‹ BeaumarchaisChapitre 2 sur 5 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le travail qui suit a été composé en vue du concours d'éloquence institué par l'Académie Française. Il v a pris part et portait en épigraphe le mot de Chamfort qu'on 3' trouve encore au début.

Le sujet, ainsi qu'il avait été envisagé et développé, différait assez sensiblement du programme proposé. Nous avons cherché, avant tout, à donner de la physionomie littéraire de Beaumarchais une esquisse à la fois complète et exacte. Pour cela, nous avons mis à contribution les travaux de nos devanciers, surtout les deux volumes de M. de Loménie, et aussi la notice d'Edouard Fournier. De leur lecture et de leur rapprochement, il est résulté une étude approfondie du talent de Beaumarchais, considéré sous ses divers aspects et dont le récit de sa vie reste le cadre naturel.

L'Académie a pensé que, compris et exécuté de la sorte, ce travail s'éloignait de l'esprit même du concours, « non qu'il manquât de mérite, mais il manquait de mesure ». Elle a cru cependant que cette <c œuvre de recherche et d'érudition » était une tentative louable, et elle a décerné à son auteur un témoignage d'encouragement.

Qu'il nous soit permis d'adresser ici, pour une marque de bienveillance qui nous est précieuse, l'expression de notre respectueuse gratitude à l'Académie Française, et, en particulier, à son secrétaire perpétuel, M. Camille Doucet, qui en a été l'interprète, dans la séance publique annuelle du 23 novembre 1886,

5 Un homme d'esprit est perdu, s'il ne joint pas à l'esprit l'énergie de caractère. Quand on a la lanterne de Diogène, il faut avoir son bâton. »

Chamfort.

sT-iL rien de plus bizarre que ma destinée 1 dit Figaro. Fils de je ne sais pas qui ; volé par les bandits ; élevé dans leurs mœurs, je m'en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et partout je suis repoussé I Certes, pour avoir un état civil, l'existence de son patron Beaumarchais n'en est pas moins étrange : rien n'y manque, pas mGme les histoires de brigands.

Repoussé d'abord, comme Figaro, par une noblesse vaniteuse, ennuyée de voir ce petit bourgeois intrigant et intelligent se hausser jusqu'à elle, mais, comme lui aussi, toujours supérieur aux événements, Beaumarchais les dompte, surmonte les difficultés avec une verve, avec une audace toujours croissante à mesure que les obstacles surgissent. S'agit-il de faire la guerre à un Parlement en défaveur? Il y réussit, et si l'institution ne tombe pas sous ses saillies, elle est du moins sapée jusqu'en ses plus intimes fondements. Faut-il négocier quelque affaire secrète ? Il s'en mêle et s'en démêle

adroitement. Faut-il aider h fonder une république en Amérique, h renverser une monarchie en France ? Beaumarchais n'est-il pas là ? Les obstacles s'entassent : croyez-vous qu'il va reculer? Point. Son entrain redouble et son énergie augmente avec les efforts qu'il doit tenter. Les incidents se croisent, s'enchevêtrent dans un perpétuel imbroglio, où tout autre que lui perdrait la tête. Il n'en sort pas moins victorieux, et se délasse en composant des comédies, qui sont de véritables révoltes contre le pouvoir établi, et qui, tantôt permises, tantôt défendues, finissent par voir le jour, malgré tous les empêchements, grâce à l'activité, à l'habileté de leur auteur.

Et pourtant ce n'est pas seulement la Sublime Porte, avec tout son cortège de puissances musulmanes, qu'il offense, comme Figaro, dans sa prose acérée ; c'est l'ordre des choses tout entier, depuis l'institution des lettres de cachet jusqu'à la servitude de la presse, et, en dépit de tout et de tous, il réussit à se faire applaudir par ceux-là même que ses boutades contribueront à faire disparaître. Toujours à l'affût des événements, à chaque chose nouvelle, il taille encore sa plume et demande à chacun ce dont il est question.

Comment parler de cette vie qui fut un perpétuel combat? Peut-on s'en tenir aux mérites littéraires de quelqu'un qui en avait tant d'autres, et qui rangeait la littérature dans la classe de ses amusements? Ses Mémoires ? Beaumarchais les écrivit d'abord sans grande ambition littéraire, et seulement pour se défendre à sa manière, pour mettre le public dans la confidence de ses démêlés. L'occasion, par bonheur, tourna doublement à son avantage : il ne perdit pas son procès devant les juges et le gagna devant l'opinion. La passion du théâtre ? S'il s'y livra, nous dit-il, c'est parce qu'il n'aimait pas le jeu du loto, et ses comédies furent les meilleures de ses spéculations. En limitant ainsi le champ d'étude, on n'aurait plus à observer qu'un Beaumarchais mutilé, fort brillant sans doute, mais qui n'est pas le vrai Beaumarchais, avec sa turbulence et la multitude de ses occupations.

Comment alors se reconnaître au milieu d'événements si nombreux, si divers? Peut-on mettre quelque ordre dans ce tourbillon ? Suivons, pour cela, Figaro, sa ressemblance et son reflet, qui nous conduira dans ce labyrinthe et nous en fera découvrir les détours. Beaumarchais ne s'est pas contenté de le créer; il l'a crée à son image, et il lui a donné tant de lui-même, qu'il suffit pour connaître l'auteur, d'analyser le personnage. La jeunesse de Figaro est celle de Beaumarchais; il mûrit et vieillit avec lui. Figaro est-il triste? Soyez sûr que Beaumarchris est dans l'embarras. Ses satires, ses saillies sont celles de Beaumarchais et sa gaieté, son rire, ce rire inextinguible qui ne le quittait pas même au milieu de SCS pleurs, ne le reconnaissez-vous pas ? Ils se confondent si bien qu'on croit souvent entendre la voix et le rire de Beaumarchais dans la bouche de F'igaro.

BcLiiiiihircluiis

Buste sculpte p;ir II. Aiiouard Pour la Socitlc des Auicur» dianidtiqucs

Pierre-Augustin Caron (i) naquit à Paris, le 24 janvier 1782, chez son père, horloger dans la rue Saint-Denis, à deux pas des Halles, et M. de Lome'nie, auquel rien n'échappe, note la curieuse coïncidence qui fait naître Beaumarchais près du berceau de Molière, de celui de Regnard, presque à l'endroit où Scribe devait plus tard voir le jour. L'intérieur de ce petit bourgeois était assez curieux, et mérite qu'on s'y arrête quelques instants. Tout le monde écrivait, faisait des vers dans cette maison, qu'on a appelée un hôtel de Rambouillet d'arrière-boutique. Lui-même, André-Charles Caron, était aussi galant qu'habile ouvrier dans son art. Ses filles rimaient et jouaient la comédie; l'une d'elles, Marie- Julie celle que Beaumarchais préférait et qui devait prendre le nom de combat de son frère, alla jusqu'à publier des réflexions philosophiques sur le prix de la vie, et fut quelquefois l'heureux collaborateur de l'auteur des Mémoires (2). Seule, la mère de Beaumarchais ne semble pas avoir partagé le goût de la famille ; elle s'efforçait — et n'est-ce pas là un rôle vraiment digne d'une mère ? — de faire pardonner les incartades d'un fils, dont la pétulance n'était pas le moindre défaut,

La naissance de ce fils bel esprit fut donc une joie pour l'horloger de la rue Saint-Denis. Quoique assez lettré lui-même, le père Caron ne laissa cependant pas son enfant s'abandonner tout entier à ce penchant pour les lettres et la musique, qu'il avait montré d'aussi bonne heure. A treize ans, il le retirait de l'école de Maisons-Alfort et le faisait rentrer au logis comme apprenti. Cela n'allait guère au précoce gamin, car son père ne plaisantait pas sur l'horlogerie, Protestant converti de fraîche date, il avait dans le caractère une certaine rectitude sévère, qui gênait un peu son fils, et il ne supportait pas que l'on manquât

(i) Hopwood a gravé deux portraits de Beaumarchais : l'un ovale, l'autre encadré d'une bordure carrée, d'après un dessin original communiqué par la famille. C'est ce dernier qui est reproduit en tête de cette étude par l'habile burin de M. Nargeot. Plus rare et moins connu que le célèbre portrait de Beaumarchais par Cochin, gravé par Gabriel de Saint-Aubin, il nous a semblé offrir plus de garanties de ressemblance, et c'est pour ce motif que nous l'avons choisi.

(2) Cette collaboration de Julie est incontestable, surtout en ce qui concerne les Mémoires de son frère. Mais M. Mary-Lafon a voulu prêter à Beaumarchais un autre aide, dont la participation à ses ouvrages est fort peu démontrée : c'est le secrétaire même de Beaumarchais, Gudin de la Brenellerie. On trouvera l'argumentation, très invraisemblable, de M. Mary-Lafon, exposée dans son autobiographie : Cinquante ans de vie littéraire, 1882, in-i8.

aux pratiques religieuses. La chose ennuyait, parait-il, Beaumarchais, plus fort encore que l'e'tude du métier. « Mon père, nous apprend-il, nous menait tous impitoyablement à la grand'messe, et quand j'y arrivais après l'épitre, douze sous m'e'taient retranchés sur mes quatre livres de menus plaisirs par mois, après l'évangile vingt-quatre sous, après l'élévation les quatre livres ; de sorte que j'avais fort souvent un déficit de six ou huit livres dans mes finances. » Cette éducation, si elle ne réussit pas à lui donner des principes religieux, lui laissa cependant un certain respect pour les dogmes catholiques, assez remarquable chez un écrivain de cette époque, et, plus tard, nous verrons ces sentiments reparaître plus vivaces, lorsque les désillusions viendront avec la vieillesse.

En horlogerie, le jeune Caron se montra un élève plus docile; il écouta les leçons de son père et sut profiter de ses enseignements. Aussi, dès septembre 1753, à vingt et un ans et demi, avait-il déjà inventé un système fort ingénieux d'échappement pour les montres. La découverte parut même si ingénieuse qu'un horloger alors célèbre, Lepaute, essaya de se l'approprier. Mais Caron fils n'était pas homme à se laisser ainsi dépouiller sans rien dire. Il protesta dans les gazettes, qui publièrent ses revendications ; de là, un procès, le premier de cet homme qui devait en compter un si grand nombre dans son existence.

L'Académie des Sciences, saisie par le comte de Saint-Florentin, ministre de la maison du roi, dut se prononcer dans le litige ; elle le fit en faveur du jeune inventeur Caron et reconnaissait que cet échappement était le plus parfait qu'on eût encore adapté aux montres, quoiqu'il fut en même temps le plus difficile à exécuter. Tel est le premier succès de Caron fils, qui ne tarda pas à être nomme horloger du roi, et eut ainsi ses entrées à la cour.

Mais il ne faudrait pas croire que cette belle passion pour l'horlogerie occupSt seule l'esprit du jeune homme et qu'il lui suffit de chercher à découvrir les secrets de l'art de mesurer le temps. Il ne négligeait point la musique et n'avait pas perdu ses habitudes de rimeur et de bel esprit. Parfois même, lorsqu'il se trouvait trop à l'étroit dans sa boutique, il faisait au dehors quelques escapades passagères. Petits soupers au cabaret, liaisons faciles et mauvais tours occupaient ces heures de liberté. N'alla-t-il pas un jour, — et à quatorze ans, — jusqu'à vouloir se tuer par chagrin d'amour. Le Chérubin de la rue Saint-Denis avait, selon ses exjiressions, une folle amie, qui, se moquant de sa vive jeunesse, venait de se marier. Les choses allant de ce train, le père Caron fut oblige de gronder : il se fâcha tout de bon et mit Pierre-Augustin à la porte. Chérubin dut alors demander pardon et promettre de ne plus recommencer à l'avenir. Il tint parole et sa famille, émerveillée, le comparait déjà au vertueux Grandisson, lie Clarisse Hiirlou'c.

Certes, le vieil horloger Caron eût été fort étonne s'il avait pu prévoir alors, que ce qu'il nommait sa malheureuse musique serait pour son fils d'un plus grand

secours que l'horlogerie. Ce fut, en effet, la musique qui le poussa à la cour où l'horlogerie, l'avait, il est vrai, fait entrer. Maigre la défense de son père, Beaumarchais continua à s'adonner à l'étude de la harpe, qui était encore fort peu connue en France, et dont il parvint à jouer avec talent. Il réussit même à perfectionner cet instrument, comme il avait jadis perfectionné les montres et y adapta un nouveau système de pédales, qui ne nuisit point à sa réputation de harpiste, si bien que Mesdames de France, filles de Louis XV, voulurent entendre le jeune musicien. L'existence de ces saintes filles était retirée et formait le plus absolu contraste avec la vie déréglée de la cour. Beaumarchais sut habilement profiter de la monotonie de leurs journées ; il organisait de petits concerts intimes, dont il était en même temps le directeur et le héros, il servait d'intermédiaire auprès de Mesdames et il leur procurait mille riens coûteux, dont leur fantaisie voulait se payer le caprice. A ce jeu, l'influence de Beaumarchais grandit vite et les courtisans ne tardèrent pas à le jalonser. Une fois, il dut se battre en duel avec l'un d'eux et le tua. L'affaire aurait pu avoir des suites assez graves, mais Mesdames s'entremirent auprès de Louis XV et Beaumarchais ne fut point inquiété.

A cette époque, il est vrai, l'horlogerie lui valut une bonne fortune, qui eut sur son existence une influence capitale et dont il sut tirer parti en homme d'esprit. Il fit la connaissance d'une jeune femme, aimable et jolie, un peu plus âgée que lui, et mariée à un vieillard infirme, qui occupait à Versailles l'emploi de contrôleur clerc d'office. La jeune femme détermina son mari à se démettre de cette charge en faveur de l'horloger Pierre-Augustin Caron, et plus tard, lorsque la mort lui eut enlevé ce premier mari, elle convola en secondes noces avec le nouveau contrôleur clerc d'office. Ces fonctions décidèrent de l'avenir de Beaumarchais; il abandonna complètement sa précédente profession pour s'adonner à la musique et à son service du palais. C'est alors qu'on le voit prendre, pour la première fois, ce nom de Beaumarchais, qu'il ne devait plus quitter désormais et qu'il rendrait si célèbre. C'était le nom d'un petit fief de sa femme, fief de fantaisie sans doute, et produit d'une imagination qui en créerait bien d'autres. Ce nom de terre devint donc un nom de guerre, sous lequel Beaumarchais remporta tous ses triomphes littéraires. Pourtant, lorsqu'il le prit, la littérature ne l'attirait guère : cela lui semblait un métier trop ingrat et qui ne suffisait pas à nourrir son homme. Aussi en usait-il à peine comme d'un délassement ; il préférait se livrer tout entier à la spéculation.

Les princes de la finance, à ce moment, étaient sans contredit les quatre frères Paris. Quoique issus d'une humble origine, ils étaient parvenus à acquérir des fortunes considérables, en liquidant la situation de Law. Beaumarchais trouva moyen d'obliger l'un des quatre frères, le plus habile, Pàris-Duverney, celui-là même qui avait fait la fortune de Voltaire en l'intéressant à l'approvisionnement

des armées, et le vieux financier fut reconnaissant Ju service rendu. Beaumarchais amena en effet Mesdames de France et Louis X\' à visiter l'École militaire fonde'e par Pâris-Duverney. On regardait cette institution comme l'ouvrage de M™" de Pompadour; cependant Beaumarchais sut montrer tant d'éloquence persuasive, agir avec une diplomatie si profonde qu'il convainquit le roi, toujours faible, et qui se laissait assez facilement mener. De là naquit, entre le financier et le jeune homme, une amitié que le temps ne fit que rendre plus intime. « Il m'initia, dit Beaumarchais lui-même, dans les affaires de finances, où tout le monde sait qu'il était consommé; je travaillai à ma fortune sous sa direction, je fis, par ses avis, plusieurs entreprises; dans quelques-unes, il m'aida de ses fonds ou de son crédit, dans toutes, de ses conseils. »

Nous savons que ce ne fut point peine perdue: rarement leçons tombèrent sur un élève mieux préparé et plus désireux d'en faire son profit. Aussi, à partir de ce moment, nous voyons Beaumarchais faire vite son chemin. D'abord, c'est le brevet de secrétaire du roi qu'il achète, et il s'ennoblit ainsi. Ensuite, il essaye d'acquérir une charge de maitrc des eaux et forêts devenue vacante. Par malheur la morgue de ses futurs collègues empêcha le marché : ils ne voulaient pas que le fils de l'horloger Caron, ancien horloger lui-même, vint siéger à leurs côtés, et, quoiqu'ils ne fussent pas de meilleure noblesse, ils poussèrent les hauts cris. Mal leur en prit, car Beaumarchais dit leur fait à chacun dans un mémoire assez vif qui fait pressentir les fameux mémoires contre Goezman. Cette verte réplique fut cependant inutile : Beaumarchais dut renoncer à son projet ; il se dédommage en achetant la charge de lieutenant des chasses à la capitainerie de la varenne du Louvre. Entre temps, il devient propriétaire d'un hôtel dans la rue de Condé et se paie le luxe d'un carosse, qui scandalisa bien des gens (i).

Les intrigues galantes ne chômaient pas pour cela. Devenu veuf, dix mois seulement après son mariage, Beaumarchais s'était mis à fréquenter les femmes de mœurs faciles, et l'on pourrait citer plus d'une aventure qui lui arriva à cause d'elles, — son duel avec M. de Meslé par exemple. — Mais ce qui occupait surtout cette activité fiévreuse, c'était encore la passion de la spéculation. Pâris- Duverney en usa et le chargea d'une mission en Espagne, mission secrète, bien entendu, car l'un et l'autre étaient trop habiles pour démasquer leurs batteries. Le financier voyait un parti excellent à tirer de l'Espagne en différentes affaires : alimentation des armées espagnoles, colonisation de la Sierra-Morcna. II envoie donc un agent clandestin au delà des Pyrénées, non sans l'avoir muni, au préalable, d'un viatique de 200,000 livres, en billets au porteur, destiné à éblouir

(1) Celte maison porte actuellement le luimcro jô de la rue de Condé et iippartienl à M. Robert de Bonniéres, le spirituel romancier. Suivant M. Vitu, M. de Uonnières • nous en fera >|uelque jour les honneurs dans une notice pleine de laits et de renseignements nouveaux •.

le ministère espagnol. Aux yeux du public, Beaumarchais ne passait les monts que pour forcer un séducteur à épouser l'une de ses sœurs fixée à Madrid : c'est le démêlé avec Clavijo, si vivement narré dans le quatrième mémoire contre Goezman. Cette histoire est trop connue pour qu'il soit besoin de la raconter ici à nouveau; d'ailleurs, nous y reviendrons bientôt à propos des Mémoires. Mais Beaumarchais s'essayait aussi à d'autres entreprises, dans lesquelles il flairait quelque gain ou quelque accroissement d'influence. Il prépare ainsi un plan, en vertu duquel il devait avoir le monopole de la fourniture des nègres aux colonies espagnoles : ce qui ne l'empêchait pas, deux ans après, de s'entremettre, au nom de la justice, pour un jeune noir injustement séquestré à la réquisition d'un blanc. N'alla-t-il pas jusqu'à aider la marquise de La Croix ;\ devenir la maîtresse du prince des Asturies, sous le prétexte que l'empire de cette française sur l'héritier présomptif du trône d'Espagne augmenterait d'autant le prestige français ? Il écrivit un mémoire pour montrer les avantages de cette combinaison plus patriotique qu'honnête. Tout Beaumarchais est là : les entraînements de la spéculation lui font souvent perdre de vue l'humanité et la morale, et il combat les abus seulement lorsqu'il lui est impossible d'en tirer parti. Il savait passer si vite d'une entreprise à l'autre, il papillonnait avec une si merveilleuse agilité de conscience, qu'il ne semblait pas avoir jamais changé d'avis.

Ce voyage d'Espagne ne fut pas tout à fait inutile à Beaumarchais. Ses entreprises financières n'y gagnèrent rien, à la vérité, mais lui-même en revint plus riche qu'il ne le croyait : il en rapportait des airs de séguedilles, des sérénades et des études de mœurs, la vision d'une Espagne de fantaisie, qui devait si fort contribuer à sa gloire. C'est à son retour qu'il fut piqué, pour la première fois, de la tarentule littéraire. Il aborda le théâtre à trente-cinq ans et fit des drames, sans doute par dégoût de la spéculation qui ne lui avait pas réussi en Espagne. Cela nous semble étrange, maintenant de voir cette nature, si franchement gaie, s'essayer d'abord dans un genre tout opposé à son talent. Beaumarchais avait été séduit par la nouveauté de la tragédie bourgeoise, — • c'est lui qui, le premier, la baptisa du nom de drame, — et il est probable que le théâtre espagnol avait produit, à son insu, quelque influence sur lui-même, quoiqu'il n'avoue qu'une faible estime pour la scène castillane. Il tenta donc de se mesurer avec Diderot et Sedaine, dont les productions larmoyantes occupaient alors la faveur du public. D'ailleurs, n'était-il pas la vivante image de son siècle? A la fois Grandisson et Chérubin, sa personne offrait cet étrange amalgame de naturel et d'emphase qui caractérise le dix-huitième siècle, séduit tour à tour par le scepticisme de Voltaire ou la sentimentalité de Jean-Jacques, par Candide ou par Saint-Preux.

Le premier en date des drames de Beaumarchais, ou du moins le premier

reprcscntJ, — car on croit qu'il en avait composé un autre auparavant, /'.4iiii de la Maison, qui ne vit jamais le jour de la rampe (i), — ÎM Eugénie ou la Vertu malheureuse, jouée le 29 janvier 1767 par les Comédiens Français. Avant de paraître à la scène, cette pièce avait été lue par son auteur dans quelques salons, où elle avait obtenu un certain succès. Entre autres personnages de qualité, Beaumarchais l'avait montrée au duc de Nivernois, qui, avec beaucoup de tact et une critique bien avisée, indiqua de nombreux changements, et fit transporter l'action de France en Angleterre, ce qui en diminuait un peu l'invraisemblance. Ces ingénieuses modifications ne sauvèrent pourtant pas la pièce. Elle fut sifflée, à la première représentation, un peu à cause de son auteur, et beaucoup à cause d'elle-même. Mais Beaumarchais était homme à faire contre fortune bon cœur: il savait ne point s'acharner contre les obstacles, qu'il tournait habilement. Il nota les endroits qui avaient le plus scandalisé le public, les retoucha, s'attacha à en atténuer les défauts, et en deux jours, du jeudi 20 janvier au 3i, entre la première et la seconde représentation, il remania complètement les cinq actes d'Eugénie, activant la marche du drame et retranchant les scènes qui l'attardaient. Sans doute, ce changement n'en fit pas un chef-d'œuvre: il l'améliora néanmoins et mit en relief les bonnes choses

(i) On a trouvé, dans les papiers de Beaumarchais, achetés à Londres par Edouard Fournier et possédés actuellement par la Comédie-Française, un manuscrit de ce drame, qu'on a cru, après cela, pouvoir lui attribuer. Mais l'Ami de la maison n'est pas inédit : il a été imprimé sous le titre de l'AduUcrc et sous le nom de Chalumeau, marchand à Mclun, qui avait avec Beaumarchais des relations littéraires et commerciales. (Calahii;uc de la bibliothcque Solcinne, t. Il, p. 2i5.) L'attribution à Beaumarchais n'est donc pas vraisemblable. Nous savons, par un passage d'une lettre publiée par M. de Loménie (t. II, p. 3ii), qu'il avait été fait une parodie de l'Ami de la maison, qu'on songea un instant à représenter à Gcnncvillicrs, à la place du Mariaf;e de Fi/^aro, mais « beaucoup trop gaie pour être jouée devant de très jeunes femmes ». Quel était l'auteur de cette parodie? Beaumarchais ou Cailhava ? La lettre, un peu obscure en ce point, ne le dit pas, quoiqu'elle semble désigner Cailhava. Si c'eût été Beaumarchais, la présence du drame parmi ses papiers se fût ainsi expliquée Néanmoins, on trouvera l'analyse de l'Ami de la maison dans l'édition complète du thé;Ure de Beaumarchais donnée par MM. d'Ileylli et de Marcscot (t. II, p. 220). C'est une œuvre longue et dilVuse, dramatique pourtant, et qui offre une curieuse ressemblance avec une pièce contemporaine,/e Supplice d'une femme. — Disons, en tinissant, au risque de rendre interminable une note déjà si longue, que Grimm met encore sous le nom de Beaumarchais les Amants espagnols, comédie en cinq actes et en prose, représentée le mercredi a? novembre 17S2, à la Comédie-Française. Grimm est le seul à lui attribuer cette pièce, qui sans doute ne fut pas imprimée et qui est généralement mise au compte de M. Bcaujard, rédacteur des Petites Affiches de Marseille et auteur de l'Oncle et le A'cveu (comédie en deux actes, représentée en i-X<), sur le ThéAtre Feydcau, Cat. Sulcinnc, t. III, p. 22). Le public dit, parait-il, que Heaujard n'était qu'un prête-nom, <. que le véritable auteur de ce triste drame était M. Curon de Beaumarchais, et que c'était un ouvrage de sa jeunesse, du temps où il faisait Eugénie et les Deux Amis ». On croyait y trouver des traces visibles de la façon de dialoguer de Bcaumnrcliais cl aussi de mener l'intrigue. Et Grimm ajoute : • Ce que l'on peut avancer sans crainte de se tromper, c'est que l'auteur ^c% Amants espagnols, quel qu'il soit, a pris M. de Beaumarchais pour son modèle» [Correspondance de Orimm, éd. M. Tourneux, I. XIII, p. 217.)

qu'il contenait. Dégagée de la sorte, la pièce fut mieux accueillie du public et eut un nombre assez conside'rable de représentations.

L'argent de l'auteur ne fut pas, parait-il, étranger à ce revirement : Colle prétend qu'il paya deux ou trois cents claqueurs à la deuxième réprésentation, et qu'il alla, plus tard, jusqu'à faire jeter de la monnaie au parterre. Ce sont là façons d'agir à la Figaro, qui ne doivent pas trop nous scandaliser. Il faut reconnaître aussi qu'Eugénie n'est pas dépourvue d'intérêt. Les trois premiers actes en sont vraiment dramatiques, le troisième surtout, très touchant et très pathétique. Les deux derniers, il est vrai, imités du Diable boiteux de Le Sage, sont maladroitement réunis à l'ensemble et compliquent inutilement l'action. Les qualités l'emportèrent : une certaine clarté dans la langue, qui contrastait avec le style emphatique et obscur de Diderot, la netteté de l'exposition, la vivacité de l'intrigue finirent par séduire le public, en dépit des nombreux défauts de l'œuvre. On la reçut alors favorablement et, depuis, elle a vu, à diverses reprises, cet accueil se renouveler.

Mais le grand vice est l'invraisemblance de la donnée. Eugénie, l'héroïne, fille d'un gentilhomme du pays de Galles, a été indignement trompée par lord Clarendon, neveu du ministre de la guerre, qui a simulé un mariage, devant de faux témoins, pour l'épouser, et qui se propose de s'unir à une riche héritière, au moment même où celle qui se croit sa femme va devenir mère. C'est tout simplement odieux. La scène, comme on le sait, se passe en Angleterre. Avant les avis judicieux du duc de Nivernois, l'action se déroulait en France, ce qui la rendait plus invraisemblable encore. Lord Clarendon était alors le marquis de Rosempré, neveu lui aussi du ministre de la guerre, et lord Hartley se nommait le baron de Kerbalec, gentilhomme breton. En le dépaysant, Beaumarchais adoucit le caractère de Clarendon et s'efforça d'en diminuer la scélératesse. La pièce y gagna, quoique l'imprudence et la crédulité d'Eugénie semble toujours bien peu admissibles au spectateur. Ce qui resta, en dépit de tous les efforts, ce fut un acte bas, commis lâchement par un séducteur sans scrupule et sans délicatesse, et point de départ d'une intrigue parfois confuse et inexplicable, surtout à la fin. Le parterre n'y regarda pas de si près, et Beaumarchais, charmé de ce premier succès, fit précéder son drame, lorsqu'il l'imprima, d'une préface prétentieuse sur le genre dramatique sérieux, dans laquelle il exposait les éléments de sa théorie. D'après ce système, l'imitation plate de la nature était érigée en dogme. C'était aller un peu vite en besogne et trancher trop tôt du chef d'école. Beaumarchais aimait assez cela : il se hâtait de poser des conclusions et des principes, quitte à laisser les autres suivre ses conseils et à abandonner plus tard ce qu'il prêchait d'abord avec ardeur.

