‹ Beaumarchais et son tempsChapitre 9 sur 23 · SON SECOND MARIAGE · texte numérisé non relu

SON SECOND MARIAGE

Le genre dramatique sérieux n'étant pas précisément la vocation de Beaumarchais, on est d'abord porté à se demander comment il se fait qu'il ait débuté par deux drames avant de se livrera son véritable instinct^ la comédie. En tenant compte de certaines nuances de sensibilité à la Grandisson qu'on a déjà reconnues dans ses lettres, et qui, assombries par la mésaventure intime que nous venons de raconter, ont pu contribuer à l'erreur de ses débuts, je crois que cette erreur doit surtout s'expliquer par un penchant très-prononcé chez lui pour toute chose ayant l'avantage ou l'aspect delà nouveauté. 11 était de ces hommes que la nouveauté attire invmciblement, comme il en est d'autres qu'elle épouvante par elle-même. En le suivant de près dans sa vie, on le voit

s'enthousiasmer a^ec la plus grande facilité pour tous les genres d'inventions, industrielles, mécaniques, scientifiques, depuis les spécifiques des charlatans jusqu'aux aérostats, dont la direction préoccupe beaucoup sa vieillesse. Le goût de l'innovation en tout est un des traits les plus saillants de sa physionomie. Or, le drame, qui a perdu aujourd'hui le charme de la nouveauté, apparaissait alors en France sous sa première forme. Ce genre mixte entre la tragédie et la comédie, introduit par La Chaussée et Diderot, très-loué par les uns, trèsattaqué par les autres, n'offrait point de précédents dans notre littérature, et par cela même captivait naturellement un esprit tourné aux découvertes. Ajoutons que, dans l'exécution, ce genre présentait plus de facilité que les deux autres, et l'on comprendra qu'avant de songer à laisser une trace dans la comédie, en rajeunissant ses formes et en étendant ses attributions, Beaumarchais, sans trop s'inquiéter de sa véritable aptitude, se soit précipité avec son entrain ordinaire vers le drame domestique et bourgeois, qui lui semblait un monde inconnu dont Diderot était le Christophe Colomb et dont il espérait devenir le Vespuce.

S'il est vrai, comme l'a dit M. de Donald, que la httérature est l'expression de la société, et cela est vrai surtout de la littérature dramatique *, il n'y a point lieu de

1 '< Le genre dramatique, dit M. Anipère, est partipiilièrement propre à faire connaître l'état moral et social d'un temps ou d'un peuple; il échappe, mieux que tout autre, aux caprices de l'individualité. Quand on compose une pièce de vers, on peut, jusqu'à un certain point, se soustraire à l'action de son siècle et

s'étonner que le brillant théâtre du xvu- siècle n ait pu suffire au siècle suivant. Par la distinction tranchée des genres, des tons et des personnages tragiques ou comiques, par le choix des sujets par la con texture de l'actioR; ce théâtre était la fidèle image d'une société élégance et réglée, oii l'aristocratie de cour donnait partout limpulsion en fait de goût. A mesure que les mœurs aristocratiques s'altèrent, que les rangs commencent à se rapprocher, que les intelligences iciident jusqu'à un certain point à se niveler, ce changenantse traduit au théâtre par la recherche de sujets nouveaux et de combinaisons nouvelles. Tandis que Voltaire et après lui Ducis s'efforcent de modifier plus ou moins l'ancienne tragédie sans la détruire, d'autres dissidents plus audacieux , La Chaussée, Diderot , Sedaine, Beaumarchais, Sébastien Mercier travaillent à fonder sous le nom de comédie larmoyante , ôe tragédie domestique, de comédie sérieuse ou de drame bourgeois, un genre nouveau qui se présente d'abord avec des proportions assez mesquines, qui a grandi depuis sous des inlluences diverses, et qui est devenu ce que nous

peindre d'après sa fantaisie un inonde imaginaire et quelquefois exceptionnel ; mais ce que beaucoup d'hommes réunis doivent voirensemble est ni^cessairement accommodé à leur manière de sentir, l'auteur dramatique et le public sont en présence, en contact ; le second agit sur le premier, comme l'auditoire agit sur l'orateur. > C'est la même idée quia fait dire à M. de Tocqueville, dans son bel ouvrage de la Démocratie en Am. ri que : k Lorsque la révolution qui a changé l'état social et politique d'un peuple commence à se faire jour dans sa littérature, c'est en général par le théâtre qu'elle se produit d'abord et c'est par là qu'elle demeure toujours visible. »

appelons aujourd'hui le drame, c'est-à-dire, en prenant le mot dans son acce[)tion la plus générale , une forme de composition en \ers ou en prose affranchie des règles sévères de l'ancienne législation dramatique.

Cette école des dramaturges du xviii* siècle a enfanté de nombreux ouvrages , et déjà presque tous sont mort; il n'en est guère resté que trois au théâtre : Le Philosophe sans le savoir, de Sedaine, et deux des trois drames de Beaumarchais : Eugénie, qui se joue encore parfois, quoique très-rarement, et la Mère coupable, qui se soutient. Cependant si cette école a été stérile en productions durables; elle n'en a pas moins son importance dans l'histoire du théâtre par les résultats qu'ont [)roduits ses théories et surtout ses critiques. Le mouvement qui s'est manifesté dans la littérature dramatique en France, de 1820 à 1830, sous le nom de romantisme, n'est ni aussi nouveau, ni aussi complètement anglais ou allemand qu'on Ta dit quelquefois ; il a un précurseur au xvin^ siècle, et, quand on l'étudié sous sa première forme, soit dans les doctrines de Diderot, soit dans V Essai sur l'art dramatique de Sébastien Mercier, publié en 1773, soit dans la polémique suscitée par la première traduction générale de Shakspeare en 1776, on reconnaît, à travers de notai^les ditï'érences comme théorie, que tout ce qui a été écrit sous la restauration de plus extravagant ou de plus sensé contre l'ancienne tragédie avait déjà été dit et redit au xvni* siècle. On reconnaît même que si ce premier mouvement d'inno-

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vation, absorbé de 1789 à 1815 par les agitations politiques et les événements militaires de cette période, a reparu ensuite élargi et fortifié sous l'influence d'une étude plus approfondie des théâtres étrangers, il avait lui-même, à son début, exercé sa part d'action sur l'étranger. C'est ainsi qu'on voit Lessing, quo les Allemands considèrent comme l'Arminius qui délivra leur théâtre de l'invasion de la tragédie française, se passionner pour les théories et les critiques de Diderot, dont il a traduit plus d'une page dans sa Dramaturgie', c'est ainsi qu'on voit Goethe faire grand cas des déclamations anti-classiques de Mercier; c'est ainsi enfin qu'on voit la plupart des ouvrages de lecole de Diderot traduits et joués avec succès en Angleterre et en Allemagne. Néanmoins il ne faut pas non plus exagérer, comme l'ont fait quelques écrivains, la valeur de ce romantisme dramatique du xviii^ siècle. Médiocre dans ses œuvres , il est cliétif dans ses doctrines. Au lieu de se prononcer pour un système de liberté réglée par la raison, qui n'exclut rien et qui cherche à tirer i)arti de toutes les beautés de l'ancien système, les novateurs dramatiques du xvni' siècle inventent une lliéorie étroite, pauvre et jalouse, aussi exclusive que la précédente et n'offrant rien de son élévation et de sa grandeur : ce sont des bourgeois qui, froissés d avoir été jusqu'ici baimis du genre sérieux et considérés uniquement comme un gibier de comédie, veulent avoir une tragédie à eux, dans laquelle ils joueront seuls et à leur manière les grands rôles, même en s'appelaut M. le mar-

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quis ou M. le commandeur, et de laquelle ils expulseront à leur tour tout ce qui n'est pas eux. Tel est le sens intime et général de toutes les théories et de tons les drames qui se produisent au xvm* siècle ^

Pour ne parler ici qu'en passant des théories de Ihomme que Beaumarchais proclame son maître, la poétique de Diderot se réduit à introduire, —à côté de la tragédie, une composition qu'il nomme tragédie domestique ou bourgeoise, destinée à peindre des infortunes de bourgeois, — et , à côté de la comédie gaie, une comédie sérieuse, qui me paraît, sauf quelques nuances très-peu nettes, rentrer absoliuuent dans la tragédie domestique. De plus, sans le dire aussi expressément que Beaumarchais, Diderot semble incliner en général pour l'emploi de la prose de préférence aux \'ers, et enfin, sur les deux questions essentielles de Fart dramatique,

1 Un seul ouvrage, qui d'ailleurs n'était point desiiné au ihéà- Ire, se détache de cette masse de drames domestiques et se présente dès 1747 comme l'embryon de ce que nous appelons aujourd'hui le drame historique : c'est le François II du président Hénault, inspiré par la lecture d'une mauv^aise traduction du drame de Henri FI de Shakspeare. Cet ouvrage, qui dépassait les idées du moment, ne fut point apprécié. Grimm, si enthousiaste pour les drames de Diderot, parle avec dédain de François II, qu'il nomme à tort une tragédie historique. Un seul critique du temps, qu'il ne faut pas juger d'après les invectives de "Voltaire, et qui ne manquait ni de sagacité ni de bon sens, Fréron, signale le drame historique en prose du président Hénault comme <. une pièce de théâtre d'une espèce singulière, qui ne rentre point, dit-il, dans l'idée des tragédies en prose de La Motte qui, sans offrir le langage propre de Melpomène et en s'affranchissant de la règle des unités, ne laisse pas d'avoir un intérêt général et une action déterminée.» Fréron ajoute que cet ouvrage lui parait propre à créer un nouveau genre; ce qui était parfaitement vrai.

la question des unités et celle du mélange des tons, ce prétendu novateur se prononce très-formellement pour les unités et s'ex])lique très-vaguement sur l'alliance du style familier et du style noble, c'est-à-dire qu'en enlevant au drame sérieux tout l'idéal, toute l'élévation, toute l'ampleur de la grande tragédie, Diderot lui laisse, à peu de choses près , toutes les entraves dont les inconvénients ont donné quelque importance à ses critiques.

A l'appui de ses théories, Diderot, on le sait, écrivit deux drames, le Fils naturel et le Père de famille. Malgré quelques saillies heureuses, un certain pathos ardent, qui s'élève quelquefois jusqu'à l'éloquence, et un caractère assez réussi, celui du commandeur dans le Père de famille, il est peu d'ouvrages de théâtre qui soient plus confus, plus faibles d'intrigue, plus lourds, plus fatigants par l'emphase conlinue du style, par l'abus de l'interjection, de l'apostroi)he et de la tirade, (jiie ces deux drames, devenus presque ilhsibles'. En

• On est un peu stupéfait aujourd'hui quand ou entend un homme d'esprit tel que Grimm annoncer au monde le Fils naturel coravae un ouvrage sublime destiné à produire une grande révolution. « Les ouvrages de génie ont, dit-il , une marque caractéristique à laquelle il est difficile de les méconnaître; ils portent dans l'esprit et dans le cœur une chaleur inconnue, dus commotions vives, des sentiments non éprouv^'s. Bientôt la fermentation se communique de proche; tout un peuple en est saisi , et les impresssions qui lui en restent sont quelquefois éternelles. C'est par ce moyen qu'un seul homme qui paraît au milieu des ténl'bres , les dissipe souvent par son seul génie, éclaire et échauffe tout son siècle, et porte sa nation à un degré de lumière et de perfection auquel elle n'aurait jamais atteint sans lui, ou qu'elle n'aurait du moins pu atteindre qu'après des

sorlant d'une conversation avec Diderot, Voltaire disait de lui : « Cet homme n'est pas fait pour le dialogue. » La justesse du mot de Voltaire perce à chaque page de ses drames : ce ne sont jamais les personnages , ce n'est ni Sophie, ni Constance, ni Dorval, ni Germeuil, ni Saint-Albin qui ont la parole, c'est le philosophe Diderot qui disserte sur l'amour, sur le céhbat, sur les couvents, sur la vertu, sur l'égalité des conditions, — et cet écrivain , si spirituel parfois dans ses Salons ou dans ses lettres àM"° Voland, qui, dans ses théories dramatiques, montre souvent un sentiment heureux de la simphcité du génie grec ; qui, après Fénelon , fait ressortir assez bien ce qu'il y a parfois de trop tendu dans le langage des héros de Corneille ; ce critique enfin, si prompt à apercevoir la paille dans le dialogue des grands tragiques du xvii* siècle, ne voit pas la poutre qui est dans le sien. Le jeune et vertueux Dorval, causant, par exemple, avec la jeune et vertueuse Constance , qu'il hésite à épouser, de crainte d'avoir des enfants qui deviendront les suppôts ou les victimes du fanatisme, lui tient un beau discours qui commence ainsi : « Constance, je ne suis point étranger à cette pente si générale et si douce qui entraîne tous les êtres et qui les porte à éterniser leur espèce, etc. » Dans un autre

siècles de travaux et de recherches. Aussi, ja?Tiais ouvrage de génie , n'a paru sans causer quelque révolution. M. Diderot vient de donner un ouvrage qui a produit dans le public tous les efl'els dont je viens de parler. » Ainsi parlait Grimm en 1757 (Coirespondance littéraire). Qui a lu de nos jours, à moins d'être professeur ou critique , et comme tel obligé de tout lire, quia lu le Fils naturel?

ouvrage du même auteur, dans une composition dialognée, intitulée l'Humanité ou le Tableau de l'indigence, une pauvre femme dit à son mari : « Nous n'avons plus de bois pour réparer le peu de chaleur naturelle que nous laisse le ciel irrité. » Diderot appelait cela rétablir le naturel dans le dialogue.

Après Diderot et avant Beau marchais, un esprit doué de qualités qu'on trouve rarement unies, surtout au xviiie siècle, un esprit délicat, pénétrant, judicieux et naïf, d'une ingénuité aimable et souvent profond/î, Sedaine, sans écrire aucune théorie, avait tiré du genre préconisé, mais assez mal défini par l'auteur du Fils naturel, tout ce que ce genre était capable de produire, et il avait fait jouer en 1765, avec un très-grand succès, le Philosophe sans le savoir, le seul ouvrage vraiment remarquable qu'ait produit l'école de Diderot. Aussi ce dernier disait-il avec candeur en parlant de Sedaine : «Cet homme me coupe l'herbe sons le pied. » En eÉFet, le drame simple, gracieux, attachant, de Sedaine, tuait les drames sentencieux, ampoulés et confus de Diderot.

C'est à ce moment que Beaumarchais entre dans la carrière, en 1767, à trente-cinq ans, après avoir expérimenté la vie sous toutes ses faces, et persuadé à tort que son talent le destinait au genre sérieux, dont il expose à son tour la théorie dans la préface du drame d'Eugénie. Cette théorie est en général empruntée à celle de Diderot, pour qui l'auteur d'Eugénie professe l'admiration la plus vive; elle est présentée dans un style moins clialeureux et plus incorrect que le style de Di-

im BEAUMARCHAIS

derot, mais avec plus de précision, de netteté et de méthode. On en saisit mieux les points principaux. Sans adopter la classification trop subtile des quatre genres dramatiques inventée par son maître, Beaumarchais plaide pour l'introduction du drame sérieux, « qui tient le milieu, dit-il, entre la tragédie héroïque ei la comédie plaisante. » Le premier, je crois, des dramaturges du temps, il intitule sa pièce drame '. Le drame, suivant lui, doit être écrit en prose; il doit être consacré à peindre des situations tirées de la vie ordinaire : « le dialogue doit être simple et se rapprocher autant que possible de la nature ; sa véritable éloquence est celle des situations, et le seul coloris qui lui soit permis est le langage vif, pressé, coupé, tumultueux et vrai des passions. » Diderot maintenait les trois unités : son disciple n'en dit rien, il ne parle pas davantage du mélange des tons, et c'est ce drame ainsi conçu qu'il présente comme supérieur à la tragédie et à la comédie. Que cette sorte de composition ait sa valeur au-dessous de la tragédie, du véritable drame et de la comédie, cela se peut admettre; la popularité que ce genre domestique a acquise depuis, prouve qu'il est entré dans nos mœurs et dans nos goûts; mais ce qui représente bien l'esprit du temj)S, c'est l'importance exagérée que l'auteur à' Eugénie attache à une conception dramatique aussi maigre, qui lui semble appelée à éclipser toutes les autres. Il est assez plaisant d'abord de

1 Les deux drames de Diderot et celui de Sedaine étaient encore intitulés comédies.

voir Beaumarchais toujours tout entier à la préoccupatwn du moment, et ne se doutant pas encore de sa véritable vocation, s'évertuer à prouver que le genre plaisant, c'est-à-dire la comédie, offre beaucoup moins d'intérêt que le genre sérieux; que la moralité du genre plaisant est ou peu profonde ou nulle, et même inverse de ce qu'elle devrait être ; en un mot , que la comédie est de sa nature essentiellement immorale ;, ce qui ne l'empêchera pas, dix-sept ans plus tard, dans «a pré&ice du Mariage de Figaro, de reprendre la thèse au rebours, en cherchant à prouver que le genre plaisant de sa pièce est surtout essentiellement moral. Quant au genre héroïque, c'est-à-dire à la tragédie, Beaumarchais en fait très-peu de cas. Ce quil y a en lui de prosaïque et d'un peu vidgaire perce dans ses appréciations du théâtre antique; très-inférieur sur ce pointa Diderot, il n'aperçoit dans le drame grec que le dogme de la fatalité qui le révolte ; il ne sait y reconnaître ni la beauté grandiose et harmonieuse des figures, ni l'admirable expression des sentiments généraux du cœur humain. Le mot classique, qu'il emploie peut-être le premier dans le sens de l'ironie, semble pour lui, comme la très-finement remarqué M. Sainte-Beuve, synonyme de barbare; ainsi il dira: a Si quchiu'un est assez barbare, assez classique, pour soutenir la négative, etc. » Beaumarchais ne se trompe pas moins sur la nature de l'illusion dramatique , et en cela, comme en beaucoup de choses, il est plongé jusqu'aux oreilles dans le courant desidé-esde son siècle. Le siècle précédent ne voulait

prendre au sérieux sur la scène que les rois et les héros : Fauteur d'Eugénie refuse rigoureusement aux héros et aux rois le droit de figurer dans le drame sérieux; suivant lui, ils n'excitent point un véritable intérêt ; leurs infortunes, étant exceptionnelles, n'agissent pas sur notre cœur. « C'est notre vanité seule, dit-il, qui trouve son compte à être initiée dans les secrets d'une cour superbe; le spectateur est surtout sensible aux malheurs d'un état qui se rapproche du sien , » c'est-à-dire qu'un marchand qui va déposer son bilan est plus dramatique qu'un souverain déchu , ou un guerrier qui vient de perdre une bataille.

