnier, si tu tenais l'air de celte jolie SL-gucdille et raccompagnenient de guitare que j'ai fait (dans un pays où tout le monde en joue et ne peut accompagner ma séguedille comme moi, qui, par égard pour le pays, broche de temps en temps quelque chose pour leur instrument favori), tu chantonnerais, tu ânonnerais, peut-èlre à la fin tu y viendrais. Va, je le promots l'air et l'accompagnement, si j'ai un moment d'ici au premier courrier. Mais que dirais-tu de moi si je te le portais moi-même? Effectivement, je suis lien près de mon départ; un mot du ministre peut me mettre en route d'ici à douze jours.

« Bonsoir, mon cher père ; il est onze heures et demie, je vais hoire du sirop de capillaire, car depuis trois -jours j'ai un rhume de cerveau affreux; mais je m'enveloppe dans mon manteau espagnol, avec un bon grand chapeau détroussé sur mon chef, ce qu'on appelle être en capa y sombrero, et quand Fhomme, jetant le manteau sur Tépaule, se cache une partie du visage, on appelle cela être embossado ; c'est ce que j'ajoute à mes précautions, et, dans mon carrosse bien fermé, je vais à mes affaires- Je vous souhaite une bonne santé. En relisant cette lettre que je vous envoie toute mal torchée qu'elle est^ j'ai été obligé d'y faire vingt ratures pour lui donner une espèce de suite ; ceci est pour vous corriger de lire mes lettres aux autres ou d'en tirer des copies. »

C'est en effet d'une plume rapide comme la pensée que Beaumarchais écrit cette longue lettre, où on le \oit passant d'un sujet à l'autre avec la plus étrange flexibilité de goûts et d'aptitudes. Ici des calculs, là des médilations philosophiques, ailleurs du sentiment, plus loin du badinage, partout de la sincérité et de l'entrain : tel est ce Protée. Yoici une autre lettre inédite de lui, oij il se peint dans le salon de l'ambassadeur de Russie à Madrid, autour d'une table de jeu , et dont la verve et le momement medéterminent à la donner tout entière. Elle est adressée à sa sœur Julie. C'est encore Beaumarchais \u sous un autre aspect.

«t Madrid, ce 11 février 1765.

« Tu jieux te rappeler, ma chère Julie, que je t'ai promis un de ces courriers passés le détail d'une tracasserie de l'ambassadeur de Russie à mon égard, dont je me suis tiré comme je le devais. Le voici : il te donnera une idée de ma vie à Madrid, j'entends celle de mes soirées, car les jours entiers sont aux affaires.

a Depuis long-temps le comte de Buturlin, fils du grandmaréchal de Russie et l'ambassadeur en question, me recevait chez lui avec cette prédilection qui faisait dire que lui et la très-jolie ambassadrice étaient amoureux do moi. Le soir, il y avait ou jeu ou musique et souper, dont je paraissais l'âme. La société s'était accrue de tous les ambassadeurs qui, avant ceci, vivaient avec assez peu de liaison. Ils faisaient, depuis le retour de la cour en cette ville, des soupers charmants, disaient-ils, parce que j'en étais. J'avais un soir gagné au brelan, quoique petit jeu, aux 10 écus de cave, 500 livres au comte et 1,500 à la comtesse; depuis ce jour, on ne jouait plus au brelan, et l'on me proposait le pharaon, que pour rien au monde je ne voulais jouer. Je n'étais pas payé de mes 2,000 livres; je ne disais mot. Tout le monde le savait; on trouvait que j'agissais en ambassadeur, et le comte en maigre particulier. Enfin un soir, piqué de ce que le comte venait de gagner une centaine de louis et qu'il ne me parlait pas de ce qu'il me devait, je dis tout haut : Si le comte veut me prêter de l'or, je vais faire une folie et vous tailler aupharaon ; il ne put s'en défendre, et me passa les 100 louis qu'il venait de gagner, et je tins la banque : en une heure, ma pauvre banque fut enlevée. Le duc de San-Blas me gagna 50 louis, l'ambassadeur d'Angleterre 15, celui de Russie 20, etc. Me voilà à peu près comme si je n'avais rien gagné. Je me lève en riant et je dis : « Mon cher comte, « nous sommes quittes.— Oui, dit-il; mais vous ne direz « plus que vous ne voulez pas jouer au pharaon, et nous « espérons que vous ne fausserez pas compagnie h l'avenir. « — A la bonne heure pour ponter quelques louis, mais non « pour tailler aux banques de 100 louis.— Celle-là, dit-il, « ne vous coûte guère.— C'est tout ce qu'on pourrait me « dire, répondis-je, si j'avais eu affaire à un mauvais débi- « teur. » Là-dessus la comtesse rompt les propos. M"»" do laC... * se lève, et médit de lui donner le bras. Je pars....

C'est la dame dont on a lu le remerciement un peu léger adress-^ au père Caron.

Bouderie pendant deux jours : j'allais néanmoins à l'hôtel de Russie comme à l'ordinaire, et, pour n'avoir point l'air d'avoir joué un argent désespéré, je perdais chaque soir en pontant 10 ou 12 louis, ou J'en gagnais quelques-uns. Un soir que j'avais gagné 20 louis sur une banque de 200, je me lève et, avant de m'en aller, je mets tout mon gain sur deux cartes qui gagnent toutes deux. Je pousse, tout réussit; je fais sauter la banque que tenait le marquis de Carrasola. Le chevalier de Guzman met 100 quadruples sur la table et dit: Messieurs, ne vous en allez pas, je parie que M. de Beaumarchais va me faire sauter encore cette nouvelle banque. — Je me crois obligé, ayant 200 louis de gain, de répondre à l'agacerie; je joue, tout le monde cesse, parce qu'il n'y avait personne qui jouât si gros jeu. Moi, ayant mis 50 louis de côté et voulant rendre le reste pour ne plus jamais jouer, je mettais 10 louis sur chaque carte ; la carte gagnant, je doublais. Bref, en deux heures, j'eus les 100 quadruples. Je me levai, et fus me coucher avec 500 louis, dont je perdis le lendemain 150. M""' de C....me dit que j'avais joué trèsnoblement d'avoir rendu une telle somme sur mon gain, et que je pouvais garder le reste. Je me retirais, lorsque l'ambassadeur de Russie, me parlant personnellement, me dit : « Est-ce que vous ne voulez plus, Monsieur, essayer vos forces contre moi ? — Monsieur, lui dis-je, j'ai beaucoup perdu ce soir. — Mais, reprit-il vivement, vous avez bien plus gagné hier. — Monsieur le comte, lui dis-je, vous savez si je suis attaché à l'argent du jeu ; j'ai joué malgré moi, j'ai gagné en dépit du bon sens, et vous ne me pressez ainsi que parce que vous savez bien que je joue sans règle et très-désavantageusement. — Parbleu, dit-il, on ne peut pas mieux jouer que de gagner, et de cet argent il y en a beaucoup à moi.— -Eh bien ! monsieur le comte, combien perdez-vous ? — Cent cinquante louis, dit-il. — Je perdrai donc, lui répoudis-je , 300 louis ce soir, car, avec les loO que je viens de rendre à la banque, j'en mets 150 autres contre vous si vous voulez Aailler, afin que tous les avantages vous restent; mais je veux

jouer 25 louis tous les coups. » Il preud dos cartes, ne demandant pas mieux : la fortune me continue, je lui gagne 200 louis; alors je me lève et je dis : « C'e^t folie à moi de joner plus longtemps; je vous ruinerais. Monsieur; un autre jourj'" serai en malheur-, et vous vous racquitterez.- -Comment, Monsieur, vous partez? Pardieu! gagnez-moi 500 louis ou racquittA'z-raoi. — Non, monsieur le comte, un autre j<)ur; il est quatre heures, on peut s'aller coucher. — Mais, Monsieur, vous fûtes plus poli hier avec le chevalier de Guzman, — Aussi, répondis-je, a-t-il perdu 500 louis. Je n'en puis plusdesommeil.Voulez-vous vos 2C0 louis d'un coup de trente et quarante? — Non, dit-il, au pharaon. — Messieurs, je vous souhaite le bonsoir. » La comtesse sa femme, un peu fâchée de la perte de son mari, s'échappe à dire que j'étais plus heureux que poli. Je la regardai fixemerft et lui dis : « Madame l'ambassadrice, vous oubliez que vous me fites, il y a huit jours, un compliment tout contraire. » Elle rougit, je n'ajoutai rien, et je partis. Il était vrai que huit jours avant, soupant chez mylord Rochford, elle m'avait prié, à mains jointes, de lui prêter 30 louis pour payer sa perte, et que je l'avais fait sm-le-champ, quoique je perdisse et que je me rappelasse l'histoire du brelan.

a Voilà donc M le comte mon débiteur de 200 louis, la comtesse de 30, sans compter mes 350 louis de gain. Je jure mon, gros juron de ne plus jouer; je vais pendant plusieurs jours voir la banque sans me mêler des alïaires des grands. L'ambassadeur me fait uoe mine de chien, ne me dit mot; sa femme est embarrassée. On ne parle point de payer, pas une pulilesse sur le relard. J'en porte mes plaintes à AI*"' de la C..., qui, le même soir, prend à paît le médecin de l'ambassadeur dans un coin du salon, et là, lui fait une sortie terrible sur son maître, lui déclare que, s'il ne change, pas de conduite à mon .égard, elle lui rompra en visière devant toute l'Espagne, qu'il est un mal élevé et un sot; bref, toutes les lierbes de la Saint-Jean.