Pourtant, dans chacune de ses productions, même dans celles qui sont le moins personnelles et qui se ressentent le plus d'une influence étrangère. Beau-

marchais savait mettre une originalité qui lui fut propre. Emporté dans Eugénie, par ce goût de la nouveauté qui lui avait fait aborder le drame à rencontre de son talent, il tenta une innovation, qui, si elle ne fut pas approuvée, n'en montre pas moins une certaine entente des choses du théâtre. « L'action théâtrale ne se reposant jamais, dit-il pour expliquer son invention, j'ai pensé qu'on pouvait essayer de lier un acte à celui qui le suit, par une action pantomime, qui soutiendrait, sans la fatiguer, l'attention des spectateurs, et indiquerait ce qui se passe derrière la scène, pendant l'entr'acte. « Les Comédiens Français se refusèrent à suivre les hardiesses d'un auteur, qui commençait sa carrière par un drame si étrange, pour le finir par une comédie qui ne ressemblait à rien. Mais le critique doit signaler ce projet, comme le premier essai de ce goût particulier et scrupuleux de la mise en scène, que Beaumarchais conserva toujours, et qui était, pour le temps une nouveauté heureuse.

Trois ans après, le i3 janvier 1770, son second drame, les Deux Amis ou le Négociant de Lyon, était joué à la Comédie-Française. La pièce n'obtint pas de succès. C'est l'histoire de deux amis, dont l'un, receveur des fermes, se dévoue jusqu'à prendre l'argent de sa caisse pour éviter la ruine de l'autre. On crut que Beaumarchais avait spéculé sur deux faillites qui faisaient grand bruit alors, celle de Billard et celle de Grissel, et le public sillla. Le public eut tort. Beaumarchais regardait ce drame comme le mieux construit de ses ouvrages, et Beaumarchais avait raison, ce me semble, contre ses détracteurs.

Assurément la situation d'un homme qui est à la veille d'une faillite déshonorante parait un peu trop particulière pour émouvoir tout le monde. Beaumarchais a eu soin d'y mêler des sentiments généraux capables d'intéresser tous les spectateurs. Les amours de Pauline et du fils de Mélac sont un épisode plein de charme, qui donne lieu à des scènes d'un pathétique touchant. Et puis, comme on l'a fait judicieusement remarquer, Beaumarchais n'y parle plus ce langage ampoule et parfois obscur que tenaient la plupart des dramaturges de l'école de Diderot : le ton est ce ton ferme» pénétrant de la comédie de nos jours. Je ne serais pas étonné, pour ma part, si quelque directeur de théâtre, plus audacieux et mieux inspiré que ses confrères, remettait jamais ce drame à la scène, de voir le parterre contemporain casser l'arrêt de ses devanciers. Et ce serait justice, car Beaumarchais a su y montrer assez de talent dans l'art de dessiner les caractères, de les mettre en action, de faire mouvoir les passions, pour qu'on puisse apercevoir dans les Deux Amis le futur auteur du Barbier de Séville.

Ne nous arrêtons pourtant pas, outre mesure, à ces productions du Beaumarchais qu'on pourrait appeler le Beaumarchais-Grandisson. Ilâtons-nous plutôt d'arriver, à travers tout l'imbroglio de sa vie, aux tuuvrcs du véritable Beaumarchais, à ses mémoires et à ses comédies.

Dans l'intervalle de temps qui sépare la première représentation d'Eugénie (le celle des Deux Amis, Beaumarchais, veuf, comme on le sait, une première fois déjà, avait épousé en secondes noces la jeune veuve d'un garde général des Menus-Plaisirs, M"'= Lévêque. C'était une femme encore belle, qui apportait à son mari une fortune importante. Mais cette union fut de courte durée. Beaumarchais perdit, en novembre 1770, sa seconde femme, qui mourut en couches, et ce malheur ne fut pas le seul qui le frappa alors. Quelques mois auparavant, son vieil ami, Pâris-Duverney, était décédé à 87 ans, laissant tous ses biens à son petit-neveu, le comte de La Blache, et ensuite l'unique fils de Beaumarchais mourait, survivant de fort peu à sa mère. Ces pertes si rapprochées n'eurent pas la même influence sur l'existence de Beaumarchais. Il était trop amoureux du mouvement pour s'affliger outre mesure de son veuvage, et si la mort de son fils fut pour lui un coup plus rude et plus difficile à supporter, il réussit pourtant à s'en consoler assez rapidement. Seule la mort de Duverney troubla profondément son existence : ainsi que nous l'avons dit, ils étaient tous les deux en un perpétuel commerce d'affaires et leur règlement de comptes fut chose malaisée.

Beaumarchais parvint enfin à obtenir une apuration juste et telle qu'il la souhaitait, mais après quelles difficultés, grand Dieu ! et après quelles péripéties ! Ce qu'il lui fallut dépenser d'activité et d'énergie pour arriver à ce résultat qui semble si naturel en apparence, est vraiment chose incroyable. Tout autre, qui n'eiit pas été doué au même degré que lui de souplesse et de faconde, se serait laisser dominer par les événements et n'aurait pas su leur commander. Heureusement pour son procès que Beaumarchais n'était pas d'humeur à souffrir qu'on le dépouillât sans se plaindre et il ne consentait pas focilement à s'avouer vaincu.

Le comte de La Blache, unique héritier de Pàris-Duverney, détestait cordialement Beaumarchais : il me hait, disait celui-ci, comme un amant aime sa maîtresse, et, ma foi ! c'était un peu raison. Beaumarchais s'était en effet essayé, avec cette franchise intempestive qui le faisait se mêler trop souvent des affaires d'autrui, à évincer le comte de La Blache de la succession de son grand-oncle : il eût préféré que l'immense fortune de Duverney passât à son ami M. de Meyzieu, neveu comme M. de La Blache du célèbre financier, et, de plus, fort lié avec Beaumarchais, ce qui eût facilité la liquidation de leurs affaires communes.

Aussi, à peine le comte de La Blache était-il en possession des biens de son oncle, qu'il s'empressait de ne pas reconnaître un règlement de comptes, intervenu entre Beaumarchais et Pâris-Duvcrney en avril 1770, trois mois seulement avant la mort de ce dernier. Par cette pièce, Pâris-Duverney s'avouait débiteur à l'égard de Beaumarchais d'une somme de i 5, 000 livres, payables à la volonté de son créancier. Non seulement M. de La Blache se refusa à solder cotte dette de son oncle mais encore il réclamait le payement de 139,000 livres, dont la pièce en question déchargeait Beaumarchais. Comme on le voit, les choses s'embrouillaient étrangement et c'est alors qu'allait commencer cette interminable série de procès, qui devaient porter l'affaire de juridiction en juridiction, avec des vicissitudes diverses.

Pour justifier sa réclamation le comte de La Blache soulevait, ni plus ni moins, contre son adversaire, une accusation de faux. Sans doute, il n'osa jamais employer l'inscription de faux contre l'acte si vivement contesté, car la procédure en était difficile et dangereuse. Mais il prétendait que Beaumarchais avait, par des moyens qu'il oubliait d'indiquer, soustrait à son oncle un blancseing de trois longues pages. Une fois en possession de ce papier, Beaumarchais avait dû remplir deux pages d'un compte prolixe, vrai compte d'apothicaire, avant d'arriver à la signature de Duverney. 11 était parvenu ainsi à intervertir les rôles et à se faire passer pour le créancier de la succession, alors qu'en réalité il en était le débiteur. Ce fut cette explication, d'une maladresse et d'une méchanceté incroyables, que le comte de La Blache fit donner, par l'organe de son avocat, à la barre des Requêtes de l'Hôtel, — tribunal de première instance d'alors. — Les juges ne goûtèrent pas cet invraisemblable moyen de défense et condamnèrent l'héritier de Pâris-Duverney à exécuter l'arrêté de compte, intervenu entre son oncle et Beaumarchais. Le comte de La Blache fit appel de ce jugement, pendant que son adversaire, tout à fait rassuré sur l'issue de son procès, l'attendait avec calme et dirigeait, au Théâtre- Français, les répétitions du Barbier de Seville.

11 nous est impossible de mentionner tous les détails d'une instance, qui a été si souvent racontée, et qui, en dernier lieu, a été résumée par M. de Loménic avec une sûreté d'information et de jugement tout à fait remarquable. Nous nous contenterons donc d'indiquer les épiso<les indispensables ù la suite du récit, les scènes qui font apprécier h sa juste valeur le caractère si complexe de Beaumarchais. De ce nombre est son démêlé avec le duc de Chaulnes, qui compromit des affaires jusqu'alors en excellente voie.

Son procès était porté en appel devant le Parlement lorsque celte fâcheuse querelle lui arriva. De plus, le Bctrbicr de Seville, déjà composé, allait, deux jours plus tard, être joué à la Comédie-Française, mais le lieutenant de police, sous le coup de ce scandale, en interdit la représentation et retira l'autorisation de la

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censure. C'est à ce moment, si inopportun pour Beaumarchais, qu'éclata entre celui-ci et le duc de Chaulnes cette fameuse dispute, qui dura tout un jour et dont jN!"" Me'nard, maîtresse du duc, fut le pre'texte. Le grand seigneur e'tait brutal et soupçonneux : sa jalousie avait obligé M"^ Ménard à quitter le théâtre pour lui appartenir plus complètement. A tort ou à raison, il crut s'apercevoir que Beaumarchais, qu'il avait eu l'imprudence d'introduire chez sa maîtresse, réussissait à le supplanter dans les bonnes grâces de la Ménard. Il s'en fâcha, et, un beau jour, ses instincts furieux se donnèrent libre carrière. Il poursuit son rival au Louvre, où Beaumarchais tenait audience en sa qualité de lieutenant de la varenne ; du Louvre, le conduit à son hôtel, rue de Condé. Là, nouvelle scène : le duc de Chaulnes accepte à dîner, puis tout à coup les adversaires en viennent aux mains ; le duc se jette sur Beaumarchais, l'écorche au visage, le met en sang, et force est à ce dernier de le faire jeter à la porte par ses valets, cuisiniers et marmitons, appelés pour la circonstance. Les choses firent grand tapage, comme l'on pense. Le tribunal des Maréchaux se saisit de l'affaire et donna tort au duc de Chaulnes. Cependant, pour que les deux parties y trouvassent également leur compte, tandis que le duc et pair était enfermé à Vincennes, au nom du roi, une lettre de cachet, sans cachet, envoyait, toujours au nom du roi, le fils de l'horloger Caron réfléchir, au For-l'Évêque, aux inconvénients d'une liaison disproportionnée.

Le régime de For-l'Évêque n'était pas trop sévère, et Beaumarchais se résigna tout d'abord assez philosophiquement à sa captivité. « Je suis logé depuis ce matin au For-l'Évèque, écrivait-il à un ami, le jour même de son emprisonnement, dans une chambre non tapissée, à 2,160 livres de loyer, où l'on me fait espérer qu'hors le nécessaire je ne manquerai de rien. » Mais la réclusion se prolonge et cette belle humeur disparait, car Beaumarchais ne peut s'occuper de son procès qui allait être jugé en appel. Le comte de La Blache profite, en homme habile, de ce que son adversaire est privé de sa liberté : il fait des démarches auprès des juges, intrigue, hâte le prononcé du jugement et noircit le prisonnier autant qu'il le peut. Pendant ce temps, Beaumarchais, toujours gardé au For-l'Évêque, s'efforce d'obtenir du duc de La Vrillière un élargissement, au moins momentané, afin de pouvoir solliciter ses juges, chose indispensable auprès des magistrats dont le chancelier Maupeou avait doté la France.

On sait de quelle source cette compagnie tirait son origine. Irrité de voir la Cour des Aides et le Parlement lui tenir tête, ainsi qu'à son fidèle serviteur l'abbé Terray, dans l'affaire Monnerat et dans celle du duc d'Aiguillon, Maupeou avait fini par décider Louis XV à signer le trop fameux édit de décembre 1770, qui devait avoir une si triste célébrité. Ce n'était qu'un réquisitoire violent contre la magistrature. 11 laissait au Parlement le droit seul de faire des remon-

trances, dont on ne tiendrait aucun compte, et enlevait à ce corps toute l'influence usurpe'c par lui, en résistant à la royauté par tout les moyens que l'édit défendait maintenant sous peine de la confiscation des charges. Les magistrats en refusèrent l'enregistrement et arrêtèrent des remontrances qui furent présentées au roi, le 3 décembre. Ces représentations ne produisirent aucun effet sur Louis XV : le roi présida un lit de justice qui brisait toutes les résistances et ordonnait l'enregistrement de l'édit. Les magistrats s'y soumirent, mais il ne tardèrent pas, le lo décembre, à refuser tout service. Le 20 décembre, des gens du roi se présentèrent au Parlement, porteur de lettres de jussion, ordonnant la reprise immédiate des fonctions judiciaires. Elles demeurèrent sans effet, et de nouvelles lettres de jussion se succédèrent, toujours sans résultats, jusqu'au milieu de janvier. Dans la nuit du ly au 20 janvier, tous les membres du Parlement furent éveillés par des mousquetaires, qui leur présentèrent une lettre de cachet, leur intimant l'ordre d'avoir à reprendre leurs fonctions dès le lendemain, et de s'y engager immédiatement, en donnant une réponse par oui ou par non, sans autre déclaration. Quelques conseillers seulement se laissèrent ainsi arracher un acquiescement, qu'ils ne tardèrent pas du reste à rétracter. Et le chancelier, furieux de cette résistance opiniâtre, confisqua les offices et exila les magistrats, dans les lieux les plus éloignés et les plus inaccessibles.

Quelques difficultés que cette dispersion ait offerte, la constitution d'un nouveau Parlement n'en présenta pas moins. La principale était de trouver un assez grand nombre d'hommes, honorables et capables en même temps de remplacer ainsi au pied levé, les magistrats dispersés. D'abord, le chancelier espéra que le temps l'applanirait : aussi chargea-t-il le Conseil privé de l'intérim de la justice. Mais voici bien d'un autre embarras : les hommes de loi refusent leurs services et se mettent en grève, — singulière grève, en vérité, que celle des procureurs, des avocats et des plaideurs eux-mêmes! — Alors, Maupeou s'avisa de morceler le gigantesque ressort du Parlement de Paris en plusieurs Conseils supérieurs, qui ne connaissaient plus de la vérification des lois. Pour en occuper les sièges, Maupeou désigna des hommes rassemblés de tous côtés, dont la plupart ne possédaient pas l'instruction suffisante, et dont certains étaient notoirement indignes de remplir le ministère qui leur était confié. Parfois même, il nomma conseillers des juges des tribunaux inférieurs, en leur permettant de cumuler les deux fonctions, ce qui les faisait résoudre en appel des causes sur lesquelles ils s'étaient déjà prononcés en première instance. Enfin, Maupeou supprima la Cour des Aides, le Grand Conseil et le Parlement de Paris, qu'il remplaça aussi par une chambre composée de juges ù sa dévotion. Cette réorganisation irrita violemment tous les partisans de la magistrature et les défenseurs de la justice ; mais le chancelier ne crut son oeuvre achevée

que lorsqu'il eût, par un dernier coup d'audace, réformé à sa guise les autres Parlements du royaume,

Telle était la juridiction devant laquelle Beaumarchais allait comparaître à nouveau. Maupeou avait bien tenté de donner quelque considération à son Parlement, en mêlant à sa réforme des mesures justes et équitables : abolition delà vénalité des charges, substitution d'appointements fixes à la coutume des épices. Subterfuges inutiles : des hommes sensés, notamment Voltaire, se laissèrent prendre à ces dehors trompeurs; mais celui qui avait plus d'esprit que Voltaire, le public, refusa sa confiance à une cour de justice ainsi composée et la stigmatisa du nom de son fondateur.

Précisément, le conseiller désigné comme rapporteur dans l'affaire Beaumarchais-La Blache était un des membres les moins scrupuleux de cet étrange Parlement. Légiste instruit, il avait débuté, comme juge, au conseil supérieur d'Alsace, et le chancelier, en quête de magistrats à sa merci, l'avait élevé à ces nouvelles fonctions. Valentin Goezman ne regardait pas de trop près aux moyens de conviction employés à son égard, et, s'il tenait sa porte fermée aux plaideurs, c'était pour la faire mieux ouvrir par l'argent de ceux qui sollicitaient ses audiences (i). Besoigneux lui-même, Goezman était marié en secondes noces à une jeune femme coquette, moins délicate encore que son mari sur le choix des moyens. « Il serait impossible de se soutenir honnêtement avec ce qu'on nous donne, disait-elle, dans la boutique du libraire Le Jay ; mais nous avons l'art de plumer la poule sans la faire crier. » Beaumarchais apprit, par des connaissances communes, ces propos imprudents. Toujours prisonnier au Forl'Evêque, il obtient, à force d'insistance, la permission de sortir en ville, accompagné d'un gardien, pour aller solliciter ses juges et s'occuper du procès pendant. De plus, — toujours par l'intermédiaire des mêmes tiers officieux, — il avait été convenu entre M™= Goezman et le plaideur que, moyennant un présent de cent louis pour elle, et quinze louis de gratification pour un secrétaire, celle-ci obtiendrait des audiences de son mari, jusqu'alors inaccessible. Les finances de Beaumarchais n'était certes pas en bon état. Il finit pourtant par se procurer la somme exigée, à laquelle il ajoute une montre enrichie de brillants. Après cela, le conseiller lui accorde une audience, courte, il est vrai, et peu explicite, mais qui ne semble pas moins faire croire à Beaumarchais que son aiTaire est en voie de réussir.

Aussi l'étonnement de ce dernier fut-il grand lorsqu'il apprit, au prononcé de l'arrêt, que la sentence des premiers juges avait été infirmée, sur le rapport du

(i) Sa fin tragique lui fera pardonner des faiblesses. Goezman fut envoyé à l'échafaud, le 7 thermidor, en compagnie de vingt-sept autres condamnés, dont le plus illustre était sans conteste le jeune et infortuné André Chénier. (Wallon, Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris, t. V, p. 1 17.)

conseiller Goezman. Quel était le motif de ce brusque revirement ? Sans doute l'adversaire de Beaumarchais, plus habile et mieux avisé, connaissait mieux le défaut du conseiller et avait mis son équité à une plus forte enchère. Quoi qu'il en soit, Beaumarchais, auquel ce nouveau jugement porte le plus grand préjudice, se démène pour que la lettre de cachet qui le tient enfermé soit enfin rapportée. Il finit par obtenir son élargissement, et se met aussitôt à étudier les différentes circonstances de cette nouvelle procédure. Dès que Beaumarchais eut été débouté de ses prétentions, M"'« Goezman lui remit, à la vérité, les cent louis offerts en présent, ainsi que la montre, mais, par un caprice assez bizarre, elle garda les quinze louis destinés au secrétaire de son mari. Par malheur, au cour de son enquête, Beaumarchais apprit que le secrétaire n'avait point touché celte gratification, et aussitôt, lui qui n'était pas homme à se laisser ainsi plumer sans crier, encore irrité de la perte de ce procès important et d'une cause qu'il savait juste, écrivit à M™" Goezman, pour lui réclamer cette somme, une lettre ferme, dont la résignation était le moindre défaut.

A cette réclamation la femme du conseiller s'indigne et crie bien haut. Beaumarchais ne s'intimide guère et maintient sa demande. Alors intervient le conseiller Goezman qui se plaint d'abord à M. de La Vrillière et à M. de Sartine, puis, mal instruit peut-être de l'afiTaire ou croyant avoir vite raison d'un ennemi à moitié vaincu, intente une action en calomnie devant le Parlement même. Beaumarchais ne recule pas. Le conseiller l'accuse de tentative de corruption : sa présence d'esprit ne l'abandonne guère. Il répond à tout avec une vivacité et un à-propos remarquables : je n'ai pas voulu corrompre, j'ai tenté seulement de me procurer à prix d'argent les audiences qui étaient nécessaires à mon instance. Et il le prouve. Ses raisons sont un peu captieuses; mais l'inexpérience de ses adversaires, et surtout leur malhonnêteté éclate de toutes parts. Quel tacticien habile que cet homme! quel argumentateur retors! Aux mémoires de M"" Goezman, composés sous l'inspiration de son mari et écrits avec violence, il oppose une politesse affectée et une clarté qui n'en semble que plus cruelle. Ses plaisanteries cinglent comme des lanières. Et les preuves de tout ceci abondent. En voulez-vous une ? Il résume d'un mot cette intrigue embrouillée : « Voilà donc, de M. Goezman à moi, une chaîne de sept personnes, dont il prétend que je tiens le premier chaînon comme corrupteur, et lui le dernier comme incorruptible. « Pour caractériser la situation de M"" Goezman, signant des mémoires pleins de termes obscurs, auxquels elle n'entend goutte, il fait allusion à ces phrases « où l'on sent la présence du dieu qui inspire la prêtresse et lui fait rendre ses oracles en une langue étrangère qu'elle ne comprend point. » — 0 L'on m'annonce une femme ingénue, dit-il dans une dernière et plus cruelle ironie, et l'on m'oppose un publicistc allemand. » — En France, quand on a de l'esprit, on est bien près de gagner son procès, sinon devant les

juges, du moins dcv;int le public. Aussi Beaumarchais, qui se savait riche en cette matière, voulait que le public fut le juge souverain du procès. En vain les ennemis se multiplient ; qu'importe ! Au couple Goezman viennent s'ajouter cinq autres accusateurs. Beaumarchais saura faire à chacun la réponse qui lui convient. A Marin, le ga^etier de France, il n'a pas de peine à prouver que ses offres d'entremise sont hypocrites et partent d'un malhonnête homme. A Bertrand d'Airollc, il montre bien vite tous les ressorts qui font agir ce pauvre hère, girouette tournant à tous les vents de la cupidité! Pour Baculard d'Arnaud, romancier larmoyant, qui vient d'une voix lamentable tonner contre l'impiété, un coup d'épingle suffit : « Vous fûtes écolier sans doute, et vous savez qu'au ballon le mieux gonflé il suffit d'un coup d'épingle... » Prompt à l'attaque, aussi habile à la riposte qu'à la parade, c'est Arlequin rossant le guet avec désinvolture, et s'échappant sain et sauf d'une bagarre où tout autre que lui aurait eu les côtes rompues.

On comprend aisément que le public, qui jugeait les coups, se passionnât vite à cette lutte. Et l'on voit Beaumarchais, à mesure que la faveur s'attache à lui, prendre de l'audace et devenir plus insolent. D'abord réservé, il s'en tient, dans ses premiers mémoires à l'exacte discussion des faits et se borne à répondre à ses adversaires, en groupant leurs contradictions ou en grossissant leurs ridicules. Ce sont là tours de bonne guerre. Quand il se sent soutenu par tout le monde, sa fatuité naturelle ne connaît plus de limites : il raille un peu à tort et à travers, il s'efforce d'agrandir le champ du débat, il attaque, à mots couverts, d'une obscurité transparente, les autres membres du Parlement et sème son récit de réflexions plaisantes, d'épisodes romanesques. Le plaideur ne se contente plus d'exposer sa cause : il devient un acteur qui exagère son jeu pour réussir auprès du parterre.

Alors ce fut du délire. Le quatrième mémoire, — le plus vivant peut-être, à coup siîr, celui dans lequel les ressources étrangères au procès tiennent la plus grande place, — est vendu à six mille exemplaires en trois jours. On se l'arrache au bal de l'Opéra, on en fait lecture à haute voix dans les cafés. Au café de Foix, rue de Richelieu, un inconnu, à la forte poitrine, dit Hardy, le déclamait à la foule, qui l'écoutait avec attention. Le peuple, mis en belle humeur par un perpétuel pétillement d'esprit, prétendait que Louis XV avait établi le Parlement, mais que quinze louis allaient le détruire. Cette manie du badinage et du calembour gagnait le monarque lui-même, qui plaisantait le chancelier. « On disait que ce parlement ne prendrait pas ; il prend bien : il prend de toutes les mains. » Singulière manie qui peint au vif toute cette époque : le roi, trop sceptique pour voir autre chose, en ce grave débat, qu'une matière à concetti; le peuple, trop volage, qui se consolait de ses déboires par des jeux de mots.

Mais quelles sont les causes de ce succès si grand et si inespéré tout d'abord?

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Pourquoi ce triomphe, suivant de prés l'échec de ces deux drames ? Quelle est la raison de l'un et de l'autre ? Est-ce parce que Beaumarchais

Mit le mémoire en drame, et le drame en mémoire r

Les motifs de ce revirement sont nombreux, et nous essaierons de les analyser. Sans doute, le talent de l'auteur et la nouveauté du genre étaient pour beaucoup dans le succès ; il y avait cependant d'autres raisons puissantes.

Ce qui charma tout d'abord le public fut ce fait d'être pris à témoin dans un procès particulier. La tentative était hardie : on l'explique pourtant à cette époque où l'opinion publique commençait à se faire jour. De là aussi vient la piquante originalité des factums de Beaumarchais. Sous le titre de Mémoires judicuircs se cachent de véritables appels à l'opinion, et ce n'est point à des juges qu'il sait hostiles que le plaideur s'adresse; il vise plus loin et plus haut. Au-dessus du l'arlcment institué par le chancelier Maupeou, il place une juridiction plus élevée, parce qu'elle ne change pas, la juridiction du sens commun, et moins sujette à caution, puisqu'elle est exercée par tout le monde. Notre histoire littéraire n'offre pas d'exemple antérieur à Beaumarchais de cette façon de discuter les questions juridiques. C'est à peine si, au siècle précédent, on peut parler des mémoires de Pellisson, éloquence froide, compassée, obligée de se tenir dans la discussion des généralités et dans le développement des lieux communs oratoires. L'heure n'était pas encore sonnée, sous le Grand Roi, de l'examen des faits approfondi et pied à pied : l'autorité royale ne l'eût pas permis. Aussi la prose terne de Pellisson, son éloquence de compte rendu ne peut-elle entrer en ligne avec la phrase vive et imagée de Beaumarchais. 11 manque à l'œuvre du dix-septième siècle cette vie exubérante, débordant de partout, qui a fait des Mémoires contre Goezman le prologue de l'éloquence parlementaire française, et placé leur auteur au nombre des précurseurs des orateurs de la Constituante.

Pourtant, en remontant plus haut encore le cours de notre littérature nationale, on trouverait une génération plus audacieuse, et il ne serait peut-être pas impossible d'y rencontrer quelques ancêtres de Beaumarchais. Que dire, en effet, de Théophile de V'iaud ? Sa mauvaise poésie, d'une emphase si puérile, a porté tort à sa prose. On ignore trop maintenant quels habiles mémoires Théophile adressait à ses ennemis, les jésuites Voisin et Garasse, du fond du cachot où on l'avait enfermé, et où, — triste coïncidence, — Ravaillac avait été emprisonné avant lui. Ses plaidoyers méritent cependant mieux que cet oubli, châtiment sans doute des méchantes épigrammes et de l'obscurité des « gayetez » du poète. Ils sont vifs et prompts, et l'on y sent poindre les qualités qui firent plus tard la force de Beaumarchais. Comme Beaumarchais, Théophile obligé de défendre lui-

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même sa propre cause, au milieu de bien de difficulte's, donne maintes leçons de dialectique aux avocats. Il devance Beaumarchais par la netteté' du langage, parla force des arguments et surtout par le mélange adroit des raisons se'rieuses et de la piquante raillerie. Mais ces mérites, moins frappants d'ailleurs chez Théophile que chez Beaumarchais, ne naissaient pas alors en leur temps et demeurèrent sans effet. Le public du dix-huitième siècle, au contraire, se laissa prendre à cette hardiesse, qui venait à son heure et flattait la foule dans un de ses instincts les plus puissants, la curiosité. Que lui importait que Beaumarchais eût raison? Il avait de l'esprit, cela suffisait; chez nous, ceux qui ont de l'esprit ne sont-ils pas assurés de gagner tôt ou tard, leur procès devant l'opinion ?

