‹ Beautés de la poësie anglaise [tr.] par le chevalier de ChatelainChapitre 85 sur 162 · MILTON (JOHN · texte numérisé non relu

MILTON (JOHN

Né en 1608— Mort en 1694.

L'Allégro.

Arrière, loin de moi, triste Mélancolie, » Enfant du vieux Cîerbère, et du plus noir Minuit; Arrière loin de moi, va dans quelque réduit Abandonné du Styx, chanter ton homélie,

Oïl chante le corbeau de nuit ; Oh les cris ont leur antre, où pullulent les gnomes, Chez les Cimmériens, où jamais jour ne luit.

Où les ombres des morts promènent leurs fantômes; Là, de l'obscurité sous les ombrages noirs, Demeure à tout jamais dans ces sombres dortoirs.

Mais viens, accours toi fringante Déesse Belle Euphrosine, aimable Enchanteresse Que sur la terre on appelle G«ité, Qui fais éclore en nous la volupté ; Toi que Vénus, la plus belle des belles Au gai Bacchus avec deux sœurs jumelles Donna dit-on; bien que quelque diseur Ait raconté que Zéphir, cet oseur, Folichonnant un jour avec l'Aurore Au moi de Mai sur le doux lit de Flore, Avec elle eut certaine privauté Qui te fit naître, adorable Gaité.

Hâte-toi, nymphe, et du gai Badina^e Amène-nous le vif tatillonnage,

172 l'alleoro.

Les mots piquants, et tous les jeux d^esprît, Et ces clins d^eux, ces rires faisant nid Dans un sourire, une lisse fossette, Telle qu' Hebé sur sa lèvre discrète Nous les fait voir ; et cet Amusement Qui du Souci se rit impunément, Et ce joufflu, cet excellent Gros-Rire Qui ses côtés se les tient pour mieux rire.

Viens Euphrosine, et tout en sautillant Si gentiment, sur ton pied frétillant, Prends avec toi, retiens la pour compagne La Liberté, nymphe de la montagne; Et puis alors, si je te rends, G^îté Honneurs bien dus, hommage mérité, Ah! laisse-moi m'enrôler dans ta troupe, Vivre avec elle, et boire dans sa coupe.

Et me griser, libre, de ses plaisirs?

Et puis alors je ferai mes loisirs D'entendre au ciel le matin Talouette D'un nouveau jour levant l'espagnolette De ses chansons et de son charmant bruit Turlupiner, mettre en fuite la nuit; Et puis venir, en narguant la Tristesse A ma fenêtre apporter l'Allégresse, Et me glisser à travers l'églantier Un gai bonjour sans se faire prier.

Cependant que le coq 6te un bécarre A sou gosier, pour sonner sa fanfare.

Et se pavane, et puis donne de l'œil A son harem, avec certain orgueil; Ou bien en cor du pic de la colline Quand le matin est mouillé de bruine, Ouïr la meute et le gai son du cor.

Qui vient troubler l'écho qui dort encor; Ou bien marchant à l'ombre d'une haie Ou quelquefois d'une haute oscraie

l'allegko. 173

De voir lever ce Phœ^us radieux

Qui de ses feux illumine les cieux,

Jetant son or, ses rubis aux nuages

Dont les reflets tombent sur les bocages.

Tandis qu^en bas Thonnête laboureur

Suit sa charrue en sifflant son bonheur^

Que de sa voix nous charme la laitière,

Que le faucfieur rend sa faulx meurtrière,

Que le berger en tout na'ifs discours

Aux doux échos raconte ses amours.

Bientôt mon œil voit nouveau fascinage

En mesurant le prochain paysage,

De verts gazons, ou d'incultes terrains

Où grignotant errent troupeaux bénins,

Et plus au loin une vaste colline

Où le nuage accroupi s'accoquine ;

De gais ruisseaux qui gazouillent leurs chants,

Ou gentes fleurs qui diaprent les champs.

H voit encor créneaux ou bien tourelle

Asile ombreux de quelque tourterelle,

Aimant des cœur^, dont les piquants attrait 'i

Sont révélés par ses amants discrets.