« CJonmie ma conduite était constamment la même à

l'égard du mari et de la femme, tout le monde était pour moi. Le lendemain , le docteur apporte 200 louis chez M™e de la C, où je dînais; elle, fort offensée, fait dire à l'ambassadeur qu'elle le verra le soir pour lui donner la leçon qu'il mérite; qu'il aurait dû m'apporter mon argent chez moi et me demander excuse de ses bouderies et de ses retards. A bon compte, je prends les 200 louis, dont le docteur me demande quittance. Je lui ris au nez et j'écris à l'ambassadeur une lettre polie, mais très-propre à le faire rougir de lui-même. Deux heures après, la comtesse vient chez M"^ de la C... Je n'y étais plus. — Grande explication. — Je ne mets plus le pied à l'hôtel de Russie pendant huit jours. Enfin la comtesse m'envoie le médecin pour me prier de l'aller voir et me faii'e reproche de mon absence. Je réponds que, malgré l'extrême privation que je ressentais de ne plus jouir de sa société, je ne croyais pas devoir me présenter dans une maison où j'avais si fort à me plaindre du maître.

ce On va chez Mn»e de la G..., on négocie, on dit que le comte est honteux, confus. Je liens bon sur l'étiquette, et enfin M. l'ambassadeur envoie chez moi le prince de Mezersky de sa part me prier de lui faire l'honneur d'aller le soir au concert et souper chez lui. L'après-midi, le comte passe à ma porte et me fait demander si je veux voir la pièce nouvelle dans sa loge, qu'il m'attend pour m'y mener. Je crus qu'il valait mieux qu'on nous vit faire l'entrevue chez lui, et je répondis que j'écrivais, mais que j'aurais l'honneur de me rendre à l'invitation du soir. J'arrive un peu tard exprès, afin que le concert fût commencé et que tout le monde fût assemblé. Je suis surpris de me voir, moi qu'on regardait avant comme de la iuaison et qu'on n'annonçait plus, précédé de deux pages qui ouvrent tous les battants, et je perce jusqu'au concert en cérémonie. La comtesse était au clavecin ; elle s'avance et me dit, en me présentant le comte, que des amis ne devaient pas se tâcher pour des malentendus, et qu'ils espéraient l'un et l'autre que je leur ferais l'honneur de rester des leurs, et tout de suite elle ajouta, pour sceller la

ET SOiN TEMPS. 149

réconciliation : « Monsieur de Beaumarchais, j'ai dessein de « jouer le rôle d'Annette ; j'espère que vous accepterez celui « de Lubin' ; l'envoyé de Suède fera le seigneur, le prince « Mezeisky le bailli, et nous sommes déjà à la lépétition. » Quelque chose que je fisse, je ne pus éviter d'accepter cette offre obligeante, et, sur-le-champ, passant au clavecin, tout l'orchestre parl^ et je chante les ariettes de Lubin. Chacun dit ce qu'il sait de son rôle, ensuite grande musique, grand souper, l.a bonne humeur renaît. Parole d'honneur, de part et d'autre, qu'on ne me parlera jamais de jouer, et que nous nous amuserons à des plaisirs plus vifs, mais qui ne tireront pas autant à conséquence. La comtesse, enchantée, me fait remettre par un page, au dessert, un billet contenant quatre vers à ma louange, de mauvaise versification, mais assez flatteurs, qu'elle avait faits le jour même. Les voici :

0 toi à qui la nature a donné pour partage

Le talent de charmer avec l'esprit du sage,

Si Orphée, comme toi, eùl eu des sons si flatteurs,

Pluton sans condition aurait fait son bonheur 2.

« Peste ! ce ne sont pas là des honneurs communs. J'ai répondu. La liaison est plus belle que jamais : le bal, le concert, plus de jeu, et j'ai de reste 14,000 livres. J'ai fait depuis des paroles françaises sur une nouvelle séguedille espagnole. Il y en a deux cents exemplaires ; on se l'arrache ; elle est gaillarde et dans le genre Est-il endormi! Je te la garde pour un autre jour, avec la musique de celle que j'ai envoyée à mon père. Bonsoir. J'ai rempli mon engagement tant bien que mal. Tu en sais autant que moi sur ma tracasserie. J'écrirai mercredi à ma Pauline et à sa tante. Malgré les préparatifs d'Annette, j'ai bien peur que le diable n'emporte Lubin avant qu'on joue la pièce : je puis partir dans dix jours. »

' Dans le Devin du Village.

' Ne pas oublier que cette grande dame était russe.

La fatuité étant un peu le péché mignon de Beaumarchais^ qui se compare ailleurs à Akibiade , on est tenté de se demander s'il n'exagère pas sa familiarité avec ces ambassadeurs ; mais le dossier d'Espagne contient des lettres de l'ambassadeur d'Angleterre, lord Rochford, qui prouvent qu'en effet, le (jeune et brillant Français était alors bien rétllement le favori du corps diplomatique de Madrid. Sa gaieté d'enfant de Paris met en mouvement tout ce monde un peu guindé. Lord Rochford raffole de lui, va au Prado a\ec lui, fait des soupers avec lui, chante des duos avec lui et devient étonnamment jovial pour un diplomate anglaise

C'est sans doute la scène de jeu que nous venons de reproduire qui servit de base aux calomnies répandues plus tard, lors du procès Goëzman , dans la lettre anonyme publiée par Beaumarchais lui-même où on le signalait comme un joueur peu loyal. Non-seulement il jouait loyalement, mais je \oisdans toutes ses lettres qu'il n'aimait pas le jeu et ne s'y livrait qu'à son corps défendant. A l'époque où il tenait à Paris un grand état de maison, quoiqu'on jouât chez lui, il ne jouait jamais. Au milieu de ce mouvement d'affaires industrielles et de plaisirs aristocratiques, l'auteur futur du Barbier de Séviilc nous apparaît toujours occupé de sor humble famille, tantôt déployant une rare habileté pour forcer, sans compromettre ses allures patriciennes, deux ou trois grandes dames de Madrid à payer des factures

'Voir aux pièces justificatives, n'> 2, un des billets de lord RocliiorJ à Beaumarchais.

arriérées du père Caron pour montres et bijoux, tantôt avec une fraternelle bonhomie prenant une part active à tous les petits incidents de la vie de ses sœurs de Paris, ou bien quittant les salons de la cour pour la modeste demeure de ses sœurs de Madrid.

« J'ai vu Drouillet' à mon arrivée, écrit-il à son père; lui et sa femme m'ont rendu visite, mais je ne suis point entré dans leur société, quoique Drouillet soit un homme estimable et rond comme feu Pichon, et qu'il tienne une fort bonne maison à Madrid. La raison de mon éloignement est le ton et les airs ridicules de sa femme, qui, pour quelques écus de plus que vos filles, les traitait de mesdemoiselles devant moi, ce dont j'ai eu l'honneur de la relever. Elle désirait fort de m'attirer chez elle par toutes les prévenances et invitations possibles, ne parlant point de mes sœurs, ce qui m'a fait répondre à toutes ses politesses que j'avais trop peu de séjour à faire à Madrid pour ne pas donner tout mon temps à ma famille. C'est partout de même, et le ridicule est de tous les pays. 11 y a ici ce qu'on appelle grande et petite France ; mes sœurs, trop bien élevées pour être de la petite, ne sont pas jugées assez riches pour être de la grande ; ainsi les visites de la Drouillet étaient pour moi seul : sur quoi monsieur votre fds a pris la liberté de la remettre à sa place, et elle dit que je suis malin *. Vous savez, mon cher père, ce qui eu est, et s'il y a de la malice à voir les choses sans brouillard et à dire ce qu'on pense. »

Le fils aîné de M"" Guilbert était en pension à Paris; l'enfant vient à mourir. Beaumarchais, chargé par son père de préparer sa sœur et son beau-frère à cette triste nouvelle, répond par la lettre suivante, qui est

' Banquier français établi à ]\Iadrid..

* Ce mot se retrouvera dans la bouche de M?" GoëzmaQ«

bien, ce me semble, d'un homme naturellement bon et d'une bonté délicate :

« J'ai reçu votre gros et triste paquet, dont je n'ai pas encore fait usage entièrement ; je garde à ces pauvres gens cette pénitence pour leur carême. 11 leur reste un fils qui est un fort joli enfant, spirituel au possible, et qui dévore tout ce qu'on lui apprend. Les seuls préparatifs que j'aie faits à la triste nouvelle que je dois leur annoncer ont été de beaucoup caresser le petit Eugenio depuis votre lettre, ce à quoi ils me paraissaient fort sensibles. Je lui ai donné un louis pour son carnaval, et je lui fais faire un très-bel habit de houzard. Je leur ai parlé de son frère pour leur faire apercevoir la différence de dispositions auï sciences et talents de celui-ci à l'autre, et, de discours en discours, je les ai amenés au point de m'avouer leur embarras pour placer cet aîné autrement que dans les gardes du roi, dans le temps qu'on destine l'autre au génie. Je les crois disposés maintonant de telle sorte que . dès l'entrée du carême, je leur apprendrai la nouvelle san.s autre ménagement^. »

Il paraît qu'il était déjà à cette époque en correspondance avec Voltaire, je ne sais à quelle occasion, «t J'ai reçu, écrit-il de Madrid à son père, la lettre de M. de Voltaire; il me complimente en riant sur mes trente-deux dents, ma philosophie gaillarde et mon

* Citons encore ce fragment d'une lettre intime de Beaumarchais à son père, dans laquelle il révèle des goûts paisibles et modérés qu'on n'est pas habitué à lui attribuer : « Il me semble que je me ménagerais ici des échappées délicieuses de temps en temps, si je pensais que je vais passer un mois ou deux dans ma maison, occupée par des ménages aussi heureux que chers à mon cœur; et enfin, quelle retraite au bout de mes affaires que d'aller ensevelir le reste de ma vie au milieu de mes parents amis, tous enchantés les uns des autres et connaissant tous le prix de l'aisance sans faste, et de ce qu'on appelle l'heureuse médiocrité!.... »

âge *. Sa lettre est très-bonne, mais la mienne exigeait tellement cette réponse que je crois que je Teusse faite moi-même. 11 désire quelques détails sur le pays où je suis; mais je lui répondrais volontiers, comme M. de Caro le fit hier à M""* la marquise d'Arissa chez M. de Grimaldi. Elle lui demandait ce qu'il pensait de l'Espagne. — Madame, répondit-il, attendez que j'en sois dehors pour avoir ma réponse; je suis trop sincère et

trop poh pour la faire chez un ministre du roi »

Quelquefois de mauvaises nouvelles lui arrivent de France ; il éprouve des pertes, ses plans de ^Madrid ne réussissent pas, et il écrit :

