‹ Beautés étrangèresChapitre 1 sur 28 · I, PASSAGE CHOISEUL, 2 3-3 I M DCCCCIV · texte numérisé non relu

I, PASSAGE CHOISEUL, 2 3-3 I M DCCCCIV

Les Beautés étrangères que contient ce volume sont tout simplement des beautés poétiques, interprétées en vers français ou commentées en prose française d'après le texte anglais, espagnol, allemand ou italien.

Tarmi ces pages très diversement caractérisées, quelques-unes, dans la langue originale, méritent leur réputation de purs chefs-d'œuvre. Tuisse-t-on pardonner les fautes de l'interprète, en faveur de son admiration fidèle pour des choses vraiment dignes d'être admirées!

Poèmes d'outre-mer et d'outre-monts

D'après Alfred Tennyson

Enoch oArden

Dans le rempart massif de la falaise droite S'ouvre une brèche. Là, sur une plage étroite, S'étagent des galets où meurent les flots verts. Devant ce havre, un quai. Puis, des toits bas, couverts De tuiles rouges. Puis, une vieille chapelle. Au-dessus, le chemin, roide comme une échelle, Grimpe jusqu'au moulin. L'horizon est fermé Par un grand plateau gris, de ruines semé. Un bois de noisetiers, où, quand vient la noisette, Les écoliers, matin et soir, font leur cueillette,

Dans un pli du terrain ondule, gracieux, Frais, et de sa fraîcheur réjouissant les yeux.

Or, un siècle avant nous, couraient sur cette plage Trois beaux enfants de trois des maisons du village : Philippe Ray, le fils unique du meunier; Enoch Arden, garçon d'un rude marinier Disparu sans retour par une nuit d'orage; Enfin Annette Liz, fillette au doux visage Que chacun appelait la perle de l'endroit. Vers les récifs, où l'eau toujours croît et décroît, Près des ancres de fer, entre les lourds cordages, Ils jouaient tous les trois, cherchaient des coquillages. Se cachaient en riant dans le fond des bateaux, Amoncelaient le sable en fragiles châteaux, Ou poursuivaient le flot qui roulait en arrière, Pour s'enfuir à leur tour quand, dressant sa crinière, La vague en éclats blancs revenait se briser. Chaque jour, de la sorte, on les voyait tracer L'empreinte de leurs pieds agiles sur la grève; Et la mer effaçait leurs traces, comme un rêve.

Une grotte sablée existait dans le bas

Des roches; les enfants, qu'on n'y dérangeait pas,

S'y donnaient rendez-vous. Ils jouaient au ménage.

Annette célébrait un jour son mariage

Avec Enoch; Philippe épousait l'autre jour

Annette, que bientôt il cédait à son tour.

Mais Enoch éprouvait parfois beaucoup de peine A n'être époux qu'un jour; il voulait la semaine; 11 disait hautement : « Je suis ici chez moi, C'est ma petite femme! » Et Philippe en émoi : « Non, je suis le mari, c'est à mon tour de l'être! r. On s'emportait. Enoch, plus fort, restait le maître. Philippe, ses yeux bleus pleins d'inutiles pleurs, Criait : « Je te déteste, Enoch! » A ces clameurs, Annette intervenait pour calmer la querelle, Les priait de ne pas se battre ainsi pour elle, Et leur disait : ce Eh bien ! vous serez désormais, Tous les deux, mes petits maris; je le permets. »

Quand l'enfance eut passé comme s'en va l'aurore, Quand, à des feux plus vifs sentant leur âme éclore, Les deux braves amis songèrent au bonheur, Chacun d'eux désira, dans le fond de son cœur, Cette même fillette. Enoch, plein d'espérance, Parla d'amour; Philippe aima, mais en silence. On eût dit que Philippe était le mieux reçu; Mais c'est Enoch qu'aimait Annette, à son insu. Interrogée alors, elle eût nié peut-être; Mais elle aimait Enoch, sans le laisser paraître.

Enoch, lui, se privait de tout, pour acheter

Une barque solide. Il rêvait de monter

Une maison, d'avoir un jardin pour Annette.

Il travaillait; le cœur en lui valait la tête.

Aussi l'on eût bientôt, sur ces bords dangereux,

Cherché loin, sans trouver un pêcheur plus heureux

Et mêlant plus d'audace à plus de patience.

