‹ Beautés de l'histoire de la Grèce moderneChapitre 26 sur 42 · BEAUTÉS · texte numérisé non relu

BEAUTÉS

^ Situation de Constantinopîe,

Cette ville est située sur la côte maritime de la Thrace ou de la Romanie, Son plaa représente une figure triangulaire, dont les côtés sont inégaux. La mer bat deux des côtés; le troisième , celui qui regarde l'occident , *

^ tient à la terre-ferme. Le côté septentrional est bordé des eaux du golfe nommé de Chry-

I socéras «tu la Corne-d'Or; ce golfe , qui est une dérivation du Bosphore , sépare Constantinople de Qalata, et forme un des plus beaux ports qu'il j ait dans le monde. La Propontidè , ou mer de Marmara , baigne le côté du tri9.nglç ;.gii«3^'ié%^nd dtt nord-est, en se courbant vers le sud-ouest. Cet mer j forme une Vadé qu^on appelait, du temps des empereurs grecs , le port de Sophie , le port des Galères , le port du Palais impérial, enfin, le port du

BucaJ<5on , ainsi nommé parce qu'il y avait dans le voisinage un groupe en marbre , représentant un bœuf et un lion qui luttaient l'un contre l'autre , ce dernier port se nommait le port extérieur, par opposition au grand port, siiué sur le golfe de Chrysocéras, qu'on désignait sous le nom de port intérieur, parce qu'il était en quelque sorte renfermé dans Constantinople.. La ville de Galata , placée de l'autre côté, faisait, avant que les Génois s'y fussent établis, partie de cette capitale; elle formait une de ses quatorze régions ou quartiers. Les deux côtés qu'arrosaient les eaux de la mer n'étaient entourés que d'une seule muraille , au lieu que le cÔté qui tient au continent était garni d'une double enceinte. Chaque enceinte avait des tours , des créneaux, et des portes placées de distance en distance f ces portes étaient flanquées de fortes citadelles. La première muraille avait moins d'élévation que la seconde; les approches en étaient défendues en dehors par un fossé très-large et fort profond, revêtu en pierres de taille. Ou avait cru devoir fortifier davantage ce côté , parce qu'il était plus exposé aux insultes dea étrangers que les deux autres à qui les flots de la mer servaient de premier rempart. Untîhâteau fort^ter minait chaque angle ou point dd

fort, A la pointe orientale , qu'on uontmait le promoiïtoire de Saint -Démétrius , était placé Y^cropolis, ou la forteresse principale de la vil^p : c est ce qu'on appelle aujourd'hui la pointe du Sérail. Au second angle , auquel on arrive en suivant la ligne du port jusqu'à la terre-ferme, s'élevait le. Peiitapjrgion , ou le château desCinq-Tours, De cette seconde pointe on parvenait^ en longeant les murailles qui formaient la double clôture de la ville du c6té des terres^ à la troisième pointe du tsiangle, où était alors le Cychhion, ce qui pent situer une tour fortifiée : c'est l'endroit où se voit le ch^au des Sept-Tours , bâti par Mahomet IL Tous les auteui;s ne sont pas d'accord sur l'étendue qu'avait alors Constantinople. U parait cependant que l'opinion la plus commune est qu'elle avait seize milles de circuit.

Siège de Constandnqpîe par Mahomet IL

Lorsque le sultan se prépara à faire le siège de cette ville , ses mtur&et aies fortifications Ji'ftaiemt paâ en trop bon état, par rinfidélité de deux adiiritii$trateurs qui avaient détourné les. £»nds deâtinés & les enuretenir et à les réparer. Ifttdoi:^ Q6 cardinal que le pape Nicolas V , a^ait fiutoyéi av^c la qualité de légat ^ à

Fempereur, qui s'intéressait vivemen» au sort des Grecs , répara , autant qu'il put , les torts de ces deux brigands. Il fit fortifier à ses frais l|fJ tours dites les tours d'Anem^s, où le barl^re Andronic avait jadis tenu en captivité Jean Paléologue P^,, son père, et ses deux frères, ^ Manuel et Théodore.

La plupart des Grecs, lorsqu'ils virent Cons* lantinople à la veille d'être investie par les Ottor mans, tombèrent dans rabattement et le désespoir. Ils se regardaient comme des victimes, sur la tète desquelles était suspendu le glaive de lu justice diviiie. Leur imagination blessée leur faisait voir partout des signes de la cojère céleste. Des météores , des comètes , des prédictions, des révélations de dévotes jetaient répouyante dans leur âme. On tirajdes archivas de Constanlînople une prétendue prophétie de l'empereur Léon VI, dit le Philosophe, dont, toutefois, la conduite et les mœurs ne jusii- . fiaient guère ce beau titre , et devaient encore moins faire soupçonner ce prince d avoir été c]oué d'un esprit prophétique. Ce faux oracle parut, à des hommes prévenus, annoncer évidemment U fin de Vempire défient, pour répoque où l'on était alors. Une autre prédiction qui suivit, en faisant passer la iftultitude à des sentimens tout contraires, eut des effets

encore plu» funestes , par la confiance insenséi^ qu'elle lui iospira. Des visionnaires bu des malveillans firent courir le bruit qvCit était tombé du ciel un décret portant qu'il fallait laisser les Turcs enU'er librement dans Constantinople , et souffrir qu'ils s'avançassent jus- (ju'à la colonne de Jusiinien, parce qu'arrivés à ce terme , ils y seraient reçus par un auge qui les exterminerait léas. Cette imposture trouva d'autant plus de croyance parmi le peuple, cju'elle favorisait la paresse de ces liommes supersti^eux et pusillanimes. Il en résulta qu'aucun des babkans ne voulut pren-^ dre les armes et se rébnîr à la garnison pour la défense commune, disant qu'il fallait sui-» vre les ordres de la Providence.

Telle était la disposition de» esprits , lors-^ que Mahomet se présenta en personne devant Constantinople. fi y arriva le second jour d'avril. Il établit son pavillon vis^-vis de la porte de Saînt^Romain ^ située sur le côte du triangle qui regarde la terre-ferme.- On la nommait ainsi, parce qu'elle a voisinait une église dédiée à ce saipt. C'était aussi dans ce canton que le sultan Amurat II, son père , était venu se poster, lorsqu'il fil, en i423, le siège de

• la ville impériale. Les armées de Mahomet occupèrent, du côté du continent, un terrain

de six mâle pas d'une ftier à l'aoïte. Ses ttoapes d^Asie camp^ietit à sa droite , et s'éten'^ daient jusqu'à la porte Dorée. Celles d'Europe étaient placées a sa gauche^ et se prolongeaient en s'élevant vers le nord jusqu'à la porte dite la porte du Bois et le golfe de Oirysocéras. On porte communément à trois cent mille hommes le nombre des troupes musulmanes employées au siège de Constaniinople. Le quartier du sultan était entouré d'un fossé profi^nd et garni de fortes palissades. Les janissaires et les officiers de }§. Porte montaient la garde hors de cette enceinte. Zagan-Bassa, parent ou allié de Mahomet, alla camper, avec le corps d'armée qu'il commandait, audessus du port intérieur ou du goKe de Chrysocéras , pour tenir en respect le» Génois de Galata et de Pera., Le même jour, il arriva une seconde escadre de l'armée navale des Turcs , composée d'environ cent trirèmes, et de cent trente petits bàtimens de différentes formes. Ainsi, la ville se trouva bloquée par mer el par terre dans presque toute Sa circonférence, excepté dans cette partie qui, donnait sur le port intérieur.

lorsque les assiégés virent paraître les deux escadres musulmanes, ils développèrent la grosse chaîne de fer cpii scrvak à fermer Teor

ti'ée du port/ Ellle s'étendait depuis l'Acropolls de la ville jusqu'à la tour de Gafeta, appelée Phroyrion. Elle était 5oxit€nu#de distance eu distance par de gros pieux enfoncés dans Teau. Les bàtimens rangés le lo^g de celle chaîne , e« dedans du por^, fo4.*maieRt une barrière impcnéirable à Tennemi , et repoussaiem, sans - ^aucoup de peine, les navires qui osaient s'en approcher pour là forcer. Cet usage , où étaient ceux de Constaniinople, .de fermer l'entrée de leur i)on par ane forte chaîne , date de très-haut, Xiphilin en parle dans la relation qu'il fait du siège de Bysauce par l'empereur Sévère» Théophane dit que Léon l'Isaurien la fit tendre lorsque les Sarrasins vinrent pour siemparer de Gonsiantinople , et que ces Barbares né se trouvant pas en état de la rompre , prireift le parti de se retirer. Il est certain que Gonstantinople lui dut plus d'nnc fois sa conservation. Cependant elle n^avait pu résister êaskx efforts des croisés qui l'enlevèrent et la transportèlrent conijne un trophée dans ïn ville d'Acre ou Ptolcmaïs, en Syrie. Cette chaîne , ou une autre qui k remplaça , était devenue pour tes Grecs une ressource d'autant plus nécesssrire^ qtte leurs forcés maritî-^ mes , en comparaison de cottes des Turcs , se réâmsaiedi & p«u de choisc , quoiqu'elles eus-

sent été aagmentces par Fadjoncfioir de plusieurs vaisseaux de différentes nations , que Constantin avai# pri« à sa solde. Trois navires de Gènes, commandés par Georges Doria , faisaient partie de ce renfort, auqpel s'étaienr réunis six navires vénitieriS, avectrois autres venus de l'Ile de Crète ou de Candie. Quant aux troupes de terre destinées à la défense de Constantinople , elles étaient peu nombreuses, Constamin ayant chargé le protovestiaîre Phrantzés de dresser le rèle de ceux qui, dans chacun des divers quartiers de cette grande* ville , seraient en état de porter les armes , ïh ne s'y trouva que quatre mille neuf cent soixante-dix Grecs , et deux mille étrangers qui furent yugés capables de faire le service militaire. Const^antin* eut grand soin qu'il ne transpirât rien dans le public de ce petituombre de combattans^ avec lequel il fallait cependant défendre une étendue de murailles, de seize mille pas au moins , et soutenir Iç». efforts d'une armée composée de trois cent mille hommes.

A peine Mahomet fut-il arrivé devant Censtantinople , qu'il ûx dresser contre divers points de la ville ses batteries, parmi lesquelles se trouvait cet énorme canon fondu par Orbin». Uçnipereur , qui n'avait pas sans doute grande

(îônfiance dans les talens de §es propres sujet», ni même dans leur fidélité, jeta les yeiix sur unoflScier génois, nommé Jean Jusliniaui, pour le faire commandant général de tpules ses troupes, et pour le charger de repousser les attaques des Turcs. Ce Génois parcourait defpuis quelque temps la mer avec deux forts vaisseaux montés de quatre cents hommes d'armes , tous gens de cœur qui ne cherchaient que l'occasion de signaler leur courage. Constantin l'invita à entrer avec ses deux bâtimens dans le port intérieur y et s'engagea , par une huile d'or , à lui donner en toute propriété l'île de Lemnos, s'il forçait les Turcs à lever le siège de Gonstantinople. Ce brave capitaine, justifia, par la manière brillante dont il "dé^ buta, la bonne opinion que l'empereut' javait. conçue de sa personne. ,/ r/

Parmi ceux des Grecs qui défendaient la ville, on remarquait Lucas Notaras; il avait la charge de grand duc : c'était une des plus éminentes dignités de l'empire. Les personnages les plus notable?, après ce grand officier, furent Démétrîus, Cantacuzène ,^ Kicéphore et Théophile , de la maison des Palçologues , et Théodore Carysthinus, vieillard dîstingaé par soi^ habileté dans l'art militaire , et par^toe ÉDirce de corj^s extraordinaire. Plusieurs seî—

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gtieops ^trimgfti*^ , eide6 Italiensisurtont , s'em^ pressèrent de se rendre à Constantinople pour avoir la gloire de concourir à sa défense. Dn côté des Vénitiens , on remarqtiaît Contarino^ Comarini, Gabrieli , Trevisano, Giovanni^ Loredano , Battista Gritti , et leur bayle ou consul^ Girolammo Mîaotio. Le siège était déjà commencé, lorsqu'on vit arriver dans cette capitale le consul des Catalans ^ nomme Pedro Juliano, qui fit sentir aux Turcs les effets d'une grande bravoure réunie à de grands talens dans Tart de la guerre. Orchan Celebi , ce prince de la famille ottomane, qui depuis long-temps était venu chercher un asile chez les Grecs, combattit aussi contre ses conipatriôtes avec un courage d'autant plus actif qu'il était animé par la haine et par le désir de la vengeance»

Les assiégeans ouvrirent la tranchée dès le troisième jour de leur arrivée sous les murs de Gonstantinople ; ils parurent la conduire avec assez d'intelligence, lueurs travailleurs, pour se mettre à couvert des dangers auxquels ils étaient exposés, avaient soin, à mesure que la tranchée s'avançait, de Ja border de palissades du côté de la ville , et ces palissades étaient soutenues par des gabions et des fascines. Les Turcs élevèrent ensuite quatorze batteries qui

furent dirigées swt autant de points d'attaque. Bientôt celle où était placée la Basilique se trouva en état de tirer. On l'avait dressée visà-vis la porte Caligarea , ou la porte des Cordonniers ', mais ce canon si extraordinaire ne produisit pas d'abord un grand effet. Orbin , qui l'avait fondu , était incapable d'en diriger le service ; malbeureusement pôtir les Grecs ^ un chrétien, que le hasard avait conduit auprès d'Ôrbin , soit à mauvais dessein , soit pour faire parade de son habileté, le railla d'ahorà^sur Jsâ maladresse et sur celle de ses- compa^oiW'^ puis il finit par leur donner des instructiotts dont il» ne profitèrent que trop bien. \' J ' Les Turcs firent aussi, pendant cë'i^i<(^ge , usage des mines. Us creusèrent sous terre des galeries qui , se partageant en divers rameaux , passaient sous les fortifications. Ces galeries devaient d&oucher dans l'intérieur de la ville, et j introdaire furtivement les assiégeans. Les Grecs, qui s'imaginaient savoir, et même par expérience , que le sol sur lequel posait leur vîUe était un ro« que le pic ne pouvait enta- Bier, ne pensaient nullement à se mettre efi garde contre l'effet des mines; ils tie songeaient qu'à défendre leurs murailles. Les ennemis, profitant de celte fau^ç sécurité , poussaient avec beaucoup d'ardeur et d'assurance

leurs travaux souterrains. Cependant un ingénieur , allemand de nation, nommé Le Grand,, s'aperçut que rennemi avait creusé dans la roche une galerie qui s'àfa^çait sous le fossé , vers la porte Cajigarea. Il ouvrit, de son côté , une contre-^inë q^i le mena;'droit à la galerie des TurcSi Son. apparition subite surprit étrangement ces Barbares, et il les eut bientôt forcés de fuir , en introduisant dans leur souterrain de la fumée , et en y lançant du feu. grégeojs, La retraite de ces mineurs musulmans fut si précipitée, qu'ils n'eurent pas le loisir de mettre le feu à des poutres frottées de bitume qui soutenaient la galerie qu'ils avaient creusée. Ces poutres, en se consumant, devaient s'écrouler et entraîner dans leur chute les fortifications suspendues sur cette même galerie. Ce n'était pas la première fois que Bysance avait Couru le risque d'être surprise par le moyen de pareilles mi -. nés. On se rappelle que lorsque Philippe ,. père d'Alexandre, vint l'assiéger, il tenta d'y faire entrer, pendant les ténèbres de la nuit, des. troupes, à la faveur de galeries creusées sous

que les Bysantîns prirent pour symbole la figure d'un croissant. Au reste , ces mines , dont» Vorigine remonte très-haut dans Tantiquité, ne s'étaient guère perfectionnées depuis qu'elles» avaient été mises en pratique , et elles étaient restées presqu'au même point jusqu'au temps où l'on imagina d'y appliquer l'usage de la poudre à canon. Oa se rappelle que ce fucent les Génois qui les premiers en donnèrent l'exemple , lorsqu'ils assiégèrent,* en 1 487 , Secezanella, ville des Florentins. Il est vrai que ce coup d'essai fut si malheureux, qu'on paraissait décidé à ne pas le répéter. Cependant, on y revint quekjues années après. En 1 5o3 , un Italien 9 nommé François Georges , proposa au fameux Pierre de Nçivarre , commandant l'armée d'Espagne devant Naples, de faire sauter, par le moyen d'une mine chargée de poudre de guerre , le château de TCEuf , la. principale forteresse de cette ville , avec toute la garnison française qui. la défendait. Cette fois, le succès fut complet. Ainsi, les premièresvictimes de cette terrible invention furent des Ffançais^Depuis cette époque , Part des mines a fait de grands progrès. C'est aujourd'hui une des plus savantes parties de la poliorcétique.- , Les Turcs , voyant <jue les mines qu'ils^ (avaient creusées softs la porte Caligareargpiwî

ïa faire écrouler, avaient manqué leur effet^ prirent le parti de transporter leur grande batterie devant celle de Saint -Romain ; ils canonnèrem sans relâche la tour Bactatinea qui servait de défense à cette porte. Les Grecs avaient aussi une aitillerie assez imposante. Chalcbondyle rapporte que leurs canons chassaient des pierres du poids d'un talent et demi , ou de cent cinquante livres ; mais que ces pièces, quoique très-inférieures à celles de» Turcs pour le calibre , produisaient cependant, en faisant leur explosion, de si fortes^ secousses , que les murailles de la ville sur lesquelles on les avait établies eh étaient ébranlées , de sorte que celte artillerie était devenue plus nuisible aux assiégés qu'à Pennenii mémCr D'ailleurs, la disette de poudre, dont il n'y avait qu'une très-petite quantité dans les mains , n'aurait pas permis de la mettre sou-

vent en action. Les assiégés aimaient mieux réserver le peu de poudre qui leur restait pour l'usage de la mousqueterie. Ils savaient se servir avec beaucoup d'avantage, de longs tubes remplis de balles de plomb , grosse» comme des noix pontiques ou des avelines. Ces balles étaient lancées avec tant de violence , dit Michel Ducas , qu'elles perçaient Successivement de part en part jusqu'à trois hommeç placés der-

i5 rîére les uns des autres , malgré les boucliers ^ les cuirasses et les cottes d'armes qui les couyraient. Comme ces tubes étaient chargés de plusieurs balles dont le nombre allait quelquefois jusqu'à dix , il n'est pas étonnant qu'on vit tomber ensemble plusieurs soldats à la fois, sans qu'il soit nécessaire de supposer que la même balle , après avoir traversé le corps d'un homme tout enveloppé de fer , conservât encore assez d'énergie pour faire éprouver le même sort , non-seulement à un second , mais encore à un troisième. Cette espèce d'arme a , ce nous semble , beaucoup de rapport avec nos espimgalle , dont le nom se trouve dans la relation du siège de Constantinople , par Léonard de Chio.

Mahomet était sans cesse en activité, et ne se donnait pas un seul moment de repos. II. voulait voir par lui-même tout ce qui se passait; il visitait ses batteries , examinait leurs effets, et allait reconnaître si les brèches qu'elles avaient faites étaient praticables. Il comptait beaucoup sur*son gros canon, qui causait en effet de grands ravages dans la ville; mais cette pièce cessa bientôt d'être redoutable. Elle creva , et ses éclats tuèrent le canonnier Orbin et plusieurs oflGciers turcs qui se trouvèrent présens. Ce malheur, quePhrantzès

1.6 aiiribue à la mauvaise qualité du métal , effraya tellement Mahomet, qu'il ordonna de faire cesser sur-le-champ le feu de toutes les autres batteries. Les Grecs , de leur côté , essuyèrent un pareil accident. Une de leurs pluis fortes pièces sauta aussi en éclats , la première fois qu'on essaya de s'en servir. On voulut rendre le canonnier responsable de cet événement. Il fut accusé de s'être laissé corrompre par Mahomet, et Tçn demandait à grands cris sa tête. Cependant , ayant été mis au conseil de guerre , il fut absous. ïl n'était pas probable que cet homme eût été assez insensé pour prendre avec l'ennemi un engagement qu'il ne pouvait se flatter de remplir, sans s'exposer au péril presque inévitable de perdre la vie. Si dans cette occasion, plus heureux qu'Orbin, il échappa à la mort, ce fut l'eflet d'un de ces hasarda suf lesquels la prudence humaine ne permet pas de compter. Mahomet, voyant toutes les défenses de la place presque ruinées, fit ses dispositions pour donner un assaut général. Dans cette vue, il commanda à ses soldats de combler le grand fossé qui bordait la première enceinte du côté . de la terre-ferme. Ses ordres furent exécutés* avec une ardeur ou plutôt avec un dévouement sans exemple. Ces Barbares , échauffés

par la présence ei parja voix de leur souve-* rain y précipitaient indistinctement dans le fossé tout ce qui se présentait sous leurs mains»lis y lançaient leurs tentes, leurs ustensiles de ménage^ même les plus nécessaires ; se con^ duisant comme des hommes emportés par une aveugle frénésie , sr cpelques-uns de leurs camarades venaient à glisser dans le fossé , ils ne daignaient pas attendre qu41s se fussent rele-^ vés pour continuer les opérations» Us les ensevelissaient, malgré leurs cris, sous les terres, les fascines ^,les pierres , les décombres y et au- U'es matières qu'ils ro.ulaient dans le fossé pour le remplir; et ces malheureux ^ dit Plirantzè« ,, descendaient tout vivans dans les enfers.

Quand le tossé fut comblé y, Mahomet fit passer par-dessus et avancer pr-ésdes murs de' la ville une tour d'une grandeur démesurée, construite en charpente. Cette tour , qui sem* blait le disputer à tout ce qui- avait été fait de plus merveilleux en ce genre dans Vantiquiié , avait plusieurs étages; elle était placée sur de fortes roues qui donnaient la facilité de la transporter où on le désirait *, chaque plancher était garni de soldats munis de fascines,-de feux if artifice pour écarter les assiégés de leurs remparts , d'échelles de cordes armées de grapins pour s'élever au haut des muraib-

i8 les. Afin de garantir ©eite forteresse ambulante des tentatives que les assiégés ne manqueraient pas de faire pour la brûler, on Tarait tapissée en dedans et en d#hors d'une triple couverture de peaux de buffles et dé bœufs fraîchement écorcbés. On y avait suspendu en dehors de grairdes pièces de drap flottantes, dont Peffet devait être d'amortir les cotjps de pieifes , de flèches et de feu qui pouvait venir de la viUe. On Tapprôcha d*âbord de la porie de Saint*Romain. Pour proléger sa: marche et en*éloigner l'ennemi , les assiégeans firent jouer toirte leinr artillerie en même • temps. Les Grecs, de leùf côté , employèrent tous les moyens que l'art put leur suggérer pour la détruire ou pour \à rendre Jnutile. L'attaque commença avant l'aurore, et le com-^ bat continua sans relâche, pendant toute la journée, avec un «gai acharnement de part et d'autre; il ne cessa qu^aux approches de la nuit. Le lendemain , les Turcs se disposaient à revenir à la charge. Ils furent fort étonnés , lorsqu'ils virent que les Grecs avaient, à la faveur des ténèbres de la nuit, nettoyé le fossé, et réparé les otjvertures faites à leurs murailles, en les barricadant avec des troncs et des branches d'arbres , des gabions , des tonneaux remplis de terre ^ et même avec les piaiériaux

^9 que le déblayage du fossé leur âvaït fourni». Les efforts pour attaquer et se défendre redoublèrent des deu:s: côtés avec fureur. Conslanttn et Mahomet étaient en personne chacun à la tête de ses troupes. Enfin Tavantage de cette journée resta aux Grecs ; les Turcs furent repoussés, et la tour renversée, puis réduite en cendres. Mahomet ne s'était pas attendu à cet échec : il en fut désespéré.

Quelques jours après, un autre événement qui se passa aussi sous ses yeux , 1§ rendit encore plus furieux. Quatre navires montés par des chrétiens^ venant de l'Archïpel, entrèrent dans la Propontide ou la mer de Marmara ^ pour jeter des vivres et des troupes dans la place assiégée. Un de ces vaisseaux apparte-' nait à l'empereur , et se rendait à Constan-' tinople avec des blés qu'il avait chargés en Sicile. Les trois autres étaient génois , et apportaient de rîle de Chio une grande quantité d'approvisionnemens, qui consistaient en froment, en orge , en vin, en huile, dattes, pois^ et autres légumes secs. Ils étaient commandés par un brave oflScier, nommé Mauricio Cataneo. Les escadres turques voulurent les arrêter dans leur course ; mais les quatre vaisseaux firent sî à propos leurs décharges sur les navires musulmanes , qu'ils en coulèrent

plusieurs à fond , et en désemparèrent un plu^ grand nombre. Mahomet, qui observait ce qui «e passait du haut d'une des collines de Përa , en descendit ccum^int de rage ; et , bravant le cfanger, il poussa son cheval dans la mer, au risque de se noyer. S'approchant de ses galères^ il fit aux officiers qui les comman^daient de sanglans reproches. Il traita même cruellement son grand amiral, en le frappant , après ravoir fait coucher sur le. ventre , à coups redoublçs d'une verge d'or qu'il portait à la main. Mais sa colère et ses menaces ne servirent de rien ; les quatre Vaisseaux des chrétiens continuèrent àî ravager sa marine , et s'ouvrirent un passage à travers sa flotte , composée de trois cent vingt voiles. Ces navires s'etant présentés à Touverturô du golfe , la chaîne qui en barrait le passage s*abaissa, et ils entrèrent en triomphe dans le port de Constantinople , où ils furent reçus avec de grandes acclamations. On dit que les Turcs , de leur propre aveu , perdirent dans ce combat naval plus de dix à douze mille hommes.