« Je me raidis par le travail contre l'infortune. Sitôt que je quitte la rame, les malheurs, les pertes m'accablent de toutes parts. La gaieté de mon caractère, et, j'ose le dire en rendant grâce à la Providence, la force de mon âme, jointes à l'habitude des revers, tout cela m'empêche de succomber... Quand je me suis emporté une once de chair aux lèvres avec mes dents sur le passé, je travaille sérieusement sur le présent et je ne puis m'empècher de sourire sur l'avenir. J'ai déjà perdu trois ou quatre fois plus que je n'ai vaillant au monde ; d'indignes ennemis ont barré mon chemin ; le pauvre Pichon me ruine à Saint-Domingue : me voilà néanmoins secouant ma tête carrée et recommençant gaiement l'ouvrage des Danaïdes. »

On n'en finirait pas, si on voulait étudier toutes les nuances du caractère et de l'esprit de Beaumarchais dans cette correspondance de sa jeunesse. J'y ai chcr-

1 Je n'ai pas trouvé cette lettre de 1764 dans la correspondance de Voltaire éditée plus tard par Beaumarchais; il est probable que ce dernier l'avait perdue.

ciic avec curiosité des traces de son opinion sur H théâtre espagnol. Ce n'est pas sans étonnement ou'on le voit sen tenir sur ce point à quelques aperçus assez insignifiants. Son attention s'est portée sur les mœurs plutôt que sur le théâtre. Tout ce qu'il en dit se borne à peu près à ce passnge d'une lettre au duc de La Vallière en date du 24 décembre 1764, dans laquelle Beaumarchais, après- de longs détails sur l'administralion, la politique et les mœurs de l'Espagne, s'exprime ainsi :

a Les spectacles espagnols sont de deux siècles au moins plus jeunes que les nôtres, et pour la décence, et pour le jeu; ils peuvent très-bien figurer avec ceux de Hardy et de ses contemporains; la musique, en revanche, peut marchei' immédiatement après la belle italienne et avant la nôtre. La chaleur, la gaieté des intermèdes, tout en musiqucj dont ils coupent les actes ennuyeux de leurs drames insipides, dédomimagtnt très-souvent de l'ennui qu'on a essuyé en les entendant. Ils les appellent tonadillas ou saynètes. La danse est absolument inconnue ici; je parle de la figurée, car je ne puis honorer de ce nom ks mouvements grotesques et souvent indécents des danses grenadines et moresques qui font les délices du peuple*. »

Celle citation semblerait prouver que Beaumarchais ne fait pas beaucoup de cas du théâtre espagnol. Le moment n'est pas encore venu d'examiner ce qu'il en a tiré. Il est manifeste qu'il a notablement défiguré les iyf)es qu'il lui empruntait; mais d'un autre côté

' Dn trouvera aux pif'ces justificatives n" 3 cette longue lettre inédite de Beaumarchais au duc de La Vallière; elle olTre des renseignements assez initrcssants sur l'Espagne, en 1764.

on peut reconnaître, même par cette lettre, que le mouvement général de la comédie espagnole, et surtout la gaieté des intermèdes, des saynètes, ont produit sur lui une assez vive impression. Quand il quitta l'Espagne après un an de séjour, il avait éclioué dans ses spéculations industrielles ; mais il en revenait plus riche qu'il ne le croyait lui-mêint, car il apportait dans sa tête les premiers linéaments de ces figures si accentuées et si originales de Figaro, de Rosine, d'Almaviva, de Bartholo, de Basile, qui devaient faire un jour la gloire de son nom.

BEAUMARCHAIS AU RETOUR D ESPAGNE. — ON EPISOOB DE SA VIE INTIME. — SES AMOURS AVEC PAULINE.

Avant de suivre Beaumarchais dans la carrière littéraire, qu'il abordera enfin tout à l'heure, un peu tardivement, à Irenie-cinq ans, il faut nous arrêter un instant sur un épisode d'amour, où il figure, non plus pour le compte d'autrui, comme dans l'épisode Glavijo, mais pour son propre compte, et qui, commencé quelques années auparavant, se dénoue précisément à l'époque où nous sommes arrivés.

Dans la lettre de Beaumarchais à sa sœur Julie que nous venons de citer, on a pu lire cette phrase ; « J'écrirai mercredi à ma Pauline et à sa tante.» Dans d'autres lettres écrites quelques mois plus tard, il parle de vendre toutes ses charges en France et d'aller s'établir à Saint-Domingue «avec Pait/t/ie.» Enfin, dans le plus

faible, mais peut-être le plus correctement écrit de ses trois drames dans les Deux Amis, il a peint avec assez de bonheur une figure de jeune personne aimable et distinguée, à laquelle il a donné le nom de Pauline, et quelques scènes d'intérieur qui semblent touchées d'après nature.

Il a donc existé une Pauline qui a exercé sur son cœur une certaine influence; je dis une certaine influence, car je dois avouer à regret que, dans ce que j'ai lu de Beaumarchais en fait de lettres d'amour à diverses époques, je n'ai pas trouvé la preuve qu'il ait jamais été bien profondément amoureux. A la vérité, ce bonheur ou ce malheur n'est pas commun, et ce n'est pas sans raison que La Rochefoucauld a dit: « Il en est du véritable amour comme de l'apparition des esprits, tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu ; l'amour prêle son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui attribue et où il n'a non plus de part que le doge à ce qui se fait à Venise.» Beaumarchais a eu beaucoup de ces commerces dont parle La Rochefoucauld; mais, si les femmes ont été souvent la distraction de sa vie, elles n'en ont jamais été ni l'occupation, ni l'inspiration, ni le tourment. «Je me délasse, a-t-il écrit quelque i)art, je me délasse des affaires avec les belles-lettres, la belle musique, et quelquefois les belles femmes. » Quelquefois est mis là par modestie. Sur ce point comme sur beaucoup d'autres, Beaumarchais est un enfant de soïi siècle; il offre de très-bonnes qualités de cœur, mais en amour il est léger, plus sensuel que sentimental, assez païen

d'ordinaire, et même, comme païen, il est plutôt effleuré qu'envahi par la passion. Il ne faut donc lui demander ni les transports jaloux d'un Othello, ni les tortures comprimées de ce pauvre Molière, ni les extafes de Rousseau à Eaubonne auprès de M""^ d'Houdelot, ni cette soif ardente de l'iminnable et de l'infini dans l'amour qui a inspiré le Lac a l'auteur des Méditation?,. Du reste, il s'agit ici d'un petit roman régulier, qui devait se terminer par un mariage; c'est peut-être ce qui refroidit la ven^e de Beaumarchais, et, en retenant un peu sa plume natnrellemcnt égrillarde, le rend aussi parfois un peuguindéou vulgaire quand il faut se Tnettre au ton d'une jeune fille dans l'expression d'un sentiment naïf et sérieux. Aussi les lettres de Pauline sont-elles plus intéressantes que les siennes. Cependant il joue dans ce roman vrai un rôle assez curieux et assez 'rare chez lui, en ce sens qu'il finit par s'y poser en victime, qu'il est réellement victime sous un certain rapport, et qu'il ne tient qu'à nous de croire qu'il est furieux. 11 serait ici l'antithèse de Olavijo; c'est Pauline qui serait Clavijo, ou plutôt il y a un Glavijo qui lui enlève Pauline. Tâchons de tirer au clair cette affaire àl'aide d'un dossier aseez volumineux, sur lequel P>eau-

marcliaisa écrit de sa main : « Affaire de M"« Le B ,

depuis M""* de S » Les noms sont écrits en toutes let-

tres^.mais, quoique l'aventure date de près d'un siècle, il m'a paru plus convenable de m'en tenir aux initiales, mon but, en entrant dans ce détail de la vie itttiaie de i'aulcur du Mariage de Figaro)-, étant uiiiqu'î'-

ment d'étudier, d'analyser à fond le caractère et l'esprit d'un homme qui représente assez bien le caractère et l'esprit de son temps.

Et d'abord remercions le ciel qu'il y ait eu réellement une affaire, c'est-à-dire une créance au bout de cet épisode d'amour; sans cela, il aurait eu le sort de plusieurs épisodes de même nature que l'aîné des Gudin, le digne caissier qui a classé les papiers de Beaumarchais après sa mort, a traités avec un souverain mépris, et dont j'ai essayé parfois très-laborieusement et en vain de rajuster les lambeaux. Ici le caissier Gudin m'a un peu facilité ma tâche. Du moment où il y avait une créance, le dossier devenait sacré, et c'est à l'abri de ce caractère auguste de titres justificatifs que quelques billets très-tendres d'une fort aimable jeune fille ont pu traverser quatre-vingt-douze ans, inventoriés, numérotés, côtés et paraphés. Si la créance est aujourd'hui périmée, les lettres restent, et c'est un plaisir qui a son prix que de saisir au vif, sur un papier mort, les palpitations d'un cœur qui depuis longtemps ne bat plus, mais qui eut aussi ses heures de jeunesse et d'amour.

Pauline Le B. était une jeune créole, née à l'île Saint- Domingue, qui, on le s^it, appartenait alors à la France. Elle était orpheline et avait été élevée à Paris sous la direction d'une tante; elle possédait au Cap une habitation considérable, estimée 2 milhons, mais très-chargée de dettes, très-négligée, très délabrée, très-grugée par les gens d'affaires, comme l'est souvent une propriété de mineur et surtout une propriété coloniale; de sorte

qu'avec les apparences ou les espérances d'une grande fortune, Pauline était en réalité assez pauvre ; mais elle était fort jolie : dans toutes les lettres où il est question d'elle, on la nomme la belle ou la charmante Pauline. Dans une de ces lettres, on parle de son air tendre, enfantin, délicat, et de sa voix enchanteresse; on a vu, par une lettre déjà citée du père Caron, qu'elle était très-bonne mu?icienne. C'était donc bien la Pauline des Deux Amis , dont Mélac dit : « figure charmante, organe flexible et touchant, de l'âme surtout ! »