Pour mieux s'approprier la longue expérience

Des vieux marins, au large il servit près d'un an.

Il revint, et deux fois, à travers l'ouragan,

Sauva des naufragés au péril de sa vie;

Si bien que tous l'aimaient franchement, sans envie.

A peine achevait-il son vingtième printemps,

Qu'il acquit une barque à beaux deniers comptants;

Puis, voulant préparer vite le nid d'Annette,

Il s'installa sans bruit dans une maisonnette

Toute neuve, à mi-côte, au pied de ce chemin

Qui grimpait, comme on sait, du village au moulin.

C'était l'automne. Un soir, on fut à la cueillette

Dans les bons noisetiers d'en haut. Enoch, Annette,

Maints joyeux compagnons partirent. Par hasard,

Philippe se trouva cette fois en retard;

Et, comme il cheminait dans la blanche poussière,

Il vit, il reconnut de loin, à la lisière

Du bois qui verdoyait dans un pli du terrain,

Annette auprès d'Enoch et la main dans sa main.

Ils étaient seuls, assis tous les deux sur la mousse.

Annette avait les yeux baissés, tremblante et douce; Enoch rayonnait, grave, inspiré, solennel, Le regard aussi pur qu'un flambeau sur l'autel. Philippe s'arrêta. Pauvre âme abandonnée, Dans leur bonheur naïf il lut sa destinée. Leurs lèvres tendrement se joignirent; mais lui, Le cœur saignant, loin d'eux il avait déjà fui; Et déjà le bois sombre abritait sa souffrance, Quand au ciel leur baiser monta dans le silence. Et tandis que, pensifs, par leur espoir bercés, Revenaient lentement les deux beaux fiancés, A l'heure intime et tendre où le désir s'allume, Il resta longtemps seul, abreuvé d'amertume; Et la nuit devint noire; et de l'âpre forêt Il sortit, emportant un éternel regret.

Les jeunes amoureux bientôt se marièrent; Gaîment le vieux clocher tinta; gaîment brillèrent Les rayons du matin sur leurs fraîches amours. Sept ans heureux, sept ans qui semblèrent bien courts, Sept ans de fier travail et de persévérance, Passèrent sans faner la fleur de l'espérance. Ils eurent des enfants; une fille d'abord.

Et, de ce jour, Enoch, plus allègre et plus fort,

Sentit bien qu'il devait, avant tout, prendre à tâche

De veiller sans repos, d'épargner sans relâche,

Afin qu'elle eût l'aisance et la sécurité

Dont ils manquaient, Annette et lui. Vers l'autre été,

Un garçon leur naquit, un gros garçon. Le père

Redoubla de vaillance; et dans la maison claire,

La mère, en allaitant son ange à demi nu,

Remerciait le ciel d'un accent ingénu,

Tandis qu'Enoch au loin luttait contre la bise

Ou courait le pavs avec sa jument grise.

Car c'est lui qui vendait sa pêche aux environs;

Ses gains formaient souvent des chiffres assez ronds;

On aimait sa franchise et sa façon civile;

11 avait bon accueil à la ferme, à la ville; Et tous les vendredis il était attendu

Au vieux manoir, parmi les marronniers perdu.

Mais le destin alors changea : sur cette terre

Tout change! Quelquefois Enoch avait affaire

Dans le port voisin. Là, par un faux mouvement,

Un matin, il tomba si périlleusement

Du haut d'un mât, qu'il eut une jambe cassée.

Pendant qu'on le soignait, sa femme délaissée

Mit tristement au monde un deuxième garçon,

Lequel fut un chétif et pâle nourrisson.

Puis, comme aux disparus le monde est peu fidèle,

Un de ses concurrents lui prit sa clientèle.

Quoique Enoch fût un homme énergique et pieux, Son inactivité le rendit soucieux; Le doute aux yeux hagards le harcelait sans trêve. Il voyait ses enfants passer au fond d'un rêve, Où les pauvres petits semblaient très malheureux; Et leur mère, en haillons, tendait la main pour eux Et suppliait. La nuit, sur son lit de souffrance, Enoch disait tout bas : « O Dieu de délivrance, Frappez-moi ; mais sauvez ma femme et mes enfants ! » Or, tandis qu'il faisait pour eux ces vœux fervents, Le patron du navire où, pendant sa jeunesse, Il s'était engagé, sut toute sa détresse. L'excellent homme, aimant Enoch et l'estimant, Vint le voir. Il partait pour l'Inde justement, Et justement cherchait un maître d'équipage. Dans deux mois seulement on ferait le voyage; Enoch en serait-il? — Enoch dit oui, songeant Qu'il rattraperait là les longs jours sans argent.

