SIXIEME PARTIE
Première Voix.
"Mais, ohl dis-moi, dis-moi, redis encor Renouvellaut ton chant si doux et si suave,
A ce vaisseau qui donne ainsi Tessor?
Et que fait l'océan, d'habitude si grave?"
Seconde Voix.
" Bespectueux comme un bon servitem* Doit toujours se montrer à l'égard de son maître
Est l'océan, son regard et son cœur Se lèvent vers la lime et la guettent paraître.
Afin d'apprendre, en voyant son lever La route à suivre, car dans le calme et l'orage
Etant son guide, il lui faut l'observer, Tja lune en l'océan mire aussi son visage."
Première Voix.
" Mais Frère dis, pourquoi donc ce vaisseau Va-t-il si vite ainsi sans vent et sans marée?"
Seconde Voix.
''C'est que coupé sur le devant de l'eau L'air s'impose à l'arrière en marche accélérée.
" Mon frère fuis, fuis plus haut, fuis plus haut. Notre aile à tel élan ne saurait pas suffire;
Car ce vaisseau ne cessera son trot Que quand s'éveillera du marin le délire."
Le loup de mer est demeuré dana un évui* ouissement prolongé; car le pouvoir angélique s fait marcher le vaisseau vers la mer aveo une vitesse plus grande qu'il n'est possible à la vie hunaine de l'endurer.
Je m'éveillai, — le navire marchait Tout comme s'il eut fait le plus beau temps du monde,
Il faisait nuit; la lune éblouissait; Les morts étaient groupés, — tout était paix siu* Tonde.
La course surnaturelle est amoindrie, le loup de mer s'éveille, et avec le réveil retrouve la conscience du mal qu'il a fait.
106 BAIiLADS DU YIXUX LOUP DE MEB.
Oui tous les morts se groupaient sur le pont. Un charnier, m^est avis, eut mieux été leur place,
Ils avaient tous, sur moi leur œil profond Que la lune animait de son reâet de glace.
Le désespoir, la malédiction Du moment, de leur mort se lisait sur leur face;
Je ne pouvais dans mon émotion Eviter leurs regards, ni prier pour ma grâce.
Le charme est enfin Enfin pourtant le charme fut rompu;
'°°*^"' Et le vert océan je pus le voir encore,
Et jeter un regard longtemps interrompu Sur l'horizon au loin du couchant à l'aurore.
Mais je vis peu de ce qu'on eut pu voir:
Comme celui qui sur un chemin solitaire
Avec terreur, surtout quand il fait noir, Marche en n'osant jeter un regard en arrière,
Alors qu'il sait, sans pouvoir l'entrevoir Qu'un démon qui le suit de le happer espère.
Sur moi bientôt un invisible vent Souffla sans s'agiter, et sans laisser sa trace
Sur l'océan, car il n'était mouvant, Et du flot de la mer ne ridait la surface.
Me caressant, soulevant mes cheveux, Comme au printemps zéphir caresse une prairie.
Il se mêlait à mes soucis peureux, Pourtant comme un accueil prenais l'espièglerie.
Rapidement s'élança le vaisseau.
Cependant doucement et de ûiçon précise;
Et doucement rafraîchissant ma peau.
Tombait sur mon visage uniquement la brise.
BAIXABB DU TISVX LOUP DE MEB.
Est-ce vraiment, ô rêve de bonheur!
Et relise du mont, et la cime du phare,
Que voifl là bas? — pays enchanteur!
Est-ce toi mon pays? ... oh! non point ne m'égare!
Et le loup de mer revoit son psjs natal.
Jà loin^ bien loin est la barre du port, En sanglotant mon œil de loin perçoit la grève,
A Dieu je dis dans un soudain transport:
Fais que je sois vivant ou que meure en ce rêve!
Du port la baie était comme un cristal, Tant les sables étaient brillantes sur la dune ;
Et sur la baie, ainsi qu^un blanc fanal Calme se reflétait le disque de la lune.
Le roc était flamboyant, radieux, Et dominant la baie aussi la sainte église;
Les blancs reflets baignaient mystérieux La vieille girouette en vain guettant la brise.
La baie était d'une mate blancheur, Quelques lointains recoins étaient à peine sombres,
Jusqu'à ce que, cramoisi de couleur, J'apperçus im essaim et de formes et d'ombres.
Les Esprits angéliqaes quittent les corps morts.