Après avoir exclu les héros et les rois, Beaumarchais exclut naturellement les grands faits de lliistoire, et entre autres arguments à l'appui de sa thèse, il en donne d'assez bizarres, qui ne prouvent guère qu'une chose : c'est qu'en 1767 il n'était pas prophète, «Que me font à moi , dit-il, sujet paisible dun état monarchique du îviii^ siècle, les révolutions d'Athènes et de Rome?... Pourquoi la relation du tremblement de terre qui engloutit Lima et ses habitants à trois mille lieues de moi me trouble-t-elle, lorsque celle du meurtre juridique de Charles l ' commisà Londres ne fait que m'indigner ? C'est que le volcan ouvert au Pérou pouvait faire son explosion à Paris, m'ensevehr sous ses ruines, et peutêtre me menace encore, au heu que je ne puis jamais appréhender rien d'absolument semblable au mallieur inouï du roi d'Angleterre. »

La même erreur sur l'illusion théâtrale qui porte

l'auteur d'Eugénie à rétrécir ainsi le domaine du drame et à en faire le calque servile de la réalité la plus commune, le conduit à préférer la prose au vers. Peut-être aussi son motif pour supprimer le vers est-il involontairement tiré de la fable du Renard et les Raisins. Il est à remarquer, en effet, que presque tous ceux qui ont paru plaider contre la poésie, depuis Fénelon, qui, dans sa Lettre à V Académie, insiste beaucoup sur les inconvénients de la rime, jusqu'à Diderot et Beaumarchais, tous apportaient dans la question la partialité de l'orfèvre, ou plutôt de l'homme qui n'est pas orfèvre. Ils écrivaient en prose et ils médisaient du vers'. Les novateurs dramatiques les plus audacieux de nos jours, tout en essayant avec plus ou moins de bonheur de briser l'allure majestueuse de l'alexandrin tragique , se sont accordés tous avec raison pour maintenir l'emploi du vers dans le drame. «C'est une des digues les plus puissantes, écrivait en 1829 M. Victor Hugo, contre l'irruption du commun, qui, ainsi que la démocratie, coule

toujours à pleins bords dans les esprits L'idée,

trempée dans le vers, prend soudain quelque chose de plus incisif et de plus éclatant; c'est le fer qui devient acier. » Rien de plus juste, et Montaigne ne pensait pas autrement, quand il disait, dans un style non moins coloré : «J'aime la poésie d'une particulière inclination; car, tout ainsi que la voix, contrainte dans l'étroit canal d'une trompette, sort plus vive et ])lus forte, ainsi me

I La Motte seul peut-être fait exception : il plaidait pour la prose, et ce qu'il a écrit de mieux est une tragédie en vers.

semble-t-il que la sentence pressée aux pieds nombreux de la poésie s'élance plus brusquement et me fiert d'une plus vive secousse. »

Les théories de Diderot et de Beaumarchais sur le drame présentent donc quelque intérêt comme ayant donné naissance à un système plus large, qui^ sans avoir tenu tout ce qu'il promettait, a du moins rendu quelque vitalité à notre théâtre ; mais ces théories sont loin encore, on le voit, de répondre à l'idée que nous nous faisons d'un drame grandiose, varié, libre, réglé par le bon sens dans sa liberté, où l'auteur s'inspire à volonté de l'histoire, de la poésie ou de la vie ordinaire, et embrasse , comme dil M. Giiizot, « toutes ces conditions sociales , tous ces sentiments généraux ou divers, dont le rapprochement et l'activité simultanée forment aujourd'hui pour nous le spectacle des choses humaines*. »

Le drame d'Eugénie se ressent de la mesquinerie des doctrines de l'auteur. Il y a des parties faibles dont la couleur est aujourd'hui absolument fanée. Cependant, soit pour l'action, soit pour le dialogue , cet ou vrage est , à mon avis , très-supérieur aux drames de Diderot. Sans avoir la naïveté persi)icace et colorée de Sedaine, Beaumarchais, en professant, comme Diderot, la théorie du naturel, pratique au moins cette théorie un peu mieux que lui. Fréron, sévère, d'ailleurs, pour ce drame, reconnaît lui-même que les trois premiers actes sont dialogiiés avec précision et vérité. Il y a déjà

1 Sltakspcare et son temps, p. 178.

dans Beaumarchais une veine de facilité vive et limpide qui résiste à l'invasion de l'emphase et de la sensiblerie. Cependant, comme Eugénie est loin d'être un chefd'œuvre, il s'agit pour nous bien moins d'analyser ici la pièce en détail que d'étudier l'auteur, soit dans l'ouvrage même, soit dans le mouvement très-actif et très- varié auquel il se livre pour en assurer le succès.

L'instinct d'opposition aux privilèges sociaux, instinct aiguisé chez Beaumarchais par les nombreux déboires dont nous avons suffisamment parlé , se manifeste déjà dans le drame d'Eugénie, dont le manuscrit très-audacieux fut notablement modifié par la censure. On sait que, dans la pièce, telle qu'elle a été jouée et publiée, la scène se passe en Angleterre, à Londres. Eugénie, fille d'un gentilhomme du pays de Galles, se croit la femme de lord Clarendon, neveu du ministre de la guerre, qui Va indignement trompée par un faux mariage, où son intendant jouait le rôle de chapelain, et qui se prépare à épouser une riche héritière au moment où sa victime arrive à Londres. La donnée ainsi conçue est déjà un peu singulière; cependant, en Angleterre, le mariage n'étant point soumis à des formahtés aussi graves qu'en France, elle n'est pas absolument inadmissible; c'est un fait analogue qui forme le nœud du roman de Goldsmith , le Vicaire de Wakefield. Mais ce n'était pas en Angleterre que Beaumarchais avait d'abord placé l'action de son premier drame : c'était en France, à Paris, et au xviii' siècle. Dans le manuscrit, lord Clarendon s'appelle le marquis de Rosempré ; il est égale-

ment qualifié neveu du ministre de la guerre, et il a trompé, par un faux mariage, à l'aide d'un domestique déguisé en prêtre, la vertueuse ûlle du baron de Kerbalec, gentilhomme breton. Le fait ainsi présenté était passablement injurieux, fort invraisemblable, el, atout prendre, la censure rendit service au drame même en obligeant l'auteur à transporter la scène en Angleterre. C'est pourtant ce manuscrit^, changé seulement quelques jours avant la représentation, qui servait aux nombreuses lectures que Beaumarchais faisait de son premier ouvrage afin d'en préparer le succès, et, parmi les grands seigneurs qui assistent à ces lectures, je n'en vois qu'un, le duc de Nivernois, qui très-poliment se récrie contre l'improbable scélératesse du faux mariage.

Je viens de dire que Beaumarchais travaillait de toutes ses forces à se préparer un succès; nous ne sommes pas, en effet, en 178-i, au temps du Mariage de Figaro, où l'auteur n'a qu'à tenir en haleine la fiévreuse impatience d'un public qui attend sa pièce comme le plus extraordinaire des événements. Nous sommes en 1767 , Beaumarchais est complètement inconnu comme écrivain; c'est un homme d'affaires et de plaisir qui a su se pousser un peu à la cour, dont on l)arle très-diversement, et que les gens de lettres sont assez disposés à accueillir comme l'ont accueilli les courtisans, c'est-à-dire comme un intrus. De là, pour lui, nécessité d'aller au-devant de la curiosité, qui ne viendrait pas d'elle-même, de la provoquer, de l'exciter, et de se ménager dans tous les rangs des preneurs

et des appuis. C'est ce qu'il fait avec cette variété de tons et d'attitudes qui le distingue. Quand il s'agit, par exemple, d'obtenir pour son drame une lecture cliez Mesdames de France^, il pose en homme de cour qui veut bien condescendre à s'occuper de littérature dans l'intérêt de la vertu et des bonnes mœurs. Il s'adjuge d'avance une célébrité qu'il n'a pas encore, et en somme paraît doué d'une présomption rare ; voici son épître :

« Mesdames , a Les comédiens français vont représenter dans quelques jours une pièce de théâtre d'un genre nouveau, et que tout Paris attend avec la plus vive impatience. Quelques ordres que j'eusse donnés aux comédiens, en leur faisant présent de l'ouvrage, de garder un profond secret sur le nom de l'auteur, dans leur enthousiasme maladroit, ils ont cru me rendre ce qu'ils me devaient en transgressant mes ordres, et ils m'ont sourdement fait connaître à tout le monde. Comme cet ouvl'age, enfant de ma sensibilité, respire l'amour de la vertu et ne tend qu'à épurer notre théâtre et en faire une école de bonnes mœurs, j'ai cru que je devais, avant que le public le connût davantage, en offrir un hommage secret à mes illustres protectrices. Je viens donc, Mesdames, vous prier d'en entendre la lecture en particulier. Après cela, quand le public me porterait aux nues à la représentation, le plus beau succès de mon drame sera d'avoir été honoré de vos larmes comme son auteur l'a toujours été de vos bienfaits. »

Avec le duc dOrléans, grand- père du roi Louis-Piiilippe, prince qui aimait et qui appréciait les gens de lettres, Beaumarchais est plus modeste.

« Monseigneur, écrit-il, la maladie de Préville, qui retarde encore de huit jours la représentation d'Eugénie , nouveau drame en cinq actes, me donne la possibilité de faire à Votre Altesse l'hommage d'une lecture, si elle en est tant soit peu

T. I. il

curieuse. Je sais, Monseigneur, qu'on vous a dit assez de mal de l'auteur et de Touvrage. Le premier est un objet trop peu important pour que j'aie l'indiscrétion d'en entretenir Votre Altesse ; je me borne à désirer de lui donner des notions plus cei'taines sur le second, contre lequel beaucoup de gens sont déchaînés^ quoique peu de personnes le connaissent. Vous serez moins étonné. Monseigneur, de ma hardiesee à vous prier d'être mon juge d'avance, lorsque vous saurez que la pièce court le danger de ne pouvoir être entendue au tbéàtre, et qu'il y a cinquante louis de distribués à cinquante étourneaux pour aller au parterre assurer sa chute sans l'écouter le jour de la première représentation. M. le duc de Noailles me dit là-dessus hier : Tant mieux, c'est qu'ils en pensent du bien. Mais moi, qui tremble, je fais comme les malheureux qu'on persécute injustement sur la terre. Je lève les mains au ciel et je cherche justice et protection parmi les dieux... Peutêtre tirerai-je un double avantage de ma démarche : c'est que le drame qui m'a servi de délassement au milieu d'occupations plus sérieuses, et qui doit faire plus d'honneur à la sensibilité de mon cœur qu'à la force de mon esprit, ramènera Votre Altesse à prendre de moi une meilleure opinion que celle qu'on a voulu lui donner, et la portera à recevoir avec bonté les assurances du profond respect avec lequel je suis de Votre Altesse, etc..

Avec le duc de Noailles, auquel il avait lu sa pièce, et

qui lui avait témoigné de l'inlérèt, Beaumarchais pose

en homme d'État qui a manqué sa vocation.

c< Ce n'est qu'à la dérobée, Monsieur le duc, que j'ose me livrer au goût de la littérature. Quand je cesse un moment de gratter la terre et de cultiver le jardin de mon avancement, à l'instant tous mes défrichements se couvrent de ronces, et c'est toujours à recommencer. Une autre de mes folies à laquelle j'ai encore été forcé de m'arracher, c'est l'étude de la politique, épineuse et rebutante pour tout autre, mais aussi

attrayante qu'inutile pour moi. Je l'aimais à la folie : lectures, travaux, voyages, observations, j'ai tout fait pour elle : les droits respectifs des puissances, les prétentions des princes par qui la masse des hommes est toujours ébranlée, l'action et la réaction des gouvernements les uns sur les autres, étaient des intérêts faits pour mon àme. Il n'y a peut-être personne qni ait autant éprouvé que moi la contrariété de ne pouvoir rien voir qu'en grand, lorsque je suisleplus petit des hommes: quelquefois même j'ai été jusqu'à murmurer, dans mon humeur injuste, de ce que le sort ne m'avait pas placé plus avantageusement pour les choses auxquelles je me croyais propre, surtout lorsque je considérais que la mission que les rois et les ministres donnent à leurs agents ne saurait leur imprimer la grâce de l'ancien apostolat, qui faisait tout à coup des hommes éclairés et sublimes des plus chétifs cerveaux. »

Beaumarchais avait su également intéresser au drame d'Eugénie la fille du duc de Noailles, la comtesse de Tessé, personne spirituelle et aimable, qui avait discuté avec lui le caractère de l'héroïne, et à laquelle il répond avec un mélange assez hétérogène de subtiUté romanesque et de galanterie tant soit peu impertinente, qui me paraît encore un signe de l'homme et du temps.

« J'ai été vivement touché. Madame la comtesse, de votre aimable politesse, si éloignée delà stérile et minutieuse civilité dont on se régale à la ville, et qui ne montre qu'un fade supplément à la bienfaisance de l'âme, source de toute hournêteté :

« Qu'il est facile à la grandeur D'imposer des lois à noire âme!

Un coup-d'œil soumel noire cœur, Une politesse l'enflamme.

« Raisonnons maintenant sur vos réflexions : elles ont fermenté dans ma tête, je m'en suis occupé, et si je reste

attaché (pardon) à la situation où je mets dans la bouche d'Eugénie qu'elle se méprise tout haut d'aimer un perfide, mais que, si elle a le courage de le mépriser vivant, rien ne pouria l'empêcher de le pleurer mort , etc ; si j'y reste attaché, dis-je, c'est que tous mes efforts pour me ranger à votre avis n'ont pu me dépersuader que la magnanimité du repentir et l'aveu public et libre que le coupable fait d'une faute quelconque, non-seulement est au-dessus du mal, mais encore au-dessus de la honte de l'aveu. Tourmentée, déchirée par une passion qu'elle déteste, qu'est-ce qu'Eugénie m'apprend par son aveu? Qu'il semble qu'elle renferme deux âmes : l'une faible, presque charnelle, attachée à son séducteur, entraînée vers lui par un mouvement d'entrailles dont on ne se défend guère contre un perfide aimable dont on est enceinte; et l'autre, âme sublime, élevée, tout esprit, toute vertu, méprisant et foulant aux pieds la première, et surtout l'accusant en public et la couvrant de honte sans ménagement. L'effet de ce combat est certain : il faut qu'il tue Eugénie ou détraque entièrement la faible machine, théâtre de ce conflit de puissance. Eh bien ! il le fera 3 elle sentira les angoisses de la mort ; mais l'àme sublime ne cédera pas à l'àme sensible, et voilà mon héros. Je souhaite que ce commentaire, peut-être plus embrouillé que le texte, vous paraisse expliquer la chose ; mais telle est la métaphysique du cœur que plus on veut la définir, plus on s'éloigne de l'assentiment rapide et vrai qui nous la fit apercevoir et nous y arrêter au premier coup d'œil. Permettez-moi, je vous prie, une petite citation à ce sujet, dont la forme sauvera la liberté du fond: mais, lorsqu'il est question de cœur, on sent assez que c'est de tendresse et de plaisir qu'on veut parler. Un jour, dans le délire d'une faveur innocente que j'avais reçue d'une femme très-sage (c'était un baiser), je veux chanter ce qui se passe en moi : les idées se pressent, s'accumulent, mou esprit veut se monter au ton de mon cœur; mais l'impression qui reste d'un baiser délicieux n'est pas de son ressort; le trouble qui m'agite est composé de mille choses que je ne puis exprimer.

Enfin, épuisé de fatigue, et ne trouvant rien qui me satisfasse, je renonce à mon projet, et je m'écrie :

« Oh! doux eiïet du baiser de Thémire, Je vous ai trop senti pour vous décrire '.

Et la pièce file. iMa verve, ouverte par ce premier effort, me fait bavarder longtemps sur ce sujet; mais la vérité m'était échappée d'abord : c'est qu'on définit mal ce qu'on sent trop vivement.

« Je suis, madame la comtesse, etc.

« De Beaumarchais. »

Parmi les suffrages que Beaumarchais tenait à se ménager d'avance, il plaçait avec raison au premier rang celui du duc de Nivernois, personnage considéralile et en même temps esprit fin, élégant, cultivant lui-même les lettres avec succès, membre de l'Académie française, et dont la bienveillance avait du prix pour un débutant dans la carrière littéraire. L'auteur d'Eugénie lui avait lu son drame et lui demandait très-humblement SCS observations. Voici la réponse du duc ; elle est empreinte de cette urbanité alîectueuse dont la tradition s'est peut-être un peu perdue chez les grands seigneurs, si tant est qu'il y ait encore des grands seigneur.^. N'oublions pas 'que Beaumarchais n'avait alors aucime renommée, que le duc de Nivernois le connaissait à p.cinc et n'avait nul besoin de lui.

« Le 20 janvier, 1767.

« Je suis très flatté. Monsieur, lui écrit-il, de la confiance dont vous voulez bien m'honorer. Ce serait en abuser que d'oser

3 La copie de cette lettre que j'ai sous les yeux ne contient que ces deux premiers vers.

VOUS communiquer des observations faites d'après une lecture rapide el unique. Si vous croyez que les réflexions de ma vieille expérience puissent vous être bonnes à quelque chose, il faudrait que vous eussiez la bonté de m'envoyer votre manuscrit pour que je pusse U lire seul, attentivement, sans illusion ni distraction; mais, Monsieur, je dois vous dire, non pas avec modestie, mais avec sincérité, que je ne me trouve guère digne d'être consulté, et qu'en vous offrant mes avis, dont je sens le peu de valeur, je n'ai d'autre intention que de répondre à votre politesse et à la confiance que vous voulez bien m'accorder.

