‹ Beautés de la poësie anglaise [tr.] par le chevalier de ChatelainChapitre 137 sur 162 · LES FUNERAILLES D^UN SOLDAT · texte numérisé non relu

LES FUNERAILLES D^UN SOLDAT

Les Funérailles d'un Soldat.

C'est la marche funèbre. Ecoutons, écoutons I Moi je ne pensais pas qu'en ces lugubres tons

Il exista tant de magie.

Mais silence, écoutons :

La timbale voilée a gémi l'élégie, Et voilà que les fronts se sont courbés soudain

Devant cet ambulant chagrin ;

Et même de la populace La masse

Silencieuse,— avec émoi Suit ce convoi.

Et ce n'est point ici l'énorme mise-en-scène

Que se permet un riche mort.

Qui par le faste encor domine souveraine.

Et soumet' la raison — même d'un esprit fort ; Non, ce n'est point ici cette troupe muette De noirs muets loués pour singer la douleur, Qui tous, de l'héritier, ou bien du fossoyeur Dissimulant la joie un peu trop indiscrète D'un chagrin de commande endossent l'étiquette ; Non, ce n'est point ici cette superbe aigrette Ondoyant au-dessus du noble corbillard.

Cette pompe eut bien pu, sans capter im regard Passer — ^peut-être même un dédaigneux sourire Du pauvre eut salué la cendre du Messire

Qui drapé dans son sot orgueil, Fait encore jabot, juché sur son cercueil.

Mais ces sons mesurés, universel langage, Parlent de suite au cœur du jeune et du vieil âge, Et n'impriment qu'un seul et même sentiment Au vieillard, à l'enfant dans un pareil moment.

d06 LES EUNÉBAILLES d'UN SOLDAT.

Mais de telles pensées Elles seront vite efiàcées. Tous ces soldats qui vont suivre jusqu'au tombeau Leur camarade mort, conmie on suit le drapeau, Avant la fin du jour auront dans une orgie

Noyë cette élégie.

Et par le fait qui peut le regretter ce mort ? Des liens sociaux sevré contre nature, Il ne connut jamais ni repos, ni confort.

Ni le charme si doux d'admirer la figure De ses jeunes enfants, dont le malheureux sort Sera de ne jamais avoir connu leur père.

Cet homme avant la mort d'avance anéanti.

Cet homme le voilà parti, Parti de ce val de misère, Sans plus laisser de trace ici bas — que le vent Qui balaye la feuille et l'emporte en avant.

Celle qui l'a porté, — celle qui fut sa mère N'apprendra pas sa mort... ah! pauvre cœur dolent I Sur son enfant elle a répandu bien des larmes. Le jour cil, la quittant, pour le métier des armes,

H endossa l'uniforme sanglant.

En vérité, nous autres hommes Nous sommes

De l'argile aux mains du potier.

Et comment ? Un esprit presque l'égal des anges Pourra s'approprier comme Arago, Cuvier, De la terre et des cieux les merveilles étranges, Tandis que son semblable, aussi créé par Dieu, Tout aussi bien doué restera dans ses langes. Devra traîner la vie errant sans feu ni lieu

Comme ce soldat d'aventure.

Tout ilotisme, et tout armure ; Ses nobles facultés en vain il les reçut, Puisqu'elles devaient être éteintes pour qu'il fût

LES rUNÀR AILLES D*UK SOLDAT. 307

Une vivante carabine, Un trépas portatif — un sabre— une machine î

Et notez qu^il j a des geas Assez pervers, sinon assez peu clairvoyants Qui vont vous soutenir que tout ce beau désordre

C'est Tordre ; Et que le Créateur pour l'homme et son plaisir Ayant fait toute chose, ainsi l'heureux loisir Sur les masses a droit d'asseoir son privilège ! Moralistes de cour 1 il est grossier le piège! Permis à vous de dire, ô Révérends Blagueurs Une fois par semaine à vos chers auditeurs :

" Les pauvres sont bénis, car malgré leur détresse Bs goûteront aux cieux l'éternelle richesse ; S'ils ont faim, s'ils ont soif, s'ils ont froid ici bas^ Là haut, le pain, le vin ne leur manqueront pas, Ils se reposeront, le ciel n'est pas avare, Dans le sein d'Abraham avec le bon Lazare!" Eux-mêmes, cependant, ces éloquents prêcheurs Font main basse sur tout, sur l'argent, les honneurs.

Ils s'emparent des bonnes choses^ Ils dînent de l'autel, et soupent de leurs gloses. Tels sont pourtant, Seigneur, tels sont ceux ici bas Qui s'imaginent voir tant et tant de mystères Dans ton simple Evangile — et qui n'y voyent pas Que les hommes devraient tous se traiter en frères ; Qu'ils devraient pratiquer cette si douce paix

Qui serait le ciel sur la terre ; Mais qui n'y voyent pas : '^ Anathème à jamais

Sur qui répand le sang d'un frère ! " Ayant des yeux de lynx, mais dans l'obscurité, Hiboux, mais à midi — déniant la clarté !

O mon Dieu! moi je te rends grâces (Ne suis Pharisien en te disant cela),

806 MABIE, LA FILLI DE L'ACBneS.

U avoir sauvé non eœv de lembUblet dugrâces,

De nètn pas de ces gens-là:

Mais de m'aroir donné l'oefl qui Toit et découvre,

La Toix qui sait parler, le cœur qui sait sentir,

Une bouche qui toigours s'ouvre

Contre Tiniquité prompte à tout subvertir !