La tante de M"^ Le B. avait quelques relations de parenté avec la famille Caron. La liaison entre les deux familles paraît déjà intime en 1760. Beaumarchais, veuf d'un premier mariage, était, à cette époque, âgé de vingt-huit ans; il était, on le sait, très-séduisant de sa personne, et aux avantages qu'il avait reçus de la nature s'ajoutait déjà le relief de sa position à la cour; bientôt après il acheta ses deux charges de secrétaire du roi et de lieutenant-général des chasses ; il fit des spéculations heureuses avec Du Verney, installa, comme je l'ai dit, sa famille dans la maison de la rue de Condé, et tout le temps que lui laissait son service à Versailles, il venait le passer dans cette maison, adoré de ses sœurs et s'occupant beaucoup de leur amie Pauline, qui avait alors dix-huit ou dix-neuf ans. La première scène des Deux Amis, qui représente Pauline assise au clavecin, jouant une sonate, tandis que Mélac, debout derrière elle, l'accompagne avec son violon ; le petit bavardage amoureux qui suit la sonate, tout cela a bien l'air d'être

une réminiscence. Beaumarchais ne s'attachait pas seulement à plaire à Pauline, il lui rendait des services essentiels ; il travaillait à éclaircir, à régler l'état fâcheux et embrouillé de sa fortune , il obtenait pour elle la recommandation de Mesdames de France auprès de Tintendant de Saint-Domingue, M. de Clugny ; il se montrait enfin amant très-aimable et ami très-dévoué. On concevra sans peine que la jeune et belle créole se prit d'un sentiment très-vif pour un tuteur aussi agréable. Le tuteur, de son côté, semblait fort touché des agréments de sa pupille; néanmoins, comme Tamour ne lui fit jamais perdre absolument la tête, avant de se décider à demander Pauline en mariage, il avait envoyé à Saint-Domingue un parent à lui, avec une somme de 10,000 francs et une cargaison assez considérable de divers objets applicables aux besoins de l'habitation. Ce parent était spécialement chargé de vérifier au juste le passif et V actif de la fortune de M"* Le B..., et de voir le parti qu'on pourrait tirer de sa propriété, (yest après son départ, en 1763, que s'ouvre, entre Beaumarchais et Pauline, la correspondance dont on va lire quelques extraits. Pour que la première lettre soil bien comprise, il faut ajouter que Pauline, élevée par une tante qui était veuve, avait à Paris un oncle, veuf aussi, lequel, pai conséquent, n'était pas le mari de sa tante ; que cet oncle était assez riche et n'avait point d'enfants. Laissons maintenant la parole à Beaumarchais amoureux, mais non moins prudent qu'amoureux, et dépensant beaucoup de périphrases pour allier la prudence et l'amour.

« Vous m'avez trouvé l'air triste, ma chère et aimable Pauline, et je n'étais qu'occupé j j'avais mille choses à vous dire , et elles me paraissent si sérieuses , si importantes , qu'en y rêvant j'ai cru plus raisonnable devons les écrire, afin qu'étant fixées sur le papier, vous puissiez mieux en saisir le véritable esprit. Si des paroles bientôt oubliées ne tous lai? saient que l'ensemble de mes discours dans la tète, vous pourriez leur donner un autre sens, et il importe beaucoun que des choses où lient le bonheur de ma vie ne soient pas légèrement expliquées. Vous n'avez pas pu douter, ma chère Pauline, qu'un attachement sincère et durable ne fût la véritable cause de tout ce que j'ai fait pour vous; quoique j'aie eu la discrétion de ne pas établir ouvertement une recherche de mariage, avant que d'être en état de vous faire une situation, toute ma conduite a dû vous prouver que j'avais des intentions sur vous et qu'elles étaient honnêtes. Aujourd'hui que voilà mes promesses effectuées et mes fonds engagés pour le rétablissement de vos affaires, je cherche à recueillir le plus doux fruit de mes soins ; j'en dis même hier quelque chose à votre oncle, qui me parut disposé favorablement pour moi. Je dois même vous avouer que je me suis flatté devant lui que votre consentement ne me serait pas refusé, lorsque j'expliquerais clairement mes intentions. Pardon, ma chère Pauline, c'est sans présomption que je me suis porté à lui faire cet aveu. J'ai cru trouver dans votre constante amitié le sûr garant de ce que j'avançais. M'en désavouerez-vous ? Une seule chose m'aiTÔtc, mon aimable Pauline; avec de l'arrangement et une honnête économie, je trouve bien dans l'état actuel le mes affaires de quoi vous créer une destinée agréable, et c'est le seul vœu de mon cœur; mais si, par un malheur affreuv, tout l'argent que j'envoie à Saint-Domingue allait s'engloutir dans le délabrement d'une affaire que nous ne connaissons encore que sur le témoignage d'autrui, ces fonés retranchés de ma fortune ne me permettraient plus de soutenir l'état que je vous aurais donné; et quel serait mon chagrin alors ! j'encourrais la censure publique, et ma Pauline

verrait déchoir son état. Cette inquiétude est donc la seule raison qui me force de retarder la demande de votre main, après laquelle je soupire tout bas depuis longtemps. Je ne sais ni quelles sont vos reprises sur les biens de votre cher oncle, tant pour la dot de votre feue tante que pour des dettes dont j"ai entendu parler indirectement. Il serait mallionnête à moi d'entamer aucune explication à ce sujet, ni avec vous ni avec lui. Mon caractère y répugne, et puis sa nièce, pour laquelle il me paraît avoir beaucoup de tendresse, pouvant espérer des bienfaits de lui à l'occasion de son établissement, il me paraît mal séant de commencer des comptes de rigueur qui ne doivent jamais avoir lieu entre d'honnêtes parents. Je ne dirai donc pas un mot de plus à ce sujet.

« Cependant, ma chère Pauline, pour passer des jours heureux, il faut être sans inquiétude sur le bien-êlre à venir, et je ne vous aurais pas plus tôt dans mes bras, que je tremblerais qu'un malheur ne nous fit perdre les fonds envoyés en Amérique, car je n'ai pas mis moins de 80,000 francs à part pour cet objet. Voilà, ma chère Pauline, la cause d'un silence qui peut vous paraître bizarre après ce que j'ai fait. Il y a deux partis convenables, si vous acceptez ma recherche ; le premier, de patienter jusqu'à ce que l'entier succès de mes soins et de mes avances me permette de vous offrir un état invariable ; le second, que vous engagiez votre tanic, si mes vues lui sont agréables, à sonder les dispositions de votre oncle à votre égard. Loin de désirer pourtant qu'il diminuât son bien-être pour augmenter le vôtre, je suis tout prêt à faire des sacrifices sur le mien pour rendre sa vieillesse plus aisée, si l'état actuel de ses affaires le tient à l'étroit. Vous me connaissez assez pour compter sur de pareilles avances. Mais si sa tendresse pour vous le portait à vous avantager, mon intention n'est jamais de vous faire succéder aux possessions qu'il vous abandonnera que dans le cas où, par sa mort, il ne pourrait plus en jouir lui-même, et puisque, au décès, ce qu'on donne va bientôt cesser d'être a nous de façon ou d'autre, je ne crois pas qu'il soit malhonnête de solliciter de pareils

bienfaits auprès d'un oncle qui doit vous servir de père en rous mariant, et qui doit attendre de vos altenticms et de vos soins une vieillesse agréable. Avec des assurances de ce côté, nous pouvons conclure notre heureux mariage, ma chère Pauline, et regarder l'argent envoyé comme une pierre d'attente jetée sur l'avenir pour le rendre meilleur, s'il est possii)le. mais dont les futurs bienfaits de votre oncle seront lo dédommagement en cas de perte. Réfléchissez mûrement à tout ce que je vous écris. Donnez-moi votre a\is en réponse. Ma tendresse pour vous aura toujours le pas sur tout, même sur ma prudence. Mon sort est entre vos mains; le vôtre est dans celles de votre oncle. »

Débarrassée de tout artifice oratoire , c^tte lettre à périphrases signifie : Je vous aime beaucoup, mais je ne puis vous épouser qu'autant que je saurai à quoi m'en tenir sur la valeur de votre habitation, ou que votre oncle s'obligera à vous laisser sa fortune. Que ceux qui seraient portés à se récrier sur cet excès de prudence n'oublient pas pourtant que Beaumarchais, trop prudent, sans doute, en amour, venait d'agir, comme ami, assez imprudemment, puisqu'il aventurait une assez forte somme en argent et en marchandises sur l'hahitalion de Saint-Domingue. Il n'en est pas moins vrai qu'une jeune fille indifférente aurait été médiocrement flattée de ce mélange de tendresse et de calcul; mais, quand on aime, on n'y regarde i)as de si près, et la preuve que le cœur de Pauline était d'abord plus engagé que celui de Beaumarchais, c'est sa réponse. On la trouvera, je pense, jilus intéressante que répîlre un peu entortillée qu'on vient de lire. Elle respire , à mon avis , l'aimable abandon

d'un jeune cœur ingénu et vraiment épris. La voici :

« Votre lettre, Monsieur mon bon ami, m'a jetée dans un trouble extrême; je ne me suis pas trouvée assez forte pour y répondre toute seule; je n'ai pas cru non plus devoir la communiquer à ma tante : sa tendresse pour moi, la chose dont je fais le plus de cas en elle, ne m'eût été d'aucun secours. Vous allez sans doute être fort étonné du parti intrépide que j'ai pris; l'instant était favorable, voti-e lettre était pressante : mon embarras m'a inspiré mieux que n'eût peutêtre fait le plus prudent conseil. Je suis partie et j'ai été me jeter dans les bras de mon oncle lui-même. Le premier pas une fois franchi, je lui ai ouvert mon cœur sans réserve. J'ai imploré ses lumières et sa tendresse ; enfin j'ai osé lui remettre voti-e lettre sans votre aveu, mon bon ami : tout ceci est un coup de ma tète, mais que je suis contente d'avoir surmonté ma timidité et ma folle rougeur pour lui faire lire dans mon âme! Il m'a semblé que ma confiance en lui aug-" mentait sa bienveillance pour moi. En vérité, mon bon ami, j'ai très-bion fait de l'aller voir de mon chef. J"ai acquis, en raisonnant avec lui, la certitude de son attachement, et ce qui me flatte encore plus, c'est que je l'ai trouvé plein d'estime pour vous, et vous rendant toute la justice que vos amis s'empressent à vous rendre. Je l'en aime mille fois davantage. A l'égard des réponses aux articles intéressants de votre lettre, il veut en conférer avec vous-même. Je me tirerais trop mal de ce détail pour oser l'entreprendre. Il désire vous voir à cet ctiet.