Près de la proue — à quelques pas de là, Tranquilles se tenaient ces ombres cramoisies,
Tournant les yeux lors vers le pont, voilà Oh! Christ, ce que je vis ! ce n'étaient fantaisies.
Et paraissent dans leurs propres formes lumineuses.
Sans vie, à plat, gisait, mort cette fois De tous ces ex-vivants le corps, un blanc squelette.
Près chaque corps, oui, par la Sainte Croix I Un être lumineux se tenait en vedette.
Ces saints Esprits font signe de la main, C^étaît un ravissant, on merveilleux spectacle!
Servant ainsi cet admirable essaim De signaux au rivage au moyen d'un miracle.
De ces Esprits nul n'entendit la voix, Leur main seule fit signe avec grande éloquence,
A cet aspect mon cœur fut plein d'émois.
Quelle douce harmonie en ce puissant silence!
Puis j'entendis soudain clapoter Teau, Le pilote héler, et le bruit de la rame,
Me retournant, j'apperçus un bateau Qui vite s'approchait de nous par Notre Dame!
Je vis venir c'était sûr et certain, Le pilote du port, avec son petit mousse,
Dieu du ciel! quel plaisir surhumain!
Ils ne purent flétrir, ces morts, joie aussi douce 1
Je vis encor, je vis encor venir Un troisième quelqu'un . . . c'était le bon Ermite
Qui de sa voix qu'entendis retentir Au ciel faisait monter de ses hymnes l'élite;
Il lavera, voyant mon repentir.
Le sang de l'Albatros avec son eau bénite!
SEPTIEME PABTIE.
L'Ermite du bois, ^^ ^^^ Ermite habite au bord du bois
Qui de la mer descend presque jusqu'au rivage. Ses prières de là vont trouver le Très Sage!
Ce bon Ermite il se plaît maintefois Deviser avec ceux venant d'un long voyage.
BALLADE DU TIBUX LOUP DE MEB.
De bon matin, à midi, vers le soir Devant le Créateur s^agenouille TErmite,
Sur un coussin de mousse on peut le voir, Le vieux tronçon d^un chêne est son autel d'élite.
L'esquif approche, et moi j'entends ces mots: "Par ma foi, c'est étrange! oîi sont donc ces lumières
Qui nous faisaient naguère des signaux, Et répandaient partout des lueurs singulières?"
"Oh! oui vraiment! c'est étrange, ma foi!" A répondu l'Ermite: "Etrange est ce silence,
Car à nos cris, chacun d'eux reste coi.
Les planches sont à jour, les voiles sans puissance,
Jamais ne vis rien de semblable quoi!
Si^ce n'est toutefois, dans nos hivers, par chance
Quand de mon bois tout le long du ruisseau Des feuilles vois traîner les desséchés squelettes, Et que hôlent au loup les hideuses chouettes
En dévorant le jeune louveteau Quand le lierre est couvert de blanches collerettes,"
"Mon Dieu! mon Dieul quel satanique aspect!
J'en suis moult effirayé," s'écria le pilote !
— "Avance, avance, et sois moins circonspect," Dit l'Ermite soudain, "vers le vaisseau pivote!"
Voilà l'esquif plus proche du vaisseau, Mais ne peux me mouvoir, me bouger, ni rien dire;
L'esquif avance, il fend et refend l'eau.
Alors un bruit soudain que ne saurais décrire.
Approche da yaitReau avec surprise.
Un craquement, au fond de l'eau gronda Qui plus fort et plus fort atteignit le* navire,
Fendit la baie, et par bonds gambada :
Bref le vaisseau sombra comme un plomb, je puis dire.
Le vaisseaa sombre soudain.
110 BAIJLA91 Dr Tixrx Lorp db xxb.
L* kM9 i* mtr «tr T'ioT écovnii de ee bmit surhiun aîn
' 0*11 f:iipp« en mâme tcmp* le doC et riliiioq[ihére, MoQ corpc dota sor Im mer, e'eit certuD, G 'mm« on ooTé bnrmac. aTabnl Inonde amàre,
Depuû «ept joars: mais voilà que soudain Me troorai du piloce en la barque l^ère.
Sur cet abîme oh le Taissean sombra, Le bateau tournoya deax« trois fois sur lui-même,
Puis recula: — puis soudain tout rentra Hormis l'écho du mont, dans un calme suprême.
