RIEN
Quel est leur gaiii en comptant bien?
Rien!
Rien excita leurs espérances, Mais oublia de payer leurs dépenses; Et, d'un regard Stoïcien, Force leur est de voir qu'ils ont donné naissance A cet être sans consistance Qui de tout temps s'est nommé Rien!
Rien! ... ce grand élixir que jadis plus d'un sage Voulut amadouer afin d'en faire usage A son profit, pour transmuter en or Tous les métaux de bas étage, En dépit de son alliage N'a pu produire un quelque chose encor!
Et pourtant du matin que la vive lumière Qu'y a-t-il de plus beau, de plus sublime? . . . Rien! Qu'y a-t-il de plus doux que la brise légère Tempérant la chaleur du vent étésien?
Rien !
Quoi de plus gracieux que la désinvolture Du printemps, ce magicien Qui fait sourire et chanter la nature?
Rien!
Mais je m'apperçois, chose sûre, Que voulant élever un monument sur Rien,
Je risque fort ne trouver d'aventure Sur la terre ou sur l'air, ou sur mer nul soutien. Pourtant si bien fondée en fait est la sentence, "Tout finit par où Tout commence;" Ne l'est pas moins celle qui dit que Rien N'est sans commencement, ni sans fin, — le crois bien. Par delà l'univers, au delà de l'Espace Loge tranquillement, et se prélasse — Rien.
Des sphères où se tient, dites-le moi de grâce Le pivot? ... Il se tient sur Rien!
LE PLAT OOUVEBT. 53
De cette vaste bille OïL de chacan de nous vit Thumaine guenille
Quels sont-ils donc les supports? . . . Rien ! De Rien est surgi ce bas monde, Et ce qui grouille et vit sur la terre et sur Tonde Tout est sorti ... de Rien!
BLACKER (COLONEL).
Le Plat Couvert.
Histoire vraie.
Il est nombre de gens d^une vertu si rare
Que les fautes d^autrui, voilà qui les effare ;
^'Si vertueux!*^ ainsi que Bums nous les fait voir,
"Qu'ils n'ont que du prochain à guigner le devoir:"
Pour cette espèce là le barde ici raconte;
Quand se perd le sermon, vient la place du conte.
L'illustre Frédéric de Prusse, ce grand Roi
Etait au champ d'honneur la terreur et l'effroi
Des ennemis, c'était vraiment un trouble fête;
Mais le combat fini, finissait la tempête ;
Et cet homme au combat un héros demi-Dieu
Trouvait plaisir causer au petit coin du feu ;
Et c'était à savoir, au dire de Voltaire,
Si ce guerrier vainqueur, si ce foudre de guerre.
Préférait au canon ce brillant cliquetis
Que fait la causerie en son langage exquis.
Comme un Athénien ce grand et vieux monarque.
Fût-ce au lit de la mort eut arrêté la parque
Pour causer avec elle au bord de son tombeau;
Il rançonnait chacun pour avoir du nouveau.
Son esprit curieux, et sa verve féconde
Demandait "du nouveau I n'en fut-il pliib au monde!"
5é LE PLAT COUYSBT.
C^était un tatillon, un monsieur Touche à tout, Qui voulait tout savoir pour amuser son goût; Il se glissait partout, interrogeait chaque âge, Se montrait très friand des cancans du méiage. Et des bruits de la ville amant peu généreux. Les citait à sa cour pour les divulguer mieux. Comme Aroun Al Raschid, jaloux de tout connaître, n vous sortait le soir, se glissait comme un traître, Drapé dans son manteau, partout en tapinois, Pour flairer les "ont dit'^ de ses bons Berlinois, Fréquentant par la nuit passages et ruelles, Toujours Toreille au guet, ayant soif de querelles, Ravi d^être auditeur, quand vigoureux poumons Engageait un combat à charmer les démons.
Or un soir qu^il flânait attifé de la sorte
Près de chaque fenêtre et prés de chaque porte,
n avisa soudain se faisant vis-à-vis,
Discutant, s^échaufiant, un digne couple assis.
U fut incontinent au fait de la dispute.
C'était d'Eve et d'Adam au sujet de la chute.
"Ah ça! '' disait Madame en colère à Fépoux,
" Fi de la sotte femme, entre nous, vertuchoux!
Oui, ô de la mère Eve! — aller croire aux sornettes
De TEsprit tentateur qui lui contait fleurettes,
Vois où nous a conduit sa curiosité!
A sa place, vois-tu, dame! si j'eusse été,
Faisant fort peu de cas de tous ses beaux parlages
J'eusse dit à Satan: "Fuis démon, tu m'outrages!'*
Le royal écouteur entendant ce discours S'en retourna chez lui riant, riant toujours.
ITn jour a fui. Voilà que le diner s'approche, Un fmnet tout exquis annonce un tourne-broche, Le couple en appétit soudain avec frayeur Voit entrer un gendarme à l'aspect pourfendeur,
Ik
LB PIiJLV OOVTEBT. 55
Hôte peu bienTenii, mâme alors que par chance
Sur un lit de duvet t'^dort k?|«on8ci6&ce;
Alors que nom croyons n'ayoir contre l'état
Ou Madame FEglise, à fouetter aucun diat.
Avec grand sans fiiçon est entré le gendarme,
^^ Qu'on me suive," a-t-il dit, "et sans qu'on se gendanne."
Dieu sait oii! . . . car alors qu'on voit un baudrier,
Une moustache, un sabre, un regard de limier,
On ne pense pajB trop à &ire résistance;
Mais ne pourrait-on pajB obtenir la licence
De manger un m(Hrceau? — "Non ce n'est point un jeu,
Il vous faut m'obéir de suite palsembleu!"
Et donc avec la faim et la peur pour escorte.
Les voilà tous les deux cédant à la main forte.
Une chambre proprette était le "Dieu sait oîi?" Simple, mais confortable, en un mot un bijou: Un buffet reluisant, et garni de bouteilles Aux gosiers altérés promettait des merveilles; Tandis qu'au beau milieu de la table, un surtout De mets bien délicats laissait percer le goût; Du rôti, du^uilli l'odeur appétissante Provoquait délia faim la soif impatiente.
J'ai dit que c'était l'heure où chacun dîne; — vrai Appétit allemand souffi*e peu de délai; Or, de ces plats nombreux et tous rangés en cercle, Un, celui du milieu, seul avait son couvercle. Un majordome a dit le bénédicité^ Puis s'adressant au couple avec bénignité:
"Asseyez-vous, amis, asseyez-vous à table," Dit-il, "les mets sont bons, le vin est délectable, Mangez sans vous gêner, faites comme chez vous, Buvez de tous les vins, des plus forts, des plus doux, Mais . . . respectez le plat au milieu de ce cercle, Et gardez-vous surtout de toucher au couvercle ! " Puis avec un salut digne d'un courtisan, 11 sortit en disant un: " Souvenez- vous en!"