Et puis non loin fume la cheminée

D'une chaumine, et c'est pour la dinée

De Corydon et du berger Thyrsis.

Près d'un vieux chêne ils sont chacun assis,

Tous deux servis par Phillis la bergère,

De simples mets et de ôruits de la terre.

Elle bientôt les quitte, et du logis

Aux champs s'en va rejoindre Thestylis,

Lier la gerbe; ou bien dans la prairie

Traire la vache, ou bien à l'écurie.

Souventefois l'appel des chalumeaux

Et des rebecs descendant des hameaux

Mêlés aux sons de la cloche joyeuse

Vient dans la plaine éveiller l'âme heureuse,

174 l'alleôro.

Et mainte fille, et maints jeunes garçons, D^aller danser tous gais comme pinsons, Et les vieillards, nargue de leur vieil âge, Vont eux aussi, babiller sous Tombrage, Jusqu^à ce que, venant la lin du jour, Lorsque les gars glissent propos d*amour.

Eux les vieillards savourent Vole amère, Tout en contant mainte et mainte chimère, Et les hauts faits de plus d*un dameret Et les mëfaits de plus d^un farfadet, Et comme Mab, gente reine des Fées De mets friands emporte des troph^s, Comment fillette est pincée à minuit, Et tiraillée, et tout ce qui s^en suit ; Ou bien comment amené par un moine A rouge trogne, à panse de chanoine.

Certain lutin sMpuise en travaillant Non pour gagner le moindre sou vaillant, Mais pour gagner une jatte à la orême Que de côté, fut-ce même en carême.

On met pour lui, — car avec son fléau.

Fléau de spectre, il se met tout en eau.

Et dans la nuit, il fait autant d^ouvrage Que dans le jour, n'en feraient pas, je gage, Dix ouvriers; et puis ce diablotin De se coucher devant Tâtre à la fin, De réchauffer sa poitrine velue, Puis jabot plein, et la face joufflue, De détaler, bien avant que l'écho De par le coq ait fait coricoco.

Contes contés, au lit chacun se glisse, Et de dormir toujours avec délice.

Souvent aussi ce sont cités, tournois Où Chevaliers et Barons très courtois Vêtus de paix, s'escriment dans la lice Pour s'attirer certain regard propice,

l' ALLEGRO. 175

Fiers d'acquérir le doux prix du vainqueur

S'il est donné par dame de leur cœur,

Aux jeux d'esprit, ou bien au jeu des armes,

Car de tels prix ont toujours puissants charmes.

Puisse l'hymen là bien souvent venir !

Portant safran, cierge pur et désir.

Et gais festins, et force mascarades,

Et plaisirs vifs, et joyeuses parades,

Des rêves tels qu'en toute liberté

Le barde rêve en une nuit d'été!

Chacun sera de la scène idolâtre

Si de Johnson apparaît le théâtre,

Ou si Shakespeare est l'écrivain de choix

Qui ce jour là monte sur le pavois.

Et pour bannir toute mélancolie

Entoure-moi toujours, je t'en supplie,

Des airs charmants du mode Lydien,

Qui du poète est le meilleur soutien;

De ces doux airs qui vont jusques à l'âme,

Qui la réveille, et qui souvent l'enflamme,

Par la douceur de leurs suaves chants.

Ou par le feu de leurs transports brûlants; ■

Livrant mon cœur à leur douce harmonie

Et l'enivrant au souffle du génie;

Si bien qu 'Orphée en sursaut éveillé

De son sommeil, et l'œil écarquillé

Croirait ouïr imprégnés de tendresse

Ces doux accords, musique enchanteresse

Qui de Pluton, mitigeant le vouloir

Eurent un jour le merveilleux pouvoir

De désarmer par heureux subreptice

L'enfer lui-même en faveur d'Eurydice.

Si ces plaisirs, tu peux me les donner, Gaité, Avec toi je veux vivre, et pour l'Eternité I

17G IL PENSEEOSO.

Il Pknseroso.