(i J'ai l'honneur d'être très-parfaitement, Monsieur, etc.

a Le duc de Niveunois. »

. L'auteur envoie son manuscrit, qui lui revient au bout de deux jours avec plusieurs pages de critiques délicates et judicieuses sur les situations, sur les caractères, sur le style de la pièce. Beaumarchais ne tira pas profit de tout : il lui eût fallu refaire son drame six jours avant la première représentation ; mais les observations du duc de Nivernois lui furent très-utiles, elles lui indiquaient d'avance les côtés faibles sur lesquels allait se porter la critique. Le duc combat d'abord Fidée d'un faux mariage à l'aide de domestiques travestis, comme un crime improbable en France, et dont la représentation est impossible. Il proposait d'y substituer divers moyens propres à rendre excusable la situation d'Eugénie, qui fait le principal intérêt de la pièce. Malheureusement, cela eût exigé un remaniement général, el c'est alors que Beaumarchais, pressé d'un autre côté par la censure, prend le parli de transporter la scène en Angleterre. Le défaut capital du drama

^'Eugénie, défaut dont Grimm va triompher tout à l'heure, en traitant fort mal la pièce et l'auteur, est parfaitement saisi par le duc de Nivernois. « J'avoue, jcrit-il, que j'ai toutes les peines du monde à me prêter au rôle du marquis (le séducteur, devenu à la représentation lord Clarendon). Dans le premier acte, c'est un franc scélérat, avec réflexion et sans remords; il a trompé une fille de condition par un faux mariage, il la laisse grosse, il veut en épouser une autre, et c'est cet homme qui doit trouver grâce devant Eugénie, qu'on excuse et qui intéresse LU faudrait bien des préparations pour arriver à ce but. » Et le duc de Nivernois en indique quelques-unes. C'était là, en effet, tout le problème : trouver le moyen de rendre un séducteur de ce genre assez intéressant pour qu'une personne aussi distinguée qu'Eugénie par la noblesse et la délicatesse des sentiments puisse, après la découverte du crime, aimer encore le coupable et lui faire grâce sans que son caractère à elle soit faussé. Beaumarchais n'avait pas assez compris cette difficulté : sur les o|Dservations du duc de Nivernois , il ajouta quelques touches au caractère du séducleur, il renforça un peu dans ce rôle Ihésitation, les remords, les circonstances atténuantes, qui étaient à peine indiquées; mais le drame resta toujours défectueux à cet égard , et la bassesse de Clarendon , travaillant jusqu'au dernier moment à tromper Eugénie, qui se croit sa femme, tandis qu'il se prépare à un second mariage, rendait impossible la scène de la réconciliation.

Les critiques du duc de Nivernois, quant au style, furent plus utiles à l'auteur d'Eugénie. Je vois, en comparant le manuscrit à la pièce imprimée, que Beaumarchais eut le bon esprit de s'y conformer très-docilement. Il s'agissait en effet ici de faire dialoguer des personnes de condition; le style devait être naturel, mais jamais trivial ; il ne devait pas davantage être guindé : or cette juste mesure entre la vulgarité et l'afl'ectation n'est pas, on le sait, la qualité dominante du style, d'ailleurs si animé, de Beaumarchais. Dans le manuscrit, par exemple, au moment où Eugénie se plaint de ne pas voir arriver le marquis de Rosempré (ou lord Clarendon), sa tante lui répondait : c< Ses devoir-s ne lui permettent pas de quitter la cour à voire coup de sonnette. » Le duc de Nivernois proteste contre le coup de sonnette ; Beaumarchais s'empresse avec raison de le supprimer. Plus loin, la tante, personne un peu brusque, en entendant rentrer son frère, le père d'Eugénie, qui n'est pas moins impétueux que sa sœur, disait : « Reconnaissez mon tonnerre de frère au vacarme qu'il fait en rentrant. » — « On pourrait se passer, écrit le duc, de cette expression pour le moins hasardée, » et Beaumarchais renonce à son tonnerre de frère. Ailleurs, la tante, irritée contre ce frère qui vient d'accabler Eugénie de reproches sanglants, l'apostrophait en ces termes : « Courage, homme des bois, ne garde plus de mesure, presse toi, prends un couteau, égorge ta fille. » — « Si nous étions ce couteau? écrit doucement le duc de Nivernois. Je retrancherais aussi homme des bois, qui est une manière de

singe peu propre à être mis en apostrophe. » — Nonseulement Beaumarchais fait les retranchements indiqués, mais il radoucit considérablement cette scène, qui était trop forcée. Parmi ces nombreuses critiques de détail, dont je n'indique qu'une très-faible partie, une seule n'est pas acceptée par Beaumarchais. Le duc de Nivernois repousse le mot guet-apens, qu'il déclare un mot suranné. Beaumarchais le maintient, et il a raison, car c'est le seul qui rende l'idée qu'il veut exprimer, et ce mot n'est point suranné'.

Autant Beaumarchais est docile aux observations d'un duc spirituel et lettré, autant il est rétif avec la censure, qui, à la vérité, s'inquiète plus des hardiesses de pensée que des négligences de style. Après avoir bien bataillé avec elle, le jour même de la première représentation d'Eugénie, il reçoit une lettre du censeur, qui a eu le malheur de laisser passer une énormité « dont le wiagistrat, dit-il ( le heutenant-général de police) , s'est aperçu. » Peut-être le censeur se cache-t-il ici derrière le magistrat, qui probablement n'avait guère le temps de lire la pièce d'un auteur inconnu, comme l'était alors Beaumarchais. Ce censeur est un homme destiné à re-

* Le duc de Nivernois oublie de relever d'autres négligences plus réelles, ce me semble, et qui sont restées dans la pièce imprimée. Par exemple , le père d'Eugf'nie déclare à sa sœur qu'il va se jeter aux pieds du roi en demandant justice. «J'ouvrirai mon habit, dit-il, il verra mon estomac, mes blessures.» Estomac ici me paraît plus suranné que guetapens. 11 n'eût passé qu'au XVI* siècle ou au commencement du xviie^ il était alors synonyme de poitrine et de cœur, c'est ainsi que le poëte Hardy dans sa pièce de Théagène et Chariclée a écrit le vers suivant : « Sa prière fendrait l'estomac d'une roche.»

cevoir un jour de la main de l'auteur d'Eugénie de rudes étrivièreset la célébrité la plus désagréable; c'est Marin, le fameux Marin du procès Goëzman,qui, à en juger par la lettre dont nous venons de parler, vivait alors en assez bonne intelligence avec son futur ennemi. Tout ce que le censeur obtint de Beaumarctiais, ce fut unléger changement dans une phrase soulignée comme dangereuse : « Le règne de la justice naturelle commence où celui de la justice civile ne peut s'étendre. » L'auteur modifia ce passage ainsi : «La justice naturelle reprend ses droits partout où la justice civile ne peut étendre les siens. »Le sens restait le même, et la phrase y gagnait comme construction.

Enfin Beaumarchais fit sa première apparition devant le public. Son drame fut joué pour la première fois, non pas le 25 juin, ainsi qu'on l'a écrit par erreur dans toutes les éditions de ses œuvres, mais le 29 janvier 1767, €omme cela est constaté par sa correspondance et par ce passage de ï Année littéraire de Fréron : » Eugénie, jouée pour la première fois le 29 janvier de cette année, fut assez mal reçue du public, et même cet accueil avait trDut l'air rl'une chute ; elle s'est relevée depuis avec éclat, moyeanant des retranchements et des corrections; elle a longtemps occupé le public, et ce succès fait beaucoup d'honneur à nos comédiens '. » On voit que c'est également par erreur qu'on a écrit souvent que ce début de Beaumarclmis ne fut pas heureux. Sans vouloir comparer les deux pièces, il arriva à Eu-

1 Année Ultér aire, 1767, tome VIII, page 309.

ET SON TEMPS. 2l5^

génie ce qui devait arriver plus tard au Barbier de SéviUe. Les deux derniers actes compromirent un instant lesuccèsdes trois premiers. C'est dans ces deux derniers actes que l'auteur^ copiant presque littéralement le fond d'une nouvelle du Diable boiteux de Le Sage {le Comte deBelflor), faisait tomber des nues le frère d'Eugénie, sauvé par le séducteur de sa sœur, obligé de le provoquer ensuite, et dont la présence commençait ea quelque sorte une nouvelle pièce remplie de confusion et de longueurs. Entre la première et la seconde représentation, Beaumarchais retoucha beaucoup les deux derniers actes ; ils restèrent toujours faibles, mais ce changement suffit pour mettre en relief les trois premiers qui contenaient de belles parties, annonçant déjà on rare talent de mise en scène et de dialogue ; le troisième acte notamment était très-dramatique et produisit un grand effet. Le jeu distingué, décent et émouvant d'une jeune et aimable actrice, JF'^Doligiiy, quireprésentait Eugénie, ne contribua pas peu à sauver ce drame et à le faire triompher avec éclat du danger qui l'avait menacé à la première représentation '.

* C'est encore M"^Doligny qui, huit ans plus tard, créa avec un granj succès le rôle de Rosine dans le Barbier de Seviïïe. Beaumarchais lui réservait le rôle de la comtesse Almaviva dans le ^fariage de Figaro, lorsqu'elle se retira du théâtre, en 1783, laissant le souvenir d'un talent plein de charme et (ce qui était rare alors, sans être devenu très-commun aujourd'hui) une réputation de moralité irréprochable confirmée par tous les témoignages contemporains. On sait que l'ausière Fréron fut envoyé au Forl'Evt'que pour avoir opposé un peu brutalement la sagesse trèsconnue de M"* Doligny aux légèretés de M'" Clairon. Beaumarchais avait beaucoup d'estime et d'affection pour M"' Doligny,

L'auteur d'Eugénie gagna donc son procès auprès du public, mais il trouva plus de sévérité chez les ciitiques du temps, qui semblent en général assez mal disposés pour ce nouveau venu, « Cet ouvrage, dit Grimm en parlant à! Eugénie, est le coup d'essai de M, de Beaumarchais au théâtre et dans la littérature. Ce M. de Beaumarchais est, à ce qu'on dit, un homme de près de quarante ans (il en avait trente-cinq), riche, propriétaire d'une petite charge à la cour, qui a fait jusqu'à présent le petit-maître, et à qui il a pris fantaisie mal à propos de faire l'auteur. Je n'ai pas l'honneur de le connaître, mais on m'a assuré qu'il était d'une suffisance et d'une fatuité insignes. » Ailleurs, le même Grimm dit, à propos du second drame de Beaumarchais et par allusion à l'origine de l'auteur : «Il valait bien mieux faire de bonnes montres qu'acheter une charge à la cour, faire le fendant et composer de mauvaises pièces, a Ce ton ne respire point la sympathie, et il faut bien reconnaître que la réputation de fatuité dont jouissait Beaumarchais n'était pas précisément volée; mais Grimm, le plus présomptueux des hommes, qui mettait du blanc et du rouge comme une vieille coquette, et qui, non moins roturier que l'auteur d'Eugénie, se faisait appeler le baron de Grimm gros comme le bras *;

dontj'ai retrouvé quelques lettres d'un ton distingué et qui confirment très-bien l'idée qui nous eat restée d'elle. Le ton de Beaumarchais est d'un ami affectueux, enjoué^ sans aucune nuance de galanterie. Cette gracieuse actrice épousa un littérateur estimable, M. Dudoyer.

* Grimm avait obtenu à la vérité un diplôme de baron du Saint- Empire ; mais Beaumarchais n'avail-il pas aussi son diplôme de

Grimm reprochant à Beaumarchais sa suffisance et sa roture, nous donne un spectacle aussi récréatif que celui de Diderot prétendant rétabhr le naturel au théâtre a\ec la pi'ûse du jPère de Famille. Les observations de Grimm sur le drame d'Eugénie ne manquent d'ailleurs ni de sens ni d'esprit; seulement elles sont d'un homme déterminé à sabrer la pièce et l'auteur. Son pj'onostic sur Beaumarchais vaut la peine d'être enregistré, a Cet homme, dit-il, ne fera jamais rien, même de médiocre. Il n'y a dans toute la pièce qu'un sjul mot qui m'ait plu: c'est au cinquième acte, lorsque Eugénie, revenue d'un long évanouissement, rouvre les yeux et trouve Clarendon à ses pieds; elle se rejette en arrière et s'écrie : J'ai cru le voir ! Ce mot est si bien, il détonne si fort du reste (sic), que je parie qu'il n'est pas de l'auteur.» Quel équitable juge que ce Grimm !

Reste à se demander comment un dédain si tranchant pour un drame de l'école de Diderot, plus intéressant que ceux du maître, se pouvait concilier cliez Grimm avec la ridicule admiration qu'on l'a vu professer pour le Fils naturel. Le fait, hélas! s'expHque aisément. Diderot était l'intime ami de Grimm, et le Fils naturel parut avec une dédicace à Grimm. Comment l'ouvrage n'aurait-il pas été subhme?

Le nouvelliste anonyme du recueil de Bacliaumont se contente d'annoncer Eugénie, en se livrant sur la personne de l'auteur à ces insinuations odieuses qui

secrétaire du roi? Il nous semble queles deux piècesse valaient à peu près.

passaient pour des gentillesses au xviii^ siècle. Quand fleurit la censure en l'absence d'une publicité réglée par des lois, il y a toujours des égouls secrets où la haine vient déposer son venin pour l'amusement des oisifs. ;Le recueil de Bachaumont est le grand égout du xvni^ siècle; c'est un assemblage incohérent où la vérité et le mensonge, le cynisme et l'esprit, la médisance ingénieuse et la calomnie la plusnoire se mêlent comme les ingrédients d'un de ces plats composés des restes du riche et destinés au pauvre, qu'un roman contemporain irop célèbre nous a fait connaître sous le nom d'arlequins. L'auteur d'Eugénie n'avait du reste à s'inquiéter ni de la Correspondance de Grimm, ni des nouvelles de Bachaumont, aucune de ces deux feuilles n'étant publique ; mais il s'inquiétait beaucoup de V Année liuéraire de Fréron , dont les jugements exerçaient une assez i;rande influence et dont la sévérité lui faisait peur. Fréron n'avait encore rien écrit sur sa pièce, lorsque Reaumarchais saisit, non sans la tirer un peu par les che- Teux, une occasion de se rapprocher du critique redouté et lui adresse une lettre dont le style modeste, comparé à celui de sa lettre de tout à l'heure à Mesdames de France, achèvera de peindre la diversité de ses allures.

« Je ne crois pas avoir l'honneur. Monsieur, d'êU'c personnellement connu de vous, ce qui me rend d'autant plus sensible aux choses honnêtes que l'on m'a rapportées hier au •soir. Un homme de mes amis qui s'est rencontré avec vous <lans une maison m'a assuré qu'il était impossible de parler avec plus de modération que vous ne l'aviez fait des endroits jui vous avaient paru répréhensildcs dans le drame d'Eugé-

nie el de louer avec une plus estimable franchise ceux que vous aviez jugés propres à intéresser les honnêtes gens. C^est ainsi que la critique judicieuse et sévère devient très-utile aux gens qui écrivent. Si vos occupations vous permettent de revoir aujourd'hui cette pièce, où j'ai retranché de? choses auxquelles mon peu d'usage du théâtre m'avait attaché, je vous prie de le faire avec ce billet d'amphithéâtre que je joins ici. Je vous demanderai, après celte seconde vue, la permission d'en aller jaser avec vous, en vous assurant de la haute considération et de la reconnaissance avec lesquelles j'ai l'honneur d'être. Monsieur, etc.,

« Caron de Beatoiarchais. »

Voici maintenant la réponse de l'auslère Fréron :

« Le samedi 7 février 1707.

« Je suis fort sensible, Monsieur, à voire politesse, elbien fâché de ne pouvoir en profiter, mais je ne vais jamnis à la comédie par billets; ne trouvez donc pas mauvais, Monsieur, que je vous renvoie celui que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser '.

« Quant à votre drame, je suis charmé que vous soyez content de ce que j'en ai dit; mais je ne voiis dissimulerai pas que j'en ai pensé et dit plus de mal que de bien après la première représentation, la seule que j'aie vue. Je ne doute pas que les retranchements qui étaient à faire et que vous avez faits dans cet ouvrage ne l'aient amélioré : le succès qu'il a maintenant me le fait présumer. Je me propose de l'aller voir la semaine prochaine, et je serai ti-ès-aise. Monsieur, je vous assure, de pouvoir joindre mes applaudissements à ceux du public.

«J'ai l'honneur d'être avec la plus haute considération, etc.

« Fréron. »

• Cetenvoi d'un billet et ce refus de Fréron ne sembleraientils pas indiquer qu'à cette époque les critiques de profession se faisaient un point d'honneur de payer leur place au théâtre? Je me contente de poser cette question de détail, n'ayant pas sous Ja main les moyens de la résoudre.

220 EEAUMARCFIAIS

11 est évident que l'aiislère Fréron tient à garder intacte sa liberté de critique. Nous la retrouvons intacte dans son compte rendu de la pièce d'Eugénie, qui est sévère, mais consciencieux, judicieux, et qui débute malicieusement ainsi : « Le baron Hartley, vieux gentilhomme du pays de Galles, père d'Eugénie, boit un petit verre de marasquin, etc. » C'est en effet ainsi que s'ouvre le drame, et cette phrase maligne de Fréron a pour but de faire ressortir tout d'abord une erreur de Beaumarchais qu'il réfute ensuite plus sérieusement. Dans son enthousiasme pour Diderot, l'auteur d'£'t<</eme lui avait emprunté l'idée d'une notation minutieuse jusqu'au ridicule de tous les mouvements, de tous les ajustements des acteurs, et d'une foule de petits effets descène ou insignifiants ou forcés, qui composent ce que Fréron appelle la poétique enfantine de Diderot. Fréron se moque avec raison de toutes ces minuties , notamment de ces jeux d'entr'acte que Beaumarchais présente comme une admirable invention , et qui consistent à montrer dans l'intervalle des actes les domestiques qui rangent les chaises, ouvrent des malles ou s'étendent en bâillant sur des canapés, ou bien le baron qui sort de la chambre de sa fille, tenant d'une main un bougeoir allumé et cherchant de l'autre une clef dans son gousset, le tout pour se rapprocher de la nature, a Pourquoi, dit Fréron, ne pas faire venir un frotteur? Notre théâtre n'a pas besoin de toutes ces singeries dont les Itahens et les forains sont en possession depuis longtemps. C'est replonger la scène française dans la bas-

sesse et la popularité de ses premières années. » Toutefois, en critiquant ce qui lui déplaît, Fréron analyse exactement la pièce; il constate, ainsi qu'on l'a vu plus haut, son succès, fait ressortir le mérite des trois premiers actes et surtout les scènes émouvantes du troisième ; il déclare les deux derniers mal tissus et mal écrits, et il termine par une réfutation des théories de l'auteur sur le drame, réfutation dans laquelle il signale avec assez de justesse, non-seulement les fausses doctrines mais les tours de phrase incorrects ou forcés que Beaumarchais emploie fréquemment, tels que ceux-ci par exemple : l'arme légère et badine du sarcasme n'a jamais décidé d'affaires; elle est tout au plus permise contre ces polirons d'adversaires....— les semences et les plumes du tragique, les pointes et les cocardes du comique sont interdites au genre sérieux, etc.