« Vous m'avez écrit que votre sort est entre mes mains, et que le mien est dans celles de mon oncle ; je vous remets à mon tour mes intérêts; si vous m'aimez, comme je le crois, faites passer un peu de cette aimable chaleur dans l'âme de mon oncle : il se plaint de s'être lié d'avance. Mon boji ami, c'est dans cette conversation qu'il faut que votre cœur et votre esprit travaillent en même temps ; rien ne vous résiste quand vous le voulez bien. Donnez-moi cette preuve de votre tcn-

ET SOX TEMPS. 167

dresse; je regarderai les effets et la réussite comme la marque la plus convaincante de l'empressement que vous avez pour ce que vous appelez si joliment votre bonheur, et que votre folle de Pauline n'a pas lu sans un battement de cœur efiroyable. Adieu, mon bon ami ; j'espère que votre première visite, en revenant de Versailles, sera celle de mon oncle. Songez à tout le respect que vous lui devez, s'il allait devenir le vôtre! Je tînis, car je me sens extravaguer de tout mon pouvoir. Bonsoir, méchant, »

L'oncle ayant apparemment refusé de se lier par une obligation formelle, le mariage entre Pauline et Beaumarchais n'en fut pas moins arrêté; seulement il fut con\enu quil serait ajourné jusqu'à l'arrangement des alîaires de Saint-Domingue. En attendant, on continua de se voir et de s'aimer, et le cœur de la jeune créole s'engagea de plus en plus. Le dossier que j'ai sous les yeux ne contient que quelques-unes de ses lettres; les autres lui furent renvoyées, sur sa demande, après la rupture ; mais, comme il arrive quelquefois en pareille circonstance, Beaumarchais eut soin de garder les plus accentuées ; peut-être Pauline, de son côté, en agit-elle de même, car il y a aussi dans les lettres de son liancé quelques lacunes qui jettent un peu d'ombre sur les divers incidents de ce petit roman domestique.

En général, les lettres de Beaumarchais qui restent au dossier manquent d'élan et de poésie. Il semble qu'une si charmante personne était faite pour inspirer m.ieax. Cependant quelques-unes de ses lettres assez bizarres ne sont pas sans intérêt pour l'exphcation de ce type original et complexe qui a nom Figaro. On a dit

parfois que le côté analyseur, raisonneur, discuteur de ce personnage, d'ailleurs si actif et si remuant, était purement artificiel ; que ce n'était qu'un placage destiné à fournir à l'auteur un moyen d'exploiter l'allusion aux choses du jour et la satire sociale. Or, il est déjà facile de reconnaître, par les lettres de Madrid que nous avons citées, combien Beaumarchais est naturellement lui-même un homme d'action et d'analyse, un abbé de Gondi et un Montaigne, — combien il se plaît à interrompre de temps en temps ses récits pour philosopher à tort et à travers sur lui-même ou sm^ autrui. Ce trait de physionomie paraît encore plus saillant ici. Figaro est certainement assez étrange, lorsqu'au fameux monologue du cinquième acte de la Folle Journée, il choisit le moment où la jalousie le dévore pour disserter de onini re scibili ; mais peut-être n'est-il pas beaucoup plus étrange que Beaumarchais, à trente ans, écrivant à une jeune fille dont il est aimé, et qu'il aime des dissertations comme celle-ci par exemple :

« Je vous remercie, ma très-chère Pauline, des louanges que vous donnez à ma première lettre*, mais elle a plus de succès que vous ne lui en croyez sûrement. Elle pique votre amour-propre ; l'envie de faire des reproches amène la nécessité d'écrire, et de là une lettre à mon adresse. C'est tout ce que je désirais ; j'en suis comblé : vous m'avez écrit la première, car la lettre dont vous vous plaignez n'en est pas une. La seconde est hors de notre plan, puisque les affaires la commandaient. Il suit de tout cela que vous m'a^ez écrit la

' Ce n'est pas la lettre que nous venons de reproduire, mais une lettre de badinage que Beaumarchais avait écrite précédemment pour dire qu'il n'écrirait pas le premier.

première, mon amour-propre est content, et qui dit amourpropre dit aussi amour, car ce dernier n'est qu'une extension de l'autre vers un objet qu'on croit digne de soi. On s'aime dans sa maîtresse, dans le choix judicieux qui justifie notre bon goût; on s'aime dans la tendresse qu'on lui prodigue et

qui intéresse son cœur pour nous Tout le bonlieur ou le

malheur de ma vie n'a qu'une véritable manière d'être envisagé : c'est relativement à nous; sans cet amour de nousmêmes, aucune passion n'a l'entrée de notre âme. II est d'institution divine, et l'amour d'une créature charmante n'est si délicieux que parce qu'il est une émanation intime de l'amour-propre. Pardon, ma bien-aimée Pauline, si je vous tranche un peu du métaphysicien ; cela m'est échappé et ne peut être absolument obscur pour une âme aussi éclairée que sensible et honnête. Je quitte donc, que dis-je? j'abjure le ton badin, puisque vous attendez des expressions plus sérieuses pour vous livrer à votre aimable tendresse »

On croit ici que Beaumarchais va faire du sentiment, pas du tout : c'est encore une dissertation, mais sur un autre point.

« Écoute, ma belle enfant, la loi de la plume doit être l'impulsion du sentiment; celui qui réfléchit pour écrire à sa maîtresse est un fourbe qui la trompe. Eh! qu'importe qu'une lettre soit bien coupée, que les périodes en soient bien arrondies : l'amour n'y garde pas tant de mesure ; il commence une phrase qu'il croit bonne, il l'interrompt ptmr en commencer une autre qui lui parait meilleure ; une troisième plus chaude laisse les précédentes imparfaites : le désordre suit; pour avoir trop à dire, on dit mal. Ah! cette aimable confusion est un doux aliment pour l'àme qui en lit l'empreinte sur le papier. Ce mal épidémi(juc, malgié l'éloignemcnl des lieux et des temps, se gagne à la lecture; on partage volontiers le charme d'un désordre dont on sait qu'on est le premier sujet. Ma maîtresse dit : Quand mon amant T. I. 10

écrit ou parle affaires, il a le sens commun, ses idées sont liées, ses conclusions naissent de ses prémisses, tout marche vers une fin commune ; mais dès qu'il abandonne sa plume à son pauvre coeur, il commence paisiblement, il s'échauffe, il s'égare, il dédaigne de chercher sa route ; tout entier à son objet, qu'importe ce qu'il lui dit, pourvu qu'il prouve qu'il aime ? — Eh bien ! tu as raison, ma chère petite, j'use de la liberté du tutoiement que ton exemple me donne'. Je te dis que je t'aime, je te le répète : le crois-tu ? Si tu en doutes, le malheur est pour toi. L'assentiment de mon amour fait mon bonheur, l'opinion que tu en as ne tient que le second rang. J'aime mieux te pardonner une injustice que de la notériter. — 'l°L'amour qu'on sent, 2° celui qu'on inspire, — voilà les vraies gradations de Tàme. Que te dirai-je? j'ai le cœur plein de ta dernière pensée. 11 lui faudra plus d'une demiheure de silence et de repos pour qu'il rattrape le calme que le beau feu qui l'élève lui a fait perdre en t'écrivant ; mais, loin de m'en plaindre, j'adore ma situation.

« Ah! bon Dieu ! je voulais tourner, je n'ai plus de papier;

il n'y a pas cinq minutes que j'écris Marchand', il me faut

à l'avenir du papier à la Tellière pour mon courrier de Paris.»

En faisant la part du penchant de Beaumarchais pour la dissertation, peut-être est-il permis également de mettre en doute l'ardeur d'un amour qui pérore ainsi. A mesure qu'il essaie de prouver, ce qui est vrai, qu'un certain désordre d'idées est le caractère de la passion, l'auteur de la lettre ne paraît pas joindre l'exemple au précepte ; on dirait qu'il se bat les flancs pour avoir l'air désordonné, et l'on ne s'aperçoit guère de ce beau

1 On voit que c'est Pauline qui s'est lancée la première dans le tutoiemeiii. Cela se pratiquait quelquefois ainsi auxYiii* siècle, d'après la Nouvelle Hcloïse^ où Julie prend également l'initiative du ton familier.

2 C'est le domestique de Beaumarchais.

feu qui lui a fait perdre son calme, d'autant que son écriture elle-même est parfaitement tranquille et posée. Beaumarchais plaît davantage , quand il se contente d'être simple, gai et bon enfant, comme dans ce billet :

« bonjour, matante; je vous embrasse, mon aimable Pauline; votre serviteur, ma charmante Pen-ette^. Mes petits enfanlsN, aimez-vous les uns les autres : c'est le précepte de l'apôtre mot pour mot. Que le mal que l'une de vous souhaiterait à l'autre lui retombe sur la tête : c'est la malédiction du prophète. Cette partie de mon discours n'est pas faite pour des âmes tendres, sensibles comme les vôtres, je le sais, et je ne pense pas sans une satisfaction exti ème que la nature, en vous formant si aimables, vous a donné la portion de sensibilité, d'équité, de modération qui convient à toutes pour faire votre bonheur de vivre ensemble et le mien d'être au milieu d'une si charmante société. I^'une m'aimera (dis-je quelquefois) comme son fils, celle-ci comme son frère, celle-là comme son ami, et ma Pauhne, unissant tous ces sentiments dans son bon petit cœm- , m'inondera d'un déluge d'alFcction auquel je répondrai suivant le pouvoir donné par la Providence à votre serviteur zélé, à votre ami sincère, à votre futur.... Peste! quel mot grave j'allais prononcer! Il eût passé les bornes du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être. Mademoiselle, etc., etc. »

Cependant cette préface de mariage, en se prolongeant, n'était pas sans péril pour Pauline; les entrevues bc multipliaient, la surveillance de la tante était peu sévère; Beaumarchais, qui de loin, c'est-à-dii e dans ses lettres, ue semble pus très-dangereux, l'élait de

1 Cette charmante Perrette, qui vivait je ne sais à quel titre dans la maison de la tante, donna bientôt des inquiv'iudes à Pauline, et devint plus tard la cause ou le prétexte de sa rui)ture avec Beaumarchais.

près bien davanlage; rhomme de la dissertation faisait alors place à l'autre : il avait sincèrement l'intention d'épouser, et par conséquent de respecter Pauline ; plus amoureux, le respect eût été pour lui plus facile, mais il était plus aimé qu'amoureux. Dans les Deux Amis, Mélac est un jeune homme très-sensible, mais non moins vertueux, qui, lorsque son père lui reproche une trop grande familiarité avec Pauhne , rougit et proteste que le jour n'est pas plus pur que le fond de son cœur. Beaumarchais était un Mélac passablement dégourdi par la vie de cour et beaucoup moins inoffensif que le jeune premier de son drame. 11 y eut donc dans cette liaison quelques moments un peu vifs oii Pauhne eut besoin d'appeler à son aide toute la provision de vertu que le xviu* siècle fournissait aux jeunes filles amoureuses et mal gardées ; or nous savons que cette provisien était assez mince. Il faut espérer néanmoins qu'elle a suffi pour préserver Pauline. Ce qui se passait ne nous est révélé que par quelques lettres d'elle qui sont un peu bien expressives : « Adieu amour ! sécrie la jeune créole en terminant une de ses lettres, adieu mon âme ! adieu tout ! Quand tu reviendras , ce sera pour moi le soleil d'un beau jour. Adieu. » iMais, quoique les missives de Pauline soient des plus tendres, elles annoncent pourtant de sa part une volonté assez ferme de résister au danger de sa situation, et ce qui aide à croire qu'elle y a réussi, c'est qu'après tout c'est elle qui a fini, on va le voir, par refuser d'épouser Beaumarchais *.