Arrière, loin de moi, vaines, trompeuses joies ! Enfants de la Folie, et de père orphelins, Combien vous êtes peu pour mes futurs destins Futilités sans but I Stériles sont vos voies ;

Retirez- vous chez ces mondains Dont la cervelle oisive est tout papillotage, Dont les vagues pensers sont toujours incertains, Dont la vie, en un mot, n*est autre qu*un nuage. Ou le rêve incessant de quejque songe creux Dont le dormeur Morphée appesantit les yeux.

Mais viens à moi, douce Mélancolie, sage, ô sainte, ô déesse accomplie, Dont le visage est par trop radieux Pour des mortels ne pas blesser les yeux.

Et qui parais à notre faible vue Toute grimée et tout de noir vêtue ; Telle autrefois du grand Prince Memnon Etait la sœur ; et telle, nous dit- on, D^Ethiopie était aussi la Reine Qui soutenait sa beauté souveraine A la beauté des nymphes de la mer.

Toi tu descends d'un sang encor plus fier.

Du sang des Dieux, car Vesta fut ta mère, Et qui plus est, Saturne fut ton père ; Vesta, Déesse au front pur, éclatant, Du bon Saturne était fille pourtant.

Mais dans ces temps, ce n'était pas un crime Que de s'aimer d'amour illégitime; Aussi, souvent sous des ombrages verts, Ou de l'Ida sous les sombres couverts Saturne aimait à lui conter fleurettes.

Sans de Jupin craindre en rien les sagettes.

Viens à ma voix, réponds à mon appel.

Religieuse, ô servante du ciel,

IL PEsrsBsoso. 177

De noir vêtue, avec hautes tuniques Pour mienx couvrir tes épaules pudiques.

Viens à ma voix, mais de ta gravité Gkirde toujours Vaugnste majesté, Qui sur ton front de son aust&re empreinte Fait admirer le calme d'une sainte, Et ces regards révélateurs des cieux Qui de Textase illuminent tes yeux :

Et puiç alors de ta douce paupière Laisse tomber un regard jsur la terre :

Autour, de toi qu'en petit comité La calme pfiix et la Tranquillité Viennent s'asseoir, avec le maigre Jeûne Qui vit de Tair, et rarement déjeune, Et puis entends les Muses, le Destin Chanter leurs vers en Thonneur de Jupin ; Le doux LqiBir amant de la retraite Qui pren4 plaisir à la mine proprette De nos jardins, près de toi, je le vois ; Prends soin aussi de âûre Theureux choix .

De cet Esprit qui d'une aile dorée Nous fait voler par delà TEmpyrée ; Voici son nom : La Contemplation.

Appelle à to\ ^^^ affectation Avec upjpéiî^ le tranquille. silence, A moins pourtant qu'en sa tendre éloquence Plaintive voix vienne charmer la nuit.

Lorsque Cynthie au haut des cieux reluit.

Et doucement retient son char rebelle Pour mieux jouir du chant de Philomèle.

Timide oiseau, si doux, si musical, Oh I que me plaît ton gosier sans égal, Moi dans les bois chaque soir je me glisse Pour savourer ton chant avec délice ; Et si ne puis m'énivrer de ta voix Inaperçu je marche toutefois

178 IL PSNSSBOSO.

Réfléchissant et regardant la lune

Qui dans son cours chevauche dans sa dune

Par les sentiers non fréquentés des cieux,

En dispersant les nuages laineux.

Souventefois du pic d^une colline,

J^entends de loin la clochette argentine

Du couvre-feu chanter les saints Concerts,

Et doucement se bercer dans les airs.

Mais quand le temps est imbibé de pluie.

Près du foyer jamais je ne m^ennuie,

Et j^aime alors en toute liberté

Loin des rumeurs d*une folle gaité,

A. m'amuser, à voir le jeu des ombres <

Que le brasier rend ou claires ou sombres,

Jamais distrait hormis par le cricri

Ou du veilleur par le paisible cri.

Ou bien du haut d^une tourelle antique

J^aime à minuit, heure cabalistique.

Suivre le cours de la Grande Ourse aux cieux.

Avec Hermès pour guide de mes jeux ;

Ou de Pluton évoquant la lumière

Faire sortir son esprit de sa sphère,

Pour dévoiler soudain à mes regards

Ce qui parait entouré de brouillards.