La peur d'une indigence accablante et vulgaire Cessa de le hanter; son malheur n'était guère Qu'un nuage glissant sous un soleil d'été, Ombre déjà perdue en des flots de clarté. Mais, après son départ, que deviendrait Annette Avec les trois enfants ? Il roula dans sa tête Tout un plan d'avenir. Il comprit qu'il devait Vendre, avant de partir, le bateau qu'il avait, Ce bon, ce cher bateau, que son prudent courage

Savait si bien en mer opposer à l'orage,

Et qu'il connaissait mieux qu'écuyer ne pourrait

Connaître son cheval. N'importe! il le vendrait,

En recevrait le prix, établirait sa femme.

Tout ce que le métier de marinier réclame,

Annette le tiendrait, et ferait des profits

Suffisants pour nourrir sa fille et ses deux fils.

Du reste, il espérait trafiquer en voyage,

Repartir, s'enrichir, se fixer au village,

Acheter un bateau meilleur, puis, sans tourments,

Jouir parmi les siens de ses derniers moments.

Il arrêta cela dans sa convalescence,

Et revint au logis après trois mois d'absence.

Annette le guettait au seuil de la maison;

Elle accourut, joyeuse, avec son nourrisson,

Et lui mit dans les bras l'enfant de la détresse.

Enoch le prit, lui fit caresse sur caresse,

Le berça, le porta, le baisa sur le front,

Et lui sourit, ainsi que les bons pères font;

Mais il n'osa pas dire à la mère si tendre

Le voyage lointain qu'il allait entreprendre.

Le lendemain matin, il hésitait encor.

Pour la première fois depuis que l'anneau d'or

Avait passé des mains d'Enoch aux doigts d'Annette,

Elle se révolta, la confidence faite.

Pas de cris cependant, mais des pleurs dans la nuit,

Des sanglots, des baisers, un désespoir sans bruit,

Un pressentiment sombre. Elle disait, plaintive : « Enoch, reste! j'ai peur qu'un malheur ne t'arrive; Pour les enfants, sinon pour moi, tu resteras! » Enoch la retenait doucement dans ses bras : C'était pour les enfants qu'il partait, et pour elle! 11 la laissa pleurer, vainquit ce cœur rebelle, Fit ses préparatifs et, quoique fatigué, Triste, il cacha sa peine et feignit d'être gai.

Pour le prix qu'il voulait la barque fut vendue.

La chambre de devant, qui donnait sur la rue,

Fut arrangée, avec des rayons, un comptoir.

On se procura tout ce qu'il fallait avoir,

Et l'on mit tout en ordre aussi bien que possible.

Jusqu'au dernier moment, Enoch, ferme et paisible,

Alla, vint, travailla; son marteau résonnait,

Puis sa hache. Au travail il se passionnait;

Mais chaque coup porté frappait au cœur Annette.

Elle restait souvent immobile, muette,

Écoutant son mari qu'elle suivait des yeux;

Un trouble vague errait sur son front anxieux.

Enoch allait toujours; sous sa main vive et sûre,

Tout brillait, tout prenait une belle tournure.

Ainsi passait le temps. Lorsque tombait le soir,

A côté de sa femme, Enoch venait s'asseoir

Près des enfants couchés. Annette était songeuse.

Enoch, las mais rempli de fierté courageuse,

Lui parlait du départ, lui parlait du retour,

Priait et l'embrassait, puis dormait jusqu'au jour.

Le matin des adieux, il fit bonne figure.

Elle pleurait. « Le vent semble d'heureux augure,

Dit-il; pourquoi ces pleurs et ce sourire amer?

Garde bien le foyer; moi, je connais la mer.

Et lui, poursuivit-il en montrant la couchette

De leur dernier enfant, lui, tu m'entends, Annette,

Lui, ce pauvre petit, si frêle et si chétif,

Lui que j'aime encor plus à le voir maladif,

Je lui rapporterai des choses qui font rire.

Au coin du feu, le soir, il m'entendra lui dire

Mille beaux contes bleus que pour lui j'apprendrai.