Quoique sévèrement accueilli par la critique , le drame d'Eugénie réussit non- seulement en France, mais en Angleterre. Le célèbre acteur Garrick, alors directeur du théâtre de Drury-Lane , eut l'idée de le faire traduire et de le faire jouer à Londres avec des modifications sous le titre de l'École des Roués (Ihe Sctiool for Rakes). C'est ce qui résulte d'une lettre de Garrick à Beaumarchais, en date du 10 a\ril 1709, de la(iuelle j'extrais, eu le traduisant, le passage suivant :

a L'Ecok des Roués, qui est plutôt une imitation qu'une traduction de votre Euijénie, a été écrite par une dame à qui je recommandais votre drame, qui m'avait fait le plus grand plaisir, cl du(iuel je pensais ([ue l'on pouvait tirer une pièce

qui plairait singulièrement à un auditoire anglais; et je ne me trompais pas, car avec mon secours (ce qui est dit dans Tavertissement qui précède la pièce) notre f^gienîe a reçu les applaudissements continuels des auditoires les plus nombreux. »

Ce premier succès était en somme assez flatteur pour encourager Beaumarchais à persister dans une voie qui n'était pas précisément celle où l'appelait son génie. Heureusement pour lui, son second essai fut un échec qui le détourna pour un temps du genre sérieux. Ce secon 1 drame était encore inspiré par une idée de Diderot, savoir : qu'il faut substituer, au théâtre, la peinture des conditions sociales à la peinture des caractères, et que toutes les conditions sociales prêtent à peu près également aux effets dramatiques. D'après ce principe erroné Beaumarchais imagina de représenter deux amis qui vivent ensemble, dont l'un, Mélac père, est receveur des fermes, et l'autre, Aurelly, négociant à Lyon. Aurelly, pour un payement de fin d'année, attend des fonds de Paris; Mélac, qui apprend que ces fonds n'arriveront pas, et qui voit son ami exposé à suspendre ses payements, prend tout l'argent de sa caisse de receveur des fermes, le dépose dans la caisse d'Aurellly, ù l'insu de ce dernier, et en lui faisant croire que ce sont les fonds qu'il attendait de Paris. Sur ces entrefaites survient un fermier-général en tournée, qui réclame la recette de Mélac. Pendant deux actes, ce dernier s'obsline à passer pour un voleur qui a détourné les fonds qui lui étaient confiés, et comme l'honnête Aureliy ignore que l'argent confié à Mélac est dans sa caisse, il se joint au

fermier-général pour accabler son héroïque ami, jusqu'à ce qu'enfin, tout se découvrant, le fermier-général, homme sensible et romanesque, se charge de tout arranger.

Sans parler de ce qu'il y avait de forcé et de chimérique dans cette obstination de Mélac à garder un silence qui le déshonore, qui ne peut manquer d'être rompu bientôt, et qui, une fois rompu, n'aura servi qu'à ajourner la faillite de son ami, ces scènes de commerce offraient un genre d'intérêt trop spécial pour agir sur les spectateurs. Malgré les préceptes de Diderot, il est certain que le public sentira toujours beaucoup mieux les situations émouvantes qui naissent du conflit des caractères et du clioc des passions que celles qui sont la conséquence de telle ou telle profession sociale. Chacun est exposé à souffrir, à aimer, à haïr, en vertu des impulsions de son cœur ou de son caractère, et tout le monde n'a pas une idée bien nette de ce qu'on éprouve quand on est exposé à faire faillite ou quand on passe pour avoir détourné l'argent d'une caisse. Ces situations, trop exceptionnelles pour agir sur les âmes, trop vulgaires pour avoir prise sur l'imagination, peuvent bien concourir à l'intérêt d'un drame, mais à la condition d'y figurer accessoirement, tandis que Diderot veut au contraire qu'elles en soient l'objet principal.

Vainement, pour adoucir l'aridité d'un tel sujets Beaumarchais ymêla l'épisode assezgracieux des amours de Pauline et du fils de Mélaç ; (juelques scènes spirituelles ou [lalhéliques ne purent sauver le drame trop

commercial des Deux Amis. Joué pour la première'fois le 13 janvier 1770, il se traîna péniblement jusqu'à la dixième représentation,, qui fut la dernière. L'auteur ayant, disait-il, sur ses tristes confrères de la plume, l'avantage de pouvoir aller au théâtre en carrosse et faisant peut-être un peu trop parade de cet avantage, il en résulta que son échec fut salué par beaucoup de quolibets. On racontait qu'à la fin de la première représentation un plaisant du parterre s'était écrié : « II s'agit ici d'une banqueroute; j'y suis pour mes vingt sous. » Quelques jours après, Beaumarchais ayant eu l'imprudence de dire à Sophie Arnould, à propos d'un opéra de Zoroaslre qui ne réussissait pas : « Dans huit jours, vous n'aurez plus personne ou bien peu de monde, » la spirituelle actrice lui répondit : « Vos Amis nous en enverront. » Enfin le défaut capital du drame des Deux Amis était assez bien résumé dans ce quatrain du temps cité par Grimm :

.l'ai vu de Beaumarchais le drame ridicule. Et je vais en un mot vous dire ce que c'est:

C'est un change où l'argent circule

Sans produire aucun intérêt.

Comme les auteurs ont souvent pour leurs productions ce genre de tendresse qui fait qu'une mère sattache de préférence à ses enfants les plus mal venus, Beaumarchais professa toujours une estime particulière pour son drame des Deux Amis. Dans une lettre qu'il écrit aux comédiens en .1779 pour en demander la reprise, il dit que ce drame est le plus fortement com^

posé de tous ses ouvrages '. Le fait est qu'il offre peutêtre un style plus correct que celui d'Eugénie, mais cela ne suffit pas. L'auteur ajoute qu'il a été représenté avec succès sur tous les théâtres français de l'Europe; Gudin se contente de dire qu'il a été particulièrement goûté dans les villes de commerce : c'est plus probable. Ce qui est certain, c'est qu'aujourd'hui on ne le joue plus nulle part.

Du reste, en janvier 1770, Beaumarchais pouvait facilement se consoler de la chute d'un drame : il était riche, affairé, heureux. Entre Eugénie et les Deux Amis, il avait su se faire aimer de la jeune et belle veuve d'un garde-général des Menus plaisirs, nommé Lévèque, et, en avriU7G8, il avait épousé M™* Lé vèque, née Geneviève-Madeleine Watebled, qui lui avait apporté une brillante fortune. Avec la coopération de Paris Du Verney, il avait acheté de l'État une grande partie de la forêt de Chinon qu'il exploitait ',et il était pi us occupé encore de vendre du bois que de faire des drames; Dans une lettre de cette époque datée, d'un village de Touraine, il nous apparaît tout à la fois marchand de bois intelligent, actif, et amateur de paysages avec

* On trouvera cette lettre aux pièces justificatives n" 4, avec une réponse de l'acteur Monvel, père de M"* Mars, et un des gracieux billets de M'" Doligny dont j'ai déjà parlé. Il faut dire qu'au moment de cette correspondance, en 17~9, Beaumarchais dirigeait le procès des auteurs contre les acteurs de la Comédie-Française; ceux-ci le redoutant un peu, cherchaient à lui être agréables.

* La Harpe se trompe complètement quand il dit sans autre détail : « Cette entreprise de bois ne put être suivie. » Beaumarchais exploita cette forêt de Chinon durant longues années.

lOM. I. 15

une teinte de poésie champêtre qu'on ne sattondrait guère à trouver chez lui, car ses ouvrages, qui tous respirent l'air de Paris, n'offrent pas trace d'un sentiment de ce genre. La lettre est adressée à sa seconde femme.

€ De Rivarennes, le 15 juillet 1769.

« Tu m'invites à l'écrire, ma bonne amie, je le veux de tout mon cœur : c'est un agréable délassement aux fatigues forcées de mon séjour en ce village. Des chefs en (mésintelligence qu'il a fallu réconcilier, des commis à entendre en leurs plaintes et leurs demandes , un compte de plus de 100,000 écus morcelé en pièces de 20 et 30 sols à régler, et dont il faut décharger le caissier comptable j les différents ports à visiter; deux cents ouvriers des ventes dans la forêt à voir, et leurs ouvrages à examiner; deux cent quatre-vingts arpents de bois à bas dont il faut régler la fabrication et le transport; de nouveaux chemins de la forêt à la rivière à faire construire, les anciens à raccommoder, trois ou quatre cent 'milliers de foin à faire serrer, la provision d'avoine de trente chevaux de trait à faire, trente autres chevaux à acheter pour monter six guimbardes ou charrois en plus pour transporter avant l'hiver tout notre bois de marine; des portes et des écluses à construire sur la rivièie d'Indre pour nous donner de Tèau toute l'année à l'endroit où l'on charge les bois, cinquante bateaux qui attendent leurs charges pour s'en aller à Tours, Saumur, Angers et Nantes ; les baux de sept uu huit fermes réunies pour les provisions d'une maison de trente personnes à signer, l'inventaire général de notre recette et dépense depuis deux ans à régler : voilà, ma chère femme, en bref, la somme de mes travaux, dont une partie est déjà terminée et l'autre en bon train. »

Après deux autres pages de détails analogues, Beaumarchais termine parce tablûau gracieux et animé de la vie des champs ;

« Tu vois, chère amie, que l'on ne dort pas tant ici qu'à Pantin'; mais l'activité de ce travail forcé ne me déplaît pas : depuis que je suis arrivé dans cette retraite inaccessible à la vanité, je n'ai vu que des gens simples et sans manières, tels que je désire souvent être. Je loge dans mes bureaux, qui sont une bonne ferme bien paysanne, entre basse-cour et potager, et entourée de haie vive , ma chambre. tapissée des quatre murs blanchis, a pour meubles un mauvais lit, où je dors comme une soupe , quatre chaises de paille, une table de chêne, une grande cheminée sans parement ni tablette; mais je vois de ma fenêtre, en t'écrivant, toutes les varennes, ou prairies du vallon que j'habite, remplies d'hommes robustes et basanés, qui coupent et voiturenl du fourrage avec des attelées de bœufs; une multitude de femmes et de filles, le râteau sur l'épaule ou dans la main, poussent dans l'air, en travaillant, des chants aigus que j'entends de ma table; à travers les arbres, dans le lointain, je vois le cours tortueux de l'Indre et un château antique, flanqué de tourelles, qui appartient à ma voisine, M""^ de Roncée. Le tout est couronné des cimes chenues d'arbres qui se multiplient à perte de vue jusqu'à la crête des hauteurs qui nous environnent, de sorte qu'elles forment un grand encadrement sphérique à l'horizon qu'elles bornent de toutes parts. Ce tableau n'est pas sans charmes. Du bon gros pain, une nourriture plus que modeste, du vin exécrable composent mes repas. En vérité, si j'osais te souhaiter le mal de manquer de tout dans un pays perdu, je regretterais bien fort de ne pas t'avoir à mes côtés. Adieu, mon amie. Si tu trouves que mon détail puisse amuser nos bons parents et amis, je te laisse la maîtresse d'en faire lecture un soir entre vous; tu lesembras-^ seras bien tous par là-dessus, et bonsoir, je vais me coucher sans toi pourtant...., cela me paraît dur quelquefois.

Et mon fils, mon fils ! comment se porte-t-il ? Je ris quand. je pense que je travaille pour lui. »

* Sa femme était à cette époque installée dans une maison decampagne à Pantin.

Le cœur affectueux et bon qui se révèle dans cette lettre fut bientôt misa une cruelle épreuve. Après moins de trois ansdemariage;,Beaumarcliais perdit sa seconde femme, qui mourut, le 21 novembre- 1770, des suites d'une couche. Les colporteurs d'infamies ne manquèrent pas de dire que ce second veuvage était fort étrange et venait à l'appui des rumeurs répandues sur le premier. Il y a\ait bien une petite difficulté : c'est que, la moitié au moins de la fortune de sa seconde femme étant en viager, Beaumarchais avait le plus grand intérêt à la conserver, et de plus elle lui laissait un fils; mais les nouvellistes immondes n'y regardaient \ as de si près. Cependant, lorsque ce fils lui-même fut mort deux ans après sa mère, le 17 octobre 1772, la calomnie n'osa pas être conséquente : on ne songea pas, dit La Harpe, à insinuer qu'il avait aussi empoisonné son enfant.

Telle était donc la situation de Beaumarchais en 1771. Comme particulier, il venait encore une fois de passer d'un état opulent à une situation beaucoup moins brillante; comme écrivain, il n'avait pas encore atteint la renommée : le succès flatteur, mais éphémère de son premier drame avait été effacé par l'échec du second. Le gros du public ne voyait en lui qu'un dramaturge larmoyant et lourd de l'école de Diderot; nul ne soupçonnait encore l'auteur du Barbier de Séville, et l'on trouvait assez ressemblant ce portrait que Palissot, dans une satire du temps, trace en deux vers :

Beaumarcliais, trop obscur pour être iméressant, De son dieu DiJerol est le singe impuissant.

C'e?t alors qu'un procès, qui ne tendait à rien moins qu'à le déshonorer et à le ruiner, en engendre un autre qui devait l'écraser complètement, et qui a pour résultat de mettre en lumière toute la verye comique dont la nature l'avait doué, de le replacer sur le chemin d'une immense fortune, et de faire de lui pour un moment l'homme le pkis célèbre, le plus populaire de son pays et de son temps.

PROCES DE BEAUMARCHAIS CONTRE LE COMTE DE LA BLACHB, MARÉCHAL DE CAMP ET LÉGATAIRE DE PARIS DU VBRNET.

Le premier des grands procès qui dcTaient donner à la \ie de Beaumarchais une direction nouvelle dura sept ans. D'abord gagné, puis perdu et enfin regagné, il jeta l'auteur d'Eugénie dans un tourbillon de haines implacables et de luttes acharnées. Le fameux procès Goëzman sortit de cette grave affaire, dont les circonstances ont été assez inexactement rapjiortées jusqu'ici. Il est nécessaire de rétablir les faits, de montrer qu'il ne s'agissait pas seulement, comme le dit La Harpe, d'une affaire d'argent, et d'expliquer pourquoi le prince de Conti disait, non sans raison, au sujet de ce débat : « Il faut que Beaumarchais soit paye ou pendu!» ce qui faisait répondre à Beaumarchais, toujours fidèle à son genre d'esprit : « Mais, si je gagne mon procès, ne sem-

ble-t-il pas que mon adversaire devrait aussi cordiale^ me/if payer un peu de sa personne?»

On a vu à quelle occasion le vieux Paris Du Verney, ex-fournisseur-général des vi\res de rarniée, fondateur et intendant de l'École militaire , s'était attaché au jeune protégé de Mesdames de France, lui avait donné sa confiance, l'avait aidé à se pousser à la cour en lui prêtant de l'argent pour acheter des charges, et l'avait fait entrer dans diverses opérations industrielles destinées à lui fournir les moyens de rendre l'argent qu'il lui prêtait. De cette liaison d'amitié et d'affaires qui dura dix ans, dans laquelle Beaumarchais fut souvent chargé par Du Verney de négociations importantes, et qui, en dernier lieu, avait amené leur association pour l'achat de la forêt de Chinon, il était résulté entre eux un mouvement de fonds assez considérable, qui n'avait jamais été réglé par un compte détmilif. Beaumarchais, vu le grand âge de Du Verney et dans l'appréhension d'un procès avec ses héritiers, lui avait plusieurs fois et vivement demandé ce règlement de comptes. Il l'obtint enfin le 1" avril 1770, au moyen d'un acte l'ait double, sous seing privé, par lequel, après une assez longue énumération du doit et de l'avoir de chacun des contractants l'un sur l'autre, Beaumarchais restitue à Du Verney 160,000 francs de ses billets au porteur, et consent à la résiliation de leur société pour la forêt «le Chinon. De son côté, Du Verney déclare Beaumarchais quitte de toutes dettes envers lui, reconnaît lui devoir la somme de 15,000 francs pavable à sa

volonté, et s'oblige à lui prêter, pendant huit ans, sans intérêts, une somme de 75,000 fr.

Ces deux clauses n'étaient point encore remplies, lorsque Du Verney mourut le 17 juillet 1770, à quatre-vingtsept ans, laissant une fortune d'environ 1 ,300,000 franc?. Comme il n'avait que des neveux et des petits-neveux, il avait choisi pour légataire universel un de ces derniers, son petit-neveu par les femmes, élevé près de lui, devenu par ses soins maréchal-de-camp, et qui se nommait le comte de La Blache. Depuis longtemps, le comte de La Blache disait de Beaumarchais : «Je hais cet homme commeun amant aime sa maîtresse.» La Harpe, qui n'était pas bien au courant des faits, paraît s'étonner de cette haine, et la présente comme une des singularilés de la vie de Beaumarchais. Elle n'offrait pourtant rien de singulier : d'abord il est assez naturel qu'un héritier présomptif n'ait pas grand goût pour quelqu'un qui a reçu et qui peut recevoir des bienfaits d'un vieillard dont la fortune lui est réservée; ensuite le comte de La Blache avait des motifs particuliers pour ne point aimer Beaumarchais. Celui-ci était Irès-lié avec un autre neveu de Paris Du Verney du côté paternel, M. Paris de Meyzieu, homme distingué, qui avait puissamment aidé son oncle dans la fondation de l'École militaire, mais qui, beaucoup moins habile dans l'art difficile et pénible aux gens de cœur de s'assurer d'une succession, s'était retiré de la lutte et laissé sacrifier à un parent plus éloigné. Beaumarchais, trouvant que ce sacrifice n'était pas juste, n'avait cessé de combattre Ja

faiblesse de son vieil ami Du Verney, et de plaider pour M. de Meyzieu avec une franchise et une vivacité prouvées par ses lettres, dont je ne citerai qu'un fragment, qui se rapporte précisément à l'arrêté de comptes en question.