1 Dans la première publication de ce travail j'avais cru devoir

Si le fiancé de Pauline n'est pas assez respeclueux, est-il du moins fidèle? Tout en inquiétant sa vertu, lui permet- il de se croire aimée uniquement? Ma qualité de rapporteur véridique m'oblige à déclarer que Beaumarchais paraît suspect sous le rapport de la fidélité. Je trouve dans les lettres de sa sœur Julie à cette époque un passage qui témoigne contre lui, et qui est en même temps un petit tableau d'intérieur où sa sœur nous peint avec sa verve ordinaire trois couples d'amants qui, au commencement de 1764, égayaient la maison de la rue de Condé et la vieillesse du père Caron en se préparant au mariage. Tous les personnages de ce tableau, moins un, sur lequel on s'expliquera tout à l'heure, sont déjà connus du lecteur ; il les retrouvera peut-être avec plaisir groupés sous le crayon leste et amusant de Julie : « Notre maison, écrit-elle à son amie Hélène, est une pétaudière d'amants qui vivent d'amour et d'espérance; moi j'en ris mieux qu'une autre, parce que je suis moins amoureuse; mais je con-

reproduire in extenso une des lettres les plus accontuées de Pauline; j'y trouvais un mélange d'ingénuité et de hardiesse qui, chez une jeune fille bien élevée du reste, me semblait intéressant d observer, comme indication de ce que je nommerais » ^.ontiers la. température morale du xviii^ siècle. Mais des personnes, dont l'approbation m'est précieuse, m'ont objecté que ceite lettre, quoique dictée par un sentiment louable, portait tout entière sur une situation en elle-même très-scabreuse et qu'elle m'exposait à un inconvénient que doit chercher à éviter tout écrivain, celui de ne pouvoir être lu par tout le monde. Ce genre d'écueil est irès difficile à tourner dans un ouvrage exact et un peu approfondi sur Beaumarchais et son temps. Cependant, il vaut mieux pécher par réticence cjue par défaut de réserve, et c'est ce qui m'a déterminé à supprimer ici cette lettre de Pauline.

cois qu'à l'œil philosophique, c'est un tableau que tout ceci , aussi utile qu'intéressant. Beaumarchais est ua drôle de corps qui, par sa légèreté, mine Pauline et la désole. Boisgarnier et Miron raisonnent à perdre haleine le sentiment, et s'échaulîent avec ordre jusqu'à linstant d'un beau désordre; le chevalier et moi, c'est pis que tout cela : il est amoureux comme un ange, ardent comme un archange, et brûlant comme un séraphin; moi, je suis gaie comme pinson, belle comme Cupidon et malicieuse comme un démon. Lamour ne me fait point ion-kni-ïa comme aux autres, et pourtant, malgré ma folie, je ne pourrai me sauver d'en lâter, voilà le diable ! »

Julie, en effet, m.algré ses airs dégagés, en tient pour le clievalier un peu plus qu'elle ne l'avoue. Ce nouveau personnage, qui va jouer son rôle dans Tépisode que nous racontons, se nommait le chevalier de S...; il était, je crois, né à Saint-Domingue; il est quahfié de substitut du procureur-général du roi au conseil souverain du Cap. Quoique compatriote de Pauline, il ne la connaissait pas lorsqu'il se lia avec Beaumarchais, qui l'introduisit dans sa famille, et le vit avec plaisir rendre des soins assidus à sa sœur Julie. Il était, à ce qu'il paraît, assez pauvre; mais il avait vm nom, une situation, et c'était un très-beau parti pour Julie, qui n'avait d'autre fortune que celle qu'elle pouvait attendre de la générosité de son frère.

Les choses en étaient là lorsque Beaumarchais partit pour l'E?pagne, toujours engagé avec Pauline, qui con-

tinue à lui écrire des lettfes fort tendres en se plaignant parfois de sa négligence à répondre, tandis que Julie, imprudemment, s'amuse à tourmenter la jeune créole en lui parlant des équipées de sou serviteur à Madrid. « Quand donc reviens-tu ? s'écrie Pauline dans une de ses lettres, indigne voyage! qu'il me déplaît, bon Dieu ! » Et Julie, toujours bonne, quoique un peu moqueuse et qui aime beaucoup Pauline, gourmande à sa manière la paresse de son frère, à qui elle écrit : « Dislui donc quelque chose à cette enfant! »

Quoique le fiancé de Pauline ne nous paraisse pas assez amoureux, nous devons reconnaître qu'il s'occupe d'elle et de ses intérêts , avec tout le zèle d'un ami. Les nouvelles qu'il reçoit de Saint-Domingue par le parent qu'il y a envoyé sont fâcheuses; l'habilation est dans un état déplorable et endettée au delà de sa valeur ; ce parent lui-même vient à mourir, et tout l'argent que Beaumarchais lui a confié, ainsi que les marchandises destinées à l'habitation , sont engloutis, comme il le redoutait d'abord, dans le délabrement de cette propriété. Malgré cet incident Beaumarchais, à son retour d'Espagne , semble toujours résolu à épouser Pauline. Il pense à laisser mettre par les créanciers lliabKalion en vente et à la racheter sous main : on lui assure que, bien administrée, elle peut rapl)orter un revenu considérable ; mais bientôt entre sa fiancée et lui s'élèvent des orages occasionnés d'abord i)ar si;s légèrelés. Au milieu de ces orages, il entend dire que le chevalier de S..., qui s'élail présenté

comme aspirant à la main de*sa sœur Julie^ a des vues sur Piiuline. Le chevalier s'en défend très-vivement dans une lettre à Beaumarchais qui se termine ainsi :

« Il me semble. Monsieur, qu'une histoire contrefaite doit Irouver moins de crédit à vos yeux qu'à d'autres, et parce que vous les avez meilleurs, et parce que vous avez été toute votre vie en butte à de pareils contes. Au reste, je vous supplie de croire que je ne vous écris pas pour obtenir grâce, mais parce que je me dois et à M^'' Le B... de faire connaître la vérité sur un point qui la compromet, et parce qu'il me serait dur et très-dur de perdre votre estime. »

Pauline, interrogée de son côté, répond à Beaumarchais par ce billet fort sec qui indique déjà un changement considérable dans ses sentiments :

a Comme j'ignorais avant votre lettre le projet de M. le chevalier, et que je n'entends rien à tout ceci, vous me permettrez de m'en instruire avant de vous répondre. A l'égard du reproche que vous me faites au sujet de Julie, je ne crois pas le mériter : si je n'ai pas envoyé savoir de ses nouvelles aussi souvent que je l'aurais dû, c'est qu'on m'a assuré qu'elle se portait beaucoup mieux et qu'on l'avait vue à sa fenêtre, ce qui m'a fait penser que cela était vrai. Si ma tante n'était pas malade de son érésipèle, ce qui m'empêche de sortir, j'irais sûrement la voir : je l'embrasse de tout mon cœur, û

Les deux accusés étaient peut-être innocents encore à ce moment, si j'en juge par la lettre d'un cousin de Pauline, ami de Beaumarchais, très-maltraité par lui à ce propos, et qui lui répond : «Quand d'un esprit plus tranquille, vous m'aurez rendu justice, je vous parlerai à cœur ouvert, et je vous prouverai que vous, qui condamnez si aisément les autres, êtes plus coupable que

«eux que \ous croyez dissimulés, traîtres ou perfides. Rien de si pur que le cœur de la chère Pauline, de plus grand que celui du chevalier et de plus sincère que le mien , et vous nous regardez tous trois comme des monstres 1 » La même lettre indique que Beaumardiais irrité ne voulait plus alors épouser Pauline, car elle contient le passage suivant : « Vous me recommandez le secret sur votre lettre; soyez tranquille, il sera gardé, mais je trouve singulier que vous preniez le parti de ne pas vous unir à M"* Le B... et que vous exigiez que je ne le dise pas. »

Que se passe-t-il entre la date de cette lettre (et, par parenthèse, c'est presque la seule qui soit datée, ce qui a rendu le débrouillement de cette affaire assez difficile), que se passe-t-il entre la date de cette dernière lettre, 8 novembre 1765, et la date du H février 1766, qui paraît être celle de la rupture définitive entre Pauline et Beaumarchais? Il y a ici une petite lacune dans les documents; mais ce qui a été conservé permet de voir clair dans ce qui manque. Il est évident que ce qui n'était d'abord qu'un bruit, peut-être sans fondement, devient insensiblement une vérité. Soit que Pauline ait cessé d'aimer sous l'influence des légèretés de Beaumarchais (et on verra plus loin que c'est la raison ou le prétexte qu'elle lui oppose), soit que le long retard et les hésitations que ce dernier a mis à se décider au mariage aient froissé son amour-propre ou l'aient inquiétée sur l'avenir, soit enfin tout simplement qu'elle ait pris du goût pour le chevalier de S..., — il est certain

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qu'elle incline de plus en plus vers lui. Le chevalier, de son côté, qui, un an auparavant, écrivant à Beaumarchais, disait de Julie : C'est l'objet unique de mes plus tendres vœux; le chevaher, soit qu'il ait été dégagé par Julie, ou qu'il se dégage lui-même, se rapprocU(3 de Pauline, et paraît sur le point de supplanter Beaumarchais. C'est alors que ce dernier, le même jour, écrit coup sur coup à Pauline deux lettres que je donne presque tout entières, non pas comme des modèles de style, car elles n'ont point de valeur littéraire , mais parce qu'elles me paraissent des matériaux assez utiles pour l'étude de l'homme en général et de Beaumarchais en particulier.