Quel bonheur, songe donc, lorsque je reviendrai

Riche et qu'ils seront grands ! » Tant de belle assurance

Aurait dû convertir Annette à l'espérance;

Mais quand il se remit avec naïveté

A parler gravement de Dieu, de sa bonté,

Des chemins détournés que prend la Providence,

Des épreuves qu'on doit subir avec constance,

D'abord elle écouta, puis, insensiblement,

Son cœur distrait revint à son pressentiment :

Telle, à la fin du jour, une amoureuse en peine

Lentement va chercher l'eau vive à la fontaine;

Elle pense à celui qui venait autrefois

Mêler au long bruit sourd de l'eau sa douce voix;

Et l'eau tombe; et d'abord, elle entend le murmure

Que fait en ruisselant l'eau de la source pure;

Puis elle n'entend plus; et le vase s'emplit

Et déborde, tandis qu'elle rêve et pâlit.

« Enoch, dit-elle enfin, ton projet paraît sage;

N'importe! je le sens, si tu fais ce voyage,

Je ne te verrai plus. — Moi, reprit-il gaîment,

Je te reverrai, va! ne fût-ce qu'un moment.

Mon vaisseau doit passer au large du village

Demain, après midi; sors, descends vers la plage;

Nous ferons des signaux; tu me verras à bord,

Et tu comprendras bien que ta peur avait tort. »

De leurs derniers instants quand le dernier fut proche : « Qui pourrait, lui dit-il, nous faire aucun reproche? Ayons donc bon espoir. Toi, prends soin des enfants, Mais sans trop les gâter; cela, je le défends. Moi, j'aurai le bonheur que ton grand cœur mérite. Travaille! A travailler, le temps passera vite; Et si l'inquiétude un instant te revient, Pense à Dieu! car la foi, c'est une ancre qui tient. » Il la prit sur son cœur dans la suprême étreinte; Les enfants regardaient cette scène avec crainte, Avec stupeur. Értoch, tous deux, les embrassa; Mais, lorsque au berceau blanc du plus jeune il passa, Le cher petit venait de s'endormir. Les fièvres,

l6 BEAUTÉS ÉTRANGÈRES

Hélas! avaient terni l'incarnat de ses lèvres. Annette s'approcha pour l'éveiller. « Non, non, Laisse-le ! dit Enoch ; est-ce que le mignon Saisirait quelque chose à cela, mon amie? » Puis, tandis qu'il baisait cette tête endormie, Annette coupa vite une des boucles d'or Du gentil benjamin. Ces cheveux, doux trésor, Furent pour lui plus tard une chose sacrée; Mais alors, s'emparant de la boucle dorée, Et faisant à la hâte un adieu de la main, Rapide, il atteignit le tournant du chemin.

Quand l'heure fut venue, Annette sur la plage Descendit, pour tâcher de le voir au passage; Peine perdue! Elle eut peut-être au bon moment Trop d'angoisse; elle aimait Enoch si tendrement! Sa main trembla, ses yeux se mouillèrent peut-être; Elle regarda bien, mais sans le reconnaître, Quoiqu'il fît maintes fois du bord un long salut. Et le vaisseau passa, passa, puis disparut.

Tant que sous le ciel gris, sur la mer gémissante, Elle put suivre au loin la voile décroissante,

Annette regarda. Mais, le jour expirant,

Elle quitta la plage et revint en pleurant.

Enoch lui semblait mort. Pourtant la pauvre mère

Fit bien ce qu'il avait recommandé de faire.

Mais elle eut du malheur; elle ne connaissait

Rien au commerce, et rien ne lui réussissait.

D'ailleurs, elle manquait d'audace et de finesse;

Elle ne savait pas mentir avec adresse,

Faire un prix assez haut pour le pouvoir baisser.

Elle disait: « Mon Dieu! que devra-t-il penser! »

Et n'en gagnait pas plus. Dans certains jours de gêne,

Elle vendit à perte. Elle prit de la peine,

Songeant que la maison allait de mal en pis.

D'Enoch elle n'avait cependant nul avis;

Elle attendait, trouvait tout juste de quoi vivre,

Et sans rien de nouveau voyait les mois se suivre.

Son dernier fils était plus faible chaque jour.