« Je ne puis soutenir, écrit-il à Du Verney en date du 9 mars 1770, qu'en cas de mort, vous me plantiez \^s-à-^^s de M. le comte de La Blache, que j'honore de tout mon cœur, mais qui, depuis que je l'ai vu familièrement chez yV^^ d'Hauteville, ne m'a jamais fait l'honneur de me saluer. Vous en faites voti'e héritier, je n'ai rien à dire à cela; mais, si je dois, en cas du plus grand malheur que je puisse craindre, être son débiteur, je suis votre serviteur pour l'arrangement : je ne résilie point. Mettez-moi vis-à-vis de mon ami Meyzieu, qui est un galant homme et à qui vous devez, mon bon ami, des réparations depuis longtemps : ce n'est pas des excuses qu'un oncle doit à son neveu, mais des bontés et surtout des bienfaits, quand il a senti qu'il avait eu tort avec lui. Je ne vous ai jamais fardé mon opinion là-dessus. Mettez-moi visà-vis de lui. Ce souvenir que vous lui laisserez de vous, lorsqu'il s'y aitend le moins, élèvera son cœur à une reconnaissance digne du bienfait. Enfin c'est mon dernier mot : vous, ou, à votre défaut, Meyzieu, ou point de résiliation*. J'ai d'autres motifs encore pour appuyer sur ce dernier point, mais c'est de bouche que je vous les communiquerai. Quand voulez-vous que nous nous voyions? car je vous avertis que d'ici-là je ne ferai pas une panse d'à sur vos corrections. »

On concevra facilement que ces dispositions de Beaumarchais pour le neveu sacrifié étaient peu propres à lui concilier la bienveillance du petit-neveu préféré.

1 Ceci a trait au désir de Du Verney de résilier la société pour l'exploiiation de la forêt de Chinon, désir auquel Beaumarchais, accédait, mais en faisant ses conditions.

Le comte de La Blache le détestait donc très-Aivement, et lorsqu'après la mort de Du Verney, Beaumarchais lui fit présenter son arrêté de comptes, en en réclamant l'exécution, il répondit qu'il ne reconnaissait point la signature de son oncle et qu'il considérait l'acte comme faux. Sommé de s'inscrire en faux, sauf à subir les conséquences d'un échec dans cette "voie dangereuse, il déclara quïl se réservait d'user ou non de ce moyen, et, en attendant, il demanda aux tribunaux l'annulation de l'arrêté de comptes par voie de rescision, comme renfermant en lui-même des preuves de dol et de fraude, de sorte que Beaumarchais se trouva enlacé dans les liens de la procédure la plus odieuse; car, tout en n'osant pas l'attaquer directement comme faussaire, le comte de La Blache ne cessait de plaider indirectement la question de faux, et, après cette discussion infamante> il prétendait cependant tirer parti contre Beaumarchais de l'acte même quil déclarait faux. Ainsi, non content de réclamer de lui le payement de 53,500 hATCS de créances trouvées dans les papiers de Du Verney et annulées par l'arrêté de comptes en question, comme dans cet arrêté de comptes Beaumarchais portait à son passif non plus seulement 53,500 liv., mais 139,0001iv., compensées par un actif plus considérable, son adversaire demandait naïvement que la prétendue fausseté de l'arrêté de comptes ne servît qu'à faire annuler l'actif de Beaumarchais sur Du Verney, mais laissât subsister loul entier l'actif de 139,000 livres de Du Verney sur Beaumarchais , qui n'existait préci-

sèment qu'en \'ertu de ce même arrêté de comptes : d'où il suit que Beaumarctials, au lieu de toucher d 5,000 livresque lui allouait la pièce en question, devait être condamné à en payer 139,000, dont elle le déchargeait. C'est ainsi, disait maître Gaillard, avocat trèsingénieux et très-injurieux choisi par le comte de La Blache, «c'est ainsi que la justice sera vengée, et les citoyens honnêtes verront avec satisfaction un pareil adversaire pris dans les pièges qu'il avait lui-même dressés. »

Cette manière honnête de tirer parti d'une pièce qu'on déclare fausse, pour transformer un litre de 53,500 fr. en une créance de 139,000 fr. suffit déjà, ce me semble, pour annoncer chez le légataire de Du Verney, ou au moins chez son avocat , plus d'habileté que de bonne foi; mais comme ce travail n'est pas un plaidoyer de parti pris en faveur de Beaumarchais, j'ai voulu connaître toutes les pièces de ce procès. Je me suis procuré, non sans peine, tous les mémoires de l'avocat du comte de La Blache ; je les ai lus en même temps que les réponses de Beaumarchais. J'ai en mains l'original de ce fameux arrêté de comptes, qui a voyagé du parlement de Paris au parlement d'Aix, qui pendant sept ans a été soumis à l'inspection de tant de juges et de tant d'avocats qu'on a été obligé de le consolider avec des bandes de papier collées sur les marges. En m'entourant de tous les documents propres à m'éclairer, mon but était de savoir au juste, non pas si Beaumarchais devait ou non recevoir 15,000 fr. qu'il réclamait, ce qui importe assez

peu à la postérité, mais s'il était un faussaire audacieux ou un honnête homme indignement calomnié, ce qui est beaucoup plus important. J'aurais pu, à la rigueur, me dispenser de ce fatigant examen , car enfin Beaumarchais, après avoir gagné son procès en première instance et l'avoir perdu en appel dans des circonstances particulières qu'on expliquera, a obtenu la cassation de ce dernier jugement, et un arrêt définitif du parlement de Provence, en date du 21 juillet 1778, — qui lui donne gain de cause sur tous les points, qui déclare l'arrêté de comptes parfaitement valable, et condamne le comte de La Blache à l'exécuter dans toutes ses parties, — condamne de plus le légataire de Du Verney aux frais du procès et à 12,000 fr. de dommages-intérêts envers Beaumarchais pour raison de calomnie. La question se trouve donc complètement vidée, et j'aurais pu m'en référer au jugement définitif du parlement de Provence; mais il suffit qu'un doute aussi injurieux ait été suspendu pendant sept ans sur la tête de l'auteur du Mariage de Figaro, il suffit que cette longue calomnie ait laissé dans sa vie une trace funeste que nous retrouverons plus d'une fois, pour qu'avant de passer outre je me sois cru obligé de me faire par moi-même une conviction sur un point de moralité aussi grave.

Et d'abord, un mot sur la qursiion de vraisemblance. Était-il vraisemblable qu'en avril 1770, Beaumarchais, possédant par lui-même une certaine fortune et de plus très-riche par sa seconde femme, qui vivait encore (on se souvient qu'elle ne mourut que le 21 novembre

de la même année), était-il vraisemblable que, dans cette situation, Beaumarchais s'exposât à fabriquer un acte faux, uniquement pour ne pas payer à l'héritier de Du Verney 53,500 fr. et pour lui arracher 15,000 fr.,— et cela quand il savait d'avance que cet héritier, homme de quahté, maréchal-de-camp, jouissant d'un grand crédit et d'une grande fortune, le haïssait de tout son cœur, et ne négligerait rien pour l'écraser s'il le pouvait? Il y a déjà là quelque chose qui choque toute vraisemblance.

En supposant maintenant que Beaumarcliais eût voulu ou pu fabriquer un acte faux, lui aurait-il donné la forme qu'avait celui-là? C'est une grande feuille double de papier à la Tellière ; le détail très-compliqué du règlement de comptes, écrit de la main de Beaumarchais, remplit les deux premières pages; à Textréniité de la seconde page, il est signé à droite de la main de Beaumarchais, et à gauche daté et signé de la main de Du Verney; la troisième page contient le tableau résumé en chiffres des stipulations de ce même règlement de comptes.

Que disait de cette pièce l'avocat du comte de La Blache? 11 la discutait avec l'aisance d'un avocat; tantôt il insinuait que la signature de Du Verney était fausse; tantôt, sommé de s'inscrire en faux, il déclarait que, si elle était vraie, elle remontait à une époque antérieure à la date de 1770, « époque à laquelle, disaitil, le vieux Du Verney avait une écriture tremblée, tanJis que celle qui est au pied de l'écrit est une écri-

ture hardie, qui part d'une main ferme et légère. » Ici l'avocat feignait de ne pas voir ce qui lui crevait les yeux, qu'au-dessus de la signature de Du Verney se trouvaient écrits de la même encre et de la même main ces mots : à Paris, le 1^^ avril 1770, c'est-à-dire que Du Verney avait non-seulement signé, mais daté l'acte en question, ce qui obligeait de supposer qu'il se serait amusé, dans sa jeunesse ou dans son âge mûr, à signer et à dater d'avance des blancs-seings pour l'époque de sa vieillesse. Repoussé de ce côté, l'avocat insinuait alors que cette grande feuille double de papier devait être un blanc-seing, signé et daté en effet par Du Verney en 1770, mais pour tout autre objet, soustrait ensuite et rempli par Beaumarchais. — Or quelle apparence que Du Verney, dont ou faisait d'ailleurs valoir contre Beaumarchais l'esprit d'ordre, laissât traîner chez lui, dans un but qu'on n'indiquait pas, des blancs-seings signés juste à l'extrémité de la deuxième page d'une grande feuille de papier à la Tellière, et de plus signés, non pas au milieu du papier, mais à gauche, précisément de manière à ménager une place à droite pour une seconde signature? Quelle apparence enfin que Beaumarchais, — contre lequel on arguait, d'autre part, que, dans les derniers temps de la vie de Du Verney, il ne pouvait presque plus arriver jusqu'à lui (ce qui était exact), — fût venu juste à point pour dérober un blanc-seing aussi étrangement disposé? Sentant la faiblesse de cette argumentation, l'adversaire de Beaumarchais se rejetait alors sur le conienu

de l'acte en question; il prouvait sans peine que les clauses en étaient compliquées, diffuses, parfois même embrouillées, qu'il s'y mêlait des dispositions relatives à d'autres objets que le règlement de comptes. Ceci était vrai, mais prouvait précisément en faveur de Beaumarchais, car s'il eût pu ou voulu fabriquer un acte faux, il l'eût fait ou plus bref ou plus méthodique, tandis que, réglant une longue suite d'opérations avec un vieillard de quatre-vingt-sept ans, ce règlement avait dû naturellement se ressentir de la prolixité ou des fantaisies du vieillard *.

Mais, dira-t-on, comment, n'ayant à lutter que contre d'aussi faibles arguments, Beaumarchais, après avoir gagné son procès en première instance, a-t-il pu le perdre en appel? Sans parler encore ici de l'influence du rapporteur Goëzman, nous verrons plus tard un autre conseiller du parlement Maupeou avouer formellement, dans une lettre à Beaumarchais, que les bruits publics répandus sur lui ont été pour beaucoup dans sa décision; il faut ajouter cependant, pour être exact, que ce procès offrait aussi quelques circonstances propres à faire peut-être une certaine impression sur des juges

1 A la vérité, l'avocat expliquait cette prolixité du style de l'acte en disant que le rédacteur, ayant soustrait un blanc-seing, avait été obligé de remplir deux pages pour arriver jusqu'à la signature de Du Verney ; mais si Beaumarchais avait été capable d'une pareille action, comme le tableau en chiffres placé sur la troisième page de la feuille double était parfaitement inutile à la validité du règlement de comptes, rien ne l'aurait empêché de se servir d'une feuille simple, et, en écrivant son acte sur la page même, dont l'extrémité portait la signature de Du Verneyi il n'aurait eu qu'une page à remplir.

ET SOX TEMPS. 241

déjà fortement prévenus. Par exemple, si on a suivi avec attention l'exposé que nous venons de tracer, on s'est sans doute déjà demandé où était le double de ce règlement de comptes entre Beaumarchais et Du Verney ; c'est ici que l'adversaire de Beaumarchais prétendait triompher de lui en disant : «L'acte écrit entièrement de votre main est supposé fait double entre vous et Du Verney; or on n'a point trouvé ce double dans les papiers du défunt, donc ce double n'a jamais existé, donc l'acte que vous présentez est faux. » A cela Beaumarchais répondait : «Par suite des difficultés que vous, légataire défiant et avide, apportiez sans cesse à mes entrevues avec Du Verney, dans les derniers temps de sa vie, nous ne pouvions nous voir en quelque sorte qu'à la dérobée. Après un long débat par écrit sur H règlement de nos affaires, je lui ai envoyé les deux doubles de l'acte qu'il m'avait chargé de rédiger, tous deux signés de ma main; il m'a renvoyé l'un des deux après l'avoir signé et daté de la sienne, et il a gardé l'aiître; si celui-là ne s'est point trouvé dans se? pajiiers, il l'a détruit ou perdu, ou vous-même, qui ne quittiez pas la chambre du défunt, vous l'avez soustrait avant 1 inventaire, pour l'empêcher de servir de justification à celui que je vous présente. Quant à moi, je prouve la vérité et la sincérité de cet acte, non-seulement par l'acte même, mais par plusieurs lettres de Du Verney que je vous présente également, dont je vous défie de contester l'écriture, et qui tontes sont d( s réponses à des demandes que je lui adressais relative-

ment à cet arrêté de comptes, et auxquelles il répondait de sa main, sur-le-champ et sur la même feuille de papier contenant la demande, suivant l'habitude où nous étions de correspondre ainsi depuis dix ans. Je vous présente même une de ces lettres où Du Verney m'écrit : Voilà notre compte signé. Que pouvez-vous répondre à ceci?» Maître Gaillard, l'avocat du comte de La Blache, ne se démontait pas pour si peu. Ceci, disait-il, est une preme de plus de la fraude du sieur de Beaumarchais. Les billets qu'on nous oppose sont peut-être écrits de la main de Du Verney : nous l'accordons; mais ils sont courts, vagues, insignifiants; ils' ne sont point datés, ils ont été écrits à une autre époque et pour quelque autre objet, et les prétendues demandes datées, auxquelles ils servent de réponse, ont été adossées après coup sur la même feuille par le sieur de Beaumarchais. Quant à la lettre où Du Verney écrit : Voilà notre compte signé, elle s'applique à quelque autre compte. » L'inspection des lettres détruisait cet injurieux raisonnement, car les réponses de Du Verney, quoique moins explicites naturellement que les demandes de Beaumarchais, qui toutes s'appliquent au règlement de comptes, ne peuvent s'adapter qua ces demandes. Dans quelques-unes même, la demande de Beaumarchais et la réponse de Du Verney sont, non pas adossées, c'est-à-dire l'une sur la première page, l'autre sur la troisième d'une feuille double, mais toutes deux sur la même page, et la réponse de Du Verney à la suite de la demande de Beau-

marchais, ce qui rendait impossible la fraude que supposait l'avocat. Et enfin, si ces réponses de Du Vcrney ne s'appliquaient pas aux demandes de Beaumarchais, écrites après coup, elles s'appliquaient donc à d'autres demandes, à d'autres lettres de celui-ci qui devaient se retrouver dans les papiers de Du Verney : pourquoi l'adversaire ne les présenlait-il pas , lui qui présentait toutes les lettres de Beaumarchais a Du Verney dont il croyait pouvoir tirer parti ?

Telle est la vraie physionomie du procès déplorable que dut subir si longtemps Beaumarchais, obligé, on le voit, de gagner sa cause , ou de passer pour un faussaire. Ce qu'il y avait de particulier dans cette affaire, c'est-à-dire l'absence du double de l'acte en question, sa rédaction un peu embrouillée, le caractère un peu obscur de la correspondance avec Du Verney que Beaumarchais exhibait à l'appui de cet acte; enfin la disparition dans les papiers de Du Verney de tout document relatif à cet arrêté de comptes, toutes ces circonstances pour des juges non prévenus à l'égard d'un homme moins diffamé, attaqué par un adversaire moins puissant, se fussent naturellement expliquées par cette considération : — qu'un vieillard de quatrevingt-sept ans, réglant, avec un ami détesté [y.xr son héritier, des aflaires (ju'il ne lui plaisait pas de ï:oumettre à ce même héritier, avait bien pu s'entourer de quelque obscurité, et que l'héritier avait intérêt à épaissir ces ténèbres, au lieu de les dissiper. Dans la situation des ciiosus et des personnes, ces mêmes cir-

constances, exploitées et défigurées par un avocat venimeux et retors, prenaient une couleur assez noire pour qu'on s'explique bien cette apostrophe échappée à la colère de Beaumarchais contre certains avocats : « Oh ! que c'est un méprisable métier que celui d'un homme qui, pour gagner l'argent d'un autre, s'efforce indignement d'en déshonorer un troisième, altère les faits sans pudeur, dénature les textes, cite à faux les autorités et se fait un jeu du mensonge et de la mauvaise foi ! »

Cependant ce procès, engagé en octobre 1771 devant le tribunal de première instance, qu'on appelait alors les requêtes de l'hôtel, fut d'abord jugé en faveur de Beaumarchais. Une première sentence, en date du 22 février 4772, débouta le comte de La Blache de sa demande en rescision, et une seconde sentence, en date du 14 mars 1772, ordonna l'exécution du règlement de comptes argué de fraude. L'adversaire fit appel devant la grand'chambre du parlement.