Mahomet, ayant renoncé , d'après le terrible échec qu il venait d'essuyer, à tonte espérance de pouvoir jamais s*emparer de Constatiiinopie tant que les Grecs resteraient maîtres du çort intérieur , conçut divers projets pour le

leur enlever. Celui auquel il «'arrêta , étonne par la grandeur de Tenir éprise et par la har*dicsse de Texécution, Cpnyaincu qu'il lui serrait impossible de faire passer par mer aucun de ses vaisseaux dans le poil, à cause de la forte chaine qui en fermait feutrée .^ il résolut de les y introduire par terre. Peur exécuter , celte grande entreprise, il fit tracer, à travers , les buissons et les broussailles, un chemin qui, en suivant le3 hauteurs et les pentes du terrain et passant par les derrières de la ville de Galata , venait aboutir au riyage septentrional du golfe , à Topposîte de Çonstantînor pie , vis-à-vis l'église et le monastère consacré à Saint-Gosme. Ce chemin fut couvert de planches et de madriers frottés de graisse de bceuf et de suif de mouton, pour que les soixante-dix ou quatre-vingts vaisseaux que Mahomet avait fait tirer, à force de bras, du Bosphore , où ils mopillaient, pussent glisser a^ec plus de facilité. On dit que Mahomet voulut que la marche de cette flotte terrestre ressemblât , en quelque sorte ^ à celle d'une fïoite qui vogue en pleine mer. Deux pilotes placés à là proue et à la poupe de chaque bâtiment, dirigeaient l'un les voiles et l'autre le gouvernail , et commandaient la manœuvre. Les matelots faisaient retentir le$ airs de chan^

SOUS nautiques^ accompagnées du sou du tainboui» et des instrumens de guerre , circonstance assez singulière et propre à faire naître bien des doutés et des questions. Eu effet, il n'est pas aisé de concevoir quel pouvait être le but de cette marche pompeuse et bruyante : Topéraiion était, cesen^ble , trop sérieuse et demandait trop de cé-^ lérité et même de silence , pour que Mahûmet eût pensé a lui donner un air de fête et de divertissement. Quoi qu'il en soit , les navires turcs , à mesure qu'ils arrivaient sur la rive , dans la partie située au côté occidental de Galala , étaient lancés dans le port , après avoir parcouru sur terre Fespace d environ une lieue et demi^. On ne comprend pas non pins que les Turcs aient pu exécuter cette étonnante manœuvra dans Tespaçe d'une luuit , et sans éprouver d'aucun côté le moindre obsiack:^ Quelques vaisseaux, stationnés vis-àvis l'endroit .de la descente / auraient certainement pu suflSre pour faire manquer leur projet. Il faut donc supposer ou que les Grecs ne s'aperçurent de rien, .ce qui prouverait une grande négligence de leur part, ou que les Génois de Galala , à qui ces grands apprêts et ces grands mouvemens n'avaient pu échapper^ voulufisent ^sse; de çial aux By ^«utii|s

pont ne s'être pas empressés de les atertir du danger qui les menaçait, malgré Vintérét qu'ils avaient eux-mêmes k la conserYation de Constantinopte. Mais les raisonnemens fondés sur les improbabUités même les plus fortes f doivent céder à la certitude des faits. Il est incontestable que Taudacteose tentative de MahcMnet ne lui réussit que trop bien pour le malbeor des Grecs et de «eux de Galata.

Lorsque les Bysantins virent leur port couveri de cette multitude de vaisseaux ennemis qui j étaient descendus comme par enchantement, ils furent frappés de terreur. Us présagèrent les suites funestes qui en résulteraient infuUiblement. Ils sentaient que la feuissance exclusive de ce port une fois perdue pour eux, ils perdraient tout espoir derecevoir désormais par mer aucun secours, soît en hommes , soit en munitions de guerre, soit en vivres. Ûs voyaient toute leur marine livrée à la merci des Barbares. Les fortifications de la partie de leur ville située sur le port étant en fort mauvais état, et ceux qui les défendaient en très^peiit nombre, ils allaient se trouver dans la nécessité, pour ren«forcer ce poste, de dégarnir les autres? qui n'étsdent déjà que trop faibles, et de les exposer À être emportés plus aisément par l'ennemi.

Mahomet ne tarda pas à réaliser ces cramtes; il fit construire un radeau composé d'un assemblage de futailles et de petites barques , sur lesquelles fut établi un plancher de fortes poutres liées les unes aux autres par de gros cables et par des attaches de fer. Le pont flottant était fixé au rivage de Galata, et traversant le golfe dans sa largeur , venait aboutir à la plage opposée au pied des murs de Gonstantinople^ vis-à-vis la porte du Cygenion, nommée ainsi parce qu'elle était voisine d'un amphithéâtre destiné anciennement à des chasses ou à des combats d'animaux contre des chiens. Les Turcs avaient placé à la tête de leur radeau plusieurs pièces d'artillerie pour ruiner les fortifications de la ville de ce côté-là. Cette batterie, ainsi que le radeau qui la portrait , était protégée par des galères bien armées^ rangées des deux côtés. On conçoit que dans cette circonstance les Grecs et les Turcs durent souvent en venir aux mainô , pour se disputer la chaîne qui fermait Ventrée du port ; en effet, il y eut entre eux des actions très-chaudes et irès-multipliées , dans lesquelles le nombre l'emporta enfin sur la bravoure et la discipline. Alors les assiégés ne virent plus , pour prévenir les malheurs que leur préparait la marine ottomane, d'autre

ô5 reesonrce que de l'incendier, s'il était possible*

Pour exécuter ce projet, le capitaine général Justiniani fk choix de vin^ jetmes Grecs et d'autant d'Italiens, tous de bonne volonté^ cpi s'engagèrent à mettre le feu aux vaisseaux ennemis. Les mesures ayaiem été si bien combinées, que le succès paraissait infaillible. Mais malheureusement les Turcs furent avertis par un Génois de Galata ; ils se tinrent sur leurs gardes et surprirent l'escadre vénitienne, commandée pour favoriser l'exécution de l'entreprisQ. Us la défirent et s'emparèrent du bâtiment sur lequel se trouvaient les quarante jeunes braves qui devaient br&ler leur flotte. Mahomet les fit tous massacrer à la vue des assiégés. L'empereur s'en vengea sur-le-champ. Deux cent soixante prisonniers turcs furent pendus, par représailles, aux créneaux d^ murs qui regardaient le port. Les Vénitiens, indignés de la perte de leurs vaisseaux , éclatèrent en reproches contre les Génois^de Galata* Les Génois , de leur c6té , prétendaient faire tomber aur les Vénitiens la mauvaise réussite dti projet* La discorde se mit entre quelques individus des deux nations ; les esprits s Wgxirent au point que les Génois et les Vénitiens , naturellement rivaux , étaient près de prendra les armes les uns contre les autires :

celte filiale aveniure causa beaucoup de ckagrinàConsiLantm. Pour en prévenir les suites , il va trouver les. chefs des deux partis ; il emploie auprès d eux les prières , les supplications, les caresses, et même les larmes , pour les engager à se réconcilier. N'est-ce pas as-^ sez, leur disait-il , ^ue nous ayons à combattre un ennemi étranger si redoutable ? faut-il en-r core que nous allumions au milieu de nous le feu d'une ffierre ciuile? Lee Génois et les Vé-r nitiens, après bien des pourparlers, consentirent à se rapprocher et à continuer de combatr tre de concert pour le sahit de Gonstantinople. M|ihomet se défiait des Génois de Galata , et ce n'était pa&^a&s quelque raison; en effet, ils jouaient alors à son égard un r61e fort équir voque. Ils s'étaient liés à hii par un traité secret. Quoiqu'ils affectassent de lui être tout dévoués j entraînés par Fappât du gain , ils n'en vendaient pas moins des secours aux Grecs^ Mahemet s'étam aperçu de ïent manège , fit tirer sur leurs vaisseaux qui étaient dans la rade de Galata. Les Génois lui envoyèrent représenter quW attaquant leurs navires marchands , il violait les conventions qu'il avait fakes tout récefttmeiK arec eux. Mahomet, simidant le langage de la bonne foi r p8n:vttrès-étonRé ^ et leur dit qu'il {l'avait

^7 pas cru que ces bâtimens leur appartinssent ; qu'il les avait pris pour des corsaires qui cherchaient à jeter des vivres et des munitions dans la \ille qu'il assiégeait , et qui se préparaient à faire la course contre les musulmans ; qu'au reste ils agiraient sagement , pour éviter tout soupçon et ne plus donner lieu à des méprises fâcheuses , de sortir delà rade , et d'aller s'établir ailleurs. Les Génois ne se pressaient pas trop de suivre cet avis , ils feignaient même de ne Favoir pas entendu ; mais une décharge, de rariillerie turque, qui fit couler bas leur vaisseau amiral, réveilla leur attention et les détermina à chercher un mouillage plus éloigné du canon musulman.

Valeur des assiégés.

La ville de Constantinople, pressée et par mer et par terre , se voyait menacée prochainement d'une attaque générale. Déjà une partie de la seconde muraille avait été renversée , et quatre tours et plusieurs bastions mis à bas , depuis quarante jours que l'artillerie des Tutcs ne cessait de tirer. Les assiégés, redoublant de cotiragtf , employèrent' tous les moyens qu'ils purent inventer'pour reculer ati moins le moment fatal de leur perle* L'.empereur n'épargnait ni ses soins, ni: ses peines, ni ses

a8 veilles j îl était sans cesse sur pied; il parcourait lotis les postes ; il fortifiait ceux qui lui paraissaieat trop faibles, et choisissait pour y conî mander des officiers dont le mérite et les talens lui étaient tien connus. Il exhortait ces braVes à soutenir Tidée qu'ils n avaient cessé de donner jusqu'alors de leur courage ^ il avait tellement Tart de les piquer d'hoûneur , qu'îU se disputaient tous la gloire d'êu'e placés aux endroits les plus pérïlleux. Ce prince donnait lui-même l'exemple d une grande bravoure ; il commandait en personne le poste de Saint- Koniain t c'était celui contre lequel les Turcs dirigeaient leurs plus grands efforts. Constantin était soutenu par le capitaine général Justiniani, qui combjattait à ses côté^, avec troi$ cents braves Génois, et une troupe choisie de soldats grecs. L.e brave Mauricio Gataneo, aussi Génc^s y défendait, à la tête de deux cent^ archers de sa nation ;» le poste qui comprenait re*pac^ situé entre la porte désignée sous le nom <jlc Ghrysoporta, ou porte Dorée, et la porte Àe Pége ou de la Fontaine , ainsi appe«lée, parce qu'elle conduisait à Téglise de Notre-Dame de la Fontaine, où se trouvait une source à laquelle les Grecs attribuaient de grandes vertus et même des effets miraculeux. Le long ^u port extérieur, du côté de la Pro-

pondde , et aux epvirons de la grosse tour qui couvrait THjppodrôme , était placé Petro Jniiano , consul des Catalans , avec des troupes espagnoles , auxquelles fe réunit un détachement de soldats grecs. Le cardinal légat, qui n'était pas le capitaine le moios vaillant de la garnison, défendait 1% pointe dite de Saint- Ôémémus.U combattait à la tcte d'une troupe d'Italiens et d'autres soldats mercenaires qu'il avait amenés avec Jui de l'île de Chio. Tome la partie de la ville /située sur le port intérieur, àVopposite de Galata, obéissait au grand duc Notarasj mais le poste spécial Ae cet officier de l'empire, était au quartier de Pétri<)n, vers la porte Agîâ ou Sainte, La porte Horea ou la Belle-Porte , était gardée par les gens de Véquipage des vaisseaux de Tile de Candie. Minotto , bayle ou consul de Venise , veillait. Le reste de la milice grecque formait des corps de réserve , répandus de côté et d'autre, d'où Ton tirait au besoin des combattans , soit pour relever des postes fatigués , soit pour renforcer ceux qui étaient trop dégarnis, Démé* trius Gantacuzène et |jon gendre Wicéphore Paléologue, étaient chargés de maintenir, avec un détachement de sept cents hommes, la police dans les divers quartiers de la ville, et d'y prévenir les émeutes de la part da peuple ^ e«

leà surprises de la pittt de rénncmi. L^ur rendez-vous ou leur place d'armes était près du temple des apôtres* Les moines de Saint- Basile et les ecclésiastiques donnèrent à Fenvî , dansées circonstances, des preuves signalées de leur patriotisme. On les voyait monter, pour ainsi dii^ , de l'autel sffr les brèches , ou pour les réparer ou pour en repousser les infidèles.

Injustices du^p^uple envers Constandin; p^Mençe de ce prince.

L'empereur se trouvait sans argent, ses finances étaient épuisées , et tout sentiment d'humanité était tellement éteint dans presque tous les cœiirs, que les citoyens les plus opulens, au lieu de venir au secours de leur prince et de leurs malheureux compatriotes, cachaient honteusement leurs trésors, Constantin , dans cet état de détresse et d'abandon général , fit fondre une partie des vases qui servaient au culte divin pour en fabriquer de la monnaie ; mais afin de prévenir les alarmes et les plaintes du clergé, il promit avec serment de rendre aux église?, aussitôt que la paix serait rétablie , le quadruple de ce qu'une impérieuse nécessité le forçait de. leur enlever. Il employa cet argent à soudoyer les troupes et à fournir des subsistances aux pauvres de la ville. Tous les efforts

3î de ce prince confpâtissant pour soulager son peuple , n'empêchaient pas les nuirmurés de la multitude. Il se faisait, dans les rues et dans les places publiques^ des rassemblemens où Ton se permettait contre lui les propos les plus indëcens. On avait même l'insolence, lorsqu'il se montrait, de Tinjurier enface^ et" de lui rcproclier d'être Fauteur des calamités qui aflaii* geaient la nation; Les patrouilles qui parcouraient la ville n'osaieût pas dissiper ces attroupemens séditieux, ni réprimer leur aadac«. L'empereur se voyait forcé de dévorer ces insultes et de feindre de ne point s'en aper* cevoir pour n'être pas obligé de les punir. H aurait craint de faire éclater, en voulant agir d'autoiîté, une rébellion ouverte.

Pour comble de disgrâce, il survint un dif*férend fort sérieux entre le capitaine général Justiniani et le grand duc Lucas Notaras. Ce dernier, en vertu des droits attachés à sa dignité, avait , dans son département, toutes les affaires relatives à la marine , de sorte que le grand anoiiral lui^^néme était subordonné à son autoriié. Jujstl&iani lui demanda quelques pièces d'arUllerie avec des munitions, pour défendre la porte de Saint-Ronïaia , où était le quartier de l'empereur, Notaras rejeta la réquisition de Jtutiniani, en disant que ces pièces

lui étaient nécessaires pour le service des postes qu'il commandait lui-même. Ce refus Tes brouilla , et la querelle s'échauffa d« manière à faire craindre- qu'ils n'en vinssent l'un contre l'autre aux dernières extrémités. Justiniani s'emporta même jusqu'à dire au grand duc qu'il était un traître, et qu'il ne tenait à rien qu'il lui passât son épée au travers du corps, Constantin accourut pour les apaiser. Ce prince leur représenta les conséquences funestes qu'allait entraîner leur conduite , puis il les embrassa et exigea d'eux qu'ils s'embras^ sassent devant lui. C'est ainsi que Constantin parvint à dissiper un orage qui aurait pu avoir les résultats lea plus désastreux. Lucas Notaras n'avait pas trop la faveur de rempereur. Son attachement obstiné au schisme, et son aversion poiu* les Latins, l'avaient rendu peu agréable à ce prince ; il avait coutume de dire qu'il aimerait mieux voir Gonstantinopte soumise au turban qu'à la tiare. Constantip^, au contraire , paraissait ou au moins voulait pa^ raitre sincèrement dévoué à la communion romaine ; disposition dans laquelle il était entretenu par l'archevêque deMytilène,etpar le pape Nicolas T qui ne cessait de lui adresser des lettres irès-pressantes pour l'engager à faire observer par se& sujets et par son clergé le

décret d'union. Constanvîn portait une grande affection au général Justiniani , dont Texpé-^ rience etia bravoure lui inspiraientbeaucoupde confiance. Ce guerrier jouissait en effet dune grande réputation ; Mahomet en avait une si haute opinion , et il redoutait si fort ses lalens, qu'il essaya plus d une fois de l'attirer à sow service.-

Adresse de MaHoméC,

Le sultan , de son côté, n'avait pas l'esprit fort tranquille. Ses soldats , fatigués de la longueur du siège, faisaient entendre des murmures inquiétans. Un météore lumineux qui , pendant la nuit , avait apparu au-dessus de la ville , et qjae les nvusuïmans avaient interprété d'abord en leur faveur, les avait remplis de joie et d'espérance. Ils ne doutaient pas que ce ^ phénomène n'annonçât que Dieu irrité contre les Grecs livrerait bientôt Constantinpple aux flammes; mais le bruit s'ctant répandu tout à coup dans lecamp qu'une grande armée, commandée par le terrible Huniade, était en pleine marche pour venir les attaquer, et qu'une flotte nombreuse, sortie des ports d'Italie, n'était pas loin , ils donnèrent un autre sens au prétendu prodige ; ils n'y virent plus qu'un présage heureux pour les Grecs , et sinistre

pour eux-mêmes. Cette lumièreqai avait brille pendant plusieurs nuits ^nrCon^tantinople, annonçait aux Grecs, disaient-ils, une victoire éclatante. Ces idéesVétaient tellement emparées de toutes lestâtes, que les Turcs demandaient à grands cris qu'on levât le siège ; niais Mahomet qui savait tirer adroitement parti de tout,, profita de cette superstition pour tranquilliser les esprits, il aBsuca avoir vu de ses propres yeux cette même flamme remonter aveo une grande vitesse vers le ciel. En insistant Sijr ce fait, dont lui seul avait été témoin , itaffectait un air de contentement extraordinaire, et s'écriait, avec les accens de l'allégcesse , que le Seigneur qui semblait d'abord vouloir se montrer favorable aux Grecs , les avait tout à coup abandonnés k leur malheu- ' veux sort.

Constantin demande la paix; le sultan refuse ses propositions,.

Sur ces entrefaites , il j eut encore quelques négociations entamées pour faire la paix. Ismaël 5 prince de Sinope , quoique m:usulman^ n'en craignait pas moins que Mahomet ne se rendît maître de Constantînople ; c'est pourquoi il engagea Constantin à dépêcher un député vers ce sultan ; pour lui propose»

un accommodemenu Constanim suivie son conseil. Il of&it h Mahomet de lui payer tel tribut qu'il jugerait .à propos d'exiger, pourvu qu'il levât le fii^ge de sa capitale» Mahomet voulait au contraire que l'empereur lui cédât Constantinople sur-le-champ , et il promettait de le faire souverain de la Morée tout entière-. Il s'engageait en même temps À dédommager Démétrius et Thomas, ses àetv^ fi-ères, qui avaient leurs principautés dan$ cette péninsule , en leur composant de nouveaux états pris sur les terres^ ottomanes. Enfin, pour prouver qu'il était décidé à se rendre maître de G)nstantinople , il finit sa réponse en disant : Ou f aurai Constamtinople , ou ConstwUinopIe m'aura. Cependant il n'était pas si sûr de son fait qu'il ne crût devoir consulter son conseil sur cette importante affaire» Le divan js'ét^t assemblé pour délibérer^ Chalil- Pacha, grand visir, ami secret des Grecs, conseillait d'accepter les .proposition* de Constantin, Ses raisons paraissaient avoir ébranlé Mahomet ; mais Zoganes , second visir, jcjui poruîo envie à Chalil , entreprit de le réfuter. U sofMint cpe les bruits qu'on faisait courir dans le camp 4e« Turcs , de l'arrivée prochaine d'un^ ai^née et d'une flpite envoyées au se- «coqrs de Constantinople par les puissances d^

l'Occident, n étaient point probables. Il se fo.n'dait sur les difficultés qui ne manquaient jamais de s'élever entre les princes chrétiens , toutes les fois qu'ils voulaient se liguer pour attaquer les Ottomans. Ce Turc parla en ce moment en politique qui connaissait assez bien le génie des confédérés et l'esprit qui les guidait : a Jamais , disait-il , ils ne peuvent être « d'accord entre eux ; une anarchie coniplète w régne toujours dans leurs armées. Chacun te prétend commander , et personne ne veut

V obéir. Entrez dans leurs conseils et voyez

V ce qui s'y passe. On j fait de grands rar- « sonnetnens ; on y parle beaucoup et on n'y i< conclut rifen. Ce qui leur a plu la veille > « leur déplaît le lendemain. Si après bien des a débats ils parviennent à s'entendre ; si par t( hasard ils arrêtent quelque plan , ils mettent <t tant de lenteur dans Texécution , qu'il est << rare de le voir réussir. Ces retards , qui •f donnent a l'occasion le temps de s'échapfx per, viennent de ce qu'ils sont perpétuelle- « ment en défiance les uns des autres , de ce « qu'ils cherchent k se supplanter mutuelle- « ment , et à faire tourner à leur profit parti- « culier tout Tavantage d'une expédition pro^ « jetée en commun. Ne craignez donc 'rien, K seigneur , de cette armée ni de cette flotte

«f dont on vous menace : ce sont de yaurs' « fantômes qui ne doivent pas vous effrayer. « Eli ! quand même ce qu'on vous dit ne scf- « tait point imaginaire, qu'avez- vous à re^ « douter ? Quelle autre puissance que celfe ^ a de Dieu est capable de vous inspirer de la <f crainte sur la terre ? Qui pourrait résister •f aux forces qui sont en vos maiu^ ?'Ne vous f( laissez donc pas abattre, seigneur; faites « continuer le siège de Contantinople , et doute nez des ordres pour que votre artillerie en K batte sans relacbe Itîs fortifications : 3e vous ■« réponds du succès^ » Ce discours fat agréable à Mahomet et releva son courage. Ce prince ne balança donc point à se rendre au conseil de Zoganes. Quoi qu'en pdt dite ce ministre , il n'en était pas moins vrai cepen-dant que le pape Nicolas V avait équipé , de concert avec les Vénitiens , les Génois et les Catalans y une flotte considérable , pour Ten^ voyer au secours de Constantînople , et qu'alors elle était en mer. Malheureusement elle arriva trop tard , et devint ensuite la proie des Ottomans; Toutefois Mahomet voulut, avant de reprendre les opérations du. siège, s'assurer des dispositions de ses soldats. Aus- . 4tèt f|ue Zoganes lui eut rapporté qu'ils étaient pleins d'ardeur pour le combat, on entendît te

canon tonner de toutes parts , et l'air retentir «ous les coups redoublés des béliers , des catapultes et de toutes les autres- machines de guerre connues des anciens , et dont lusage ne cessa que long-temps après Tinvenlion des bouches à feu. Chalil-Pacha, désespéré qxic lopinion de son rival l'eût emporté , fit savoir à Constantin le résultat du conseil , et l'exhorta à se préparer à une vigoureuse défense , età compter beaucoup sur les chances de la guerr^. Cette conduite de Chalil étonne^ parce que jusqu'alors il ne s'était offert que sous un jour propre à le rendre estimable ; et que révéler les secrets de l'Etat a un ennemi avec lequel son maître était en guerre , est une action perfide que rien ne peut excuser.

Le sultan ordonne un jeune , harangue ses soldats, et relève leur courage par Vappdt des récompenses,

Mahomet ayant fixé au 29 mai Tassant général qu'il s était proposé de livrera la ville àe Constantinople y annonça à ^es troupes que , la veille de ce jour décisif, chacun serait tenu de jeûner, de faire sept ablutions, suivant le rit musulman y et que , le soie et pendant la nuit j sou oamp serait illuminé. Il haa^ùBg^SL ensuite ses soldats pour les excitera con^battie courageusement, U leur représenta qu'ils ton-

chaient ati moment de se couvrir d'une gloire immortelle en faisant une ccmquête que Dieu avait toujours refusée h leurs pères ; qu'ils allaîeTit s'enrichir des dépouilles d'une des villes les plus opulentes qu'il j eût dans l'univers, et se trouver en possession d'esclaves de l'un et de l'autre sexe de la plus grande beauté ; que si la Providence permettait qu'ils périssent sous le fer des impies , ils iraient jouir de» délices préparées dans le séjour céleste à ceux qui mouraient en combattant les ennemis du Coran. Il ajouta que chaque soldat , après la victoire , toucherait le reste de sa vie une double paye ; enfin , il dit qu'il leur permettait le pillage de Constantinople pendant trois jours; que chacun aurait , pour soi seul, et sans partage , tout ce dont il pourrait se saisir ; que ^ quant à lui , il ne prétendait rien du butin ; qu'il ne se réservait que les édifices dont il leur recommandait la conservation. Enfin , il promît de grandes récompenses et de grands honneurs à' celui qui monterait le premiecsur la brèche et y planterait l'étendard mahométan. En même temps il menaça des plus rigoureux chàiimens ceux qui se tiendraient cachés dans leurs tentes pour ne pas prendre part au combat. Il appuya ses paroles d'un serment conçu en termes fort singuliers. Il

jura par l'immortalité de Dieu, par quatre' miUe prophètes j par ïâme d'Amurat, par ses propres eufans , et enfinpar son cimeterre. Lorsqu'il eut fini de parler, tout son camp retentit de ce cri; Dieu est Dieuy et Mahomet est son prophète.

Discours touchant de ConStaniiri à Soh armée:

Les assiégés invoquèrent aussi de leur côté ^le secours du ciel p.ar des prières publiques. Le clergé fit, pieds nus^ des processions dans lesquelles on porta les reliques des saints et tous les objets de la vénération des fidèles. Il était suivi du sénat, de tous les grands.de la cour, des officiers de la garnison. Le^ vieillards , les femmes , les enfans, répandus dans les rues, criaient^ miséricorde, et conjuraient le Seigneur, avec larmes^ de ne pas abandonner son héritage à la merci de la plus impie de toutes les nations. Au retour de cette cérémonie , Constantin assemble ses officiers avec Télite des soldats grecs et italiens , et leur adresse un discours qu'on ne peut guère regarder comme un chef-d'œuvre d'éloquence, mais qui est plein de sentiment. Ce prince les entretint surtout de la nécessité de mettre jbur confiance dans le bras du Tout-Puissant, et de v se pénétrer de cette penâlëe, que c'était la cause J

âu Ciel même qu'ils soutenaient contre les en-* Demis de la religion chrétienne. Il leur rappela qu'il y avait déjà cinquante-sept jours cju'ils se défendaient en braves ; qu'il espérait que leur valeur ne se démentirait pas dans un moment où Fennemi paraissait excédé de fatigue et rebuté de la longueur du siégé. Puis se tournant du côté des Vénitiens , auiiliaires placés à sa droite, il leur dit : Fidèle^ amis, la gloire seule est votre guide ; etle seule vous a con^ doits ici. Ne clierchez pas d'autre patrie que la nôtre* Nous partagerons avec vous destiens dont nous vous devroTVs la consen^ation. H tint à peu près fe même langage àHx Gé-' nois qui étaient k sa gaucEe ; car il avait reçti de la république urt corps de troupes et quielques vaisseaux. Enfin il termina son discours en recommandant aux officiers la prudence et le sang-froid y aux soldats Tobéissance et la subordination , à tous le courage. Il parlait d'un ton de voix si toucbant , que ceux qm éuient à portée de Pentendre ne pouvaient s'empôdier de verser des larmes. Lui-même, malgré tonte sa fermeté , ne put retenir les siennes^ On s'embrassa les uns les autres avec beaucoup de cordialité , et chacun protesta , à la face du ciel , qu'il était disposé à répandre tout son sang pour sa religion et potir sa patrie*

Piété âe ConstanUh.

