ODE SUB LE JOUR DE SAINTE CECILE
Mélancolie écoute, et se calme soudain,
Et Morphée éveillé retrouve son entrain.
La Paresse elle-même étend ses bras, s^éveille,
L'Envie en vain voudrait faire la sourde oreille,
Ses serpents font joujou. — Nos passions, enfin,
A force d'écouter ont perdu leur venin.
Mais quand pour la patrie il faut crier aux armes! Combien pour tous les cœurs la musique a de charmes ! Ainsi, quand le premier, osant braver les mers Sur le vaste Océan vint glisser im navire.
L'habitant de la Thrace, en son soudain délire Fit résonner l'écho de glorieux concerts, Tandis qu'Argos voyait de Pélion descendre Ses arbres étonnés, transformés en méandre. Les hommes en extase à ces sons belliqueux Devinrent des héros, bientôt des demi-Dieux, Et les mers, les rochers, les cieux de dire : Aux armes, Aux armes ! aux armes ! aux armes !
Mais quand bien qu'inondé de larmes L'Amour aussi fort que la mort, Bravant du Phl^éthon la barrière infernale Conduisit le poète à l'endroit où Tantale Implore, mais en vain l'inexorable sort.
Sur ces rivages Ces marécages, Que de visages Noyés de pleurs ; Dans ces ténèbres Quels cris funèbres Pleins de douleurs; Oh ! que de plaintes caverneuses D'ombres afireuses!
226 ODE BUB LS JOUB D£ SAINTE CÉCILE.
Mais chut ! il a touché la lyre d*or, Soudain de prendre leur essor Les noirs fantômes et les ombres
Sombres.
Oh ! Sisyphe il s'arrête à la fin ton rocher! Ixion croit rêver les plaisirs de Capoue,
n se repose sur sa roue, Les spectres ont quitté leur infernal bûcher,
Et voilà qu^en cadence, Ils se mettent en danse, Tandis que sur leur lit de fer Se pâment à Tenvi Tisiphone et Mégère, Et qu' Alecton, leur sœur, jure par Jupiter De laisser ses serpents pendiller vers la terre!
"An nom de ces ruisseaux qui gazouillent toujours, Au nom des fontaines aimées, Qui dans FElysée ont leur cours; Au nom des brises parfimiées Qui soufflent au-dessus des fleurs; Au nom de ces âmes heureuses Qui se bercent voluptueuses Au milieu de douces vapeurs; Au nom de ces ombres guerrières Qui scintillent dans les clairières; An nom des amants morts d'amour.
Daignez abréger mon supplice.
Ou rendez-moi mon Eurydice, Ou laissez-moi perdre le jour." H a dit, et Tenfer propice Est touché par ses doux accords.
Et la sévère Proserpine Que ce chant suave fascine Rend Eurydice à ses transports.
OPE SUR LE JOUR DE SAINTE ciciLE. 227
Beau triomphe de la musique ; Ainsi par son pouvoir imique Malgré le Styx, malgré le sort Elle put prévaloir sur Tenfer et la mort.
Tout glorieux de sa conquête Pour voir son Eurydice il retourne la tête
Trop tôt, hélas trop tôt !
Elle tombe, elle meurt, elle meurt aussitôt.
Maintenant à nouveau comment charmer la parque
Attendrir l'infernal monarque ?
Ton crime fut d'aimer! . . . Est-ce un crime d'aimer? Maintenant rien ne saurait le calmer,
Au milieu des campagnes Sous le creux des montagnes Seul il promène ses douleurs, L'écho de l'Ebre Echo funèbre Kedit ses pleurs.
Il appelle son ombre Et croit la voir dans la pénombre,
Hélas !
Elle échappe à son cœur, elle échappe à ses bras ! Et dans son désespoir devenu misanthrope
Parmi les neiges du Rhodope Il brûle, et puis soudain brusque comme les vents, Tl parcourt le désert, il franchit les torrents
Et se rit des tourmentes.
Chut ! Du cri des Bacchantes A retenti l'Hœmus. — Ah! voyez! il est mort ! Mais tout à l'heure encore il chantait Eurydice! Eurydice î ce nom dans son dernier accord n fit vibrer sa lyre, et l'écho son complice De répéter aux bois : Eurydice! Eurydice!
Et les bois de le dire aux flots, et sans effort Les flots de dire aux monts: Eurydice! Eurj^dice!
228 l'amour i>e ta t^atttke.
vir.