Quoique victorieux dans cette première lulte, Beaumarchais en sortait cruellement meurtri; l'avocat Gaillard l'avait vilipendé à outrance; l'animosité et le crédit du comte de la Blache excitaient contre lui la tourbe des nouvellistes. La mort de sa seconde femme, coïncidsLul avec un débat aussi fâcheux, servait de prétexte aux calomnies atroces dont j'ai déjà parlé. Ces calomnies circulaient dans les gazettes étrangères et dans ces feuilles manuscrites qui suppléaient si détestablementà la liberté de la presse; elles trouvaient accès auprès de tous ceux qu'irrita l'élévation d'un liomme qui a fait

lui-même sa fortune, surtout quand cet homme n'est pas modeste, et il est bien reconnu que Beaumarchais ne l'était pas. Non content de détruire sa réputation, le comte de La Blache , qu'il nomme quelque part le premier auteur de tous mes maux, venait de le prendre en défaut et de lui porter un coup de Jarnac dans la circonstance suivante. Quelques jours avant le jugement en première instance, Beaumarchais, apprenant que son adversaire répandait partout le bruit que Mesdames de France l'avaient chassé de leur présence pour lies faits déshonorants, avait écrit à la comtesse de Périgord, première dame d'honneur de la princesse Victoire, pour se plaindre des calomnies du comte, et demander à Mesdames une attestation de déhcatesse et <le probité ; la comtesse de Périgord lui avait répondu sur-le-champ par cette lettre :

« Versailles, le 12 février 1772.

(( J'ai fait part, Monsieur, de votre lettre à Madame Victoire, qui m'a assuré quelle n'avait jamais dit un mot à personne qui pût nuire à votre roputation, ne sachant rien de vous qui piît la mettre dans ce cas-là. Elle m'a autorisée à vous le mandei'. La princesse même a ajouta qu'elle savait bien que vous aviez un procès, mais que ses discours sur votre compte ne pourraient jamais vous faire aucun tort dans aucun cas, et particulièiemcht dans un procès, et que vous pouvez être tranquille à cet égard.

(( Je suis charmée que cette occasion, etc.

« ï., comtesse de Pkuk.oiu).

Au lieu de publier textuellement celte lettre, (pii suffisait pour sauvegarder son honneur, Beaumarchais,

dans l'espoir d'en tirer le meillsiir parti possible, eut l'imprudence de la fondre dans une note d'un mémoire contre le comte de La Blache, où il disait que, son adversaire cherchant à lui enlever V honorable protection que Mesdames lui ont toujours accordée, et soufflant à l'oreille de ses juges qu'il s'est rendu indigne de leurs bontés et qu'elles ne prennent plus à lui aucune espèce d'intérêt, il était autorisé par Madame Victoire à publier, etc. Ici Beaumarchais donnait bien le résumé exact et fidèle de la lettre de la comtesse de Périgord ; mais le commentaire qui précédait ce résumé était de sa part une inconvenance et une témérité : il prêtait ainsi le flanc à son adversaire, car il semblait vouloir faire dire à Mesdames plus* qu'elles n'avaient dit, et transformer un simple témoignage d'estime , une simple attestation de probité, en un certificat de protection et d'intérêt pour lui à l'occasion de son procès, ce qui devait nécessairement offenser des princesses ayant le sentiment de leurs devoirs. Il avait à peine commis cette maladresse, que le comte de La Blache court à Versailles, pénètre auprès de Mesdames, et se plaint à elles (pie Beaumarchais vient de faire contre un mareclial-de-camp un indigne abus de leur nom, etque, dans un mémoire imprimé, il a eu l'audace d'affirmer que Mesdames prenaient le plus vif intérêt au gain de son procès. Beaumarchais n'avait pas dit cela; mais on vient de voir (ju'en parlant d'intérêt et de protection, il pouvait être accusé d'avoir cherché à le faire entendre. Les princesses s'irritent, et le comte de La Blache, pro-

fitant de leur colère, obtient d'elles le petit billet doux qui suit :

« Nous déclarons ne prendre aucun intérêt a M. Caron de Beaumarchais et à son affaire^ et ne lui avons pas permis d'insérer dans un mémoire imprimé et public des assurances de notre protection.

« Marie - Adélaïde , Victoire - Louise , « Sophie-Philippine, Élisabeth-Justixe.

€ Versailles, le 15 février 1772. >

Cette déclaration , immédiatement imprimée et publiée par le comte de La Blache, circule partout. Si elle n'empêche pas les juges en première instance, qui avaient vu la lettre de la comtesse de Périgord, de rendre justice à Beaumarchais, tout en ordonnant la suppression de la note indiscrète dont il s'était rendu coupable, elle trompe complètement le public, aux yeux de qui Tauleur de la note passe non pas seulement pour un indiscret qui a commenté et amplifié un témoignage d'estime très-réel, mais pour un double imposteur qui, à l'appui d'un faux arrêté de comptes, produit une fausse attestation de probité. Pour comble de malheur, Beaumarchais, sentant qu'il a eu tort de commenter ainsi et d'exagérer le témoignage de la princesse Victoire, craignant d(.' l'olfenser en insistant sur cet incident, n'ose point publier la lettre de la comtesse de Périgord, qui explique son commentaire, et se voit obligé de rester en silence sous le coup de ce soupçon d'imposture *.

' Ce n'est que deux ans plus tard qu'il se décide à répondre. En décembre 1773 , dans le nouveau procès que lui suscita le

Les choses en étaient là : le procès se poursuivait en appel ; Beaumarchais, luttant de son mieux contre un homme en crédit et une mauvaise réputation, se délassait de cette guerre de chicane en composant le Barbier de Séviîle, lorsqu'une aventure aussi bizarre ({L;'inaUendi!e vint mettre le comble aux embarras de sa situation et fournir un nouvel aliment à la hqine de ses ennemis.

conseiller Goëzman et dont il sera bientôt question, Beaumarchais se vit accusé de rechef par ce magistrat d'avoir supposé une attestation de la princesse Victoire. Goëzman était ici de très-mauvaise foi, car il connaissait la lettre de la comtesse de Périgord et il feignait de ne point la connaître ; alors seulement Beaumarchais publie cette lettre en s'efforçant d'atténuer habilement l'usage indiscret qu'il en avait fait. Je viens d'expliquer très-exactement en quoi consistait cette indiscrétion, •et comment le comte de La Blache avait su en tirer parti.

ON ÉPISODE DE LA VIE SOCIALE AU XVIlie SIÈCLE. — M''* MÉNARD. BEAUMARCHAIS ET LE DUC DE CHAULNES.

Les détails de l'aventure dont il s'agit ici sont com- I)létement ignorés du public. Dans son étude sur Beaumarchais, La Harpe se contente de dire : « Il eut une querelle avec un grand seigneur qui lui disputait une courlisane. » Le mot est un peu dur pour M"' Ménard^ avec laquelle on va faire connaissance, et qui n'était pas précisémenl ce que dit La Harpe. Dans son édition des oeuvres de Beaumarchais qui a servi de type à toutes les autres, Gudin, réservant pour ses mémoires, restés inédits, le récit de la querelle de son ami avec le duc de Cliaulnes, n'a publié, parmi toutes les lettres relatives à l'incident en (juestion, que les deux plus vagues et les deux plus insignifiantes. Cependant l'auteur du Barbier de Sévitle avait recueilli avec soin toutes les

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pièces de cette étrange alTaire, Le dossier qui les renferme est au grand complet ; c'est un de ceux sur lesquels il a écrit de sa main : Matériaux pour lesmémoires de ma vie ; et comme l'aventure avait occasionné un commencement d'instruction judiciaire par-devant M. de Sartines, alors lieutenant général de police, Beaumarchais, qui , plus tard, s'était lié assez intimement avec ce dernier , avait obtenu de lui la remise de toutes les lettres et dépositions de chacun des acteurs de cette scène tragi-comique. J'essayerai donc de la reproduire au naturel et en laissant autant que possible la parole aux personnages eux-mêmes. Ces sortes de tableaux de mœurs, quand ils sont exacts et authentiques, éclairent la physionomie d'un temps beaucoup mieux que les généralités les plus pompeuses.

Dieons d'abord un mot de l'aimable personne qui fut la cause d'un combat homérique entre Beaumarchais, adroit et prudent comme Ulysse, et un duc et pair robuste et furieux comme Ajax. M"* Ménard était une jeune et jolie, sinon vertueuse artiste, qui, en juin 4770, avait débuté avec talent à la Comédie-Italienne dans les rôles de M""* Laruette ; elle s'était distinguée surtout dans le rôle de Louise du Déserteur. Grimm nous a tracé son portrait. « On convient assez généralement, dit-il dans sa Correspondance littéraire^ qu'elle a mieux joué le rôle de Louise qu'aucune de nos actrices les plus applaudies, et qu'elle y a mis des nuances qui ont échappé à M"" Laruette et à M'"^ Trial; elle a moins réussi dans les autres rôles et l'on peut dire

qu'elle a joué avec une inégalité vraiment surprenante. Elle s'est fait beaucoup de partisans; les auteiu-s poètes et musiciens sont dans ses intérêts; malgré cela, M. le maréchal de Richelieu, kislar-aga des plaisirs du public, c'est-à-dire des spectacles ', ne veut pas même qu'elle soit reçue à l'essai : il sait mieux que nous ce qui doit nous faire plaisir pour notre argent. La voix de M"' Ménard ^ est de médiocre qualité; elle a eu un mauvais maître à chanter; avec de meilleurs principes et en apprenant à gouverner sa voix, son chant pourra devenir assez bon pour ne pas déparer son jeu. Quant à cehii-ci, elle a d'abord l'avantage d'un débit naturel et d'une prononciation aisée; elle ne parle pas du crâne et à la petite octave comme M'"^ Laruette et M^e Trial. Sa figure est celle d'une belle iîlle, mais non pas d'une actrice agréable. Mettez à souper M"" Ménard, fraîche, jeune, piquante, à côté de M"^ Arnould, et celle-ci vous paraîtra un squelette auprès délie; maison théâtre ce squelette sera plein de grâce, de noblesse et de charme, tandis que la fraîche et piquante Ménard aura Tair gaupe\ Elle m'a paru avoir la tète un peu grosse; la

1 En sa qualité de premier gentilhomme de la chambre du roi.

* Quelques feuilles du temps écrivent Mesnard ; mais la demoiselle en question, dont nous avons l'honneur de posséder des autographes, signe Ménard. Nous écrirons donc son nom comme elle l'écrivait elle-même.

3 Je demande pardon aux lecteurs délicats sur le choix des termes de citer textuellement certains mots de Grimm. Ces citations ont aussi leur signification historique, surtout si l'on veui bien se souvenir que les comptes rendus de Grimm faisaient les délices d'un assez grand nombre de princes et de princess66 d'Allemagne qui les payaient fort cher.

carcasse supérieure de ses joues est un peu trop élevée, ce qui empêche que le visage ne joue. On a beaucoup parlé de la beauté de ses bras; lis sont très-blancs, mais ils sont trop courts, ils ont l'air de pattes de lion. En général sa figure est un peu trop grande et trop forte pour les rôles tendres, naïfs et ingénus, comme sont la plupart des rôles de nos opéras-comiques *..... Du reste, je suis de l'avis du public, qu'il faudrait recevoir M"^ Ménard à l'essai : elle paraît être capable d'une grande application. On prétend que son premier métier a été celui de bouquetière sur les boulevards, mais que, voulant se tirer de cet état, qui a un peu dégénéré de la noblesse de son origine depuis que Giycère vendait des bouquets aux portes des temples à Athènes, elle a acheté une grammaire de Restaut et s'est mise à étudier la langue et la prononciation française, après quoi elle a essayé de jouer la comédie. Ce qu'il y a de sûr, c'est que,- pendant ses débuts, elle s'est adi-esséc à tous les auteurs musiciens et poètes pour leur demander conseil et profiter de leurs lumières avec un zèle et une docilité qui ont eu pour récompense les applaudissements qu'elle a obtenus dans ses différents rôles. M. de Péquigny, aujourd'hui duc de Chaulnes, protecteur de ses charmes, l'a fait peindre par Greuze; ainsi, si nous ne la conservons pas au théâtre, nous la verrons du moins au salon prochain ^ »

1 Ce portrait de Grimm sera tout à l'heure un peu modifié par un respectable abbé, qui va nous apprendre que la douceur était le caractère dislinctifde la physionomie de M"* Ménard.

2 Correspondance littéraire, juin, 1770.

Lr protection du duc de Chaulnes ayant sans doute empêché M"* Ménard d'être protégée par le duc de Richelieu, elle sacrifia ses espérances de succès à la jalousie du premier de ces deux ducs et elle renonça au théâtre ; mais, comme elle avait de l'esprit et de l'agrément, elle recevait chez elle fort bonne compagnie (en hommes bien entendu). Marmontel, Sedaine/Rulhières, Chamfort, s'y rencontraient avec de très-grands seigneurs amenés par le duc de Cliaulnes. Ce duc, qui avait alors trente ans, était déjà célèbre par la violence et la bizarrerie de son caractère : c'était le dernier représentant de la branche cadette de la maison de Luynes, laquelle branche s'est éteinte, je crois, dans sa personne. Le manuscrit inédit de Gudin contient sur lui des détails confirmés par tous les témoignages contemporains. « Son caractère, écrit Gudin , était un assemblage rare de qualités et de défauts contradictoires : de l'esprit et point de jugement; de l'orgueil et un défaut de discernement tel qu'il lui ôtait le sentiment de sa dignité dans ses rapports avec ses supérieurs, ses égaux ou ses inférieurs; une mémoire vaste et désordonnée ; un grand désir de s'instruire et un plus grand goût pour la dissipation ; une force de corps prodigieuse; une violence de caractère qui troublait sa raison toujours assez confuse; de fréquents accès de colère dans lesquels il ressemblait à un sauvage ivre, pour ne pas dire à une bête féroce. Toujours livré à l'impression du moment, sans égard pour les suites, il s'était attiré plus d'une mauvaise

affaire. Banni du royaume pendant cinq ans, il avait employé le temps de son exil à faire un voyage scientifique, il avait visité les pyramides, fréquenté les Bédouins du désert, rapporté plusieurs objets d'histoire naturelle et un malheureux singe qu'il assommait de coups tous les jours K »

Ce caractère du duc de Chaulnes rendait fort orageuse sa liaison avec M"' Ménard. A la fois jaloux, infidèle et brutal, depuis longtemps déjà il ne lui inspirait plus guère que de la crainte, lorsqu'il se prit d'une belle passion pour Beaumarchais, et l'introduisit luimême chez sa maîtresse ; au bout de quelques mois , il s'aperçut qu'elle le trouvait plus aimable que lui. Son amitié se changea en fureur. M"' Ménard, effrayée de ses violences, pria Beaumarchais de cesser ses visites. Par égard pour elle il y consentit j mais, les mauvais traitements du duc ne discontinuant pas, elle prit un parti désespéré et se réfugia dans un couvent. Quand elle crut avoir reconquis sa liberté pai' une rupture définitive , elle rentra dans sa roaison en invitant Beaumarchais à revenir la voir.

1 Ajoutons à ce portrait de Gudin que le duc de Chaulnes, au milieu de sa vie désordonnée et extravagante, avait conservé quelque chose des goûts de son père, savant distingué en mécanique, en physique et en histoire naturelle, qui mourut membre honoraire de l'Académie des sciences. Le fils aimait passionnément la chimie, et il a fait quelques découvertes dans cette partie. Toutefois, même en ce genre d'occupation, il se distinguait par l'excentricité de son humeur. C'est ainsi que, pour vérifier l'efficacité d'une préparation qu'il avait inventée contre l'asphyxie, il s'enferma dans un cabinet vitré et s'asphyxia, s'en remettant à son valet de chambre du soin de le secourir à temps

C'est à ce moment que Beaumarchais écrit au duc de Cbaulnes, et lui propose un traité de paix un peu. singulier, dans une lettre assez curieuse et par son contenu et par un ton mélangé de familiarité, de prudence et d'égards, qui peint bien le conflit des caractères et de la condition sociale des deux personnages. Voici cette lettre : on ne doit pas oublier que Beaumarcbais a été d'abord très-lie avec le duc de Chaulnes.

« Monsieur le duc,

« M"ie Ménard * m'a donné avis qu'elle était retournée chez elle en m'invitant de la voir, comme tous ses autres amis, quand cela nieferait plaisir. J'ai jugé que les raisons qui l'avaient forcée de s'enfuir avaient cessé; elle m'apprend qu'elle est libre, et je vous en fais à tous les deux mon compliment sincère. Je compte la voir demain dans la journée. La force des circonstances a donc fait sur vos résolutions ce que mes représentations n'avaient pu obtenir j vous cessez de la tourmenter, j'en suis enchanté pour tousdeuv, je dirais même pour tous trois, si je n'avais résolu de faire entièrement abstraction de moi dans toutes les alîaires où l'intérêt de cette infortunéeentrerapour quelquechose. Jai su par quels cflorts pécuniaires vous aviez cherché à la remettre sous votre dépendance, et avec quelle noblesse elle avait couronné un désintéressement de six années en reportant à M. de Genlis 'l'argent que vous aviez emprunté pour leiui ollVir. Quel cœur honnête une pareille conduite n"enflammerait-elle {las! Pour moi, dont elle a jusqu'à présent refusé les offres de service, je me tiendrai fort honoré, sinon aux yeux du monde entier, du

et de faire sur lui l'essai de son rL'm<'."de. Il avait heureusement un serviteur ponctuel qui ne le laissa pas aller trop loin.