L'empereur , en quittant ses soldats , se renf dit à Sainte-Sophie , où , prosterné au pied du grand-autel , il implora avec ferveur l'assistance divine ; et reçut la commutiion. Il était entouré d'un groupe de courtisans, qui imitèrent son exemple. S'étant relevé , il se tourna du côté du peuple, et dit, à haute voix, que c'étaient ses péchés qui avaient attiré la colère céleste sur l'empire , mais, qu'il était prêt à le^ expier par le sacrifice dé sa vie ^ il visita ensuite le palais impérial oà Ton n'entendait que cris, que gémissemens. Après j avoir donné des ordres conformes aux circonstances , il demanda pardon à tous ceux qui étaient présens des fautes dont il avait pu se rendre coupable en gouvernant son peuple. Chacun lui répondit par des soupirs et àes sanglots. Il sortit en^ suite du palais , Tàme déchirée de douleur, pour n'y plus rentrer • puis montant à cheval, il fit le tour des remparts de la ville , parcourut tous les postes, et revint à son quartier établi à la porte de Saint-Romain*

Fuite de JustinianL

Vers une heure après minuit , Mahomet fit commencer Vattaque. A la pointe du jour;

toute son drmée donnait, et l'assàut était de-^ venu gênerai. On se battait de part et d'autre avec un grand acharûement. Les Turcs , animés par leêf discours que le sultan leur avait adressés , par Tespoir de s'enrichir des dé-» potrilles de Coniiantinople , et par l'enthouêiasme que leur iuspirait leur religion , se précipitaient comme des furieux au milieu des plus grand$ dangers , et ne ménageaient pas leur vie. Ils n'étaient nullement épouvantés de cette muliiiude de leurs compagnons qui périssaient en montant à l'escalade ^ ni effrayés à la vue des murarlles de la ville, teintes du sang de ces malheureux. Rien ne pouvait ralentir leurs efforts pour atteindre les Grecs et leur porter des coups mortels. A Taide de' leurs machines de guerre , ils les accablaient d'une gréle de flèches , de pierres et de balles* Mais s'ils faisaient voler, pour ainsi dire , la mort vers les assiégés, ceux-ci, deleurcèté, la leur renvoyaient sous les formes les plus terribles. Ils leur lançaient des flots de feu grégeois; ils versaient sur eux des chaudières d'huile bouillante et de bitume fondu ; ils roulaient du haut de leurs remparts des meules de moulin et des quartiers de rochers qui écrasaient tout ce qu'ils rencontraient dans leur chute ; enfin, ils leur Éaisaient essuyer des dé-

eharges de mousquelerie multipliées et très-meuririères. Les Grecs, malgré leur petit nombre , se diéfendireiit avec tant d'avantage , <jue la victoire resta indécise pendant plusieurs Jieures, et même, du côté du port, les Barbares furent repoussés avec une grande perte. Mais du côté de la terre-ferme , et surtout vers la tour Bactatinea , auprès de la porte de Saint- Romain, où était le plus fort de l'action, un événement funeste fit pencher tout à coup la fortune en faveur des infidèles , et décida en un instant des destinées de Constantinople.

Le général Justiniani, <Jue les Grecs regardaient comme le dieu tutélake de leur ville , soutenait le combat avec une bravoure héroïque , et faisait un grand carnage des musulmans, lorsqu'il fut atteint d'une balle qui perça sa cotte de mailles. Ce guerrier fit bien voir qu'une. âme, si belliqueuse qu'elle soit, n'est pas toujours maîtresse du corps qja'elle anime, - Dés qu'il aperçut son sang couler , la frayeur le saisit, et il se retira pour aller se faire panser. Sa retraite découragea ses compagnons d'armes , et à son exemple' ils abandonnèrent le poste que, jusqu'alors, ils avaient défendu avec tant de gloire. L'empereur, qui combattait à peu de distance de Justiniani, informé de ce qjui se passe au qjuartier de ce général,.

j accourt et fait tout ce qu'il peut pour le re.tienir. JustiniaDÎ est sourd à sa voix , et n^écoûtant que la terreur qui le poursuit , se jette dans une chaloupe, gagne Galata, et passe à Chîo , où il mourut peu de temps après.

flêrolsme de f empereur; $a morL

dependan^, Constantin, entouré de» princi^ paux seigneurs de sa cour, continue à faire tète aux musulmans. Mais ses généreux efforts ne purent empêcher les ennemis d'enfoncer la porte de Saint - Romain. Alors ces barbares s étant rendus maîtres de la première niuraîlle^ les Grecs furent forcés de se retirer vers k seconde. Serrés de trop prè^ par les Turcs , le désordre se mit dans leurs rangs , et chacun se pressant d'entrer dans l'Intérieur de la place , il se fit aux portes de cette enceinte un tel engorgement , que plusieurs soldats grecs furent étouffés an passage^ et un plus grand nombre massacrés parles Ottomigis. Ceux qui restaient encore de cette petite troupe s'étant ralliés » vendirent cher leur vie , et moururent tous au champ d'honneur, Constantin périt aussi dans cette mêlée, après avoir vu tomber à se% côtés plusieurs seigneurs de sa maison, qui lui avaient fait utijBempart de leur corps.

Constantin, avait filit, pendant tout le siège.

des prodiges de valeur. On ne s'accorde pas sur la manière doni il perdit la vie. Les uns disent qu'il fut écrasé par la foule au passage de Saiot^Romain, où huit cents hommes, tant Grecs que latins, furent étouffés. D'autres disent qu'il reçut sur la tète deux coups de cimeterre, dont le premier lui emporta la moitié du yisage, et le second l'acheva. Avec Constantin Dragosés , tomba Vempire d'Orient,

Prise et pillage de Consianiinople.

A peine était-il huit heures du matin , et déjà la ville de Gonstantinople était au pouvoir des mahométans, à l'exception toutefois de quelque? petits postes occupés par des ûrétoi» qui continuèrent à se défendre pendant quelque temps , et ne se rendirent qu'en capitulant avec l'ennemi, qui leur accorda la liberté de se retirer dans leur patrie. Ceux des Turcs qui entrèrent les premiers dans Constantino-^ pie, emportés par l'avidité du pillage, coururent vers le temple de Sainte-Sophie , où une fonle d'habitans de tout âge , de tout sexe et de toute condition était venue chercher un asile, Ge« brigands y étant entrés , l'épée à la main^ s'élancèrent comme des bét^ féroces sur cette multitude désarmée^ et chacun d'eux, saisissant celle de ces victimes qui lui convenait

d^vamage^ ou qui lui tombait la première sous la main 9 la ganotait pour en faire sa captive.

Ces mêmes Parbares , après avoir fait sortir de Sainte-Sophie tous le» prisonniers , se jetè'^ rcnt sur les trésors que renfermait cette riche /église. On voyait ces furieijx ouvrir les châsses des saints, et en )eier les ossemens aui^ càiens et aux porcs ^ fouler aux pieds les saints mystères, briser les vases sacrés, on les employer à des usages plus que' profanes. Enfin , ils mettaient en pièces les ornemens qui servaient à parer lés autels dans lés grandes solennités , pour se les partager. Toutes les autres églises ne furent pas plus épargnées. Il est aisé de se faire une idée de ce qui se pass^ alors dans les palais et dans les maisons des riches partici^liers , dont un grand nombre se trouvaient déserts et dégarnis. Leurs propriétaires les avaient abandonnés même avant que le siège fût commencé, emportant pour la pliip»t avec eux ce qu'ils possédaient de plus précieux. D'autres, pressés de se sauver, avaient enfoui à là hâte leurs trésors dans quelque lieu secret de leurs habitations ou de ïeurs champs. Aussi , le» Turcs s'en étant aperçus, remuèrent presque tout le sol de ConstQff tinople et de ses environs , pour tirer de

terre les richesses qu'ils croyaient y être ensevelies. Ils faisaieut souf&jr mille toruires aux esclayes qu'ils trouvaient dans ces démentes , pour lès forcer de découvrir où leurs maîtres avaient caché leurs effets. Leurs mains sacrilèges foiuillèiient ju^ue dans les tombeaux àfis empereurs^ pour en arracher les couronnes, les sceptres, les éperons d'or, .et les autres omemens avec lesquels on avait coutume d'inhumer ces monarques. Ce pillage fut accompagné de meurtres et de violences horribles. Dans certains quartiers de la ville , les passages se trouvaiexit obatcipés par des mon- 43^aux de xîadavres , et Je pavé des rues était joond^ de sang ; car les Turcs , dans les premiers momens de leur fureur, passèrent a.u fil de répée non- seulement tout ce qui paraissait voulpirleur faire quelque résistance^ mais en^ core les malheureux qui ne pouvaient être d*aucun ^ervjce, comme les enfans, les vieil-» lards , les inÇrmes et les lépreux.

Tels furent les maux et les calamité qui accablèrent Constantinople , jbrcpie les musulmans s*en emparèrent E^le fui conquise le ^9 mai i453«

Le lendemain de la prise de Ccmstantino-^ pie , les habitans de Galata vinrent présenter au vain^queur les clefs de leur ville , et se sou*

mettre à sa domination. Us avaient d'abord formé le dessein de quitter leur pays , et de faire voile pour l'Italie avec toutes leurs richesses ; mais le visir Zoganes les en dissuada, et les fit changer de résolution, en les assurant de la bienveillance de Mahomet. Us ne furent pas long-temps à s'apercevoir qu'ils avaient été trompés.

Les Turcs trouvèrent dans Consiantinople des richesses immenses,- et la plupart d'entre eux , même jusqu'aux simples soldats , y firent de grandes fortunes. De la s'établit l'usage de dire proverbialement, quand on voulait désigner quelqu'un devenu excessivement riche, il a été au siège de Constantiitoplct Les Turcs profitèrent aussi des dépouilles des Vénitiens, des Génois, des négocians d'Aneône et de Florence qui avaient de gros magasins dans cette métropole, où ils faisaient presque seuls tout le commerce. Les musulmans pillèrent leurs comptoirs et s'emparèrent de leurs effets. D'autres curieux ont aussi entrepris de faire le dénombrement de ceux qui perdirent Ja vie ou la liberté en cette fatale journée. Ils ont reconnu qu'il j en eut soixante , mille qui fiirent faits esclaves, et quarante mille qui périrent sous le fer du vainqueur. Ou n'a pas comprb dans ce nombre ceux qui^

5o dans l'espoir de se saoyer, s'étant portas sur les hoiTlls de ia mer, se jetèrent tiiaiiîltaairement et sans garder aucun ordre, dans des vaisseaux étrangers qui appareillaient pour fuir dans leur pays. Ces bàtimcns ne pouvant porter lettr charge,' s'abîmèrent tians les flots. Les antres navires, à la vue de ce désastre, s'empressèrent de prendre le large, abandonnant sur le rivage, à la merci des Turcs, les restes de cette multitude désolée qui leur tendaient en vain des bras supplians. Une partie de ces infortunés fut égorgée , et l'autre chargée de fers.

Dans cette déroute générale, Isidore, ce légat du saint-siége, qui avait commandé si vaillamment au poste de Saînt-Démétrius , tomba entre les mains des musulmans. Ils ne le reconnurent pas, parce qu'il avait eu la précaution de se dépouiller de son habit de cardinal, et d'en revêtir le cadaVre d'un mort. Les Turcs coupèrent la téle à ce cadavre , et la portèrent, couverte du chapeau rouge d'Isidore , en triomphe dans leur camp, très-jojeux de n'avoir plus rien à crarndipe, à ce qu'ils croyaient, d'un ennemi si redou^ table. Ce préfat, échappé par ce stratagème au trépas, fut vendu comme un prisonnier vulgaire à Galata, d'où il trouva le moyen

de s'échapper et de gagner le Péloponèse, ensuite Tltalie.

Entrée de Mahomet dans Constantinople,

Lorsque le temps fixé pour la darée du pillage fut çxpiré, Mahomet sortit de son camp, et vint prendre possession de sa nouyelle conquête. U y entra en triomphateur avec une suite brillante d'officiers et de courtisans. On a remarqué qu'en traversant l'Hippodiome, ou la grande placé de Constantinople , il abattit ; avec sa masse d'arme& , la mâchoire d'un dragon ou d un gros serpent en bronze. Ce serpent fesait partie d'un groupe composé de trois de ces rep^ tiles , qu'une ignorance supjarstiiieuse qroyait eue un talisman auquel éuient attachées les destinées de la ville. On dit qu'il ordonna ensuite d'abattre la statue colossale de Jusiinien, qui était un des plus beaux ornemens de cette magniâque place \ mais il y avait long-temps que cette statue avait ^té renversée de la colonne sur laquelle onl'avait jadis élevée. Lors de la conquête de Constantinople, il n'en restait plus que des débris, que les Turcs achevèrent, dans^la suite, 'de détruire , en les jetant en fonte pour en faire du canon.

Mahomet, .arrivé à Sainte-Sophie, parut

frappé d'admiration à la vue de ce superbe édifice. Ayant aperçu un Turc occupé , par zèle pour sa religion, à dégrader les belles mosaïques dont les murailles et le pavé étaient incrustés, il tomba sur lui à coups de cimeterre, en lui criant: Scélérat ^ n'est-ce pas assez que je t'aie abandonné, ainsi qu'à tes camarades, et les biens et les personnes de tous les habitans de Constantirtople ? Ignores -tu que je m'en suis résonné les édifices et les pierres ? Il commanda ensuite' à un iman de monter au jabé pour y faire la prière suivant le rit musulman; puis s-étant approché du grand-autel, il immola , en actions de grâces , un bélier au Dieu du ciel. De ce moment, Téglise de Sainte- Sophie fut convertie en mosquée. Alors, dit le mahométan Gogia Eflfendi, au lieu du son désagréable des cloches, l'on commença d'en^ tendre la \^oix agréable des musulmans des^ tinês à annoncer le temps de la prière cinq fois par jour. On ota les idoles des églises; on les purifia de toutes les ordures dont elles étaient souillées : enfin on la\^a Sainte-Sophie avec de l'eau rose.

Prudence de Mahomet et son avarice.

Le sultan , au sortir de cette basilique, s'informa du sort de Constantin, Les uns lui di-

rent qu'il avait pris la fuite ^ les antres qu*il était caché dans la ville. Deux Turcs se vantèrent de lui avoir ôté la vie, et Mahometle fil cherclier parmi les morts é On etftbien de la peine à le distinguer dans la foule j tant il était défiguré. Comme il avait quitté «on habit impérial pour être moins remarqué de Vennemi dans le combat, on ne le reconiiut, après sa mort , qu'à ses brodequins couleur de pourpre, semés d'aigles brodés en or. On lui coupa la tête qui fut apportée à Mahomet» Ce sultan crut devoir la faire reconnaître , en présence de la multitude , par plusieurs personnages des plus notables parmi les Grecs. Il voulutj^|ystaier la mort de cet empereur , parce ^raùtrenient il serait toujours resté dans Tinquic* tude. Phrantzès , confident de Constantin , écrit que Mahomet ordonna que le corps de ce monarque fût inhumé par les chrétiens , avec le cérémonial usité aux funérailles des empereurs d'Orient. Ce qu'il fit moins pour honorer sa mémoire , que pour donner plus de publicité à sa mprt : c'est peut-être dans les mêmes vues, et par le même motif, qu'il ordonna d'exposer sa tête pendant un jour entier sur la colonne nommée l'Augusteon, et qu'ensuite il en fit remplir de paille la peau , pour la promener dans toutes les cours d'Orient.

Le reste de la journée ôxi Mahomet vmc prendre possession de Consiantinople , et le len^mâin , furent consacrés à des réjouis-^ sances pubHques. Mahomet fit préparer à ses courttsa/is et aux principaux officiers de son armée 7 un magnifique banquet, dans lequel les chrétiens crurent voir se renouveler Timpiété de Bâlihasar. Le sultan et ses favoris y burent dans les vases sacrés y Targentericf des églises et les ornemens du culte décoraient la «aile du festin. La soldatesque, de son càté, se livra aux excès d'une joie effrénée et bachique. Au milieu de ces orgies , les Turcs se pejjtorent tôuted sottes dMnsukes contre la religion chrétienne. A l'exemple de leur maître , ils ^'cuivraient dans les coupes sacrées; ils couvraient leurs chevaux des chappes ^ des parèmens d^antels , des vécemens sacerdotaux qu'ils avaient pillés dans les églises. Les janis^ saires mirent le comble à ces profanaitions, en promenant dans leur camp, au son du tambour , un crucifix coiffé d'un bonnet à la turque , et en criant : p^oici le Dieu des chré" tiens. Ils firent à cette image du Christ les mêmes outrages que les Juifs avaient prodigués à sa personne, lorsqu'ils l'attachèrent à une croix.

Mahomet était avare. Il avait vu, avec un

secret dépit ^ entrer dan« son camp va butia immense que ses soldats^ revenant du pillage^ y apportaient, sans qu'il lui fût permis de le pajTtoger avec eux , puisque lui-mâme s'en était interdit la faculté. Pogr s'indemniser, il eut recours à un moyen assez singulier. Instruit que les chrétiens rechercliaient avec empressement les reliques des saints^ il ordonna de respecter celles qui se trouvaieni encore dans les églises, et de recueillir avec soin celles qui avaient été dispersées, et de les réunir toutes dans un dépôt eommun. Il les fit placer, pour plus grande sûreté, à côté du lieu où l-o» gardait son propre trésor. Plusieurs iprinces latins Ini offrirent de grandes gommes pour obtenir qiielquça-uues de ces reliques; mais ils ne purent soutenir la concurrence d'une de ses favorites, grecque de naislance , qui avait seule le privilège de professer la religion de ses pères au milieu du harem. Elle aasura le sultan qu'elle lui ferait faire des marchés plus lucratifs avec les Grecs qu'avec les Latins. Ce nouveau genre de commerce établi par Mahomet, lui procura de grands produits*

Ceux qui aiment à faire des rapprochemens ont remarqué que l'empire de Oonstan* tinople a été fondé par un Constantin^ et qu il

a été détruit sous un prince du même nom ; que ces princes avaient eu chacun pour mère une princesse npmmée Hélène. Les deux Constantin ne se ressemblèrent pas plus que les deux Hélènes. Constantin Dragosès avait sans doute d'excellentes qualités; mais la nature ne Tavait pas doué de celles qui lui auraient été nécessaires pour sauver sa patrie , si toutefois elle eût pu être Sauvée *, car il ne s'agis* sait plus de retenir Téiat sur le penchant de sa ruine , mais il aurait fallu pouvoir le retirer du fond de Tabîme où il était déjà englouti. Qr , Constantin se trouvait sans forces et sans aucun moyen pour opérer un si grand prodige , et tout bien considéré , le plus puissant génie n'eût pu ^ à sa ^lace , faire plus et mieux que lui. Lâchement abandonné par les nations européennes , mal secondé par un peuple sans courage, sans énergie , et chez qui tout esprit de patriotisme était éteint, il lui aurait été impossible de ne pas céder au pouvoir, des destinées. L'empire d'Orient s'était affaibli par degrés , et de siècle en siècle , au point que dans les derniers temps il n'était plus qu'une ombre de ce qu'il avait été jadis. Son territoire ne s'étendait pas au-delà des faubourgs de sa capitale. Enfin cet empire auU'efois si célèbre , finit, après un cours de

on^^e cent viagt-quatre ans de durée , comme le Rhin qui n'est plus qu'un ruisseau lorsqu'il se perd dans T Océan.

Supplice de Notaras et de ses fils.

Dans les premiers momens de la conquête de Constanlinople , Mahomet se montra tréscruel envers ses prisonniers. Une des plus illustres victimes de sa férocité y fut le grand duc Lucas Notaras. Ce seigneur était sorti, par capitulation ^ d'une tour qu'il avait défendue vaillamment avec le prince Orchan. Ce Turc , prévoyant le sort qui l'attendait s'il était pris par les soldats de Mahomet , avait essayé de se sauver. Travesti en moine, il s'était élancé du haut de la tour an bas, et avait eu le nnilheur de se tuer en tombant. Le grand duc qui craignait que cette aventure n attirât sur lui l'attention du sultan^ et que la capitulation qu'il avait obtenu^ ne le garantît pas du ressentiment de ce vainqueur, chercha tous les moyens de se concilier sa bienveillance. Ayant rasseniblé ce qu'il possédait de plus rare en pierreries , en perles , en or, et en bijoux de toute espèce,» il vint déposer ses richesses à ses pieds, en lui dir *ant qu'il les avait conservées dans l'intention de les lui offrir. Mahomet reçut son présent

avec dédain , et lai prodigoa , 'pour Yen remercier 9 les épiibètes. les plas c^ensantes. U le traita d'insigne menteur^ et lui fit botite de n'avoir pas employé ses trésors à secourir son prince et sa patrie. Quel est ^ lui dit-il ensuite, celui efuia mis eutte mes mains ces richesses, ta personne et ta nation? Cest Dieu, lui répondit humbtemeut If otaras. Eh bien , répliqua le sultan , tu ne ma donnes donc rien que ce qui mfappartiettt déjà. Après cette sanglante ataûie , il l'envoya en prison. A peine quelques joUrs s'étaient écoulés, qu'il le fit venir en sa présence pour Taccabler de nouvelles invectives, ïl voulut le rendre responsable de tout le sang qui avait été versé dans cette guerre. 11 l'accusa d'avoir détourné l'empereur, son maître , d'accepter le projet d'accommodement qu'il lui avait offert. Notaras se justifia le mieux qu'il put. Il répondit que les obstacles h la paix n'étaient venus ni de lui ni de l'empereur , mais des VéDiiiens et des Génois qui avaient 'entretenu ce prince dans la fau«e confiance d'être secouru par les Latins, Il ajouta que des pàchas avaient euxmêmes contribué à celte opiniâtreté avec laquelte la ville de Coastantinople s'était défendue, en faisant espérer à ses habiians la levée prochaine du siège, tl en donna la

preuve , en remettant à Mahomet plusieurs lettres que Constantin avait reçues de Chalil- Pacha. Cette découverte mit Mahomet au comble de la joie, parce qu'elle lui fournissait l'occasion de faire éclater cette haine secrète que depuis long-temps il nourrissait dans son cœur contre le grand visir. Il en sut tellement gré à Notaras^ qu il le renvoya dans sa famille. Ce superbe sultan fit même plus : il alla rendre visite h sa femme qui était alors malade, et daigna la consoler de ses infor* tunes ; mais dans cette visite il eut occasbn de jeter ses regards sur le troisième des fils de Notaras, qui était d'une grande beauté*

Peu de jours après , Mahomet donna une fête à ses courtisans. Dans la cbaleur de la débauche ^ il dépécha un de ses officiers vers le grand duc, pour lui demander le plus jeune de ses fils* Cette proposition fit frémir Notaras. Il s'écria : Je ne puis Iwrer mou Jilsi mais j'qffre sa tête ai^ec la mienne^ et celles de ses deux frères. Mahomet, le prenant, pour akisi dire, au mot, lui renvoya sur-lç-champ ce même officier avec un bourreau. Ces deux hommes eurent ordie de ne laisser la vie qu'au plus jeune des trois frères. Arrivé au lieu du supplice, l'inforuiné Notaras embrasse tenâi*ement &es fils , et les

6o es^hoite à préférer la mort à Finfamie de vîvre sôus une dontinatiorl si abominable , et dans un danger contiiiùel d^abjorér leur religion. Il supplie Tofficier chargé des ordres du sultan de lui accorder la grâce de n'être exécuté que le dernier, pour mouriv avec la certitude que ses fils auront persévéré jusqu'à la fin dans la for de leurs ancêtres; car l'un de ces deux jeunes gens avait donné quelques signes de faiblesse, et son père- lui avait adressé, pour relever son courage^ un discouÉ:s plein dé force et de sentiinens religieux. Cet homme généreux, qufiùid il eut vu les têtes de ses deux fils abattues, livra la sienne à lexécuteur.

Emigration de Grecs distingués.

Plusieurs familles illustres de Constanûnopie , efîrayées des crinies qui s'étaient commis sous leurs yeux , et de Tétât de désolation où se. trouvait cette ville, prirent le parti de se retirer dans le Pélopônése; Un;grând noiubre de savans passèrent chez' les Latins , et y établirent le. règne des lettres , aïois presque méconnues dans nos régions occidentales. La France et Rome donnèrent asile à beaucoup de ces doctes fugitifs, et s'enrichirent de leur savoir et des trésors littéraires qu'ils apportèrent avec eux. C'était une partie des débris

' 6i de celte bibliothèque publique de Consuntînophî, qui jouissait d*une si grande célébrité dès le qurfiiîème siècle, époque où elle était déjà composée , dit-on , de six cent mille volumes, parmi lesquels se faisait remarquer cet exemplaire tant vanté de Tlliade et de FOdyssée d'Homère, transcrites sur le boyau d'un serpent.

Congrès tardif,

La nouvelle de la perte de Constantinople réveilla enfin les princes chrétiens de leur assoupissement. Us commencèrent à se re« procher de n'avoir point fait tout ce qui dépendait d'eux pour empêcher cette capitale de l'empire d'Orient de tomber sous la domination des musulmans. Afin de réparer^ s'il était encore possible, cette honteuse négligence , ils dressèrent le plan d'une nouvelle ligue contre ces barbares. L'âme de cette trop tafidive confédération était Philippe-le- Bo») duc de Bourgogne. Ce prince magnifique tint, à Lille en Flandre , où était sa cour, un congrès auquel furent invités tous les potentats de la chrétienté. La première chose que firent ceux qui se rendirent à cette grande assemblée, convoquée pour une aifaire si sérieuse, fut de se livrer au plaisir et à la joie.

