‹ BeaumignonChapitre 8 sur 8 · LE JOUR DE L AN D UN DIVORCE · texte numérisé non relu

LE JOUR DE L AN D UN DIVORCE

les toits semblaient le porter, le jeta dans une inconsciente mélancolie.

La gaieté lui revint pourtant avec la première boulïée d'air froid qui lui cingla le visage.

L'animation de la rue, les figures affairés des passants, l'éclat des boutiques, la physionomie si carac téristique que prend Paris le 1" janvier, peut-être aussi un excellent cigare, rendirent à ses idées la teinte ensoleillée du réveil.

Descendant le faubourg Saint-Honoré, Mérien fit, en flâneur, le grand tour ; il prit les boulevards et la rue de la Paix pour gagner son cercle, auquel il arriva en fredonnant intérieurement un couplet du Petit Duc.

11 monta l'escalier silencieux comme une église, traversa l'antichambre, jeta un coup d'œil dans les salons absolument vides et pénétra dans la salle à manger. Le maître d'hôtel lui présenta respectueusement la carte.

— Est-ce que personne n'est encore arrivé ce matin? demanda Robert.

— Non, monsieur, personne. Aujourd'hui, monsieur doit le comprendre, on reste en famille.

— C'est bien, je déjeunerai dans une demi-heure. Et, un peu nerveux, le jeune homme alla parcourir les journaux dans le salon de lecture.

Le silence, rendu plus profond encore par le pé-

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tillement du feu, le roulement éloigné des voitures , le froissement du papier, le silence lui pesait.

Il se trouvait ridicule, perdu dans cette vaste salle, seul dans ce cercle ordinairement si animé et si bruyant, observé par les domestiques dont il sentait les regards étonnés et railleurs à travers les portes. Il jeta son journal et prêta l'oreille, espérant saisir un bruit venant de l'antichambre.

Midi, midi et demi. — Personne.

La pendule sonna une heure, jetant sa vibration argentine dans cette pièce qui semblait appartenir au château de la Belle au Bois dormant. Mérien secoua sa torpeur et alla déjeuner.

La bouteille de Château- Yquem qu'il commanda fut sa seule compagnie.

En sortant, il trouva dans le vestibule, son valet de chambre qui l'attendait, une dépêche à la main.

Il fronça le sourcil. Déchirant l'enveloppe bleue d'un coup sec, il lut :

« Au regret — Dîne chez ma mère. — Si possible, « irai te rejoindre ce soir loge Nouveauté, onze « heures. — Merci bracelet, grand plaisir. — Ten- « dresses.

)> Speranzâ. »

— Sa mère! je la connais, sa mère, elle doit avoir des moustaches et des chaussettes de soie. C'était

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bien la peine de me décarcasser pour louer une baignoire, un soir de seconde. Est-ce que tout le monde se donne le mot pour gâter ma journée? Je me sens terriblement agacé et je paierais volontiers un louis pour trouver l'occasion de gifler quelqu'un.

Son divorce l'avait mis en froid avec les membres de sa famille habitant Paris. Ne sachant comment employer son temps, Mérien prit le parti de faire quelques visites dans les rares maisons qui avaient continué à lui ouvrir leur porte, après son scandaleux procès.

Partout, il se sentit déplacé, mal à l'aise, gênant et gêné. Les meubles encombrés de joujoux qui, malgré la consigne, avaient envahi le salon, les visages joyeux, l'air de fêle des appartements, les rires fous des enfants, la chaude intimité de la famille, tout accentuait la tristesse qui, insensiblement et malgré lui Tenlizait.

Lorsqu'à sept heures il se retrouva sur le trottoir, il chercha vainement le nom d'un intime à qui il pourrait, sans façon, demander à dîner. Où aller? — Au cercle? Il ne tenait pas à renouveler le supplice du déjeuner. Mieux valait encore la salle commune d'un restaurant ; au moins, il éviterait le tète-à-tête avec lui-même.

Le rez-de-chaussée de Noël 'était bondé. Mérien, arrifé tard, parvint difficilement à se caser ; il

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trouva enfin une table entre deux jeunes mariés, qui se regardaient trop pour manger, et une famille bourgeoise au grand complet — le père, la mère, un garçon et une petite fille — qui paraissaient ravis. Un peu gauche sous des habits trop neufs, ces braves gens laissaient librement déborder leur joie, sans s'occuper de l'étonnement dont ils étaient l'objet. Ils jouissaient en égoïstes d'un plaisir probablement impatiemment attendu et se trouvaient aussi à l'aise que dans leur salle à manger ; les parents parlaient haut et bourraient leurs enfants qui ne cessaient de poser des questions sur ce qui les entourait.

La fillette âgée de cinq ans environ, le teint animé par la chaleur de la salle, les grands yeux noirs démesurément ouverts sur un spectacle si nouveau pour elle, contemplait, bouche béante, les arceaux mauresques du restaurant, ou poussait de grands éclats de rire, battait des mains, dansait sur sa chaise, chaque fois que le garçon apportait un plat.

La vue de cette mignonne créature, adorable dans sa naïveté, sa grâce, sa fraîcheur, son éclat, rappela brusquement à Robert sa petite Christiane qui devait avoir le même âge.

Un inmiense regret lui monta au cœur. Il fut pris d'un désir intense et irraisonné de voir son enfant, de la serrer dans ses bras, de l'embrasser, de l'emporter avec lui loin, bien loin. Mais, comme

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une étincelle électrique, il ressentit tout à coup la sensation d'une vie manquée, d'un bonheur irrémédiablement perdu, de tendresses à jamais fanées. La foule qu'il cherchait tout à l'heure lui devint odieuse. Il se leva étouffant, la gorge serrée, les jambes cassées, et sortit. Et maintenant, hypnotisé par une idée fixe, il voulait aller chercher sa Ghristiane, s'entendre appeler : « papa », comme cette brute qu'il avait à côté de lui, chez Noël. Un père a bien le droit d'embrasser sa fille, le Jour de l'An.

Baissant la tête sous le grésil qui commençait à tomber, bousculant les passants, prenant sa course, sans avoir même la pensée de monter en fiacre, Mérien gagna la rue Prony.

Mais le grand air, le froid, la longue marche avaient calmé sa surexcitation nerveuse. Le coup de folie était passé ; il comprit qu'il fallait plier le genou sous la destinée préparée par lui, de ses propres mains, et que, l'étranger, l'inconnu, le divorcé n'avait pas le droit de sonner à la porte de l'hôtel de sa femme, de celle du moins qui lavait été. Il traversa la rue, leva la tcte et regarda longuement cette maison où, malgré tout, il avait passé de si heureuses heures. La façade paraissait endormie et plongée dans un silence douloureux. A une seule fenêtre brillait une lumière très douce, semblable à celle d'une veilleuse, et l'on distinguait vague-

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ment, à travers les rideaux de mousseline, la silhouette d'un lit d'enfant.

Toute la tristesse de cette journée vide, toute l'angoisse de l'abandon, toute l'horreur de l'irréparable crevèrent dans un sanglot.

Les moindres futilités de son existence passée lui revinrent en foule à la mémoire, et ces futilités prirent des proportions énormes. Il se rappelait le bonnet de baptême de Christiane avec son transparent rose ; la première fois qu'elle marcha seule, abandonnant le pouf de la chambre à coucher pour courir dans ses bras ; une capote de satin blanc qui lui allait si bien, avec un bouquet de plumes sur le côté ; la façon dont elle grimpait sur ses genoux pour jouer avec sa montre ; le compliment de deux lignes qu'elle lui avait récité pour sa fête, en zézayant, et soufflée par sa mère ; et mille riens puérils, insaisissables, charmants, dont le souvenir le grisait et lui déchirait l'âme.

Alors, ce blasé, ce sceptique, ce mondain, grelottant sous la pluie glacée, s'accota contre un mur. Sans faire attention aux passants, cassé en deux, la tête dans les mains, il se mit à pleurer comme un enfant, étouffant ses cris dans son mouchoir.

Un ouvrier qui portait dans ses bras un bébé endormi, passa près du misérable, et le regarda étonné.

— En voilà un qui a trop fêté le Jour de l'An.

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murmura-t-il à sa femme. Malheur! j'sais pas s'il a son compte.

— Oui, complet comme Tomnibus. Si c'est pas une horreur ! et un Monsieur encore. Quels noceurs que ces gommeux

Robert Mérien n'entendit pas ; il sanglotait toujours, tourné vers la fenêtre qui brillait, très calme, dans la nuit brouillasseuse et triste.

A Henri Pille

Je Taurais voulu, il m'eût été bien difficile d'éviter ce qui m'attendait.

Depuis trois ans, j'avais su parer le coup droit que m'envoyait régulièrement chaque hiver le bénificiaire de ce malheureux concert; mais, cette fois, le gaillard s'était servi d'un dégagement de quarte qui m'avait boutonné en pleine poitrine.

M'ayant adroitement fait présenter son billet par la femme d'un monsieur dont l'influence m'inspire le plus vigoureux respect, il n'y avait pas à chicaner, évidemment j'étais touché. J'ébauchai donc un sourire nerveux et j'échangeai une pièce de dix francs contre un morceau de carton blanc qui me permettait d'assister à la soirée musicale que donnait M. Sollaxy, « avec le concours d'artistes distingués >>.

Je remarquerai, en passant, que, depuis le plus

sale café de Belleville jusqu'au Conservatoire, tous les concerts se donnent toujours « avec le concours d'artistes distingués ». Faut-il qu'il y en ait mon Dieu, de ces artistes distingués, à Paris! Et on prétend que l'art est dans le maras.me.

J'aurais bien pu offrir ce billet à mon concierge ou même le déposer délicatement dans la corbeille aux vieux papiers. Évidemment ; mais le bénéficiaire m'avait réservé gracieusement un fauteuil, — un fauteuil de premier rang, — mais je devais me trouver à côté d'un vieil ami que j'aime beaucoup et que le tourbillon bête de la vie m'empêche de voir souvent; mais j'avais promis à la dame qui m'avait fusillé du coupon, d'applaudir chaudement son protégé; mais j'étais assez curieux d'entendre un trio pour instruments à cordes de Benjamin Godard, qui ouvrait la séance, mais... probablement enfin que

Quos vult perdere Jupiter dementat

Toujours est-il qu'à neuf heures (la cérémonie était annoncée pour huit heures et demie) j'entrai chez Erard.

Premier désappointement : du joli salon Louis XV blanc et or aux tons fanés, que j'avais connu autrefois, on a fait un magasin de pianos et on a construit, il y a quelques années, une nouvelle salle de concert à laquelle on arrive par un grand

diable d'escalier en pierre plus ambitieux que bien étudié. Le temple de la musique se tient dans des proportions mathématiques, une boîte aussi haute que large et que longue. Des consoles énormes supportent' un tout petit balcon; des pilastres et des colonnes engagées de l'aspect le plus solennel ; une estrade qui a l'air de la chambre à coucher d'un dentiste arrivé; des loges qui regardent, je ne sais pourquoi, la porte d'entrée et boudent les exécutants; énormément d'or; tous les tons de l'arc-en-ciel jetés à droite et à gauche ; des guirlandes de roses bien honnêtes un peu partout ; et, aux portes — ce qui n'est pas banal, au contraire — des rideaux de velours rouge avec des crépines dorées. Tout cela manque de style, mais est rempli de prétention et de pédantisme ; un discours d'académicien saupoudré de fautes de français. Pourquoi donc, par exemple, l'architecte, qui doit être du reste un parfait honnête homme, a-t-il peint ses colonnes en jambon d'York? C'est, évidemment, d'un effet très inattendu, mais par trop succulent. Le jambon, à mon avis, est une chose excellente en sandwich; en colonne, l'impression peut se discuter.