De l'esprit ? Nous savons, par expérience, que Beaumarchais était bien loti, à ce point de vue. Il en avait à faire peur. Aussi se tira-t-il à merveille de cette situation, désespérée pour tout autre périlleuse seulement pour lui. La foule, séduite par sa verve et son audace, le mit sous sa protection et porta son idole aux nues. Le procédé réussit donc et Beaumarchais en prit bonne note. Il s'en servira encore, comme il le fait pour les tirades qu'il lui faut enlever de ses comédies, ou pour les bons mots supprimés par la censure. Il gardera le moyen en vue d'autres occasions, et, plus tard, lorsque la royauté, effrayée de ses témérités, interdira la représentation de ses comédies, c'est devant le même tribunal qu'il portera le litige : public de la rue, ou public du parterre, il ne connaît que ce jugelà. Il fait, pour le gagner, des prodiges d'habileté. Un incident trop juridique est-il indispensable à l'action? Beaumarchais y glisse, lui enlève tout ce qu'il renferme de trop technique, et, s'il faut le raconter, s'en excuse auprès du lecteur. Puis, il a soin de semer son récit de comparaisons fraîches, de traits amusants, parfois d'épisodes romanesques, qui en rompent la monotonie. Ce sont des oasis, dans ce désert, d'autant plus agréables que les environs semblent plus nus et plus désolés. Qui ne se rappelle la délicieuse relation du voyage d'Espagne et des démêlés avec Clavijo ? L'imagination de Beaumarchais sait si bien parer toute chose, qu'il nous intéresse aux amours malheureuses de sa sœur Lisette, pourtant âgée de trente-six ans bien sonnés. On la prendrait, à l'entendre, pour une jeune ingénue à peine échappée du couvent, et sa passion envers Clavijo passerait pour une idylle aux yeux de quiconque connaîtrait moins ce frère habile, qui se prête un si beau rôle en tout ceci, qu'on l'accusa d'avoir mis en circulation la calomnie anonyme, attribuée par lui à Marin, pour se donner le facile plaisir d'y répondre victorieusement !

Et cependant, cette science de la composition n'est pas ce qui nous frappe le plus à la lecture des Mémoires. Nous sommes étonnés davantage de voir avec quel art merveilleux il sait faire vivre et mouvoir sous nos yeux la troupe de ses adversaires. Ils parlent, agissent devant nous, comme sur une scène où leur ennemi voudrait nous les offrir en spectacle. Nous entendons leurs propos, nous

voyons les passions qui les mènent, nous les analysons, nous sondons la duplicité de Goezman, la coquetterie de sa femme, l'hypocrisie de Marin, la cupidité de Bertrand et la sottise de Baculard. Beaumarchais possède à un si haut degré la science de bien camper ses personnages, que deux hommes différents de caractère et de réputation. Voltaire, à Tapogée de sa gloire, et Bernardin de Saint- Pierre, tout à fait inconnu, comprirent alors quel surprenant auteur comique ce plaideur ferait un jour(i). Ce n'est pas là chose facile: il est plus malaisé, à certains égards, de donner du relief à des personnages insignifiants que de créer de toutes pièces et de faire vivre des personnages imaginaires. Beaumarchais eut l'un et l'autre de ces talents. Maintenant encore, malgré le temps écoulé et les changements survenus dans l'état des esprits, nous prcni)ns plaisir aux intrigues de ces personnages, qui nous semblent trop compromis pour avoir jamais eu raison. Les sous-entendus de Beaumarchais, ses réticences nous égayent, car il excelle à rendre odieux ses adversaires par de petites imputations adroitement amenées, qu'il entasse et qui produisent sur le lecteur un effet décisif; si bien, qu'à plus d'un demi-siècle de distance, le souvenir des contradicteurs de Beaumarchais est reste vivant, mais inséparable de leur défaite, et on se les représente comme ces vaincus des bas-reliefs antiques, couchés à terre sous le genou de leur vainqueur (2).

Malgré ces grandes qualités intrinsèques, la renommée des Mémoires eût été moins bruyante et leur influence moins importante au milieu d'autres circonstances extérieures. On se rappelle par quelle amère ironie Beaumarchais ouvre son quatrième factum. Il se suppose, dans une hardie prosopopée, en colloque avec l'Ktre suprême, n Je suis Celui par qui tout est, lui dit celui-ci, sans moi, tu n'existerais point ; je te douai d'un corps sain et robuste, j'y plaçai l'âme la plus active: tu sais avec quelle profusion je versai la sensibilité dans ton cœur, et la gaieté sur ton caractère ; mais, pénétré que je te vois du bonheur de penser, de sentir, tu serais aussi trop heureux si quelques chagrins ne balançaient pas cet état fortuné: ainsi, tu vas être accablé sous des calamités sans nombre; déchiré pa: mille ennemis, privé de ta liberté, de tes biens ; accusé de rapine, de faux... » Et lui, se prosternant avec une feinte résignation, se soumet à la volonté du Tout-Puissant. Puisque tout homme doit souffrir, il demande à l'Etre Suprême de ne pas lui donner des tribulations au-dessus de ses forces, il le supplie de lui adresser des ennemis dont il puisse triompher. Alors, c'est une

(i) Voltaire (Jcrivnil à M. il'ArRcnMl : « Si le Ftarbier de Scvillc ne réussit pas, dites li Bcauinarchnis de faire jouer ses Afcmoircs. » Kt Hcrnardin ilc Saint-Pierre, plus cnthousiasic, faisait présager ù llcauniarchais « la répulalinn de Molière >. (l)c Loincnic, licaumarchais et son temps, t. I, p. '<48.)

(2) Un essai de réhabilitation de Marin vient d'être tenté rcccmmcnt, avec plus de conviction c)uc de bonheur, par M. Ant. Ricard. (Une victime de Beaumarchais. — l-'rançois-Louis-Claudc Marin, iSS."!, in-18.)

suite de prières pour réclamer chacun de ses adversaires dans le procès engage et les noms se succèdent avec des commentaires d'une mordante raillerie. Rien n'égale l'àpreté de cette image. Les raisons de succès se déroulent dans une langue incisive et colorée. Beaumarchais en omet pourtant deux principales qu'il ne pouvait indiquer, quelle que fut son audace : la faiblesse de la royauté et l'abaissement de la magistrature. Certes, il devait bénir le ciel de lui avoir fourni un procès de diffamation, car, dans ces sortes de différends, le public aime à prendre parti pour le diffamateur ou pour le diffame et s'efforce de rendre justice à sa manière. La foule s'y passionne vite et on ne lui persuadera jamais qu'un homme condamné pour corruption soit placé au même rang qu'un filou ou qu'un faussaire. Il devrait remercier aussi l'Etre Suprême d'avoir fait naitre ce procès à l'heure favorable. Il est vraisemblable qu'en des temps moins troublés, une foule moins agitée aurait vu les choses plus sainement et les aurait jugées à leur juste valeur. Elle aurait compris alors que si Goezman s'était laissé corrompre, Beaumarchais avait essayé de le soudoyer, et que son idole avait, à tout prendre, plus d'une tache à sa conduite. Heureusement pour Beaumarchais, l'attention se trouvait portée ailleurs.

On en voulait à Maupeou d'avoir fait chasser l'ancien Parlement et de l'avoir remplacé par une cour de hasard ; on en voulait aussi à Louis X'V de n'avoir pas tenu toutes les promesses que le commencement de son règne semblait taire espérer et de s'être laissé entraîné aux suggestions du chancelier. Après la domination glorieuse, mais trop lourde, de Louis XIV et les débauches du Régent, on regarda le nouveau monarque comme un sauveur. L'enthousiasme fit bientôt place à la haine, et à une haine qui grandit à mesure que la frivolité et l'égoïsme du prince se montraient plus clairement. On en peut, pour ainsi dire, calculer le progrès d'année en année. Un fait, d'apparence minime, donnera la mesure de cette animosité toujours croissante du peuple contre son roi. En 1744, lorsque Louis X'V tomba malade à Metz, ses sujets dévoués envahirent les églises pour solliciter de Dieu sa prompte guérison-: à Notre-Dame, on fit dire dix mille messes pour le prince et la voix publique lui décernait le beau surnom du Bien- Aimé. En 1757, lorsqu'il fut blessé par le poignard de Damiens, les yeux s'étaient dessillés : plus de Te Deum et de messes solennelles, à peine si quelques fidèles vont encore demander au ciel de conserver les jours d'un roi dont on n'attend plus rien. En 1774, lorsque le prince mourut de la petite vérole, les églises demeurèrent vides durant sa dernière maladie : on dut transporter son cadavre, de 'Versailles à Saint-Denis, dans un corbillard allant au galop, et le peuple jeta des pierres contre ce cercueil qui passait. La progression n'est-elle pas saisissante? Le procès de Beaumarchais se plaidait quelque temps seulement avant cette mort si peu regrettée, et on n'a pas de peine à comprendre, en rapprochant les dates, comment la foule s'emparait de cette cause pour harceler la monarchie.

C'était toujours la monarchie absolue de Louis XIV, mais étrangement tempérée par des chansons, comme on le disait finement. Moins despotique qu'arbitraire, l'autorité royale pouvait plus encore qu'elle ne faisait. Les barrières opposées à son exercice étaient légères, néanmoins elle n'osait les renverser, car elle redoutait le contrôle d'une puissance nouvelle, qui, pourn'être pas reconnue, n'en était pas moins influente, l'opinion. Trop faible encore pour participer au pouvoir, le Tiers État essayait ses forces en luttant contre les choses établies et tentait de contrôler l'action gouvernementale. A cette époque, les arrêts de l'opinion commençaient à devenir souverains, et les monarques redoutaient plus l'explosion de la malignité publique que les remontrances d'un corps mieux organisé. Comme Beaumarchais, le peuple se vengeait de ses ennemis en les ridiculisant : ceux qu'il ne pouvait atteindre, il les criblait de railleries. Au demeurant, ce fut toujours là sa consolation contre le pouvoir absolu. Mais, sous Louis XIV, les chansons ne pouvaient se dire librement et les épigrammes circulaient sous le manteau. Le grand roi avait fini par réprimer ces explosions de mécontentement. Lorsque des héritiers plus faibles et moins habiles lui eurent succédé, les instincts du peuple reprirent leur essort, et l'on pourrait écrire une histoire du règne de Louis XV, — non la moins complète assurément, — à l'aide des chansons du temps qui nous ont été conservées. Par ce moyen détourné, la troisième classe était devenue une puissance avec laquelle il fallait compter maintenant. Et Beaumarchais, moins que tout autre, n'eût pas dû écrire que chez nous tout finit par des chansons : la chanson, au contraire, n'était que l'avantpropos de revendications plus pressantes, qui se terminèrent on sait comment. 11 est vrai d'ajouter que cette opposition encore mal définie de la bourgeoisie était soutenue par une autre opposition plus éclairée, qui s'était alliée à la première, l'opposition des Parlements. C'est à cause de cela qu'il y avait, entre la nation et la magistrature, une sorte de liaison tacite pour battre en brèche la royauté.

Le peuple croyait donc, pour ce motif, que le procès intenté par le conseiller Goezman à Beaumarchais serait le procès du Parlement Maupcou tout entier, et il s'en réjouissait. On espérait que l'arrêt rendu contre le membre coupable condamnerait aussi le corps dont il faisait partie. On appelait Beaumarchais n un homme célèbre, .qui allait peut-être devenir un citoyen précieux à la nation, et dont l'affaire pouvait former une des époques les plus frappantes dans l'histoire de notre monarchie. » Cette illusion fut de courte durée. Le ministre Bertin cntamma bien, durant l'instance, des négociations pour le rappel des anciens Parlements. Maupcou éventa l'intrigue ; du reste le vieux monarque ne voulait pas se séparer du chancelier. L'arrêt, qui fut rendu le 26 février, après une discussion de quinze heures, ne changea rien à l'état des choses. 11 mettait Goezman hors de cour et condamnait sa femme au blâme, peine infamante équivalant à la dégradation civique, qui fut aussi appliquée à Beaumarchais, surtout pour avoir

divulgué le secret des interrogatoires et des proce'dures. Ses me'moires durent, en outre être brûle's par la main du bourreau en la cour du palais, cette Grève des livres, ainsi qu'il l'appelle. Le peuple ne lui lit pas moins un triomphe de sou blâme, et c'est de l'instant dit plaisamment le condamné, qu'ils ont déclaré que je n'étais plus rien, qu'il semble que chacun sesoit empressé de me compter pour quelque chose.

Quant au Parlement Maupeou, cette affaire avait achevé de le frapper de ridicule, si toutefois il était encore besoin de discréditer le simulacre de magistrature dont chacun désirait l'anéantissement total. Couvert du mépris de tous, il continuait à vivre, lorsque la mort de Louis XV vint changer la situation. Le nouveau roi arrivait sur le trône avec le ferme désir d'être utile à son peuple, auquel il commença par faire remise du don de joyeux avènement, qui coûtait quarante millions. Quelques mois seulement après son avènement, Louis XVI, habilement circonvenu par Maurepas, chassa Maupeou le 24 août 1774. On no manqua pas de dire que c'était la Saint-Barthélémy des ministres. L'ambassadeur d'Espagne, qui avait la répartie prompte, ajouta que ce n'était pas en tout cas le massacre des Innocents. Et, le 21 octobre suivant, le roi signait les lettres de rappel des magistrats exilés.

Loué par les uns, blâmé par les autres, comme dit Figaro, Beaumarchais ne pouvait guère demeurer sous le coup d'une condamnation, qui le frappait de mort civile et brisait sa carrière. Il s'occupa donc de faire casser au plus vite ce jugement en appel, ou plutôt, craignant que le Parlement Maupeou ne confirmât, en deuxième ressort, sa première sentence, et se disant qu'après tout cette magistrature n'était pas éternelle, son souci fut d'obtenir d'abord des lettres de relief. Elles autorisaient la revision du procès, quels que fussent les délais écoulés, et dispensaient de commencer l'instance durant les intervalles légaux. Pour prix de cette faveur, Beaumarchais devait rendre à Louis XV quelque service à la Figaro, et se charger d'une mission dans laquelle il était plus besoin de souplesse et de discrétion que de délicatesse.

Un gazetier français, réfugié à Londres, Théveneau de Morande, le Cafetier cuirassé, s'essayait alors à se faire des rentes au moyen de la calomnie et spéculait sur le scandale de ses libelles clandestins. Pour un personnage aussi peu scrupuleux, la vie de M™» du Barry offrait bien des ressources. Aussi Morande ne se fit-il pas faute d'y toucher. Un beau matin, il lança le prospectus d'un ouvrage qui devait porter le titre cynique de : Mémoires secrets d'une Femme publique. C'était un pamphlet violent contre la courtisane, dans lequel les dessous de son existence étaient dévoilés sans vergogne. L'auteur, par une attention intéressée, avisait M'"» du Barry de l'apparition imminente de son libelle, et faisait entendre qu'une pension assez ronde aurait seule raison de sa mauvaise langue. Irritée de cet esclandre, la favorite, qui ne pouvait ni mépriser

les rcvclations du gazetier, ni le traduire devant la police anglaise, essaya du moyen que lui offrait Morande pour le faire taire. Elle persuada à Louis XV d'acheter le silence du diffamateur et d'envoyer, pour cela, des agents secrets à Londres. Ainsi fut fait : mais, soit maladresse des intermédiaires, soit à cause des prétentions trop grandes de Morande, les négociations n'aboutirent pas. Alors le banquier La Borde propose Beaumarchais. Le roi l'accepte avec empressement, et il part aussitôt pour l'Angleterre, en simulant une fuite et en changeant de nom, pour dépister la curiosité publique. A Londres, le chevalier de Ronac, — il se faisait appeler ainsi par anagramme de Caron, — s'abouche avec Morande, le gagne et finit par lui fermer la bouche, à beaux deniers comptants. L'ouvrage est brûlé, et Beaumarchais se dispose à rentrer en I-'rancc pour y toucher le prix de son dévouement (i).

Mais voici bien d'une autre malchance : k jour même où le libelle était consumé dans un four à briques, dans les environs de Londres, le roi de France tombait malade. C'était sa dernière maladie, et Louis XV ne tarda pas à succomber. Ce trépas, si inopportun, faisait perdre à Beaumarchais les bénéfices d'une intrigue savamment menée. « J'admire, écrivait-il sous le coup de cette surprise, la bizarrerie du sort qui me frappe. Si le roi eût vécu en santé huit jours de plus, j'étais rendu à mon état, que l'iniquité m'a ravi. J'en avais sa parole royale. »

Force lui fut donc de recommencer. Mais avec Louis XVI, prince aux mœurs chastes, les occasions étaient moins nombreuses qu'avec son aïeul. On accusa Beaumarchais de les faire naître, de concert avec M. de Sartine, pour se donner ensuite le mérite d'étouffer la calomnie. L'empressement qu'il mit à s'otTrir, joint à la conduite qu'il tint postérieurement dans cette affaire, semblent justifier cette opinion. Un nouveau libelle, imprimé à Londres, comme le premier, par un juif aussi peu délicat que Morande, allait, disait-on, voir le jour. 11 était dirigé, à ce qu'on affirmait, contre l'honneur de la nouvelle reine, et la publication pouvait en être dangereuse. Beaumarchais se propose aussitôt pour en négocier la destruction comme il l'avait fait avec Morande. « Tout ce que le roi voudra savoir seul et promptement, écrivit-il à M. de Sartine avec une ardeur trop bouillante pour être sincère; tout ce qu'il voudra faire vite et secrètement, — me voilà : j'ai à son service une tête, un cœur, des bras et point de langue. — Avant ceci, je n'avais jamais voulu de patron ; celui-là me plaît : il est jeune, il veut

(i) I.n lin de l'odyssiSc de Moranilc est vraiment piquante. Gagniî par des arRunicnts ;iussi irrésistibles, le libelliste se fil policier et mil son peu de scrupules au service de la royauté. • De liraconnier littéraire devenu garde-chasse, i comme le dit Iteauniarchnis, Morande s'occupa encore de journalisme, et c'est ainsi iiu'il put défendre son protecteur durant le procès Kornmann. Pour plus amples détails à ce sujet, nous renverrons i\ l'ouvrage de M. Paul Robiquet, Thivencau Je Morande, étude sur le AT///" siixle (1882, in-8').

le bien, l'Europe l'honore et les Français l'adorent. Que chacun dans sa sphère aide ce jeune prince à mériter l'admiration du monde entier, dont il a déjà l'estime. » On accepta ces offres de service : Beaumarchais partit à nouveau pour Londres et le roi ne tarda pas à reconnaître, par des instructions écrites de sa main, la mission de l'habile diplomate. Le public, qui voyait peut-être plus loin que Louis XVI en tout ceci, fut surpris de cette contiance : on larda le plénipotentiaire d'épigrammes, et l'une d'elles disait méchamment :

Qu'à d'étonnant cette aventure ?

Quelquefois pour son truchement Jupiter choisissait Mercure (i).

La comparaison est exagérée : Louis XVI ne se montra jamais, hélas ! un Jupiter. Quant à Mercure, il eût été incapable d'égaler Beaumarchais.

Les aventures de son Figaro lui-même ne sont rien auprès de celles qui lui arriveront durant cette négociation délicate. Il lui faut déployer, pour parvenir à ses fins, une astuce que son héros ne connut pas et user de moyens, que la conscience, pourtant peu scrupuleuse du barbier espagnol eût à peine avoués. Dès son arrivée à Londres, Beaumarchais s'abouche avec le juif Angelucci, le séduit à force d'argent, comme il a séduit Morande et brûle les exemplaires du libelle déjà imprimés. Ceci fait, il lui faut passer en Hollande, pour aller y détruire une seconde édition du même pamphlet, qui a vu le jour à Amsterdam. Pendant que Beaumarchais s'occupe de cette nouvelle besogne, le juif lui échappe en emportant un exemplaire de l'opuscule qu'il va faire réimprimer en italien et en français. Beaumarchais court en poste sur ses traces, le poursuit à travers toute l'Allemagne et finit par l'atteindre près de Nuremberg, à l'entrée de la forêt de Neustadt. Une lutte s'engage entre eux : Beaumarchais désarçonne son adversaire, lui prend l'exemplaire soustrait et laisse partir Angelucci. Mais, tandis que lui-même regagne son carosse, qu'il a dû laisser à la lisière du bois, il est assailli à son tour par le juif, assisté d'un complice. Alors commence entre ces trois hommes un combat invraisemblable que Beaumarchais ne manqua pas de raconter, dans une lettre, à ses amis de Paris, et dans lequel il se donnait le beau rôle. Cette étrange histoire de brigands parut suspecte à la plupart : on crut que cette tentative d'assassinat était une insigne mystification, et, ma foi, on ne se trompait guère.

Ce fut M. de Kaunitz, ministre de Marie-Thérèse, qui découvrit le mot de cette énigme, embrouillée à plaisir par le héros. De Nuremberg, Beaumarchais s'était rendu à Vienne. Il y arrive, l'air défait, la main en lambeaux, pour raconter à l'impératrice, mère de Marie-Antoinette, les péripéties de son voyage

(i) Recueil Clairambault Maurcpas, chansonnier historique du XVIII' siècle, publié par Emile Raunic. T. IX, p. -jd. (Cinquième partie : le régne de Louis XVI.)

et avoir le bénéfice de sa conduite. Il est reçu par Marie-Thérèse, à laquelle il narre, par le menu, tous les événements de sa mission, les dangers qu'il lui a fallu éviter, enfin le plein succès qui couronne l'entreprise, grâce au dévouement déployé par lui. A ce récit, l'mpératrice est émue, ou paraît l'être, et Beaumarchais quitte Schœnbr'ùnn tout fier de son accueil. 11 ne triomphe que pour bien peu de temps. A peine était-il de retour à Vienne, qu'un secrétaire de la régence, escorté de deux officiers, l'épée nue, et de huit grenadiers, la baïonnette au fusil, vient l'arrêter au nom de l'impératrice-reine. Un dénouement aussi singulier eût étonné de biens moins infatués que lui. Beaumarchais nie, tempête, menace de se tuer; il n'en est pas moins forcé de garder la chambre durant trente et un jours.

Que s'était-il donc passé? Le ministre, M. de Kaunitz, avait interrogé le cocher de Beaumarchais et avait ainsi appris que cette arrestation, au milieu de la forêt de Nuremberg, n'était qu'un roman émouvant, inventé de toutes pièces par cette imagination féconde. On sut, de la sorte, que Beaumarchais s'était engagé seul dans le taillis et s'était fait à la main une entaille avec un rasoir, — l'arme de Figaro! — Ceci changeait l'état des choses, et M. de Kaunitz, en présence de cette grave découverte, ne pouvait élargir Beaumarchais sans l'avis préalable de Al. de Sartine, qu'on croyait dupe de ce manège. On attendit donc l'opinion du ministre français. M. de Sartine prit son parti bravement : il réclamait purement et simplement son protégé. Aussi, devant cotte altitude ferme, la décision de M. de Kaunitz ne se fit pas attendre. Beaumarchais fut aussitôt mis en liberté, et, quoique personne n'eut d'illusions sur le résultat et sur les véritables causes de sa mission, il quitta Vienne en emportant des présents de Marie- Thérèse, ce dont il ne manqua pas de se prévaloir, en revenant à Paris (i).

L'affaire pourtant n'était pas de celles dont on' se vante. Beaumarchais n'y regardait pas de si près. C'est, du reste, une habile tactique qu'affecter l'assurance : les sots s'y laissent prendre et les timides n'osent pas contredire. Si son

(i) M. d'Arncth (Beaumarchais und Sonncnfcis, 1867, in-8") et, aprcs lui, M. Paul Huot {Beaumarchais en Allemagne, iHûn, in-8"), ont cru pouvoir attribuer à Beaumarchais la patcrnilc du libelle qu'il devait poursuivre. Celte opinion me parait un peu trop afliriiiativc. S'il est à peu près démontre que le juif Angelucci n'a jamais existé, il n'est pas prouvé que Beaumarchais ait composé l'écrit dont il était lui-même chargé d'arrêter la vente. Avjc tout autre écrivain que Beaumarchais l'examen atlcnlif du style de l'opuscule apporicrail un indice décisif, en vue de la solution de ce petit problème. Mais le style de Beaumarchais est trop inégal, trop peu personnel par endroits pour que la comparaison soit concluante. L'unique exemplaire, envoyé à M. de Sartine par la diplomatie autrichienne n'existe plus maintenant, du moins des recherches soigneuses n'ont permis de le retrouver ni aux Archives de la Préfecture de police, ni aux Archives nationales, ni à la Bibliothèque de la rue de Richelieu, ni parmi les papiers de Beaumarchais qui sont à la Comédie- Kranyaisc. On en possède une copie manuscrite il Vienne, dont quelques extraits ont été publiés par M. tiellVoy {Jicvuc crili,juc d'histoire cl de littérature, 1870, t. Il, p. i3); ils n'apportent aucun élément concluant dans la question.

rôle ne fut pas honorable, on peut du moins le justifier, dans une certaine mesure, par l'ardent de'sir que Beaumarchais avait d'être rendu à ses droits de citoyen. Assurément, ce n'est pas à dire que ce but si légitime en lui-même, ne méritât d'être atteint par des voies moins scabreuses. Quant à M. de Sartine, qui s'était lancé dans cette affaire, où il n'est que trop prouvé qu'il fut le complice et peut-être l'instigateur de Beaumarchais, par crainte de voir la faveur du prince lui échapper et passer à d'autres, il me semble que les circonstances atténuantes sont peu nombreuses pour excuser son méfait. Supposer un libelle calomnieux, afin de se donner le mérite aisé de l'empêcher de paraître et regagner ainsi une autorité qui s'en va, est un procédé qui n'a qu'un nom dans la langue des honnêtes gens. Je sais bien que les mœurs de ce temps et la politique d'intrigue de la royauté absolue justifiaient ces moyens, qui étaient de mode alors. On serait mal venu, je le sais aussi, de crier trop fort contre ces abus et le mieux est de prendre les choses telles qu'elles sont. Il n'en est pas moins regrettable pour sa mémoire, que Beaumarchais ne se soit pas senti l'âme assez haute et ne se soit pas refusé à de pareils expédients qui, pour n'en pas dire autre chose, sont du plus mauvais Figaro (i).

Certainement, Beaumarchais lui-même ne se faisait nulle illusion là-dessus. Mais son activité ne connaissait guère les attermoiements et les scrupules, et se persuadait sans peine que le but poursuivi légitimait les moyens employés. Aussi ne s'embarrassa-t-il pas longtemps de l'insuccès de son incartade. Outre qu'il essayait de duperie public par son assurance et de jeter de la poudre aux yeux des badauds, sa passion naturelle pour l'intrigue reprit aisément le dessus. Quelques mois seulement après son arrivée de Vienne, nous le voyons repartir pour Londres et y négocier le rachat d'une correspondance secrète entre Louis XV et le chevalier d'Eon, ci-devant diplomate et capitaine de dragons, mais alors travesti sous des vêtements féminins. L'imprévu de l'aventure fit que Beaumarchais se laissa prendre à ce déguisement, ainsi que beaucoup d'autres, moins avisés que lui. D'Eon simulait fort adroitement la vieille fille méconnue, et ni sa voix, ni son visage ne le trahissaient. Beaumarchais tomba maladroitement dans le piège. Figaro dupé ! La chose est assez piquante. On en rit fort, et les mauvaises langues prétentirent que l'aventure finirait par un mariage (2).

(i) Telle n'est pas l'opinion de M. Edouard Drumont. Dans son récent pamphlet, la France juive (t. I, p. 265;, M. Drumont n'hésite pas à mettre ce méfait sur le compte du juif Angelucci, sans prouver au préalable que celui-ci a bien réellement existé.

(2) Voir la correspondance de Grimm, édition M. Tourneux, t. XI, p. 162. — Le singulier rôle du chevalier d'Eon à Londres a été exposé fort exactement par le duc de Broglic, dans son ouvrage sur le Secret du Roi (t. II, p. 89 et suivantes). On lira avec intérêt, quelques pages plus loin, dans le même volume, le récit des démêlés de Beaumarchais avec d'Eon, spirituellement résumés (p. 664) d'après M. de Loménie et Frédéric Gaillardet.

L'issue en fut moins désavantageuse pour l'agent secret. Beaumarchais conclut un marche avec d'Éon, commença mêmes les ne'gociations pour cette atlaire d'Ame'rique, que nous verrons tenir plus tard tant de place dans son existence, et enfin, — succès non moins important pour lui, — il assurait la revision de sa condamnation. Le ô septembre 1776, la Grand'Chambrc du nouveau Parlement, devant laquelle l'habile homme avait réussi à se faire envoyer, cassait l'arrêt du Parlement Maupcou et rétablissait Beaumarchais dans ses droits et dans ses charges, aux applaudissements d'une foule énorme, venue là pour l'acclamer. Le nouveau citoyen sentit alors l'orgueil lui monter par bouffées à la {ixcc, et aussitôt il se propose de se livrer, avec toute l'ardeur dont il est capable, aux aflfaires de banque et de spéculation.