On les YÎt dissiper^ en spectacles et en diyer* tissemens de toute espèce , des trésors qui auraient été mieux employés aux dépenses de leur expédition contre les Turcs. Us exécuté* rent entre eux, à grands frais, des joikes et des tournois. Ils se donnèrent des fôtes bril'* lanies, des repas somptueux. Au milieu d'un de ces banquets, tous les assistans jurèrent solennellement de répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour défendre la foi contre les impies mahométans. Ce serment fut prononcé non sur rÉyangile , mais, suivant un usage singulier de Tancienne cheYale-* rie, sur un faisan qu'on promena en grande pompe de rang en rang dans la salle du festin. Toutefois , il n'y eut qu'on petit nombre de ces croisés, alors si fervens, qui furent dans la suite fidèles à leur Toeu. Presque toutes les puissances européennes 'étant en guerre les unes contre les autres, il était difficile qu'elles prissent une part bi«n active k cette nouvelle croisade»

Le sultan immole sa mattresse,

Mahomet conduisit en i455 ses troupes dans k Servie. U assiégea IVovograde, ville située au confluent du Danube et de la Mora* ve y et s'en appropria les trésors ; mais fléchi

|»ar les larmes de la fille du desposte de Servie , il se récoâcilia avec ce prince et apparat ino pinément h Andriiiople* Son retour déplut aux jàtiissairesqui avaient compté s'enrichir dans cette expédition par le pillage ; ils accusaient , avec quelque fondement, leur maitre d*avoir méconnu la voix de la gloire pour suivre celle de Tamour , et d'être maintenant soumis à une esclave. C'est pour îxène , s'écriaîent-ils , qu'il abandonne l'honneur de poursuivre^ ses conquétéSé

Jamais la nature n'avait produit une beamé plus accomplie qulrène^ faite esclave lors du sac de Gonstantinople : aussitôt que Mahomet la vit y il en devint éperdûment amoureux et en fit sa bien-^imée. Livré à cette nouvelle passion, tout autre objet lui paraissait indifférent; les affaires du gouvemeihent, dont il s'était toujours occupé jusqu'alors, lui devenaient insupportables. D en avait abandonné le soin k ses ministres^ qui abusaient de leur auto* rlté , ou plutôt de la sienne , pour opprimer le» peuples et commettre des vexations sans nombre. On n'entendait partout que plaintes et imprécations contre la jeune Grecque. Le mécontentement était général , et tout présageait une révolte prochaine. Le sultan était le seul qui ignorât ce qui se passait autour de lui , et

personne n'osait Taveriir du malheur dont sa tête était menacée. Enfin , le péril devenant de jour en jour plus pressant ^ Mustapha-Pa* oJia^ un de ses plus fidèles courtisans , se chargea de cette commission hardie. Mahomet^ après avoir écouté d'un air sévère les longues remontrances de Mustapha , lui commanda d'avertir les principaux personnages de sa cour > les oflSciers de ses troupes , et surtout les chefs des janissaires , qu'ils eussent à se présenter le jour suivant , à une heure qu'il fixa , devant la sublime porte de son palais. Après avoir donné cet ordre , il alla trouver L^ène et resta toute la nuit auprès d'elle. Le lendemain , ils assistèrent ensemble à un magnifique banquet. A l'issue du festin, Mahomet , prenant son amante par la main , la conduisit vers cette grande assemblée qu'il avait fait convoquer. Irène était parée de ses plus beaux atours, et resplendissante de pierreries. EUie semblait , dit un historien , une déesse descendue des cieux. L'air de sérénité et de satisfaction qui éclatait sur son visage , ajoutait encore à ses charmes^ Elle ne doutait pas sans doute que le dénouement d'une scène si brillante ne dût être quelque coup d'éclat qui la porterait au comble de la gloire ei de la félicité. A l'aspect dlrène, chacun est dans l'en-

chantemeiït et se reproche d'avoir désapprouvé que le sultan «ùt donné son cœur à une- si charmante personne. Mahomet, après avoir tenu la jeune Gi^ecque exposée pendant quelques ïnstans aux regards et à Tadmiration du public, tire tout à coup son cimeierre el lui abat la tête. Aussitôt un cri d*horreur s'élève de toutes parts. Mahomet, sans faire paraître la moindre émotion , s'éloigne de l'assemblée , marchant d'un pas grave , et paraissant s'applaudir d'avoir prouvé qu'il savait faire , lorsque l'intérêt de l'état l'exigeait , le sacrifice de ses plus tendres afiec lions et de ses plus doux plaisirs.

Destruction de l'empire de Tréhisonde ; héroïsme de la Jfamllle impériale,

David Comnène, qui avait usurpé^ le «rône sur son neveu et son pupille , xégnait sur Trébis<mde , quand Mahomet porta ses armes contre ce pays. David était marié à une princesse de la famille de Cantacuzèae , nommée Hélène ou Irène , qui l'avait rendu père de neuf fils et de deux filles. Trébisonde , assiégée depuis trente-deux jours ^ se défeiri.ait avec un courage admirable -, mais un renégat, devenu grand-visir , demanda un enlï^lien à David , et le persuada qu'il ne pouvait résister encore

l^w^temps aux icvcts eoneimes^ Il Im 6i le tableau le plus horrible de$ qiftlhei(trs où ssk Tâletir imprademe enitraiaerak sa Camille et son peuple , et lai promit, au nom de Mahomet , de lui assigner des^ revenus égaux à ceux dont il ),ouissaît alors y s'il voulait lui abandonner ses états. David accepta le traité proposé, sous la condition toutefois que Mahomet épouserait Awne Gomnène , sa fille aîné^ Le sultan promit to«t, David lui envoya les clefs de Trébisonde et se rendit à Constantiaople. Le sultan ne le mit en posjsession que de domkitkeapeu considérables et ne se pressa point d'admettre sa fille au rang de ses femmes, David s'aperçut trop tard de la faute qu'il avait commise -, Mahomet, après avoir détruit Temr pire de Trébisonde , résolut d'exterminer la fsimiile de David Comnène. Il ne cherchait qu'un prétexte poinr mettre à exécution ce per-. fidc dessein. Il ne fut pas long-temps à le trouver : on fit tomber entre ses mains des lettres par lesquell^ il paraissait que David entre^ tenait des correspondances avec les puissances ennemies de la Porte , et même avec le pape. Mahomet, sans se dûi\nerla peine d'examiner le contenu des lettres , prononça à leur simple inspection que David était coupable. L'ayant sommé de comparaître devant lui avec tous

les siens , il loi dit de choisir entre l'Alcoran et la m^rt. David répondit qu'il n^arait point de choix à faire y et protesta qu'il labseraii rerser jusqu'à la dernière gomte de son san^ plutèft que de tFafair sa religion ; hirit de ses fils tinrent le même langage. Aassitôt ils furent traînés au supplice hors des murs de Constantinople.

La sentence prononcée contre eux portait que leurs cadavres resteraient nus sur la terre , pour servir de pâture aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie. L'impératrice Hélène ou Irène Cantacuzène ne quitta point son époux ni ses fils qit'ils n'eussent reçu le coup de la mort. Sans crain&re les bourreaux dont ils étaient entourés , elle les exhortait à souffrir courageusement pour leur foi. Malgré la défense qui avait été faite de donner la aépultture à son mari et à %e% enfans ^ elle osa leur faire creuser une fosse à laquelle on la vil travailler de des pi^pres mains \ elle y déposa y avec le secoua de quelques personnes qui lui étaient dévouées , les dépouilles de ces chers objets de sa tendresse. Son courage héroïque avait, ajoirte-t-on, frappé les Turcs d'une telle «tapear, qu'aucun A'eux n'eut la hardiesse deia troubler dans ses opérations. Mahon^t , après la mort de David Comnène; épousa la prin-

cesse Anne, sâ fille, comme il s'y était engagé; mais il la força d'abjurer auparavant le christianisme. Outre cette princesse , il restait deux autres enfans de David , savoir, un fils de trois ans y et une fille plus jeune encore ; leur âge leur sauva la vie. Ainsi finit, en 1462 , le petit empire de Trébisonde<

Noui^lUs conquête de Mahomet II; la triple alliance des yieillards; croisade contre les Turcs-, mort de Pie IL

En 1 563 , Mahomet ajouta Vile de Lesbos à ses nombreuses conquêtes. Maître de celte île, la plus étendue de celles de la mer Egée , si on en excepteTîégrepont f il retourna àConstantinople qu'il s'occupa d'abord à fortifier ; ensuite il la décora de nouvelles mosquées , de palais et d'édifices magnifiques. Il en fit agrandir le port , et donna des ordres pour qu'on y mît en construction un grand nombre de vaisseaux. D sentait qu'il ne pouvait prétendre à l'empire de la mer sans une marine respectable. H fit élever plusieurs forteresses sur divers points des environs de Constantinople, et entre autres les deux châteaux des Dardanelles , tlont l'un est situé en Europe et l'autre en Asie , sur les deux bords opposés de rHellespont, On les garnit chacun de trente

pièces de gros canons. Lorsque ces pièces liraient , leurs boulets atteignaient d'un rivage k l'autre , en rasant la surface de Feau , de sorte qu'il eût été impossible à au^ym navire de passer dans le détroit sans être foudroyé. Les bâtimens qui se présentaient pour y entrer , étaient donc obligés d aller mouiller devant Tun ou Vautre de ces châteaux. Le gouverneur, après les avoir fait reconnaître, décidait six fallait ou non leur livrer le passage. Mahomet avait pris ces mesures pour se ménager des sûretés , en ca^ de revers dans la guerre qu*il méditait contre les Vénitiens. Son deissein était de les expulser des mers de la Grèce , et de les dépouiller de toutes celles de leurs possessions qui avaient jadis fait partie du domaine de l'empire d*Orient, et qu'il croyait devoir lui appartenir de droit; car il se regardait comme le vrai successeur des empereurs de Con&tanxinople.

Avant de commencer les hostilités contre ces républicains, il jugea qu'il était prudent de n'avoir rien à craindre de la part dès puissances qui , situées le long de la mer Adriatique, se trouvaient à portée de leur prêter des secoure. La soumission de presque tous les pays qui bordaient cette côte, et qui comprenaient uue grande partie de l'ancienne Il<

lyrie, fut consommée en peudeiemps^ et ne coûta pas beaucoup à MaWmet. L'artjllene formidable qu'il traînait à sa suite y jetak p^tout une si grande épouvante , que toutes les places s'empressaient de kii ouvrir lews portes. La conquête de ces contrées ill/rieunes entraîna celle des deuxBosnies.

. Ces provinces étaient voisines de la Servie. La basse Bosnie obéissait à un roi y et la hame à un duc j qui tous les deux payaient tribut.au grand-seigneur. Ces princes, las de porter le joug des Ottomans , avaient résolu de s'en af- Êranchir.

Le roi , pour mériter la protection des prin/^ ces chrétiens et hi faveur du pape , s'était fait baptiser , en renonçant au manichéisme ^ qni était la religion presque dominante du pa j^s. Sous le vain espoir d'être secouru^ surtout par les Hongrois et les Vénitiens^ ce souverain osa déployer le premier contre le sultan Fétcndard de la liberté. Mahomet «atra dans ses états, à la tête d'un gros corps d'armée .x Les Hongrois et les Vénitiens restèrent tranquilles spectateurs des événemens% Alors Etienne , c^est ainsi que s'appelait le roi de Bosnie , abandonné à ses propres forces, «ne put résister à celles du grand-seigneur. La ville de Dôrobise , nommée par ceux du pays Drisna-War,

essaya les premières attaques des Turcs. Écra^ êée par leur artillerie , elle fut forcée de capituler* Mahomet^ suivant son usage ^ laUaa dans cette THle le bas-peuple , partagea avec les |iriiicipaux o£Sciers de son axmée «t avec ses Gouriistf&s l'élite delà jeunesse, et contraignit les habitansles plus riches de venir réâder à Constantinople , pour augmenter le nombre de ses babitans. Cette conquête fut suivie de t^Ue de Jaïtza y capitale de tout le royaume de Bosnie^ près de Qissa où le monarque vaincu s'était réfugié. Glissa était une ville très^forte par sa position^ Entourée de marais profonds , l'abord en était presque inaccessible ; mais les chaleurs de la saison les avaient desséchés assez pour ^'on eii la faciUté de couper les joncs et les roseattx dont ils étaient remplis. Le visir Machmut^ envoyé par le sultan à la poursuite du roi de Bosnie, sut profiter de cette cilrc^nstance. Il fit faire avec ces i^erbes aquatiques des fascines qu'on ajusta entre elles de manière que , couvertes de planches, elles formaiem des ponts floitans, à Faide desquels on pouvait aborder, sans courir aucun risque , jusqu'au pied des murs de la ville. Etienne , étonné de cette manœuvre , etivoya dire au visir qa^il était disposé à lui ^l>and6nipLer Cliésa , s'il voulait lui assurer la

7^ vie ainsi qu aux habitans. Le visir fut reçu à cette condition dans la ville; il n'attenta pas aux jours d'Etienne, comme^il en était convenu avec serment; mais il se crut dispensé de respecter sa liberté. Il le fit arrêter et lenvoya au sultan. Mahomet, après l'avoir traîné pendant long-temps à sa suite dans ses courses militaires , le condamna à perdre la tête. II le fit exécuter par un cbef de ses cuisines , qui avait accusé ce prince d'avoir tenté d'empoisonner les viandes préparées pour la table du grand-seigneur. La haute Bosnie fut également forcée de céder aux armes ottomanes. Mahomet, après l'avoir soumise , en donna l'investiture au second des fils du duc, lequ«l s'était fait renégat , et avait changé son nom d'Etienne en celui d'Achmet. Ainsi les deux Bosnies, qui, depuis le septième ^ièxle , avaient été démembrées de l'empire grec par les Esclavoûs, passèrent .sous la domination de§ Turcs, qui les possèdent encore maintenant, au moins en grande partie.

Les Vénitiens eurent tout lieu de se repentir d'avoir vu d'un œil si indifférent les Turcs s'emparer des deux Bosnies , et d'avoir fermé Voreille aux instances du roi et du duc, pour qu'ils vinssent à leur secours. Mahomet envoya dans le Péloponèse le visir Macbmut et

Omar-Pacha , pour se saisir en son nom des villes que la république de Venise y possédait. Ces deux officiers débutèrent par se rendre maîtres de la ville d'Argos. Elle leur fut livrée par la trahison d'un de ces prêtres grecs qui, furieux schismatiques 9 haïssaient encore . plus les Latins que les mahométans. Ce perfide trouva le moyen d'en chasser le gouverneur vénitien , Nicolas Dandolo. Les musulmans firent ensuite une excursion sur le territoire de Neupacte qui appartenait aussi aux Vénitiens; ils s'avancèrent jusqu'à Modon, et en ravagèrent les environs. Cependant il subsistait toujours entre la Porte et la seigneurie un simulacre de paix.

La nouvelle de cette infraction faite aux traités jeta le sénat de Venise dans de grandes perplexités. La plupart de ses membres opinatent pour qu'on s'expliquât avec le sultan, avant d'adopter un dernier parti. Alors le sénateur Victor Capello , ayant pris la parole , prononça une harangue pleine de force et d'énergie, n représenta à ses collègues le danger où ils allaient exposer leur patrie en différant d'armer contre le sultan. Il leur dit que les seules remontrances qu'on pouvait faire à ce barbare , étaient de lui déclarer sur-le-champ la guerre ; qu'il serait peu digne de la repu-

■ 74 blique de n'avoir à employer pour toute défense d'autres armes que d'humbles suppliques : « Ceux d'entre vous, disait-il, quivou- « draient qu'on lui dépêchât des ambassadeurs (( pour lui déclarer qu'il a violé la paix,peutt vent-ils se flatter que ces députés réussiront (c mieux dans leur mission , que tant d'autres « qui ne nous ont jamais rapporté de la cour tf ottomane que des paroles trompeuses ou d de vains complîmens? Que l'expérience du « passé nous serve de leçon pour le présent K et pour l'avenir ! Qu'avons - nous besoin K maintenant de chercher à découvrir les în- « tentions de Mahomet? L'invasion d'Argos c( ne nous fait* elle pas assez connaître quds « sont ses vrais desseins? Vous n'avez point m oublié sans doute qu'il ne s'est pas caché € pour venir examiner la situation de Né- « grepont. Vous savez avec quelle curiosité « il a sondé lui-même le canal de l'Euripe , tf qui sépare cette île du continent. Pouveztt TOUS donc douter qu'à cette heure même « où vous délibérez avec tant de ménage- « ment et d'égard pour sa personne , il ne « conjure votre perte? Cette réserve dont « vous avez usé jusqu'à présent envers lui , « et v<>s lenteurs ^ ont déjà eu des suites bien <,t. funestes. Ce sont elles qui ont causé et la

K perte de Consiantioople et la ruine du Pë-* it loponése. Dernièrement encore , Vavonsa nous pas laissé enlever an roi de Bosnie et a le trône et la vie? De quelle confusion^ je « dis plus , de quelle infamie ne serons-nous t< pas couverts, lorsqu'on entendra toutes les « nations chrétiennes nous reprocher de lôs « abandonner à la merci des infidèles ^ dans « la crainte qae la guerre ne nuise à notre « commerce maritime, et se plaindre qne « nous les sacrifions à Tappât d'an gain soctf dide ? » Enfin Capello termina son discours en exhortant ses compatriotes à .se liguer avec les Hongrois , à leur délivrer des sommes d^argent pour subvenir aux frais de la guerre , et à augmenter le plus qu'il serait possible la mariné Vénitienne. H voulut de plus que la seigneurie dépêchât au pape des députés pour le prier de prendre en considération cette croisade , qu'il avait publiée lui-même à Mxntoue avec tant d'éclat. Il conseilla d'envoyer au plus tôt dans le Péloponèse un corps de deux mille hçmmes de cavalerie , avec des émissaires pour faire soulever le pays. Tandis que les Hongrois , disait-il , presseront les Turcs sur le continent , nous les harcèlerons sur mer** Capello, par la force de son éïoquence , entraîna de son côté le plus giand

nombre des sénateurs , et la guerre contre les Ottomans fut décrétée sur l'heure. En conséquence , la seigneurie fit partir des ambassadeurs pour la Hongrie et pour Rome. Maihias, roi de Hongrie, promit de se joindre aux Vénitiens. Il convint de traverser le Danube au printemps procbaîn, et de porter la désolation sur le territoire des Turcs. Alors les ambassadeurs de Venise remirent à ce prince vingt-cinq mille ducats en or, avec lesquels il leva un nombre égal d'hommes de

guerre.

Le pape fut transporté de joie lorsqu'il apprit que les Vénitiens s'étaient décidés à déclarer la guerre au grand- sultan, et que âéjà ils avaient mis en mer une flotte , avec ordre de se rendre dans le Péloponèse. Il adressa au doge Christophe Moro une lettre dans laquelle, consultant plus son zèle que sies forces, il anaonçaii qu'il se mettrait* lui-même à la xète des uoupes ; qu'il serait accompagné de tout le collège des cardinaux , et suivi de soldats pleins de bravoure qui assureraient, par la vigueur de leurs bras , l'efficacité des prières qu'il ferait au Dieu des armées pendant le combat. Il ajoutait que son fils bien-aimé Philippe , duc de Bourgogne, de l'illustre maison de France, viendrait le joindre avec un puis-

sant renfort* Il invitait le doge k imiter son exemple , à venir en personne prendre part à cette glorieuse expédition , à y paraître monté sur le bucentaure et environné de toute la pompe de sa dignité. Le pontife attachait une grande importance à cet appareil. La pré-^ sence des princes ^ disait-il, produit toujours beaucoup d'effet sur V esprit des soldats. Les grands noms inspirent dans les armées de la cojifiance aux troupes et de la terreur à /'e/i* nemi. Le pape , qui craignait que le doge fût peu disposé à quitter Venise pour aller affronter à son âge les dangers et les incommodités de la mer, va au-devant de ce prétexte^ en lui représentant que le duc de Bourgogne est vieux, et que lui-même n'est pas jeune : aussi appelait-il cette nouvelle croisade la triple alliance des trois i^ieillards. Enfin, il finissait par lui dire qu'il Tattendrait l'été suivant à Âncône pour partir ensemble.

Le saint-pére écrivit aussi à Scander-Beg pour lui donner avis de son voyage. Il lui promettait que lorsqu'il serait arrivé aux frontières de ses étals, il le couronnerait roi d'Epire et d'Albanie, et le déclarerait généraKssime de l'armée des croisés. Cette promesse flatta beaucoup Scander-Beg, et il fit de grands apprêts pour recevoir le pape avec distinction,

et de grands préparatifs .pour faire ]a guerre aux Turcs avec vigueur. Mahomet menaça Scander - Beg de toute son indignation s'il ne cessait ses armemens» Le prince albanais ne répondit à ses menaces qu'en lui proposant un ^rartel. Dans le même temps, k pape reçut du sultan^ une lettre dans laquell» il lui disait: Je suis innocent de la mort du Christ , et je ne puis penser qu'avec horreur à ceux qui l'ont attaché à la croix» Le pape, de son c6té^ écrivait k Mahomet pour Tinviter à recevoir le haptéme , lui promettant , pour prix de cette complaisance y de le faire le premier potentat de Funi^ei^. Ces lettres ne produisirent aucun effet y si ce n'est que celle du pape choqua les princes chrétiens, et scandalisa un peu les fidèles.

Pie II, au retour de la beUe saison , ne manqua pas de partir pour Âncàne. Il fit la rome en litière à cause de la faiblesse de sa santé. Il trouva tous les chemins couverts d^une foule de croisés accourus de France, d'Espagne et d'Allemagne, dans l'espoir de s'embarquer à Ancène, pour passer avec lui en Grèce. On fut obligé d'en congédier une multitude qui étaient venus sans armes, sans ch^fs, sans argent, 3ans provisions, sans aucune disposition pour la guerre, n'ayant apporté avec eux que leur

misère. Sa Sainteté, en cong^iant ces pieax vagabonds y ne voulut point cependant qu'it*^ fussent privés des grâces spirituelles attachées au voyage d*outre-mer. D leur donna l'absolution de tous leurs péchés avec indulgence pléoière : ce qui n'empêcha pas un grand nombre d'entre eux^ et beaucoup d'Allemands scu^ tout, de mourir de faim en retournant dans leur patrie*

Le pape , en arrivant à Anc6ne , apprit que le duc de Bourgogne ne viendrait pas au rendez-vous. Il fut accablé de cette nouvelle. Une fièvre violente le saisit, et il ne tarda pas à reconnaître qu'il approchait de sa fia ; alors il fit venir les cardinaux , et leur recommanda de suivre le projet de la croisade, en leur remettant quarante-cinq mille ducats en oi^ Il mourut peu d'heures après, la nuit du i3 au 14 août i464*

Le nouveau pape Paul II montre peu de zèle pour la croisade; les Grecs du Péloponèse prennent les armes; les Vénitiens se rendent maîtres de Lesbos et de plusieurs autres contrées ; valeur admirable des Maniotes,

Paul II , son successeur^ quoique vénitien , était bien éloigné de montrer autant d'animosite contre les Turcs. On eAt dit, au contraire, que son intention était de faire , ennroublant

le repos de Fltalie , une diversion en faveur de ces infidèles.*

JLa flotte que les Vénitiens avaient en mer était composée de trente-cinq galères et de douze gros navires. Elle portait un grand nombre de soldats italiens , et près de deux mille hommes de cavalerie légère. Cet armement était commandé par Jacques ou Louis Loredano, à qui le sénat avait donné plein pouvoir et toute autorité sur les terres que la république possédait le long de la mer d'Ionie et dans la mer Egée*

Jjoredano, ayant misjila voile ^ se rendit à Monembasie , et y débarqua des troupes qui enlevèrent aux Turcs Vatica , ville de Laconie. Bertoldo d'Esté , qui commandait l'armée de terre , vint se réunir à Loredano avec un corps de vingt-quatre mille hommes d'infanterie et de deux mille chevaux. D envoya un détachement pour faire le siège d'Argos et reprendre cette ville sur les Turcs. La réduction d'Argos et de la ville de Vatica disposa les Giecs du Péloponèse , qui gémissaient sous la tyrannie ottomane , à se prêter aux insinuations de Bertoldo d'Esté. Ce général ne cessait de les bercer de Tespoir d'être puissamment secourus par la croisade. Les habitans de Sparte ou Lacédémone> furent les premiers à entrer

8i dans ses vues. Ils lui représentèrent qu'il fallait avant tout s'assurer de Corinlhe et fermer aux Turcs les portes du Péloponèse , en rétablissant rExamille. Loredano et Bertoldo suivirent ce conseil ; ils se transportèrent à l'isthme de Corinthe et employèrent, dit-on, trente-six mille . ouvriers à relever cette muraille <jui avait été tant de fois détruite et réédifiée«^Les troupes de la république se portèrent ensuite sur Cormtlier Elles étaient près de s'en emparer, lorsque Bertoldo d'Esté reçut une blessure dont il mourut peu de jours après. Cet accident découragea les Vénitiens -, ils levèrent le siège de Corintîie , abandonnèrent l'Examille et se replièrent précipitamment sur Napoli'de Romanîe. Le visîr Machmut, qui était accouru à la tête de Quatrevingt mille hommes pour arrêter leurs progrès, fit démolir FEiamille, reprit Argos , renforça toutes les places que les Ottomans posséflaient dans ces contrées,'etjerauneTiombreuse garnison et des vivres dans Patras. Il chargea ensuite Omar d'aller , avec un corps de vingt mille hommes^ réduire à l'obéissance du sultan toutes les po&sessions vénitiennes situées dans les environs de Modon.

Îj€b habitans de Sparte, aujourd'hui Mtsrdira, excités par les Vénitiens, et «nimiVpar le souvenir de celte liberté qu'ils avaient ja-

dis défendue avec Unt de gloire contre les oppresseurs de leur patrie , prirent les armes sous la conduite d'un brave de leur nation, nommé Graïtza Paléologue, et chassèrent les Turcs de leur ville. Ce coup de vigueur ne se soutint pas. Ceux de Misithra, après cette tentative pour se tirer d'esclavage , préférèrent d'abandonner leur ville , qui ne pouvait manquer de retomber bientôt enue les mains des Turcs, au malheur d^ vivre sous la tyrannie de ces maîtres barbares. En vain Machmut, après s'être remis en possession de Sparte, invita ces fugitifs à rentrer dans leurs fojers ; te plus grand nombre persista dans la résolution de rester cantonné sur celte partie inaccessible des montagnes qui environnent Misi* thrai Ces hommes belliqueux i connus sons le nom <le Maniotes , se sont défendus dans cet asile pendant plus de deux siècles contre toute la puissance du croissant.