J'interrompis mes réflexions pour regarder à ma montre : neuf heures et demie et rien encore. Diable! les artistes distingués se font bien attendre. A dix heures moins un quart, un monsieur entre

— mouvement général. Serait-ce un des artistes distingués? Le monsieur pousse le piano, l'ouvre et se retire. — Silence. Nouveau quart d'heure d'attente.

— Décidément les exécutants sont très en retard. Cette fois nous y voilà. — On s'agite extraordinai-

rement dans le foyer des artistes ; la porte s'ouvre à deux battants et un gentleman, fort bien mis ma foi, s'avance, salue et annonce que M"° Tayau n'ayant pu venir, on est obligé de supprimer du programme le trio de M.Godard.— Ça jette un froid. Un gros homme, mon voisin de droite, qui ne peut être qu'un parent du bénéficiaire, applaudit à tout rompre en se tordant de rire. — Ce n'est pas poli pour M. Godard, mais enfin l'intention est excellente ; le rire seul est peut-être un excès de zèle.

Une demoiselle très maigre et un monsieur dont la boutonnière est illustrée d'un camélia écarlate, sont au bord de l'estrade. Je regarde le programme : Dm (le Mireille. L'accompagnateur plaque deux

vigoureux p/m/, plan et Ah! mais pardon, ce

n'est pas du tout Mireille, ça, c'est un duo italien d'un opéra beaucoup plus bouffe que connu. L'homme au camélia se démène horriblement ; il est en nage, le malheureux, il ne marche pas, il bondit, il frappe du pied, il rejette fiévreusement le revers de son habit pour glisser son pouce dans l'entournure du gilet, il roule des yeux furibonds tout en hurlant desjjer que auxquels la demoiselle maigre

répond sans s'émouvoir par une nuée de si, si, si. Ce petit exercice dure vingt bonnes minutes, pendant lesquelles l'accompagnateur plaque tranquille-

ment ses plan, plan, toujours les mêmes ; le public trépigne et le gros monsieur s'écrie, en frappant tant qu'il peut dans ses mains : « Quel homme que ce Gounode, quel homme ! »

Son enthousiasme ne se calme qu'à la vue d'une harpe, avec, tout autour, une vaste dame qui exécute le So7ige d'un Ange d'un M. Godefroy, qui n'a rien de commun que le nom avec l'ancien criminel de Neuilly ; il a bien empoisonné toute une génération avec sa musique, celui-là, mais ce sont des crimes qui ne relèvent pas des tribunaux, de sorte que je tiens à ce qu'on ne le confonde pas avec son homonyme. Le Songe commence glin, glin, tout

doucement, piano, pianissimo, et je m'endors

glm, glin, glin.

Quelqu'un laisse tomber son chapeau avec un bruit de caisse roulante ; j'ouvre les yeux et j'aperçois mon malencontreux couvre-chef qui est allé mélancoliquement échouer à trois mètres. Tout le monde me regarde d'un air courroucé ; évidemment j'ai fait scandale. Quant à l'ange, vous croyez peutêtre que cela l'a troublé ? Ah ! ouiche, il s'occupe bien de notre triste monde et de ses fanges, il y va toujours de son songe et de son petit glin, glin.

Mais, chut, tout à une fin, même le songe d'un ange ; le bénéficiaire lui-même, M . Sollaxy, est au piano et il attaque une valse de M. Mathias, dont les dames scandent la mesure avec la tête.

Un concerto de Herz vient ensuite. Puis le Monsieur au duo bouffe nous décharge en pleine poitrine un Aria di Bravnra que je n'avais jamais entendu, mais que je connaissais déjà beaucoup trop. Je cons-

tate que, dans le dramatique, cet « artiste distingué » est infiniment plus drôle que dans le comique. C'est égal, je commence à en avoir assez, moi, du concert.

La demoiselle maigre nous émiette une romance composée par madame Ugalde — décidément les bras de cette jeune fille sont d'une opinion trop avancée; —et M. Poussard se met à racler sur son violon le Carnaval de Venise.

— Voyons, messieurs les députés, un bon mouvement, je vous en prie. Selon la poétique expression de feu Laroche-Joubert, faites quelque chose pour le bien du plus grand nombre et décrétez que tout individu — mâle ou femelle — qui sera convaincu d'avoir composé une nouvelle variation sur le Carnaval de Venise sera immédiatement envoyé dans une enceinte tout ce qu'il y a de plus fortifiée.

A la vingt-deuxième variation, j'étais à bout de force et j'allais me livrer à un acte de sauvagerie répréhensible en étranglant l'exécutant, lorsque M. Poussard s'arrêta et s'écroula sous un déluge d'applaudissements.

Le gentleman aux annonces, — toujours fort correct, mais le nez très rouge cette fois, — reparaît, salue et prévient « mesdames et messieurs » que M. Galipaux étant invité chez M. Grévy, M. Machinki, premier comique du théâtre de Penjdeh, veut bien le remplacer.

C'est un]désastre ; le parent même dubénificiaire, mon voisin, roule des yeux hagards et éperdus.

M. Machinki commence.

Fichtre, il a le choix malheureux, le premier comique de Penjdeh; ce qu'il nous récite est d'un drôle à faire pleurer Daubray. Il sort au milieu d'un silence sibérien, se cogne contre le piano, rebondit jusqu'à la porte et disparaît dans le foyer, puis — oh ! stupéfaction ! — revient en scène, descend l'estrade sourit et... crac, un autre monologue — le voilà remonté — cette fois avec des gestes. On dirait qu'il fait des chatouilles à l'obélisque.

Le désespoir se peint sur les visages, les défections

s'accentuent, et je file à l'anglaise, en écrasant le

pied de mon gros voisin qui doit avoir des cors. C'est

.bien fait, cela lui apprendra à être enthousiaste de

la musique italienne.

Ouf ! dehors, je respire.

Minuit. La rue Paul Lelong est déserte. Seul un petit voyou de dix à douze ans égaie le silence en fredonnant la. Sœur de remballeur . Je le suis, comme le voyageur dans le désert va à l'oasis. 3Ialheureusement, il est timide ce virtuose du ruisseau, car en me sentant sur ses talons, il se tait.

— Dis donc, petit, vingt sous si tu chantes.

— Moi, m'sieu?

— Oui, toi.

— Chouette.

Tiens voilà Mathieu

Dieu que c'est bon la mauvaise musique !

— Voilà tes vingt sous et un bon conseil : Ne va jamais à un concert d'artistes distingués.

— Des concerts? ah ! maladie!... n'en faut plus. Merci, mon sénateur, à c't été.

Et le petit bonhomme tourna la rue de la Banque en chantonnant, d'une voix de fausset, le refrain suave de Sacredié.

A André Joubert

Les vacances, que de chers souvenirs ce mot-là éveille, comme il sonne clair, dans le cœur, la fanfare folle des jeunes années !

Passé un certain âge, il n'y a plus de vacances.

A de rares exceptions près, dès que la vie — l'implacable et sourde machine — vous a pris le bras dans ses dents de fer; dès qu'on a débuté sur cette scène où, pour soi, l'on joue toujours le premier rôle, c'est fini, on ne s'appartient plus. On peut fuir loin, très loin, la chaîne qu'on traîne — rivée au pied — s'allonge indéfiniment, mais elle ne se brise jamais.

Pour les uns, « les heureux de ce monde », c'est une chaîne légère, élégante, finement ciselée, un bibelot charmant, une œuvre d'art. Pour les autres, les vaincus ou les ratés, elle est lourde, brutale, vul-

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gaire, bête et vile; mais pour tous, compagnons du même bagne, elle déchire la chair et fait saigner la jambe.

Pas un de ces touristes qui vont chercher le repos et la distraction sur les plages grondeuses, sous les arbres touiïus, au sommet des montagnes, dans les plaines ensoleillées, au milieu de populations étrangères, sur les longues routes poudreuses, près des fleuves lointains, pas un de ces forçats en rupture de ban n'échange, contre le ticket pris au guichet, les soucis de l'existence.

C'est uniquement pendant l'enfance et les premières années de la je unesse qu elles existent les vacances, non pas seulement de nom, mais de fait. Plus tard, c'est fini. Les responsabilités vous étranglent; les inquiétudes, comme des feux follets, sautent devant vous dans les chemins ; la tristesse du passé vous abêtit et vous glace. En se retournant, on aperçoit — marqués par des croix noires — les places des êtres adorés qui, lassés, sont tombés et vous ont laissés continuer seuls l'étape; et l'on garde la sensation du vide, dans la main qu'une autre main serrait. La mécanique du rire est cassée dans la gorge ou tellement rouillée par les larmes que, dès qu'elle fonctionne, elle rappelle la sinistre et ridicule pratique de Polichinelle.

Quand j'étais gamin ; il faisait chaud dès le milieu de mai ; à partir de juin le soleil ne quittait plus l'affiche. C'est du moins l'impression qui m'en est restée.

Tant que le ciel était gris, tant que la bise aigre faisait grincer les girouettes oxydées, je me tenais, au lycée, tranquille sur mon banc, et je ne pensais guère à la campagne — à la vraie campagne — comme je disais alors. Mais dès que j'apercevais un coin de bleu, à travers la haute fenêtre de la classe, Cicéron perdait, à mes yeux, tout son prestige ; Démosthène me laissait froid, et les mystères du que retranché s'emplissaient d'ombres.

Je vois encore un gros marronnier d'un vert tapageur dont une branche goguenarde venait se coller contre les vitres et m'adressait des œillades incendiaires. M'en a-t-il donné des distractions ce monstre d'arbre, et quel déluge de pensums il a fait pleuvoir sur ma tête !

J'avais beau calmer mon effervescence par des rasades de coco tiède que je portais dans ma poche et dont je m'enivrais derrière le dos de mon professeur, rien n'y faisait. Je ne pensais plus qu'au mois d'août, au sifflet de la locomotive, au branle-bas du départ, aux paresseuses après-midi vautrées dans riierbe, aux songeries que le roulement du tam-

bour ou la voix fêlée d'un pion ne viendraient pas interrompre. Et je comptais les semaines, les jours, les heures.

Plus tard étant étudiant, l'attente était moins anxieuse. Je ne balafrais plus le calendrier de traits de plume, mais les vacances n'en étaient pas moins encore les bienvenues; et j'avais en plus cette sensation du bien-être profond et indéfinissable que procurent la possession de soi-même, l'orgueil de se sentir un homme, le sentiment de la liberté, le bonheur de ne plus être une chose.

On avait travaillé ferme les derniers jours de Juillet. On avait pris à peine le temps de déjeuner d'une côtelette pannée et de pommes de terre frites sur un bout de table, dans un coin de l'atelier. La dernière nuit — la nuit de charrette, comme on l'appelle à l'École — tout en chantant, tout en poussant des charges aux nouveaux, tout en empêchant les voisins de dormir, on en avait abattu de la besogne, et le coup de collier suprême avait été donné avec autant d'élan que de gaîté.

Trois jours après, le jugement du concours était rendu. Sous le cadre grillagé, placé dans le vestibule des Beaux-Arts où j'étais entré avec un battement de cœur, j'avais aperçu, du premier coup d'œil, mon nom inscrit sur la liste des récom-

pensés. Et je retournais au galop à la maison, plus fier que Napoléon après Austerlitz.

