ANONYMES
Les Changements du Monde.
L'Ombre au port solennel qui retient dans ses mains Le sablier, la faulx, l'avenir des humains.
Une fois s'arrêta dans son vol sur la terre, Sur les créneaux poudreux d'une cité guerrière, Demandant au soldat veillant seul à l'écart : Depuis combien de temps vivait là ce rempart ? Et le bardé de fer qui faisait sentinelle, Lui dit, l'orgueil au front : — ^^ Là, cette citadelle Est debout depuis l'heure où le soleil a lui, Telle elle était jadis, telle elle est aujourd'hui. Et telle elle sera tant que le glas funèbre
Du monde, n'aura pas tinté ; Ainsi que le dira ce narrateur célèbre
L'Eternité!"
Et puis après mille ans passés voilà que l'Ombre Aux mêmes lieux descendit sombre.
4 LES CHANGEMENTS DU MONDE
Et là n'existait plus traces d'une cité.
Mais une immense plaine — un beau lac argenté ;
Dans la plaine le blé rangé comme une armée,
Au vallon le berger chantant sa bien aimée.
" Comment," dit soudain TOmbre, " et temples et remparts
Peuvent-ils se dissoudre ainsi qu'épais brouillards ?"
Mais alors dégageant ses cheveux de sa tête,
En ces mots le berger répondit à l'enquête :
*' Le monde est tout rempli de brebis et de blé,
Ainsi c'était jadis sous le ciel constellé.
Ainsi c'est maintenant, ainsi sera sans cesse.
Tant qu'à leur tour, en vérité, Viendront le jour la nuit ; — car la Nature qu'est-ce ?
Une unité!"
Et puis après mille ans passés, voilà que l'Ombre Aux mêmes lieux descendit sombre.
Et voyez I oh trônaient ce lac et ces beaux blés. Une mer écumait sur des sables salés.
Au midi scintillant d'une vive étincelle ; Un pêcheur y jetait les rets de sa nacelle ; Que l'Ombre était surprise t . . . " Oh donc était le lac ? Oh les épis dorés ?" . . . Mais lui sur le tillac Le pêcheur, de son front étant des flots l'écume : " Autour de l'univers les eaux font un volume," A-t-il dit, " et la mer roule, roule toujours, Hier comme aujourd'hui dans son vaste parcours, Que me chantes-tu donc et d'épis et de plaines ? Les nuits aussi bien que les jours, L'homme cherche en la mer des poissons par centaines.
Toujours î toujours I . . . "
Et puis après mille ans passés, voilà que l'Ombre Aux mêmes lieux descendit sombre.
Et les rouges rayons d*un couchant de soleil D'une vaste forêt doraient l'éclat vermeil ; Les arbres archi-vieux d'une archi- vieille mousse Etaient partout vêtus à la hauteur d'un pouce ;
LÈS CHANGEMENTS DU MONDE
£t colline et vallon étaient aussi couverts De superbes gazons, ces manteaux toujours verts ; Un bûcheron chantait en abattant un chêne, L'Ombre Finterpella de sa voix souveraine :
" Vieux ! te rappelles-tu les traces d'une mer En ces lieux oh surgit l'arbre de Jupiter?" Mais le vieux bûcheron : '* Si l'arbre séculaire
Fait ici bas un temps d'arrêt, Ce n'est parmi les mers ; car qu'est-ce que la terre ?
Une forêt I"
Et puis après mille ans passés, voilà que l'Ombre Aux mêmes lieux descendit sombre.
Et que vit l'Ombre alors ? Encor une cité,
Mais d'ouvriers peuplée. Et pour vitalité
Ayant dépôts, prisons, et marchés et gendarmes,
Et cadavres vivants suant et sang et larmes.
Oh I le triste tableau ! se dit l'Ombre soudain,
Puis près d'elle avisant un homme sous sa main,
Elle voulut se mettre en quête d'aventure
Du pourquoi, du comment de si mauvais augure
Qui de ces lieux jadis plaine, lac et forêt,
Faisaient maisons de jeux, ou bien maisons de prêt ;
Mais l'homme relevant son front usé de peine :
" Changement dà ! non pas," dit-il, *^ La douleur chaque jour élargit son domaine
Depuis l'an mil."
" Assez !" quittant ce lieu dit l'Ombre :
^^ Sans lendemain la terre est à présent bien sombre Car tous ses changements ont du sort des humains Modifié sans cesse les destins :
Mais ce dernier coup de baguette Est le dernier mot du malheur.
Science et vérité mènent à l'aveuglette
L'homme au temple de la douleur l"
6 les funérailles de moïse.
