‹ BeaumarchaisChapitre 5 sur 5 · LA GALERIE DES FEMMES · texte numérisé non relu

LA GALERIE DES FEMMES

DU SIECLE PASSE (l)

Faut-il toujours d'un fade éloge Bercer le sexe en nos chansons?

Tout n'est qu'un plat martyrologe De Tyrcis et de Céladons.

Quittons de l'ariette imbécile Le jargon trop accrédité.

Ramenons l'ancien vaudeville, Qui dit gaiment la vérité.

Traitons sans méthode suivie Quelque point joyeux et moral.

Toujours le même style ennuie, Quittons la plume de Pascal.

Chantons les belles, leurs maximes, Galants forfaits, goûts délicats, Et quant à leurs vertus sublimes Lisons beaucoup Monsieur Thomas.

Je vois ce grand panégyriste Couvert de baisers et de fleurs.

Et moi, trop badin coloriste.

L'éternel objet des rigueurs.

(i) Les imprimes donnent à ce vauitcville un refrain qui ne se trouve point sur notre copie. Le voici :

Oser tout dire, oser tout faire, C'est le bon siècle d'à présent; Mais bl.^mcr n'est pas mon aiïaire; Kions; moi, je suis ne plaisant.

Qui le craindrait ne connaît guère Ce sexe et ses retours flatteurs; L'art de provoquer sa colère Conduit souvent à ses faveurs.

Rose, timide, tendre et bonne.

Reçoit son amant dans ses bras.

L'amant admire, et ma friponne

Devient vaine de ses appas.

N'est-il donc qu'un bon juge au monde?

Dit-elle, en trahissant l'amour.

Rose fait si bien qu'à la ronde

Chacun l'admire tour à tour.

Tant de larmes pour une belle.

Jeune homme, est bien loin de nos mœurs.

Rose a changé, changez comme elle;

Elle est volage aimez ailleurs.

Nos dames ne sont point cruelles :

Une obligeante urbanité Tient lieu d'amour, et fait chez elle, Les honneurs de la chasteté.

Au sortir de l'Académie,

Le cœur gonflé de sentiment.

On maudirait sa douce amie

Au seul soupçon d'un autre amant :

N'est-il pas plaisant qu'on prétende

Etre aimé seul et le dernier,

Parce qu'une femme est friande

Des premiers feux d'un écolier.

D'un lien ôtcr Timportance, Jouir de tout, voilà leur mot; Aux yeux des femmes, la constance Est presque l'affiche d'un sot.

On vous courait, on vous évite, D'un autre on a les sens épris, Et qu'importe que l'on nous quitte!

Le grand objet, c'est d'C-tre pris.

Dès qu'un jeune homme s'achalande, La coquette veut l'asservir; Pendant que la prude marchande, La galante court s'en saisir.

Au lieu d'un temple où l'amour brille, Cythèrc aujourd'hui n'est qu'un bois, Où sans pudeur on vole, on pille, Comme aux iinances de nos rois.

Ici, la fermière opulente

Défraie un galant de la cour;

Plus loin, la marquise indigente

S'affuble d'un financier lourd.

La noble vend, la riche achète...

O temps! ô moeurs! L'amour n'est plus

Toute femme adore en cachette.

Le dieu de Lampsaque ou Plutus.

Distinguons la fille ingénue De la femme au hardi maintien L'une a tout notre sexe en vue, L'autre ignore même le sien;

L'une ne rougit pas encore, L'autre ne sait plus qu'on rougit ; L'une nous peint la douce aurore, L'autre un jour ardent qui finit.

Un goût s'éteint, un autre perce, Pendant qu'un troisième a son cours ; Joignez les paris de traverse...

Voilà les femmes de nos jours.

J'en connais même une si tendre.

Si délicate dans ses choix.

Qu'elle fait scrupule de prendre Plus de quatre amants à la fois (i).

Les femmes sur leur contenance

Ont le plus absolu pouvoir;

On porte au cercle une décence

Qu'on méprise dans le boudoir.

C'est là qu'on donne et prend le change

Sur l'amour et la volupté;

Là tout plaît, pourvu qu'on s'y venge

Des ennuis de l'honnêteté.

Dans cet oubli de la nature.

Au fort de ces galants ébats, Si l'on voit rentrer la voiture De l'époux qu'on n'attendait pas ;

(i) Le texte imprimé de cette chanson porte ici, sous le numéro 12, un couplet assez plaisant.

J'en sais une autre plus sensée, Qui ne s'effarouche de rien ; Un soir une foule empressée Voulut déranger son maintien; Sans étonnement, sans surprise, Elle s'adresse au cercle entier :

Messieurs, sommes-nous dans l'église :

Me prend-on pour un bénitier ?

Éteignez vite ; on range, on serre; L'une est morte, l'autre s'enfuit.

Ainsi l'on voit un commissaire Eflfraver des tendrons la nuit.

Mais que les fêtes sont cruelles!

Vieux époux, je plains votre sort, Si vous y conduisez vos belles; Les confier, c'est pis encor. La poule alerte, aisée à vivre.

Perce la foule en arrivant ; Le coq use, qui ne peut suivre.