C'est si bon les premiers succès !

Le soir même, je finissais ma malle où ma mère avait déjà méthodiquement rangé mon maigre trousseau. Elle n'était ni jeune ni élégante, ma malle, avec ses deux poignées de fer rouillé et son dos recouvert d'une peau pelée qui la faisait ressembler à un gros chien malade. Mais que de bonnes émotions elle me rappelait et comme je l'aimais, malgré son air maussade et lamentable ! Je fourrais un Musset et un Balzac entre deux chemises, un album et une boîte d'aquarelle à côté d'une paire de bottines, un rouleau de musique dans un coin et je m'endormais, les yeux fixés sur cette vieille caisse vermoulue qui renfermait le bagage et les tendresses de mes dixhuit ans.

Le lendemain, malgré la visite d'adieu au « patron » ; malgré la poignée de main aux camarades qui, eux aussi, allaient prendre leur volée ; malgré la tournée offerte — dans le petit café de la rue Bonaparte — à ceux qui avaient raté le concours ; malgré tout, la journée semblait interminable. Ce verbe : partir, qu'on avait conjugué à satiété depuis vingtquatre heures — avec une ténacité de maniaque — finissait par amener le vertige et la fièvre. Je piétinais sur place et c'est avec un soupir de soulagement

que je voyais le ciel s'empourprer des rayons du soleil couchant.

Le train filait à neuf heures et demie ; le^moment approchait enfin.

Le fiacre est en bas. On hisse la malle — la fameuse malle — ficelée comme un saucisson, afin de lui rendre la résistance qu'elle a perdue depuis longtemps. Le concierge, les lunettes relevées sur le front, est sorti de sa loge ; le marchand de vin nous

regarde, à travers les carreaux de sa boutique ; les aboiements du cliien que nous avons laissé seul, làhaut, arrivent jusqu'à nous. Allons, en route : Gare Montparnasse, cocher, et rondement.

C'est alors qu'il fallait franchir le cap des tempêtes. [Quelle est la joie humaine qui n'a pas sa tache d'ombre ? Avec un gros serrement de cœur je me séparais de ma mère qui m'accompagnait jusqu'à la salle d'attente. Nous nous embrassions, nous nous quittions, puis nous revenions sur nos pas pour nous embrasser encore.

Ces épanchements de famille n'amusaient guère l'employé qui nous priait de laisser le passage libre et de nous décider. Encore un adieu à celle qui était la grande passion de ma jeunesse timide et sauvage, et, cette fois, je me sauvais en courant, sans me retourner.

La banquette des troisièmes était dure, mais je n'y faisais pas attention. Tant de visions joyeuses dansaient dans ma tête que je me trouvais noyé dans un confortable asiatique — beaucoup mieux certainement que je ne suis maintenant dans un wagon de première classe.

Bercé par le ronronnement monotone du train, l'avenir passait devant mes yeux, comme les changements à vue d'une féerie éclairés par des feux de bengale roses — toujours et uniformément roses. Rêveur éveillé, je me voyais le héros des aventures

les plus extraordinaires; gloire, amour, bonheur, tout y passait. Et je me sentais de force à soulever le monde.

La réalité a vite brûlé les ailes de ces libellules encore plus bètesque brillantes. Mesillusionsniaises d'alors me font l'effet de ces papillons au corselet d'or, qu'on fixe au mur le cœur troué par une épingle. Les plus tenaces s'accrochent à la vie et se

secouent dans des spasmes douloureux, impuissants et grotesques qui font rire les enfants.

Aux premières lueurs de l'aube, j'apercevais la petite gare de Chàteauneuf qui se détachait, en ton clair, sur la verdure ouatée de brume.

Quelques instants après, l'omnibus qui faisait le service du chemin de fer m'emportait au trot cadencé d'un maigre cheval, couleur sirop de groseille, sur cette route aimée où les arbres semblaient me souhaiter la bienvenue, en se courbant d'une inclinaison, sous le souffle de la brise matinale.

La voiture traversait le pont avec un bruit féroce de ferraille, tournait à gauche, enfilait la rue montueuse et s'arrêtait en geignant devant la Tarancherie, chère et bonne maison où tout le monde — maîtresse et domestiques — massé à la porte, m'accueillait avec des oh ! et des ah ! de joie.

Cette large bâtisse blanche n'avait ni couleur, ni style. Mais elle avait un aspect bon enfant qui vous mettait de suite à l'aise. Avec ses ardoises luisantes, sa cloche rieuse, son perron carré, ses volets gris, ses jardins en terrasse, sa charmille de tilleuls, ses bosquets couverts de jasmin, ses roses pourprées, sa vue sur la Sarthe dont on suivait le cours gracieux jusqu'au village voisin, c'était une habitation bien bourgeoise, bien campagnarde, mais vraiment charmante et d'une saveur toute particulière, grâce à son manque de prétention et à sa bonhomie aimable.

Après un de ces déjeuners comme on en fait seulement en province, dans la salle à manger tendue de vieilles toiles peintes et sentant bon les fruits mûrs, après une longue Causerie avec ma tante, — excellente femme qui me gâtait ainsi qu'une mère,

— je montais dans ma chambre d'où l'on dominait la campagne et je prenais possession de mes domaines, en plaçant sur la table un bouquet de fleurs arrachées à la hâte dans le jardin.

Et les vacances commençaient.

Je ferais sourire de pitié bien des gens en énumérant les plaisirs que je goûtais dans ce trou de campagne. Mais il est probable que les jouissances suprêmes de ces mêmes personnages m'horripileraient. Il y a donc compensation.

Les promenades à travers champs à l'aventure; l'arrêt dans les auberges où l'on buvait le vin d'Anjou — de latopaze liquidequi pétillait dans lesgros verres; — les visites à la ferme, les jours de mesurée; les noces des métayers où l'on faisait sauter les filles sur l'herbe haute, au son du crin-crin des ménétriers ; les lectures dans la bibliothèque fraîche et les volets bien clos, pendant que le soleil brûlait le sable ratissé des allées ; les flâneries, après-diner, au bord de la rivière; les excursions aux églises, aux châteaux, aux ruines des environs ; les voyages à la découverte d'où l'on revenait avec les jambes cassées, I une soif de Sahara et un appétit de Pantagruel ; les , aquarelles et les croquis enlevés de .verve sous l'ombre violette des arbres; les rêvasseries du soir, accoudé à la fenêtre, les yeux perdus dans le vague

bleuâtre de la campagne, entouré de cet harmonieux et reposant silence des champs à peine rompu par le clapotement lointain de l'écluse et le beuglement de quelque vache laissée au vert, qui mugissait à la lune.

Et puis, dans le pays, je retrouvais tous les ans un jeune homme de mon âge — poète et artiste jusqu'au bout des ongles — qui avait sauté à pieds joints par-dessus ses cent mille livres de rentes pour m'offrir son amitié, à moi, pauvre diable qui n'avais que mes espérances inscrites au grandlivre.

Rarement nous nous quittions. Le médecin du village — un érudit — nous avait surnommés Nisus et Euryale.

Que d'éclats de rire, que de discussions passionnées, que de causeries intimes, que de paradoxes audacieux que de boutades inattendues, que de confidences mystérieuses, que de descriptions enthousiastes, que de folies, que de gaieté, que de jeunesse!

Mon ami qui grisonne est en grand deuil et ne rit plus. Ma pauvre tante dort, dans le cimetière de Châteauneuf, sous les roses sauvages et les herbes folles. La Tarancherie a passé à des étrangers qui ne l'habitent jamais; les volets sont fermés, le jardin est en friche, la mousse pousse sur les ardoises, la

cloche est fêlée : la maison blanche, elle aussi, ne sait plus rire.

Et mes vacances?— Hélas les pauvrettes sont mortes. Miserere.

GÉNIE GIYIL^^^

A M. et M^^ Reinvillier

La soirée battait son plein rue Chaptal, dans cette hospitalière et charmante maison dont la mort a aujourd'hui muré la porte, et où se réunissait — les dimanches soir d'hiver — tout ce qui possède un nom connu dans les lettres et dans les arts.

La lourde portière en vieux velours de Gênes

(1) Pour éviter des malentendus regrettables et des froissements dont je serais désolé, je tiens à prévenir le lecteur que la nouvelle suivante ne vise en aucune façon les Grands Prix de Rome de l'année 1871, dont l'un est mis en scène par fantaisie pure. Pendant la campagne contre l'Allemagne, ces messieurs se sont, je le sais, conduits en hommes et en Français. M. Marqueste, entre autres, — le prix de sculpture — est un artiste dont le caractère est à la hauteur du talent; aucun rapprochement n'est possible entre lui et le triste héros de Génie Civil.

fut relevée doucement; un nouveau venu pénétra dans le hall mauresque.

— Tiens, Tervier!

— Où donc?

— Mais en face de nous, la cravate blanche qui entre.

Je ne le reconnus pas tout d'abord

Au temps de la belle jeunesse, je l'avais rencontré quelquefois dans le quartier, à la crémerie de Buci, aux cours de Taine et aux expositions des Concours aux Beaux-Arts, mais sa figure — ba-

nale comme un sou usé — ne m'avait pas frappé et, sans son nom qui était devenu célèbre, je l'aurais totalement oublié.

Menu, les épaules grêles, le cou court, les yeux glauques à fleur de tête, les cheveux rares et plats, la barbe, d'un châtain mal venu, estompant pauvrement des pommettes saillantes, le sculpteur Tervier, — peut-être à cause de son nez épaté et de ses grosses lèvres, — me procurait l'impression, irraisonnée mais obsédante, d'un nègre passé au blanc.

Je l'aurais volontiers appelé : Vendredi; ses camarades d'atelier l'avaient surnommé : Le parfait notaire, sobriquet mérité par une mise irréprochable, et, paraît-il — ce n'est pas moi qui parle — par des idées prodigieusement bourgeoises et poncives.

Un soir, au café de Fleurus, nous nous étions fortement empoignés au sujet de Delacroix. Dans le feu de la discussion, il m'avait déclaré qu'il trouvait d'ailleurs aussi ennuyeuse VApotJwose d'Homère que la Noce Juive, et que le véritable chefd'œuvre du Musée du Luxembourg était la Dernière Charrette de Muller.

A vingt ans, les admirations, les amours, les haines en Art, sont vivaces; on se battrait volontiers en duel pour Rembrandt, Mozart ou Musset. L'aveu dénué d'artifice de mon interlocuteur

186 GENIE crviL

avait fait descendre au-dessous de zéro la sympathie déjà coupée d'eau que je ressentais pour lui.

Nous ne nous étions plus parlé; nous échangions un coup de chapeau ou un : " Ça va bien "? en courant, et c'était tout.

Après la guerre, nous nous étions perdus de vue, noyés, chacun de notre côté, dans cette immense marmite éternellement en ébullition qu'on appelle Paris. Mais sans le voir, je l'avais suivi — comme le Petit Poucet avec des cailloux — à la piste de ses succès : Grand Prix de Rome, Première Médaille, Médaille d'honneur, décoration, commandes, toutes les chances étaient tombées sur lui avec une régularité de machine.

On ne comprenait pas grand'chose à cette avalanche de lauriers venant toujours couronner la même tête, mais on ne s'en étonnait pas outre mesure. La foule va d'instinct aux médiocres ; et puis elle aime à entendre prononcer les noms qu'elle connaît déjà, comme les habitués, au Café Concert, qui sont ravis de pouvoir reprendre, en chœur, le refrain de la chanson à la mode.