Et pourtant ce n'était point là que le portait l'ensemble de ses qualités. Ce n'était pas là non plus, — quoiqu'il l'espérât, — qu'il rencontrerait la gloire, qui devait désormais s'attacher à son nom ! C'est au théâtre, où sa fougue trop exubérante pouvait se donner libre carrière, où il créait une foule de personnages avec le trop plein de vitalité qui débordait de tout son être, où son esprit suffisait à animer et à faire vivre les produits de son imagination. Quoique Beaumarchais regardât le théâtre comme un délassement à ses affaires, cependant, lorsqu'il avait composé une pièce, il apportait à la fiùre jouer l'obstination dont il était doué. Il obtint ainsi, entre temps, et après bien des déboires, la représentation de son lijrhicr Je ScyiUe. qu'il lui fut si dillicile de mettre à la scène et qui devait consacrer sa réputation d'autour dramatique.

Composé depuis 1772, le Barbier de Séville, avait successivement e'té ajourné par la querelle avec le duc de Chaulnes, Temprisonnement de Beaumarchais, son procès avec Goezman et ses ambassades en Angleterre. Les Comédiens P'rançais jouèrent enfin la pièce aux Jours Gras de 1775 (23 février). A la première représentation, l'œuvre nouvelle fut violemment sifHée par le public. Avant d'en faire une comédie, Beaumarchais avait,en effet, tiré du Barbier une parade et un opéra-comique. La parade avait vu le jour chez le mari de M'"" de Pompadour, Le Normand d'Étiolés. Quant à l'opéra-comique, qui devait paraître sur la scène des Italiens, il ne fut pas interprété sous cette forme, à cause de l'influence du principal acteur, Clairval, qui avait été auparavant barbier de profession et qui crut voir, dans le rôle de Figaro, des allusions trop directes. En transformant son œuvre, Beaumarchais lui laissa, paraît-il, des ressouvenirs nombreux et un peu malhabiles de ses précédents états. La musique y abondait et cela sembla choquer le public de la Comédie-Française. Les traits lourds, grossiers même, n'y faisaient pas défaut et augmentèrent la mauvaise impression des spectateurs, effarouchés par cette avalanche de saillies triviales, cette abondance de gros sel. De plus, pour prendre sa revanche, Beaumarchais avait essayé de semer le dialogue, d'allysions personnelles, trop répétées et trop peu délicates, qui fatiguaient, au milieu d'une intrigue déjà pénible par elle-même. Les institutions dont l'auteur avait eu à souffrir, les hommes qui jusqu'alors s'étaient montrés ses ennemis, attrappèrent en passant quelque coup de patte. Mais rien de cela ne fut du goût du public, qui trouva la main trop pesante et ne se fit pas faute de siffler le nouvel ouvrage. Beaumarchais se le tint pour dit. Sans se croire battu, il écouta les censures, uota les passages qui semblaient rebuter le plus vivement le parterre, et, dès que la toile fut haisée, se mit à revoir l'intrigue trop touffue et le dialogue trop pimenté. Comme pour Eugénie, entre la première et la seconde représentation, le Barbier fut à peu près complètement remanié, et, le dimanche suivant, il reparaissait, mis à neuf et brillant, pimpant et sémillant, réduit à quatre actes, gai sans être obscène, spirituel sans trivialité, tel enfin que nous le connaissons, à quelques endroits près.

Ainsi allégée, la pièce méritait d'aller aux nues, et elle y alla. Beaumarchais, avec une bonne grâce digne de succès, avait senti tout ce que sa comédie pou-

3o BEAUMARCHAIS

vait gagner à un pareil changement. Il se hâta de se soumettre aux arrêts du bon sens du parterre et s'en trouva bien. Plus tard, dans une pre'face demeure'e célèbre, il essaya de revenir sur sa bonne inspiratioR et s'efforça de faire honte au public de son premier jugement. Ne croyons pas cette boutade : Beaumarchais se calomnie et calomnie les spectateurs. Au demeurant, l'exemple est à la fois trop louable et trop rare pour ne pas l'enregistrer avec plaisir. Il suppose chez Beaumarchais une étonnante facilité de travail, un jugement plus sain qu'on ne le suppose et un vrai respect pour les décisions d'une juste critique. Ce fait est digne d'être proposé aux méditations des auteurs, qui, moins dociles et moins flexibles que Beaumarchais, refusent obstinément d'obéir aux décisions du public, lorsqu'elles sont le double résultat du bon sens et du bon goût.

L'intrigue du Barbier n'est cependant pas bien neuve : un vieux tuteur, amoureux d'une pupille charmante, trompé par un inconnu dont la jeune fille s'éprend, grâce aux ruses d'un valet complaisant, tout cela n'est pas précisément merveilleux. A y regarder de près, les critiques du temps auraient pu trouver, dans la pièce nouvelle, des réminiscences nombreuses tirées des comédies depuis longtemps au répertoire. Sans que leur perspicacité fut bien grande, ils auraient pu comparer l'œuvre de Beaumarchais à bien d'autres œuvres précédemment représentées, mais non pas, comme on l'a fait si souvent alors et plus tard, à l'opéra-comique d'Achard, les Précautions inutiles, ou à celui de Sedainc et Monsigny, On ne s'avise jamais de tout. Il n'existe, en effet, avec le premier qu'une simple analogie dans le titre. Quant au second, si on peut, à la vérité, le considérer comme le scénario sommaire du Barbier, c'est, on l'avouera, un scénario bien terne et bien décoloré. On n'ignora pas, du reste, la façon piquante dont Beaumarchais se défendait dans sa préface, contre ceux qui lui reprochaient ces emprunts. « Un amateur, saisissant, dit-il, l'instant qu'il y avait beaucoup de monde au foyer, m'a reproché, du ton le plus sérieux, que ma pièce ressemblait à On ne s'avise jamais de tout. — Ressembler, Monsieur î Je soutiens que ma p'iècc est On ne s'avise jamais de tout lui-même. — Et comment cela ? — C'est qu'on ne s'était pas encore avisé de ma pièce. — L'amateur resta court, et l'on en rit d'autant plus, que celui-là qui me reprochait On ne s'avise jamais de tout est un homme qui ne s'est jamais avisé de rien. »

La raison est plus spirituelle que probante, et malgré cotte plaisanterie, la pièce de Beaumarchais avait d'autres sources plus originales, moins connues, plus anciennes et plus classiques que celles-là. En écrivant le Barbier, Beaumarchais s'était assurément souvenu de Molière, qu'il possédait mieux qu'on ne le croit. Il avait pris quelques scènes à son Sicilien, comme il emprunta plus tard à VÉcole des maris, le dénouement du Mariage de Figaro. Et les Folies amoureuses, dont le nom ne fut pas prononcé f Beaumarchais les avait aussi méditées. Il lui reste aux doigts quelques traces de ce contact avec Rcgnard,

comme il reste à son style une vague ressemblance avec celui de Marivaux. Oui, ce style si gai, si alerte, qui parut alors si personnel et si nouveau, et qui contribua dans une puissante mesure, à la résurrection du Barbier, second Phénix surgissant de ses cendres, une critique plus avisée, — ou plus pointilleuse, — que celle du xvni= siècle, aurait pu, en l'analysant de près, en retrouver l'esquisse dans Marivaux. Écoutez Trivelin, l'un des ancêtres de Figaro : « Tantôt maître, tantôt valet, toujours prudent, toujours industrieux; ami des fripons par intérêt, ami des honnêtes gens par goût, traité poliment sous une figure, menacé d'étrivières sous une autre ; changeant à propos de métier, d'habit, de caractère, de mœurs ; risquant beaucoup, résistant peu, libertin dans le fond, réglé dans la forme, démasqué par les uns, soupçonné par les autres, h la fin équivoque à tout le monde. J'ai tàté de tout... (i). » Entendons-nous Beaumarchais ou Marivaux? N'est-ce pas Figaro qui parle? Non : il manque encore à ce langage la désinvolture, l'insolence, ce je ne sais quoi de fat qui caractérise cet immortel coquin.

Toutefois l'imitation de Beaumarchais n'était point servile : elle avait quelque chose de la façon de Molière, prenant son bien partout où il le trouvait. Comme Molière, il savait, en empruntant à un autre l'idée d'une scène ou d'un personnage, modifier la donnée et la faire changer de genre ou de milieu. Il y mettait assez du sien pour qu'on ne l'accusât jamais de piller ses devanciers. Un critique fort érudit et fort pénétrant a 'découvert, ces temps derniers, la source d'une scène qui passait, à bon droit, pour une des plus originales de ce spirituel Barbier. C'est celle où, Bazile revenant à l'improviste, chacun s'avise de le renvoyer en lui disant qu'il a la fièvre. L'hypocrite, d'abord, est stupéfait, mais il comprend vite qu'il y a quelque dupe et s'éloigne en murmurant : « Qui diable est-ce qu'on trompe ici ? » L'idée première, parait-il, — et ceci est basé sur des calculs aussi précis qu'ingénieux, — a été emprunté par Beaumarchais au cardinal de Retz, qui empêcha un jour, au moyen de ce stratagème, son oncle l'Archevêque de se rendre au Parlement (2). L'anecdote est dite par Retz, d'une façon concise et piquante : on n'y trouve pas cette animation que Beaumarchais y a mise, lorsqu'il l'a transportée à la scène. En s'emparant de ce trait, Beaumarchais l'a rendu vivant; il l'a disposé suivant le caractère de son personnage et l'intrigue de sa pièce. Imiter de la sorte, c'est créer, et la comparaison de ce passage, qui montre les qualités de deux auteurs si différents par nature, ne peut que profiter à l'un et à l'autre et les faire apprécier tous deux à leur juste valeur.

(i) Marivaux. La Fausse suivante, acte I, scène i.

(2) Le mérite de cette découverte appartient à M. Auguste Vitu, qui eût pu rapprocher encore, — longo, sed proximus, intervallo, — Scribe. Dans une scène charmante de sa Camaraderie, Scribe a lui aussi transporté au théâtre l'aventure du cardinal de Retz, avec un bonheur d'expression, une délicatesse de touche qui le rend digne de figurera la suite de son célèbre devancier.

M.TÏs, à côté et au-dessus de tout cela, que de grands mérites, originaux, personnels : la vivacité de l'intrigue, la légèreté du dialogue, la finesse, l'à-propos des reparties. Ils firent du Barbier lu plus frappant et le moins contesté des triomphes scéniques de Beaumarchais. Le parterre, ébloui par l'éclat de cette verve, jaillissant avec une désespérante profusion, ne se demanda pas si l'auteur avait, oui ou non, inventé le sujet de sa comédie; il avait su le rajeunir avec une habileté si consommée, que le reste importait peu. Le peuple avait raison, et d'autres, qui se croyaient plus habiles, s'y laissèrent prendre comme lui. L'inépuisable faconde de Beaumarchais devait séduire la cour, comme elle avait dompté un parterre, d'abord rebelle, et rien ne devait arrêter ce charmant Barbier dans la série de ses succès. Non seulement les Comédiens Français jouèrent, à différentes reprises à Versailles, devant le roi, la pièce nouvelle. La jeune reine, Marie-Antoinette, montra d'une façon encore plus directe sa prédilection pour l'œuvre de Beaumarchais. Elle décida que cette jolie comédie ferait désormais partie du répertoire de son théâtre particulier du Petit Trianon. Le Barbier de Séville y fut représenté le i5 août 1787, et la reine elle-même joua le rôle de Rosine, avec une grâce et une vérité qui, si l'on en croit Grimm, n'auraient pas manqué de faire applaudir avec transports l'actrice la plus obscure.

Le fait est que cette séduisante fantaisie avait tout ce qu'il fallait pour ensorceler tout le monde, rapprocher les distances sous la merveilleuse influence de l'esprit, charmer à la fois la cour et la ville, comme on disait alors. D'abord, Beaumarchais avait eu la bonne inspiration de se laisser aller à son naturel, et son naturel était audacieusement gai. Ce n'était pas un mince mérite à cette époque, où les auteurs commençaient par changer d'humeur et de visage avant de prendre la plume. Beaumarchais ne s'accommoda pas des conventions et des airs guindés. Il voulut écrire comme il pensait et comme il parlait, faire une pièce telle que sa belle humeur intellectuelle la lui laissait entrevoir. L'expérience prouva qu'il n'avait point eu tort. Son humeur était gaie, son tempérament enjoué, la pièce ainsi se trouva gaie, mais d'une gaieté franche, d'un rire large et épanoui, car l'auteur avait un rire facile et sonore, il n'était pas de ceux dont les éclats sentent la contrainte. 11 dépassa même un peu le but tout d'abord : il avait confondu la gaieté avec l'indécence, et, de peur d'être triste, était devenu grivois. Mais, lorsque aux représentations suivantes, ce qu'il y avait de rabelaisien dans la comédie eut habilement disparu, le public ne refusa pas ce qu'il souhaitait. Le parterre était dégoûté de la prose vide et pompeuse. Il avait soif d'esprit, dans ce temps où le théâtre était devenu une sorte de tribune, ouverte aux divagations philosophiques ou humanitaires. Il tendit avidement les lèvres à ce qu'on lui présentait, et fut heureux de boire cette eau fraîche, limpide, qui apaisait le feu de son palais, échauffé par des

productions frelatées ; il se déjugea donc, avec une franchise qui l'honore, et dont Beaumarchais aurait du lui savoir meilleur gré. Et pourtant Beaumarchais l'aimait bien, ce bon public ! Il aimait aussi à le plaisanter, à le stimuler, pour fouetter son enthousiasme, par des procédés ingénieux et des plaisanteries piquantes.

Au demeurant, ne lui donnait-il pas une ample satisfaction ? Ses saillies divertissaient le spectateur, qui riait de tout cœur à cette gaieté de bon aloi. Car Beaumarchais n'était pas encore cet auteur à prétentions réformatrices, qui tentait d'augmenter son succès au moyen d'allusions, plus ou moins transparentes, aux abus de l'administration. Beaumarchais n'avait pas alors de visées aussi hautes : il ne voulait pas changer un état de choses, dont il avait été, du reste, le premier à tirer parti, avec assez peu de scrupules, comme l'on sait. Ses goûts étaient plus modestes. Il ne cherchait pas le scandale : tout au plus voulait-il égaver le parterre aux dépens de ses anciens juges. Il se contentait d'amuser le public, à l'aide d'une intrigue lestement conduite, d'un dialogue étincelant et d'une surprenante vivacité de reparties. Il y réussit merveilleusement. Pour cela, il n'avait eu qu'à se donner tout entier, à dépenser son esprit avec profusion, à semer à pleines mains les bons mots et les bons tours de sa verve. Et le public, ébloui, fasciné par le scintillement de toutes ces fascettes, ne vit rien à la vulgarité de l'imbroglio. Il ne se demanda pas si le plat était frais ou réchauffé. On le lui servait avec une telle prestesse, qu'il l'avala sans y prendre garde, et la digestion en était achevée quand il sentit les défauts. Beaumarchais le mystifiait comme Mesmer.

Toutefois n'exagérons rien. Sans doute, le scénario du B.Trbicr était assez médiocre, et surtout les aventures qui le composaient avaient le tort de former le fonds de bien des comédies antérieures. Mais Beaumarchais avait pris soin de jeter, sur cet échafaudage, des draperies chatoyantes, qui charmaient l'œil, et que lui seul savait disposer ingénieusement. Dans ce cadre usé, il plaça un tableau nouveau, dont la valeur était manifeste dès la première scène ; au milieu de ces événements banals, il fit mouvoir des personnages neufs, bien dessinés et originaux. Etudions-les un peu profondément. La chose en vaut la peine, et la série est curieuse. Aussi bien nous les retrouverons plus tard, car le théâtre de Beaumarchais, — j'entends celui qui est demeuré à la scène vivant et vivace, — se compose à peu près des mêmes acteurs, et les circonstances do l'intrigue nouvelle viennent seules augmenter ou diminuer leur rôle dans l'ensemble.

Assurément, il y avait eu, au théâtre, bon nombre de tuteurs amoureux de leurs pupilles, et victimes d'un valet et d'un jeune inconnu galant. En connaissez-vous beaucoup de la trempe de Bartholo? Auparavant, les Géronte étaient tous, ou presque tous, des êtres imbéciles, se laissant prendre aux plus lourds

stratagèmes. Pensez-vous qu'avec des ruses grossières on viendrait facilement à bout de ce beau, gros, court, jeune vieillard, gris-pommele', ruse', rase', blase', qui guette, et furète, et gronde, et geint tout à la fois? Sans doute il n'en sera pas moins trompé, ainsi le veulent les règles de l'optique théâtrale ; toutes ses précautions seront inutiles, comme nous l'apprend le titre même de la pièce. Il donne quand même du fil à retordre au comte et à Figaro, et d'autres, moins féconds qu'eux, y perdraient leur latin. 11 semble que Beaumarchais, n'ayant pu en (iiire un homme d'esprit, ait voulu lui donner en dédommagement, toute la malignité que comportait son état. S'il est trompé, il n'est pas pour cela ridicule, car Bartholo a le bon sens de ne pas s'exagérer ses propres mérites. Beaumarchais le sacrifie à la façon des victimes antiques, qu'on parait de fleurs en les conduisant à l'autel.

Il y a aussi, en tout cela, un petit calcul d'umour-propre, car plus le personnage trompé est habile, mieux nous saisissons l'adresse des trompeurs, c'est-àdire de Beaumarchais. Si Bartholo n'était pas la méfiance incarnée, une méfiance à la fois tatillonne et avisée, la spirituelle naïveté de Rosine sauterait moins vivement aux yeux. Où serait le mérite de finir par leurrer quelqu'un qui n'y voit pas plus loin que son nez? Le piquant est précisément de montrer comment la femme la plus innocente et la plus ingénue, une jeune fille assez candide pour s'éprendre ainsi d'un jeune amoureux qu'elle croit pauvre et malheureux autant qu'elle, parvient cependant à tromper un gardien, dont la vigilance est si rarement en défaut. Qui ne se rappelle cette suite de scènes charmantes du 2" acte, dans lesquelles Rosine réussit à donner le change à son tuteur? Elle est pourtant bien malhabile à dissimuler et se laisse prendre aisément sur le fait, mais, comme elle le dit, un homme injuste parviendrait à faire une rusée de l'innocence même. Tout ce passage est d'une ironie bien fine et d'une exquise délicatesse d'expression. 11 est amusant de voir comment toutes les mesures prises par Bartholo finissent par tourner à son désavantage, de songer que ces moyens si ingénieux, imaginés par un homme clairvoyant, sont rendus inutiles par l'adresse d'une petite fille simple. Vraiment la pièce pourrait aussi bien s'appeler Comment l'esprit vient aux filles, si ce titre n'évoquait le souvenir de ruses moins innocentes. « Oh 1 les femmes, dit Figaro, voulez-vous donner de l'esprit à la plus ingénue ? Enfermez-la. » Alors clic passera plutôt au travers de la jalousie que de manquer de se livrer à son amoureux.

Et Basile? Celui-ci est bien le plus fieffé gredin qui )amais parut au théâtre I C'est le diable. Beaumarchais ne l'a pas flatté, au contraire. Il met dans sa bouche toutes les maximes malhonnêtes, et lui donne la conduite la plus basse qu'il se puisse imaginer. Il est probable qu'à son voyage d'Espagne, Beaumarchais avait étudié sur le vif ces moines avides, peu scrupuleux sur les moyens, intrigants et voleurs, dont la péninsule n'est malheureusement pas pauvre. Sur

ce thème fécond, il a brodé ensuite tout ce que son imagination pouvait y ajouter; sur ce tas de vices, il a amoncelé à plaisir tous ceux que l'expérience lui avait appris à connaître. Mais de cette façon, Basile serait devenu, pour nous, le type odieux de l'hypocrisie intéressée, changeant de parole et acceptant ainsi, à peu de temps d'intervalle, l'argent des deux adversaires, tandis que, dans la pièce, sa conduite cauteleuse prête à rire. On sourit, en effet, de voir Bartholo admettre, à son profit, les manœuvres sourdes du personnage, auquel il semble porter un vif intérêt, et devenir la victime de cette corruption que son or payait. Le renard est pris au piège, et là est la morale du dénouement, morale un peu platonique, à la vérité, car la seule qui convînt à ce calomniateur, qui égorgille les gens avec une perfidie si doucereuse, serait de l'envoyer aux galères ou de l'enfermer au circere dura. Ou plutôt, non. La chose serait maintenant trop tragique. Mais avec quel plaisir on appliquerait sur son échine une volée de bois vert, pour redresser sa moelle épinière!

Le souhait est de Figaro, qui a vite fait de juger les hommes et leur dit aussi promptement leurs vérités. Dans tout cet imbroglio, c'est lui qui dépiste la méfiance de Bartholo, rend les précautions inutiles, séduit Basile par l'argument qui lui tient le plus au cœur. Non content de contrecarrer les entreprises du docteur, il inspire au comte les mauvais tours susceptibles de faire enrager le vieux tuteur. Almaviva n'est point encore un grand seigneur libertin, traitant en plaisantant les tentatives galantes, et sachant conserver la dignité de son rang jusque dans les aventures scabreuses. C'est alors un amant passionné, presque aussi écervelé que Figaro, que sa passion excuse, et qui ne recule pas pour la satisfaire devant les moyens les plus téméraires. Il est aise de retrouver un serviteur aussi astucieux que Figaro ; il l'embrasse, l'appelle son ami, son ange, son libérateur, son dieu tutélaire, car l'utilité a bien vite rapproché les distances. Et Figaro, jeune comme le comte, audacieux comme lui, se laisse gagner par la chaleur de cet accueil et se met en frais de malice pour faire aboutir cette folle équipée. Il est l'âme de l'intrigue, la cheville ouvrière de l'action. C'est lui qui met en branle tous les autres, qui semblent graviter autour de lui ; il les conduit du geste et de l'œil, comme un tacticien consommé dirige la bataille, donnant lui-même, au besoin, quand la mêlée l'exige. Consilio manuque, telle est sa devise, et elle ne ment pas. Quel est-il donc, ce nouveau venu qui ose ainsi se pousser à la première place, et s'y maintenir par son habileté ? En vérité, il est bien audacieux d'avoir plus d'esprit que son maître, et de vouloir le guider par la main. Les choses n'en souffrent guère, aujourd'hui, parce que le comte est amoureux, mais du jour où sa passion le quittera, ses yeux s'ouvriront. Il se demandera alors d'où vient celui qui a su se rendre nécessaire, dans les circonstances difficiles, ce qu'il veut et ce qu'il est. La réponse ne sera pas facile. Essayons pourtant de la faire, scrutons l'homme profondément, et

sachons démasquer l'inconnu, à travers tous ses mensonges et tous ses fauxfuyants.

Figaro se dit issu de je ne sais qui et se targue d'être sans famille. N'allez pas le croire sur parole. Sa famille est au contraire fort ancienne et il a des aieux nombreux (i). La critique moderne dirait même qu'il en est le produit perfectionné. Car, s'il est vrai que les qualités ou les défauts d'une race s'affinent ou empirent pour s'épanouir enfin dans un individu, qui est la synthèse de ses devanciers, n'en est-il pas de même des personnages du théâtre ! Ils ne naissent point, d'ordinaire, aussi vivants qu'on le croit communément : c'est par une suite d'évolutions successives, de progrès lents, qu'ils arrivent à cette intensité de vie qui les fait vraiment exister à nos yeux. Le temps, les milieux, les circonstances ajoutent ou retranchent quelque chose à leur caractère, jusqu'à ce qu'un auteur, plus puissant par sa faculté créatrice, fiisse enfin passer en eux une certaine partie de sa propre personnalité et donne ainsi le complet développement à ces êtres produits par la fantaisie. Tel est Figaro. Il appartient bien à Beaumarchais, qui l'a baptisé et l'a fait vivre dans une Espagne imaginée par lui. D'où vient son nom? Qui le sait? Beaumarchais l'avait-il lu sur une enseigne ? l'a-t-il pris dans sa tête ? ou formé à l'aide de quelque combinaison de mots espagnols (2)? Qu'importe après tout? Le personnage est vivant et bien vivant. Pour peu que vous alliez h Séville, on vous montrerait sa boutique, à quatre pas d'ici, peinte en bleu, vitrage en plomb, avec son enseigne : trois palettes en l'air, l'oeil dans la main.

Figaro ! cela sonne aux oreilles, clair comme un bruit de castagnettes, puis ces six lettres entrent dans l'esprit et s'y gravent. Mais Beaumarchais s'est contenté de lui donner un nom et un habit. Le personnage était vieux comme le monde : il l'a rajeuni par sa verve mordante, par sa raillerie perpétuelle, en faisant de lui un drille si joyeux, qu'on ne peut lui garder rancune de ses incartades.

Les premiers ancêtres de Figaro sont ces esclaves de l'ancienne comédie grecque et latine, qui servaient les jeunes gens contre les vieillards, et faisaient triompher la passion et la jeunesse de ceux-là, de l'avarice des pères de famille et de la résistance des marchands de courtisanes, ces lenones qui trafiquaient sans vergogne des belles filles. C'est là le rôle des esclaves de Plautc : des Parménion, des Tranion, des Pseudolus. Sans doute, la distance est grande entre

(i) Sa généalogie a été dressée, avec autant d'esprit que d'exactitude, par Marc Monnicr. (Les A icux de Figaro, iKôS, in-i8.)

(2) On l'a, pour l'expliquer, rapproché de bien des mots (picaro, rarugo,Jîf;uron, ctc). D'autres ont cru que le nom de I-'iparo désigne la profession même de celui qui le porte. D'après ceux-ci, Figaro viendrait du verbe espagnol ciganar, qui sipniliait jadis faire des papillottcs, des frisures, rouler des cheveux dans du papier (le c prononcé à l'espagnole ayant ù peu pris le même son de notre/). Cette opinion, reproduite par Littrc, se trouve exposée dans V Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux (1864, n* 2 1 ).

leur petit-fils et eux. Gloutons, voraces, ils ignorent l'art des belles manières, ils ne savent point encore duper les gens avec grâce : ils montrent déjà cependant, par leur influence dans les familles, ce que peut le droit du plus fin contre le droit du plus fort. Patience ! nous verrons toutes ces différences disparaître peu à peu. Elles commencent à être moindres, quand monte sur la scène Pantomalus, ce serviteur du Querolus. Entre temps, le christianisme a paru, et cette doctrine, qui a amené dans les mœurs une si importante révolution, a eu un effet au théâtre. L'esclave jouit d'une liberté plus grande : il en profite pour mieux tromper son maître, pour faire, la nuit, à ses dépens, des festins jusqu'à l'aurore, car il est toujours gourmand. Et il prend Querolus en pitié, quand il le voit mendier les suffrages, corrompre les juges, devenir le serviteur de ceux qu'il dédaigne et l'esclave de ceux qu'il méprise.

Plus tard, bien plus tard, — treize siècles après Plante, — Machiavel imita la CasiitJ et nous trouvons dans sa Clipa un autre ancêtre de Figaro, le serviteur Pyrrhus. C'est un Figaro italien, avec tous les vices de son époque, et, s'il pèche par quelque côté, ce n'est assurément pas par excès de moralité. Qu'un vieillard effronté lui propose le marché le plus ignoble, il l'accepte, avec des plaisanteries grossières ; il rit de sa honte, pourvu que la récompense soit de bon poids. Et, paraît-il, ce marché était fréquent alors : le peuple ne s'en scandalisait pas, car les Pyrrhus abondaient. Quoique à peu près stationnaire au point de vue de la morale, la civilisation a marché sous d'autres aspects : l'esclave antique a fait place au valet de comédie, aussi indispensable que lui au développement de l'action. En changeant de condition, il n'a pourtant pas changé de caractère, et son rôle fut toujours, depuis l'Arioste jusqu'à Molière, de Corbulon à Scapin, de duper les vieillards au profit de leurs jeunes maîtres et de procurer, aux dépens des pères de familles, des ressources pour payer les plaisirs des fils prodigues. 11 remplit un emploi nécessaire dans ce genre factice, imitation exagérée de l'antiquité, que l'Arioste avait mis à la mode en Italie, et qui devait passer chez nous avec Pierre de Larivey.