* On verra tous les amis de cette demoiselle V appeler madame, mais cela ne tire pas à conséquence.

moins aux miens, qu'elle veuille bien me compter au nombre de ses amis les plus dévoués. Ah ! Monsieur le duc, un cœur aussi généreux ne se conserve ni par des menaces, ni par des coups, ni par de l'argent. Pardon si je me permets ces réflexions; elles ne sont point inutiles au but que je me propose en vous écrivant. En vous parlant de M"ie Ménard, j'oublie mes injures personnelles, j'oublie qu'après vous avoir prévenu de toutes façons, m'être vu embrassé, caressé par vous, et chez vous et chez moi, sur des sacrifices que mon attachement seul pouvait m'inspirer ^ qu'après que vous m'avez plaint en me disant d'elle des choses très-désavantageuses, tout à coup vous avez, sans aucun sujet, changé de discours, de conduite, et lui avez dit cent fois plus de mal de moi que vous ne m'en aviez dit d'elle. Je passe encore sous silence la scène horrible pour elle, et dégoûtante entre deux hommes, où vous vous êtes égaré jusqu'à me reprocher que je n'étais que le fils d'un horloger. Moi qui m'honore de mes parents devant ceux mômes qui se croient en droit d'outrager les leurs-, vous sentez, Monsieur le duc, quel avantage notre position respective me donnait en ce moment sur vous ; et, sans la colère injuste qui vous a toujours égaré depuis, vous m'auriez certainement su gré de la modération avec laquelle j'ai repoussé l'outrage de celui que j'avais toujours fait profession d'honorer et d'aimer de tout mon coeur ; mais, si mes égards respectueux pour vous n'ont pu aller jusqu'à craindre un homme, c'est que cela n'est pas en mon pouvoir. Est-ce une raison de m'en vouloir? et mes ménagements de toute nature ne doivent-ils pas, au contraire, avoir à vos yeux tout le prix que ma fermeté leur donne? J'ai dit : Il reviendra de tant d'injustices accumulées, et ma conduite honnête le fera enfin rougir de lasienne. Vous avez eu beau faire, vous n'avez pas plus réussi à avoir mauvaise opinion de moi qu'à l'inspirer à votre amie. Elle a exigé, pour son propre intérêt, que

1 C'était de l'argent qu'il avait prêté au duc.

2 Allusion à un procès que le duc de Chaulnes avait alors avec sa mère, dont il parlait très-mal.

je ne la visse pas; comme on n'est point déshonoré d'obéir à une femme, j'ai élé deux mois entiers sans la voir et sans aucune communication directe avec elle; elle me permet aujourd'hui d'augmenter le nombre de ses amis. Si pendant ce temps vous n'avez pas repris les avantages que votre négligence et vos vivacités vous avaient fait perdre, il faut croire que les moyens que vous avez employés n'y étaient pas propres. Eh! croyez-moi. Monsieur le duc, revenez d'une erreur qui vous a causé déjà tant de chagrins : je n'ai jamais cherché à diminuer le tendre attachement que cette généreuse femme vous avait voué; elle m'aurait méprisé, si je l'avais tenté. Vous n'avez eu auprès d'elle d'autre ennemi que vous-même. Le tort que vous ont fait vos dernières violences vous indique la route qu'il faut tenir pour vous replacer à la tète de ses

vrais amis Au lieu d'une vie d'enf<3r que nous lui faisons

mener, joignons-nous tous pour lui procurer une société douce et une vie agréable. Rappelez-vous tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire à ce sujet, et rendez en sa faveur votre amitié à celui à qui vous n'avez pu ôter votre estime. Si cette lettre ne vous ouvre pas les yeux, je croirai avoir rempli tous mes devoirs envers mon ami que je n'ai pas offensé, dont j'ai oublié les injures, et au-devant duquel je vais pour la dernière fois, lui protestant qu'après cette démarche infructueuse, je m'en tiendrai au respect froid, sec et ferme, qu'on a pour un grand seigneur sur le caractère duquel on s'est lourdement trompé. »

Le duc de Chaulnes ne répondit pas à cette lettre : quelques mois se passèrent, pendant lesquels apparemment Beaumarchais , quoi(iue le duc n'autorisât point ses visites, profita de la permission que M"* Ménard lui avait donnée de revenir la voir; enfin, un beau matin, le n février 1773, le duc de Chaulnes se mit en tète de tuer son rival. La scène (|iii suit ayant diué toute »me

journée, et cliacun des acteurs qui s'y trouvent mêlés ayant fait sa déposition écrite au lieutenant de police ou au tribunal des maréchaux de France pour la partie qui le concerne, je vais ajuster ces différentes dépositions, en commençant par celle de Gudin, qui a vu se former Torage. Dans le récit inédit qu'il a rédigé de toute l'affaire, trente-cinq ans après l'événement, Gudin se farde un peu. Je préfère sa déposition du moment; il y est plus naturel : on l'y voit jeune, bon garçon, dévoué à Beaumarchais avec lequel il était lié depuis quelque temps, et qui l'avait sans doute introduit chez M" Ménard, mais très-impressionnable, assez peu belliqueux et craignant beaucoup de se compromettre.

Compte rendu à M. le lieutenant de police de ce qui m'est arrivé jeudi 11 février.

« Jeudi dernier, sur les onze heures du matin, je me rendis chez M™e Ménard, après avoir été dans plusieurs endroits. — II y a bien longtemps que je ne vous ai vu, me dit-elle. J'ai cru que vous n'aviez plus d'amitié pour moi. — Je la rassurai et je m'assis dans un fauteuil au bjrd de son lit. Elle fondit en pleurs, et, son cœur ne pouvant contenir sa peine, elle me conta combien elle avait à souffrir des violences de M. le duc de Cbaulnes. Elle me parla ensuite d'un propos tenu contre M. de Beaumarchais. Le duc entre; je me lève, je le salue, je lui cède la place que j'occupais au bord du ht. — Je pleure, lui dit M""» Ménard, je pleure, et je prie M. Gudin d'engager M. de Beaumarchais à se justitier du propos ridicule qu'on a tenu contre lui. — De quelle nécessité est-il, repart le duc, de justitier un coquin comme Beaumarchais?— C'est un très-bunnète homme, répundit-elle en versant de nouvelles larmes. — Vous l'aimez! s'écria le duc en se levant; vous m'humiliez : je vous déclare que je vais me

battre avec lui. — Il y avait dans la chamtre où nous étions une amie de Mme Ménard, une servante ou femme de chambre, et une jeune enfant, fille de M^^ Ménard*. Nous nous levons tous avec des cris. }i\^^ Ménard saute de son litj je cours après le' duc qui sort m ilgrc ma résistance et en tournant sur moi la ^K)rte de l'antichambre. Je rentre dans l'appartement; je crie à ces femmes éperdues : Je cours chez Beaumarchais, j'empêcherai ce combat. Je pars du voisinage de la. Comédie-Italienne, où elle demeure, pour me rendre vis-àvis de l'hôtel de Condé, où demeure M. de Beaumarchais. Je rencontre son é(|uipage dans la rue Dauphine, près du carrefour de Bussy . Je me jette à la tête des chevaux, je monte à la portière. — Le duc vous cherche pour se battre avec vous j courez chez moi, je vous dirai le reste. — Je ne le puis, dit-il; je vais à la capitainerie tenir l'audience; quand elle sera finie, je me rendrai chez vou5 ^.— Il part, je suis le carrosse des yeux et je reprends le chemin de ma miison. En montant les marches du Pont-Neuf qui confinent au quai de Conti, je me sens arrêté par la basque de mon habit, et je tombe renversé dans les bras du duc de Chaulnes, qui, plus grand et plus rohuste que moi, m'enlève comme un oiseau de proie, me jette, malgré ma résistance, dans un fiacre dont il était descendu, crie au cocher : Rue de Condé ! et me dit en jurant que je lui trouverai Buaumarchais. — De quel droit, lui dis-je, monsieur le duc, vous qui criez sanscesseà la Hbcrlé, osez-vous attenter à la mienne ? — Du droit du plus fort. Vous me trouverez Beaumarchais, ou... — Monsieur le duc, je n'ai point d'armes, el vous ne m'assassinerez peut-être pas. — N<jn, je ne tuerai que ce Beauman hais, et quand je lui aurai plongé mon épée dans le corps, que je lui

' C'était une fille de M"* Ménard et du dnc de Chaulnes.

* Dans cette di'position, Gudin affaiblissait et sa phrase et la rûponse de Beaainarchais, de crainte de lui nuire. Le vrai texte restitué dana son manuscrit et dans la déposition de Beaumarchais est celui-ci : « Le duc vous cherche pour vous tuer; » répoTise de Beaiimarchais : < Il ne tuera que ses puces. »

aurai arraché le cœur avec les dents, cette Ménard deviendra ce qu'elle pourra. (Je supprime les jurements exécrables dont ces mots étaient accompagnés.) — Je ne sais point où est M. de Beaumarchais, et, quand je le saurais, je ne vous le dirais pas , dans la fureur où vous êtes. — Si vous me résistez, je vous donnerai un soufflet. — Je vous le rendrai, monsieur le duc. — A moi, un soufflet! — Aussitôt il se jette sur moi, il veut me prendre aux cheveux; mais, comme je porte perruque, elle lui reste à la main, ce qui rendit cette scène comique, comme je le compris aux éclats de rire que la populace faisait autour de ce fiacre, dont toutes les portières étaient ouvertes. Le duc, qui ne voyait rien, me prend à la gorge et me fait quelques écorchures sur le cou, à l'oreille et au menton. J'arnHe ses coups comme je peux et j'appelle la garde à grands cris. 11 se modère alors; je recouvre ma tète et je lui déclare qu'en sortant de chez M. de Beaumarchais, où il me menait de force, je ne le suivrais nulle part que chez un commissaire. Je lui fis toutes les remontrances que le trouble où j'étais et le peu de temps que j'avais me permirent. Bien sûr qu'il ne trouverait pas M. de Beaumarchais chez lui, et non moins sûr que, si on me voyait paraître, ses gens ne manqueraient pas de me dire où était leur maître, j'espérai que, s'ils ne voyaient que le duc seul, son trouble les empêcherait de le lui apprendre. Ainsi, dans le moment où le duc sauta du carrosse pour frapper à la porte de M. de Beaumarchais, j'en sautai aussi et je revins chez moi, mais par des chemins détournés, de peur que le duc ne recourût après moi... »

Je supprime ici la partie de la déposition de Gudinqui ferait double emploi avec ce qui va suivre, et j'en reproduis seulement la fin, à cause du ton.

« Voilà, Monsieur, dit-il, dans la plus exacte vérité, ce que j'ai vu et ce qui m'est arrivé; j'en suis d'autant plus fâché que cette affaire me fera vraisemblablement un ennemi

irréconciliable de M. le duc de Chaulnes, quoique je n'aie rien fait que pour lui i-endre service à lui-mcme en empêchant le combat, qui, de quelque manière qu'il se fût terminé, n'aurait pu manquer de lui être funeste, surtout dans les malheureuses circonstances où il se trouve. C'est ce que je lui ai dit à lui-même dans ce fiacre où il me retenait, a Je suis avec le plus profond respect, Monsieur, etc. « Gldin de la Brenellerie. »

Laissons Gudin s'enfuir et ne quittons pas le duc de Chaulnes, qui frappe à la porte de Beaumarchais. Les domestiques de ce dernier lui disent imprudemment que leur maître est au Louvre, au tribunal de la capitainerie, et il y court , toujours très-pressé de le tuer. Beaumarchais, déjà prévenu par Gudin, élait en train de juger majestueusement des délits de chasse, lorsqu'il voit entrer son furieux ennemi. C'est lui maintenant qui va prendre la parole ; ce qui suit est extrait d'un mémoire inédit qu'il adressa au lieutenant de police et au tribunal des maréchaux de France.

Récit exact de ce qui s'est passé jeudi 1 1 février 1 773 entre M. le duc de Chaulnes et moi, Beaumarchais ' .

« J'avais ouvert l'audience de la capitainerie, lorsque j'ai vu arriver M. le duc de Chaulnes avec l'air le plus effaré qu'on puisse peindre, et qui m'est venu dire tout haut qu'il avait quelque chose de presse à me commimiquer, et qu'il fallait que je sortisse à l'instant. — Je ne le puis. Monsieur le duc; le service du public me force à terminer décemment la besogne commencée. — Je veux lui faire donnei un siège; il insiste ; on s'étonne de son air et de son ton. Je commence à craindre qu'on ne le devine, et je suspends un moment l'au-

1 Je prends le récit de Beaumarchais à l'instant préos où lui-même entre en scène.

dience pour passer avec lui dans un cabinet. T.à, il me dit, avec toute Ténergie du langage des halles, qu'il veut sur-lfechamp me tuer, me déchirer le cœur et boire mon sang, dont il a soif. — Ah! ce n'est que cela, Monsieur le duc? permettez que les affaires aillent avant les plai-irs. — Je veux rentrer j il n:'arrêleen me disant qu'il va m'arracherles yeuï devant tout le monde, si je ne sors pas avec lui. — Vous seriez perdu, Monsieur le duc, si vous étiez assez fou pour l'oser. — Jerentie fioidomenl et je lui fais donner un siège. Environné que j'étais des ofiiciers. et des gardes de la capitainerie j'opposai, pondant deux heures que dura l'audience , le plus grand sang fi-oid à l'air pétulant et fou avec lequel il se promenait, troublant l'audience et demandant à tout le monde : En av€!>vous encore pour longtemps' ? Il tire à paît M. le comte de Marcouville, officier qui était à côté de moi, et lui dit qu'il m'attend pourse battre avec moi. M. de Marcouville se rassied dfun air sombre; je lui fais signe de garder le silence et je continue. M. de Marcouville le dit tout bas à M. de Vintiais^ officier de maréihaussée et inspecteur des chas.^es. Je m'en aperçois; nouveaux signes de silence de ma part. Je disais : M. de Chaulnes se perd si l'on suppose qu'il vient ni'arracher d'ici pour me couper la gnige. L'audience finie, je me mets enhabitde ville,et je descends en demandant à M. de Chaulnes ce qu'il me veut et quels peuvent être ses griefs contre un homme qu'il n'a pas vu depuis six mois. — Point d'explications, me dis-il ; allons nous battre sur-le-champ, ou je fais un esclandre ici. — Au moins, lui dis-je, vous me permettrez bien d'aller chez m!)i prendre une épée?J'e n'en ai dans ma voiture qu'ime mauvaise de deuil, avec laquelle vous

* Il est impossible de ne pas noter le c6té comique de cette scène, où Beaumarchais, en robe de juge, fait probablement durer l'audience tant qu'il peut, tandis que le duc, pressé de le tuer, domande : «En avez-vous encore pour longtemps? » Beaumarchais, bien qu'il ne manquât certainement pas de courage, était sans doute moins pressé que le duc ; car ce dernier était un colosse, et il était furieux, on va le voir, jusqu'à la frénéaie.

n'exigez apparemment pas que je me défende contre vous? — Nous allons passer, me répond-il, chez M. le comte de Turpin, qui vous en prêtera une, el que je désire engager à nous servir de témoin, M saiitc dans mon carrosse le premier : j'y monte après lui, le sien nous suit. Il me fait l'iionneur de m'assurer que, pour le coup, je ne lui écliapjierai pas, en ornant son style de toutes les superbes imprécations qui lui sont si familîèies. Le sang-froid de mes réponses le désole et augmente sa rage. Il me menace du poing dans ma voiture. Je lui fais observer que, s'il a le prnjet de se battre, une insulte publique ne peut que l'éloigner de son but, et que je ne vais pas chercher mon épée pour me battre, en attendant, comme un crocheteur. Nous arrivons chez M. le comte de Turpin, qui sortait. Il monte sur la botte de ma voiture. — M. le duc, lui dis-je, m'entraîne sans que je sache pourquoi : il veut se couper la gorge avec moi : miis dans cette aventure étrange, il me fait espérer au moins que vous voudrez bien, Moii>ieur, témoigner de la conduite des deux adversaires. — M. de Turpin me dit qu'une afT.iire pressée le force à se rendre à l'heure même au Luxt mbourg, et qu'elle l'y retiendra jusqu'à quatre heures après midi (je ne doutais point que M. le comte de Turpin n'eût pour objet de laisser pendant quehiues heures le temps à une tète échauffée de se calmer). Il part. M. de Chaulnes veut m'emmener chez lui jusqu'à quatre heures. — Oh! pour cela non. Monsieur le ducde même que je ne voudiais pas me rencontrer seul sur le pré avec vous, à cause du risque d'être accusé par vous de vous avoir assassiné, si vous me forciez à vous blesser par une attaque, je n'irai pas dans une maison dont vous êtes le maître et où vous ne manqueriez pas de me faire faire un mauvais parti. J'ordonne à mon cocher de me mener chez moi. — Si \ûi;s y descendez, me dit M. de Chaulnes, je vous poignarde à votre porte. — Vous en aurez donc le plaisij-, lui dis-je, car je n'irai [)as ailleurs attendre l'heure qui ditit me montrer au juste vos intentions. — Force injures dans le carrosse.— Tenez, Monsieur le duc, quand on a envie de se

battre on ne verbiage point tant. Entrez chez moi^ je vous ferai donner à dîner, et, si je ne parviens pas à vous remettre en votre bon sens d'ici à quatre heures et que vous persistiez à me forcer à l'alternative de me battre ou d'être dévisagé, il faudra bien que le sort des armes en décide. — alon carrosse arrive à ma porte, je descends, il me suit, et feint d'accepter mon diner. Je donne froidement mes ordres. Le facteur me remet une lettre, il se jette dessus et me l'arrache devant mon père et tous mes domestiques. Je veux tourner l'affaire en plaisanterie, il se met à jurer. Mon père s'effraie, je le rassure, et j'ordonne qu'on nous porte à diner dans mon cabinet. Nous montons. Mon laquais me suit, je lui demande mon épée. — Elle est chez le fourbisseur. — Allez la chercher, et, si elle n'est pas prête, apportez-m'en une autre. — Je te défends de sortir, dit M. de Chaulnes, ou je t'assomme! — Vous avez donc changé de projet? lui dis-je. Dieu soit loué ! car je ne pourrais pas me battre sans épée. — Je fais un signe à mon valet qui sort. Je veux écrire , il m'arrache ma plimie. Je lui représente que ma maison est un hospice que je ne violerai pas, à moins qu'il ne m'y force par de semblables excès. Je veux entrer en pourparler sur la folie qu'il a de vouloir absolument me tuer 3 il se jette sur mon épée de deuil qu'on avait posée sur mon bureau et me dit, avec toute la rage d'un forcené et en grinçant les dents, que je ne le porterai pas plus loin. Il tire ma propre épée, la sienne étant à son cùlé; il va fondre sur moi. — Ah! lâche! ra'écriai-je, et je le prends à bras-le-corps pour me mettre hors de la longueur de l'arme, je veux le pousser à ma cheminée pour sonner; de la main qu'il avait de libre, il m'enfonce cinq grilTes dans les yeux et me déchire le visage, qui à l'instant ruisselle de sang. Sans le lâcher, je parviens à sonner, mes gens accourent. — Désarmez ce furieux! leur criai-je, pendant que je ie tiens. — Mon cuisinier, aussi brutal et aussi fort que le duc, veut prendio une bûche pour l'a^sommor. Je crie plus haut :— Désarmez-le, mais ne lui faites pas de mal; il dirait qu'on l'a assassiné dans ma maison. — On lui arra-

che mon épée. A l'instant il me saute aux cheveux et me dépouille entièrement le front. La douleur que je sens me fait quitter son corps que j'embrassais, et de toute la raideur de mon bras je lui assène à plein fouet un grand coup de poing sur le visage. — Misérable! me dit-il, tu frappes un duc et pair! — J'avoue que cette exclamation si extravagante pour le moment m'eût fait rire en tout autre temps; mais, comme il est plus fort que moi et qu'il me prit à la gorge, il fallut bien ne m'occuper que de ma défense. Mon habit, ma chemise sont déchirés, mon visage est de nouveau sanglant. Mon père, vieillard de soixante-quinze ans, veut se jeter à la traverse, il a sa part lui-même des fureurs crochetorales du duc et pair; mes domestiques se mettent à nous séparer. J'avais moi-même perdu la mesure, et les coups étaient rendus aussitôt que donnés. Nous nous trouvons au bord de l'escalier, où le taureau tombe, roule sur mes domestiques et m'entraîne avec lui. Ce désordre horrible le rend un peu à lui-même. Il entend frapper à la porte de la rue : il y court, il voit entrer ce même jeune homme ' qui m'avait averti le matin dans mon carrosse, il le prend par le bras, le pousse dans la maison et jure que personne n'entrera ni ne sortira que par son ordre jusqu'à ce qu'il m'ait rais en morceaux. Au bruit qu'il fait, le monde s'amasse devant la porte; une femme de ma maison crie par une fenêtre qu'on assassine son maître. Mon jeune ami, effrayé de me voir défiguré et tout en sang, veut m'enlraîncr en haut. Le duc ne veut pas le souffrir. Sa rage se ranime, il tire son épée, qui était restée à son côté, car il est à remarquer qu'aucun de mes gens n'avait encore osé la lui ôter, croyant, à ce qu'ils m'ont dit, que c'était un manque de respect qui aurait pu tirer à conséquence pour eux; il fond sur moi poui' me percer, huit personnes se jettent sur lui, on le désarme. Il blesse mon laquais à la tète, mon cocher a le nez coupé, mon cuisinier a la main percée. — L'indigne lâche! m'écriai-je, c'est pour la seconde