En vain elle épanchait sur lui son humble amour;

Il fallait travailler, le laisser à toute heure

Seul, de ses longs appels remplissant la demeure;

On avait du pain noir, un régime malsain,

Et l'on ne pouvait plus payer le médecin.

Le pauvre enfant pâlit, il pâlit davantage;

Puis, comme un jeune oiseau s'échappe d'une cage

Mal fermée, un matin, doucement, sans efforts,

Sa petite âme, hélas! quitta son petit corps.

En l'absence d'Enoch, par amitié discrète,

l8 BEAUTÉS ÉTRANGÈRES

Philippe n'avait pas voulu revoir Annette;

Mais quand l'enfant mourut, il fut au désespoir

D'avoir pu si longtemps rester sans la revoir.

« Maintenant, pensa-t-il, je dois aller vers elle;

Elle est là, sous le coup d'une douleur cruelle,

Pauvre, morne... J'irai! » fit-il en se levant.

11 vint, il traversa la chambre de devant,

A la porte du fond frappa deux coups. Personne!

Mais, certain qu'en venant sa pensée était bonne,

Il entra tout de même et vit, en s'avançant,

Annette dans un coin qui pleurait son enfant.

Elle cacha ses veux, s'absorbant dans sa peine,

Sombre, et se détournant de toute face humaine.

Lui, d'une voix émue, il dit avec douceur :

« Annette, voulez-vous me faire une faveur?

— Une faveur de moi, de moi dans ma détresse ! »

Reprit-elle; et l'accent avait tant de tristesse

Que Philippe d'abord en fut épouvanté.

Son bon cœur l'emportant sur sa timidité,

11 s'assit auprès d'elle et dit : « Je viens, Annette,

Vous parler des enfants, du fils, de la fillette,

Et d'Enoch. J'ai toujours, vous le rappelez-vous,

Soutenu qu'il était le meilleur d'entre nous.

De quel cœur, autrefois, il allait à l'ouvrage!

Quels bras actifs, et quel indomptable courage!

Oh! s'il vous a quittée, Annette, l'on connaît

Ses raisons. Ce n'est pas par caprice, ce n'est

Que pour pouvoir doter ses enfants, comme un autre,.

D'une éducation meilleure que la nôtre;

Et quand il reviendra, son chagrin sera grand

S'il voit qu'ils n'ont rien fait dans l'âge où l'on apprend.

Eux, rester ignorants et subir la misère!

11 en tressaillerait dans le sein de la terre.

Nous nous sommes connus dès l'enfance; écoutez!

Pour obéir à ses plus chères volontés,

Annette, accordez-moi ce que je vous demande.

La dépense, d'ailleurs, ne sera pas très grande,

Et le moulin va bien. Puis Enoch reviendra;

Il aura fait fortune au loin, il me paîra.

Laissez-moi donc placer la fillette et son frère

A l'école; telle est la faveur que j'espère. »

Annette répondit, le front contre le mur : « Je n'ose même pas vous regarder. Bien sûr, Je dois vous sembler folle ou par trop désolée; J'étais sous mon chagrin tout à l'heure accablée, Et c'est votre bonté qui m'accable à présent. Enoch, n'en doutez pas, est encore vivant; Votre argent vous sera rendu, l'argent peut l'être; Quanta votre bonté, comment la reconnaître? — Alors, c'est entendu! » dit Philippe. A ces mots, Quoiqu'elle s'efforçât d'étouffer ses sanglots, Elle sentit soudain son triste cœur se fondre, Et, honteuse, sortit sans rien pouvoir répondre.

Il mit les deux enfants à l'école, acheta

Des livres, des cahiers réglés, qu'il leur porta,

Voulut de tout pour eux s'occuper par lui-même,

Et s'occupa de tout avec un soin extrême.

Du reste, sur Annette, on ne put bavarder;

Philippe s'observa, désirant la garder

Du plus léger soupçon. Laisser voir trop de zèle,

Cela n'eût pas été délicat; et chez elle

Il vint le moins souvent qu'il put. Mais les enfants

Sans cesse rapportaient de chez lui, triomphants,

Les fruits de la saison, des pervenches, des roses,

Un gros gâteau doré, du lait, mille autres choses;

Et même quelquefois, prétextant la beauté

Du froment, pour ne pas offenser leur fierté,

Philippe leur donnait la fleur de la farine

De son bon vieux moulin perché sur la colline.