Esprit vif et pénétrant, doué d'une certaine entente de la scène, Pierre de I.arivey emprunta à ses compatriotes d'Italie, en modifiant les personnages et en adaptant le sujet aux mœurs françaises, les comédies que ces derniers avaient prises aux Latins par un procédé analogue. Chez Larivey, l'agent essentiel de la pièce, celui que Sainte-Beuve appelle le Figaro de l'intrigue, trouverait difficilement un nom dans la langue des honnêtes gens. Comme en Italie, il facilite, moyennant finances, les amours des jeunes galants, berne les vieillards, va même, — et c'est un détail à noter, car à cette époque le théâtre n'avait pas encore attaqué le mariage, — jusqu'à tromper le mari; il fait tout cela avec une verve épaisse, qui se ressent du voisinage de Rabelais, mais aussi avec une variété de moyens ingénieux qui fait pressentir Molière.

Toutefois, Figaro ne possède pas que ces seuls aïeux : nous commençons ii en trouver d'autres, véritablement français ceux-là, et dont le plus ancien est, sans conteste, ce Thibaud l'Agnelet, assez fin et assez matois pour duper, en même temps, un drapier et un avocat. L'Agnelet est le premier de ces pavsans, de ces vilains, qui, avec leur air hébété, leur pnrole embarrassée, leur visage effuré, finissent par tromper le seigneur ou le citadin. Après lui, sa lignée fit souche et il trouva de dignes rejetons dans le Mathieu Gareau, du Pédant joué, le Thibaud, de /j Coupe enchantée, et tous les manants mis en scène par Dancourt et Dufresny.

Et puis Molière apparaît enfin ! Ce grand génie, doué à un si haut degré de toutes les qualités nécessaires à l'auteur comique qu'on a pu le prendre pour la personnification même de la comédie, a marqué de traits ineffaçables le personnage du valet de théâtre. Lorsque, dans les commencements de sa carrière, il s'adonnait au genre italien, ou lorsque, plus tard, le goût du public l'obligeait de revenir à ses comédies d'intrigues, pour ramener chez lui les spectateurs, attardés chez Scaramouche, Molière n'avait garde d'oublier le valet, ce vieux type de l'esclave, tel que l'Arioste l'a retouché. C'est ainsi que nous avons Mascarillc, Gros-René, Sosie, Sganarelle, et, le plus parfait de tous, je veu.v dire le plus vilain drôle, Scapin. Oh ! voici bien le valet le mieux réussi : il résume tous les autres dans un type définitif et incomparable. Scapin, c'est le valet par excellence, paresseux de nature, préférant le mensonge au travail, le fourbe héroïque, habitué, dès sa plus tendre enfance, à mépriser les lois humaines et la vie régulière. En lui s'épanouit cette rouerie subalterne, qui avait été le ressort de la comédie ancienne, et dont il est, au théâtre, le dernier et le plus achevé représentant. Au contraire, lorsque Molière eut trouvé le secret de la comédie moderne, tout entière d'étude de mœurs et d'observation, après les Précieuses ridicules, le rôle du valet diminua, dans les pièces qu'il composa, non plus sur cette vie factice, qui faisait le fond du vieux répertoire, mais sur quelque travers, d'une piquante actualité. Le valet prit alors, à la scène, la place qu'il occupait à la maison, c'est-à-dire une place secondaire et bornée; son rôle n'est plus de provoquer le rire par de bons tours ou de gros mots ; il fait ressortir les défauts d'un caractère et ne contribue à l'action qu'en cela.

Mais, à côté du valet, Molière place un personnage, qui est bien à lui, tel du moins qu'il l'entend. C'est la servante. Fille du peuple, fille sensée et honnête, la servante, de quelque nom qu'elle se nomme, qu'elle soit Martine, Toinette, Dorinc ou Nicole, a le parler franc et le jugement sain. Son rire n'est plus un rire méchant et l'on sent qu'elle est prêle à donner des leçons de sagesse et des leçons de courage. Molière, dit-on, trouva ce type, chez lui, en sa bonne La F'orêt. 11 eut raison de s'en emparer : c'est une des créations les plus originales et les plus vraies de son théâtre, que ces filles, aïeules de Figaro, dont le bon sens plébéien se gausse si justement des travers des bourgeois.

Après Molière, la comédie italienne essaya encore de reprendre possession de la scène avec Regnard : mais cet essai demeura infructueux. Les événements marchaient, et le théâtre, image fidèle des circonstances extérieures, se ressentait des préoccupations présentes. Le monde appartient aux financiers, et les valets, eux aussi, veulent se pousser aux emplois, au moyen de la richesse, bien ou mal acquise. « Avec l'esprit que j'ai, morbleu ! dit le Crispin de Le Sage, j'aurais déjà fait plus d'une banqueroute ! » Et le voilà qui cherche en jouant des coudes, à se fi-ayer un chemin dans cette foule avide d'argent. Le valet d'alors ne met plus sa faconde au service des autres; c'est pour lui-même qu'il travaille : il est quelqu'un et veut devenir quelque chose. La spéculation aidant, il y parvient. Parfois, il est vrai, la chute n'en est que plus terrible, lorsque quelque Frontin, héros de la rue Quincampoix, ne savait pas se tirer assez prestement de la bagarre. Maintes fois aussi, le valet arriva au sommet de l'échelle et sut s'y maintenir : il mourait traitant ou fermier général. C'est ce monde de la finance véreuse, que Molière n'a pas voulu peindre, par délicatesse sans doute, et par respect pour Colbert, c'est ce monde que Le Sage étudie avec une sûreté de coup d'œil remarquable. Il voulut le flétrir et il y réussit, car ces mœurs pleines de ruse et de fourberie ne pouvaient accommoder cette nature simple, droite, un peu fièrc, qui sut tirer de sa plume le revenu qui la nourrissait.

Les valets de Le Sage quittent le service pour se jeter dans les affaires. Ceux de Marivaux raisonnent sur l'égalité des conditions. Tout d'abord, on croirait qu'il n'y a point place pour les valets dans les boudoirs flairant le musc et l'ambre, et que ces êtres inférieurs ne sauraient se tirer à leur avantage d'une conversation quintessenciée. Erreur. Ils marivaudent à merveille, souvent même, ils renchérissent sur leurs maîtres, les marquis. Dans cette comédie où l'intrigue est toute morale, c'est encore le valet qui la mène ; on l'a dit fort spirituellement : il devient un agent délicat et direct, un confesseur subalterne, conduisant à son gré les âmes qu'il tient sous sa main. Marivaux ne le charge plus des défauts jadis départis à ses semblables; il en fait un personnage honnête, en même temps que très fin et très sensé. Car la mode veut maintenant qu'on réhabilite les petits, et la philosophie s'insinue partout. C'est Marivaux, qui, le premier, la porta sur la scène, et Dieu sait quel abus on devait en faire plus tard ! En 1763, Le Blanc de Guillet, dans cette fameuse tragédie de Manco-Capac, qu'un vers si peu harmonieux a immortalisée, montrait un sauvage qui dissertait sur la civilisation. « Le principal rôle, écrit Bachaumont, est celui d'un sauvage qui débite en vers tout ce que nous avons lu, épars dans l'Emile et dans le Contrat social, sur les rois, sur la liberté, sur les droits de l'homme, sur l'inégalité des conditions. » Et tout cela fit le succès de la pièce, qu'on demanda à 'VersaiUes, qui fut jouée devant le roi, tant ce défaut était passé dans les mœurs ! Beaumarchais n'y suc-

comha-t-il pas lui-même, malgré tout son esprit, en e'crivant son énorme opéra de Tai\irc. pris à Hamilton et aux contes arabes, où les déclamations contre la royauté et l'Eglise ne manquent guère non plus?

11 ne reste plus maintenant qu'à mettre toute cette métaphysique en action. Figaro le fera, lui qui peut dire avec orgueil : « J'ai tout fait, tout vu, tout osé ! » Figaro montre brusquement ce qui se cache sous la livrée du valet, et l'ordre des choses établi s'ébranle et chancelle sous les attaques répétées de sa mordante ironie. Arrêtons-nous ici ; Figaro est bien le dernier valet de comédie, et nul autre, même au théâtre, ne saurait monter plus haut. Je me trompe, le laquais deviendra encore premier ministre, favori, aussi puissant que le roi :

<i Je suis plus que le roi, puisque la reine m'aime! •

Ce n'est là qu'une exception créée par l'imagination d'un poète. Le rôle du valet est bien fini dans le monde et au théâtre : l'Assemblée Constituante les a abolis ; elle les remplace par les officieux ou les familiers, comme on les appelait alors, et ils ne serviront désormais qu'à des besognes subalternes, annoncer un visiteur ou apporter une lettre.

De cette longue suite d'ancêtres, Figaro a hérité de bien des qualités différentes : l'esprit, l'audace, le talent, la passion de l'intrigue. A ce fonds déjà usé, Beaumarchais a su ajouter des mérites si personnels, que cette figure a été complètement rajeunie. Il lui a donné l'aisance d'action et de langage, la facilité d'invention, le brio, l'activité qu'il apportait lui-même dans toutes ses entreprises. Bref, il a si justement doté sa création, que, par la date, comme par l'ensemble de ses qualités et de ses défauts, P'igaro est bien le dernier des valets de théâtre. Mais le Figaro du Barbier deScvillc n'est point encore le Figaro sermonneur et raisonneur, dont nous ferons plus tard la connaissance. Si l'on sent qu'il a déjà lu les philosophes, il ne se fait pas leur porte-parole et ne nous dit rien des doctrines subversives qu'il professera bientôt. Son langage n'a rien d'amer sous sa raillerie. 11 se contentait d'être un joyeux garçon, comme son auteur. C'est un aimable compagnon, aidant au bon temps, supportant le mauvais, se moquant des sots, bravant les méchants, riant de sa misère et faisant la barbe à tout le monde. La vieillesse vient, et 'ui enlève cet enjouement sans façons. Ce ferment suflit à lui seul pour faire tourner la comédie en satire, le vin en vinaigre. Afin de suivre les progrès du mal, avisez-vous de comparer les confidences qui ouvrent le Barbier au monologue qui termine le Mariage : le parallèle est saisissant. Dans l'un et l'autre de ces récits, ce sont toujours les mêmes faits ; mais quelle différence dans la manière de les présenter! Les griefs de Figaro se sont accrus, à mesure qu'il prenait de l'âge; il se complaît à nous les développer, à une heure pourtant oii il devrait s'occuper de bien autre chose. Que voulez-vous ? Les ran-

cœurs de l'être obscur, obligé de déployer plus de science et de calcul pour subsister seulement, qu'on en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes, l'emportent sur les craintes du mari trompé : elles se font jour alors que l'honneur de l'époux est en danger. Le moment et l'endroit auraient pu être mieux choisis; d'accord. La passion aiguillonne Figaro, et sous le coup de l'incertitude qui le torture, faut-il le blâmer de mettre à nu tous ses déboires avec ceux qui se sont seulement donné la peine de naître, d'étaler, en les exagérant, les souffrances qu'il endura? Dans le Barbier de Seville, Figaro n'est révolutionnaire que sur un point. Nous l'avons déjà dit : Figaro ose dépasser le comte par la supériorité de son esprit; Crispin n'est plus le rival, mais l'égal de son maître. Hardiesse dangereuse pour l'époque, et qui dut séduire les petites gens. Cela ne contribue-t-il pas à expliquer, pour une large part, l'accueil favorable de la pièce à la seconde représentation, après les sifflets de la première ? Certes, la haute société de l'époque ne se faisait pas faute de se railler elle-même. Qu'y a-t-il d'étonnant qu'elle se soit récriée, en voyant que la contagion gagnait de proche en proche? Peut-être que sa fierté se révolta en se sentant en butte aux plaisanteries d'un inférieur? Ou bien comprit-elle, dans une lueur de bon sens, tout ce que la comédie nouvelle renfermait de dangereux? Ce serait alors un des rares moments raisonnables de cette aristocratie, qui devait payer si cher ses coupables inconséquences.

Conçu dès 1775, le Mariage de Figaro fut écrit nu milieu du succès du Barbier de Sdville : la chose paraîtrait moins vraisemblable, si l'on ne se rappelait que le Barbier était compose depuis 1772, c'est-à-dire avant tous les événements fâcheux qui assaillirent Beaumarchais, durant les années précédentes. C'était le prix d'une gageure. Le prince de Conti avait publiquement défié Beaumarchais de mettre au théâtre sa préface du Barbier, beaucoup plus gaie, disait-il, que la pièce, et de montrer au public la famille de Figaro, indiquée seulement dans cette préface. Pour gagner son pari, Beaumarchais composa la Folle Journée, car la pièce ne portait alors que ce titre seul. Achevée en 1778, elle ne fut lue au Théâtre-Français que trois ans après, en 1781. L'auteur se trouvait alors en désaccord avec les comédiens, et il attendit que sa paix fut f;iite, pour leur donner communication de son nouvel ouvrage. La comédie fut reçue « par acclamation », et Beaumarchais s'empressa aussitôt de demandera M. Le Noir, lieutenant de police, de lui désigner un censeur, chargé d'examiner son œuvre. Nous savons qu'avec Beaumarchais il y a toujours loin de la coupe aux lèvres. Ne nous étonnons donc pas s'il y a eu de nombreuses difficultés pour faire représenter le Mariage de Figaro, cette pièce dont on a dit, avec justesse, qu'il fallait plus d'esprit pour la faire jouer que pour la faire.

Alors commence, en effet, une longue odyssée, dont le récit serait, à lui seul, un des plus curieux épisodes de l'existence dramatique de Beaumarchais. Les choses semblaient aller le mieux du monde, le censeur avait donné son approbation, après quelques coupures, autorisées par l'autour, lorsque l'imprudence de Beaumarchais vint tout gâter. Ne s'avisa-t-il pas, avec son audace ordinaire, d'en faire des lectures un peu partout, à Paris, à Versailles? Plus tard, revenu à une plus juste idée des convenances, il essaya de s'en laver et de rejeter la faute sur je ne sais quelles indiscrétions de bureaux. Ce n'est assurément pas un secrétaire infidèle, qui la lut chez la maréchale de Richelieu, à un auditoire de prélats, qui, s'il faut en croire les Mémoires secrets et Beaumarchais lui-même, ne se scandalisèrent pas des joycusetés qu'elle contenait? Et chez la princesse de Lamballe, qui n'y vit rien, elle aussi, qui put blesser les bonnes mœurs? Afin de donner plus de saveur à sa confidence, Beaumarchais avait composé une préface qu'il débitait avant sa lecture. Dans un langage léger et libertin, il se compare à une coquette, brûlant d'accorder ce qu'elle refuse et qui finit par se

rendre, quoiqu'elle sache le sort qui l'attend ensuite. Puis, après ce préambule effronté, il lisait sa pièce, sur un splendide manuscrit, moulé de sa main et orne de faveurs roses.

Un beau jour, sans doute pour pousser jusqu'au bout ce manège de coquetterie, dont il se flattait si volontiers, il renferme son manuscrit et en refuse toute communication nouvelle. La curiosité publique était assez éveillée pour que d'habiles réticences ne fissent que l'augmenter. Il fallait alors ruser de diplomatie et lui .dépêcher des ambassadeurs pour obtenir la faveur d'une lecture de Figaro. Encore ces démarches demeuraient-elles le plus souvent sans effets. Il ne fit qu'une exception pour le grand-duc et la grande-duchesse de Russie, — plus tard Paul I"', — qui visitaient alors Paris. L'habile homme espérait que cette haute protection lui ferait plus aisément obtenir l'autorisation tant désirée. Il n'en fut rien. M'»'^ Campan nous apprend que Louis X'VI avait voulu juger par lui-même du danger qu'offrait la représentation de la Folle Journée. Il s'était fait lire le manuscrit et avait déclaré la pièce détestable et injouable. Devant cette défense formelle, Beaumarchais n'avait qu'à s'incliner. Il garda donc quelque temps le silence, mais sans perdre espoir pour cela. Par une tactique heureuse, il se tourna vers les courtisans, c'est-à-dire du côté de ceux qu'il bafouait le plus, et s'efforça d'y trouver des appuis. Figaro disait bien, dans la pièce nouvelle, que recevoir, prendre et demander, était, en trois mots, le secret du métier de courtisan. N'y disait-il pas aussi que seuls les petits hommes redoutent les petits écrits ? Et nul d'entre eux ne voulait sembler redouter ce badinage, que son auteur lui-même appelait un opuscule comique, sous peine de passer pour un petit homme.

Le procédé réussit à Beaumarchais, et c'est en piquant ainsi la vanité des courtisans, et la curiosité des femmes, qu'il put arriver à mettre enfin à la scène sa nouvelle production. Cependant, avant d'y parvenir, il faut dire qu'il vit encore échouer quelques-unes de ses tentatives. Un ordre formel du roi arrêta brusquement la représentation de la pièce, au moment où elle allait être jouée, sur le théâtre des Menus-Plaisirs (i), devant la fine fleur de la société de la cour. M. de Vaudreuil reprend, peu après, pour lui-même, ce projet abandonné, et réussit à faire représenter la Folle journée, dans son château de Gennevilliers, devant le comte d'Artois, frère du roi, et la duchesse de Polignac, la plus intime amie de la reine. La pièce eut un grand succès auprès de ce parterre de jolies femmes et de grands seigneurs sceptiques. La petite salle avait été prise d'assaut, et la chaleur y était étouffante. Beaumarchais dut briser, avec sa canne, quelques carreaux d'un vasistas, ce qui fit dire qu'il avait doublement cassé les vitres.

(i) C'est aujourd'hui, comme on le sait, la salle du Conservatoire de musique et de déclamation.

De la scène de Gennevilliers à celle de la Comédie-Française, il n'y avait plus, pour Figaro, qu'une enjambe'e. Elle fut pénible. Sis censeurs avaient examiné le manuscrit de la comédie. On finit par persuader au roi que les gens gais ne sont pas dangereux, et que, selon les expressions de l'historien Gaillard, chargé lui aussi de juger de l'opportunité de la pièce, o les troubles des Etats, les conspirations, les assassinats et toutes les horreurs que l'histoire de tous les temps nous apprend, ont été conçus, combinés et exécutés par des gens réservés, tristes et sournois. » On sait quel sanglant démenti l'avenir devait donner à cette théorie. La pièce fut donc jouée le 27 avril 1784. Le jour même de cette représentation, Beaumarchais courait tout Versailles, auprès de la police, auprès des ministres, pour lever les derniers empêchements : « J'en ai les cuisses rompues, » disait-il, le soir, à Rivarol. — « C'est toujours cela », répliqua celui-ci avec malice.

Il est vrai que l'accueil enthousiaste du public le dédommagea bien de toutes ses démarches. Les recueils du temps nous ont laissé un tableau animé de cette première représentation. Ils nous ont montre la foule occupant les abords du théâtre dès huit heures du matin. Ils nous ont conservé le cas de la duchesse de Bourbon, envoyant chercher avant midi, ses billets qu'on devait distribuer à quatre heures seulement. Jamais on n'avait vu une cohue si grande ni si brillante. Les jeunes seigneurs durent faire queue, et l'affluence de monde était si nombreuse qu'il y eut trois hommes étouffés. Certaines grandes dames s'enfermèrent dans les loges des actrices, où elles dînèrent, en attendant le spectacle; d'autres s'estimèrent heureuses d'entendre la pièce du haut des balcons, réservés alors aux femmes de la galanterie. Enfin, — chose inouïe pour le temps, — la représentation ne s'acheva qu'à dix heures. Ce fut un succès sans précédent, et l'admiration touchait au délire. Beaumarchais assistait à son triomphe, au fond d'une loge grillée, entre deux aimables abbés, chargés de lui administrer « des secours très spirituels a, si la pièce était silTlée. Et, le lendemain, le nom de l'heureux auteur avait toute la vogue d'un pont neuf (1).

Certes, un tel accueil peut se justifier dans une certaine mesure ; il était tout au moins imprudent. On conçoit que la noblesse se soit laissée prendre aux charmes d'un esprit qui s'épanouissait alors dans tout l'éclat de sa maturité. On ne comprend guère qu'elle n'ait pas entrevu combien l'expression de ce sentiment pouvait lui être dangereuse. Il fallait vraiment, pour cela, que la haute société tout entière eût perdu la notion exacte de ses devoirs et de sa dignité. Les grandes révolutions s'annoncent chez les peuples comme les grandes maladies

(1) Le succès (lu Mariage de Figaro, fut si considérable que les théâtres du boulevard s'emparèrent du sujet pour en tirer un grand nombre de pièces, qui les firent vivre longtemps. La Comédic-ltalicnnc ne tarda pas elle aussi à recourir à un fonds qui donnait de si faciles bénéfices, mais ce fut avec moins de succès. (Correspondance de Grimm, t. XIV, p. 74.)

chez les individus. Elles sont pre'ce'de'es par une sorte de malaise ge'néral, des aberrations du sentiment, dont malheureusement on ne comprend que trop tard l'importance. Personne, dans cette assistance joyeuse, ne sut deviner vers quel fatal de'nouement Figaro entraînait tout ; et l'auteur lui-même n'eût pas etc le moins effrayé, si quelque prophète, déchirant pour lui le voile de l'avenir, avait montré à ses yeux que sa comédie devait finir comme le plus poignant des drames.

Ces terreurs n'étaient point les soucis de l'heure présente. On se laissait aller au plaisir de savourer les épigrammes sans songer au lendemain. Comme dans le Barbier de Séville, Beaumarchais avait eu l'heureuse inspiration de se livrer tout entier à son naturel. Peut-être même avait-il donné plus libre carrière à ses tendances, ou plutôt Beaumarchais avait vieilli, et ses mérites ou ses défauts étaient devenus plus apparents, ce qui permet de les étudier plus aisément dans la pièce nouvelle. En composant le Barbier, Beaumarchais se contentait d'être gai, et le moyen lui avait réussi mieux qu'il ne l'espérait. Dans le Mariage de Figaro, il recourt encore à ce moyen : il en use davantage, et cela d'une main moins légère. Le rire, moins franc, sonne moins clair aux oreilles, et tout y a trop d'esprit, jusqu'à l'intrigue elle-même. Le défaut est assez rare pour qu'il ne soit pas dangereux de le signaler. L'activité y ressemble un peu à de la fièvre ; mais l'on ne sentait pas l'excès, et l'on était heureux de voir Beaumarchais continuer à suivre une voie qui lui était si naturelle, dans un temps où les conventions tenaient le talent emprisonné. Gomme l'a dit un critique contemporain avec infiniment d'esprit, le parterre savait gré à Beaumarchais de lui donner le contraire de la comédie régnante, où trois personnages de carton, assis sur des fauteuils classiques, échangent des raisonnements didactiques, dans un salon abstrait (i).

Ce fut là, si j'ose m'exprimer ainsi, la raison extérieure de la vogue prodigieuse du Mariage de Figaro; raison puissante assurément, mais non pas unique, car il y en avait d'autres plus intimes, qui méritent autant qu'elle d'être analysées. Parfois, les railleries de Figaro sont injustes et tombent à faux; le plus souvent, ses traits s'échappent comme de merveilleuses envolées de bon sens ; toujours, ses saillies sont d'un langage vif, alerte comme le personnage, brillent aux yeux ainsi qu'un éclair et se gravent dans l'esprit grâce à leur concision. La langue de Beaumarchais n'est plus cette ancienne langue du xvii"^ siècle, majestueuse en déroulant ses périodes, et d'une gravité sonore ; celle-ci était excellente, par sa netteté, pour la controverse, pour la discussion mesurée, mais elle n'avait point encore acquis cette souplesse qui devait la faire manier plus aisément. Aussi redoutable que la noble épée des preux, elle

(i) H. Taine. Les Origines de la France contemporaine, t. I, p. 350.

était aussi lourde au bras qui la portait. C'est l'arme de la mêlJe générale. La prose de Beaumarchais, au contraire, est acérée et mordante comme un stylet; ses périodes ne sont pas plus longues que la lame d'un poignard, et on s'en sert aussi commodément. Telle qu'un poignard, on en dissimule la pointe avec facilité : comme la langue de Voltaire, c'est l'arme du combat corps à corps, qui harcelle l'adversaire et finit par en avoir raison. Les coups en sont prompts, répétés, et, si les blessures paraissent moins dangereuses, leur nombre les rend souvent mortelles.

L'arme était de mise dans cette Espagne de fantaisie, où se déroulait l'intrigue de la pièce. En donnant à Figaro la vivacité de la repartie et le langage incisif, Beaumarchais n'a fait que lui rendre la itjViya de ses compatriotes andalous. Le drôle en jouait avec une dextérité que lui eût enviée plus d'un duelliste de profession. C'est plaisir de voir aussi cet Espagnol se défendre avec l'arme la plus française qu'il y ait au monde, l'ironie. Le déguisement du héros ajoute au spectacle un charme tout particulier, un je ne sais quoi d'imprévu qui étonne et ' qui surprend agréablement. Ce nouvel attrait donna le change aux spectateurs de qualité. Le masque de Figaro était à la fois assez épais pour cacher son visage à la plupart, assez transparent pour permettre aux yeux clairvoyants de s'apercevoir que cet Espagnol était plus Parisien qu'il ne voulait le dire. On se laissa prendre à la curiosité de soulever ce domino; on voulut trahir l'incognito du personnage, sans songer combien il était dangereux de se livrer à cette impertinence. « On court les risques du dégoût, disait un spirituel avocat du temps, en voyant comment l'administration, la justice et la cuisine se préparent. » Figaro daubait à peu près sur tout cela. 11 montrait l'incapacité et le formalisme bête des magistrats; les procédés de l'administration d'alors étaient par lui battus en brèche. Qu'y a-t-il d'étonnant que le peuple ait été pris de dégoût en pénétrant les secrets de cette cuisine? C'était une imprudence grave de montrer à tout le monde que ces abus ne se passaient pas seulement au delà des Pyrénées, dans une région aussi incertaine qu'un pays d'opéra-comique. Reconnaître ce Castillan pour le plus spirituel des Parisiens devait coûter cher à ceux-là même qui lui pardonnaient ses satires en faveur de son costume étranger.

Le barbier anualou était vraiment né coilVé. Tout ce qui, à une autre époque, lui eût été donné à crime, semblait maintenant tourner à son avantage. Subversif? On l'aurait presque accusé d'être timide, tant il savait, la bonne âme, dire en plaisantant les plus grosses vérités. 11 n'est pas jusqu'à cette petite pointe d'une immoralité de bon ton, qui n'augmentât encore la saveur de la pièce. A parler franc, aucun des personnages ne peut passer pour un modèle de vertu, et l'intrigue n'est guère morale. Maintenant que nous jugeons le Mariapc de Fif^aro à la distance et avec l'éloigncmcnt convenables, chaque

acteur nous semble avoir trop d'expérience et d'une expérience voisine de la corruption. On essaya alors de le faire remarquer.

Dans ce drame effronté chaque acteur est un vice,

disait une épigramme, lancée dans la salle, un soir que la reine devait y venir, et, après avoir passé tout le monde en revue, le satirique achevait ainsi :

Mais Figaro!... le drôle à son patron Si scandaleusement ressemble, Il est si frappant qu'il fait peur.

Et pour voir à la fin tous les vices ensemble Le parterre en chorus a demandé l'auteur (i).

Peine perdue : Beaumarchais en fut quitte à bon compte et s'en tira par une malice. Car il plaisait au public de rencontrer ainsi sous la dent ce petit grain de poivre, qui mettait du piquant au ragoût, ces épices qui flattaient agréablement son palais perverti.