La conquête que les Vénitiens firent alors de Lemnos , réveilla leur couragCé Us exécu^ tèrent une descente le jour de Pâques dans File de Lesbos , où, pour sâtbfaire à leur vengeance , ils se firent une sorte de divertissement d'empaler une multitude de Turcs. H semblait que les chrétiens, dans c^ siècle af^

«3 freux, prenaient h ikche de le disputer en cruautés aux féroces musulmans.

Mort de Thomas Paiéohgue ; Mahomet II entre dam r Albanie, il bloque CtiJÎe; Scander-Beg courte Rome demander des secours au pape, il n'en oh* tient que des promesses i luxe scandaleux du sainfpère; cause singulière de sa mort; courage et mort de Scander-Beg.

Le la mat de Tannée i465, le prince Thomas Paléologue mourut k Rome. Il était âgé de cinquante-six ans. La conduite de ce despote fut sous plus d'un rapport trés-blàmable. Lhistoire lui impute des actions qui ne font honneur ni i sa bonne foi , ni à son humanité. Après avoir attiré h sa cour^ par trahison, Martin Zacharie Âsan Centurioni, prince d'Achaïe^ son beau-père, il l'avait laissé mourir de £aim avec ses enfans dans un cachot. Il avait fait couper les mains , les oreilles j le nez et crever les yeux à un seigneur, époux d'uile sœur de sa femme , et qui par conséquent était son beau-frère. Il est vrai que ces deux hommes s'étaient rendus coupables de crime d'état, en fomentant les trc^les du Péloponèse; mais quelque irrité qu'il dût être contre eux^ il pouvait les punir avec plus de modération , et ne pas épuiser sur leurs personnes les reeher-

ches d'ttne cruauté atroce. La manière dont il les traita n'annonce pas certainemetit une belle âme. Thomas en mourant laissa deux fils , André et Manuel , et deux filks , Hélène et Zoé. André, prince dissolu, fink ses jours a Rome, où il s'était mésallié en épousant «ne femme du plus bas étage et ^ans mœurs» Manuel, son puîné, prince actif et d'un caractère entreprenant, crut que s'il quittait la cour de Rome pour celle de Constantinople, etTE- Yangile pour TAlcoran , cet échange le conduirait k une grande fortune. Mahomet lui fit à la irérité un accueil gracieux j mais il ne parait pas que sa générosité ait répondu aux grandes espérances de ee jeune ambitieux. 11 ne lui accorda poinr son entretien que le revenu de deux méchantes bourgades nommées l'une Sjresion et l'autre Ampelizion, avec cent aspres k dépenser par jour. U lui fit présent de quatre esclaves, parmi lesquels étaient deux femmes. Manuel en eut deux enfans, appelés l'un Jean et l'autre André : Jean vécut et mourut dans la religion chrétienne; quant à André, Sélim^ petit- fils de Mahomet II, le fit<;irconcire , lui imposa le nom de Mahomet , et lui 4onna du* service dans ses armées. A l'égard des deux filles du despote Thomaf, Hélène fut mariée à Lazare, prince

de SerTÎe; Zoé, la seconde ^ ëpoma à Rome Jean, duc de Moscovie, et en eut plusieurs enfaus; elle avait la réputation d'être une femme de beaucoup d'esprit y mais en même temps pleine d'artifice*

Mahomet redoutait les armes de Ferdinand, roi de Naples. Il chercha à le gagner par Vappat de l'or, et même h contracter avec lui des alliances de famille. Il lui offrit huit cent mille écus d'or s'il voulait déclarer la guerre à certaines puissances d'Italie. En même temps il lui proposa, pour le prince Alphonse, son fiîs aîné, le mariage d'une de ses propres filles, oa celui de la fille d'un de ses premiers officiers, qui professait la religion chrétienne. Il promettait d'assurer à la future épouse une dot 4e deux cent mille écus aussi d'or, et plus^ encore s'il était nécessaire. Ferdinand, pour donner au pape une preuve de se^ déférence , quoique dans le fond il ne lui f&t pa& fort dévoué , Finstruisit des offres de Mahomet, et dn refus qu'il avait fait de les accepter. Le sainipère sut gré à Ferdinand de sa conduite et lui eu fit de grands complimens. Mahomet avait aussi entretenu , en suivant le même système de politique , des liaisons avec François Sfbrce^ duc de Milan. Il lui avait envoyé des ambassadeurs chargés de riches présens pour l'en-

«6 gftger à prendre les armes contre la répobliqae de Venise; mais le duc ne s'était peint prêté à ses vœax.

Le sultan, à la tête de deux eent mille hommes^ entra, au mois de juin de cette année, i465, dans TÂlbanie. Il s'y empai*a de plusieurs places et entre autres de Sfetigrade, qni, en langue illyrienne^ signifie la ville Sainte , et de Bel^ade , qu il faut distinguer de Belgrade en Hongrie. Ce ne fut pas toutefois sans faire de grandes pertes et sans essuyer de grands revers. Scander-Beg en plusieurs occasions défit ses troupes. Le sultan, considérant qu'en général les villes de guerre de l'Albanie étaient trop bien fortifiées pour qu'il pût se flatter de les emporter de vive force , jugea qu'il n'y avait que la famine qui pJLt les lui soumettre. En conséquence, il partagea son année en plusieurs divisions ou détache* mens , qui , répandus dans les divers cantons du pays, en tenaient les, places en échec , et les empêchaient d'avoir aucune communication entre elles. Le plus fort détachement était commandé par le pacha Balabanus, qui jouissait de la plus grande faveur auprès de son maître, parce que, lors de la prise de Conslantinople , il était monté le premier sur la brèche. Cette action lui avait mérité Thonneur

d'êirc élevé du grade de simple soldat k celui de pacha. Mahomet lui ordonna de suspendfe le siège de Croie, capitale de l'Albanie, qu'il aTak déjà commencé, et de le convertir en blocus. Après avoir fait ces dispositions, ii partit pour Philippopolis,bien résolu de revenir au renouvellement de la saison^ avec des forcer beaucoup plus considérables.

Seander-Beg, prévoyant que le blocus de Croie se prolongerait assez pour qu'il eût le temps de faire un vojrage à Rome, partit pour cette ville , dans le dessein d'y solliciter des secours auprès de Paul II. Ce pontife l'accueillit très-bien; il le combla de présens, et de promesses encore plus. Il parait qu'il s'en tint là , et qu'il fut peu touché des représentations que lui fit le prince albanais en faveur de la croisade, parce que, dit-on, elles tendaient à dî* minuer ses trésors et à contrarier celte pas*» sion qu'il avait pour accumuler dans ses coffres des bijoux de toute espèce, et surtout des diamans dont il aimait beaucoup à se parer. En effet, sa tiare en était ordinairement sur» chargée. On raconte que dans une grande solennité où il l'eut long-temps sur la tête j elle le fatigua tellement par son poids, qu'elle lui causa la maladie dont il mourut. Quelques écrivains ont été assez simples pour avancer

que cette maladie fut causée par les malices émanations qui , sorties de ces pierreries , s'étaient portées sur son cerveau. C'était alors la mode d'attribuer aux pierres fines des propriétés; ou salutaires ou vénéneuses : aussi faisait-on entrer celles de la première espèce dans certaines prépataiions pharmaceutiques, en les porphyrisant, c'est-à-dire , en les i:jéduisant en poudre impalpable» On trouve encore dans nos dispensaire^ des traces de cet usage gothique qui s'est propagé presque Jusqu'à nos jours. Mais la commune opinion est que Paul II mourut pour avoir mangé deux melons à son pepas du soir la veille de son décès. Scahder-Beg ne fil pas une longue résidence à Rome, 11 s'empressa de revenir dans ses états pour y attendre le retour de Mahomet, et pour s'opposer au nouvelles attaques dont ce sultan l'avait menacé.^Les Turcs retrouvèrent dans la garnison^de Croie le même cou^*^ rage qu'elle leur avait montré Tannée précédente; mais-la mort inopinée de Scander-Beg mit bientôt celte ville à la merci des infidèles. Scander-Beg finit sa- glorieuse carrière le 17 janvier 1467, à lage de soixante- trois ans.. Il eu^ toutes les qualités qui font les grands capitaines. Avec des forces très-inférieures à celles des Turcs, il résista, pendant Ips vingt-qualiQ

années qu'il régna, à toute la puissance d'Âmurat II, et à <îelle de son fils Mahomet, Sa vie fut un tissu d actions héroïques; mais elle n'a pas toujours été sans reproches. On voudrait pouvoir arracher de son histoire quelques feuillets où se trouvent consignés des traits qui ternissent un peu sa gloire. La plupart des écrivains qui ont parlé de lui s'accordent à nous le représenter comme le plus pacifique et même le plus doux de tous les hommes» Si cela est vrai^ ce devait être chez lui lefiel d'une vertu hien sublime ; car il était si peu disposé par tempérament à la douceur^ que toutes les fois qu'il éprouvait quelque forte contrariété , il se faisait dans sa personne une telle révolution , que sa lèvre inférieure se fendait et versait diu sang : preuve qu'il avait les passions ti'és-vivcs et qu'il était porté à la colère. Scander-Beg savait done se vaincre luimême : espèce d'héroïsn^ moral qui ajoutait encore en lui un grand relief à Théroïsme militaire qu'on ne peut lui refuser.

Scander-Beg donna en mourant des signes de son sincère attachement à la religion chré^ tienne, dont il s'était toujours montré un ardent défenseur. Avant de recevoir les derniers sacremens de l'église , il appela auprès de lui le prince Jean^ son fils et. sou successeur, pour

Texhorter à marcher toujours dans le sentier de la vertu, et à se conduire avec sagesse dans le gouvernement de ses peuples. Il déclara en même temps qu'il le mettait sous la tutelle de la république de Venise, jusqu'à ce qu'il f&t devenu majeur. Cette marque de confiance donnée par le prince d'Albanie aux Vénitiens fat un nouveau germe de guerne semé entre ces républicains et les Ottomans* La mort de Scander-Beg fut suivie d'un deuil miiversel. Ses sujets le pleurèrent amèrement. Les Turcs même le regrettèrent, quoiqu'il leut eût fait beaucoup de mal. Us avaient conçu de lui la plus baute idée. Ils en donnèrent une pre,uve signalée, lorsque quatre ans après, il fallut exhumer les restes de ce héros, et les transférer de Téglise d'Alessio , où ïlé avaient été déposés, à Scutari. Au moment du transport, les janissaires qui se trouvaient à Aiessio , devenue , depuis la mort de ce prince , une des conquêtes de Mahomet, se rassemblèrent autour de son cercueil , s'empressani à l'envi de le toucher de la main avec une sorte de vénération ; il y en eut même qui > après avoir réussi, malgré tous les obstacles, k se procurer quelques parcelles de ses ossemens, les firent enchâsser dans des boites d*or et d'argent pouç les porter toujours sur

-9^ eux : c'écail pour ces guerriers un talisman auquel ils attribuaient la vertu de fixer dans les combats la victoire de leur cÀté, on de rendre leur personne invulnérable dans les dangers. Scander^Beg s'était trouvé k vingt-deux batailles sans avoir été blessé qu'une seule fois, et encore très-légèrement.

râleur de Marulla.

Les Vénitiens, fatigués d'une guerre ruineuse , envoyèrent un député au sultan pour lui faire des propositions de paix; le Bultan reçut le député avec beaucoup de Iputeur. Il se flattait que ses troupes qui assiégeaient alors Lépante et Lemnos ne tarderaient point à s'emparer de ces deux villes ; mais Antoiile Lorcdàno, un des généraux de la république^ chassa Soliman-Pacha qui tenait Lé^ pante bloquée depuis quatre mois , et fit voile pour aller secourir Lemnos. Cocciae , capital» de cette île, fut sauvée par la valeur d'uûe jeune fille , nommée Marulla. C'était alors le siècle des vierges belliqueuses. Cette héroïne, qui n'avait Jamais voulu quitter son père pendant qu'il combattait en brave sur les murailles, le voyant tomber sous les coups de l'ennemi , se saisit de ses armes et s'en servit

9^ avec une intrépidité et une force au -dessus de son âge et de son sexe. Le courage de Marulla releva celui de la garnison qui commençait à âéchir, et se préparait à abandonner la brèche où le père de MaruUa venait de périr. Ce nouveau combat donna à Antoine Lorédano le temps de prendre ses mesures , -et d'empêcher les musulmans de s'emparer de la ville.

Mort de Mahomet IL

Mahomet avait étendu ses conquêtes do Danube à TEuphraie , et des extrémités de la Criméfi ou delà Chersonèse-Taurique aux confins de la Syrie. En Europe , il rendit les Valaques ses tributaires. Il conquit les deux Bosnies, la Servie, et presque toute la Bulgarie. D soumit à sa domination l'Albanie , l'Epire et divers autres pays qui faisaient partie de l'ancienne Illyrie, le long du golfe Adriatique. D s'empara de TAcarnanie et de TÉtolie. Dans la Grèce, il prit Constantinople , et mit fin, par cette conquête, à l'empire d'Orient. Il se rendit ensuite maître d'Athènes , de Thèbes et de Corinthe. Il entra dans le Péloponèse. Argos lui ouvrit ses portes. Il dépouilla les despotes Démétrius et Thomas, les deux frères du dernier empereur, de tout ce qu'ils possédaient

dans celte péninsule. Dans la mer dlonie , il s'empara des îles de Corfou , Tancienne Corcyre ; de Céphalonie et de Zante. Dans TArcliipel, il envahît un grand nombre d'Ue^ très-importantes, parmi lesquelles on distinguait rîle de Négrepont , Tancienne Eubée ; celle de Lesbos , l'île de Chio , enfin Lemnos ou Stalimène. Ses généraux pénétrèrent en Crimée , et y enlevèrent à la république de Gênes la ville de Capha : c'était un des plus beaux comptoirs que les Génois eussent dans ces contrées, et le centre du trafic qu'ils y fesaient. lies musulmans avaient déjà porté un coup funeste à leur commerce en leur enlevant Galata ^ Amastris et Amasie.

En Asie , Mabomet renversa le petit empire de Trébisonde. Il détruisit la principauté de Sinope et de Castamone ; il s'y rendit maître de Cérafunte, et de presque tous les pays situés sur la rive méridionale du Pont-Euxin. Q prit en Bithynie , en Pbrygie , en Cappadoce et en Pampbylie , plusieurs places qui avaient échappé aux armes de ses prédécesseurs. Il enleva aux princes de Caramanie la meilleure paitie de leurs états. Il reconquit sur les Persans, Tocat, Sivac ou Sébaste, et plusieurs autres villes qu'ils possédaient en Arménie. Enfin il détruisit deux empires , il conquit

douze royaumes , et il enleva, tant aux chrétiens qu'aux musulmans qui sëiaient déclarés ses ennemis, plus de deux cents places fortes ; i^iais il dut tant de conquêtes plutôt aux surprises d'une politique artificieuse^ et à la terreur de son nom , inspirée par ses barbaries^ qu'à sa valeur et à ses talens militaires, quoiqu'ils en eût de grands. Il ne serait pas aisé de trouver dans les fastes du monde un tyran plus perfide et plus sanguinaire.

Les succès d'un conquérant ne servent qtf à accroître son ambition. Mahomet se proposait de renverser la puissance du Soudan d'Egypte, et d'ajouter à l'empire ottoman les états de ce prince ; mais dès l'ouverture de la campagne il se trouva forcé de s'arrêter dans une bourgade de Bithynie , où il avait donné rendez^ vous à ses troupes *d'Oiient. H ne devait plus en sortir. Attaqué d'une violente colique , aug<mentée encore par un breuvage que des médecins persans lui firent pr*endre mal à propos, il mourut le 3 ou 7 mai i4Bi , au commencement de sa cinquante-deuxième année«

A l'époque où Mahomet s'était emparé de Constantinople , il avait sacrifié douze mille hommes pour se rendre maîti'c du château des Sept-^Tours, boulevard principal de la

ville du côté de la Propontide. Ce château de-- Tint sQus sonrègoe^ et est demeuré toujours depuis une prison d'état , où se commettent les exécutions les plus sanglantes ; il est rare que les infortunés qu'on y jette en sortent ^ méo^e pour marcher au supplice. Nous crojons faire plaisir de donner la description de ce château , tel qu'il «existe encore maintenant.

Description des Sept-Toun,

Le château des Sept-Tours^ situé à Textrémité orienjude de la Propontide y ou mer de Marmara^ est un penugone assez régulier , dont chacun des saillans est flanqué d'une tour. Sa plus grande face /tournée à l'ouest, outre les deux tours qui appuient %es angles ^ en a deux autres qui forment les deux côtés de Tancien arc de triomphe de Constantin, qui (conduisait à la porte Dorée. La porte qui donne entrée aux Sept-Tonrs est ouverte k l'est du côté de la ville , et donne sur une petite place. La surface du château est d^enyiron cinq mille cinq cents toises carrées ; le plus grand côté , qui est du nord au midi , comptait autrefois quatre tours ^ dont trois seulement subsistent encore. La première forme un des côtés de la première porte de Consun-^ tinople : elle est ronde et couverte en plomb y

le mur qui la joint , avec la première tour de marbre de Tare de Constantin , porte soixante pieds de hauteur; il a un parapet, et il est garni de six pièces de canon en fer, qui battent la campagne du côté de Barouth-Hané , sur le chemin de Saint-Étienne. La première tour de marbre qu'on trouve en partant de cette tour , est une énorme masse de quatrevingt-dix à cent pieds d'élévation, avec une plale-forme. Elle est bâtie en marbre poli , depuis sa base jusqu'au comble , du côté de la campagne , où elle forme un saillant qui s'avance de près de quarante pieds dans la seconde enceinte , et le marbre est brut du côté compris dans l'intérieur de la seconde enceinte intérieure. Cette tour , quoique fendue par les secousses des tremblemens de terre , est encore en assez bon étal; la frise qui en fait le couronnement est conservée, et on voit, k ses angles nord et sud, de|ix aigles romaines sculptées , qui sont d'un mauvais style. Le mur qui part de son angle oriental pour aller former l'arc de tiiomphe de Constantin , est égal à sa hauteur , euconserve la frise qui fait son couronnement", on y voit l'empreinte du canon, dont les brèches sont réparées en briques. Celle tour , à sa face orientale, qui se trouve dan^ l'enceinte des

Sept-Tours, est pçrc^e d^une grande porle, et n'offre wen de panilculîer dans son intérieur.

Uarc de triomphé de* Constantin , qui oc** cupe le milieu entre les deux toors de marbre , conduisait à la porte Dor^e pratiquée dans le mur de la seconde enceinte extérieure des Sipt*Tours» On ne peut ']uger 4es omemens dei^et arc qui contenait plus de quatre-vingtdix pieds , à cause qu'ils ont été pulvérisés par l'urtillerie ; mais , vu dans Piatérieur de la première enceinte, l'arc de triomphe de Constantin présente encore en entier im vaste écusson entouré 'd'une couronne de laurier, ayant à la partie inférieure Xes foudres; et renfermant le Chrysimon, aux deux côtés de cet, ace , semblable pour la coupe et Vépaisseur à la porte Saint-Martin de Paris. Il y avait deux; portes latérales de forme ronde , qui sont actuellement bouchées par une matconnerie ; F^rc est aussi obstrué par deux étages de cachots qu© les Turcs y ont bâtis , en y pratiquant deux voûtes en brique qui les soutiennent* La petite porte latérale de gauche^ ffBLi est murée ^ a été convertie en magasin à poudre^ De là , à la secondi tour de marbre , le rempart ofire la continuation déjà frise > en partie détruite par une énorme brèche ré- I. 5

pwëe eu hii^jûc» ; et dam rintérieur , te^cuî^" slnes des pcisoDO^s y sont adosSfées jusqu'à la deuxième tour de marbre. Cette tour u'eat pas nulle commie la première : eUe reofeUne d'hpmble» et 4e froids cachots qui ont en^ tendu les soupirs d-un pand nombre de vic*« times du despotisme.

Le principiJ de ctes antres est connu som le nom de cachot du sang. La première portai 'qui y donne entrée est, en bois; die s'ouvre dans un corridor de douze pieds de long sur quatre de l»rge, au bout duquel on moiue denx degrés pour affrirer à une porte qui est en fer batiu, et qui conduit à une galerie deni;i-cicculaire ; à sdn extrémité se trouive une seconde porte en fer également battu, qui complète U même galerie 5 enfin , dixpieds plu* Win , il y a une porte en poutres énojrmes qui> ferme le cachot : jamais le jour n'j pénétra , jamais l-amitié n'y consola rinforturio*

La pAI^ lueur 4es flambeaux y laisse à. peine la facwiké de li«e quelquea inscraptio^i uacéfôfr sur le marbre hunâde, etrcsil ne pc«it aHéindre fusqu'à sa v%âte perdue dans lea (ambres. Au milieu de ce sarcophage , 1 se ^^^ure un puitft lÉi ni^aju; du sol, fermé k pioitié pw deex déSes en pîbrre qu'on m rowléei wr sa bouche:; W Turcs Uni donneoi

le. 90m de puits du ^ofi^^, parce qulls-sont dans lasage d'j jeter les têtes* de ceux qu'on exécute da&s ce cachot; qoi a pris de là le n^in de cachot du saiig. Voilà les funérailles tfx>p souvent réserves aux hommes les pltts distingués de lempire ottoman.

Dans la tonr qui renferme le cachot du

softg, il y a un escalier par lequel on monte

à pliiisieurs autres cacllots, dont la hauteur,

qui excède celle des remparts , permet , pat

d'étroites meurtrières^ de jouir de la vue de

le escalier conduit sur

! tour et de Tare de

: ccâle de la seconde

ist fermée aa haut par

>nant encombrée d'ar-

^ li pronrent qu'on n'a

pas fréquenté ce belvéder depuis un nombx*e

considérable d'années.

De la tour de marbre jusqu'à l-anglp méri* dional du château , le rempart n'offre rien de remarquable 9 et il est dégarni de canons. La tour qui flanquait cet angle est tombée eu ^ntne, et s«s fondations forment dans la seiîonde eneeime extérieure une sorte de citerne^ ou phnèt de cloaque dans leifuel il s'est éleyé des arbustes.

Tout^la partie du rempart Auxé^ au midi y

«st sans canons ; oq y voit un cavalier tcéss^ élevé, qui n'a pu servir que dans le temps où Uon faisait usage des flèches et des mayens <^e défense des anciens.

.^Le troisième angle du pentagone, ou angle du sud , est défendu par une tour rondt formée de deux coupes. La première, de soixante dix pieds d'élévatiiyi , se trouve percée d'emr brasures formant une^ galçrfe autour d'une aulre tour, qui > par la retrai|,P fiuie dan» l'épaisseur du mur, semble .^e une tour qui naît du milieu de la preœiène. Son tpilt «'appuie immédiatement sut les embrasures de la t,our intérieure , et la ^lUeur de cet ovcW^^ bizarre e&tau moia» de cent vingt pieds. Dans riniervalle qi^ ^ sépare d'une autre tour qui ^n€[ue l'angle oriental , le rempart , .plus bas que celui du sud et de rooe«t, est garni de quatre pièces de canon qui ba,tten.t du côté de la ville, et vers le rivage de la mer.

La tour 4e l'angle oriental ne dlffôre de celle dont je viei^s de parler, que parce qu'elle forme une esp.èce de dodécagone. Elle renr ferme un cachot seulement fermé par deux, barrières de bois , et dans lequel on descend au moyen d'une pente douce , et où l'air et la Jumière pénètrent facilement..

près de là se trouve la porte d^entrée di|

ckâtearu j pratiquée dans une petite tour de forme carrée , coufferie en ploinb^ et dans la- (|uclle on met provisoirement- les prisonmcrs aux fers.

De cette issue à la dernière des tours, le rempart est-gami de dix pièces de canon qui battent, la YiUe. Cette dernière tour , do»t le t^t a «té détruit par le temps , se démolit et tombe en ruine»

Après avoir décrit les remparts et les forti-* ficûtions du chàtwm des Sept*Tours, décrivons soti intérieur.

La porte d'entrée peinte en rouge , garnie de lames en fer, est recouverte par une herse qu'on laisse tomber en cas de danger immi^ nent; à droite, est une salle d'armes^ rempUe de vieux boucliers, d'armes Anciennes, de fers et àe chaines ; et à gauche , se voit une petite cabane qui est le poste du Kiaya (i).

Une chaussée pavée, bordée de boulets de marbre , conduit à la seconde- eiiceinte inté-*rieure; pour y arriver, on passe près d'une petite mosquée qu'oa laisse s«r la gauche : le reste «de cette cour est rempli d'un« quarantaine de maisons, de jardins, de monceaux de pierres, et d'un fouilli de bois qui ont crû •" I - --- '■ ^ . >

^) Lieutenants

spon^memeBl sur ]e3 décombuee.. Cette en^ ceia(e renfer^iak quelques maisons bien bâties ^ mm UE bftQ^die les détruisit il y à eavi^ ron <jpiarante ans..

Lta seconde enceinte comprend là maisoft de Taga et celle dès prisonniei^y 6ta^e« ou monssadrs. Elle est£ermée par un coi^doo dé * uaurs de dix-huit pieds de haut, qui part en s'avançaat pour circonscrire un espaee cajrré qui embrasse ies deux tours de marbre, Otp j emre pur une grande poêle peinte en rouge, à gauche est le corps-de-garde des soldats ou nébeigis ^ c'est une espèce de cabinet meubléd'un cbiétif sopl^^ et qui peut contenir dix hommes. On n'y voit ni armes ^ ni attributs mlitaîres ; une douzaine de bâtons on sope» «ont les iu:mea de ceux qui veillent en ce lieu.. Vis-à-vis ce corps-dc-garde , est une aile de bâtiment qui se prolonge jusqu'à six toises de la porte triomphale de Gonstantîn; c'est la mais<m de l'aga.