Très distingué, sous un habit d'une coupe irréprochable où le ruban de la Légion d'honneur accrochait sa note vibrante, le claque sous le bras, le sourire aux lèvres, distribuant des poignées de main à droite et à gauche, Tervier s'avançait à petits pas, sans nous effleurer de son regard vide .

Quand il arriva près de nous, Charpin— ce vaincu de la vie qui n'a jamais trouvé le temps de sculpter autre chose que des bustes officiels, parce que la famille était nombreuse et le pain dur à gagner, qui en est encore à sa mention, et qui professe une vénération profonde pour les hommes arrivés — Charpin se leva vivement et alla saluer ce soleil resplendissant.

— Toutes mes félicitations, monsieur Tervier, pour votre nouveau succès à l'Exposition de Batavia, soyez persuadé que......

— Ah ! bonjor, (bonjour n'était octroyé qu'aux gros bonnets), bonjor M'sieu Charpin. Trop aimable. Merci. Les bustes? Ça va toujours? Oui. Allons tant mieux, tant mieux.

Et sans attendre la réponse du vieil artiste courbé devant lui, timide et respectueux, le statuaire alla rejoindre un groupe où se trouvaient Falguières et Boulanger devant lesquels il s'inclina profondément en les appelant : « Chers maîtres. «

— En voilà un poseur! grommela entre ses dents Pille, à moitié couché près de moi, sur une avalanche de coussins turcs.

— D'autant plus qu'il n'y a pas de quoi, ajouta Gaussin, ce graveur dont l'esprit a contresigné le proverbe, car il est bossu comme Polichinelle.

— Est-ce qu'il y a un cadavre et sauriez-vous où il se trouve? dis-je en riant.

|gg GÉNIE CIVIL-

- sous une casquette, mon cher. Vous l'ignoriez? Mais, comme Vert-Vert, vous ne savez donc rien de rien ' Homme candide, vous m'affligez.

A ce moment, Massenet, assis au piano, attaquait l'air de Jean àmrodiade, qui allait se jouer a Bruxelles. Ce charmeur qui chante, avec un filet de voix voilée, de manière à désespérer le virtuose le plus accompli, produit invariablement dans un salon l'effet d'une pompe aspirante. A peme avaitil préludé que tous les assistants accoura ent se .roupcr autour du musicien. En une minute nous nous trouvâmes seuls dans notre co,n.

r hésitai un intant entre H«'orfi«(/e et 1 anecdote que je voyais poindre; la curiosité l'emporta. ^1 Citoyen Gaussin, vous avez la parole, racontez-

""!.' volontiers, mais vous serez volés je vous en préviens, car ce n'est ni gai, ni intéressant - P.Ue, nn npn de feu, mon vieux.

""e "limant une cigarette dont il regarda d'al^rd silencieusement s'envoler la tumee bleuâtre, Gaussin se renversa sur le divan et commença :

-A l'Ecole où il était entré en 1867, Tervier ne remporta pas de bien brillants succès. Mal doue d'in el igeice épaisse, organisé comme une paire rte botes il lu manquait, avant tout, ce ,e ne sais nuoiC 'tait rarliste. Il possédait toutelois deux V rta plus nécessaires qu'on ne le suppose pour

arriver, même dans les Arts : il était prodigieusement tenace et travailleur. Riche, il put avoir des modèles chez lui, et souvent, après la séance de l'atelier, prendre des heures supplémentaires, ce qui lui permit de pousser davantage ses figures. D'un autre côté, gratifié d'au moins quarante automnes en venant au monde, à vingt ans la sagesse d'un homme de soixante hivers résidait sous son crâne chauve, de sorte qu'il ne perdit jamais une de ces heures que nous gâchons si généreusement et si stupidement dans la danse folle de la jeunesse.

Ce travail opiniâtre et régulier comme celui d'un rond-de-cuir porta ses fruits. Le fort en thème fit des progrès et arriva à acquérir les qualités froides de son patron Jouffroy qui l'adorait. Ses esquisses étaient bêtes à faire pleurer la colonne Vendôme, mais ses figures, bien d'ensemble, correctement modelées, très ficelées, ne prêtaient le flanc à aucun critique d'exécution sérieuse. Malgré cela, en 1870, l'année où Cochard décrocha le second prix, il ne put monter en loges.

- Cochard? Tiens, au fait, qu'est-il donc devenu celui-là?

— Je vous en parlerai, laissez-moi achever Tervier. — Lorsque la guerre éclata, les élèves des Beaux- Arts se dispersèrent comme une volée de moineaux effarouchés. On troqua la brosse, le burin, l'ébauchoir et le tire-ligne pour le chassepot ou le bancal,

et, SOUS la vareuse du moblot, la blouse du franctireur et la capote du lignard, chacun fit son devoir.

'Ml

Par malheur, la bonne nature, aima parens, m'a généreusement gratifié... dans le dos — comme le couteau dont madame Collet fit don à Alphonse Karr après une polémique célèbre — d'un sac naturel qui m'interdit de porter celui de Godillot. Je ne voulais cependant pas rester, les pieds au feu, à culotter des pipes pendant que les camarades risquaient leur vie ou, tout au moins, un rhume de cerveau dans les tranchées. Paris investi, je demandai à être utilisé à quelque chose. On m'offrit

d'entrer dans le Génie Civil ; je ne savais pas ce que c'était, mais j'acceptai quand même, enchanté d'être enfin employé à la Défense Nationale — c'était le mot à la mode si vous vous en rappelez.

On me coiffa d'une casquette américaine de drap bleu sur laquelle, en arc de cercle et en lettres d'or, se trouvaient brodés ces mots: Génie Civil; on m'annonça que j'étais attaché à la commission chargée de préserver les chefs-d'œuvre du Louvre, et on me prévint que la prochaine séance aurait lieu, chez le conservateur du Musée, le surlendemain aune heure.

J'aurais cru livrer ma patrie à Bismark en arrivant seulement dix minutes en retard. A. l'heure dite, militairement, j'entrai dans la salle de la commission où se trouvaient déjà deux membres de l'Institut septuagénaires, un manchot, deux jambes de bois, un pauvre diable qui — je le sus depuis — était épileptique, et Tervier qui

avait un superbe aspect décoratif, grâce au manteau de fourrure dont il s'enveloppait frileusement.

On en est revenu, mais, pendant ce terrible siège qui nous grisait tous, on croyait que c'était arrivé, et, en termes un peu vifs, je l'avoue, je ne dissimulai pas au camarade ma surprise de rencontrer ses

vingt-trois ans et sa belle santé sous la pacifique casquette du Génie Civil.

Il ricana, en s'étonnant qu'à mon âge je pusse encore couper dans ce vieux pont appelé le patriotisme ; il toussait un peu d'ailleurs et son médecin lui avait interdit le service actif.

Je tournai le dos à mon interlocuteur et, huit

jours après, j'entrai comme infirmier dans une des ambulances de la Presse.

Tervier, lui, resta bien entendu dans le Génie

Yous le savez, le directeur de l'École, M. Guil-

laume, laissa ouverts les ateliers et continua les Concours aux Beaux-Arts pendant Tinvestissement, pour prouver qu'il y a en France une flamme que les obus ne peuvent éteindre. Tervier, que les travaux de la commission « chargée de préserver les chefs-d'œuvre du Louvre», n'accaparaient pas beaucoup, Tervier contniua tranquillement ses études, sans manquer un jour la séance, dans cet atelier, à l'aspect d'hôpital, où ne se trouvaient plus qu'un phtisique, un pied-bot et un bombé comme moi, et où. le modèle arrivait en pantalon de garde national et le fusil sur l'épaule.

La guerre hnie, Cochard n'étant plus là...

— Pourquoi donc?

— Oh! un naïf celui-là. Engagé dans les chasseurs après Wissembourg, le brave garçon était rentré avec Yinoy dans Paris. A Montretout, il avait eu le bras droit emporté par un éclat d'obus. Aucun concurrent sérieux d'ailleurs, lors du concours des loges, parmi ces jeunes gens qui n'avaient touché ni un crayon, ni un ébauchoir depuis un an. Aussi, malgré une composition ridicule et prud'hommesque, Tervier remporta -t-il le Grand prix.

Il revint de Rome, chargé de documents et même de moulages pris sur quelques beaux types vivants de Naples et de Florence. Le plâtre de son dernier envoi, qu'on accusa à voix basse d'être composé d'éléments hétérogènes, assemblage étrange de

morceaux antiques pris à droite et à gauche, reçut cependant une première médaille au Salon. Deux ans plus tard, le bronze de ce même envoi, coulé à grands frais à la cire perdue, obtint la médaille d'honneur, et, le 14 juillet suivant, Tervier fut décoré.

C'était aller un peu vite, mais il faut vous dire qu'en déposant la casquette américaine, notre sculpteur n'avait pas laissé de côté pour cela le Génie Civil. Instruit, bien élevé, adroit, insinuant, il avait noué avec Dorian et Jules Ferry, avec d'autres personnalités importantes du gouvernement, avec des membres de l'Institut rencontrés dans les Commissions, des relations dont il eut soin de ne pas rompre les chaînons, après la signature du traité de paix.

Sa fortune qui lui permit de donner d'agréables dîners auxquels il invita des journalistes, des hommes politiques, des artistes influents; son intérieur luxueux; son attitude habile de champion déterminé du grand Art, aidèrent aussi d'une manière sensible à ses succès.

Bref, depuis cinq ans, les commandes officielles pleuvent chez lui. L'État l'a dernièrement chargé de la décoration du pavillon français à l'Exposition universelle de Batavia où le diplôme d'honneur a été décerné; il ne sait où accrocher ses décorations étrangères ; il a ouvert un atelier où quarante élèves sont inscrits ; il aura la rosette au mois de janvier

et, à la prochaine vacance, il sera membre de l'Institut.

— Et sans la casquette aux lettres d'or, il ne serait peut-être aujourd'hui qu'un Gharpin, interrompit Pille, en désignant d'un signe le vieux statuaire qui s'était assoupi derrière une crédence Renaissance.

— Oui, voilà Tervier célèbre, voilà ce Garnotelle de l'ébauchoir qui a rembourré ses matelas avec des feuilles de laurier, et Cochard dont le talent fougueux rappelle celui de Dalou et de Rodin, Cochard crève dans quelque coin de chagrin et de misère.

— Comment ?

— La science moderne n'a pas encore trouvé le moyen de sculpter sans bras; d'un autre côté, le pauvre diable^ ne possédait pas les dispositions spéciales de Ducornet qui peignait avec ses pieds. Sans argent, sans ressources, sans relations, Cochard est venu me prier de lui trouver une situation. Malheuheureusement j'ai lâché trop tôt le Génie Civil, et j'ai peu d'amis influents. J'ai essayé d'obtenir, pour mon ancien camarade, une place de conservateuradjoint dans un musée de province quelconque, on m'a ri au nez et on m'a mis à la porte avec des formes. Ah ! si j'avais connu un conseiller municipal ou même un sénateur! Mais non, personne. Cependant, grâce à l'appui de M. Guillaume qui est le meilleur des hommes, et qui s'est beaucoup

remué, le Gouvernement a généreusement accordé à l'amputé de Montretout, la place d'un des garçons chargés de l'entretien des calorifères, au ministère des Finances.

C'était la vie matérielle assurée et la certitude de ne pas mourir de faim. Cochard accepta.