Musique! oh! quel est ton pouvoir!
Tu distrais le chagrin, calmes le désespoir, Tu sais nous émouvoir dans les jeux de Thalie Et nous faire trouver du charme à la folie ; Par tes tant doux accords tu sais nous rendre heureux, Et nous donner à tous un avant goût des cieux !
Ainsi pensa la divine Cécile Elle restreignit l'art à la louange utile
Du Créateur, Quand l'orgue dans son plein s'unit soudain au chœur,
Les Séraphins prêtent l'oreille, Vers un monde inconnu notre âme se réveille, Et pour mieux écouter ces chants mélodieux, Les Anges en extase abandonnent les cieux.
Poètes, laissez-là les merveilles d'Orphée, De l'art du chant Cécile a conquis le trophée ; Orphée a fait surgir une ombre de l'enfer, Cécile élève l'âBie au plus haut de l'éther !
POTTS (MRS. ANNA H.).
Morte en 1852.
L'Amour de la Nature.
Heureux, cent fois heureux celui dont l'âme pure Rêve au déclin des ans l'aube des premiers jours, Pour lui d'un pas égal a marché la nature Le souvenir lui rend la saison des amours.
Il écoute au printemps chaque oiseau qui babille Avec ce même émoi qui fit battre son cœur, Lorsque, tout jeune encore, assis sous la charmille De la vie il suivait le mirage enchanteur.
LES "POUEQUOi" d'un ENFANT. 229
Il a connu la vie, et ses peineti amtres, Les soucis de la veille et ceux du lendemain, Du mirage il a vu s'écrouler les chimères Il a vu Tespérance échapper de sa main.
Mais la douce fraîcheur de l'heure matinale En son cœur éprouvé fait renaître Fespoir; Son Jlme est épurée, et sa foi sans égale, Il vit . . . pour admirer le coucher d'un beau soir.
Tel celui qui d'un roc dominant la nature Se plait à contempler un rivage lointain.
Sans que des flots émus l'occupe le murmure, Mais bercé par ce bruit monotone et sans fin.
Les '* Pourquoi" d'un Enfant.
Enfance, il sort souvent de tes lèvres naïves
De ces hardis "Pourquoi" qu'on veut résoudre en vain;
Tu parles, et ta voix a fait jaillir soudain
Le fiel de la mémoire en larmes fugitives.
Je vis un jour une jolie enfant Sur les genoux d'un père appuyée, écoutatit, Sans paraître écouter, les leçons du bon père. Jamais à son auteur fiUe ne fut plus chère, Aussi jamais tableau ne fut plus ravissant.
Tout entière au bonheur, la gente créature, Exempte de soucis, riait à la nature; Elle ignorait encore, en cet heureux printemps, Nos crimes et nos maux, nos plaisirs décevants. Ses mains, ses douces mains, par de tendres caresses, Des cheveux du vieillard lissaient les blanches tresses i Mais tandis qu'à ce jeu se complaisait son cœur. Soudain le front ridé la frappa de stupeur.
^'Qu'est-ce donc," dit l'enfant, "que ces lignes livides?
230 L'BNPAlfCE ET SES YISITEUBS.
Dis, mon papa, pourquoi
Ton iront n^a pas du mien le velouté dis-moi
Pourquoi ces plis si laids? . . ." — "Ces plis? ... ce sont
des rides! . . ." — "Des rides! ... qui les cause?. . ." — "Enfant, c'est la
douleur, Les soucis, les chagrins, en un mot, le malheur !'*
Alors laissant tomber ses paupières humides, La pauvre enfant voila ses yeux bleus si limpides, Puis elle dit: "Papa, quel est donc le malheur?'* Lui ne répondit point, mais pressa sur son cœur
L'enfant aimé, ne voulant pas lui dire Que les pleurs sont voisins du plus riant sourire, Que les plus belles fleurs durent à peine un jour, Et que trop vite, hélas I les chagrins ont leur tour.
Oh! béni soit le ciel qui de la tendre enfance
A voulu pour un temps éloigner la 80uffi*ance.
Pourquoi donc irions-nous, devançant le destin,
De l'orage du soir efi&ayer le matin
Le lis au blanc plumage, orgueil de la vallée.
Pourquoi faire incliner sa tête désolée?
Ne se peut-U donc pas qu'au moment du danger
Quelqu'arbre bienfaisant lui prête son ombrage,
Ou que Celui qui soigna son jeune âge, Ne lui trouve un abri fait pour le protéger?