Quelque puissantes qu'elles soient, ces considérations, si elles expliquent le succès du Mariage de Figaro, n'en montreraient pas à elles seules la profonde influence. Il serait impossible de comprendre, à l'aide de ces raisons, comment la pièce tourna autrement que son auteur ne l'avait cru. Beaumarchais, — cela est incontestable, — n'avait pas songé à faire une comédie révolutionnaire. La nature de son talent, son caractère, sa situation acquise, tout enfin s'opposait à ce qu'il eût de semblables visées. M. de Loménie a surabondamment prouvé qu'il ne voulait guère contribuer à changer l'état politique de la France, et combien il fut surpris par la suite des événements. Par quelle pente, d'autant plus redoutable qu'elle était plus insensible, est-il donc involontairement arrivé à ceci ? Certes, les doctrines philosophiques et politiques, qui avaient cours dans la comédie de Beaumarchais, n'étaient pas nouvelles en 1784, et bien d'autres écrivains les avaient énoncées avant lui. Nul ne les émit avec autant de verve, avec une gaieté qui fit scandale. C'était là un immense mérite, à une époque où les philosophes cherchaient leur force dans le public et s'attachaient à mettre leurs œuvres à la portée du plus grand nombre, pour assurer ainsi à leur succès la puissance et la solidité durables. Montesquieu, le premier de tous par le temps, comme il est le plus grand par la vigueur de la pensée et par la rectitude du raisonnement, en donna l'exemple. Mais, froid et fier, il ne s'adressait qu'à un petit nombre d'esprits d'élite, assez instruits pour le comprendre. Après lui. Voltaire, moins profond sans doute, plus clair aussi et plus spirituel, fait péné-

(i) Nous avons retrouvé, parmi les papiers de la Bastille, conservés à la Bibliothèque de r.'Vrsenal, ces vers transcrits sur un petit papier, froissé, maculé, plié en poulet, qui sem'ole avoir servi dans cette circonstance.

trer la nouvelle doctrine plus avant dans les masses. Et enfin, le génie de Diderot, de'sordonné, inspiré, la voix éloquemment paradoxale de Jean-Jacques, viennent continuer cette œuvre, que Beaumarchais devait achever par un coup d'éclat. Pour cela, Beaumarchais n'eût qu'à faire tenir à la doctrine à la mode le seul langage dont elle n'eût pas encore usé, le langage de la sccne.

Ce n'est pas à dire assurément, qu'avant le Mariage de Figaro, nulle pièce n'exposât les revendications des philosophes. Le contraire serait plus exact. Les théories nouvelles avaient déjà envahi le théâtre, comme elles avaient envahi tous les autres genres littéraires. Elles s'en étaient emparées avec trop peu d'égards et s'y étalaient, maladroitement exposées par des mains inhabiles, qui en compromettaient le succès. « On peut dire, sans rien exagérer, écrit M. Saint-Marc Girardin, que la déclaration des droits de l'homme se trouverait, au besoin, tout entière dans les opéras-comiques de la fin du wiii"^ siècle (i). » Et ce mot qu'on prendrait pour une spirituelle boutade n'est que l'expression de la vérité. Cependant, malgré ces défauts dont le plus grave était l'ennui, aux yeux d'une société qui ne redoutait rien tant que cela, le théâtre avait alors une vogue considérable. Il semble que la foule, pressentant le rôle qu'elle avait bientôt à jouer, voulût y exercer sa faculté de raisonnement. Elle aimait à se trouver réunie dans une salle de spectacle, à censurer et applaudir ce qui lui déplaisait ou ce qui la flattait. Elle ne se sentait vraiment libre qu'on cet endroit, jugeant tout à son aise, et cela sans avoir besoin de rendre compte de ses décisions à une autorité supérieure. Comme le dit encore et fort judicieusement M. Saint-Marc Girardin, à défaut de peuple, il y avait le parterre. La pièce ne le préoccupait pas tout entier, et il n'y venait pas seulement pour l'entendre : il savait s'intéresser aux événements étrangers à l'intrigue scénique. C'est ainsi qu'il saluait de bravos frénétiques, le maréchal de Saxe, le héros de nos armées, ou le bailli de SufTren, le héros de nos flottes, et qu'il applaudissait ironiquement M""' Dugazon, relevant d'une maladie dont chacun connaissait trop bien la cause honteuse. Avant de se manifester dans des assemblées régulièrement constituées, l'opinion publique commençait par se faire jour dans le seul endroit, où il parut que le peuple jouit d'un semblant d'indépendance, sous l'ancienne monarchie.

Telles étaient les dispositions du public qui allait voir jouer le Mariage de Figaro. D'avance, elles se trouvaient favorables à la comédie nouvelle.' Qu'y a-t-il d'étonnant après cela, que quelque fusée égarée de ce feu d'artifice mit en feu des esprits, assez échauffés déjà, et qui ne demandaient qu'une étincelle pour s'enflammer? Mais de là à donner à Beaumarchais les ambitions d'un révolu-

(l) Saint-Marc Girardin. htat du Thcàtrc au .\ 17//i j/jv/i', il.ins ses Essais de Littérature et de Murale, t. I, p. 76.

tionnaire, il y a loin. Non, Figaro n'est pas un clubiste, qui disserte froidement sur l'inégalité' des conditions, sauf à semer son plaidoyer de traits piquants pour le faire mieux écouter; c'est encore moins un philosophe haineux, qui s'efforce de changer l'ordre social tout entier, parce qu'il en a souffert. Au fond, c'est un honnête homme, quoique, à de certains moments, la nécessité lui fasse accepter des besognes peu honorables, et aussi quoiqu'il manifeste, en maints endroits, une cupidité trop cynique. Par crainte d'être pris pour une dupe, il exagère lui-même ses méchants côtés, tant est grande chez lui la peur du ridicule. Pourtant, s'il eut été moins bon enfant, si son tempérament n'eût pas été aussi naturellement gai et insouciant, qu'en fut-il arrivé, après tous les malheurs qui l'assaillirent? Comme tant d'autres, il se fut laissé aigrir par l'infortune; il serait devenu un pessimiste incurable, ce que de nos jours on appellerait un réfractaire, rompant en visière avec tout ce qui est en place. Jurant au pouvoir une haine farouche. Tel il n'est point. Il se contente de rester le fils avisé du peuple, de faire son chemin à coup de coude à travers la foule des pars'enus, de battre, en fin de compte, le privilège par l'esprit. Le mérite n'était pas mince, dans un pays qui se pique, autant que le nôtre, d'être le pays de l'égalité. C'est là aussi qu'il faut chercher le secret de la vogue immense de Figaro, et encore le secret de son perpétuel à-propos. Même de nos jours, il semble que Figaro soit le symbole de la lutte contre les inégalités delà société, et cela suffit avec la vivacité de ses reparties, à lui prêter une vie éternelle aux yeux du spectateur.

Comme dans le Barbier de Séville, Figaro est entouré de personnages qui tous ont une originalité propre. Nous retrouvons le comte Almaviva, mais ce n'est plus le jeune amoureux d'autrefois. C'est un grand seigneur aux mœurs faciles, abandonnant sa propre femme pour aller faire la cour à celles de ses inférieurs. Nous revoyons Rosine, qui n'est plus, elle aussi, la naïve enfant du Barbier ; mariée au comte Almaviva, elle est déjà négligée. « Je ne la suis plus, lui dit-elle, dans un langage plein d'une passion vraie, cette Rosine que vous avez tant poursuivie ! Je suis la comtesse Almaviva, la triste femme délaissée que vous n'aimez plus! » Et Bartholo? et Basile? Le vieux tuteur ne tient qu'un rôle secondaire dans la nouvelle intrigue; cela suffit pour nous prouver que sa vigueur n'est point éteinte. Basile est devenu le commensal du comte, faisant tout le mal dont il est capable dans le château, ou plutôt dans cette caverne, comme dit Bartholo.

A ces figures, qui sont pour nous de vieilles connaissances, sont encore venues s'ajouter d'autres physionomies, aussi neuves et aussi dignes d'être étudiées. C'est d'abord Suzanne, la fiancée de Figaro, Suzanne, la charmante fille ! toujours riante, verdissante, pleine de gaieté, d'esprit, d'amour et de délices ! mais sage I... Son futur mari, du moins, nous le déclare. Pour ma part,

5o BEAUMARCHAIS

j'avoue que sa lutinerie espiègle et innocente m'inquiéterait davantage. Je considérerais l'avenir avec moins de confiance que Figaro, en songeant combien elle aime à jouer avec le danger ! Je craindrais, qu'avec le temps, le jeu ne devint moins vertueux et plus coupable. Mais les amoureux ont des grâces d'état. A côté de la gentille camériste, se tient le juge Brid'oison, cette incarnation vivante du formalisme routinier, et dont toute la personne respire cette bonne et franche assurance des bêtes qui n'ont plus leur timidi.té. « La forme, la forme! » bégaiet-il,avec ce vice de la voix qui lui donne un ridicule de plus. Le caractère du juge espagnol est si finement observé et si fermement tracé, qu'il est devenu un des acteurs les plus populaires de la pièce. On se pâme encore d'aise à l'entendre débiter les aphorismes de sa suffisance, lorsqu'il paraît en scène, flanqué de son éternelle baguette, aussi haute que sa sottise, aussi mince que son bon sens. Puis, c'est une foule de personnages secondaires, moins nécessaires à l'action, mais qui, tous, ont quelque caractère distinctif, habilement mis en relief; le jardinier Antonio, au parler pittoresque, à l'ivresse légère et clairvoyante, et qui en profite pour dire au comte de bonnes grosses vérités ; sa fille, Fanchette, enfant très naïve, nous apprend Beaumarchais, quoique ses façons de dire et d'agir démentent un peu l'attestation de l'auteur ; Double-Main, Grippe- Soleil, et, le plus charmant de tous. Chérubin, qui traverse l'intrigue comme un rayon de soleil matinal. 11 trouvera longtemps grâce devant la critique, ce gentil page, malgré sa précocité. Beaumarchais recommande vivement qu'il soit ou naïf ou polisson. Certes, il n'est guère plus naïf que son amie Fanchette, et l'on sent que, dans trois ou quatre ans, ce sera le plus grand petit vaurien, celui qui ose déjà dire à Suzanne : « Tu sais bien, méchante, que je n'ose pas oser ! » Pour l'heure, c'est un enfant trouble piir l'approche de la puberté, par l'éveil des sens, timide à la fois et effronté. Avec quelle grâce il décrit ce malaise vague qu'il éprouve : o Je ne sais plus ce que je suis, mais depuis quelque temps je sens ma poitrine agitée ; mon cœur palpite au seul aspect d'une femme ; les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. Enfin le besoin de dire à quelqu'un;c' vous aime est devenu pour moi si pressant, que je le dis tout seul, en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, aux nuages, au vent qui les emporte avec mes paroles perdues. » Est-il au monde langage plus frais, plus printanier ? Beaumarchais a été vraiment poète, en découvrant cette exquise création de l'adolescent dont le cœur bat pour la première fois. C'est le roman de la quinzième année, roman délicieux qui ne dure qu'une heure, et que la désillusion rend à jamais impossible. Chérubin incarne cet âge heureux des désirs profonds et indéfinis; il symbolise cet amour radieux des jeunes voluptés, quoique son auteur lui ait trop donné des grâces effrontées de sa propre enfance.

11 n'en faHait pas moins pour cacher aux spectateurs ce que quelque autre personnage a d'antipathique, ce que certaines scènes renferment d'odieux, —

BEAUMARCHAIS 5i

écrivons le mot, dût-il paraître violent. — Beaumarchais a beau nous prévenir que Marcelline est une femme d'esprit, née un peu vive, dont les fautes et l'expérience ont réformé le caractère : il n'y a pas, à mon sens, plus plate caricature de la maternité. Explique qui voudra comment cette femme, rendue mère par Bartholo, ne songe pas plus à lui que s'il n'était pas le père de son petit Emmanuel ! Pourquoi courir tantôt après Basile et tantôt après Figaro .-' Et cette scène de la reconnaissance entre Marcelline et Figaro, empreinte d'une sentimentalité si roide et si contrainte ? On se sent mal à l'aise en voyant l'air peu empressé des personnages. On se demande comment Beaumarchais, bon fils, au demeurant, et excellent père, a pu mettre dans la bouche de Figaro des railleries si hors de propos, et expliquer par cette boutade la situation d'une mère amoureuse de son propre fils : « Mon cœur entraîné vers lui ne se trompait que de motif: c'est le sang qui me parlait. » En littérature, l'éloignement est salutaire, et il donne une perception plus nette des objets. Ces côtés faibles ne nous échappent pas maintenant, tandis qu'alors personne, ou presque personne, ne les aperçut, tant le public avait été long à se désaccoutumer de la sensiblerie mise à la mode pai Jean-Jacques et par Diderot. Bien d'autres incohérences passèrent, de cette façon, sans soulever de murmures. Comment Rosine est-elle délaissée au bout de trois années seulement de mariage, et comment Almaviva est-il devenu un libertin, contant fleurette même aux petites filles de l'âge de Fanchette? Et Figaro ? On le croyait marié. Dans le Barbier de Seville, il parle d'une enfant qu'il a. Qu'est-elle devenue? On lui demanda, un jour, malignement, dans le Journal de Paris, si elle était aux Enfants-Trouvés, ou si les bonbons de Rosine l'avaient étouffée. Beaumarchais fit une brillante volte-face : il riposta par une histoire romanesque, qui déjouait tant bien que mal la petite méchanceté de Suard. Mais, ce qui contribuait surtout à masquer ces points faibles, c'était la merveilleuse entente théâtrale de l'auteur : les personnages étaient tracés de la main d'un maître, qui avait su animer l'intrigue du feu de son esprit. Si, depuis le Barbier de Séville, les défauts de Beaumarchais avaient, trouve-t-on, grandi et semblaient plus apparents, il en était de même de ses qualités. Elles étaient plus puissantes que jamais, éblouissant et empoignant le spectateur ; elles l'emportaient, et de beaucoup, sur les incohérences de la pièce, donnant au public l'illusion d'un monde, où chaque personnage vigoureusement dessiné, avait à lui seul plus d'esprit qu'il n'en fiillait pour faire réussir toute une comédie. Par malheur, il n'en fut pas toujours ainsi.

Avant d'abandonner le théâtre, Beaumarchais voulut revenir à ce Figaro, qui lui tenait au cœur. L'entreprise fut moins heureuse. Il tenta d'achever sa trilogie sur l'existence de ce valet, qui avait tant de ressemblances avec son maître. L'expérience ne réussit pas une troisième fois, d'autant que le moment était on ne peut plus mal choisi. C'est le 6 juin 1792 que Beaumarchais fit

représenter, sur le petit the'âtre du Marais, sa pièce de la Mère coupable. Le drame alors était dans la rue, et l'œuvre nouvelle tomba devant les tristesses navrantes de la réalité. Les journées de juin et d'août remportèrent comme elles devaient emporter la royauté elle-même. Je doute cependant, qu'en des circonstances moins troublées, la Mère coupable eût reçu un meilleur accueil. Et pourtant, lorsqu'en 1797, les Comédiens Français la mirent à leur répertoire, elle obtint un véritable succès. Beaumarchais, appelé par les applaudissements du public, dut se montrer en scène, au milieu des interprètes de sa pièce. « On m'a violé comme une jeune fille, à la première représentation, écrit-il à un ami, dans une lettre qui nous montrera le Beaumarchais de ces temps-ci ; il a fallu paraître entre Mole, P'ieury, et M"« Contât. Mais le public qui demandait l'auteur n'est plus cette assemblée moqueuse de talents qui la font pleurer rnalgré elle ; ce n'est plus un homme dont le plus sot des nobles se croyait supérieur, que l'on veut voir pour en railler : ce sont des citoyens qui ne connaissent de supériorité que celle accordée au mérite ou aux talents, qui désirent voir l'auteur d'un ouvrage touchant, dont des acteurs, rendus à la citoyenneté, viennent de le faire jouir avec délices. Peut-être s'y est-il mêlé un peu de ce noble désir de dédommager un bon citoyen d'une proscription désastreuse! Quoi qu'il en soit, moi, qui toute ma vie me suis refusé à cette demande du public, j'ai dû céder, et cet applaudissement prolongé m'a fait passer dans une situation toute neuve; j'étais loué par mes égaux; j'ai pu goûter la dignité de l'homme. »

Ce succès fut de courte durée. La perfection de l'interprétation avait pu faire oublier, un instant, les nombreux défauts du drame. Ils apparurent ensuite; et la dernière production de Beaumarchais ne devait pas retrouver la vogue des précédentes. On pensa, avec Geoffroy, que la fin des folies est toujours triste, car Beaumarchais, déjà vieux et surtout moins brillamment audacieux, avait voulu donner une conclusion vertueuse aux pièces si gaies d'autrefois. C'était s'y prendre un peu tard. Telle est néanmoins la Mère coupable. Œuvre faible et prolixe, comme celles de sa jeunesse, elle n'a plus aucune des qualités du Beaumarchais des bons jours. Si quelques situations en sont dramatiques, si quelques scènes offrent une certaine grandeur pathétique qui émeut, le style en est lâche, l'intrigue longue et diffuse. Que les personnages en sont changés I L'action n'est plus dans cette brillante Andalousie ; le comte Almaviva est venu se fixer à Paris, pendant la Révolution, et se fait appeler M. Almaviva tout court. La comtesse est maintenant une femme n très malheureuse et d'une angéliquc piété », et Suzanne, la charmante soubrette qui se jouait si gentillcmcnt du danger, est « revenue des illusions du jeune âge v. Figaro, lui aussi, n'est plus que l'ombre de lui-même ; lui qui jadis emplissait la pièce de sa pétulance et de ses Saillies, il se bat les flancs pour déjouer les ruses de ses adversaires, et encore

n'y réussit-il pas toujours. C'est un feu follet qui e'claire la scène d'une lumière pâle et tremblotante. Il a des pre'tentions à la vertu ; et lorsque le comte, au dénouement, lui offre de l'argent pour reconnaître ses services, il le refuse dignement. « Non, s'il vous plait ! moi, gâter par un vil salaire le bon service que j'ai fait ! ma récompense est de mourir chez vous. Jeune, si j'ai failli souvent, que ce jour acquitte ma vie ! O ma vieillesse, pardonne à ma jeunesse; elle s'honorera de toi. Un jour a changé notre état! plus d'oppresseur, d'hypocrite insolent! Chacun a bien fait son devoir; ne plaignons donc point quelques moments de troubles : on gagne assez dans les familles quand on en expulse un méchant. » Quelle dégringolade! A quoi bon ce réveil intempestif de la conscience, chez quelqu'un qui eut toujours tant d'orgueil et si peu de dignité ? Qui eût cru que Figaro finirait comme un prédicateur ? Le diable vieux s'est fait ermite. Ainsi menace encore de finir Beaumarchais. Toutefois ne pressons rien. Ne nous hâtons pas de l'enterrer trop vite; nous ne nous sommes pas mis en règle avec lui.

Pour montrer les grandeurs et la décadence de Figaro, il fallait rapprocher l'œuvre dramatique de Beaumarchais, et laisser momentanément sous silence les autres événements de sa vie. Notre récit serait incomplet, si maintenant nous ne revenions pas en arrière. A omettre tout ceci, on risquerait fort de porter sur Beaumarchais un jugement mal fondé et prématuré. Beaumarchais avait la faculté précieuse de changer d'occupations sans fatigue^ et d'apporter, à ses nouveaux travaux, l'attention d'un esprit qui se reposait en passant d'un sujet à l'autre. Il appelait cela, d'un mot pittoresque, fermer le tiroir d'une affaire. Parfois, aussi, il lui arrivait de suivre en même temps, sans effort et sans jamais les confondre, des entreprises compliquées et de natures différentes. Méconnaître cette qualité particulière, serait méconnaître un des côtés les plus surprenants de son caractère. Essayons plutôt de l'imiter en ce point : fermons ici le tiroir du théâtre, pour examiner, en terminant, les tentatives qui occupèrent la fin de sa vie.

Aussi bien, Beaumarchais avait réellement rompu avec le théâtre. Il est vrai qu'entre temps il s'était essayé à donner un frère à Figaro, dans son énorme opéra de Tarare, dont nous n'avons rien dit en son lieu. La pièce était fort indigeste : il y avait beaucoup de tout, — c'était la théorie de Beaumarchais sur les opéras, — et très peu de musique. Elle n'en eût pas moins un certain succès, succès d'étonnement et aussi succès d'estime, comme diraient les chroniqueurs d'à présent. En 1787, Beaumarchais occupait une telle situation littéraire, que ses moindres productions ne pouvaient passer inaperçues. Celle-ci tint quelque temps en haleine l'attention du public, et fit, un instant, oublier la chute de Calonne et la réunion de l'Assemblée des Notables. C'était « un monstre dramatique et lyrique, » dont son auteur avait trouvé l'idée dans le conte d'Hamilton

intitule Fleur d'épine et dans le re'cit arabe Sadak et Kalasrade. Mais, ce qu'aucun des deux auteurs, dont il s'était inspiré, n'avait pu lui fournir, c'était la métaphysique, la philosophie, la déclamation dont la pièce abonde. Tout ceci appartenait bien en propre au goût de cette époque; et Beaumarchais y sacrifiait encore une fois. M. Jourdain dirait qu'il y a trop de « brouillamini » dans cette conception ; il ne se tromperait guère. Après avoir essaye, dans le Mariage, de dire leurs vérités aux courtisans, Beaumarchais s'élève plus haut dans Tarare, et s'adresse aux prêtres et aux rois. Il le fait dans un langage ampoulé, qu'obscurcissent encore l'abus des comparaisons prises aux sciences exactes, et le trop grand nombre de mots techniques. Ajoutez à cela l'intrigue touffue, les doctrines aussi profondes qu'ennuyeuses, la versification languissante et puérile, et vous aurez une assez juste idée de cet ouvrage, qui produisit une sorte d'étourdissement sur le parterre. Puis, au sommet, plane une sorte de Figaro barbare, encyclopédiste et libre penseur, moins spirituel et plus pédant que l'autre, Tarare. Le brave homme n'était pas fait pour sauver la pièce à lui seul; aussi a-t-elle maintenant tout à fait disparu des répertoires musicaux, sans y laisser la moindre trace. Et pourtant en 89, lorsque Beaumarchais, désireux de se mêler à la politique, voulut tenter de jouer un rôle actif dans les événements qui allaient commencer, il ne se recommanda point du Mariage de Figaro : c'est Tarare qu'il mit en avant, et il se vanta que son opéra avait préparé et hâté la Révolution. Étrange erreur d'un homme d'esprit, qui ne fut pas toujours un homme de jugement. L'histoire de Tarare lui-même en fournirait par malheur plus d'une preuve, s'il nous était loisible de faire ici la revue des différentes modifications que Beaumarchais imposait à son œuvre, suivant les circonstances du moment (1).

{\j Beaumarchais essaya une autre fois de faire prévaloir à la seine ses idées sur la musique dramatique. Voici dans quelles circonstances. Représenté en Allemagne en i-HCt, l'opéra de Mo/art, les Noces de Figaro, trouva à \'icnnc, à Prague, le succès le plus éclatant, digne récompense de cette merveilleuse musique. Transporté en France, il fut joué à l'Opéra seulement à la fin de mars 1793, c'est-à-dire dans les jours les plus noirs de la Révolution. L'accueil fut froid et la pièce n'eut, dit-on, que cinq ou six représentations. Le libretto italien de Lorenzo da Ponte avait été, pour cela, traduit en vers français par un certain Notaris. Mais Beaumarchais eut la malencontreuse pensée d'ajouter, à la partitio.i de Mozart, la plus grande partie de sa prose. Cela produisit un mélange déplorable, qui contribua A la chute de l'œuvre, dans un temps si mal choisi pour la production des ouvrages de l'esprit. Comme le remarque M. de Loménic, ces deux choses, excellentes en soi, ne pouvaient valoir tout leur prix qu'à la condition d'être séparées. On trouvera à la fin de l'ouvrage de M. de Loménic (t. Il, p. .SS5) une lettre curieuse de Beaumarchais aux acteurs de l'Opéra au sujet de cette adaptation.

Maintenant que nous avons montre', dans son ensemble, l'évolution dramatique de Beaumarchais, essayons de raconter les diverses entreprises qui l'occupaient en même temps. Il ne faut pas se le dissimuler : nous avons dit la partie la plus remarquable de la vie de Beaumarchais; nous avons e'numéré ses plus beaux titres de gloire aux yeux de la postérité'. N'allons pas croire que le reste ne vaut pas le souci d'un examen attentif. Il semble, au contraire, que Beaumarchais, réhabilité par les tribunaux, ne se contente pas de ce jugement. Il veut demander une réhabilitation intégrale à des services plus honorables et plus réels. Rétabli dans ses droits de citoyen par le Parlement, reconnu bien fondé dans ses prétentions contre le comte de La Blache, en juillet 1778, par la cour d'Aix, devant laquelle l'affaire avait été renvoyée en fin de compte, tout cela ne lui suffit pas. C'est ainsi qu'il pose les bases de la société des auteurs dramatiques, qu'il aide à la libération de l'Amérique, qu'il se fait le premier éditeur de Voltaire. Peut-être a-t-on un peu trop négligé tous ces titres dans l'appréciation générale de l'œuvre de Beaumarchais (i). Beaumarchais avait d'étranges façons d'obliger et de faire le bien. Tout en cherchant les avantages des autres, et ceci de la meilleure foi du monde, il ne perdait guère les siens de vue. Nullement égoïste avec cela; mais bruyant dans sa bienveillance, trop cavalier dans ses expansions, si bien que ses meilleures actions sentent encore terriblement l'aventurier; et c'est ce qui déconcerte tout d'abord.

(i) Une entreprise dont les curieux doivent lui savoir gré, c'est le rachat des papiers et des titres volés dans les dépôts publics. Le fonds actuellement désigné, à la Bibliothèque nationale, sous le nom de Collection Beaumarchais provenant de la Chambre des Comptes, n'a pas d'autre origine. D'après une lettre iinportante, découverte et publiée par Edouard Fournier (p. 764 de son édition), il y dépensa plus de 200,000 livres, qui ne lui furent sans doute pas intégralement remboursées. En 1784, nous le voyons céder à l'administration de la Bibliothèque un lot considérable de ces vieux papiers, pesant au moins 600 quintaux et qui lui fut payé 60,000 livres suivant les uns, So,ooo suivant d'autres. (Léopold Delisle. Le Cabinet des Manuscrits de la Bibliothèque nationale t. I p. 55i). A l'occasion de ces divers achats, M. Dauban fait peser sur Beaumarchais une accusation qui est des moins fondées. (Histoire des Prisons de Paris sons la Révolution, p. 3o.) S'appuyant sur une lettre publiée par lui et qu'il a ma! comprise, M. Dauban croit que Beaumarchais profita des vols commis à la Bibliothèque par l'abbé de Gevigney. C'est une erreur. Pour avoir le véritable sens de cette lettre, il suffit de la rapprocher d'une autre lettre de la même époque, adressée au Roi, également découverte et publiée par Edouard Fournier (p. 765).

l.a situation des auteurs dramatiques e'tait alors fort précaire : ils étaient à la mei-ci des acteurs, qui les tenaient dans leurs mains par les procédés les plus tyranniques. Beaumarchais s'éleva contre cet état de choses, qu'il voulut faire cesser, en forçant les comédiens à payer aux auteurs des droits, équitablement calculés sur le produit de chaque représentation de leur œuvre. La tentative était hardie; il fallait, pour la mener à bien, vaincre des mauvaises volontés et des coteries : nous savons que Beaumarchais n'était pas homme à s'effrayer de si peu. Afin d'y réussir plus sûrement, il s'entoure du plus grand nombre qu'il peut de ses confrères; il réunit cher lui ce que Chamfort appelle spirituellement les États Généraux de l'art dramatique, et pousse les auteurs à s'insurger résolument contre le despotisme de la Comédie-Française. Cette petite ligue une fois constituée, il part en campagne et combat pied à pied les prétentions des acteurs, qui possédaient, entre autres faveurs, l'exorbitant privilège de confisquer les pièces à leur avantage, lorsque la recette était descendue au-dessous d'un taux minimum, et s'en partageaient exclusivement les profits. La chose paraissait aussi simple que juste : cependant, pour atteindre ce résultat, que ne fallut-il pas de patience et d'efforts ! Tandis que les comédiens étaient étroitement unis contre l'ennemi commun, les auteurs dramatiques, eux, se désagrégeaient peu à peu. Les comédiens faisaient, dans les rangs de leurs adversaires, de sérieux ravages ; ils prenaient l'ennemi par la vanité, et ils se mirent à jouer les pièces les plus mauvaises des auteurs les plus inconnus, pour gagner les bonnes grâces de ces auteurs favorisés. D'autre part, les jeunes et jolies actrices de la Comédie usaient, auprès des seigneurs de la Chambre du roi, d'arguments qui trouvèrent bien rarement des rebelles, et l'affaire, ainsi engagée, traînait en longueur, au grand détriment des auteurs dramatiques. Son Indécision le duc de Duras renvoie le débat devant Son Insouciance le duc de Richelieu, et les choses n'avancent pas. Avec de semblables attermoiements, la solution de la question devait se faire longtemps attendre, malgré l'activité de Beaumarchais. Elle ne fut vraiment définitive qu'en 1791, après bien des alternatives d'entente et de désunion entre les deux partis. Par son décret du i3 janvier 1791, l'Assemblée Constituante posait en principe que les comédiens ne pourraient jamais s'attribuer aucun droit de propriété sur une œuvre, et la jouer sans la permission de l'auteur. C'était poser les fondements de la propriété littéraire : Beaumarchais y avait contribué plus que tout autre, mais il ne crut pas sa tâche achevée quand ce résultat fut atteint (1). La

(1) Saintc-Bcuvc dit quelque part que la Société des Auteurs Jramatiqucs ne devrait jamais s'assembler sans saluer le buste de Bcaum.irchais. Klle le pourra désormais, c.tr clic vient de placer, dans la salle ilc ses séances, le buste en marbre de son (ond.itcur. C'esl un Hcauniarchais vivant et splrilucl, à la lèvre fine et railleuse, lièreinenl drape et campe, dû au ciseau de M. II. Allouard. 1,'artisle a bien voulu prcnJrc de son icuvre un croquis très réussi que nous reproduisons. Avant de ligurcr chez les auteurs drninaliqucs, ce beau travail avait fait, ii la Coniédic-Franfaisc, un court passage dans des circonb-

Révolution menaçait d'emporter, dans sa violence, ce qu'elle-même avait établi. Une des constantes pensées des derniers temps de la vie de Beaumarchais fut d'empêcher cette destruction, car il aimait vraiment le théâtre. S'il avait, de tout temps, relégué dans la classe de ses amusements le métier d'auteur dramatique, c'est parce qu'il ressentait, comme il l'écrit lui-même, l'impossibilité de trouver un moyen de subsister dans un travail si plein d'attraits pour lui. Au fond, tousses goûts le portaient vers ce genre d'occupations: il y pouvait donner libre carrière à son esprit prime-sautier et à son amour de l'intrigue; sa vanité se trouvait flattée de la gloire bruyante qui attend l'auteur dramatique après chacune de ses productions applaudies. N'était-ce donc pas assez pour que Beaumarchais s'attachât aune profession qui lui procurait des triomphes dont il était si friand? Cet amour n'était pas assez désintéressé. Nous connaissons suffisamment Beaumarchais pour savoir qu'aucune de ses entreprises n'était exempte de spéculation ; il était passé maître dans l'art de préparer le succès d'une pièce, d'allécher le public et de le réveiller par quelque coup d'éclat, lorsque son attention menaçait de s'endormir. A la fin du xviu'= siècle, l'heureux mélange de la verve et de la science financière était neuf et original ; il donnait à cette physionomie un attrait de plus, non le moins caractéristique. Depuis lors, les choses ont bien changé, et Beaumarchais a fait école en ce point. Ce n'est plus la spéculation qu'on admire. On remarque plutôt et l'on estime ceux qui ne traitent pas le Théâtre comme la Bourse, le véritable auteur dramatique et non l'agioteur.