Mais au bout d'un an, écœuré d'une pareille existence, atteint de la nostalgie de la terre glaise, il planta tout là et entra chez Hamel le sculpteur ornemaniste qui, par charité, lui fait faire quelques réparages dont il se tire tant bien que mal, avec sa main gauche.

Le plus triste, c'est que le malheureux qui était artiste jusqu'aux moelles, n'a pu voir s'envoler ses rêves sans en avoir le cœur broyé. Ah ! dame, la chute a été aussi rude qu'inattendue; il a cherché à s'étourdir et — ceci entre nous— il s'est mis à boire. Il y a trois mois, je l'ai rencontré tellement gris que pour lui et le ruban delà médaille militaire qu'il porte, la honte m'a pris et j'ai fait un détour afin qu'il ne me voye pas.

— Au fait, elle m'a donné soif ton histoire, Gaussin; allons donc prendre quelque chose.

— Un verre de punch, hein?

— Que nous boirons à la santé de Tervier, du grand Art et du patriotisme.

— Et à la première médaille qui t'attend, ma vieille branche, acheva Pille en se levant.

A Madame Alphonse Daudet

Jacques rentra chez lui en courant.

Au collège il s'était raidi, se mordant les lèvres pour ne pas pleurer devant ses camarades. Mais, seul avec sa mère, son chagrin creva comme une nuée d'orage.

— Oh ! maman, maman, si tu savais ! sanglotat-il.

Madame Charpin prit son fils sur ses genoux. D'un geste d'enveloppante tendresse, elle l'enlaça de ses bras ; appuyant sa joue contre la chevelure frisée de l'enfant, elle se mit à le bercer d'une oscillation lente et molle, comme elle aurait fait pour un bébé.

— Qu'as-tu, chéri, que t'a-t-on fait?

Suffoqué par les larmes, le petit garçon ne répondait rien.

— As-tu eu des ennuis avec tes camarades?... As-

tu été grondé par ton professeur?... As-tu été puni? Voyons, parle-moi mignon, tu sais bien que je ne t'adresserai pas de reproches.

— C'est... c'est le Censeur qui... m'a fait appeler et qui m'a prévenu... que je serais renvoyé dans... dans huit jours, si le trimestre en retard... n'était pas payé.

Madame Charpin devint un peu pâle. Elle se laissa aller contre le dossier de sa chaise, dans un abandon lassé et découragé. Machinalement et sans regard, ses yeux fatigués parcoururent la chambre si triste dans sa propreté râpée. Elle resta ainsi quelque temps, silencieuse et absorbée, sans révolte, comme tous ceux que les misères de la vie ont blasé et qu'un malheur n'étonne jamais beaucoup.

Sortant enfin de sa rêverie, elle essuya les pleurs de l'enfant et murmura à son oreille :

— Ne te désole pas ainsi. Je vais écrire au Censeur pour le prier d'attendre encore quelques jours.

Un instant calmé, en entendant ces paroles Jacques retomba dans sa crise de désespoir.

— Non, c'est inutile. Il a dit qu'il avait déjà

reçu... trois lettres de toi.... et que,... et que c'était fini, il n'accorderait plus de délai.

— Eh ! bien, écoute-moi et ne pleure plus, car tu me fais trop de peine. Tues très raisonnable, Jacques, tu vas me comprendre. Il y a huit jours, j'ai rendu

mes cachets à Madame Dreyfus, mais elle ne m'a pas encore payée.

— Pourquoi ne demandes-tu pas ?

— Dans la crainte de mécontenter. C'est ma meilleure leçon, il faut la ménager. La semaine prochaine je ne vais pas chez madame Dreyfus, à cause du Mardi-Gras. De ce côté, il ne faut donc pas espérer une rentrée avant dix ou quinze jours. J'ai mis ma robe de soie noire en gage pour payer le loyer, et le boucher refuse le crédit. Nous ne lui devons pas grand'chose, mais nous ne sommes pas riches et l'on n'a pas confiance en nous.

Le petit garçon, écoutait, sérieux. Il hocha la tête d'un air entendu.

— Je ne veux cependant à aucun prix que tu sois humilié, continua la mère. Si, cette semaine, je ne reçois rien de mes élèves, je vendrai le piano et je réglerai ton trimestre.

La mère et le fils s'embrassèrent longuement.

— Que tu es bonne, maman ! Quand tu auras de l'argent, tu iras retirer ta robe du Mont-de-Piété, n'est-ce-pas ?

— Oui, pauvre cher. — Maintenant viens faire tes gammes.

G'étaitun vaillant que Jacques Charpin; une vo-

lonté énergique et un cœur passionné sous une enveloppe délicate et frêle.

A onze ans, il avait la raison d'un homme. Ayant constamment devant lui le visage mélancolique de sa mère qui ne l'avait jamais quitté, il avait aperçu la vie à travers un brouillard gris, croyant naïvement que l'ordre des choses exigeât qu'on fût triste. A la fois fier et timide, il fuyait le contact des enfants pauvres dont les manières communes le blessaient instinctivement, et, d'un autre côté, il évitait les relations avec des camarades plus riches, pour supprimer des froissements dont sa modeste situation pouvait être la cause.

Le spectacle d'une lutte quotidienne avec l'existence, la vue d'inquiétudes misérables, le récit de désillusions, de souffrar.ces, d'humiliations sans nombre que sa mère lui faisait, même très petit, tout cela avait mûri son intelligence et apporté à son raisonnement une gravité précoce et exceptionnelle.

Ne ressentant aucun des goûts de son âge, il avait en horreur le bruit, les cris, les jeux violents. Son bonheur était de colorier des images, de soigner des fleurs phthisiques qui languissaient dans une caisse remplie de terre, et surtout de lire des voyages et des contes qui l'arrachaient aux tristesses plates de son intérieur pour le jeter en plein rêve, dans les extases lumineuses de mondes inconnus.

Jacques se réveillait de bonne heure. Il prenait son livre, placé sous l'oreiller, et apprenait sa leçon, sans que jamais sa mère ait besoin de l'engager à travailler. Avant de partir au lycée, il faisait les commissions du ménage; sans flâner, sans jamais parler à personne, il courait du crémier à l'épicier, de l'épicier au boulanger, et se dépêchait de revenir assez à temps pour aider madame Charpin à épousseter les meubles. On le connaissait dans le quartier ; ses manières distinguées, froides, réservées, presque hautaines l'avaient fait surnommer « Le petit marquis » par les marchands.

Le soir du jour où il avait été convenu que le piano serait vendu, l'enfant s'endormit tard.

Pelotonné sous ses draps, 'les yeux [demi-clos, il songea longuement. Quarante-cinq francs d'uncoup, c'était une grosse somme. — Il connaissait bien la valeur de l'argent lui qui n'aclietait qu'au quart le beurre, le sucre, le chocolat, tout par petites fractions — Oi^i trouver quarante-cinq francs? — On vendrait le piano. — Vendre le piano, était-ce possible? — Ce matin l'idée lui paraissait fort simple, excellente. Cette vente arrangeait tout en effet, elle supprimait bien des difficultés et bien des angoisses. — Oui, ce matin ; mais, maintenant, en y réfléchissant, il me comprenait pas qu'il eût pu, un instant, accepter la pensée de se séparer du pauvre instrument. — Il n'était cependant pas beau ; avec

son palissandre terni, ses touches jaunies, ses bougeoirs dédorés, son pupitre cassé, il faisait minable figure. Mais quel bon et excellent ami ! Que de souvenirs, enfermés dans la caisse épaufrée, secouaient le couvercle pour sortir en foule !

Jacques se rappelait ses étonnements, ses terreurs religieuses lorsque, tout petit, la planche du bas ayant été enlevée par l'accordeur, il s'était sournoisement agrippé aux cordes; ces vibrations de harpe, sortant de cette boîte mystérieuse, l'avaient remué jusqu'aux moelles. Aussi loin que sa mémoire retournait en arrière, il voyait le piano étroitement uni à ses moindres impressions. Les sons les accompagnaient, les complétaient, les expliquaient, les animaient même. Telle étude lui apportait la sensation d'une maladie grave, avec ses insomnies fiévreuses ; telle gamme, au contraire, lui rappelait une convalescence et son frais bien-être ; tel morceau, un succès au Lycée ; tel exercice, un livre préféré ; telle mélodie, un jour heureux ; tel motif, un déception ou une peine. Et la musique chantait dans sa tête de rêveur, évoquant les heures ensoleillées ou sombres, notant les évolutions cérébrales de ce nerveux affiné, lui racontant son court passé dans une sorte de pot-pourri étrange dont il ne cherchait ni ne comprenait la liaison.

Ce piano n'était-il pas le consolateur suprême de sa mère? Il avait souvent vu ses traits angoissés se

détendre et se rasséréner, dès que les doigts avaient efïleuré le clavier. Et c'est lui, lui ce compagnon fidèle et sûr, c'est lui qu'on allait jeter dehors? — Non décidément, on ne pouvait le chasser ainsi — Et le trimestre?— Eh! bien... eh! bien, on le paierait tout de même, — mais comment?

Les yeux fermés, la respiration égale, Jacques ne réfléchissait plus; cette fois il dormait à poings fermés.

Le sommeil avait-il été plus fort que sa volonté ou l'enfant, à force de se creuser la cervelle, avait-il trouvé le moyen de dénouer l'implacable nœud gordien ?T/«fl!i is the question. En tout cas, sur son visage résolu, on voyait s'épanouir un je ne sais quoi qui ressemblait à un sourire de triomphe.

Le surlendemain. Madame Charpin sortit à deux heures, comme d'habitude, pour ses leçons.

C'était le lundi gras, on avait congé, et Jacques resta à la maison, plongé dans la lecture des Mille et une nuits.

A peine la porte était-elle refermée que le petit collégien, l'oreille tendue, jeta son livre. Il prit, dans l'armoire, sa belle blouse de cachemire, taillée dans une robe de sa mère, mit sa ceinture de cuir vernis, chaussa ses souliers du dimanche, et courut ouvrir son pupitre.

Elle était là la collection de timbres-poste, à la place d'honneur, au milieu des livres rangés méthodiquement. Oh ! cette collection, elle était sa joie et son orgueil. Toutes ses économies, tous les cadeaux qu'il recevait, toute sa fortune en un mot avaient servi à grossir son régiment de timbres, régiment collé et étiqueté avec amour sur un cahier confectionné par lui, et Dieu sait avec quel soin et quel art ! Un ancien ami de sa mère, employé dans une importante maison de commission, avait quintuplé la valeur de cette réunion, déjà brillante, en y ajoutant des sujets rarissimes — en excellent état — que ne possédait aucun de ses condisciples.

Aussi lorsque, par hasard, il apportait au collège sa légendaire collection, il fallait entendre les murmures d'admJration et de convoitise qu'elle soulevait autour d'elle. A la sortie de la classe, sur le trottoir, les camarades faisaient cercle; Moïse, tenant, dans ses mains, les Tables de la Loi, ne devait pas être plus fier que le jeune collectionneur en portant son précieux cahier.

Le cœur de Jacques battait très fort pendant qu'il regardait lentement, feuille par feuille, sa chère collection. Un instant, il s'arrêta, ses yeux se reportèrent sur le piano qui lui parla peut-être, dans ce langage éloquent et muet qu'ont les choses. Il se dirigea vers lui, leva le couvercle, joua par cœur une

étude en mineur de Bertini, étude dont la sentimentalité enfantine l'émotionnait délicieusement. La dernière note s'éteignit tristement dans le silence de la chambre. — Allons! — D'un geste rapide et passionné, l'enfant embrassa les touches, se leva, glissa sous son bras sa collection de timbres-poste et partit.