Je marmottai ne sais trop quel discours; L^ pilote tomba foudrovë d'épouvante;
Le bon Ennite au ciel les yeux toujours A Dieu ûi sa prière et d*une &me fervente.
Je mVmparai soudain de laviron, Et me mis à ramer . . . cependant que le mousse
Devenu fou riait le fonfaron!
Et puis roulait ses veux; quand s'arrêtant, il pousse
Ce cri fougueux de sa voix de goudron:
'*Le diable sait ramer! le diable a la main douce!"
Je prends enfin pied sur le sol natal.
Oh! quel bonheur pour moi de toucher le rivage!
Le bon Ermite à descendre eut grand mal, A peine pouvait-il se tenir sur la plage !
Le loup de mer prie ^'Confesse-moi, saint homme, vitement!*^
ayec instance l'Ermite Lui dis-JB tout à coup.—« Parle," me dit l'Ermite,
de le confesser; et U "^ r ) i
vie lui est imposée pour '^Quei homme est-tu? ... te fais commandement
pénitence; D'avoir à me le dire, et de suite, de suite!"
Soudainement mon être fut tordu D'un remords dévorant, d'une agonie horrible,
Qui me força de narrer éperdu Cette histoire, grand Dieu! . . . puis redevins paisible.
Et depuis lors comme par soubresaut Quand me reprend soudain cette agonie horrible,
Me sens brûlé comme par un fer chaud Tant que n^ai point narré cette histoire terrible.
Comme la nuit de pays en pays Je passe; ma parole est d'un pouvoir étrange, Des écouteurs forcés moi j'en ai de rechange,
Je sais à vue où placer mes récits.
Et rhomme que j'empoigne il boit de ma vendange !
— "Quel brouhaha j'entends de ce côté, Tous ces gens de la noce ils font un beau tapage!
Dans le jardin, oyez! . . . avec gaîté Chanter la mariée, et son fol entourage !
Puis écoutez . . . avec solennité La cloche tinte ... à Dieu vais offiir mon hommage!"
— "0 convié! sur le vaste océan Seule, bien seule, oh! oui! mon âme s'est trouvée,
Si seule, hélas! que nom d'un cabestan!
La présence de Dieu semblait là réprouvée!
Oh! bien plus doux! oh! bien plus doux pour moi, Que d'une noce aller tâter du badinage,
Devers l'Eglise, et le cœur plein de foi Aller en compagnie et du bon et du sage!
Oui de marcher vers la maison de Dieu YieiQards et jeunes gens pour prier tous ensemble. Unis tous et chacun, avec des cœurs à l'amble,
Tous palpitant d'un seul et même feu.
Bénissant à l'envi l'émoi qui les rassemble.
Mon bon! enfin je vais te dire adieu.
J'ai fini mon récit, retiens en la morale :
Il est pieux, il est l'ami de Dieu Celui qui sait aimer et d'une amour égale
Et de temps en temps pendant le reste de ta Tie une semblable agonie le sabjagae, et 1' obUge à voyager de pays en pays ;
Et à enseigner par son propre exemple à aimer et à révérer toutes les choses faîtes et aimées par Dieu.
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COLLÎNS WILLIAM.
Les PASSfr'-îf?.
La Mus: |Tie fui: je:ice e: vc-znaîi sans conteste iMns U Grèce enivr-re i;:! accents de sa roix.
Le* Passion? &C'aveateîoi< Pour rent'jD'ire. ccivczaieni sa conque enchanteresse. Et toute?, tour à tour, en ressentaient Tivresse.
Un jour que ses accents yminqueurs Avaient des Passious électrise les cœurs, Sur tous ses instruments appendus avec grâce Aux m^Ttes du chemin, eUes fireut main basse: Et chacune Œolie était Tordre du jour^.
Se crut assez sayante pour Faire dire à l'écho de sa voix la justesse.
Les voila donc, dans leur présomption Avides de montrer et méthode et prestesse.
Et Pacquit et le goût . . . surtout l'expression .
D^abord la Peur plaça sa main tremblante Sur les cordes — Un son âpre, rauque, strident, Soudain vibra — si bien qu'en Tentendant La Peur recula d'épouvante.
La Colère emportée, à Tœil fauve et hagard, D'un rude choc frappa la lyre, Et la lyre expira sous ce coup de poignard ; Tandis qu'en sons voilés exprimant son délire Le pâle Désespoir pour charmer sa douleur, Jetait au vent surpris un air morne et sauvage, A la fois impr^né de tristesse et de rage, Etrange, solennel et maussade, et boudeur.