Là ne s'arrêtait pas la sollicitude de Beaumarchais pour les lettres : il ne s'occupait pas seulement des intérêts des auteurs contemporains. C'est à ce sentiment que nous devons la première édition des œuvres complètes de Voltaire, qui fut, d'abord, une formidable opération de librairie pour l'époque, et aussi une tentative pleine d'audace et de péril. De tous les penseurs du temps. Voltaire est celui qui eut le plus d'influence sur Beaumarchais : c'est vers lui que celui-ci était porté par l'affinité de son esprit. Un moment, il est vrai, Beaumarchais

tances trop solennelles pour ne pas les mentionner ici. Le dimanche 27 avril 18S4, à l'occasion du centième anniversaire de la première représentation du Mariage de Figaro, les Comédiens Français donnèrent une représentation extraordinaire de cette pièce. A la tin, après les couplets de Brid'oison, tous les acteurs s'assemblèrent autour du buste de M. AUouard, et Beaumarchais fut couronné sur la scène, tandis que M. Coquelin, qui incarne si brillamment la pensée du maître, déclamait le Centenaire de Figaro, à-propos en vers de M. Paul Delair. Le lendemain, l'Odéon à son tour célébrait Figaro. Dans cette salle, qui, cent ans auparavant, avait vu la pièce au plus beau de sa fraîcheur et de son succès, le souvenir de Beaumarchais était salué des vers de M. Emile Moreau, dits par M. Porel. — Ajoutons, puisque nous sommes sur le chapitre des bustes de Beaumarchais, que la Comédie-Française possède un buste fort remarquable de Beaumarchais, sculpté par Couriger et placé dans la salle du Comité. Un croquis en a été donné tout récemment, au cours d'un article de M. Got. [Gai^ette des Beaux-Arts, 1886, tome II, page iSo.) Au témoignage de la fille de Beaumarchais, c'est le seul buste authentique contemporain de son père.

avait déclaré Diderot son maître, mais cette admiration avait été de courte durée. Quant à Jean-Jacques, Beaumarchais ne le comprenait pas : jamais il ne le crut sincère et il l'appelait un « forfantier ». Voltaire, au contraire, l'attirait par toute sa personne. Dès l'abord, le philosophe de Ferney avait témoigné une bienveillante attention à ce brillant éccrvelé; il en suivait avec complaisance le procès, parfois même ses succès lui portèrent quelque ombrage, car il reconnaissait à ce jeune lutteur les qualités et les défauts qui avaient fait jadis sa force et sa faiblesse. Mais, chez Beaumarchais, il est vrai de dire que les défauts apparaissaient en plus grand nombre. S'il avait l'esprit plus vif et plus abondant que Voltaire, il n'eût point, au même degré que son prédécesseur, la netteté de conception, la force de raisonnement, la variété des connaissances, le bon sens et le bon goût, cette quintessence du bon sens. Révolutionnaires tous deux de la même façon, ils le furent par entraînement et non par conviction. C'est une sorte d'instinct, plutôt qu'une croyance réfléchie, qui les poussait vers le changement; et Voltaire n'eût pas été moins surpris que Beaumarchais, s'il lui avait été donné de vivre assez longtemps, pour voirie cataclysme politique qui menaçait l'horizon. Peut-être eut-il été tourmenté comme Beaumarchais par le nouveau régime ; peut-être eut-il fini àCoblentz, comme ces jeunes seigneurs qui émigrèrent après la déclaration des Droits de l'Homme : pourtant l'Assemblée ne faisait en les promulgant, qu'ériger en principes ce que la noblesse avait si souvent défendu dans les salons. En tous cas, Voltaire, caractère frondeur et mécontent, mais insouciant, n'eût pas manqué de souscrire à cette plainte de Beaumarchais : « Je fus vexé dans l'ancien régime, les ministres me tourmentaient ; mais les vexations de ceux-là n'étaient que des espiègleries auprès des horreurs de ceux-ci. » I. 'un et l'autre, en vivant sous la monarchie despotique, s'étaient involontairement soumis aux habitudes du temps, et il leur manquait la qualité essentielle des grands révolutionnaires, à savoir : de distinguer les mouvements qui partent des appétits de ceux qui partent des besoins. Jamais ils ne surent réprimer les uns et encourager les autres. Leur opposition, à coups d'épingles, était une simple question de tempérament et d'amour-propre ; elle ne pouvait comprendre la lutte ardente, passionnée, trop souvent coupable et sanguinaire, de ceux qui combattaient pour la liberté contre l'arbitraire.

La réunion des nombreux ouvrages de Voltaire, tant imprimés qu'inédits, n'était certes p.as chose facile. La collection de sa volumineuse correspondance offrait surtout des embarras de toutes sortes, Beaumarchais ne se laissa rebuter par aucun. Non content de faire, pour acheter les manuscrits autographes, des sacrifices pécuniaires énormes, le voilà qui se met, ainsi qu'il le dit lui-mCmc, à épelcr sur la papeterie, l'imprimerie et la librairie. Puis il fonde en vue de cette opération, une société dont il est le seul membre, achète des caractères d'imprimerie en Angleterre, des papeteries dans les Vosges; et il installe, dans

le vieux fort de Kehl, un important atelier typographique. L'e'dition, tire'e à quinze mille exemplaires, commença à paraître en lySS. La plupart des ouvrages de Voltaire étant interdits en France, il était malaisé de les y faire pénétrer en fraude. Les ministres, il est vrai, ne mettaient guère obstacle à cela ; mais le clergé et le parlement ne virent pas toujours cette entreprise d'un œil indifférent, et ils essayèrent, à diverses reprises, d'arrêter l'invasion. Cette difficulté, jointe aux inévitables lenteurs d'une pareille publication, la fit à peu près complètement échouer, et Beaumarchais en fut pour son argent. Mais alors moins qu'à tout autre époque de sa vie Beaumarchais ne se laissait abattre par la mauvaise fortune. Il se séparait de l'argent avec autant de facilité qu'il en avait mis à l'acquérir, et si, par hasard, quelque projet ne répondait pas à ses espérances, sans se lamenter et sans se plaindre, il tournait au plus vite son activité d'un autre côté, et il se remettait à l'œuvre, avec une ardeur que les échecs excitaient davantage.

Cette fois-ci, Beaumarchais menait de front une seconde tentative, aussi importante que la première, et qui devait faire diversion à l'insuccès de son édition de Voltaire. C'était la révolte, Vinsurgence des Américains. Avec une perspicacité qui lui fait honneur, Beaumarchais avait compris, dès les premiers temps de l'insurrection, comment elle devait finir, et que les colonies d'Amérique étaient désormais perdues pour l'Angleterre. Dès lors, son plus ardent désir fut de favoriser ce mouvement révolutionnaire, et de venger ainsi, sur les Anglais, la honteuse paix de 1763, qui nous avait dépouillé du Canada, et qui nous imposait des conditions si vexatoires. Mais il était malaisé de faire suivre cette voie à la politique française, carie ministre des affaires étrangères, M. de Vergennes, était prudent et circonspect, et le roi Louis XVI ne savait guère prendre de résolutions énergiques dans les circonstances délicates. En présence d'une situation aussi difficile, Beaumarchais mit tout son talent à amener insensiblement le roi et son ministre à adopter le plan qu'il avait lui-même tracé, c'est-à-dire à encourager, par-dessous mains, la révolte des Américains, à leur fournir, au besoin, des secours d'argent et de munitions, par l'intermédiaire d'un agent secret, habile et dévoué. Beaumarchais y réussit à force d'adroite insistance, et c'est lui qui remplira l'office de l'agent secret, à moitié commerçant, à moitié politique, qui devait transmettre, au delà de l'Océan, les instructions et les subsides du gouvernement français.

Il n'est pas besoin de s'apesantir outre mesure sur ce que cette mission de confiance avait de périlleux. Beaumarchais s'en tire avec son habileté ordinaire. Sur ses instances, le roi avait fini, en juin 1776, par lui faire l'avance d'un million pour secourir les révoltés d'Amérique qui devenaient de la sorte ses alliés inavoués. Deux mois après, l'Espagne s'empressait de suivre la même politique, et confiait elle aussi un second million à notre intermédiaire caché.

6o BEAUMARCHAIS

Muni de ces premiers fonds, Beaumarchais les augmente, soit à l'aide de ses propres ressources, soit au moyen de nouveaux associés, et s'empresse de fonder une société commerciale, — la Société Rodrigue Hor talés et C", — qui transportera des armes, des effets d'équipement à travers l'Atlantique, et recevra, en échange, du tabac, de l'indigo ou du riz. Toutes ces conditions avaient été convenues entre Beaumarchais et Silas Dean, que le Congrès Américain avait envoyée Paris pour tâcher d'obtenir des subsides des ministres français, et, si ces négociations n'aboutissaient pas, pour les procurer de toute autre façon. L'accord une fois intervenu entre Silas Dean et Beaumarchais, le point vraiment dilTicile de l'opération était de faire passer en Amérique, à l'insu de l'Angleterre, toutes les choses destinées à faciliter la révolte d'outre-mer. Notre implacable voisine était en éveil, et faisait soigneusement espionner les agissements de Beaumarchais. Cependant, grâce à de nombreux subterfuges, grâce surtout à la discrétion qu'il mit dans l'affaire, Beaumarchais put expédier, par fractions, en Amérique, deux cents pièces de canon et une provision suffisante de projectiles assortis, vingt-cinq mille fusils, deux cents milliers de poudre, et des effets d'équipement et d'habillement pour vingt-cinq mille hommes. Ces envois considérables arrivèrent sains et saufs dans la rade de Portsmouth, au commencement de la campagne de 1777, et le peuple en voyant pénétrer dans le port la flotillc de Beaumarchais, lui apportant des secours inespérés, battit des mains sur le rivage.

Après d'aussi signalés services, Beaumarchais se croyait assuré de la reconnaissance de la jeune république, et comptait que les avances considérables qu'il avait dû faire lui seraient promptement remboursées. Le remboursement n'eût lieu que plus tard, et la reconnaissance ne fut jamais complète. Soit erreur, soit calcul, les Américains ne virent en Beaumarchais qu'un intermédiaire politique, un prête-nom, qui servait seulement à leur faire parvenir les secours adressés par les gouvernements européens. Ces gens sensés ne pouvaient comprendre, — ou feignaient de ne pas comprendre, — les énormes avances que Beaumarchais avait dû prendre dans sa propre bourse, pour arriver promptement à un résultat favorable. Ils méconnaissaient ce que cette intervention d'un particulier avait de commercial, et ne s'expliquaient pas les lettres, à la fois pleines d'enthousiasme et de recommandations pratiques, que leur écrivait le négociant Rodrigue Hortalès. 11 est vrai de dire que l'esprit ambitieux et brouillon d'Arthur Lee tâchait d'obscurcir de son mieux une situation qui n'était pas si claire par elle-même. Pourtant, si Beaumarchais avait eu le tort de se livrer une fois encore à son goût de spéculations aventureuses, ce n'était assurément pas aux Américains à les lui reprocher. Il eut assurément mieux fait de se contenter d'être l'agent secret du gouvernement français, sans essayer de tirer quelque profit de l'aventure. Sans doute, il aurait contribué moins puissamment, de

BEAUMARCHAIS 6i

cette façon, à l'inde'pendance du Nouveau-Monde. Ce n'était pas une raison pour que ses oblige's lui fissent attendre si longtemps un remboursement équitable, et pour prolonger outre mesure une position, cruelle à tous égards.

Malgré ses déboires et ses mécomptes, l'ardeur de Beaumarchais ne se dément pas. Quoique ses avances dépassassent déjà cinq millions, sur lesquels Beaumarchais n'avait reçu que trois millions du ministère, et que le Congrès ne l'eût pas avisé de l'arrivée de ses navires, il n'en continua pas moins à secourir autant qu'il le pouvait, les révoltés d'Amérique (i). A peine ses affaires étaientelles remises, qu'il faisait de nouveaux armements, et adressait d'autres subsides. Il achetait même un vieux vaisseau de la marine française, l'Hippopotame, qu'il radoubait, restaurait, remettait à neuf et rebaptisait du nom orgueilleux de Fier Rodrigue. Puis le navire en bon état, il l'arme, le remplit de munitions, le frète d'un nombreux équipage et d'un excellent capitaine, et l'expédie en Amérique pour escorter dix autres petits navires de sa propre flotte. Chemin faisant, le Fier Rodrigue rencontre, à la hauteur de la Grenade, la flotte française commandée par l'amiral d'Estaing, prête à en venir aux prises avec la flotte anglaise, placée sous les ordres de l'amiral Biron. Le vaisseau entre en ligne, combat au premier rang, et contribue pour une large part au gain de la bataille. Mais au prix de quelles avaries ! Son capitaine était tué, ses mâts brisés, ses flancs criblés de boulets. Beaumarchais s'en console aisément en lisant les éloges que l'amiral d'Estaing décerne à sa marine, et chansonne l'amiral anglais, en attendant que le ministre l'indemnisât lui-même de ses pertes. L'Angleterre, elle, ne le prit pas aussi gaiement. Elle s'irrita que le vaisseau d'un particulier se fût mêlé à un combat, et attaqua violemment Beaumarchais, dans un mémoire écrit par l'historien Gibbon, pour le compte du roi d'Angleterre. Grisé par son succès, Beaumarchais, qui se croyait tout permis depuis que ses flottes faisaient gagner des batailles, songea tout d'abord à traduire le roi d'Angleterre devant les tribunaux. Il ne tarda pas à revenir à des idées plus raisonnables, et se contenta de se défendre à l'aide d'un libelle, où se montraient encore toutes ses vigoureuses qualités.

Mais lorsque l'enivrement de la victoire se fut dissipé, notre triomphateur ne tarda pas à comprendre que les fumées de la gloire ne suffisent jamais à un commerçant, et que son coup d'éclat était, pour sa caisse, une fort mauvaise

(i) La confiance de Beaumarchais est d'autant plus louable, que les Américains avaient alors en Europe une fort mauvaise réputation. On peut consulter, à ce propos, la correspondance d'un diplomate de beaucoup d'esprit, qui était en mission à Paris et qui devait devenir plus tard le troisième Président de la Confédération, Thomas Jefferson. En maints endroits de ses lettres, Jefferson déplore les défauts de ses concitoyens, et notamment « l'infidélité à remplir leurs engagements «.{Works of Jefferson, t. II, p. ig3.

affaire. Il réclame avec plus d'insistance son remboursement au Congrès. M. de Vergennes lui-même s'en occupe et fait déclarer aux insurgents « que le roi ne leur a rien fourni, qu'il a simplement permis à M. de Beaumarchais de se pourvoir dans ses arsenaux, à la charge de remplacement. » Il se hâte, il est vrai, d'ajouter qu'au surplus il interviendra avec plaisir afin qu'ils ne soient pas trop pressés pour la réintégration des objets militaires. Le Congrès usa largement de la permission. Vaincu par les demandes réitérées de Beaumarchais et par la déclaration de M. de Vergennes, il expédie enfin, avec des remerciements et des protestations de son estime, deux millions cinq cent quarante-quatre mille livres de lettres de change, à trois ans de date, tirées sur Franklin, et destinées à commencer la liquidation du compte courant.

Ce règlement équivalait à une banqueroute, d'autant que, par-dessous mains, le Congrès cherchait les moyens de ne point payer les lettres de change. En présence d'une mauvaise volonté aussi manifeste, Beaumarchais ne pouvait continuer ses envois : il cessa donc toute stipulation, et se borna à réclamer la liquidation complète et définitive de sa créance. Parfois la lenteur qu'on y apportait exaspérait avec raison Beaumarchais. « Un peuple devenu puissant et souverain, écrivait-il hardiment au président de la nouvelle République, peut bien regarder, dira-t-on, la gratitude comme une vertu de particulier au-dessous de la politique ; mais rien ne dispense un état d'être juste et surtout de payer ses dettes, a Tout ceci n'avançait guère la solution, car le Congrès, qui avait eu vent des secours versés à Beaumarchais par M. de Vergennes, persistait à considérer celui-là comme un simple mandataire. Un jour, l'assemblée américaine poussa l'impudence et l'effronterie jusqu'à reconnaître, sur un rapport d'Arthur Lee, que Beaumarchais n'était pas créancier d'une somme de trois millions six cent mille francs, mais bien débiteur de dix-huit cent mille livres. En vérité, la mauvaise foi était trop insigne ! Engagée dans une semblable voie, l'opération devait difficilement aboutir. Il était écrit que Beaumarchais n'en verrait pas la fin. C'est en vain qu'il employa, pour obtenir justice, toute l'activité dont il pouvait disposer : ses efforts et ses peines demeurèrent sans résultat. On n'écouta même pas les plaintes qu'il adressait depuis Hambourg, où il se trouvait, réduit à la misère, à un moment si terrible que les plus braves se prenaient à trembler devant les atrocitis du présent et les incertitudes de l'avenir. Ce n'est qu'en i835, après un rappel formel et pressant, fait en 1816, par le duc de Richelieu, après un voyage de M"*" Delarue, fille de Beaumarchais, en Amérique, qu'une justice tardive fut enfin rendue. Le Congrès offrait huit cent mille francs. La famille accepta, pour ne pas voir s'éterniser un débat, qui durait depuis quarante ans.

Cet échec avait été le premier des revers de Beaumarchais ; il n'en resta malheureusement pas le dernier. D'autres le suivirent, qui lui succédèrent

avec une effrayante rapidité. La fortune s'e'tait lasse'e de traiter cet homme en favori ; elle commençait à lui faire payer avec usure ses bonnes grâces passe'cs. Beaumarchais tentait-il de nouvelles entreprises? Le charme e'tait désormais rompu, et ses efforts demeuraient maintenant inutiles, devant des obstacles, qu'il eût jadis surmontés avec facilité. Partout c'est la décadence : au théâtre, Beaumarchais en est tombé à la Mère coupable ; et ses spéculations sont toutes aussi malheureuses que ses procès avec Kornman, ses démêlés avec la Convention. Il va Je chute en chute, et ce déclin semble navrant, parce que le faîte fut lumineux et brillant. Le premier coup est porté à ce colosse aux pieds d'argile, par un adversaire jeune et redoutable. Mis en cause dans un mémoire de Beaumarchais, Mirabeau y fait une réponse dont l'épigraphe, empruntée à Tacite, était à elle seule une virulente allusion. Le libelle se terminait par une péroraison hautaine, qui frappait l'adversaire en plein cœur. « Retirez, y disaitil à Beaumarchais, retirez vos éloges bien gratuits, car sous aucun rapport je ne saurais vous les rendre... Reprenez jusqu'à l'insolente estime que vous osez me témoigner, et laissez-moi finir en vous donnant un conseil vraiment utile ; Ne songe^ désormais qu'à mériter d'être oublié. » Certes, le pamphlétaire qui parlait ainsi ne jouissait d'aucune considération ; il n'avait que le prestige de son talent et l'éclat de sa renommée, qui commençait à poindre. Beaumarchais sentit pourtant que l'avis était juste et il s'efforça de suivre ce conseil impudent quoi qu'il en coûtât à son amour-propre.

C'était là un bon mouvement, d'autant que le public commençait à se fatiguer de la verve vieillissante de Beaumarchais, et que le pouvoir lui-même le traitait avec moins d'égards. Ne l'avait-ii pas considéré comme un enfant, lorsqu'on le fit enfermer, six jours durant, à Saint-Lazare, la prison des jeunes prodigues, pour le punir de je ne sais quelles incartades contre le comte de Provence et l'archevêque de Juigné. La correction parut blessante à quelqu'un qui avait alors cinquante-trois ans (i). Aussi Beaumarchais se le tint-il pour dit. Il fit le

(i) On ignore encore les véritables motifs de cette réclusion, qui du reste fut très courte, sans doute parce que l'opinion publique, tout d'abord hostile à Beaumarchais, s'émut vivement d'un pareil acte d'arbitraire. Cet épisode fâcheux de l'existence de Beaumarchais, si bref qu'il ait été, donna prise aux railleries de ses ennemis, et fut le prétexte de deux caricatures, curieuses et rares. Quoique non signées, on sait qu'elles sont l'œuvre d'un certain Vincenzo Vangelisti. Graveur médiocre né à Florence, celui-ci passa la plus grande partie de sa vie à Paris, et périt d'une manière tragique, en 179S, si l'on en croit le PaMiaiifai/niHçais. La première, fort insignifiante, représente l'arrivée à Saint-Lazare ; un religieux, sur la porte de son couvent, dit à deux hommes qui conversent ensemble : « Ah ! je Pavois bien dit, tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse! » La seconde est beaucoup plus vive. On y voit Beaumarchais, culotte bas, la tête entre les jambes d'un lazariste, prêt à le fouetter avec une poignée de verges qu'il tient à la main, car la flagellation était de mise à Saint-Lazare. A côté d'eux se lamentent la comtesse Almaviva et Chérubin et la scène est commentée par le proverbe arrangé par Figaro : « Tatis (sic) va la cruche à l'eau qu'enfin elle s'emplit. » Ces deux méchantes

serment de demeurer tranquille à l'avenir : serment de buveur ou d'amoureux, plus facile à faire qu'à tenir jusqu'au bout, et qui ne devait pas s'accomplir, car la nature bouillante de Beaumarchais ne s'accommoda jamais du rôle inactif de spectateur.

C'est un procès qui devait le ramener de nouveau dans l'arène, comme un procès l'y avait fait descendre une première fois. Poussé par un sentiment d'humanité imprudente , Beaumarchais s'e'tait constitue le protecteur d'une jeune femme adultère, que son mari, le banquier Kornman avait fait emprisonner, lorsqu'il lui fut impossible de tirer parti d'une faute dont il avait tout d'abord essayé de profiter. Mais Kornman avait remis le soin de ses intérêts à un jeune avocat éloquent et ambitieux, Bergasse, désireux de parvenir au plus vite à la notoriété. Beaumarchais lui sembla merveilleusement propre pour l'y aider. Sa personnalité était toujours puissante, mais déjà le public commençait à regarder moins favorablement celui qui fut son idole préférée. Il était évident que rétoile de l'homme d'esprit piilissait. Quel mérite pour un jeune inconnu s'il pouvait l'éclipser tout à fait, et montrer aux yeux de tous que cette gloire était faite de scandale et de mercantilisme ! L'entreprise valait la peine d'être tentée, et Bergasse y apporta une âpreté, un acharnement digne d'une meilleure cause. Beaumarchais n'était, en somme, qu'un personnage accessoire dans le procès : le haineux avocat en fit la partie principale, et le força par une manœuvre habile, à se mêler aux débats. Puis, dés que cet adversaire qu'il désirait fut entré dans la lutte, aussitôt Bergasse l'attaqua avec une violence qui faisait deviner les plans secrets de cet intrigant. Devant l'abondance des injures et des calomnies qu'on débitait sur son propre compte, Beaumarchais se vit forcé d'assigner Kornman et son conseil en diffamation devant le Parlement. Comme jadis, l'opinion se passionna à cette instance, qui pour des raisons diverses, ne dura pas moins de deux ans. Par un singulier revirement, la foule ne souhaitait plus le triomphe de Beaumarchais, qui défendait pourtant une cause juste, en droit et en équité. Elle voulait que Bergasse l'emportât, lui qui avait introduit dans la discussion, des éléments de discorde, et qui poursuivait le but qu'il s'était proposé avec une impudence mal déguisée. De sorte que, comme le remarque Sainte-Beuve, si Beaumarchais gagna son procès devant les juges, il

planches sont très rares. Je n'en connais pour ma part que deux séries, l'une au cabinet des estampes do la Uililiothcquc de l'Arsenal, l'autre dans la riche collection léguée à la Bibliothèque Nationale par M. Ilcnnin (tome C.W, page 37). Un exemplaire du Mariage de Fif^aro de la bibliothèque Solcinne les réunissait aussi, paraît-il. Quoi qu'il en soit l'aventure faillit mal finir pour le graveur. I-c pouvoir, pour se faire pardonner sa brusquerie à l'égard de Beaumarchais, prit tout à coup en mains la défense de celui-ci. Il fit enfermer la marchande d'estampes à la Korce et le graveur n'évita l'cmprisonncmcnt qu'en usant du crédit de M. Hennin. On trouvera deux lettres, intéressantes à ce propof, publiées par M. Ludovic Lalannc dans le Courrier de l'Art, année 1 882, page 4<j3.

Maison de BcMimarcliiiis ' / A'.V5 • Dessin de X'iciou Siiuus il'npics iuk .iini,in.llc du iMustc (^iinavnlct

le perdit cette fois devant l'opinion. Au reste, sa verve était bien diminuée : la vieillesse, pour lui, était arrivée bien avant l'âge, et le public désavouait celui qui n'avait pas su garder intacte la verdeur de son esprit. L'arrêt du Parlement supprimait les mémoires de Kornman et de Bergasse comme faux, injurieux et calomnieux, et les condamnait l'un et l'autre à mille livres de dommages et indemnité envers leur adversaire, avec défense de récidiver sous peine de punition exemplaire. La foule qui encombrait les Pas-Perdus, n'en accueillit pas moins Bergasse avec une sympathie bien marquée, tandis qu'elle murmurait au passage de Beaumarchais. Etrange retour des choses d'ici-bas ! Ce brusque revirement avait déjà frappé le vainqueur : « Grand Dieu 1 quelle est ma destinée 1 écrit-il amèrement dans l'un de ses mémoires. Je n'ai jamais rien fait de bien qui ne m'ait causé des angoisses, et je ne dois tous mes succès, le dirai-je?... qu'à des sottises ! » Cet aveu, arraché par la force des faits, était plus vrai encore que Beaumarchais ne le croyait. Certes, il était dur de se voir repoussé par une puissance, l'opinion publique, qu'il avait été le premier à faire entrer dans ses propres démêlés. Comme le chancelier Poyet, Beaumarchais succombait, victime d'une loi qu'il avait lui-même portée : Patere legem quam ipse tnlisti !