La Porte dans ses firmans n'accorde à se^ moussafirs quexles cachots^, et laisse à l'aga. la faculté de leur louer une partie de son local.

Une petite rue pavée , qui de la porte d'entrée de la, ^conde enceinte , conduit à l'arc tripmçhal, sépare la maison de l^agfi du jac-

^li «pri est bordé de |jàlis$ades de ce eôté. Ce jardin a la forme d'une équerre*, dont uti des côtés, parattèle à la seconde tour de mairbre, é dix tovses <|uatre pieds de lon^, sur trois de iarge , et l'autre qui est paralléte à la maison de laga, a srx loiset sur une ^mblable largeur. Dans la' première pa^MÎe se trouTe fe ^im^etièine des maityrs, q«ii occupe une surfiwse carrée de deux toises. C'^st là où les Turcs conservent les tombeaux de c^tix de leurs chefs qui périrent à l'assailt des SeptiPours. ils nïaindennent ta forme des fosses, auxquelles ils donnent des ptxjportîons gigatt- %esqut)S, pour inspirer ime ha^i^e opinion de leurs bellSquewic ancêtres (i). Ce li^ est environnfé d'im petit miir de deux pieds d*élévatîon, et toutes les nuits on f entretient un fenal que le meuÈfziff est chargé d'allumer.

Beuxième cirûonwdîaiioH , ou- enceinte extftieuns des Sept'Touts.

En sortant par lare de triomphe de Constantin , on passait autrefois sous la porte Dorée, qui est maintenant bouchée. Cette issue des Sept-ïonrs ne conduit plus aujourd'hui

(i) Cestun usage chez tous les peuples de l*Orient, de donner des proportions colossales aux tpmbeauKfc

io4

^ae dans la seconde xîirconvallatioo / 4i|i eiveeinie extérieure des fortifications, formée par l'espace compris entre le premier et le second rempart. Ce terrain est occupé en grande partie par u« jardin à moitié cultivé. A trentfe pa« de l'arc de triomphe, sont quatre cyprès, et quelques sycomores disséminés, formant des groupes qui se dessinent sur le fond du massif des tours de marbre, et présentent une vue pittoresque, lorsqu'on les aperçoit en^ venant du village de Saint-Etienne.

Les Turcs ont revêtu la porte Dorée d'une maçonnerie solide , afin d'en faire une citerne, et le commandant a fait bâtir deux pavillons dans le massif de ruines qui subsiste encore. Il y a établi un jet d^eau qui se rend dans un bassin carré, placé devant ces pavillons , dans l'intérieur du jardin; on y vient fumer, et c est le lieu de repos de Taga , qui n'a pour perspective que la vue bornée des tours dfe marbre.

On lit sur les côtés des portes de Tare dé triomphe, des inscriptions grecques écrites avec une couleur rouge , qui expriment le nom de Dieu et sa grandeur : elles sont, ainsi que quelques croix grecques, disséminées sur les marbres , et paraissent être l'ouvrage dea soldats qui veillaient en cet endroit.

Aut angles ^îlkns des loars cle marbre, • sous la frise, on Teît les aigles romam«a*^

Dé Tangle nord de la première Ibur dé marbre, part un mur qui termine l'enceinte de ce c6ié, en se réunissant au second rempart.

On remarqae tout près de cette tour, une pprte nottimée pdtte de la Victoire ,.que les Turcs vénèrent, et au-dessus de laquelle ils entretiennent toutes les nuits un fanal allumé.

Les Turcs regardent la terre qui Tavoisine comme formée tout eqiti^re de la cendre glorieuse des martyrs, et ils la respectent singulièrement.' Cette porte, «qui est absolument câtidamnée, donne au nord, dans le fossé où 4'on a établi un marcbé public de ' bœufs. Un petit escalier par lequel on monte a|]-des8Bs ,• conduit dans un fossé qiii , du coté nord de la première tour de «larbre, s'étend jusqu'à la j^remière porte de Constantinoplc; il est fermé par un mur transversal percé de buit embiasures : ce fossé est rempli de décombres, de bois de gr€nadiers , de sycomores et d'une multitude de tortues.

Vis-à-vis la première tour de marbre , sur une d*mi-lune du rempart de la seconde «n ceinte extérieure-, on a bâti unkeoske oubelvéder, où, chaque semaine, moyennant une rétribution qu'ils paient, on permet aux ôta-

To6 ■ - ges retenus piisonniers d'alleripcspirer l'air. Ohy monte par un escalier de «it degrés en marbre briil de la Proconèse. Le keoske est divisé en deux pièces, dont la première est percée k Foiiest çle trois fenêtres^ et d'uM nombreégal qui donnent vue à l'est sur le jardin.

La v«e s'étend de ce pavillon sur* une infinité de cimetières, de jardins, et vers les cîiamps fertiles de la Tferace ; à gauche , on domine un village où so^ les boucheries, les fabriques de chandelfes et de cordes k boyaux. Au-delà, l'œil #'égare délicieusement sur l'immerfsité des mers qui baignent les côtes riantes dfe FAsie j et embrasse les îles lointaines de Marmara qu'mi distingue facilement. C'est dans le mur de ce second rempart qu'on trouve, à l'extérieur», les restes de la porte Dorée. On y voyait deux colonne* en marbre blanc , dont le fut qui est d'une selile pièce , fait soupçonner, par son diamètf^ y qu'elles ont trente ou trente-cinq pieds d'élection; elles soRt ainsi que leurs chapitaux parfaite^* ment conservées , si on en juge par ce qu'on aperçoit. Il y a une douzaine d'autres colonnes qui soutiennent des entablemens, efon y voyait autrefois des bas-relîefs : à cause des décombres et des terres amoncelées contre Qe& ruines précieuses , on ne peut disiinguen-

leur base, ni les ornemens <jai s'j trouvent; ii n'y a au resie aucude inscription.

Prés de la seconde toor de marbre , dams laquelle sont les cachots ^ il existe une palissade et une petite barrière qui donne entrée dans un enclos qui se termine également à un mur transversal , qui prend depiûs rextrémité méridionale de la base du pentagone des Sept- Tours jusqu'au second rempart. En cet endroit sont des décomlures , des fragmens de marbre, et d'arbustes qui donnent une firaicheur agréable*

Dans le mur qui coupé transversalement cette enceinte, il jr a une petite porte qui donne entrée daoi l'interyatle compris enire le premier et le second rempart, qui continue de s'étendre jusqu'au bord de la mer , où il se trouve une promenade agréable.

On entre dans l'intervalle du premier au second rempart, apf|elé le grand fardin, par ime porte en bois pratiquée dans le mur trans* versai, (plia vingt -cinq pieds de haut, sur lequel on voit neuf embrasures , et au-dessous un parapet large de deux pieds et demi.

On trouve aussitôt en entrant l'excavation de la base d'une des tours du chà(Miu qui esi ikroulée, et^ en tournant 2i droite^ on suit an fi^t sentier pratiqué au milieu d'une multi^

io8 tade de lilas, de lauriers, de grenadiers » d'a-^ mandiers et de coignassiers. On a sur la droite la muraille percée de créneaux et bastionnée, qui reyôt cette seconde; enceinte , et, suf la gauche, le rempart de la ville, haut de soixante pieds.

Ce rempart est flanqué de grosses tours plates, au nombre de sept, bâties à des distances presque égales jusqu'à la mer. Elles sont toutes de formes anciennes, et construites pour des temps antérieurs à Tusage du canon. Le rempart cependant malgré son élévation, serait susipeptible de recevoir de Tartillerie , et il en était garni dans les .derniers temps de Tempire. Les embrasures des tours sont noirf cies; et les Grecs assurent que c^estreffet du feu jgrégeois qu'on lançait siur les barbares, qui vinrent affto^iter les faibles empereurs jusque dans leur capitale.

La première , la seconde et la troisième de ces tours sont octogones et en bon état. Elles n'offrent rien de particulier que les nids des akababas ( vulter per knopterus ) , que ces oiseaux voyageurs viennent établir , chaque année, dans leurs créneaux aériëBs. Dans Tinlervalle de la première à la seconde tour, on trouve un puits obstrué par un monceau de gierres , et le mur est entièrement tapissé pat

rog des lîeri'cs. Dans la courtine de ta seconde à la troisième t«ur, une petite colonne de marbré blanc indique le tombeau d'un tcherbadgi où colonel-^es janissaires, qui périt k la prise de Constantinople -, les Turcs le révèrent comme un saint : le hasard a placé autour de sa tombe un laurier de haute tige , un noisetier, un gre-* nadier et un figuier qui y forment une espèce d^arceau. U semble que la nature se plaise à faire naiue dans ce petit coia de terre un gazon frais M toulTu et les fleurs les plus belles. Vis-à-vis, un énorme cormier offre avec quelques arbies de Judée, le coup d'œil le plus agréable.

La quatrième tour^ dont la forme est carrée , a beaucoup souffert des tremblemens de terre. Elle présente une inscription grecque qu'on a traduite ainsi :

LE GRAND , LE TRÈS-GRAND ïlOMANtJS A BATI , POUR TOUS LES GRECS , tJN TEMPLE ET UNE TOUR DEPUIS LES FON DEMENS.

L* cinquième tour est fendue depuis les créneaux josque dans les fondemens.

La sixième tour , à moitié écroulée , fournit aux prisonniers auxquels on permet'la promenade un moyen de monter sur le rempart et de viôkel: ce qui s'y iroBive de «urîeux. Du

Haut de son parapet , oa découvre Constaîitîflople, qaon ne peut apercevoir 4e riatérieur du château.

La base de là septième tour placée dans la " mer, où les flots viennent se briser avec fracas quand les vents régnent dans la partie du sud, «st entièrement vide dans «on intérieur, et on lit sur son couronne meut une inscription grecque qui signifie :

TOUR DES ROIS ET DES COî^STANTirrOPOIITAINS.

Une croix monogrammique termine celle légende , qui enveloppe \m c6tés occidental et méridional de cette tour.

Zizim dispute le trône à Bafazet, qui fait empoisonner sonjrère; conçué^s de Bajazet-, son fils Sélim le combat et le fait empoisonnera

Mahomet avait laissé deux fils, Bajazet et Zizim; le trône appartenait à Bajazet , par droit d'aînesse , et par la volonté du suliati son ^ père; tùutefoîs Zizim le lui disputa ; mjiis il fut bientèt vaincu, et se réfugia à B.liodes« Mahomet paya une forte pension aux chevaliers , sous la condition qu'ils veilleraient sur »on ttkte, et qu'ils ne le remettraient jamais à aucune puksance capable d'abuser de son^

irr nom pourtroubler la tranquillité de Tempireottoman. Bajazet étendit ses conquêtes jusqu'aux embouchores du Danube et du Bory^tliéne, et soumit, en i493, les re^s de TÉpire. Cependant Charles VIII, roi de France, ayant fait passer Zizim à Rome , Baja#et^ quicraignait que son frère ne parvint à levée de nouveau l'étendard de la guerre civile , obtint» du pape Alexandre yi^ moyennant une somme considérable qu'il ferait empoisonner Zizim. La mort de ce prince délivrant Bàjaset.de' la crainte d'une révolte , il rompit la paix: que Mahosiet avait conclue avec les Vénitiens en 1478, il les battit complètement, brûla leur flotte , et leur prit plusieurs places* - La répuidiwe dç Venise , hors d'état de soutenir pliii lon^emps le poids d'une guerre si malheurensft; pour elle ,^e prêta volontiers à des ^roposiiioilB d'accommodement^ qui lui furem faites de la part du divan. Les Vénitiens avaient besoin de la paix pour leur commerce^ principale source de leurs ridiesses , et le nerf de leur puissance. Us abandonn^nt aux Tutçs quelques places en; Albanie , et leur cédèrent l'île de Céphalonie. Lé Bberté des mers ^<mx les deux nations , fut la base du nouveau traité de paixentre Venise et la PorXe..

Ôèpuis celte époque, Bajazet Vécut dariS fe repos, s'occupant peu' de guerre et de con* poètes. Cette inaction déphit aux janissaif^ïs et aux sp^Jlis , pour qui la paix était un état violent. Us projetèrent de déposer le sultan , et de tnéttre à sa place lih de ses fils. Us se réunirent en jfaveHr de S41iui> le dernier de 'tous, parce! qu'il paraissait plus propre à en^ trer dans leurs vues qu'Ahmed , fils aîné du sultan. Sélim, d'un caractère âmbitiettx^mon* trait une âme guerrière, et faisait paraître beaucoup de résolution et d'énergie dans les entreprises périlleuses. Vaincu par son père eu deux combats, il y avait néanmoins déployé la plus grande valeur. Sélim, appelé par ses partisans de W Crijnée où«ï1 s'était réfiigié après ses défaites, poq* venir prendre possession dii sceptre impérial , s'approcha à grandes journées de GoBâtajptiaople. U«£ foule de méconiens et un gjos corps de troupes, formé de Tartares, paraissaient prêts i coml^attre sous ses ordres. A cette -nouvelle; Bajazet perdant courage, envoie au-devant de ce fils rebelle un de ses grands visirs,- pour lui remettre le sceau de l'empire ,- et lui annon- «cer qu^il ne de^Kinde que \^ liberté i^ finir paisiblement ses jours h Di^lyniotique , lieu de sa naissance. Sélim , agréablement surprix

tti

de riiîiîulgence de son» père, se hâte de venk le trouver, et kii j«^digue tomes les marques du plus profond, respect , et dé la plus tendre afiecik>n quun fils soumis ptiisse donner à Tau leur de ses jours. Il proteste que désormais il lui serait impossible de vivre séparé de sa personne , qu'en conséquence îl le conjure de ne pas sortir du palais qu'il a toujours occupe; que quant à lui, il se <;onleniera du vieux sérail pour- sa demeure. Bajazet remercia son fils en lui disant qu'un même fourreau ne pouvait contenir deux épées. Sbît que les égards et les déférences qître Sélira paraissait avoir en ce moment pour son père , ne fussent que de pures grTmaces , soit que la réponse sentencieuse que ce vieillard venait Je lui faire, et à laquelle il n'était pas difficile qu'un esprit ombrageux pûit prêter un sens é- «[uivoque , le lui rendit suspect, Sélîm oliangea tout à coup de dispositions à l'égard de son père , et il le fît empoisonner par un Juif qui résidait auprès de lui pour avoir soin de sa santé.

Bajazet, d un caractère paisible, et peu fait pour le métier des armes , ajouta cependant, ainsi que nous l'avons vu , des conquêtes assez considérables à celles de Mahomet son père ; a .étendit les limites de l'empire ottoman ,,

issez loîa au-delà du Danube, et dépôuifiâ lefl YéDÎtieiis d'un grand nooïbre de leurs postedsidns dans k Péloponèsa et dans TArcliipel, et il affaUdltt beaucoup la ptrissante ma-^ ritîme de ces Tëpublicaâns,

ambition de Sélim , son vcéu; la mort le surprend mu milieu de' ses conquêtes.

Sélim soumit la Syrie et TEgypte, et vint fe reposer à <uonstantinople. Au milieu des action» de grâces qu'il rendit à Dieu dans la grande Ml o«<|uée, il fit vorti, en présence de tout le peuple assemblé ^ de ne jamais poser lea armes qu'il n'eàt anéami tout-â-fait la piiis^ tance des Persans , et étouffé leur nouveau roi et sa race sous les débris de son trône. S étantmis en campagne, il pénétra de nouveau dans les états de Schad.»Ismaël ^ et s'empara de la belle proTÎace de Dîarbékir, en Mésopotamie.. L» conquête du Kurdistan^ qui touche au Dtarbékir ^ et qui faisait aussi partie du royaume de Perse, ne lui coiita pas une goutte de sang. Les habitans de ce pays secouèrent dé leur propre mouvement le joug dlsmaël, leur souverain 9 pour courir au devant des fers que leur avait préparés Sélim. Les Turcs se rendirent ensuite maîtres^ après un siège très-long et, très-meurtrier, de Merdin on Marodin,-

ti5 place inrce située à six lieues ck la rive droite du Tigre. Ils emportèrent d'assaut Mosul ou Moussoul^ qu'on prétend avoir été l'ancienne Ninive. Tous ces pays, qpuî avaient jadis fiait partie de Tempire de Constantinople , passé*rent alors sous fe puissance des Ottomans.

Sélim, enivré de tant de succès, ne mettait plus de bornes à son ambition ; \\ était résolu* de pousser ses ooncpiêtes en Orient, aussi loin qu'elles pourraient aller. Déjà il avait fait de grands préparatifs pour recommencer une troisième campagine contre le sophi, do«t il espérait celte ibis consommer la perte; Maisà^ peine ses ti*oupes, rassemblée» dans les environs d'Ândriaople, commençaient à s'ébranler pour passer en Asie , qu'il se sentit frappé d^ua mal extraordinaire qui , faisant de jour en jour des progrès qu'aucun remède ne pouvait arsétèr , le plongea ^ au miliea de souffîrances< atroces , dans la nuit du tombeau. H mourut le a a septembre, Tan i52o, près d'Ândrino'ple^. en Thrace^ dans une bourgade nommée Chiurli, voisine du lieu oit il avait eu l'impiété de livrer bataille à son père. On dit qu'en reriidantles derniers soupira, il se repentit d avoir été si prodigue du sang humain, et surtout de celui de ses proches. Son règne ne fut que de huit années,.Ce court espace de temps luisu£r^

ii6 -fit p»ur agi^ndir le domaine de Tempirè lur6 beaucoup plus que n'avak pu faire Bajazet son père , pendafit les trente années qnll porta le sceptre.

Soliman II succède à Sélhn son père; le nouveau suUan assiège Rhodes ; héroïsme des chevaliers ; traîtres punis ; reddition de Rhodes ; pillage ; conâuite louable du sultan*

Soliman H, fils aîné de Sélim^ poria^ au plus haut point la gloire et la puissance du crcôssanc. Avide de conquêtes, il résolut de reprendre sur les Grecs et sur les- Latins tous les pays qui avaient jadis fait-partie de Tempire d-Orient. H commença par porter ses armes en Hongrie, et s'y empara de Belgrade ; il' forma ensuite le projet de se soumettre lîle de Rhodes. Aiguillonné par son aniour - propre et par le désir de surpasser en renommée son bisaïeul, Soliman disposa tout pour réussir dans cette grande entreprise. Les circonstances le favorisaient. Rhodes se trouvait dans la détresse et sansr mille esjpèce dapprovisîonnemens. Tous les princes de l'Europe se faisaient la guerre et étaient dans l'impossibilité de lui prêter^ des secours. D'ailleurs, il régnait parmi les chevalier-s de Saint-Jean de Jérusalem un germe de

«17 «^iviâûm, une fermentation soui;de occasionne par les menées deDamaral, grand prieor de Castille^ et grand chancelier de Tordre. Cet acobiiieux aspirait à se venger de ce qu'où lui avait préféré le gr:aiad prieur de France^ Vil^ y ers de Ille-Adam, pour Vêle ver à la dignité .de grand- maître. On Vaccuse même d'avoir dans sa colère , fait à Soliman Tindigne propo^ sition de lui livrer Tîle. Un grand nombre de chevaliers qui se/'vaient dans les troupes des diverset puissances armées les unes x;ontre les autres étaient absens. Lorsque Villiers de l'IJc/- Adam se ^tendit à Rhodes, il n'y troufa que sU cents chevaliers ; fit ^ n^'y avait pas plus de quatre mille çin(i cents hommes de troupes réglées ^afiec cpelques compagnies de milices bourgeoises. A peine le nouveau grimd-maitr/s fut débarqué dans l'île , qu'il reçut des lettres de Soliman, dans lesquelles ce sultan, après Jiui avoir fait son compliment de félicitation sur sa nouvelle dignité, l'invitait à lui envoyer à Constantinople deux commandeurs choisit parmi les plus qualifiés de Fordre. Le grî^ndr maiue ne ,se refusa pas à cette politesse ; mai* il exigeait de son côté que Soliman fit passer à Rhodes des visirs ou pachas qui y resteraient en otage.. Le grand-maître et Soliman n'ayant j>u s'accorder sur ces formalités^ il n'y eut

ii16 d^ambassade envoyée de part ni d'autre ; le stiltwi écrif ît encore à ¥111161*8 de VQe-Àdam d'antres lettres dans lesquelles il loi faisah avec beaucoup d'ostentation le récit du succès de ses armes, et |)rincipalement <fe sa conquête de Belgrade en Hongrie. Quoique la tournure de ces lettres n'eût rien d'offensant^ elles avaient cependant un air de fierté qui atmonçah que leur auteur se donnait une grande supériorité sur celui à qui il les adressait. Le grand-maltre, au contraire , -fttt très-' modeste dans ses réponses; nnais son stylo -était noble et digne du rang quH occupait dans le. monde^ Il est manifeste que Soiimlfe voulait cbercher querelle «ux nrhevaliers , « qu'il désirait de faire maître uii préteme pour rompre le traité que l'ordre avait conclu avec Bajiizet II. *Sur ces entrefaites des» corsaires- Turcs s'emparèrent de quelques vaisseaux rbodiens. On en adressa des plaintes du divan <|ui feignit de ne pas les entendre- Alors, k« chevaliers comprirent que cet acte d'ho»* tilité était une déclaration de guerre au moin» tacite. Le grand -maître jugea qu'il fallait se tenir sur ses gardes^ pour n'être pa^s surprix par les attaques imprévues d'un entiemi peffide. U s'approvisionna de grains et d'autres «omestibles pour raviicailter Khodes, Hat çoxtr

jaer les moissons des campagnes «nviroiman- 4es,, afin, qu'elles ne tcMuruasseni pas au ptx>£u des^ assiégeans. On ruina par ses ordres toute* Jes habitations et tous les édifices consiniiui Jiors des murailles de la ville ; on n'épargna pas même les églises. Enfin , m prit toutes ce« mesures extrêmes qui sont d usage en pareille conjoncture , et qufejtige Ym:i si terrible de la guerre. Le chancelier Damaral blâma en plein Kîonseil ces précautions : il prétendit que pour préserver la patrie d!un mal imaginaire^ on lui portait d^s coups mortels; il ajouta que qm armemens maritimes , faiu par les Turcs, ei dont on s'alarmait si fort, i«egardldeni l'Ile de Candie et lllalie.

La Tille de Rhodes «tait située sur te pencbant d'une colline qui se prolongioait jusqu'à la mer. Ses. deuît ports araient chacun pour, -défeose une bonne forteresse bâtie sur un mole qui s'avançait au milieu des «aux. L'entrée de ^es ports éuit fermée par des chaînes de fer. On fit couler bas au pied des jetées sur les- <{ueUes lesdeuïrfcwteresses étaient assises, plusieurs barimens chargés de pierres, pour en rendre les ^j^oches inaccessibles aux vaisseaux de gufiwe^ Les chcPraliersquitlèrent la partie liaute de la ville, eivdrait de leurs demeures jpoiu' a'^prooher'des m^urailk* et être plus à

pt>rtée de s'opposer aux entreprises de îen* nemi. Le saltan imstmit de Tétat de la place et du peu de troupes qui la défendait, se pressa de la faire mvestir pour ne pas donner aux dievalîers le temps de la fortifier davantage* Mais voulant éviter le reproche d'avoir commis contre les Rhodiens des actes d'hostilité avant de leur avoir déclaré la guerre en forme, il £t lancer sur un de leurs bâtimens une pierre à laquelle était attaché un manifeste où il exposait ses prétendus griefs centre eux. Il finissait par les sommer de lui remettre saHs délai l'Ile de Rhodes et toutes ses places.

(( Si, leur dâsait-il, vous vous soumettez de (( plein gré à notre volonté snpréme,nous ju* « roos par le Dieu qui a créé le ciel et laterre , « par le très-grand prophète Mahomet, par « les vingt-six mille prophètes tombés des « cieux, par les quatre écrivains deTEvaii- K gile, par les âmes adorables de nos pères « et aïeux , et par le chef sacré de notre haufi lesse, qu'il vous sera libre de sortir de llle, « et que les habitans pourront j demeurer , <( sans qu'il soit fait ni i eux ni à vous au-i* << cun d.ommage ^ mais si vous ne déférez pas « promptement à nos ordres, vous passerez tf tous par le fil de notre redoutable épée , et (t tes lours ^et les miurailles de Rhodes seront

)» réduites à la hauteur de llierbe qui croit aa » pied/»

Peu de temps après ces menaces, on vit paraître la flotte musulmane. Le grand -visir Mustapha Kirlou la commandait : elle se composait de quatre cents bàtimens de toutes grandeurs. Une armée de cent quarante mille hommes , sans compter soixante mille pionniers tirés des frontières de la Hongrie , des montagnes de la Servie y de la Bosnie et de la Valàchie, où la plupart des habitans étaient alors très-exercés à fouiller la terre , à cause du grand nombre de mines métalliques , soutenait cette flotte. Les Turcs furent treize jours à exécuter leur débarquement. Quand ils eurent descendu à terre leur artillerie et leurs munitions , ils tinrent conseil , et décidèrent qu'il fallait diriger tous leurs efforts contre la ville de Rhodes, sans s'occuper des autres places répandues dans Tîle , jugeant bien que la capitale une fois emportée, toutes les autres villes et châteaux s'empresseraient de se rendre au vainqueur. Le quatorzième jour après leur descente, les Turcs ouvrirent la tranchée devant Rhodes. La première batterie qu'ils dressèrent contre celte place était'à peine posée , qu'elle fut démontée par le canon des assiégés , ce qui les étonna fort. Des sorties vi- I. 6

goûteuses qui 56 succédèrent cotipsur coup^ le» déconcertèrent encore plus. L'artillerie de» clievaliers , beaucoup mieuit servie que celle des musulmans, détruisait à chaque instant les travaux de ces barbares , et emportait des files entières de soldats. Enfin, le siège paraissait ne faire aucun progrès. Déjà tes janissaires commençaient a murmurer : en général , ils avaient peu de confiance dans celui qui les commandait. Mustapha Kirlou était jeune, et n'avait d'autre mérite que d'être le favori de Soliman , son beau-frère. Péri ou Pyrrus-Pacha, l'un des deux lieutenans que Soliman avait donnés à Mustapha Kirlou , écrivit au sultan pour l'avertir de ce qui se passait parmi ses troupes , et pour lui représenter combien sa présence serait nécessaire afin de faire cesser leurs plaintes , calmer leur inquiétude et leur rendre le courage. Le grand-seignciu" sentit l'importance de l'avis que Peri-Pacha lui donnait.. Il ne fut pas long-temps sans pa-^ raltre au camp. Dès que les soldats le virent à leur tête , il ne respirèrent plus que les com*bats , et reprirent les travaux du siège avec la plus grande ardeur. Les Rhodiens , de leur c6té , ne négligeaient rien pour se bien défendre. Soliman avait amené avec lui un greo renégat très-expérimenté dans l'art du génie.