Maris, la Fille de l'Auberge.

BaUade.

Quelle est cette insensée à l'œil triste et hagard,

Dont le front sucGombe à la peine?

Ellle ne pleure pas, mais morne est son regard. Elle ne se plaint pas, mais soupire à Técart,

Pour elle respérance est vaine.

Elle ne dit jamais : ** Faites-moi charité,

Donnez-moi de la nourriture ; "

A travers ses haillons de son aspérité

Le vent souffle l'hiver, — malgré sa nudité

Elle n*en sent pas la piqûre.

Et pourtant il n'est pas déjà si loin le jour

Oii la pauvre folle Marie, Etait heureuse et gaie — ^11 n*était à Tentour Servante plus honnête, et meilleure en&nt pour

Prendre à bien la plaisanterie.

Son maintien avenant plaisait au voyageur,

Pour tous elle avait un sourire ;

Elle était courageuse, ignorait la frayeur ;

Le soir à Tabbaye elle eut été sans peur

Quand le vent la faisait bruire.

MABIE, LA FILLE DE l'aUBEBOS. 309

Elle aimait; et Richard avait fixé son choix,

Elle espérait bien être heureuse,

Mais las ! Richard était paresseux et sournois,

Et chacun la plaignait parmi les villageois

D^nne union si peu chanceuse.

On était en automne, et sombre était la nuit.

Toutes les portes étaient closes.

Deux voyageurs assis, dans leur joyeux déduit

Devisaient, en fumant, attendant le minuit

Pour mettre sourdine à leurs gloses.

" C'est amusant," dit Tun, attablé près du feu,

" Au dehors d'entendre la bise !"

** Dans l'abbaye," dit l'autre, " Oh! quelle nuit, bon Dieu!

Ce serait courageux que de se faire un jeu

D'aller y cneillir le cytise?...

" Moi-même j'aurais peur — ^peur comme un écolier

D'entendre frissonner le Herre, Je m'imaginerais voir surgir du charnier Ou quelque moine austère or quelque chevalier

Tout à coup sortant de leur bière."

— " Je parie un dîner," s'écria le premier,

" Que Marie irait à cette heure." — ** Pariez, et surtout soyez prêt à payer," Dit l'autre ; "je suis sûr que de peur au moustier

Marie y périrait sur l'heure."

— " Permettras-tu, Marie," a dit le voyageur,

" Qu'on mette en doute ton courage?

" Je suis sûr de gagner, j'ai foi dans ton grand cœur.

Tiens, va, tu gagneras un bonnet de valeur

En rapportant de ce voyage

810 MARIE, LA FILLE DE l'aUBESOE.

Un rameau dn sureau qui pousse dans le choeur/*

Sans émoi, Marie est partie* La nuit était obscure, et le vent tapageur Grondant, sifflant, soufflant, distillant sa fureur.

De firoid faisait trembler Marie.

Elle va cependant connaissant le chemin

Droit à Tabbaye ; et sa vue A peine à distinguer le porche ... mais enfin Elle entre sans frayeur, bien que le noir sapin

Râlât ballotté par la nue.

Tout autour d'elle était morne et silencieux.

Excepté quand la rude bise

Fai^it trembler le sol de ses sons caverneux.

Elle écarte, elle écrase yeuses et joncs poreux

Jusqu'au chœur de la vieille église.

C'était en cet endroit que croissait le sureau ;

Contente, elle en approche vite, Et se met à cueillir le précieux rameau, Quand le son d'une voix vibrant sur le préàu

La remplit de terreur subite.

Elle s'arrête émue — et seul le bruit du vent

D'abord semble agiter le lierre.

Soudain le vent s'appaise, alors en écoutant Elle entend clairement les pas d'hommes venant

Troubler la paix du cimetière.

En entendant ces pas tout contre un monument

Elle se blottit haletante.

Taudis que d'un nuage au haut du firmament La lune s'échappant fait voir à ce moment

Un tableau hideux d'épouvante.

MABIE, LA FILLB DE l'aUBEBOE. 811

Deux meurtriers portaient un cadavre sanglant ;

Le vent soufflant avec furie, E^eva le chapeau de Tun, qui fut roulant Roulant, roulant, roulant, mais enfin s^arrêtant

Aux pieds de la pauvre Marie.

" Maudit soit ce chapeau! " — " Vétille par ma foi !

Portons d^abord le diable en terre!" Tout près d^elle, elle voit passer Taffireux convoi, Elle prend le chapeau, puis dans son juste effi*oi

Court prompte comme le tonnerre.

Elle court, elle court, elle arrive bientôt

A Pauberge, entre dans la salle.

Jette tout autour d^elle un regard idiot,

Et sans même pouvoir articuler un mot,

Froide elle tombe sur la dalle.

C'est qu'un nom bien connu gravé dans le chapeau

Avait soudain frappé sa vue, Le nom de son Richard, de lliomme du préau.

C'est que ce nom si cher fit frémir son cerveau

D'une douleur tout imprévue.

Sur la commune, près de Tantique manoir

Où surgit la vieille abbaye.

Le gibet de Richard on peut encor le voir :

Le voyageur ému quand il passe le soir

Donne un pleur au sort de Marie!

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