Dans les romans, chaque impulsion du cœur humain est peinte d'ordinaire isolément, avec des couleurs vives, tranchées, sans mélange. Dans la réalité, les choses se passent rarement ainsi ; quand une impulsion n'est pas assez puissante (et c'est le cas le plus général) pour étouffer toutes les autres, le cœur humain présente parfois le spectacle d'une mêlée confuse où des sentiments très-divers et souvent contraires agissent et parlent en même temps. C'est ainsi que dans les lettres qu'on va lire on peut discernera la fois un reste d'amour réveillé, excité par la jalousie et comprimé dans son expression par la vanité; des scrupules de déhcatesse et d'honneur, la crainte duqu'cn dira-t-on, le besoin de prouver qu'on n'a aucun reproche à se faire, la détermination d'épouser et cependant peut-être une certaine peur d'être pris au mol; car bien que ces lettres contiennent une offr'e

ET SON TEMYS. 179

très-formelle de mariage^ elles renferment des passages d'un ton assez sec et même assez mortifiant pour que la fierté de Pauline y réponde par un refus. D'un autre côté;, surtout dans la seconde lettre, il est visible que Beaumarchais craint ce refus, et que, soit par amourpropre, soit par amour ', il désire en triompher.

« Vous avez renoncé à moi, éciit-il à Pauline, et quel temps avez-vous choisi pour le faire? Celui que j'avais destiné devant vos anais et les miens pour être Tépoque de noire imion. J'ai vu la perfidie qui abusait de la faiblesse et faisait tourner contre moi jusqu'à mes offres. Je vous ai vue, vous qui avez si souvent gémi des injustices que les hommes m'ont faites, je vous ai vue vous joindre à eux pour me créer des torts auxquels je n'ai jamais pensé. Si je n'avais pas eu dessein de vous épouser, aurais-je mis aussi peu de forme dans les services que je vous ai rendus ? Aurais-je assemblé mes amis deux mois avant vos refus pour leur apprendre ma dernière résokilion,dont je leur avais demandé le secret à cause de ménagements que je ne pouvais pas dire, mais qui m'en faisaient une loi ? Tout a été tourné contre moi. La cojiduite d'un ami double et perfide^ en me donnant une cruelle leçon, m'a appris qu'il n'était pas de femme si honnête et si tendre qu'on ne pût séduire et faire changer. Aussi le mépris de tous ceux qui l'ont vu agir est-il sa digne récompense. Revenons à vous. Ce n'est pas sans regrets que j'ai tourné mes réflexions sur vous depuis que la première chaleur de mon rs^gsentiment est passée, et, lorsque j'ai insisté pour que vous m'écrivissiez formellement que vous rejetiez mes offres de mariage, il se mêlait à mon dépit une curiosité obscure de savoir si vous franchiriez ce dernier pas avec moi. Aujourd'hui il faut absolument ;ruc j'en aie le cœur net. J'ai reçu des propositions

1 On a vu ]j1us haut que, dans sa théorie, ces deux élcinents sont inséparables.

î On comprend que ceci est à l'adresse du chevalier de S....

très-avantageuses de mariage ; sur le point de m'y livrer, je me suis senti arrêté tout à coup : je ne sais quel scrupule d'honneur, quel retour vers le passé m'a fait hésiter. Je devrais bien me croire libre et dégagé envers vous après tout ce qui s'est passé; cependant je ne suis point tranquille : vos lettres ne me disent pas assez formellement ce qu'il m'importe de savoir. Répondez-moi juste, je vous prie. Avez-vous tellement renoncé à moi, que je sois libre de contracter avec une autre femme? Consultez votre cœur sur ce point pendant que ma délicatesse vous interroge. Si vous avez totalement coupé le nœud qui devait nous unir, ne craignez pas de me le mander sur-le-champ. Afin que votre amoui'-propre soit tout à lait à l'aise sur la demande que je vous fais, j'ajoute à ceci que je remets, en vous écrivant , toutes choses en l'état où elles étaient avant tous ces orages. Ma demande ne serait pas juste si, cherchant à vous tendre un piège, je ne vous donnais pas la liberté du choix dans votre réponse. Que votre cœur la fasse tout seul. Si vous ne me rendez pas ma liberté, écrivez-moi que vous êtes la même Pauline douce et tendre pour la vie que j'ai connue autrefois, que vous vous croirez heureuse de m'appartenir : sur-le-champ je romps avec tout ce qui n'est pas vous. Je ne vous demande que le secret pendant trois jours pour toute la terre sans exception; je me charge du reste, et, dans ce cas, gardez cette lettre dont on m'apportera la réponse. Si vous avez le cœur pris pour un autre ou un éloignement invincible pour moi, sachez-moi au moins gré de ma démarche honnête. Remettez au porteur votre déclaration qui me rond libre, alors je croirai dans le fond de mon cœur avoir rempli tous mes devoirs, et je serai content de moi. Adieu. Je suis, jusqu'à ce que j'aie reçu votre réponse au titre qu'il vous plaira choisir, Mademoiselle, votre Uès-humble, etc.

« De Beaumarchais. »

Cette première lettre n'était pas très-engageante ; elle avait été remise à Pauline et retirée avant qu'elle eût le

temps d'y faire réponse. Beaumarchais la lui renvoie le même jour, en y joignant la seconde que voici :

^ Vendredi soir.

« Je vous ai fait demander une réponse par écrit. Vous avez envoyé après ma sœur pour lui demander la lettre à laquelle vous promettiez réponse. Elle a cru devoir vous la retirer et me la remettre. Je vous la renvoie, en vous priant de la lire avec attention et d"y répondre foi mellement. Je désirerais bien que personne ne fût entre vous et moi, afm que je pusse compter sur la vérité de vos déclarations. Je vous renvoie le paquet de vos lettres. Si vous les gardez, vous joindrez les miennes à votre réponse. La lecture de vos lettres m'a attendri, je ne veux plus éprouver cette peine ; mais, avant que do me répondre, examinez bjcn ce qui vous est le plus avantageux, tant pour votre fortune que pour votre bonheur. Mon intention est que, oubliant tout, nous passions des jours heureux et tranquilles. Que la crainte de vivre avec des sens de ma famille qui ne vous plairaient point n'arrête pas votre sensibilité, si une autre passion ne Tapas éteinte. Mon intérieur est arrangé pour que soit vous, soit une autre, ma femme soit maîtresse paisible et heureuse chez moi. Votre oncle m'a ri au nez quand je lui ai reproché qu'il m'était opposé. Il m'a dit que son opinion était que je ne devais pas craindre d'èti-e rejeté, ou que la tète avait tourné t» sa nièce. 11 est vrai qu'à l'instant de renoncer à vous pour jamais, j'ai senti une émotion qui m'a appris que je tenais plus à vous que je ne le croyais. Ce que je vous mande donc est de la meilleure foi du monde. IVe vous flattez pasde me jamais donner le chagrin de vous \oir la femme d'un certain homme. 11 fîiudrait qu'il fût bien osé pour lever les yeux devant le public, s'il projetait d'accomplir sa double perfidie. Pardon si je m'échauffe ! Jamais cette pensée ne m'est venue, que tout m^^:^ san<ï n'ait bouilli dans mes veines'.

> Toujours le chevalier de S.... Voilà du moins quelque chose T. I. Il

« Mais^ quelle que soit votre résolution, je ne dois pas Fat— tendre, car j'ai suspendu toutes mes affaires pour me livrer encore une fois à vous. Votre oncle m'a représenté combien ce mariage é'ait peu avantageux pour moi, mais je suis bien loin de m'occuper de ces considérations. Je veux vous devoir encore une fois à vous-même, ou que tout soit dit pour la vie. Je compte sur votre discrétion pour tout autre que voire tante. Vous concevez que j'aurais de furieux griefs contre vous, s'il me revenait que vous avez abusé de ce secret*. Personne au monde ne se doute que je vous ai écrit. J'avoue qu'il me serait doux, pendant que tous les ennemis sommeillent, que la paix se conclut entre nous. Relisez vos lettres, et vous concevrez si j'ai dû retrouver au fond de mon cœur tous les sentiments qu'elles y avaient fait naître. »

La réponse de Pauline est beaucoup plus laconique et beaucoup plus nette que les deux lettres qu'on vient de lire. Chez elle, il n'y a aucun conflit de sentiments : elle n'aime plus Beaumarchais et elle aime ailleurs ; c'est très-simple et très-clair.

c( Je lic puis que vous répéter, Monsieur, ce que j'ai dit à mademoiselle votre sœur, que mon parti est pris pour ne plus revenir; ainsi je vous remercie bien de vos oflres, et je désire de tout mon cœur que vous vous mariiez avec une personne qui fasse votre bonheur; je l'apprendrai avec grand plaisir, comme tout ce qui vous arrivera d'heureux; j'en ai assuré mademoiselle votre sœur. Ma tante et moi devons vous dii'e aussi combien nous sommes fâchées que vous nous manquiez d'égards en traitant fort mal, à notre occasion, un homme

d'un peu cïcrassif, mais c'est toute la dose d'OthCilo qae j'aî trouvée dans les lettres de Beaumarchais. Du reste, tout le passage semble indiquer ici le désir sincère d'épouser.

1 Quel besoin de mystère ! Est-ce une inquiétude de vanité ou quelque autre cause qui produit celte préoccupation? C'est ce que le dossier n'éclaircit pas.

que nous regardons comme noire ami; je sais mieux que personne combien vous avez tort de dire qu'il est perfide ^ J'ai dit encore ce matin à mademoiselle votre sœur qu'une demoiselle qui avait demeuré chez ma tante était la cause de tout ce qui anive aujourd'hui, et que, depuis ce temps, il n'y avait que le public qui me retenait^; vous avez encore plusieurs lettres à moi, dont deux écrites dans ce temps-là, une autre écrite à Fontainebleau, et quelques autres que je vous prie de me renvoyer. Je prierai un de nos amis de Saint- Domingue, comme je vous l'ai déjà mandé, de passer chez vous pour achever tout ce qui reste à terminer entre nous. Je suis très-parfaitement. Monsieur, votre très-humble et trèsobéissante servante.