— M. de la Martinière, s'il vous plaît?

— Au premier, au-dessus de l'entresol.

Jacques gravit sans hâte les marches en pierre d'un

escalier imposant dont la solennité vide le glaça. Sa résolution, si ferme l'instant d'avant, chancelait indécise. Arrivé devant une haute porte en acajou, le petit garçon hésitait, n'osant toucher à la sonnette en bronze doré, lorsqu'un vantail s'ouvrit et il se trouva nez à nez avec un domestique en cravate blanche qui le toisa dédaigneusement.

— Je voudrais parler à M. Henri de la Martinière, balbutia-t-il.

— Ah ! — Vous ne vous trompez pas?

— Mais non, je...

— C'est bien. ~ Et le larbin inventoria la pauvre mise de l'enfant avec plusd'étonnement encore que de mépris. — Suivez-moi, je vais vous conduire.

se sentit poussé, et, brusquement, se trouva dans un salon luxueux blanc et or, aux tentures cramoisies qui llambaient souslalumièreaveuglante . des lustres. Aux sons d'un orchestre placé dans une serre, une quarantaine d'enfants déroulaient les anneaux d'une farandole

endiablée, criant, riant, sautant, se poussant et se bousculant.

Aveuglé par l'éclat inattendu des bougies, suffoqué par la chaleur, ahuri par un spectacle auquel il ne pouvait s'attendre, le nouveau venu resta immobile, bouche béante, se demandant s'il ne rêvait pas et

s'il ne continuait pas la lecture — interrompue une heure auparavant — des aventures d'Aladin.

Une dame, luxueusement vêtue, très majestueuse, dans une robe à longue traîne, le tira de sa stupeur en lui touchant l'épaule.

— Que voulez-vous ? lui dit-elle sèchement. Jacques aurait souhaité que le parquet s'en-

tr'ouvrit sous ses pieds. Sa gorge sèche et contracté ne laissa pas passer une parole. Il leva des yeux hagards sur son interlocutrice et continua à tortiller sa casquette dans ses mains trempées de sueur, sans ouvrir la bouche.

— Mais répondez donc, que venez-vous faire ici? insista la dame avec impatience.

Comme dans un cauchemar, il fit un effort suprême et murmura d'une voix rauque :

- — Je suis Charpin, le camarade tle la Martinière, Charpin, son camarade du lycée Henri IV. — Est-ce qu'il n'est pas là. Madame, de la Martinière ?

En ce moment, rompue dans une bousculade finale, la farandole s'éparpillait aux quatre coins du salon au milieu de rires fous. Un élégant marquis Louis XV, ayant au bras une Carmen en miniature s'approcha du groupe. Malgré le déguisement, Jacques reconnut son condisciple sous la perruque poudrée; il courut à lui les mains tendues, se raccrochant en désespéré au seul être qu'il connût là.

îv -

— Ah ! de la Martinière, bonjour; je te cherche. Ta mère ne sait pas qui je suis et...

— Tiens, Gharpin ! répondit le petit marquis en s'épongeant le front, sans remarquer le geste amical de son camarade. Qu'est-ce que tu viens faire ici ?

— Tu m'avais autrefois supplié de te» céder ma collection de timbres-poste, tu sais bien ? ma belle collection. Tu m'avais dit que cela te ferait bien plaisir et que tu me l'achèterais cent francs. J'avais refusé, mais comme j'ai aujourd'hui changé d'avis, je te l'offre, pensant t'être agréable.

La dame à la traîne s'était rapprochée.

— Comment, Henri, dit-elle à son fils vous auriez osé dépenser une pareille somme sans m'en demander la permission?

— Ne le croyez pas, maman, c'est un menteur.

— Oh ! madame, je vous promets...

— En voilà assez, vous pouvez vous retirer. Je ne permets pas à mon fils d'acheter un objet dont j'ignore, en somme, la provenance.

— Est-ce que je sais où il l'a prise, moi, sa collection, grommela Henri de mauvaise humeur, ravi de venger sur Charpin un peu de sa rancune de cancre contre un fort.

— Jean, reconduisez ce petit garçon, interrompit madame de la Martinière. — Ah ! ma chère, ajoutât-elle en s'adressant à une amie attirée par cet incident, voilà le désagrément des lycées ; nos fils y

trouvent de fâcheux contacts et de tristes camarades !

L'air frais de la rue rendit son sang- froid à Jacques. La figure violette, mais les yeux secs, il réfléchit un moment. Puis, d'un pas décidé, il se remit en marche.

Arrivé rue Descartes, il tourna le bec de cane de la porte du père Moch. La boutique du vieux Juif où l'on trouvait de tout, — aussi bien des plumes que du cervelas, et des sucres-d'orge que des Selectœ d'occasion — servait de magasins généraux aux externes du lycée Henri IV.

Le marchand, souriant, alla au-devant du collégien.

— Qu'est-ce qu'il fous faut, mon betit ami ?

— Je désirerais vendre ceci. Voulez-vous l'acheter?

— Foyons foir.

Moch examina soigneusement la collection.

— Foui, foui ; je ne dis pas, il y a quelques ponnes bièces, par ci par là; mais il y a aussi pien du fretin.

— Que m'en donnez -vous?

— Et fous, qu'en foulez-fous?

— Cent francs.

— Hé ! hé, il n'est bas pête, le betit, mais il est trop gurmand. Gardez-la fotre collection nous ne ferons pas affaire ensemble.

— Mais votre prix à vous, monsieur Moch ?

— Monprix? Cinquante francs et pour fous encore, parce que fous êtes une client et une chantil betit homme.

— Allons, prenez; mais donnez-moi dix sous de plus, j'y tiens absolument.

— Fous faites de moi tout ce que fous foulez. Tenez, voilà fotre argent, carnement.

L'enfant serra soigneusement son trésor au fond de sa poche. Il conserva seulement — serrés dans sa main — les cinquante centimes obtenus du Juif comme supplément. Oubli ou peut-être énergie, il s'en alla sans jeter un regard d'adieu sur sa collection. En route, il s'arrêta juste le temps d'échanger contre un bouquet de violettes, la piécette blanche qu'il avait réservée pour cela.

Lorsqu'il rentra, il trouva sa mère bouleversée.

— D'où viens-tu, malheureux enfant, lui cria-telle affolée, je meurs d'inquiétude?

— De vendre ma collection de timbres-poste. Nous sommes riches, très riches, et on ne me menacera plus de me renvoyer. Voilà pour le lycée — dit-il en faisant sauter dans sa main les pièces d'or, — et voilà pour toi, maman — ajouta-t-il en jetant

le bouquet de violettes sur les genoux de madame Charpin et en lui sautant au cou.

Et le vieux piano ne fut pas vendu.

A la mémoire de mon malheureux et bien-aimé frère, au penseur inconnu, à l'artiste méconn u, au martyr de la vie.

Les pluies d'hiver ont détrempé les couronnes d'immortelles rouges déposées sur la tombe de Jules Vallès. Chaque printemps, le soleil d'avril décolore ces fleurs qui, de loin, ont l'aspect d'une bouillie sanglante, et la sereine nature commence ainsi — pour celui qui se fourvoya si follement dans la politique — l'œuvre d'oubli, d'apaisement et de pardon que le temps continuera et achèvera, je l'espère.

Maintenant que la lugubre mascarade des funérailles est oubliée, maintenant que le dernier écho de cette descente macabre de la Courtille s'est éteint, maintenant que les imbéciles, les malins et les naïfs laissent en paix ce pauvre cadavre

dont on s'est servi comme d'un drapeau, je voudrais présenter, sous un jour réel, l'homme que

j'ai connu dans son intimité sincère et que j'ai profondément affectionné. Amis et ennemis ont barbouillé à plaisir la figure que Vallès lui-même a presque constamment rendue méconnaissable en se

maquillant, de sorte que, pour le public, la véritable physionomie de l'auteur de Vinsurgé est aussi inconnue que celle du clown fardé de blanc, balafré de rouge et coiffé de la perruque bleue qui cabriole dans l'arène du cirque.

J'étonnerai bien des gens en affirmant que ce buveur de sang qui dévorait, matin et soir, un prêtre, un sergent de ville et un bourgeois en sandwich, était doux, obligeant, affectueux et dévoué, et que c'était certainement une des natures les plus élevées que l'on puisse rencontrer sur sa route.

J'avais neuf ans lorsque Vallès fut chargé de m'apprendre à « déguster la moelle des lions », comme on dit dans l'Université. A cette époque de ma vie, « la moelle des lions » était modestement représentée par le De Viris, auquel je mordais sans enthousiasme. Le vol des mouches et la course des nuages dans le ciel avaient plus d'intérêt pour moi que la vie de braves gens très romains et très illustres que je n'avais pas le plaisir de connaître personnellement.

Je me rappelle les leçons de Vallès — leçons payées vingt-cinq sous, dans les prix forts — avec la netteté et la fraîcheur que laissent les souvenirs de l'enfance.

Nous habitions, — rue des fossés-Saint-Victor, — une maison moitié ferme, moitié caravansérail bourgeois, attenante à un jardin fleuriste où chaque locataire possédait quelques mètres de terre et de verdure. Notre concession, perdue au fond de la propriété, était agrémentée d'une baraque que nous appelions la cabane et qui disparaissait sous les lilas, les lierres, les glycines et les églantiers. Vallès l'adorait, cette masure, et il fit sur elle une exquise pièce de vers qui, je crois, n'a jamais été imprimée.

C'est là, l'été, que la lutte s'engageait entre Lhomond et moi, sous l'œil amical du futur membre de la Commune. Se promenant de long en large dans la petite pièce, il me dévoilait, de sa voix tonnante, les mystères du que retranché, pendant que je regardais mélancoliquement les oiseaux jouer dans les arbres et que j'écoutais le bruit lointain de la pompe alimentant les arrosoirs du jardinier.

A six heures, encre, livres, cahiers étaient enlevés de la table, et la salle d'étude se transformait en salle à manger. Sans se faire prier, mon professeur acceptait souvent de partager notre dîner, payant son écot avec son esprit, sa verve, sa gaieté; lorsque nous avions fini, il aidait ma mère à ôter le couvert et à donner un coup de balai. Et cela si bonnement, si gentiment !

Comme dans le monde, le soir on passait au sa-

Ion qui était remplacé par un si'iperbe bosquet dont les gros arbres, aux troncs noueux, aux branches touffues, élevaient, entre nous et les voisins, unevertemurailleaux senteurs parfumées. Attirés par un accueil bienveillant, par l'isolement de ce coin de Paris qui ressemblait à une province, par la fraîcheur de notre jardin dont la tranquillité endormie donnait l'illusion de la campagne, deux ou trois amis de Vallès poussaient quelquefois la porte treillagée de notre enclos. C'était Fontan, si petit que le veston prêté par un camarade lui battait les talons; c'était Cressot, long et maigre comme un personnage d'Hoffmann, en habit noir — mais quel habit noir ! — et en pantalon de toile; c'était Tertrou, le nabab de la bande, qui cumulait les fonctions de professeur de boxe et de maître d'anglais à Ghaptal, très correct dans sa redingote et son col droit (1).