Cet homme fit creuser des mines sous les for«» tifications de U place. Les Rhodieus lui oppo* sérem un autre ingénieur venu de Candie, BOD^mé Gabriel Marlinengo , qui n'était pas moins habile. Oa dit que Marlinengp inventa à œ siège les contremines , et qu'il imagina le premier de reconnaître par le moyen d'un tambour ou d'une peau sèche bien tendue y les endroits où il se faisait quelque fouille souterraine. Martinengo avait à son commandement des pionniers très-exercés dans leur métier ^ ils ouvraient la terre et y creusaient des galeries qu'ils savaient conduire jusqu'à celles des assiégeans. Lorsqu'ils avaient ren-r coQUré les galeries qu'ils cherchaient, ils les perçaient et j jetaient d«s feux d'artifice et des barils de poudre qui étoufiaient les mi* neurs euu^mis : c'est ce qu'où appelle, en termes de guerre , éi^enter la mine. Au reste , c'est à tort qu'oVvoudrait faire à Martinengo rhonneur d'avoir inventé Pusage des contrer mines : nous les avons vu pratiquer à des siér ges antérieurs de beaucoup à celui de Rhodes ; mais ces mines et contremines étaient encore bien éloignées de l'état de perfection oà elles sont parvenues depuis. Il y avait déjà deux mois entiers que les Turcs tiraient contre la ville sans avoir pu faire aux murailles une

brèche suffisante pour monter k Tassant. Soliman , impatient de voir que tous ses efforts produisaient si peu d'effet ^ assemble les principaux officiers de son armée , et leur adresse un discours plein d'amertume^ dans lequel il leur dit qu'il était honteux et pour lui et pour eux que toutes les forces de l'empire ottoman ne pussent triomph^er de la résistance d'une poignée d'infidèles. Le grand-visir, prenaùt la parole , répondit que jusqu'à ce moment on avait négligé de profiter de l'avantage du nombre , en se contentant d'opposer des canons à des canons , et des mines à des mines , enfin en n'attaquant qu'un seul poste à la fois 5 que cette tactique donnait aux chrétiens la facilité de porter toutes leurs forces vers ce seul point d'attaque, au lieu que si tous les bastions étaient asssâiiis en même temps , les assiégés seraient obligés de diviser leurs troupes pour ta<^r de faire face de tous les côtés , ce qui les mettrait nécessairement dans l'impuissance d'opposer 'partout une égale résistance aux armes miftsulmanes. Ce conseil fut universellement applaudi. Le lendemain , dès la pointe du jour , les Turcs firent une décharge générale de leur artillerie , et au même signal les janissaires et les autres corps d'élite donnèrent l'assaut au^ principaux postes de.la ville, c'est-

à«dire / aux cinq bastions de France , d'Espagne , d'Italie , d'Allemagne et d'Angleterre. Ces bastions étaient défendus chacun par des chevaliers de la nation dont ils portaient le nom. Les chevaliers laissèrent les janissaires approcher des murailles sans faire aucun mouvement pour les repousser. Lorsqu'ils les virent à la distance où ils les attendaient , ils firent sur eux une décharge générale de leur mousqueterie. L'effet en fut terrible -, des bataillons entiers dç janissaires périrent. Un grand nombre de ces barbares, qui étaient déjà montés avec confiance sur les plate-^ formes des- bastions, en furent culbutés et écrasés contre terre. Cet effroyable combat dura plus de six heures : les Turcs y perdirent vingt mille hommes. Soliman, qui observait du haut d'une colline ce qui se passait , voyant la déroute des siens, fit sonner la retraite. Aussitôt qu'il fut rentré dans son camp, il donna des ordres pour faire arrêter le grand-* visir Mustapha Kirlou. Il voulut le rendre res^ ponsable du mauvais syccés des opérations du siège , et lui fit un crime surtout du conseil qu'il lui avait donné de livrer un assaut général. Déjà Mustapha était atuché au fatal poteau où il allait recevoir la mort, lorsque le pacha Péri, son ami, fit surseoir à l'exécution, et

1^6 alla dcbiânder au sultan sa grâce. Soliman , dont Tesprit était presque aliéné en ce moment^ envoya le pachà Péri partager arec Mustapha le supplice préparé à celui en fa* vetif du^utl il implorait sa clémence. Mais tous les pachas t»t tous tes ^ands officiers militaires , ne craignant point de s'exposer au iîodrroux du sultati, Vinrent se jetet i ses pieds pour le cori juter de réroquer la sentence dé mort qu'il avait prononcée contre les deux amis. Soliman, quoique transporté de fureur, n'osa pas résister au vœu et aux Instances de toute son armée. Mustapha Kirlou conserva la vie, mais il perdîf sa dignité. Soliman éleva à sa place h la dignité de gtandvisir Achmet-Pacha, cet ingénieur si habile ^ qui l'avait déjà si bien servi. Il le nomma en même temps généralissime de s^es troupes, et le chargea de toutes les opérations du siège. <!!ependant les Rhodîens continuaient à se défendre avec un succès soutenu. Soliman désespéré paraissait résolu à lever le siège dp Rhodes, lorsqu'on lui apporta des lettres qu'on trouva attachées à des flèches qui avaient été lancées de la ville dans son camp. Ces lettres lui apprenaient que les chevaliers étaient aux abois, quil n'y avait plus dans la place aucune espèce d'approvisionneniens , qu'on y

souffrait d'une extrême disette , que la poudre j manquait, et qu'il t'en rendrait maître avec un peu jde persévérance. Soliman ayant repris courage^ recommença à foudroyer la ville avec toute son artillerie , et à faire les dispositions pour tenter une dernière attaque. On ne tarda pas à découvrir que c'était un médecin juif qui avait donné au grand>seigneur ces instructions sur f état de la place. Ce misérable avoua à la question son crime , et en fut puni comme il le méritait. Un traître d'une plus haute importance porta la douleur et l'in^ dignation dans l'âme de tous les chevaliers. Damaral, ce grand-^^hancelier de l'ordre dont nous avons parlé plus haut, fut convaincu d'entretenir une correspondance criminelle avec les Turcs, et de les avoir avertis de ce qui se passait dans la ville. Ce faux frère expia sous le glaive du bourreau son forfait qui fut une suite de son animosité contre Villiers de l'Ile- Adam qu'on lui avait préféré. Le malheureux Damaral a donc grossi la liste de ces mauvais citoyens qui, dominés par la jalousie , se sont abandonnés à cette lâche passion, au point de lui sacrifier leur honneur, leur devoir et le salut de leur patrie. Que de batailles perdues, que de bouleversemens arrivés dans les états, que de calamités publiques

ont été chez toutes les nations et dans tous les temps la suite de ces déplorables rivalités !

Tandis que cette scène tragique se passait dans l'intérieur de Rhodes , les Turcs ne cessaient d'en battre les murailles et les toturs qui étaient encore debout. Les assiégés , de leur c6té^ coniînuaient à se défendre comme dés gens déterminés à se faire un tombeau des ruines de leur ville. Le grand-maitre échauffait et soutenait leur valeur, en lepr faisant espérer qu'il leur viendrait bientôt des secours du côté de l'Europe. En effet , trois convois étaient sortis des ports de Provence , . d'Angleterre et d'Espagne pour Rhodes ; mais ils ne purent y arriver ; ils furent dispersés par la tempête ou pris par les ennemis. Ce malheur affliga beaucoup les chevaliers , sans cependant leur faire perdre courage *, ils n'en persistèrent pas moins à rejeter les condition^ de paix que les Turcs leur offraient. Les habitans , instruits que ces conditions étaient honorables et même assez avantageuses, tombèrent dans un état d'agitation qui annonçait l'approche d'une émeute. En effet, ils ne tardèrent pas à faire entendre que si le grandmaître persistait dans son obstination y ils sépareraient leurs intérêts de ceux des chevaliers -, afin de traiter en particulier avec l'en-

nemi- Cette menace frappa tous les membres du conseil , excepté le grand - maître. U se flattait toujours de pouvoir obtenir de grands secours des puissances européennes. Mais de qui pouvait-il les attendre ces secours? Étaitce delà France, ou de TEIspagne, ou de TAlIefliagne ? était-ce du souverain pontife ? François P' et Qiarles-Quint se faisaient la guerre avec acharnement. Le pape Adrien YI luimême avait pris partie dans cette lutte ^ contre la France. Aussi Soliman, pour attaquer Rhodes , avait-il saisi habilement^ comme nous l'avons déjà observé, le moment où il avait vu les princes chrétiens divisés entre eux. Les chevaliers , après que les orateurs du peuple se furent retirés, arrêtèrent qu'il fallait consulter les commandans des divers postes et les officiers supérieurs préposés à la défense de la place , pour savoir d'eux lëtat où elle se trouvait, et si elle était encore tenable.Le grandprieur de Saint-Gilles et le bailli de Martinengo , ce célèbre ingénieur qui avait donné tant de fois des preuves de sa capacité et de sa valent pendant le siège, où il avait même perdu un œil , répondirent qu'il ne restait aucun moyen de se défendre. Alors le grandmaitre fut forcé de plier. Il fallut qu'il permit qu'on arborât le drapeau blanc. Enfin les

i3o Turcs , de leur côté, en élevèrent un autre?. Ce double signal fil suspendre les hostilités et le feu cessa de part et d'autre. Plusieurs qheraliers étant sortis de la ville , allèrent recevoir des mains de deux Turcs qui s'avançaient vers eux une lettre du grand -seigneur pour le grand - maître. Soliman y proposait de nouveau aux chevaliers des conditions honorables si rile lui était remise sur l'heure ; mais en même temps il les menaçait, en cas de refus, de passer au fil de Tépée tout être vivant qui se trouverait dans la ville , après qu'il s^en serait rendu maître. Villiers deriIe-Adam députa deux grand'-croix vers le sultan. Il les chargea de solliciter auprès de lui une trêve de huit jours, et de mettre sous ses yeux le traité que Bajazet II, son aïeul , avait conclu avec le grand-maîti'e d*Aubusson , en lui faisant remarquer que ce sultan avait frappé de sa malédiction ceux de ses successeurs qui oseraient faire des tentatives sur l'île de Rhodes. Soliman refusa la trêve , prit le traité , le déchira avec colèie, le foula aut pieds, et leur ordonna de sortir de sa présence. Aussitôt il fit tirer sur la ville avec plus de furie que jamais. Villiers de l'Ile- Adam vit avec plaisif les négociations pour la capitulation rompue ; les hostilités recommencèrent avec une

nouvelle fui-eur des deux c6iés ; mais le grand - maiire ayant épuisé toutes les ressources imaginables ^ fut enfin forcé de céder i la dure nécessité. Il renvoya vers le grandseigneur ces deux mêmes chevaliers qu*il lui avait députés d'abord. U^ étaient accompagnés de deux bourgeois de la ville. Soliman les accueillit gracieusement, et commit son grand-visir pour dresser avec les plénipotentiaires de Tordre les articles de la capitulation. Il y fut stipulé que les Grecs et les La«titts seraient maintenus dans Texercicede leurs cultes ; que leurs églises seraient respectées, et qo'en aucon temps les pères et mères ne seraient obligés de livrer leiws enfans pour servir dans le sérail ou poiu: être enrôlés dans le corps des janissaires ; que toutes les forteresses de rîle de Kbodes et des autres îles circonvoisines qui appartenaient à l'ordre , seraient remises au sultan dans l'état où elles se trouvaieat ; que ceux des habitans qui voudraient aller clierclier«une patrie aiMeurs en auraient la liberté , et qu'ils pourraient emporter avec eax lears eifets ; que pendant le cours -de cinq^ années le peuple ne paierait point d^impàts ; qu'on fournirait au gi-and-maitre et à ses chevaliers des vaisseaux , s'ils en manquaîent , ponr passer daas file de Candie; qu'il leur

serait libre d^enlever de leurs ëglbes les reliques^ les vases sacr<^8 , Targenterie, les ornemens , leurs Chartres ou titres , et même une partie de leurs canons ; qu'enfin le grandmaitre enverrait en otages au camp des Turcs vingt-cinq chevaliers , au nombre desquels il y aurait deux grand'-crorx , avec vingt-cinq des principaux bourgeois de la commune. Le traité ayant été signé des deux côtés ^ chacun se mit sur-le-champ en devoir de Texécuter; Taga des janissaires vint prendre possession de la ville de Rhodes , et les chevaliers se disposèrent à se retirer^ en renonçant à une sou* veraineté dont ils avaient joui pendant deux cent dix-huit ans^ au grand avantage de toute l'Europe. Soliman fit dire au grand- maitre qu'il désirerait voir le chef de ces braves guerriers y qui , pendant six mois , avaient défendu avec tant de gloire l'île de Rhodes contre ses armes. Villiers de TIle-Adam , malgré la répugnance qu'il sentait pour celte entrevue, se présenta avec un petit nombre de chevaliers à la Porte ottomane. Avant de Fintroduire dans la tente impériale , on le revêtit par honneur dun cafetan magnifique. Soliman le reçut assis sur son u*6qe , et lui parla avec affabilité. Il le loua beaucoup sur sa valeur *, il lui di<, pour le conspler , que la fortune tenait dans ses

i33 mains les sceptres et les couronnes ; qu'elle les donnait et les ôtait suivant son caprice , que ses jeux ordinaires étaient de renverser ou d'élever des trônes; puis il lui demanda s'il croyait pouvoir encore compter , après ce qu'il venait d'éprouver , sur Talliance et sur les secours des princes de sa religion ? Ekifin , il ajouta que s'il voulait prendre le turban, il relèverait aux plus hautes dignités de l'empire. UDe-Adam, eu remerciant Soliman, lui répondit qu'il serait indigne de ces mêmes o£Qres qu'il Inifaisait, s'il était assez faible pour les accepter et pour trahir sa religion et ses vceux. Soliman sut gré à ce preux chevalier de sa noble franchise et lui présenta sa main à baiser* Malgré les assurances que le sultan avait données que les chevaliers seraient protégés dans leur retraite , et qu'on ne porterait aucune atteinte aux articles de la capitulation, les janissaires, cette milice si indisciplinée, ne pureniae contenir. Us entrèrent en foule dans la ville, sous prétexte de visiter ceux de letu's camarades qui y éuient en garnison. Ils pillèrent plusieurs églises et un grand nombre de maisons qui appartenaient aux premiers de la ville. Us n'épargnèrent pas cette superbe infirmerie • dont les richesses étaient immenses *, ils . en volèrent les effets les plus précieux, et se par-

i34 tagèrent cette nombreuse et miigiiifique argenterie qui était à l'usage des malades traités dans ce fameux iiospice. Il est vrai qu'Achmet- Pacha fit cesser ces désordres, sur les plaintes du grand-maltre. U signifia même a l'aga des janissaires qu'il lui répondrait sur ^a tête de la conduite de ses soldats. Soliman , Toalant s'assurer par lui-même si la tranquillité régnait dans la viUe et si Ton observait fidèlement, à regard des vaincus^ les articles de la capitulation 9 parcourut les divers quartiers de la viUe ; il en visita les fortifications qfti A'étateiH plus qu'un monceau de ruines et de poussière devant lesquelles moins de six mille Gombattans lui avaient fait perdre plus de quarante mille honunes de ses meilleures troupes. Le hasard ayant conduit ses pas vers la résidence du grand" maître, il se fit un plaisir d'y entrer. Ce vénérable vieillard s^avança vers lui pour le saluer. Soliman l'accueillit gracieusement, et lui donna de nouveaux témoignages de l'intérêt qu'il prenait à sa mauvaise fortune. Il ne put s'empêcher d éprouver , en le quittant , un secret mouvement de sensibilité, U dit h Achmet , son grand-visir : C'est a¥ec regret que je force cet homnte respee^ table de quitter sa maison dans un âge si aisance. De pareils traits d'humanité sont si

i35 rares dans Thistoire des Turcs, qu^'l ne faat pas les laisser échapper, larsque ^ar hasard ils se présentent. Llle-Adam , pour qui l'île de Rhodes ne pouvait'plus ôtrc qu'un séjour affligeant, se pressa d'en sortir. Il s'embarqua pour se rendre à Candie , avec ceux qui devaient raccompagner, la *nuit du dernier décembre au !•' janvier i^^i. Il j eut quatre mille Rhodiens , tant hommes que femmes et enfans, qui, pour ne pas vivre sous la domi^ nation des musulmans, voulurent suivre les chevaliers et s'ailachèrent à leurs destinées. L'agitation et le tiraiulte inséparables d'une émigration si précipitée, oflrirent un spectacle touchant. Ces Rhodiens , quoique leur départ fAt volontaire, ne pouvaient retenir leurs larmes^, ni même s*empècher de njanifester par des gémissemens la douleur qu'ils ressentaient d'être obligés de quitter une patrie dont le sol fortuné leur avait toujours fourni non- seulement les nécessités, mais' même les délices de la vie.

Solimeai <isf^§e Malte ; les chevalien de cet ordre se défendent avec un courage héroïque , et le contraignent de renoncer à son entreprise', colère de Soliman ; il se venge de l'échec qu'il a reçu rur les paisibles hahitans de Chio.

Les chevaliers de Malle avaiemt fort d^plu à Soliman^ en secourant, dans cette guerre de barbarie^ les Espagnols. Ils ne lardèrent pas de lui fournir encoreiin nouveau prétexte pour leur déclarer la guerre* Sept galères de Tordre interceptèrent , entre les îles de Zantbe ex de Céphalonie, un gros navire appelé le galion des Sultanes. Ce galion ^ «insi nomitté parce qu'en effet il appartenait aux sultanes, était chargé des marchandises les plus rates qu^on tirait alors de l'Orient, et 41 allait à Venise les échanger. contre de rickes étoffes, qui se fabriquaient dans cette ville; contre des diamans, des pierreries, des bijoux précieux, et d'autres objets de luxe et de parure , dont les femmes réservées aux plaisirs du gmnd-sultan, se servaient pour rehausser leurs appas et l'emporter sur leurs rivales. On conçoit que Soliman ne dut pas être insensible au chagrin de ses maltresses. Pour les consoler, il promit de les dédommager des pertes qu'elles avaient faites , et d'exterminer dans leur repaire ces brigands

i37 qui avaient pillé leur galiou. Enfin il était aussi poussé à cette entreprise par les exhortations d'un fameux prédicateur musulman , dont il entendait assiduement les déclamations tous les vendredis. Cet iman^ après avoir flatté dans un de ses discours la vanité de Soliman , par des complimens outrés sur sa Valeur et ses exploits , sur la sagesse des lois qu'il avait données à ses peuples , sur la modération et la douceur de son gouvernement , dit qu'il ne lui manquait jdus^ pour mettre le comble à sa gloire y que de tirer de captivité tant de fidèles musulmans et de vrais croyans^ qui gémissaient dans les prisons de Malte; qu'il lui était réservé de détruire la puissance ^e ces impies qui y par état , faisaient la guerre à rislamisme» Soliman, traosporté d'un pieux zèle au sortir de cette exhortation , donna des ordres pour faire la conquête de Malte,

Le grand-maître Jean de la Valette , ayant prévu cette attaque, avait pris d'avance toutes les mesures nécessaires pour la faire manquer. On vit bien bientôt paraître , à la vue de Malle , une armée navale composée de cent cinquaoteneuf vaisseaux, commandée par un des favoris de Soliman, nommé Piali. Ce favori était un enfant de la fortune, que le sultan avait trouvé par hasard dans un champ, sur le soc d'une

charrue , où on Vavaît abandonné presqu'au moment qu'il venait de naître. Les troupes de débarquement de la flotte ottomane, au nombre de quarante mille hommes, étaient conduites par ce Mustapha qui avait servi avec tant de distinction dans les guerres de Perse et de Hongrie. Le fameui: Dragut secondait Piali, et Mustapha alors commença un des sièges les plus mémorables dont il soit fait mention dans rhistoire militaire des nations. Les assiégés et les assiégeans firent des actions de valeur qui passent toute croyance. On peut juger du courage dont les chevaliers étaient animés, parce seul trait. Une troupe de ces braves , k qui la défense des principales forteresses de Vtlo de Malte avait été confiée, donna un spectacle bien étonnant. Se trouvant excédés de fatigues et n'ayant plus la force de tenir leurs armes, ni de combattre debout, ils firent venir des sièges sur la brèche , puis prenant à deux mains leur épèe que l'extrême faiblesse à laquelle ils étaient réduits ne leur permettait pas de tenir d'une seule, ils la plongeaient dans le sein des janissaires, à mesure qu'ils montaient à l'assaut et qu'ils s'élevaient jusqu'à eux. Cette troupe généreuse, malgré tous ses efforts, fut écrasée par la multitude des assaillans. Tous ceux qui

i3g la composaient périrent sur la place en défen-' dant leur vie jusqu'au dernier soupir.

On mit aussi en usage pendant ce siège un grand nombre de stratagèmes nouveaux* On j inventa divers instrumens de mort et de destruction dont on ae s'était point encore avisé jusqu'alors. Les Turcs, après avoir essuyé de grands et de nombreux échecs pendant quatre mois qu'ils firent le siège de cette place, prirent enfin le parti de se retirer. Soliman n'avait que ce courage qui sait vaincre ; il ne possédait pas celui qui fait supporter avec magnanimité les revers auxquels les plua grands capitaines sont exposés dans la carrière si hasardeuse des armes. U s'abandonna presqu'au désespoir en apprenant la levée du siège de Malte. Il fit étrangler le général qui commandait ses troupes , et jura de se dédommager de cette disgrâce sur les autres possessions des chrétiens. Ceux de l'île de Chio furent les premières victimes de sa colère. Cette île appartenait aux Vénitiens, et n'était habitée que par des Grecs et des Latins qui y vivaient en bonne intelligence, sous la protection du grand-seigneur k qui ils payaient exactement le tribut que Mahomet leur avait imposé lorsqu'il s'en était rendu maître. Soliman , au mépris des anciennes conventions ,

la livra au pillage et s'en déclara souverain absolu.

Le courroux du sultan l'engagea ensuite à porter pour la quatrième fois ses armes dans la Hongrie ; il assiégea en personne Sigliet. La f valeureuse résistance qu'il y éprouva lui causa une attaque d'apoplexie dont il mourut le 3o août i566. Le grand-visir cacha la mort du sultan jusqu'au moment où son fils Selim se fut fait reconnaître par les troupes ottomanes. Selim continua le siège avec tant de chaleur , que les Hongrois , ignorant la mort de Soliman II , et n'ayant plus aucun moyen de se défendre, se rendirent à l'armée des Turcs.^

Selim II prend Nicosie-, horrible barbarie commise dans cette ville par les Turcs ; trait courageux dAmalde de Rochas,

Les Turcs exercèrent à Nicosie les plus horribles cruautés. Dans les premiers accès de leur fureur , ils n'épargnèrent ni le sexe , ni l'âge , ni la beauté, Gratiani dit que Mustapha ordonna, de mettre à part les enfans j les vieillards, enfin tous ceux dont à cause de leur faiblesse on ne pouvait tirer aucun service ; qu'il les fit entasser les uns sur les autres , puis brûler vifs avec une multitude de pourceaux que la haine religieuse des Turcs

pour ces animaux leur avait fait égorger, et qu'ils avaient jetés péle-méle parmi les cada^ vres des chrétiens. On vit dans cette triste conjoncture plusieurs femmes se précipiter de désespoir du haut de leurs maisons pour se soustraire à la brutalité des barbares; d'autre^, ôter de leurs propres mains la vie à leurs enfans ; enfin Kicosie éprouva, pendant les trois jours qu'elle fut livrée au pillage , tout ce que la vengeance peut inventer de plus infernal. Cette ville, si belle, si florissante , ne présenta, plus qu'un vaste tombeau rempli de sang et de carnage. On prétend que des soixante mille individus dont était composée la population de Tficosie , vingt«cinq mille furent massacrés le jour de la prise de cette ville. Peu de temps après , le pacha Hall se sépara de Mustapha pour se rendbe à Constantinople.

Les Turcs avaient réuni sur un galion , nommé )e galion du Yisir, les plus belles filles et les plus beaux garçons de Tîle. Ils y avaient aussi accumulé les objets les plus précieux du butin; ils voulaient en faire présent au sultan , à son fils Amurat , et au grand- visir Mehemed ; mais une courageuse captive, préférant la mort à l'esclavage, et aux insultes dont sa pudeur était menacée , mit le feu aux poudres. Le galion du Visiret deux autres navires, également

chargés de riches dépouilles ^ sautèrent en Tain Cet accident, qui arriva le 9 octobre 1670, fit périr à la vérité tous les Turcs rassemblés sur ces bàtimens; mais il enveloppa dans le malheur commun un grand nombre de personnes de distinction et toute la fleur de la noblesse de l'un et de l'autre sexe. Cette femme si déterminée s'appelait Ârnalde de Rochas.

Mustapha assiège Famagouste ; résistance magnanime des habiians , reddition de la place ; atroce perfidie de Mustapha; supplice horrible de Braga^ din; les musulmans maures de Vile de Chypre.