Les Funérailles de Moïse.
De Nébos près de la montagne
De ce côté-ci du Jourdain, Du pays de Moab, seul, parmi la campagne,
Gît solitaire un tombeau souterrain.
Ce sépulchre isolé ne le creusa nul hbmme.
Nul homme ne le vit jamais, Les Anges, on le lit dans le Deutéronome, Firent le lit du mort — l'y couchèrent en paix.
Sous plus illustres funérailles
Sous plus magnifique convoi, La terre ne sentit tressaillir ses entrailles. Non plus son sein battre de plus d'émoi.
Mais la procession ne la vit aucun homme ;
Sans bruit tout ce convoi se fit.
Comme lorsque le jour s'éveille de son somme. Et que sur l'océan le grand soleil surgit.
Sans bruit, ainsi que la nature
Rajeunie à chaque printemps.
Donne la clé des champs à la fraîche verdure,
A l'arbre en fleurs, aux bourgeons renaissants ; Ainsi sans bruit aucun, sans un son de musique,
Glissa silencieusement Cette procession du mont mélancolique Jusqu' au profond du sol lentement, lentement.
Le vieil Aigle chauve sans doute.
Des hauteurs du gris Beth-péor,
Lui qui domine tout, qui tout voit, tout écoute. Vit ce spectacle et s'en souvient encor :
Sans doute le Lion quand il court au carnage, Evite passer en ce lieu,
Car le sublime oiseau, car l'animal sauvage
Bien qu'ignoré de l'homme ont vu l'œuvre de Dieu.
LES FUirÉBAILLSS DE MOÏSE.
Quand le Guerrier clôt la paupière,
On voit à Tentour du cercueil, En foule se pressant ses compagnons de guerre, Suivre à pas lents le pompeux char de deuil.
Les tambours sont voilés— de sa voix de tonnerre
Le canon gronde sourdement, Près de Tillustre mort s'incline sa bannière, Et son noble coursier suit le deuil tristement.
Parmi les premiers de la terre
Du Sage est placé le tombeau.
Au Barde, à l'Ecrivain, au Poète, au Trouvère
On donne aussi le marbre le plus beau Qu'on adosse au transept de la plus belle église
Sous des écussons blasonnés.
Où les riches reflets que le soleil tamise Descendent glorieux sur leurs traits burinés.
Nul ne fut qui ceignit l'épée
Si grand et si fameux que lui, Nul n'écrivit jamais plus divine épopée,
Nul du Seigneur ne fut plus ferme appui :
Et jamais, non jamais un enfant de la terre
Ne traça de sa plume d'or, Sur la page immortelle, et ce, dans aucune ère, D'augustes vérités im plus riche trésor.
De combien de grandeurs étranges
N'est-il pas témoin ce convoi?
Sur son lit de parade est veillé par des anges
L'illustre mort ; son unique paroi, C'est le versant du mont ; de plus il a pour cierges
Les mille et un flambeaux du ciel. Pour plumes des sapins les branches toujours vierges, Et puis la main de Dieu sur lui mettant son scel.
8 LES KÉNUPHABS.
De cette tombe merveilleuse
Ce grand enterre sans linceuil Un jour, auréolé de splendeur lumineuse,
S^élancera rempli d^un saint orgueil, Puis surgissant debout enveloppé de gloire
Sur les monts qu'il ne vit jamais.
Des nombreux rachetés devant tout Tauditoire H narrera de Dieu les immenses bienfaits.
Du Moab tombe solitaire
sombre mont de Beth-péor !
A nos cœurs curieux parlez de ce mystère
Mais juste à point arrêtez en Tessor :
Dieu seul possède en lui des mystères de grâce
Que ne pouvons approfondir :
Il les cache aux humains, comme il cacha la place, Oh sa main mit Moïse en secret pour dormir I
Les Nénuphars.
Venez lutins, venez ! gentiment attifées.
Voilà qu'en nos vallons se rassemblent les fées. C'est que les nénuphars ont sur tous les étangs Dans les coins et recoins posé leurs petits bancs. Et là légèrement chacun place son vase Sur le sein palpitant de Teau qui flotte et jase, Happant les chauds rayons du soleil radieux Qui vient les féconder ces nénuphars heureux. Et d'une étoile d'or s'en vient doter leur couche. Etoile qui bientôt elle aussi fera souche. Et qui le nez au vent scintillant vers l'azur, Semble y chercher sa sœur l'étoile au front si pur. Venez lutins, venez ! nos mignonnes nacelles Ont rames de roseaux, ont voiles de dentelles, Et nous ferons pour vous amuser en chemin Une douce musique, un chant suave enfin,