Mais Toi, douce Espérance Aux yeux si beaux !
Qui nous fais voir, même à distance
Plaisirs nouveaux!
Tu chantas, l'écho des vaUées, Des plaines, des monts et des bois, Comme im parfum de giroflées Se renvoya ta douce voix ; Et nous t'écoutions, Espérance, Le cœur charmé . . . Quand voilà la Vengeance Qui, les sourcils froncés, se lève avec fracas.
Puis désarmant son bras De son glaive fumeux que loin d'elle elle jette
Tout dégouttant de sang, Avec un regard foudroyant Elle embouche soudain l'éclatante trompette.
Jamais voix de prophète annonçant le malheur Comme ce son fatal n'inspira la terreur, Et pour attiser l'épouvante
Ainsi qu'une bacchante Elle frappait avec un élan furieux
De temps en temps le Tam-tam douloureux;
Et bien que la Pitië qui se tenait près d^elle Fît entendre sa voix qui subjugue les cœurs, Elle gardait toujours Tire de sa prunelle
Et son front chargé de fureurs.
Ton chant girouettant, 6 triste Jalousie Ne s'arrêtait à rien; car tes pensers divers De Tamour, de l'envie ayant la frénésie, Evoquaient à la fois le ciel et les enfers !
De sa retraite solitaire L'humble Mélancolie au regard inspiré
Jetait dans l'espace azuré De ses tendres pensers la peine imaginaire, A travers le suave et mélodieux cor En sons plaintifs rendus plus enivrants en cor
Et plus moelleux par la distance;
Tandis que des rocs d'alentour Venaient timidement se mêler en cadence
Des ruisseaux le soupir d'amour,
Déversant sur la solitude Les charmes de la paix et de la quiétude.
Mais combien plus vivace encor
Devint ce son charmant du cor Quand la Sérénité, nymphe à santé robuste.
Au pied léger, à l'admirable buste.
Avec ses brodequins de rosée émaillés.
Avec son arc jeté sur ses épaules. Fit résonner le cor parmi les saules.
Parmi les bois émerveillés.
A cet appel de chasse et Faunes et Dryades
Satyres, Sylvains, Oréades Tout à coup de sortir des vallons, des forêts
Et des fourrés les plus épais; L'Exercise au teint brun accourut, et la Chasse Javelot à la main, bientôt suivit la trace.
A I» fin, la Joie eut son tour.
Elle portait pour ses insignes
Couronne de pampres et vignes;
Elle 4)rit d^abord du pastour Le chalumeau naïf, mais bientôt la viole Aux sept voix, dont chacune est un riant symbole,
Fixa ses yeux, obtint son choix.
Lorsqu'elle modulait ces voix On eut pu croire encore être au temps de la fable
Dans le beau vallon de Tempe,
Où quelqu' Orphée infatigable
Assis sur un roc escarpé
Présidait aux riantes fêtes Des Faunes, des Sylvains, et des Nymphes follettes. Pendant que sous ses doigts résonnaient ces accords,
L'Amour et la Gaité, sans masque,
Dans de vifs et brûlants transports
Formaient une ronde fantasque,
Elle avec ses cheveux épars
Et sa ceinture dénouée,
Et lui sous sa mine enjouée
Laissant voir des yeux égrillards; Ayant Pair de vouloir pour payer la musique Secouer les parfmns de son aile lubrique.
nile qui descend du ciel, Musique I ô divine Déesse, Toi le soutien de la sagesse !
Pourquoi déserter ton autel?
Puisque dans les bosquets d'Athéne Ton pouvoir a su tout régir, Du passé renouant la chaîne Ne peux -tu donc nous revenir?
Dis, où se trouve ta belle âme Echo de Tart, et de sa flamme?
Lève-toi comme aux temps heureux, Chaude, énergique, chaste et sage, i2
116 A l'abistocbate.
Alors qu^en ce siècle des Dieux
De Clio suppléant la page,
Tu narrais des faits merveilleux.
On dit, et je le crois sans peine,
Que tes accents mélodieux
Avaient puissance plus soudaine,
Avaient plus absolu pouvoir
Que dans notre siècle d*argile
Même ne sauraient en avoir
Les accents de Sainte Cécile?
Qu'ils se taisent donc nos vains bruits;
Et toi reviens-nous de la Grèce,
Viens poétiser nos réduits
Avec les fables du Fermesse!