Gratte sa tête en attendant.

Aux cris que le vieux singe élève.

On la lui rend tout comme elle est; Tout comme elle est il vous l'enlève Aux vœux ardents de vingt plumets, Plus ravissante qu'Aphrodise, Traînant tout le bal après soi, Lui, coiffé comme on peint Moïse Chargé des tables de la loi.

Voyez cette dévote altière.

Au teint pâle, au front sourcilleux,

Déchirer la nature entière

D'un ton humblement orgueilleux;

Rien est-il vrai que plus parfaite,

Fuyant le monde et ses attraits.

Elle ne brûle, en sa retraite,

Que pour Dieu seul... et son laquais.

La sotte Orlice a l'habitude De s'enflammer malgré les gens; Elle est sans goût, sans attitude, Se dit tendre et n'a que des sens.

Le diable me tenta d'Orlice ; En trois jours mon pe'ché véniel Fut puni du triple supplice De David, Jonas et Daniel.

Du même désir animées De tromper amants et maris.

Deux belles s'étaient tant aimées, Qu'on les citait dans tout Paris.

Un fat survient : elles s'abhorrent ; L'intérêt rompt ce qu'il a joint.

Ma foi, deux belles qui s'adorent.

Tout bien compté, ne s'aiment point.

Beauté tant soit peu surannée Dont l'âge a desséché le cœur, Qui brûlez d'être ramenée A quelque souvenir trompeur; Si le respect, tendre grand'mère, Glaçait l'orateur en chemin.

Douce aïeule, amour ne fait guère Ses actes sur le parchemin.

Chez une duchesse en colère, L'autre soir, un mauvais plaisant Disait d'une voix de faux-frère :

L'auteur est un grand médisant.

Médisant? lui ! c'est cent fois pire.

Pensez-vous qu'un tel chansonnier Se fut contenté de médire, S'il eût pu nous calomnier?

Point de belles que l'on n'acquière Ou par de l'or ou par des soins :

La moindre ou la meilleure affaire Coûte toujours : c'est plus, c'est moins. Et quant aux mœurs, la diffe'rencc Des filles aux femmes d'honneur, Est celle qu'on remarque en France Entre l'artiste et l'amateur.

Oh! si chacune osait écrire Les bons tours qu'elle se permet.

Quel plaisir on aurait à lire Cet ouvrage utile et follet !

On y verrait du gai, du leste ; Pour du sentiment, serviteur !

Car la femme la plus modeste Est un vrai page au tond du cœur.

Vous changeriez bien de système, Me dit un Céladon d'amant, Si je nommais celle que j'aime.

Ah 1 c'est une âme, un sentiment 1 C'est la vertu la plus auguste...

Je reconnais son pavillon :

La friponne s'est peinte en buste ; Tu n'as vu que son médaillon.

Vous, jeune homme que je conseille, Gardez-vous bien de me citer.

Ce que je vous dis à l'oreille Ne doit jamais se répéter.

Retenez ce bon mot d'un sage, Des mœurs il est le grand secret :

Toute femme vaut un hommage ; Bien peu sont dignes d'un regret.

Pour égayer ma poésie, Au hasard j'assemble des traits J'en fais, peintre de fantaisie.

Des tableaux, jamais des portraits.

La femme d'esprit qui s'en moque Sourit finement à l'auteur ; Pour l'imprudente qui s'en choque.

Sa colère est son délateur.

Sexe charmant, si je décèle Votre cœur en proie au désir.

Souvent à l'amour infidèle, Mais toujours fidèle au plaisir.

D'un badinage, ô mes déesses, Ne cherchez point à vous venger :

Tel glose, hélas 1 sur vos faiblesses, Qui brûle de les partager !

CHANSON DE M. DE BEAUMARCHAIS QUI i.'a présentée au roi et a la reine (Il

Sur l'air : Toujours, toujours, il est toujours le même.

Toujours amants, toujours sujets fidèles, Comme autrefois.

Loyaux, francs et courtois.

Le respect de nos lois.

Le culte de nos belles

Et l'amour de nos rois.

Nous rendent à la fois Toujours amants, toujours sujets fidèles.

De nos bons rois le seul nom nous enflamme. Grands et petits

Chantent ces noms chéris.

Les cœurs sont attendris.

Nous ne formons qu'une âme

Pour le nom de Henri :

Le plaisir jette un cri.

Tant d'un bon roi le seul nom nous enflamme.

Toujours aimé, toujours, toujours aimable. Qui fut ainsi ?

l^arbleu, ce fut Henri ;

Il aurait rétabli

L'âge d'or de la fable.

Cet heureux âge, amis,

Renaîtra sous Louis, Toujours aimé, toujours, toujours aimable,

(i) Recueil Clairambaull-Afaurepas, chansoimier historique du AT///» siècle, publié par Emile Raunic, t. IX, p. î.^. (Règne ilc Louis XVI.)

APPENDICE qy

Notre bonheur, Henri, fut le tien même : Quand sous tes coups

Tombe un parti jaloux,

Alors un jour plus doux

Luit au peuple qui t'aime;

Eh bien 1 ventre-saint-gris,

Comment a fait Louis?

