HAYLEY (WILLIAM
Né en 1745—Mort en 1820.
Recette pour faire une Tragédie.
Prenez jeune beauté de la Grèce ou d'Epire,
Fille du Roi des Rois ou d'un puissant empire ;
Prenez pour l'écouter mouche de fine fleur,
Toujours prête à frémir de pitié, de terreur,
Pendant que l'héroïne ou libre ou bien captive
S'évanouit, revient, comme la sensitîve:
Pour le héros prenez im gaillard qu'on crut mort
Depuis dix ans et plus; mais qui beugle et bien fort :
Prenez un vieux gredin qui mérite la corde.
Jetez à son visage, et sans miséricorde,
Dussiez-vous du public assourdir le tympan.
Dans chaque acte dix fois ces mots: "Cruel, tyran!"
Prenez un fier-à-bras ardent comme salpêtre.
Et puis au sang bien calme, un bon homme de prêtre ;
Faites-les tempêter, conspirer tour à tour,
S'accuser, se vexer; puis mettez à l'entour.
D'esclaves, de soldats une bonne poignée.
Faites aller, venir, jouer de la cognée.
Puis mêlez bien le tout de grands mots, de holà!
D'évanouissements, d'un soudain — " Me voilà! ! ! "
Jetez à pleines mains, au milieu du tapage,
Ces exclamations: "O désespoir! ô rage!"
Puis complétez le tout avec l'assassinat.
Et d'un grain de folie assaisonnez le plat;
Et, bien que le poignard ait occis la princesse,
Faites que sa prunelle ait encor la souplesse
De prouver, aux Messieurs, que toute la vertu
Qu'elle a crié bien haut ne vaut pas un fétu.
Elle dira cela, dans un vif épilogue,
Tout en se dandinant, en guise d'apologue.
Afin qu'il soit compris que la moralité Au théâtre, jamais n'est qu'idéalité.
Et maintenant servez an bon public la chose, Si la presse applaudit, il aval^ la dose.
HEMANS (MRS. FEUCIA).
Née en 1793 — Morte en 1835.
Le Premier Chagrin de l'Enfance.
"Oh ! rappelez, mon frère, et qu'il vienne à ma voix.
Comme il venait naguère:
Je ne puis jouer seul, sans l'ami de mon choix, Oii donc est-il allé, mon frère ?
"L'été nous rend enfin ses abeilles, ses fleurs;
Le papillon volage Aux rayons du soleil étale ses couleurs.
Mais de le chasser n'ai courage.
"Dans le jardin nos fleurs s'inclinent de sommeil,
Lentement vers la terre; Notre vigne affaissée est brûlée au soleil,
Oh! rappelez-le donc, mon frère I"
— "11 ne peut plus t'entendre, hélas! mon cher enfant,
Celui qui fut ton frère, Tu ne le verras plus ce visage charmant.
Tu ne le verras plus sur terre.
"Existence de rose, il n'a vécu qu'un jour.
Un jour . . . hors de ses langes:
Et pour jouer, enfant n'attend pas son retour, Car ton frère est avec les anges."
150 AVABICE.
— " Comment ! il a quitté ses fleurs, son bel oiseau,
Et son gentil parterre?
Et quand je lui dirai viens jouer au cerceau, Il ne reviendra pas, mon frère?
"Et nous n'irons donc plus, heureux autant qu'un Roi,
Jouer dans le bocage; Oh ! tandis que mon frère était là . . . près de moi, Que ne Tai-je aime davantage?"