Pour nous conter quels sont les vastes mondes,

Les lieux secrets, les régions profondes

Donnant asile à Tesprit immortel

Qui tout à coup rompt son lien charnel :

Où sont aussi ces démons prenant gîte

Dans Fair, le feu, dans le sein d^Amphitrite,

Dont le pouvoir s^accorde exactement

Avec un astre, ou bien un élément.

Parfois aussi la Tragédie antique

Me montrera sa grandeur homérique,

Thèbes, Pélops, et Troie et ses héros.

Ou Rhadamante, iBacus et Minos,

IL PENSEBOSO. 179

Ou les hauts faits, et c^est chose assez rare

De temps moins vieux, dont notre âge est avare.

Mais plût à Dieu, Vierge, que ton pouvoir

Put évoquer du céleste manoir

L'esprit profond du sublime Musée,

Ou bien encor Pâme du grand Orphée

Lui dont la lyre en subjugant les cœurs

Sut de Pluton faire couler les pleurs,

Et se rendant ce monarque propice

A Tenfer même, arracher Eurydice.

Ou rendre au jour cet aimaMe conteur

Qui nous laissa de Cambus Khan TOsem*

Un avant-goût qui charme et qui parfume.

Mais qui laissa lasl au bout de sa plume

Le sort final de ce fier et grand Roi,

Et pms aussi de ses deux fils ma foil

De Camballo toujours prêt à combattre,

Et d' Algarsif qui sut très bien s'ébattre

Dans ses déduits avec Théodora;

Et de leur sœur Canacé de Sarra

Qui possédait cette beauté céleste.

Le bel Anneau, le Miroir et le reste ;

Et puis aussi de ce Cheval d'airain*

Que conduisait toujours à fond de train

Le Roi Tartare; et si tournois, trophées,

Sombres forêts, ou mesdames les fées

Furent aussi les objets solemiels

Des lais fSuneux de nobles ménestrels.

Amène-les, et que de leurs merveilles

J'enivre encor mon cœur et mes oreilles.

Tu me verras ainsi souvent, ô nuit!

Passer le temps tant que ton flambeau luit,

Jusqu' à ce que la matinale aurore

Au jour naissant ouvre la porte encore,

* Voir rhistoire dn Cheval d'airain dans le Cléomadès, traduit par nous d'Adénès le Roy, publié Tan dernier par Picfcering.

180 IL PENSSBOSO.

MaU cette fois modeste en ses atours,

Et non pas comme au temps de ses amours,

Mais se couvrant d^un très décent nuage

Par les zéphirs encensée au passage,

Ou s'annonçant par le tout petit bruit

De gouttes d*eau qui sur le sol bruit.

Et quand soudain nous jetant sa lumière

Le blond Phœbus sortira de sa sphère,

Bonne Déesse, ah! vite amène-moi

Sous ces bosquets tout pleins d^un saint émoi.

Que de Gratis le fils affectionne,

Oh croît le chêne et Tarbre de Bellonne,

Et que la hache a respecté toujours

Pour ne troubler des nymphes les amours;

Là, cache-moi sous Tépais du feuillage,

Près d^un ruisseau, de son doux gazouillage.

Loin des regards éblouissants du jour.

Et tandis que tout bourdonne à l'entour,

Et les ruisseaux et les gentes abeilles

Du sein des fleurs remplissant leurs corbeilles.

Fais que mes yeux se ferment de sonmieil.

Et qu^un doux songe arrive tout vermeil

Me dérouler quelque belle chimère

Qui doucement me berce la paupière;

Et quand mes yeux se rouvriront au jour.

Fais que d^en haut, d'en bas ou d'alentour

A mon oreille une douce musique

Vienne tout bas m'effleurer d'un cantique;

Mais fais surtout que sous ces murs épais

Dont la voussure a la forme d'un dais.

Je puisse errer : si noble architecture

Emeut le cœur par sa haute stature;

Là sous ces toits aux merveilleux arceaux.

Sous ces parvis aux antiques vitreaux,

A travers l'or de clarté tamisée

Qui tombe et luit, opulente rosée,

Page 1