Tout comme, Henri, ma foi, c'est tout de même.

Toujours, toujours l'un agit comme l'autre. Du bon Henri

Le temps n'est pas fini ;

Tout ranime aujourd'hui

Mon espoir et le vôtre.

Je suis de votre avis.

Laissons faire Louis, Un jour, un jour son nom vaudra bien l'autre.

Tout bon Français se choisit une dame.

Toujours Henri

En agissait ainsi ;

Louis éprouve aussi

D'amour la douce fîamme ;

Il a donné son cœur.

On connaît son vainqueur :

Il est l'amant, oui, l'amant de sa femme.

Avec deux mots on va peindre Antoinette : A la beauté

Elle unit la bonté ;

Le Français enchanté

La voit, l'aime et respecte.

Ah ! morbleu, les beaux yeux !

Son cœur vaut encore mieux.

Vive Louis, vive, vive Antoinette !

g8 BEATMARCHAIS

Il vient de paraître un libelle atroce, imprimé fraudulevisement sous le titre de Mémoire, sans nom d'auteur ni d'avocats, contre un magistrat respectable, et sans qu'il y ait eu de procès entre ses calomniateurs et lui. Ce libelle est aussi dirigé contre moi, quoique l'affaire qu'on y traite me soit également étrangère.

Occupé du soin de recueillir toutes les pièces nécessaires à l'éclaircissement de cette scélératesse, je prends ici l'engagement de démontrer, non seulement aux tribunaux que je viens de saisir par une plainte en diffamation, mais à tous mes concitoyens, par un Mémoire appuyé de pièces, qu'il n'est pas un seul homme d'honneur qui n'avouât publiquement la conduite que la compassion et le devoir m'ont fait tenir, il y a six ans, dans l'affaire où l'on veut m'impliquer aujourd'hui.

Je prie les hommes honnêtes de réfléchir que personne n'est à l'abri d'un coup lâchement porté, quand un furieux s'expose au châtiment du crime. Je les prie d'observer que j'en ai rendu plainte et que je vais la suivre avec toute la vigueur qu'exige une telle injure. N'ai-je pas droit de demander qu'on suspende au moins son jugement jusqu'à ce qu'une suite de faits avérés et prouvés par pièces justificatives, dissipe le nuage dont la démence et la méchanceté viennent de les couvrir un moment?

Je les prie de penser au danger qui menace la Société, si ces lâches moyens de nuire trouvent ici des protecteurs : que ma cause est celle de tous les honnêtes gens, et que si, pour de l'or, à dix lieues de Paris, on trouve un fripon d'imprimeur prêt à diffamer vingt familles, il peut leur arriver pis qu'à moi, hors d'état qu'elles seront peut-être de rassembler tous les moyens de justification que j'ai dans les mains pour la mienne, et que je vais mettre au grand jour.

J'atteste et je prouverai que la malheureuse victime à qui j'ai sauvé la vie, à la sollicitation de mes amis, sans la connaître même de vue, a été depuis six ans constamment en butte à tous les genres de persécution les plus féroces; et qu'ayant apporté en dot près de 400,000 livres à l'homme qui la déshonore, après l'avoir ruinée, elle serait morte vingt fois de détresse et de douleur, sans les consolations et les secours que ma sensibilité lui a procurés.

Malgré les embarras que tout ceci me cause, loin de regretter ce que j'ai fait, je le ferais sans hésiter, si l'affreux danger qu'elle a couru la menaçait encore, ou telle autre infortunée à sa place.

Forcé de suivre la marche grave et lente des formes judiciaires, mon Mémoire ne paraîtra que dans le cours de l'instruction. Je prie ceux qui ont le libelle de

le conserver jusqu'alors; ils apprendront, avec horreur, jusqu'où la rage, le déshonneur, le besoin, et je ne sais quel délire, ont entraîné deux furieux qui connaissent depuis longtemps tout le mépris que j'ai de leurs manœuvres.

Il n'est pas inutile qu'on sache le vrai motif du choix qu'ils ont fait de ce moment pour publier leur dégoûtant libelle; c'est l'espoir d'arrêter, par un coup subit, la représentation d'un ouvrage que le public attend de moi : le désordre qu'un tel retard peut causer dans l'administration d'un grand spectacle, la perte des dépenses qui en résulte, me fait bien regretter de laisser à une cabale obscure, ce triomphe d'un jour.

Mais le public ne peut me savoir mauvais gré, dans l'état austère où je me trouve, de suspendre l'objet de son amusement, de ne lui présenter mon œuvre légère, qu'après lui avoir fait raison sévèrement de moi. On s'amuse peu d'un ouvrage dont on mésestime l'auteur, et la défense de mon honneur doit passer avant tout.

Et vous, mes vertueux amis, qui vous affligez du mal momentané qu'on me fait, ne vous fatiguez pas à me défendre. Laissez, laissez dormir chez les gens prévenus, l'estime qui m'appartient; donnez-moi le temps de répondre.

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais.

GuEBERT, Procureur au Châtelet.

Ce 17 mai 1787.

De l'Imprimerie de P. de Lormel, rue du Foin.

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