Avec la Révolution allaient commencer pour Beaumarchais des tourments plus pénibles encore. Au temps de sa prospérité financière, Beaumarchais avait fait commencer la construction d'une maison somptueuse, bâtie en face de la Bastille, à côté du faubourg Saint-Antoine (i). C'était un véritable palais, décoré avec cette originalité fastueuse, ce goût criard qui caractérisait le propriétaire. Elle ne fut complètement achevée qu'au moment même de la ruine de la Bastille, et on voit, dès lors, à quels fâcheux déboires le voisinage de l'ancienne prison exposa Beaumarchais (2). Tantôt le peuple croit que le grand financier y

(i) Les affaires de bourse de Beaumarchais eurent des vicissitudes fort diverses, aussi est-il difficile d'établir même approximativement le chiff're de sa fortune. Notons seulement qu'on a publié, à titre de curiosité, dans la revue La Révolution Française (5= année, p. 608, janvier 1886), un feuillet à moitié calciné extrait des registres du Trésor, brûlés en 1871. Le nom de Beaumarchais y figure deux fois : d'abord pour une rente de 2,863 livres et ensuite pour une autre de 8ô5 livres.

(2) Elle se trouvait presque sur l'emplacement du boulevard qui porte aujourd'hui son nom et de la rue Amelot. Le terrain n'était pas très vaste, mais l'art du propriétaire et des architectes sut y ménager de fort agréables retraites. 11 y avait un jardin à la mode anglaise, rempli de fontaines, de rochers, de grottes, parsemé de petits monuments à la Gloire, au Plaisir, à l'Amitié, dont Beaumarchais lui-même avait composé les inscriptions. Sur la rue, un pavillon en rotonde, surmonté d'une plume en girouette sur un globe qu'elle faisait tourner, — sans doute pour indiquer que le monde tourne et vire au gré de l'esprit, — devait lui servir de cabinet de travail. Il a survécu longtemps au reste de la maison et ne fut démoli qu'en i833 environ. C'est lui que nous avons fait reproduire d'après une aquarelle du temps, conservée à l'hôtel Carnavalet. « Auprès, dit Edouard Fournier dans sa notice (page liv), une porte en plein cintre, ornée de deux figures de Jean Goujon, la Seine et la Marne, empruntées aux démolitions de la porte Saint-Antoine, et qu'il avait fait réparer à grands frais, donnait passage sous une voûte qui conduisait au milieu du jardin, et de là dans une cour à l'italienne, où se voyait, sur un piédestal

accapare du blé et des céréales. Il veut y faire lui-même des perquisitions ; mais Beaumarchais se préser\"e de l'envahissement de son beau domaine, en distribuant douze mille livres aux pauvres de la paroisse Sainte-Marguerite. Ce n'est là qu'un mal différé. Plus tard le peuple voudra aussi y trouver des armes et réussira, cette fois-ci, à troubler la retraite de Beaumarchais. Cela ne veut pas dire que ses recherches seront heureuses, car il ne put rencontrer, dans les caves et dans les greniers de la maison, que les volumes de l'édition de Voltaire, demeurée presque tout entière entre les mains de son imprimeur. Cette invasion n'était que la conséquence d'une entreprise nouvelle, dans laquelle Beaumarchais s'était encore engagé. Si sa belle habitation du boulevard était it dévouée » à la ruine, c'est parce qu'il avait voulu, ainsi que le dit son fidèle Gudin, s'exposer au péril d'être utile à son pays. Il avait acheté soixante mille fusils en Hollande, et il s'était engagé à les faire apporter en France, où ils pouvaient être nécessaires dans la lutte contre l'étranger. Les fusils tardant trop à venir, on s'en prit à Beaumarchais, qui fut d'abord enfermé au Temple, puis envoyé en Hollande pour en activer l'expédition. Là, toutes sortes de mésaventures l'attendent. II est à court d'argent et emprunte dix mille livres sterling à un ami d'Angleterre, qui le fait complaisamment enfermer dans la prison du Banc du Roi, pour l'empêcher d'aller se jeter entre les griffes de la Convention. Beaumarchais paie et s'échappe. Il retourne à Paris. Auprès de la Convention, il réussit à prouver que les retards ne lui sont pas imputables, et, comme la situation est de plus en plus critique, on l'expédie à nouveau en Hollande pour s'emparer bien vite des fusils (i). Mais, à peine sorti de France, il apprend à la fois que l'Angleterre, toujours à l'affût des entreprises commerciales, a fait transporter à Plyraouth la cargaison d'armes qu'il a achetées, et que lui-même est exilé de France et porté sur la liste des émigrés. Sa femme, sa fille, sa sœur sont enfermées à Port-Libre; et le Comité de Salut Public a confisqué tous les biens qui lui appartenaient. Réduit à la misère la plus noire, abreuvé de dégoûts, solitaire et infirme, car sa surdité était devenue presque complète, Beaumarchais

entouré de plantes rares, une belle copie du Gladiateur combattant. Une autre, d'après le Voltaire de Houdon, se trouvait à l'cntrcc des appartements, lambrisses, parquetés de bois précieux, et décorés de peintures du meilleur choix, dont quelques-unes des plus remarquables, qui étaient d'Hubert Robert, furent transportées en 1818, quand on expropria maison et jardin pour le tracé du canal Saint-Marlin, dans une des galeries de l'Hôtel-dc-VilIc, où le pétrole de la Commune les a détruites. » Seules, les deux statues de Jean Goujon, — que Ucaumarchais attribuait à tort à Germain Pilon, — ont échappé à ce naufrage. On les voit encore au Musée de Cluny, où elles sont classées sou» le» numéros 389 et 290.

(1) On peut compléter ce que dit M. de Loménic sur cette période à l'aide de quelque» pièces intéressantes, publiées par M. Louis Farges, dans la Nouvelle Revue du l" décembre iH85, sous ce titre : licaumarchais et la Kévolutioti, lettres et Jocumeiits inédits (t. XXXVll, p. 548).

dut vivre en exil jusqu'en 1796. C'est à Hambourg qu'il se retira; les émigrés qui s'y étaient réfugiés étaient, pour la plupart, des gens de distinction, et leur société put adoucir, dans une certaine mesure, ce que l'absence des siens avait de cruel. C'est de là qu'il essaya, au milieu des angoisses de l'éloignement et des tortures de l'incertitude, de faire rapporter le décret qui le tenait éloigné de France. Il y parvint enfin. Rentré à Paris le 5 juillet 1796, les derniers temps de sa vie furent employés à rassembler les débris de sa fortune dispersée. Son principal souci était de se faire solder la créance importante que lui devait encore l'Amérique. Nous avons déjà dit que ses efforts n'eurent aucun résultat. Il y employa ce qu'il lui restait d'activité et de persévérance, et, un matin, le 18 mai 1799, on le trouva mort dans son lit, emporté par l'apoplexie. Selon l'expression de son gendre, sa mort avait été subite et tranquille ; celui qui avait empli son siècle du fracas de son existence, était sorti de la vie silencieux et calme. On l'enterra dans l'un des bosquets les plus ombragés de son jardin, et c'est là qu'il reposa, jusqu'à ce que sa fastueuse demeure disparut à son tour, chassée par l'accroissement de l'immense cité qui grandit sans cesse.

Le moment est venu de résumer nos impressions. On juge malaisément un homme aux aptitudes aussi diverses que Beaumarchais, et la critique s'égare au milieu de ses tentatives. Sa vie est pourtant bien connue. Un siècle à peine s'est écoulé depuis l'apparition de ses meilleures œuvres. Il est vrai que les événements qui l'ont rempli ont une importance historique peu commune ; ils ont changé l'aspect de la France, et les passions qu'ils ont allumées ne sont pas encore complètement éteintes. Mais il n'en est point ainsi de Beaumarchais. Son nom n'excite plus maintenant ni animosité ni colère : l'heure de l'apaisement et de la justice est depuis longtemps sonnée pour lui. Aujourd'hui que l'éloignement des années l'a placée dans son véritable jour, nous apprécions mieux cette physionomie remuante ; nous en percevons plus nettement les qualités et les défauts; nous voyons que cet homme d'esprit ne fut pas toujours un homme de caractère. Ce qui nous choque surtout c'est l'étrange dissemblance qui existe parfois entre les théories et les actes de Beaumarchais. On est surpris, et quelque peu scandalisé, par cette différence qui s'accentue à chaque pas. Beaumarchais est la fidèle image de son époque. Trop clairvoyant pour n'en pas deviner les abus, mais trop habile pour s'y heurter sans profit, Beaumarchais s'y soumit de bonne grâce et essaya de tirer parti de sa soumission. Lui qui était né pour devancer le siècle, si son esprit eut été aussi ferme que perçant, il ne fit que le suivre et n'en fut que le résumé, faute de direction dans ses efforts et ses critiques. Il entrevit souvent la vérité, mais toujours par lambeaux et par fragments; et il la dit de même, parce qu'un bon mot lui chatouillait la langue et qu'il ne pouvait résister au plaisir du scandale. Toutes les fois qu'il eut raison, ce fut comme un brillant écervelé, qui a des instants d'un bon sens merveilleux; et il livrait ses pensées sans y prendre garde, parce qu'il voyait les ridicules sans brouillard et qu'il excellait a les rendre. Ce manque de logique nous explique bien des choses. Pourrions-nous comprendre, sans cela, qu'un magistrat, — quoiqu'il le fut bien peu, assurément, — se moquât comme lui de la magistrature ; qu'il demandât des lettres de cachet, après les avoir raillées aussi spirituellement ; qu'il blâmât l'esclavage et qu'il essayât ensuite d'en faire le fonds d'une entreprise commerciale ; qu'enfin, le père même de Figaro s'élevât vivement contre les ouvrages qui ne jugeaient pas les alfaircs publiques « avec une

décence patriotique, » et se récriât contre les représentations du Charles IX, de M.-J. Chénier.

Mais, encore une fois, ces défauts sont surtout ceux de l'époque. Son grand tort est de n'avoir pas résisté assez fortement à ces mœurs et de n'avoir pas su garder une conduite ferme au milieu de ces égarements. Cela est si vrai que, placé dans un autre milieu et dans d'autres circonstances, Beaumarchais eût mené une existence tout à fait différente. Comparez-le à Sheridan, par exemple : le rapprochement est naturel et il a été déjà fait par trois maîtres de la critique moderne (i). Par son talent, comme par l'époque de sa vie, Sheridan ressemble beaucoup à Beaumarchais. Le point de départ est le même : partis de rien l'un et l'autre, ils ont tous deux la plus grande envie d'arriver et se servent pour cela du même moyen, l'esprit. Comme le sommet est différent! Les deux caractères se correspondent pourtant. Si l'on établissait le compte des mérites et des efforts, la balance pencherait du côté de Beaumarchais. Malgré tout, entravé par les circonstances, il ne put, dans une monarchie absolue en droit, sinon en fait, parvenir à la haute situation conquise par Sheridan, dans un état libre, soucieux de s'entourer de toutes les capacités. Auteur dramatique applaudi, orateur écouté au Parlement, rival de Pitt et accusateur de Hastings, Sheridan devait atteindre aux limites que l'ambition humaine peut se proposer. Beaumarchais, au contraire, esprit plus brillant cependant et plus fécond que celui de son rival, avait dû s'accommoder aux mœurs et se plier aux exigences de son pays. On ne coudoie pas impunément les vices : son honnêteté en souffrit quelques atteintes, et sa conscience fut moins difficile, en face de la corruption générale. Beaumarchais avait un peu pour règle de conduite de

Prendre tout bonnement les hommes comme ils sont.

Il eût pu s'écrier, comme le Philinte de Molière :

Mon Dieu, des mœurs du temps mettons-nous moins en peine,

car, il ne s'en émeut guère. Jamais il ne connut les violentes colères et les haines profondes de l'homme vertueux. A ce tempérament un peu sceptique son honneur gagna une humeur toujours accommodante, qui seyait bien au milieu de cette société frivole, affectée surtout des apparences, et qui ne pouvait supporter une mine contrainte ou un visage rembruni. La postérité, par malheur ! ne voit pas les choses du même œil. Serions-nous devenus meilleurs ou plus sérieux? En tous cas, nous voulons le paraître, et je ne gagerais pas que ce ne soit là, à notre actif, une hypocrisie de plus !

(i) Villemain, Sainte-Beuve et M. Taine.

La chose dont on foisait peut-être le moins fi alors, était la spéculation. La fièvre de l'agiotage avait commencé avec Law, et tout le monde en fut atteint peu ou prou. Ceux qui étaient sans fortune cherchaient à l'acquérir rapidement, car l'argent, à défaut du rang et de la naissance, pouvait seul excuser les audaces. On sait le mot du duc de Castries sur d'Alembert et sur Jean-Jacques : i Cela veut raisonner de tout, et n'a pas mille écus de rente! » Beaumarchais ne se souciait pas qu'on lui adressât jamais le même reproche. Il spécula donc pour atteindre une situation qui fit pardonner ses folies. Nous sommes tentés de lui en vouloir en songeant à ce qu'un pareil emploi de facultés aussi brillantes nous a enlevé d'œuvres littéraires, qui, sans nul doute, eussent été charmantes. Ne nous montrons pas trop sévères, car il sera beaucoup pardonné à Beaumarchais en faveur de l'usage qu'il fit de sa fortune. Peut-on en vouloir longtemps à un homme qui laissait, en mourant, neuf cent mille francs de créances, dont la plupart n'étaient que de véritables aumônes? C'est M. de Loménie qui nous l'apprend, après l'examen minutieux des livres de caisse, tenus avec une régularité scrupuleuse par un comptable moins prodigue que son maître. Toujours sa générosité fut immense : toujours aussi elle sentit le parvenu. Ses largesses avaient quelque chose du traitant, et je doute qu'elles lui aient jamais fait des amis. 11 manquait trop, pour cela, de façons délicates et discrètes; l'infortune n'aime pas l'obligeance bruyante qui l'effraie et ne sait pas la deviner, f Avec le cœur d'un honnête homme, écrivait un camarade à Beaumarchais, tu as toujours eu le ton d'un bohème. » C'est, en effet, le ton qui domine en tout ceci. Nous en sommes surpris et étonnés; volontiers nous admirons cette libéralité. Elle ne nous attache pas. Heureux encore, quand les bonnes actions ne lui fournissent pas le prétexte d'un trait d'esprit ou d'une réclame!

Qu'était, en somme, ce personnage étrange ? Écoutons-le se définir lui-même. a Qu'étais-je donc? » se demande-t-il, et voici comment il y répond : « Je n'étais rien que moi, et moi tel que je suis resté, libre au milieu des fers, serein dans les plus grands dangers, faisant tête à tous les orages, menant les affaires d'une raain et la guerre de l'autre, paresseux comme un âne et travaillant toujours, en butte à mille calomnies, mais heureux dans mon intérieur, n'ayant jamais été d'aucune coterie, ni littéraire, ni politique, ni mystique, n'ayant fait de cour à personne, et partant repoussé de tous. » C'est, à quelques mots près, le langage même de P'igaro. Il n'en est pas moins vrai pour cela. Beaumarchais a vu juste une fois de plus dans ses propres affaires, ainsi que cela lui est arrive souvent. C'est assurément parce qu'il ne faisait partie d'aucune coterie, qu'on lui en voulut si fort en son temps. Son originalité bruyante lui suscita un grand nombre d'ennemis, jaloux de ses aptitudes et inquiets de son audace. Maintenant au contraire, ce sont ces qualités que nous prisons le plus; ce sont elles qui lui conserveront longtemps un groupe d'admirateurs. Où Beaumarchais reste lui-

même, il est en effet meilleur que sa re'putation et que son siècle ; car ses instincts étaient naturellement bons et son caractère loyal et franc. Trop souvent les influences du dehors sont venues gâter ces heureuses dispositions. Beaumarchais ne mérite pas moins, tel qu'il est, l'estime de l'honnête homme. On peut le lire sans rougir; on peut examiner sa vie, rapporter ce qu'il fit de bien et ce qu'il fit de mal, sans qu'il perde à cet examen. Si ses principes n'étaient pas inébranlables, si l'on voudrait, dans sa conduite, plus de netteté et moins de détours, il est des points sur lesquels il ne s'écarta jamais du devoir : je veux parler de ses relations avec sa famille ou avec ses amis. Ce jouteur si terrible était, parait-il, l'homme du foyer : tous ceux qui ont vécu dans son intimité sont unanimes pour le reconnaître. Il ne gardait pas, chez lui, ce que son tempérament avait de turbulent ou d'expansif ; il se contentait d'être si parfaitement et si complètement bon, que sa bonté devenait touchante et gagnait ceux qui en étaient les témoins.

C'est l'intérieur de sa famille qui est l'endroit le plus favorable pour le faire bien juger. C'est là aussi que ses biographes se sont plus à nous le montrer. Mais ce mérite n'est point le seul qu'il ait eu. Toutes les fois qu'il eut le courage de rompre avec son siècle, et la force de remonter le courant qui l'entraînait, soit en littérature, soit au point de vue moral, vers des choses contraires à son caractère, on peut dire, sans exagération, que Beaumarchais eut raison. Le xvini= siècle ne voulait reconnaître d'autre supériorité que celle de la naissance et de la faveur : Beaumarchais s'insurgea contre cette prétention. Persuadé que l'homme vaut par lui-même, par sa bonne éducation, par son talent, par son honnêteté, il mena, contre la pensée commune, une lutte sensée, en faveur de l'égalité. H employa, contre ce préjugé, des moyens qui n'étaient pas toujours de mise, et qui, dans maintes circonstances, auraient pu servir à l'encontre de sa thèse. L'entreprise n'en était pas moins très méritoire. Nous devons le remercier, aujourd'hui, d'avoir été le premier à faire reconnaître, en pratique, cette vérité, déjà démontrée par les philosophes, que le talent sans la naissance est préférable à la naissance sans le talent. Fils d'un horloger, il sut, par son habileté, parvenir aussi haut que les circonstances le lui permettaient, et cela à travers bien des mauvaises volontés et des malveillances. Figaro, à la scène, avait fait applaudir le droit du plus fin contre le droit du plus fort : son patron le fit aussi, dans une société rebelle, qui reconnaissait plus volontiers l'esprit lorsqu'il était l'apanage d'un homme de qualité. Son unique tort fut de prendre à son personnage des façons et des roueries dignes d'un valet : cela passait à la comédie; dans le monde, il eût fallu se montrer moins accommodant.

Il en est de même en littérature. Beaumarchais s'asservit-il aux exigences de la mode, et met-il à son exubérance les entraves d'un genre factice? Il produit une œuvre fausse, d'un goût douteux, et destinée à passer au plus vite comme

tout ce quiji'est pas fonde sur le bon goût. Au contraire, se laisse-t-il aller tout bonnement à ses instincts et à sa nature, il produit des œuvres charmantes. Du premier coup, il invente un genre d'éloquence dont on ne possédait pas d'exemple, en France, avant lui ; il e'crit des comédies délicieuses, dont la vogue n'est pas épuisée. Quand une pièce de théâtre a duré un siècle sans vieillir, on peut la dire éternelle. Rien au monde ne change aussi vite que le parterre, cette chose ondoyante et mobile, écho fidèle des préoccupations du moment. Si donc un auteur dramatique parvient à garder, durant un siècle, la faveur de cette foule, éminemment variable, c'est que son œuvre contient des éléments qui sont de tous les temps ; c'est qu'elle met en jeu les essentiels défauts de la nature humaine, qui dureront autant que l'humanité elle-même. On pourrait la nommer un chef-d'œuvre, mais ce mot, pris a la lettre, suppose une perfection que ne connurent jamais les comédies de Beaumarchais. Elles sont gaies, vives, pimpantes et alertes comme leur auteur; on n'y trouve pas cette recherche du mieux idéal, qui passionne tout écrivain ambitieux de la gloire. Ce que Beaumarchais donne, il le donne de prime saut, sans effort apparent, et ne donnera jamais rien au delà. Tout ce qu'il peut, il l'y met, et il le place comme il veut sans se soucier des règles et du qu'en dira-t-on de la critique. 11 parle de tout avec l'impudence d'un jeune seigneur, dont le rang et la naissance excusent à l'avance toutes les licences. La vérité n'en est que plus attrayante, placée ainsi dans la bouche de ce parvenu, qui arrive à la faire goûter de ceux-là même qu'elle blesse, à force d'adresse et d'esprit.

Beaumarchais spirituel! C'est là un lieu commun. Nous aussi nous avons bien souvent, en l'étudiant, parlé de son esprit, et accolé à son nom cette même épithète. Cela mérite une explication. Beaumarchais n'était pas tout à fait spirituel comme on l'entendait de son temps, à la façon de Chamfort ou de Rivarol par exemple. Pour définir ce don insaisissable, l'esprit, il fiiudrait un vocabulaire aussi riche que les différentes manifestations de l'esprit lui-même. Faute de mots, on est obligé de se servir des mêmes termes pour désigner des choses opposées. Rivarol, juge expert en la matière, définit l'esprit, cette faculté qui voit vite, brille et frappe, lieaumarchais remplit à merveille les conditions de la définition, mais la définition ne l'embrasse pas tout entier. Chez Beaumarchais, l'esprit n'est pas seulement cette faculté qui voit vite; elle voit juste et loin. Ses saillies ne sont que des traits de bon sens, aiguisés par la malice. Il aperçoit un ridicule qui le choque, un préjugé qui lui semble suranné, un jugement injuste, et sa verve part, droite, vive, mordante, aussitôt que le mal est entrevu. Presque jamais Beaumarchais ne fit de l'esprit pour le seul plaisir de montrer son habileté; le plus souvent ses pointes avaient un luit plus pratique. Cette remarque est importante. Elle distingue encore davantage Beaumarchais de la plupart des hommes d'esprit contemporains, qui usaient de leur causticité comme

d'une arme personnelle, employe'e surtout pour les besoins de leur propre cause. Elle explique aussi pourquoi cette arme fut si redoutable, dans ses mains, lorsqu'il la retourna contre l'état de choses établi. Maniée habilement, elle causa de plus grands ravages que Beaumarchais ne le croyait, et c'est pour ce motif que, de loin et au premier abord, Beaumarchais nous semble si révolutionnaire. Si l'on s'en tient à la lecture de ses pièces, et que l'on ne rapproche pas ses actes de ses écrits, Beaumarchais nous parait avoir cherché à contribuer, pour une large part, au bouleversement général. Nous avons dit que Beaumarchais ne le pouvait pas, et pourquoi il ne le pouvait pas. Cependant la justesse de ses railleries fît beaucoup, malgré ses intentions, pour le changement des institutions. Et c'est pour cela que nous le regardons comme un précurseur de la Révolution, plutôt que d'autres contemporains qui avaient autant d'esprit que lui, mais d'un esprit différent, et qui, de plus, travaillaient ouvertement à hâter ce résultat, Chamfort notamment.

Mais que serait-il advenu de ce don si rare, si précieux, sans l'énergie de Beaumarchais? Pour que la flèche fit brèche, il fallait la lancer de loin au plus fort des ennemis. Beaumarchais poussait le courage jusqu'à la témérité : son attitude vis-à-vis de la Convention en est la preuve. C'est dire que le danger ne l'effraya jamais. Certes, s'il avait, comme dit Chamfort, la lanterne de Diogène, il en possédait aussi le bâton. Les difficultés de ses entreprises ne parvenaient pas à lui faire rebrousser chemin. Seul contre un Parlement, il l'attaque courageusement cependant ; il le harcelle avec habileté et triomphe, en fin de compte, dans un procès où tout autre que lui aurait assurément succombé. Lorsqu'il en viendra aux prises avec toute une politique, il en sera de même. Jamais il ne recule devant un mot juste, mais cruel, devant une démarche équitable, qui doit troubler son repos. Il devinait rapidement le défaut de l'adversaire et y courait sus aussitôt. Sa lutte, comme sa personne, n'avait rien de bas ni de rampant : toujours il combattit au grand jour et à armes courtoises. Ce n'est pas lui, qui, pour employer une autre expression célèbre de Chamfort, se fût jamais servi d'une lanterne sourde, s'il eût été Diogène : le procédé aurait déplu à sa loyauté. Frapper un ennemi par surprise, fi donc! Cela ressemble trop à un assassinat, et il avait pris pour devise : « Ma vie est un combat ! »

Assemblage bizarre de qualités et de défauts qui se contrarient, mélange de ruse et de sincérité, de témérité et de finesse, de flegme et de décision, tel est Beaumarchais. Il échappe au moment où l'on croit le saisir et le tenir tout entier. Cependant, durant toute son existence, quelques-unes de ses qualités et non les moindres assurément, lui furent constamment fidèles: l'esprit, d'abord; ensuite l'audace et l'activité. L'esprit, cet esprit fait de bon sens et de malice dont nous avons déjà parlé, qui lui montrait les ridicules des autres, et ne lui cachait pas toujours les siens. Parfois, il essayait de n'y pas persister, mais le

naturel reprenait bien vite le dessus. Toutefois il ne faudrait pas croire, en le voyant commettre les mêmes fautes, que Beaumarchais ne les aperçut pas: il se jugeait lui-même plus sainement qu'aucun de ses contemporains, La Harpe excepte. Il ne lui manquait que cette rectitude de conduite, qui mène un e'crivain de progrès en progrès et le fait de plus en plus approcher de. la perfection. Mais il était écrit que les règles communes se renverseraient pour Beaumarchais. Élevé à la diable par sa famille, il ne reçut dans sa jeunesse, qu'une instruction incomplète. Plus tard, il essaie de l'achever tant bien que mal, et, son naturel aidant, il y parvient à peu près. Cette lacune qui, à tout autre moment, eût fait sa faiblesse, est pour une large part dans le secret de sa force. C'est elle qui le préserva des goûts de son époque, et qui le fit sortir hors de l'ornière suivie. La mode alors était aux raisonnements stériles, aux déclamations pompeuses. Les académies, — pourquoi ne pas le dire? — avaient achevé ce mouvement en mettant au concours les questions les plus délicates de philosophie et de politique. Il y avait une génération de penseurs abstraits, née avec Thomas et avec Jean-Jacques, pour finir avec Marat et Robespierre, ces sinistres rêveurs qui faisaient trancher les têtes rebelles à leurs théories. Beaumarchais crut qu'il valait mieux agir que raisonner et il ne se trompa point. Chez lui, l'exubérance de son tempérament chassa les idées noires et les projets coupables. Son œuvre s'en ressentit: l'auteur était trop plein de vie pour que ses écrits n'en débordassent pas à leur tour. C'est ce qui en rend la leçon profitable même ,de nos jours, maintenant que je ne sais quel pessimisme vante l'inaction et prêche un repos criminel. La carrière de cet homme qui lutta toujours est d'un bon exemple. L'entrain de son enthousiasme réchauffera ceux qui font profession de misanthropie et de dégoût. Tout autre que lui se fut laissé abattre par les revers qui l'assaillirent sans cesse. Beaumarchais essaya de les surmonter et les tourna à son avantage toutes les fois qu'il le pût. N'est-ce pas la meilleure manière de vaincre la mauvaise fortune?

Je ne reparlerai pas des qualités littéraires de son œuvre; celles-ci sont nombreuses et durables et rendent le nom de Beaumarchais immortel. Je crois les avoir suffisamment analysées, au cours de ce travail, pour qu'il soit inutile d'y revenir en terminant. Beaumarchais -est le dernier représentant d'une lignée d'esprits vraiment français, qui commence à Rabelais et à Montaigne. Elle se continue à travers des vicissitudes diverses, par les Provinciales de Pascal, par Molière, La Fontaine, les Satires de Boileau, La Bruyère, les Lettres persanes, les Contes de Voltaire et le Gil Blas de Le Sage, jusqu'à Beaumarchais qui la clôt assez dignement. Comme ses devanciers, Beaumarchais possède, à un haut degré, le sens critique et l'ironie, deux qualités nationales qui lui assurent un rang honorable dans la liste de nos écrivains. Mais cette ironie a je ne sais quoi de capiteux et de troublant qu'elle n'avait jamais eu auparavant. Souvent

on a comparé les richesses intellectuelles de la France à ses richesses vinicoles. Si j'avais à rapprocher Beaumarchais de ceux qui l'ont précédé, je dirais volontiers, poursuivant le parallèle, que les premiers représentent, avec leurs qualités particulières, les crus généreux et chauds qui abondent sur notre sol. La verve de Beaumarchais pétille et grise, comme le vin de Champagne, à la fin d'un souper galant.

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