« Le B... »

Pauline, qui signait autrefois : je suis pour la vie ta fidèle Pauline, signe poliment de son nom de famille, et cette correspondance se termine, comme une foule de correspondances du même genre, par le «j'ai Ihonneur d'être, » ou « je suis très-parfaitement, » qui succède aux protestations d'amour éternel.

Enfin, pour clore l'épisode, voici venir le cousin de Pauline dont j'ai déjà parlé, celui qui au moins date scrupuleusement ses lettres, ce qui le rend estimable aux yeux de la postérité. Il s'est réconcilié avec Beaumarchais, et, tout en stipulant pour sa cousine, il se tait

1 Cette apologie d'un rival heureux dans laquelle Pauline, en vraie fille d'Eve qu'elle est, fait intervenir sa tante et parle au pluriel, a dû être pour Beaumarchais un morceau d'une digestion difficile.

* Ici Pauline n'est peut-ôtre pas très-sincère en se retranchant derrière M"^Perrette; elle allègue une vieille infidélité depuis longtemps amnistiée par elle-même : aussi réclame-t-elle ses lettres de ce temps-là; mais, comme ce sont les plus intéressantos, Beaumarchais a eu soin d'oublier de les rendre.

maintenant sur l'innocence du chevalier, qui comnaence sans doute à lui paraître moins évidente.

« Tout est dit, mon cher Beaumarchais, et sans espoir de

retour^ j'ai fait part de vos dispositions à M^e G (c'est la

tante) et à M^'e j^e B.. . j elles ne demandent pas mieux que de mettre un procédé honnête dans la rupture : il s'agit maintenant de travailler à régler le compte à faire entre M'^e Le B... et vous, et de prendre des arrangements avec vous pour vous remplir des sommes qui vous resteront dues ; ces dames vous prient aussi de me remettre généralement tous les papiers que vous aviez qui concernent les affaires de M^^^ Le B... Vous ne sauriez croire combien je suis fâché de n'avoir pu réunir deux cœurs qui, depuis si longtemps, m'avaient paru être faits l'un pour l'autre; mais rhomme propose, et Dieu dispose. Je me flatte que, de part et d'autre, la justice que je crois mériter me sera rendue. Je vous ai laissé lire dans mon cœur, et vous avez dû voir que je ne connais ni le déguisernent ni rartificc. Adieu, mon ami, j'irai vous voir le plus tôt que je pourrai ; en attendant, donnez-moi de vos nouvelles. Je vous embrasse et suis toujours votre sincère ami.

« Ce mardi gras au soir, 11 février 1766. >

Accordons à ce digne cousin, dont les sentences sont plus consolantes que neuves, la justice qu'il réclame, et reconnaissons qu'il est étranger à la perfidie du chevalier. Toujours est-il que, quelques mois après cette lettre, tandis que Julie voyait son adorateur ép;Hiser Pauline, Beaumarchais avait le désagrément de voir sa fiancée devenir M"^ de S... et lui donner sans hésitalion ce chagrin, dont la seule pensée faisait, nous a-t-il dit, bouillir son sang dans ses veines

Si nous écrivions un roman, il s'arrêterait là, ou bien

il se terminerait par la mort de Beaumarchais se tuant de désespoir ou par la mort du chevalier immolé à la fureur de son rival ; mais, comme nous écrivons une histoire, nous sommes obligé, avant tout, d être exact et de constater qu'au lieu de finir par un suicide ou un duel, l'aventure finit plus prosaïquement par un règlement de comptes où Tauteur futur du Mariage de Figaro fait une figure assez plaisante dans sa double colère d'amant trahi et de créancier justement inquiet. J'ai assez appuyé sur ce (juil y avait d'un peu froid et calculé dans son amour pour être tenu de rappeler que^ s'il avait mis trop de prudence dans ses sentiments, il avait été, dans ses procédés, généreux jusqu'à limprudence. Non-seulement il avait avancé, sans trop compter, de l'argent à la tante et à la nièce, mais il avait, on s'en souvient, risqué une assez forte somme sur l'habitation délabrée de Saint-Domingue; cette somme se trouvait perdue, et c'était bien le moins que celui qui lui avait enlevé Pauline se donnât la peine de régler, sinon de payer ses dettes. Lne fois sacrifié comme amant,. Beaumarchais apparaît à l'état de créancier strict et de calculateur exercé; il groupe les capitaux avec les intérêts, et présente un mémoire d'une scrupuleuse rectitude. Le chevalier, qui n'a pas le temps de s'occuper de ces vils détails, et qui est allé passer la lune de miel avec Pauhne je ne sais où, expédie à Beaumarchais son frère aîné, l'abbé de S..., abbé respectable, mais un peu vif, un peu narquois, qui non-seulement chicane son interlocuteur sur son mémoire, mais se permet parfois dagacer

une plaie saignante et d'opposer l'amant au créancier. De là des discussions orageuses dont la lettre suivante de Beaumarchais à l'abbé suffira pour donner une idée.

(( Monsieur l\\bbé ,

ft Je •''ous prie de remarquer que je n'ai point manqué d'honnêteté envers vous et que je ne dois que du mépris à celui que vous représentez, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire vingt fois, et comme j'aurais fort désiré le lui dire à luimême, s'il eût été aussi exact à se montrer qii'hahile à succéder. La preuve que M^ Le B... a bien voulu de moi, de mon affection, de mes conseils, de mon argent, c'est que, sans votre frère, qui a troublé l'union qui existait depuis six ans, elle ferait encore usage de toutes mes facultés, que je lui ai prodiguées tant qu'elles lui ont été agréables et utiles. Il est vrai qu'elle achète fort cher mes services, puisqu'elle doit à notre affection pour votre frère le bonheur de l'avoir épousé, ce qu'il n'aurait pas fait s'il fùl resté sans nous connaître dans le lieu où il vcgélait alors. Je n'entends pas le secret de la phrase de V apologie ; ainsi je suis dispensé d'y répondre, et si je regrette qu'il soit absent, c'est que j'aurais sûrement le plaisir en toute occasion de lui témoigner moi-même ce qu'il ne peut plus savoir que par procureur. Je ne discontinuerai pas de me préparer, par des bienfaits, à des noirceurs et des injustices. Je me suis toujours bien trouvé de faire le bien dans l'attente du mal, et votre conseil n'ajoute rien à mes dispositions là-dessus.

« Comme vous convenez que vous sortez de votre caractère avec moi, il me conviendrait peu de vous en faire reproche. Il me suffit que vous vous accusiez vous-même pour que je n'en garde aucun ressentiment.

a Je ne sais pourquoi vous avez souligné le mot de votre sœur, en me rappelant que je dis que c'est ainsi que j'ai aimé M'ie i^e B. . - Cette ironie tombe-t-elle sur elle, sur moi ou sur votre frère? Comme il vous plaira, au reste. Quoique le sort de M'i« Le B... ne me regarde plus, il ne me convient pas de

me servir, en parlant d'elle, d'autres termes que ceux que j'ai employés. Ce n'est pas d'elle que je me plains ' ; elle est, comme vous dites, jeune et sans expérience, et, quoiqu'elle ait très-peu de bien, M. votre frère a bien usé de son expérience en l'épousant, et a fait une très-bonne affaire.

« Considérez encore un coup, monsieur l'abbé, que tout ce qui s'adresse à lui vous est étranger. Il serait trop humiliant pour un homme de votre état qu'on le soupçonnât d'avoir été pour quelque chose dans les procédés de votre frère à mon égard ; laissez-lui en le blâme, et ne relevez point des choses qui ne méritent pas d'avoir un défenseur aussi honnête que vous.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Pour couper court à ces débats irritants, Beaumarchais fit une assez forte réduction sur sa créance, qui fut réglée à la somme de 2i,44l livres 4 sons 4 deniers.

Maintenant, j'en demande bien pardon à l'ombre de la charmante Pauline, mais il paraît certain que cette créance, acceptée et reconnue par elle, n'a jamais été payée. Non-seulement je la vois, dans d'autres papiers d'une date postérieure, placée au nombre des créances presque désespérées; mais la touchante sollicitude du caissier Gudin, après la mort de son maître, pour le moindre des billets amoureux de Pauline, sufiit à démontrer que cette créance doit être rangée parmi les reconnaissances non suivies d'effet, dont un assez grand nombre de femmes aimables, de poêles et de grands seigneurs ont laissé la trace dans les papiers de

* Voilà encore un de ces scnliments délicats et Ion: qu'on rencontre souvent chez Beaumarchais et qu'on doit aoter,

Beaumarchais. A la vérité, Pauline devint veuve un an après son mariage, et ce malheur dut nuire à Tarrangement de ses affaires. Le dernier souvenir que je trouve d'elle dans le dossier est une lettre adressée à son cousin à la date de 1769, où elle dit, à propos de Beaumarchais : « Qu'il dorme donc en repos, il sera payé ! » C'est un peu léger à l'égard d'un homme qu'on a aimé un instant pour la vie. Pauhne aurait-elle pensé, par hasard, que son amour valait bien, après tout, 24,441 livres 4 sous 4 deniers ? 11 n'y aurait point à contester là-dessus ; mais, comme cette hypothèse pourrait donner à certains billets expressifs une gravité qu'il n'y faut pas chercher , je m'empresse de la repousser comme un jugement téméraire, et je conclus que si la jeune et belle créole a laissé sa dette en souffrance, c'est que son habitation de Saint-Domingue aura été expropriée par d'autres créanciers, ou saccagée par les noirs, ou engloutie par un tremblement de terre.

Tel est l'exposé exact du petit drame vrai sous l'influence duquel Beaumarchais s'exerçait à écrire des drames fictifs; car nous sommes en 1767, année où il fait son apparition au théâtre et dans la vie littéraire par le drame d'Eugénie.

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DU DRAME EN FRANCE AU XVIll' SiÈCtK.

tES PREMIERS DRAMES DE BEAUMARCHAIS.

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