Au retour du printemps , les Turcs ^ après avoir ravagé en passant les îles de Zanthe et de Céphalonie , deux riches comptoirs des Vénitiens^ débarquèrent vingi-hftit mille hommes de troupes dans l'île de Qiypre. Mustapha^ leur général , reprit le ^iége de Famagouste^ qu'il avait commencé l'année précédente. Cette place fut défendue par les femmes elles-mêmes^ avec une valeur opiniâtre. Mustapha lui fit donner , le i4 juillet, un assaut général , dont il eut tout lieu de se repentir. Les assiégés repoussèrent ses troupes , et .en firent un horrible carnage. Une mine , qui éclata en même temps, emporta plus de quatre

cents Turcs. Ces barbares ne réussirent pat mieux dans plusieurs autres atta^e^. J!^ mauTais succès de ses armes ^ irriu Mustapha contre ses officiers et ses soldats* Il ^es accablait d'injures et de menaces; enfin les habitans de Famageuste , malgré leur belle défense , ne purent empêcher que les fortifications et les murailles de leur ville ne s'écroulassent de toutes parts. U ne leur resuit plus d'autre rempart que les retranchemens qu'ils s'étaient faits avec des tonneaux remplis de terre mouillée^ et des sacs de coton recouveru de peaux de buffles. D'ailleurs, la plupart des Italiens , des Albanais et des Grecs qui, pendant tout le siège y avaient donné de si grandes preuves de bravoure^ n'existaient plus^ et la disette des vivres et des munitions était extrême. On ne possédait plus dans la place ni pain , ni viande^ ni vin , ni légumes , ni subsistances d'aucune espèce. Dans cet état d'abandon et d'afireuse misère , il tie restait plus aux débris de cette malheureuse garnison que son courage. Le manque d'aliment rendait les soldats si faibles^ qu'à peine pouvaient-ils porter leurs armes. lU Ressemblaient à des cadavres ambulans. Les habitans de Famagouste , se voyant dans l'impuissance de résister aux nouvelles attaques jque les Turcs leur préparaient , supplièrent

Marc Antoine Bfagadin et Baglioné^ com* mandans de la place et de la garnison^ d^avoîr pitié d un peuple qui avait donné à la républi-* que tant de témoignages de son dévouement, de ne pas rejeter les offres de l'ennemi^ et de ne point les exposer au triste sort que ceux de Nicosie avaient éprouvé. Bragadin etBaglioné exhortèrent les habitans à patienter encore quelque temps, les assurant toujours qu'il devait leur arriver, avant peu, un grand secours; mais ce secours ne paraissant point , et une compagnie tout entière de soldats italiens ayant été écrasée par la chute d'une tour , ces deux braves capitaines jugèrent qu'il ne leur restait plus aucun moyen de défense , et ils consentirent enfin à capituler. Bragadin , en donnant ses ordres pour arborer le drapeau blanc , s écria , en présence de tous les officiers et du peuple : Je prends le ciel à témoin que ce n'est pas moi qui rendrai la ville aujc infidèles ; mais bien le sénat qui , en nous abandonnant , nous a lii^rés à ces barbares. Les hostilités ayant cessé , on s'occupa sur-lechamp des articles de la capitulation, après s'être donné réciproquement des otages.

Le lieutenant de Mustapha et l'oga des janissaires, superbement vêtus , et accompagnés de six janissaires , entrèrent à cheval

i45 dans la place. Baglioné, avec quelques oflScîers, suivis de^eux cents soldats , reçut ces otages ht .la porte de la ville , tandis que le comte Hercule Martinengo et Muiius Golti, un des principaux bourgeois de Famagouste , escortés de six soldats , en sortirent pour se rendre , de leur c6ié, au camp des Turcs. Ils j furent conduits par le fils même de Mustapha , qui était entouré d'un brillant cortège. Dès qu'ils furent arrivés au pavillon de laga des janissaires, qui devait leur servir de logement , le général turc les envoya complimenter et leur présenter de riches vêtemens. Les caresses de Mustapha cachaient sous de beaux dehors une noire perfidie. Cependant , après de grandes contestations , on convint des articles sui vans : 1° que les habitans de Famagouste ^oûserveiuiient Tentière possession de leurs biens; qu'ils auraient le libre exercice de leur religion , et que ceux qui voudi-aient quitter la ville, pourraient vendre ou emporter leurs effets ; 2^ que la garnison en sortirait avec armes et bagages, enseignes déployées, en un mot , avec tous les honneurs de la guerre ; qu'on lui fournirait autant de vaisseaux qu'il serait nécessaire pour la transporter dans File de Candie ; que les commandans emmèneraient avec eux cinq pièces de canon à leur

choix ^ et chacun trois chevaux. Mustapha ratifia ces articles , et les signa de isa main. Il envoya 8Ur-Ie<-chdmp des vaisseaux • pour le traoiport de la garnison de Famagouste à Candie^ et des rafraichissemens dans la place. Il affecta d'accueillir gracieusement Hector Martinengo , que Bragadin lui avait dépêché le 5 août au matin , pour le prévenir qu'il irait Tiiprès^mîdi lui remettre les clefs de la vHle. U le priait , en même temps , d'ordonner à ses troupes de ne pas inquiéter les habitans de Famagouste en son absence. Musupha consentit à tout; mais Bragadin ne fut pas plus i6t arrivé à son pavillon , qu'on Farrêta avec les officiers qui l'accompagnaient , et les soldats qui lui servaient d'escorte. Mustapha , jpour justifier cette insigne trahison , Supposa que quelques prisonniers turcs avaient été mis k mort dans Famagouste^ le jour même de la suspension d'armes convenue pour dresser la capitulation. .A cette calomnie^ il ajouta que le traité ne leur permettait point d'entrer en armes dans sa tente. Enfin , il voulut exiger de Bragadin une garantie pour le retour des vaisseaux destinés à le conduire en Candie.

Les Justes réclamations de Bragadin irritèrent Mustapha. Les yeux étincelans de colère ; il ordonna que le commandant et tous

ses compigoons fussent chassés de sa tente : ce qui s'exécuia^vec une violence sans exemple. Bragadin eut beau protester contre ïuae infraction si odieuse du traité, ce tyran féroce refusa de Tentendre. Pour lui fermer la bouche > Mustapha fit sur-le*champ ti'aachcr la tête à toutes l^es personnes de sa suite ; et il le condamna au même supplice , en disant qu'il ne fallait pas qa'un infidèle'^ qui avait fait couler à grands flots le sang musulman , quittât la vie avec le sien dans les vaines. Bragadin fut donc livré aux satelliies qui ve- . naient d'égorger en sa présence ses compagnons. A trois diûerentoi reprises on lui ordonna de présenter sa tête au fer meurtrier. Mustapha arrêta autant de fois le bras de Texécuteur, comme s'il eût pris pLaisir à faire boire , pour ainsi dire , goutte à goutte la coupe de la mort à cette malheureuse victime. Mustapha, qui réservait encore Bragadin à souffrir 4es tourmens plus cruels, se contenta pour le moment de lui faire couper le nez et les oreilles, sans permettre qu'on bandât ses plaies-, ensuite on le chargea de chaînes ^ et on le }eta dons un cachot , en lui disant avec dérision : ln\^oque maintenant ton Chiist : il est temps quil nenneàton secours. On arrêu aussi et Ton réduisit en esclavage

i48 tous cetix des habitans de Famageuste qui étaient déjà embarqués pour se rendre dans V rile de Candie, comme il en avait été convenu. De tous les officiers vénitiens , il n'y eut que le comte Hercule Martinengo qui échappa afti glaive du bourreau. Mustapha voulut bien , à la recommandation d'un de ses eunuques, lui faire grâce de la vie ; mais en même temps il le rendit incapable de la donner à d'autres : il le réduisit à Fétat de son protecteur. Mustapha, après s'être ainsi enivré du sang des chrétiens, visita les fortifications de Famagouste , et employa son armée entière à 4es réparer. Tant que durèrent ces travaux, il fit conduire chaque jour Bragadin sur les brèches , et exigea qu'à chacune il portât deux hottées de terre , et que chargé de ce poids il baisât ses pieds toutes les fois qu'il passait devant lui. Ce barbare, non content d'avoir fait. supporter à Bragadin toutes ces humiUatîons, en présence de son armée de terre, voulut encore 4e donner en spectacle à ses troupes de mer et aux malheureux chrétiens qu'il venait de faiie enchaîner sur ses galères. On traîna Bragadin sur le rivage où était la flotte ottomane ; là , on le fit asseoir sur un siège qu'on hissa ensuite au haut de la gaXère amirale. Après qu'on l'eut hissé dans

^49 cette situation y aussi long-temps qu'il plut au grand- visir, on le descendit pour le conduire dans la place publique ; il j fut attaché à un poteau, ensuite écorché vif. Bragadin^ au milieu de tant de souffirances, ne fit paraître aucuft signe de douleur ^ il ne lui échappa pas un seul murmure contre ses bourreaux : pendant qu'on détachait la peau de son corps, il récitait le cinquantième psaume de David* Il rendit Tesprit avant d'avoir pu Tachevér. On coupa son cadavre en quatre parties qui furent attachées aux quatre principales tours de la ville. Les barbares , après avoir rempli de paille la peau de Bragadin trempée dans du vinaigre salé, la portèrent comme un trophée dans toutes les rues de la ville; puis rayant suspendue à Tantenne d'une galère, ils la proiQenèrent le long des côtes de l'Egypte et de la Syrie. Mustapha l'envoya ensuite, avec les têtes de Baglioné et de plusieurs autres officiers de la garnison, àConstaniinople, pour être présentées au sultan* Sélim ordonna que ces tristes dépouilles fussent déposées dans le bagne de l'arsenal de Constantinople , qui est la prison des esclaves chrétiens;^ Elles y demeurèrent longtemps ; mais les parens de Bragadin ayant enfin trouvé le moyen de racheter la peau

i5o de ce héros , ils la transporteront à Venise , et la conserv^ent comme un monument de famille dont ils s'honoraient. Ainsi , l'île de Chypre passa sous la domination des Turcs , après avoir été possédée par la république l'espace de quatre-vingts ans.

Coupelles conquêtes des musulmans sur les yéni" tiens ; indifférence bldmable des princes chrétiens / mort de Cornaro,

Cest sous le régne d'Ibrahim que les Turcs commencèrent la t^onquête de Tlle de Candie , autrefois si célèbre dans l'histoire et dans la mythologie sous le nom de l'île de Crète. Elle a été gouyemée pendant long-temps par des rois cl par divers princes, jusqu'à l'époque où Qnintus Métellus la soumit au peuple ro* main. Ole fit ensuite partie de l'empire dOrient ou de Constantinople. Depuis , les Sarrasins roccupèrent^ ainsi qu'une grande poruon de la Grèce , et elle retourna aux empereurs de Constantinople. Baudouin, comte de Flandre , l'arracha à ses princes , et la donna à Boniface , marquis de Montferrat, qui. ta vendit aux Vénitiens. Ces républicains possédèrent la Crète pendant quatre cent six ans jusqu'à rinvasion des Turcs •, elle était divisée alors en quatre territoires ou cantons : celui de la Ca-

i5i née , celui de Retimo , celui de Candie , qui était la métropole , et le canton de Sitia. Jjbl situation de cette !le la rendait d'une grande importance pour les Vénitiens , à qui elle assurait la navigation de tout le Levant ; mais les gouverneors que la république y envoyait n abusèrent que trop souvent de leur autorité ponr opprimer les babitans. Ces vexations rendaient la domination de Venise odieuse aux Cretois; elles entretenaient dans tous les cœurs un levain secret de révolte toujours prêt à éclater. Telles étaient les dispositions secrètes des babitans de l'Ile de Candie , lorsque les Turcs vinrent y débarquer , au mépris du traité de paix qui subsistait entre la seigneurie et la Porte. Pour s'excuser, ils alléguèrent divers prétextes. Ils se plaignaient surtout de ce que rîle ouvrait ses portes aux corsaires éhré tiens qui , après avoir pillé les vaisseaux musulmans et ravagé les côtes des pays m'âriiimes qui appartenaient au grand-sultan dans TArcbipel, venaient s'y réfugier et y partager leur butin. Le divan insistait principalement sur un fait assez récent.

Les chevaliers de Malte avaient attaqué et pris une flotte turque richement chargée qui conduisait des pèlerins à la Mecque. Les vainqueurs , après le combat qui fut assez vif, al-

lèrent radouber leurs vaisseaux dans un port de rîle de Candie , et ils revinrent triomphans à Malte , traînant après eux leur capture. Dans un des vaisseaux turcs se trouva une femme que réquipage traitait avec beaucoup de respect^ et dont Textérieur annonçait une sultane. Un jeune enfant qui passait pour son fils ne la quittait pas» Les chevaliers étaient transportés de joie 5 ils croyaient, d'après les apptrences , avoir entre leurs mains un fils du grand-seigneur. Ils firent même circuler avec affectation cette grande nouvelle dans toute l'Europe ; mais le temps leur apprit qu'ils s'étaient trompés^ Ce prétendu fils de l'empereur d'Orient, qu'ils élevèrent avec le plus grand soin, s'éloigna dans la suite de ses protecteurs, sortit de l'île de Malte , et parcourut difiérentes contrées où il vécut dans la misère. Il alla se fixer à Rome, et finit par se faire religieux datks l'ordrok de Saint -Dominique. Il a été conflu long-temps sous le nom de père Ottoman. Les frères Prêcheurs se sont toujours fait gloire d'avoir eu dans leur ordre le fils d'un sultan. Lorsque Ibrahim sut ce qui était arrivé à cet enfant et à sa mère, il fut irès-courroucé et jura d'exterminer ces brigands qui habitaient l'île de Malte. C'est ainsi qu'il parlait des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

i53 Les visirs et tous les membres du divan rappelèrent au sultan le peu de succès que les armes musulmanes avaient obtenu dans les deux dernières entreprises faites sur Malte, et lui représentèrent que puisque les Vénitiens s'étaient rendus complices de l'outrage fait à sa majesté impériale^ en donnant asile aux corsaires maltais, il valait mieux leur faire porter tout le poids de la vengeance de sa hautesse ; que la conquête de l'île de Candie éprouverait bien moins d'obstacle , et produirait beaucoup plus de richesses que ce misérable rocher, sur lequel il avait fallu apporter d'au-delà des mers le peu de terre végétale qui s'y trouvait. Le sultan goûta ces raisons. Le secret fut si bien gardé ^ que Ton continua de croire que ces grands armemens qui se faisaient dans les ports de l'empire ottoman, regardaient uniquement les Maltais et nullement les Vénitiens.

Au printemps de l'année 16^0 , la flotte'des Turcs mit à la voile let fit route pour s'avancer vers rîle de Candie. Ces barbares y firent leur descente sans qu'on pût s'y opposer. Cette île , de quatre-vingts lieues de long sur vingt, dans sa plus grande largeur, est placée sous le plus beau ciel du monde , et sa situation est des plus avantageuses pour le commerce; elle

i54 forme de ce côté-là rentrée de l'Archipel , et elle peut donner à ceux qui la possèdent une grande prépondérance dans les mers d'Orient. Les Turcs, après leur descente, campèrent pendant quelque temps pour se reposer des fatigues de la navigation, et pour bien étudier le pays avant de commencer aucune opération militaire. Lorsqu'ils eurent achevé leurs préparatifs^ ils mirent le siège devant la Canée ou Tancienne Cydonie, seconde ville deHle. Cornaro, qui y commandait, la rendit par capitulation; il en sortit avec armes et bagages, et il alla s'enfermer dans Retimo. Cette dernière place fut emportée peu de temps après , nonobstant la belle défense de Comaro, qui se fit tuer sur la brèche*

En vaiii le pape Pie V sollicita toutes les puissances de l'Europe d'envoyer des troupes et des vaisseaux pour empêcher l'île de Candie de tomber au pouvoir des Turcs ; en vain leur fit-il sentir que la perte de cette île augmenterait la puissance des ennemis du nom chrétien, et les mettrait plus k portée d'appro- . cher de l'Italie. 11 ne fut pas écouté , et les Vénitiens se trouvèrent réduits à leurs propres forces.

Mahomet IF", successeur d Ibrahim , enlèue Candie aux Vénitiens ; le grand-vis ir se conduit an^c humanité eijranchise Stvers les vaincus.

Le siège de la ville de Candie durait déjà depuis deux ans. Il ne restait plus dans cette ville que trois mille hommes de garnison , et ce nombre diminuait à tout instant, a II n*y » avait point y dit le prince Gantemir , un » pouce de terrain qui ne fàt arrosé du sang » de plusieurs héros ; les prodiges naissaient à » chaque pas. » Malgré la belle défense des assiégés^ il leur fallut céder enfin k la nécessité. La capitulation proposée par le grand-visir au provéditeur Morosini souffrit beaucoup de difficultés et donna lieu à de grands débats , parce que les Vénitiens s'obstinaient à con* server Suda, Garabusa et Spina-Longa, trois petites îles ou rochers détachés de la terre et qui étaient pourvues de bons ports. La seigneurie ne voulait pas les céder : elle les regardait comme un gage de Tespoir qu'elle avait conçu de recouvrer un jour cette belle colonie; mais l'attente des Vénitiens ne se réalisa jamais.

En vertu de cette capitulation, tous les prisonniers ou esclaves furent remis en liberté de part et d autre. Le grand-vistr fournit la quan*

i56 tlié de vaisseaux nécessaires pour transporter dans une autre patrie , ceux des habitans qui n'avaient pu trouver plate dans les bâtimens de la république. Kiuperli se conduisit dans cette circonstance avec une franchise et une humanité peu ordinaires aux mahométai^. A peine la ratification du traité par le sénat de . Venise était arrivée à Candie, qu'on vit paraître six vaisseaux de haut-bord que Louis %XV envoyait au secours de la ville de Candie; mais ils arrivaient trop tard. Kiuperli passa dans l'ile le reste de Tannée 1669 et les premiers mois de la suivante. Il employa ce temps à réparer les ruines de la ville capitale et k la repeupler, rile de Candie était une des portions de l'ancien domaine de l'empire Grec , dontles Turcs avaient toujours beaucoup envié la possession. Aussi celte conquête leur causa une vive joie, et il y eut à cette occasion de grandes réjouis^ 5ances h Saloùj^e , où Tempereur Mahomet résidait.

Les Mainotes secouent le joug des yênitlens et se remettent sous la domination du grand'Seigneur.

Les Mainotes , qui s'étaient donnés à la seigneurie de Venise, furent indignés du zèle intolérant de certrâis ecclésiastiqnes italiens qui voulurent les inquiéter dans l'exercice de

i57 leur culte, et poussèrent même la témérité jusqu'à détruire quelques-uns de leurs temples* Les iMfaînotes étaient ^chismatiques grecs. Us commencèrent à regretter la liberté dont ils jouissaient sous la domination ottomane. Us deman<Mrent au sultan un yaiyode qui fût de leur nation et de leur communion. Soliman III répondit à leurs vœux. Il leur envoya un aventurier , nommé Libérius , qui avait servi sur mer en qualité de forçat. Cet homme ^ à qui la nature avait donné des talens et surtout beaucoup d'intrépidité., arrive en diHgence de son pays, avec la veste, Tépée , la masse et le diplôme du grand- seigneur qui -l'établissait vaivode du pays des Mainotes. Il annonce à ses compatriotes qu'il vient leur apporter la liberté et la paix. Les Vénitiens , obligé» de fuir pour se soustraire aux mauvais uraitemens des rebelles, prennent le parti de faire avec eux un accord par lequel ces derniers s'engagent à garder une exacte neutralité*

Mustapha Use montre avide de la guerre; il s'emr pare de Chio par les conseils dun corsaire dm Tunis , nommé Mezzomorio , qu'il élève à la dignité de capitan-pacha.

Plusieurs princes faibles avaient succédé à SolimauIIj Mustapha II, successeur d'Achmet,

i58 son oncle; déclara, dès les premiers momens de son élëvaiion au trône , qu'il n'imiterait pas ses prédécesseurs, qu'il régnerait par lui* même et qu'on le verrait toujours commander en personne ses armées. Aussitôt il ordonna qu'on suspendît â la' porte du sérail fos queues de cheval : c'était le signal de la guerre. Toutes les troupes se réunirent dans les plaine^ d'Andrinople, et elles se tinrent prêtes à partir au retour du printemps. Le divan s'étant assemblé pour délibérer sur les opérations maritimes de la campagne prochaine^ un corsaire de Tunis, appelé Mezzomocto , avança avec confiance que^i l'on voulait lui fournir quatre de ces vaisseaux que les Turcs nommaienj Sut" tanes y et huit galères, il chasserait les Vénitiens de l'île de Chio. Ce marin fondait la réussite de l'entreprise qu'il projetait, sur la facilité d'aborder dans l'île, et sur Tanimosité qui régnait entre les Grecs et les Latins qui la peuplaient. Mezzomorto prétendait qu'il éuit fort aisé d'y entretenir des intelligences avec les Grecs. Ils préféraient en général, disait-il, la domination des Ottomans à celle des Latins, parce que les premiers usaient de tolérance avec eux, tandis que les Vénitiens les tourmentaient dans l'exercice de leur culte et détruisaient leurs églises. Le sultan écoutait ce

qu'on disait dans le diran, caché derrière le rideau de la fenêtre qui avait son ouverture dans la salle du conseil. Ayant entendu les propositions du pirate tunisien, il tira avec précipitation ce rideau , et ordonna qu'on fournit k Mezzomorto tout ce qu^il demanderait pour son expédition. Ce corsaire tint parole : il battit la flotte vénitienne , et exécuta son débarquement dans File de Chîo sans éprouver aucune résistance. Les Vénitiens, qui ne s'attendaient pas à une auaque si imprévue, n'avaient rien ajouté aux fortifications de la capitale de nie. Persuadés qu'il leur serait impossible de sauver cette ville , et découragés d'ailleurs par les cris des Grecs qui appelaient les musulmans dans leurs murailles , ils l'abandonnércnt aux Turcs.- Mezzomorto , y étant entré , fit mettre à la chaîne comme esclaves, les Vénitiens et les catholiques qui n'avaient pas vouli* suivre la multitude dans la dispersion générale. Le vainqueur détruisit toutes les églises du rit latin et proscrivit l'exercice de la religion romaine. Les succès de Mezzomorto le rendirent si agréable k Mustapha, que ce sultan dépouilla le capitan-pacha de ^a dignité pour la lui conférer. Mezzomorto ne voulut jamais quitter son habit de matelot ; il paraissait toujours sous ce costume, même lorsqu'il sié-

i6o geait au divan. Il répondait à ceux qui loi représentaient qu'il devait se vêtir d'une manière plus convenable à sa dignité : « Sî les ic capitans - pachas qui m'ont précédé n'a- K vaient jamais porté d'autre habit que celui a qui vous parait si misérable , la marine de « rei]djHre ne serait pas dans l'état de délaie brement où nous la voyons aujourd'hui y « nos flottes n'auraient point essuyé tant d'éa checs , et le pavillon turc aurait été respecté « davantage. » Depuis Mezzomorto, les capitans-pachas se sont imposé la loi de porter toujours à son exemple l'habit de matelot ^ avec cette différence que cet habit est fait d'étoffes précieuses et orné de fourrures d'mi grand prix.

i6i POSSESSIONS

QUE l'empire OTTOMAIf avait £N EUROPE EN 1811.

I® Le Roum-ùli, ou pays des Romains , qui renferme Tancienne Thrace , toute la Macédoine et toute la Grèce, y compris la Morée ;

La Tbrace est en général sous le gouvernement du bostandgi-bachi , qui commande à Andrinople.

La Macédoine dépend du bey de Sérès , qui commande à Salonique;

La Thessalie dépend en grande partie du pacha de Janina , en Albanie;

La Grèce proprement dite , au nord de risthme de Corintbe, forme un pachalik dont le pacha réside à Tripoliiza , capitale de la province ;

2** La Bulgarie , qui fonnait ci-devant deux pachaliks, ceux de Rôutchouk et de Viddin,

3^ La Servie, aujourd'hui révoltée, dont le pacha résidait ci-devant à Belgrade ;

4^ La Bosnie et THe^^tzegovine , ou Dalmatie turque, qui forme un grand pachalik ,, dont le pacha réside àTrawnïk, seconde ville de la Bosnie;

5^ L'Albanie , qui comprend Vaneienne • Epire et partie de TUlyrie. Ce pays renferme plusieurs pachaliks , et entre autres ceux de Scutari et de Janina , qui sont fort étendus ;

6^ Les îles de TArchipel, qui , avec quelques parties des côtes, dépendent du capitan-pacba ou amiral turc.

De plus, il y a encore en Europe deux principautés gouvernées par des princes grecs, la Moldavie et la Valaquie, et, sur les côtes , la Bessarabie , habitée ci-devant par des Tartar«s , et qui sont toutes tributaires du grandseigneur , mais qui , dans ce moment, sont occupées par les Russes.

En Asie , il possède :

i^ L'Asie mineure, qui se divise en un trèsgrand nombre de gouvernemens tant grands que petits^, dont les plus considérables sont celui de Cara-Osman-Oglou , qui commande à Pergame, et dans presque toute la partie oc- . cidentale de celte presqu'île , sous le simple titre d'aga ; et celui de Tchapan-Oglou, qui ,

' i63 sous le utre de pacha , commande dans Tancîenne Cappadoce, et réside à Teusgatt;

2** L'Arménie occidentale , divisée en plusieurs pachaliks , dont le plus considérable est celui d'Arz-Roum ;

3® La Mésopotamie, qui comprend plusieurs gouvernemens ou pachaliks , dont les principaux sont celui de Dîarbekir , celui de Mossul, et celui de Bagdad. Ce dernier est si étendu , que le pacha est comme un vice-roi dans sa principauté, et qu'il est souvent peu soumis}

4° La Syrie , divisée en quatre pachaliks , dont les plus considérables sont ceux d'Alep et de Damas , et qui renferme plusieurs peuples indépendans , mais qui paient tribut ;

Outre cela , le grand - seigneur avait cidevant la protection des villes saintes de la Mecque et de Médine, en Arabie ; mais les Wahabis viennent de la lui enlever , et il ne possède plus que Dgidda sur la côte du golfe Arabique. Les Wahabis lui ont également enlevé les environs d'El-Kaiîf , sur le golfe Persique.

Le grand - seigneur a encore perdu la protection de la Mingrelie et de Tlmirette , qui lui a été arrachée par les Russes , ainsi que les forteresses d'Anapa et Soutchoukkaleh , qu'il possédait «ur les côtes des Abkas,

En Afrique, il possède :

L'Egypte ou Mesr, qui est gouvernée par un pacha résidant au Caire* Ce pays était autrefois sous la direction de yingt-' quatre beys ou princes mamelouks qui avaient chacun leur armée , et qui étaient peu soumis ; mais aujourd'hui ils sont presque tous détruits y et la Porte est de nouveau maîtresse du pays ;

a® Le,pays de Barca, gouverné par un pacha relevant de celui d'Egypte.

De plus , les régences de Tripoli , de Tunis et d'AJger reconnaissent la souveraineté de la Porte ; mais elles ne paient pas tribut.

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