On causait art, littérature, journalisme. Vallès récitait VHabit vert ou la traduction du Rêve, de Jean-Paul. Cressot, secoué par son tic nerveux et reniflant l'horizon, psalmodiait le Rouet ou les Voix de la forêt. Tertrou déclamait du Shakespeare, du Byron ou du Milton. Fontan, debout sur les pointes pour se grandir, attaquait son Ode à Satan

(1) Avec son burin de maître, Vallès a tracé, de ces trois bohèmes, dans les Réfractaires, des portraits étincelants d'humour et d'originalité.

ode qui parut dans le Sans-Ie-sou, journal autographié qui eut cinq numéros, et dans lequel se trouvaient ces vers stupéfiants :

Satan,

Pour s'amuser un peu,

Donne un concert

Dont le vacarme

A bien son charme

Dans un enfer.

Lorsqu'un orage nous chassait du jardin, ma mère ou Bouchard, — pianiste d'un admirable talent et étudiant en droit à ses heures, mort de misère dans quelque trou, s'il n'est Président de cour, dans une province quelconque, — jouaient du Beethoven, du Mozart, du Gluck. Quant aux rafraîchissements, ils étaient remplacés par une conversation vive et animée et par des paradoxes à faire crouler le dôme de l'Institut.

Ces soirs-là, je poussais des cris de chat égorgé lorsqu'il était question d'aller me coucher. Invariablement, Vallès prenait mon parti et, pelotonné dans un fauteuil, je m'endormais, bercé par la cadence des vers; confondant le rêve avec la réalité, je revoyais s'agiter, dans mon sommeil d'enfant maladif les récitants intimement liés avec les personnages évoqués dans les pièces que je venais d'entendre.

Certes, ces heures passées dans notre intérieur monotone et triste prouvent que le farouche bohème qui, entre parenthèse, ne fumait pas et ne buvait que de l'eau rougie, ne professait pas un culte exclusif pour les brasseries et « les folles orgies ».

L'intimité grandit entre nous, et le petit répétiteur à vingt-cinq sous devint bientôt l'ami de la maison.

Pour distraire mon frère aîné entré récemment à Sainte-Barbe, mon frère dont la nature indépendante d'artiste ne pouvait se faire à cette prison universitaire, à ses cuistres, à ses cours humides, à ses murs badigeonnés en rose — en rose, oh ! dérision! — Vallès allait visiter le prisonnier une fois par jour. Il lui apportait des oranges, des gâteaux, des raisins secs qu'il achetait, j'en suis certain, avec l'argent de son déjeuner ou de son dîner et, par ses lazzis, ses charges sur les pions, son rire sonore et sa grosse gaieté, plus factice que réelle cependant, il parvint à calmer ce cœur blessé d'oiseau en cage.

Un jour — ce fut un coup d'État — mon ami, comme je l'appelais gravement, obtint l'autorisation de m'emmener à la foire au pain d'épice.

Entre la foire au pain d'épice et le paradis terrestre, je ne mettais pas la plus légère nuance, et jamais mes rêves d'enfant gâté n'avaient été au delà

dans le merveilleux. Aussi, cette après-midi resta-telle gravée dans ma mémoire, comme une des dates importantes de ma vie.

Vallès commençait déjà à nouer des relations amicales avec les veaux à deux têtes, les hommes squelettes et les moutons à cinq pattes, de sorte que toutes les baraques lui étaient ouvertes et qu'il m'offrit une orgie de saltimbanques, depuis la femme-torpille jusqu'au cirque Boutor. Avec une bonté et une patience bien rares chez un jeune homme, il se prêta à tous mes caprices et ne s'avoua vaincu qu'à la tombée de la nuit : il fallait penser au retour.

Or le retour, si simple pour bien des gens, devient un problème à peu près insoluble lorsqu'on est flanqué d'un gamin chétif et malingre qui demeure au Panthéon, tandis qu'on se trouve à la place du Trône et lorsqu'on n'a pas de quoi prendre une voiture. Car, je l'ai compris depuis, le brave garçon, ne sachant pas résister à mes demandes incessantes, m'avait acheté toute l'armée française en pain d'épice et avait consommé sa ruine par l'acquisition d'une pêche en sucre que je tenais étroitement serrée sur ma poitrine.

Quel parti prendre? — Revenir à pied? Je serais tombé de fatigue avant d'atteindre la Bastille. Faire payer le fiacre par ma mère, en arrivant? — C'eût été avouer la gêne, et tenter un emprunt déguisé. Il

n'hésita pas longtemps; d'un tour.de main, il me campa sur son dos et il traversa ainsi gravement

Paris, se reposant de temps en temps sur les bancs et me priant seulement de tenir son chapeau dans

lequel je me décidai à placer ma pêche qui me gênait énormément et qui commençait à fondre avec persistance.

Le rédacteur en chef du Cri du Peuple eût peutêtre été contrarié d'entendre raconter cet épisode oublié de sa jeunesse, mais je trouve si touchant dans sa simplicité ce souvenir, gardé vivant au fond de mon cœur, que j'ai tenu à déposer sur la tombe du pauvre mort la fleur modeste dont le temps n'a pu faner la fraîcheur ni dissiper le parfum.

Sous des dehors brusques, presque brutaux, Vallès cachait une exquise délicatesse et se montrait sensible aux plus légères preuves d'intérêt. Il fut toujours reconnaissant de la place amicale qui lui avait été réservée à notre foyer, lui qui n'avait trouvé dans sa famille que sécheresse, âcreté et malveillance.

Dans de vieux papiers, j'ai retrouvé une lettre qu'il écrivit à ma mère et je vais en citer quelques phrases afin de montrer qu'il n'oubliait pas les services rendus :

Chère Madame,

Je suis décidément l'homme le plus occupé de Paris. A peine j'ai fini de perdre mon temps, je recommence mes opérations, et je dépense ma vie à ne rien faire.

Je devais aller chez vous aujourd'hui et j'aurais eu l'honneur de vous présenter M. P... un de mes amis que je voudrais encore vous mettre sur les bras. Pas du tout : j'ai eu pour deux jours à arranger une affaire; il ne s'agit ni de duel, ni de traite, je ne sais pas trop de quoi il s'agit. Mais mardi, mardi sans faute j'irai vous voir. 11 faudrait que, d'ici là, vous soyez encore la Providence, un nom que je vais vous donner décidément

Et maintenant, comment dire cela? Ai-je été assez indélicat? Mais vous avez tant d'esprit et le cœur si bien placé — mieux que l'argent, bien sûr ! — Vous me pardonnerez, et je ne serai toujours qu'un grand fou

Je viens de parler incidemment de la famille de Vallès ; quoique le sujet soit extrêmement délicat, je tiens à répondre, en quelques mots, aux attaques violentes qu'a soulevées la façon dont Jacques Vingtras met en scène son père et sa mère, dans VEnfant et dans le Bachelier.

Si je faisais ici de la polémique littéraire, je dirais qu'il serait équitable de juger une œuvre d'art quelconque d'après le tempérament de l'auteur et non d'après la nature du lecteur. Rester au même

point de vue pour comprendre le temple de Pœstum et la Sainte-Chapelle, Ingres et Delacroix, Racine et Shakespeare, Bach et Berlioz, c'est fatalement écraser un art au profit de l'autre, ce n'est incontestablement pas faire œuvre de critique éclairée et honnête. Vallès voyant gros, pensant gros — comme il parlait, — il y a, dans sa production cérébrale, un agrandissement d'optique mentale dont il serait indispensable de tenir compte pour porter un jugement à peu près juste sur le caractère de l'écrivain Mais je n'ai pas ici à m'occuper du littérateur, et l'homme seul m'aidera à prouver qu'il n'était pas ce grand coupable si sévèrement condamné, et qu'au reste, s'il l'eût été, il aurait terriblement de circonstances atténuantes à son actif.

Avec sa rage « d'épater le bourgeois », de piétiner sur les idées reçues, de cravacher les préjugés, Vallès qui disait que « Victor Hugo était l'homme le plus bête de France », et qui écrivait « qu'il avait été frappé de l'air vénérable des galériens », Vallès se sentit attiré, fasciné par l'idée de mettre le public dans la confidence de la cruelle enfance que lui avaient faite son père et sa mère. Sans conteste, elle était hardie et pas banale la tentative, et elle devait séduire cette nature dévorée d'amertume, de rancœurs et de regrets pour les tendresses dont il avait toujours été sevré.

Toutefois, par une évolution psychologique eu-

rieuse, le cœur ne suivit pas le cerveau dans la campagne entreprise contre ses parents et, une fois encore, le cœur dont ce faux sceptique niait la puissance, joua un mauvais tour à Jacques Yingtras.

L'écrivain, il est vrai, railla impitoyablement son père et sa mère et étala, sans vergogne, leurs ridicules au grand jour, mais le fils dissimula avec soin les sérieux et terribles griefs qu'il avait contre les siens, et ces griefs non seulement le public les ignore, mais même la plupart de ses amis n'en savent pas le premier mot.

Etrange délicatesse pour un monstre à face humaine qui a fait trembler d'horreur tant d'âmes sensibles.

Eh bien ! voici la principale dette de reconnaissance que Vallès devait à l'auteur de ses jours :

Exaspéré de la répulsion que son fils montrait pour le professorat, furieux de son impuissance à dompter cette nature de fer, épouvanté à la pensée que les violences politiques, l'exaltation républicaine, les coups de tête de celui qui portait son nom pourraient nuire gravement à sa propre carrière, M. Vallès père s'entendit avec le préfet, aimable fonctionnaire qui ne s'arrêtait pas aux questions de détail et qui était bien aise de débarrasser le gouvernement d'un adversaire déjà redoutable.

En quelques jours l'affaire fut bâclée et le pauvre Vallès fut enfermé dans une maison de fous.

Les faits que j'avance là sont fort graves, ils sont en outre presqu'ignorés (1); je tiens donc à bien préciser, afin de ne pas être soupçonné de colporter un propos en l'air ou de rapporter un cancan anonyme.

C'est à moi, à moi-même que Vallès dévoila la plus horrible page de sa vie, et je n'étais plus un enfant lorsqu'il eut avec moi ce mouvement de douloureux épanchement.

Le malheureux resta six semaines dans cet enfer, six semaines pendant lesquelles il crut que la raison allait lui échapper ; deux fois il tenta de se briser le crâne contre un mur. Une nuit, il se réveilla en sursaut, à moitié asphyxié : un de ses camarades dont la folie consistait à se croire chien, se tenait accroupi sur sa poitrine et lui léchait le visage. Il voulut se dégager, appeler au secours, l'aliéné lui fendit le crâne d'un coup de sabot et continua tranquillement ses immondes caresses.

(1) J'ai été le premier à dévoiler ce lugubre et sombre épisode de la vie de Vallès. Plusieurs biographes l'ont depuis reproduit, en négligeant de citer la source où ils avaient puisé. Un d'entre eux, dans une plaquette parue récemment, a môme trouvé pratique de réunir les souvenirs personnels que je lui avais confiés sur mon ancien ami, d'y ajouter les renseignements publiés par moi, l'année dernière, dans La Vie Moderne, et de servir le tout au public comme une primeur printanière. Cela n'a pas d'importance; je désire seulement ne pas être accusé d'un plagiat malpropre et d'un vol d'autant plus plat que ma prétendue victime n'a pas de nom littéraire et est totalement inconnue.