1 C'est Gudin.

fois qu'il vient sur moi, qui suis sans armes, avec une épée. Il court dans la cuisine chercher un couteau; on le suit, on serre tout ce qui peut blesser à mort. Je remonte chez moi. Je m'arme d'une tenaille de foyer. J.'allais redescendre, j'apprends un trait qui me prouve à l'instant que cet homme est devenu absolument fou : c'est que sitôt qu'il ne me voit plus, il entre dans la salle à manger, se met à table tout seul, mange une grande assiettée de soupe et des côtelettes, et bo^t deux carafes d'eau. 11 entend encore frappera la porte de la rue, court ouvrir, et voit M. le commissaire (]l<onu, qui, surpris du désoidre horrible où il voit tout mon inonde, frappé surtout de mon visage déchiré, me demande de quoi il s'agit. Il s'agit. Monsieur, d'un lâche forcené qui est entré ici dans l'inlention d'y dîner avec moi, qui m'a sauté au visage dès qu'il a mis le pied dans mon cabinet, a voulu me tuer de ma propre épée, ensuite de la sienne. Vous voyez bien. Monsieur, qu'au monde que j'ai autour de moi j'aurais pu le faire mettre en pièces, mais on me l'aurait demandé meilleur qu'il n'est. Ses parents, charmés d'en être débarrassés, ne m'en auraient peut-être pas moins cherché une mauvaise affaire. Je me suis contenu, et, à l'exception de cent coups de poing avec lesquels j'ai repoussé l'outrage qu'il a fait à mon visage et à ma chevelure, j'ai défendu qu'on lui fit aucun mal.

«M. le duc prend la parole et dit qu'il devait se battre à quatre heures avec moi devant M. le comte de Turpin, choisi comme témoin , et qu'il n'avajt pu attendre jusqu'à l'heure convenue. — Comment trouvez-vous, Monsieur, cet homme qui, après avoir fait un esdandie horrible dans ma maison, divulgue lui-même, devant un homme public, sa coupable intention, compromet un officier général en le nommant comme té.noin désigné et détruit d'un seul mot toute possibilité d'exécuter son piojet, que cette lâcheté prouve qu'il n'-a jamais conçu sérieusement? — A ces mots, mon forcené, qui est brave à coups de poing comme un matelot anglais, s'élance une cinquième fois sur moi ; j'avais quitté ma tenaille à l'arrivée du commissaire; réduit à l'arme de la nature, je

me défends de mon mieux devant rasscmble'e, qui nous sépare une troisième fuis. M. Chenu me prie de rester dans mon salon et emmène M. le duc, qui voulait casser les glaces. En cet instant, mun laquais revient avec une épée neuve; je la prends et je dis au commissaire : Monsieur, je n'ai pas eu le dessein d'un duel ', je ne l'aurai jamais ; mais, sans accepter de rendez-vous de cet homme, j'irai par la ville attaché sans cesse à cette épée, et, s'il vient m'insuller, comme la publicité qu'il donne à cette hoi-rible aventuie prouve de reste qu'il est l'agresseur, je jure que j'en délivrerai, si je puis, le monde qu'il déshonore par ses lâchetés. — L'arme que je tenais alors étant un porte-respect imposant, il s'est retiré sans rien dire dans ma salle à manger, où M. Chenu, l'ayant suivi, a été aussi surpris qu'effrayé de le voir se meurtrie le visage à coups de poing et s'arracher lui-même une poignée de cheveux de chaque main, de rage de n'avoir pu laeluer. M. (>henu l'a enlin déterminé à rentrer chez lui, et iLa eu le sang-fioid de se faire coiffer par mon laquais qu'il avait blessé. Je suis remonté chez moi pour me faire panser,, et lui s'est jeté dans sa voiture. »

Après quelques autres détails qui m'ont paru inutiles à reproduire, Beaumarchais termine ainsi :

« Je n'ai semé ce récit d'aucune réflexion, j'ai dit le fait simplement et même, autant que je l'ai pu, en employant l'expression dont on s'est servi , ne voulant pas donner la moindie aiteinte à la vérité en i-aconlant la plus étrange et dégoûtante aventure qui puisse arriver à un homme raisonnable. »

Voici maintenant le rapport du commissaire de police àJl. de Sartines; on y remarqiicra, surtout à la fin,

• Les lois étant encore très-rigoureuses contre le duel, on verra le duc de Chaulnes nier de son côté qu'il ait voulu un duel.

comme un des caractères du temps^, avec quelle timidité révérencieuse un magistratde police, même dans l'exercice de ses fonctions, parle d'un duc et pair qui s'est conduit comme un crocheteur, et semble redouter de s'expliquer sur son compte :

«Ce ]3féTrierm3

« Monsieur,

« Vous m'avez demandé un détail de l'affaire arrivée entre M. le duc de Chaulnes et le sieur de Beaumarchais, lequel je ne suis guère en état de pouvoir vous donner bien juste, n'étant arrivé chez ledit sieur de Beaumarchais qu'après le grand bruit. J'y ai trouvé en bas mondit sieur le duc de Chaulnes, son épée cassée, dont il n'avait plus à son côté qu'une partie du fourreau; il était sans bourse à ses cheveux, ses habit et veste déboutonnés et sans col 3 le sieur de Beaumarchais dans un étala peu près semblable et de plus son habit noir déchiré ainsi que sa chemise, sans col ni bourse, et tout échevelé, avec le visage écorché en plusieurs endroits. J'ai engagé ces messieurs à monter en une pièce au premier étage, où étant, ils se sont repris de propos, se sont dit des choses désagréables et fait réciproquement des reproches assez malhonnêtes en termes fort durs, ce qui a donné lieu à se saisir de nouveau l'un et l'autre et m'a fait craindre les suites fâcheuses qui pouvaient en résulter. J'ai cependant calmé un peu M. le duc en l'engageant de passer dans une autre pièce i)our causer ensemble en particulier, ce qu'il a fait sans difliculté. Je lui ai fait des représentations honnêtes sur cette scène, il les a écoutées et s'est rendu à ce que j'ai exigé de lui, c'est-à-dire qu'il ne se passerait rien davantage, ce dont il m'a donné sa parole d'honneur qu'il a tenue; car, pendant que je suis sorti un demi-quart d'heure environ pour aller en causer avec un cordon rouge qui dînait dans le quartier et que les deux parties m'avaient nommé *,

1 C'était le comte de Tuipin.

il s'en est allé de chez ledit sieur de Beaumarchais. L'on répand dans le public que M. le duc de Chaulnes m'a manqué, quoique sachant qui j'étais : ce fait est absolument faux; je n'ai eu que lieu de me louer des procédés de M. le duc, qui ne m'a même rien dit de désagréable et qui m'a au contraire traité avec beaucoup d'honnêteté en me témoignant même des égards et de la confiance *. Je lui dois cette justice en rendant hommage à la vérité.

« Je suis avec respect, etc.

« Chenu, commissaire.»

Le lecteur doit être désireux d'entendre le duc de Chaulnes s'expliquer à son tour ; joignons ici la déposition écrite et adressée par lui au tribunal des maréchaux de France. A l'aide de tout ce qui précède, on démêlera facilement dans son récit les points où il dissimule ou dénature les faits. Le style de cette déposition que je reproduis textuellement a également son importance comme signe du temps :

« Depuis plus de trois ans, écrit le duc de Chaulnes, j'avais le malheur d'être la dupe du sieur de Beaumarchais, que je croyais mon ami, lorsque des raisons fortes m'engagèrent à l'éloigner. Il me revint plusieurs fois depuis ce temps qu'il tenait de très-mauvais propos sur mon compte; enfin, jeudi dernier, je trouvai le sieur Gudin, l'un de ses amis, cbezune femme de ma connaissance; il eut l'audace* de l'assurer, de la part du sieur de Beaumarchais, qu'il n'était pas vrai, ainsi que je l'avais dit, qu'une femme qua-

' Ici le commissaire de police ajoute en note, ainsi que le sieur de Beaumarchais. Il est assez curieux de voir ce magistrat constater que le duc de Chaulnes «ne lui a même rien dit de désagréable, qu'il lui a témoigné m^me des égards, etc. >

' Il est peu probaVjle que Gudin ait eu aucune espèce d'audace.

fm BEAUMARCHAIS

hfiée se fût plainte de lui • . Voulant en éclaircir le démenti qu'il me faisait donner, et de tout (sic) ce qui m'était revenu, je fus chercher le sieur de Beaumarchais chez lui, avec le sieuT Gudin, que je fis monter dans le même fiacre que moi pour qu'il n'eût pas le temps de le prévenir. Le sieur de Beaumarchais étant au tribunal de la capitainerie, je m'y rendis, je le pris dans une chambre à part pour lui dire que je voulais une explication. 11 en fut si peu question à l'audience, que je lui parlai d'une permission de chasse qu'il m'avait promis de me faire avoir à Orly. M, le comte de Marcouville et autres ofliciers de la capitainerie étaient présents. « En sortant de la capitainerie, je montai dans sa voiture, et dis au cocher d'aller chez M. de Turpin, ce qui avait trait à l'explication que je voulais avoir. M. de Turpin, qui sortait, nous observa qu'il valait mieux monter dans un fiacre que de rester trois voitures assemblées à sa porte; qu'au demeurant il était deux heures, et qu'il n'avait qu'une minute à nous donner, parce qu'il était attendu chez l'ambassadeur de l'empereur. Étant monté dans le fiacre, iVl . de Beaumarchais me dit que, dans tous les cas, je ne pouvais pas lui demander satisfaction, parce qu'il n'avait qu'une épée de deuil ; je lui observai que, s'il en était question ', je n'étais pas mieux armé que lui, puisque je n'avais qu'une épée du petit Dunkerque, sans garde, que je lui offrirais d'ailleurs de changer, s'il désirait, mais qu'il s'agissait d'abord d'une explication plus ample. M. de Turpin observa de nouveau

' Ceci a trait au propos déjà indiqué dans la déposition de Gudin, et qui, si l'on en croit son manuscrit inédit, se rapportait à quelque indiscrétion dont on accusait à tort Beaumarchais à l'égard d'une grande dame, fille d'un maréchal de P'rance, que Gudin ne nomme pas. On reconnaît sans peine que le duc ne veut pas avouer ici le véritable motif de sa fureur; il l'avoue dans une autre lettre au duc de La Vriilière, où il se reconnaît coupable de s'être laissé égarer par un transport dejalouse colère.

2 S'il en était question est amusant; le duc, traduit devant le tribunal des maréchaux de France, ne veut pas avouer qu'il &provoqué Beaumarchais.

ET SON TEMPS. 27t

qu'il était obligé de s'en aller, ce qu'il fit en convenant qu'il viendrait chez moi à quatre heures. Je me rendis avec M. de Beaumarchais chez lui, pour y dîner ^i, mais à peine fut-il dans sa chambre, qu'il se mit à me dire des injures atroces. Je lui dis qu'il était un malhonnête homme, et qu'il vînt sur-le-champ me faire raison dans la rue; mais il préféra de me colleter, en appelant quatre de ses gens, qui se jetèrent, ainsi que lui, sur moi, en m'arrachant mon épée ^. P fit en même temps demander par sa sœur M. le commissaire Chenu, devant lequel il a bien encore osé avuir l'impudence de me dire à plusieurs reprises que je mentais comme un vilain gueux, et mille autres horreurs semblables. Sorti de chez M. de Beaumarchais, je fus rendre compte à M. de Sartines, et le surlendemain, par son conseil, à M. de La Vrtllière. En revenant de Versailles, j'appris que le sieur de Beaumarchais débitait l'histoire d'une façon déshonnête pour moi, disant qu'il m'avait provoqué et que j'avais refusé de le suivre. Pour lever d'une manière positive tous les nuages de cet article, j'ai cru devoir (plusieurs gens graves l'ont cru de même) aller aux foyers des spectacles y dii-e que M. de Beaumarchais, tenant des propos sur mon honneur et n'étant pas. gentilhomme, ne méritait point que je me compromisse comme j'avais fait la veille, mais bien que je le cun igeasse comme un loturinr. Depuis cette époque, le sieur de Beaumarchais a été libre quatre jours sans que j'en aie entendu parler. Il aujaii été difticile desavoir qu'il était gentilhomme, puisqu'il est fils d'un horloger j il n'est pas seulement dans

' Pour y dtner est d'une naïveté charmante, après la convereation avec Gudin dans le fiacre, où le duc dit qu'il veut arracher le cœur de Beaumarchais avec les dents.

* Le récit de Beaumarchais est dix fois plus vraisemblable et détruitcomplétement cet exposé du duc, qui se détruit d'ailleurs delui-ciême par la phrase qui suit; car si Beaumarchais avait eu l'intention de faire assommer le duc par quatre de ses gens, quel intérêt aurai t-il eu à faire en même lemjas demander le commissaire de police?

l'almanach royal comme secrétaire du roi % et l'on n'a même pas su au tribunal, pendant longtemps, s'il en était compétent. En tout, quand la plus grande partie de cette affaire ne pourrait pas se vérifier aussi facilement qu'elle le peut, quand les injures que M. de Beaumarchais a eu l'impudence de me dire devant le commissaire lui-même ne seraient pas une forte présomption pour ce qu'il a dit et fait sans témoins, il me suffirait de rappeler que je n'ai jamais été connu au tribunal, à la police, à Paris, ni dans aucun lieu, pour querelleur, joueur ou dérangé, pendant que la réputation de M. de Beaumarchais n'est pas, à beaucoup près, aussi entière, puisque, indépendamment de l'insolence la plus reconnue, des bruits les plus incroyables, il essuie dans ce moment un procès criminel pour avoir fait un faux acte.

Cette dernière phrase du duc de Chaulnes est une grossière calomnie, car il savait parfaitement que Beaumarchais n'essuyait pas un procès criminel pour un faux acte, mais qu'il était en procès civil avec le comte de La Blaclie à l'occasion d'un acte dont ce dernier contestait la sincérité, sans oser même l'attaquer directement en faux. Seulement on reconnaît ici quelle désastreuse influence ce procès La Blaclie exerçait sur la réputation de Beaumarchais, puisque le duc de Chaulnes ne craint pas, au moment même du procès, de dénaturer les faits d'une manière aussi révoltante. Ce duc, faisant ainsi les honneurs de la moralité de son adversaire, nous obhge de rappeler que lui-même, à cette époque, soutenait contre sa propre mère un procès horriblement

* Tout le passage qui précède est significatif comme ton; la dernière assertion du duc est inexacte. Je n'ai pu vérifier sur l'almanach de 1773, mais j'ai trouvé le nom de Beaumarchais sur plusieurs almanachs d'une date antérieure.

scandaleux.; que les documents que nous avons sous les yeux prouvent qu'il était aussi débauché et dérangé de toutes manières qu'il était brutal; et qu'après avoir été banni du royaume pour faits de violence, sa vie tout entière ne fut quLinc suite d'actes de même nature.

Cette journée du 11 février ayant été fort orageuse, on serait tenté assez naturellement de penser que Beaumarchais consacra la soirée à se remettre, à se reposer et à prendre ses précautions pour le lendemain ; toutefois, sijen crois le manuscrit de Gudin, comme il était ie même soir attendu chez un de ses amis pour hre en nombreuse compagnie le Barbier de SéviUe, il arriva au rendez-vous frais et dispos, au moins moralement, lut sa comédie avec verve, raconta joyeusement les fureurs du duc de Chaulnes, et passa une partie de la nuit à jouer de la harpe et à chanter des séguedilles. « C'est ainsi, dit Gudin, que, dans toutes les circonstances de sa vie, il était entièrement à la chose dont il s'occupait, sans qu'il fût détourné ou par ce qui s'était passé ou par ce qui devait suivre, tant il était sûr de ses facultés et de sa présence d'esprit. Jamais il n'avait besoin de préparation sur aucun point ; son intelligence était toujours entière dans tous les moments, ei ses principes n'étaient jamais en défaut. »

Le lendemain matin, Gudin nous montre le père Caron apportant à son fils une vieille épée du temps de sa jeunesse et lui disant : « Vous autres, vous n'avez idus que de mauvaises armes ; en voici une solide, et d'une époque où l'on se battait plus souvent qu'aujour-

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