Ce fut cette scène à la Poë qui le sauva. Transporté à l'hôpital de la maison, Vallès put gagner un infirmier qui le prit en pitié et qui fit parvenir une lettre à un ami. Celui-ci n'était pas commode; il courut chez le père qui comprit, après un quart d'heure de conversation orageuse, qu'il allait être déshonoré par le scandale soulevé par une afl"aire de ce genre. Il céda ; le fils sortit de l'asile d'aliénés et, au prix de son silence, obtint enfin l'autorisation de s'installer à Paris.

Ln enfant, jeté dans une fosse d'aisances par sa mère — après avoir été préalablement découpé en pas mal de morceaux — est assez heureux pour tomber sur un saint Nicolas quelconque qui le recelé et le ramène à la vie. Le susdit enfant aura-t-il le droit de se refuser énergiquement à embrasser les pieds de la douce personne qui se serait portée sur lui à ce mouvement de vivacité regrettable? — Oui, mille fois oui, et je pousserai même le manque absolu de sens moral jusqu'à absoudre le ressuscité, s'il avait la fantaisie de raconter, plus tard, comment sa mère lui avait appliqué, en naissant, ces premiers principes d'hygiène.

Malgré la preuve discutable de tendresse que je viens de citer — sans énumérer les autres, — Vallès pleura amèrement la mort de son père. Pendant

une semaine, il resta barricadé dans la petite cabane dont j'ai parlé plus haut; fuyant les regards curieux des indifférents et les sourires railleurs des camarades, il ne voulut voir personne et ne montra ses yeux rouges qu'à la domestique qui apportait ses repas.

Quant à la mère Vallès, avec ses prunelles couleur d'asphalte, sa voix de castagnette, son crâne étroit, elle ne possédait pas plus d'instinct maternel qu'une tortue n'a de moustaches. Jamais elle ne montra la moindre confiance dans la valeur de ce « meurt de faim », de ce « vaurien de Jules », ainsi qu'elle appelait tendrement sa progéniture. Quand nous parlions devant elle du talent de son fils, elle se tordait de rire, en affirmant qu'il n'arriverait jamais à rien.

Lorsque Vallès accourut tout joyeux — ce naïf — lui apporter un exemplaire de V Argent, son premier ouvrage, la bonne femme jeta le livre sur une table, sans le regarder, et n'en coupa même pas les feuillets.

Dans une lettre écrite à ma mère, justement au moment de la publication de V Argent, je retrouve les traces de ces amers souvenirs :

PlûL à Diou, madame, que le hasard m'eùl donné pour mère une femme vive et passionnée pour le bien comme celle qui a signé les quaranles lignes que je viens de lire.

Je n'aurais pas le front si trisle, et je serais encore un poète; ina mère a écrasé les fleurs de mon âme sous son langage prosaïque et dur, et me voilà seul dans le monde aujourd'hui, avec des souvenirs douloureux, des craintes terribles, une sécheresse de cœur malheureuse!

Voyez-la donc, madame; j'ai été forcé, pour distribuer mes livres, d'appeler à mon aide trois ou quatre amis. C'est, pour moi, l'heure décisive; il ne faut rien épargner. Ma fortune dépend de mon livide. Eh bien ! je n'ai pas un sou, et ma mère n'a pas eu la délicatesse, quand je lui en parlais hier, de me.donner de l'argent.

Madame, je vous en supplie, au nom de ma mère et au mien, parlez lui.

Je me suis mis nu, j'ai tout engagé, tout, j'ai même passé du temps sans manger. Veuillez dire à ma mère, et vous le ferez pour m'éviterdes douleurs nouvelles, que je lui enverrai la reconnaissance qu'elle me demande. En attendant, j'ai besoin d'argent. Il faut que mon livre soit distribué. Je perds un temps précieux. Veuillez demander vingt-cinq francs à ma mère pour moi. Je vous les rendrai, madame, pour que vous les rendiez vous-même.

Le cœur se .souvient tôt ou tard ; alors, une bourse, une fleur, une épce à la main, je paie ma dette

Oh ! la triste page ! comme ce cœur qui saigne entre les lignes semble peu appartenir à l'homme qui a jeté sur tout, partout et toujours son rire sceptique et implacable !

Bien souvent, j'ai rencontré celui qui s'est plu à se peindre comme le pire des fils, remontant, du centre

de Paris, jusqu'à la rue de Fourcy, derrière le lycée Henri IV. Avant de dîner, il venait voir sa mère, prendre de ses nouvelles et lui apporter quelques romans illustrés, afin qu'elle ne s'ennuyât pas le soir. Puis, courbant le dos sous la pluie ou la neige, crotté comme un caniche, le col relevé, il regagnait en courant les boulevards.

Je m'arrête, car il y aurait des pages à écrire sur ce type de paysanne mâtinée de bourgeoisisme que Vallès a trop caricaturé et, à la fois, trop atténué. En réalité, madame Vingtras était moins grotesque, mais plus en bois, plus en zinc, plus en tôle ondulée, j'ajouterai même plus terrible que son portrait.

La vie nous sépara, l'auteur des Réfractaires et moi.

Je ne le vis plus que de loin, mais jamais son nom, grandissant de jour en jour, ne venait jusqu'à mes oreilles sans me causer un battement de cœur de plaisir et d'orgueil. Le succès semblait ratifier mon admiration d'enfant et me féliciter, pour ainsi dire, d'avoir compris et deviné une des grandes personnalités littéraires de notre époque.

L'année terrible passa comme un orage sur nos têtes : la guerre, l'invasion, le siège de Paris, la Commune, la répression de Mai. Je n'avais plus de nouvelles de Vallès et je le croyais perdu pour moi.

lorsqu'après l'amnistie, sans se faire annoncer et sans crier gare, il vint, un matin, sonner à ma porte. Je lui sautai au cou et lui m'embrassa de bon cœur ; nous fûmes peut-être ridicules, car tous les deux nous étions émus comme dans un drame romantique, mais nous étions seuls, bien seuls et, ma foi tant pis, personne ne s'en aperçut.

Nos relations eurent, à cette époque, un regain de jeunesse. Fréquemment j'allais diner chez mon vieil ami, rue Taylor, dans cet intérieur curieux où les bibelots à la mode et les œuvres d'art étaient remplacés par des images d'Épinal fixées au mur par des épingles. Lui, de son côté, nous demandait, de temps en temps, une place à la table de famille ; ces jours-là — jours de fête pour nous — il nous avertissait par un petit mot pour que la cuisinière ne mît pas d'oignons dans les sauces.

L'oignon et la bourgeoisie — l'oignon surtout — étaient ses irréconciliables ennemis.

Mon existence monotone et grise de résignera po\ivait malheureusement convenir à cet éternel révolté. En outre, je lui laissais voir avec trop de franchise combien elle m'ennuyait, combien elle m'était même odieuse, cette misérable politique qui peut faire tomber un homme de talent jusqu'à un ministère et qui rattrapait, dans ses griffes sales, l'in-

■a omparable artiste que j'avais cru à jamais guéri de €ette maladie bête.

Je jugeai délicat d'espacer mes visites de plus en plus.

Avec un abandon affectueux, une simplicité d'enfant, il m'écrivait pourtant quelquefois afin d'avoir mon avis sur ce qu'il faisait. — Mon avis, à moi ! sur ses œuvres à lui, Vallès ! — Une nouvelle surprise pour bien des lecteurs que la modestie de cet ogre orgueilleux.

Qu'on écoute ceci :

J'ai encore un service à réclamer de vous. Je vous aiconté quelques épisodes qui ont paru vous avoir touché. C'est un signe qu'ils valent la peine d'être soumis au public — ils 'Sont du tri qu'on doit garder. Je vous prie de jeter sur le papier tout, ce qui vous a frappé, dans nos causeries sur l'insurrection ('), avec les arêtes qui vous ont paru vives, les mots, les paysages, les traits, les bouts de situation qui sont restés dans votre esprit, quoique dessinés à la fourchette plutôt qu'au burin, à table et non sur le manuscrit recopié.

N'oubliez rien — un souvenir de rien du tout prouve (jue CE RIEN DU TOUT cst prenant, caractéristique, décisif. Il y aura des coups d'impression en dix mots, en deux li^es, rapportés par vous, qu'il sei*a bon de saisir et de fixer. J'ai souvent eu ces bonnes fortunes de racon-

(■*) Il s'agit de l'Insurgé, qu'allait publier la Nouvelle Revue^

tage, quand je causais avec des amis capables, comme vous, de me comprendre et d'être émus de mon émotion. Remettez-moi debout ^mes petits scénarios parlés. Faites cela le plus tôt possible — Vous me remettrez dans le chemin, me ferez respirer de nouveau l'odeur que je dois mettre danâ mon œuvre, et qui s'est évaporée au milieu de mes inquiétudes inattendues, de mes préoccupations intimes.

J'attends votre lettre comme un remontant, une goutte rattrapée en l'air, et qui est capable de donner la couleur et le ton à mon enCre de certains chapitres

La dernière lettre que je reçus de Vallès est typique. Je la copie tout entière parce qu'elle résume le laisser-aller charmant, la bonhomie tendre, la sensibilité naïve de cet ignoré qui n'a jamais voulu se comprendre lui-même et qui travailla sans relâche à dissimuler l'âme de poète dont, malgré lui, la flamme superbe faisait craquer le masque.

Mon cher Frantz,

Je comptais aller vous faire aujourd'hui ma visite de première année. Vous êtes chez vous le vendredi; j'étais sûr de vous rencontrer. J'ai malheureusement fait la noce hier. Au café du Gymnase, j'ai rencontré d'Aurevilly, et nous nous sommes jetés dans les bras l'un de l'autre De Maupassant, Bergerat, Paul Bourget ont trouvé

drôle d'arroser de Champagne cet accouplement de légitimistes et de communards. Ils nous ont traînés chez Bignon, et on a mené une vie de polichinelle. Je ne suis pas un sableur de Champagne. Je sais qu'il y a au fond de la coupe une migraine. Je la tiens. C'est bien fait. Ajoutez au Rœderer, que j'ai mordu dans des sandwichs que je n'ai pas flairées à temps et qui avaient un goût d'oignon! L'oignon m'a travaillé ferme et je suis malade comme une bête.

Impossible d'aller rue de G... je le regrette fort. Je ne veux pas laisser passer la huitaine classique sans adresser à toute votre maison, à votre mère, à votre femme qui m'a si camaradément accueilli, aux enfants, à vous, l'expression d'une amitié bien sincère. Votre nom me rappelle le temps où je voyais avec terreur le berceau des années nouvelles ! Il me rappelle aussi qiie je trouvais dans une maison, joyeuse de la joie des enfants adorés, des heures de calme et d'espoir, moi, le petit Vingtras qui n'avais que des souvenirs de famille douloureux I

Vingtras devenu grand, Vingtras à barbe blanche vous envoie l'expression de sa reconnaissance et de sa sympathie bien chaude en souvenir des années anciennes et pour les bonnes heures à venir.

Les bonnes heures à venir, hélas ! ni pour lui, ni pour moi ces heures-là n'ont sonné.

La mort lui a frappé sur l'épaule et lui Vallès, lui, l'insoumis, lui, l'indiscipliné, lui, le réfractaire, il a fallu qu'il obéisse. L'ami du vieux temps, l'ami des jeunes ans, l'ami du frais passé, cet ami qu'on ne remplace pas, il est parti comme un indifférent,

sans que nous ayons eu le temps de nous reprendre et de nous serrer la main ; il est parti et nous ne nous reverrons jamais.

Quelle comédie vide et manquée que la vie !

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