Comprenant sa réserve et sa discrétion, Annette eût voulu dire avec effusion Combien ils étaient tous pleins de reconnaissance; Mais elle ne pouvait parler en sa présence. En revanche, il était l'ami des deux enfants; Ils sautaient après lui comme deux jeunes faons, Ils ne le quittaient plus, lui racontaient leurs peines Et leurs plaisirs, faisaient devant lui leurs fredaines, Se pendaient à ses bras avec des rires fous, Allaient mettre au moulin tout sens dessus dessous, Et l'appelaient : « Papa Philippe! » De la sorte, Leur amitié pour lui devint d'autant plus forte

Que l'image d'Enoch s'effaçait plus en eux. Enoch leur paraissait un spectre vaporeux, Une forme flottante autrefois entrevue Au point du jour, au bout d'une longue avenue, Allant Dieu savait où. Dix ans passèrent; mais En dix ans, rien d'Enoch ne leur parvint jamais.

Un soir, il arriva que les enfants d'Annette

Voulurent dans le bois aller à la noisette.

« C'est bon. J'irai, dit-elle, avec vous; me voici. »

Ils voulurent avoir « papa Philippe » aussi,

Le trouvèrent tout blanc, tout poudré de farine,

Et vite, lui faisant leur plus friponne mine,

Lui crièrent : « Papa Philippe, viens au bois! »

11 refusa d'abord; mais tous deux, à la fois,

Lui répétèrent : « Viens ! » Et tous deux l'embrassèrent,

Il eut beau résister, les enfants le poussèrent.

N'avaient-ils pas Annette avec eux? On partit,

Et de leurs rires clairs le chemin retentit.

Après avoir gravi le bas de la montée,

Que couronnaient de leur lisière accidentée,

Aux crêtes du plateau, les arbres verts du bois,

Annette devint lasse; et d'une faible voix :

b Reposons-nous ici, je n'en puis plus! » dit-elle.

Philippe à son côté s'assit. Et de plus belle,

Les enfants devant eux se mirent à grimper,

Voyant des compagnons qu'ils voulaient rattraper.

En tumulte, gais, vifs, tous ensemble, ils coururent.

Sous les taillis épais bientôt ils disparurent;

Et déjà répandus au hasard, ils pliaient

les noisetiers touffus qu'ils brisaient et pillaient,

Se montrant leur butin, s'acharnant à leur proie,

Ou s'appelant l'un l'autre avec des cris de joie.

Philippe, cependant, près d'Annette arrêté,

Les entendait au loin dans cette obscurité,

Se souvenant de l'heure où, le cœur gros, l'œil sombre,

Il s'était enfoncé sous les arbres pleins d'ombre.

« Annette, nous pourrions faire encor quelques pas? »

Dit-il enfin. Et comme elle n'écoutait pas,

11 reprit doucement : « Vous êtes fatiguée? »

Et comme elle restait, la figure appuyée

Sur sa main, et pensive, il reprit brusquement :

« Il a sombré sans doute avec son bâtiment;

Il n'y faut plus songer. Laissez-vous donc distraire,

Annette! Vos enfants ont besoin de leur mère.

— J'oubliais tout, dit-elle; et, je ne sais comment,

Leurs cris m'ont rappelée à mon isolement. »

Entre eux deux, sur ces mots, il se fit un silence. Philippe était resté jusqu'alors à distance;

Il se rapprocha d'elle en hésitant, et dit :

« C'est que j'ai, voyez-vous, une idée en l'esprit.

Ma tête en est depuis si longtemps obsédée,

Que je ne sais pas bien quand me vint cette idée;

Mais je sens que toujours elle me poursuivra...

Espérez-vous encor qu'Enoch reparaîtra !

Non! car voilà dix ans qu'on n'a point de nouvelles.

Ces paroles pour vous, Annette, sont cruelles;

Pardonnez!... Le navire a péri, c'est certain.

Or, je souffre de voir votre mauvais destin.

Vous avez besoin d'aide; et je ne peux plus guère

Vous aider franchement, comme je voudrais faire.

A moins que... Mais on dit que l'esprit est si prompt

Chez les femmes! Peut-être avez-vous sur mon front

Lu ma pensée entière, avant que je la dise.

Je voudrais... je voudrais... vous mener à l'église...

Enfin vous épouser! Les petits, tous les deux,

M'appellent déjà : Père! Et j'éprouve pour eux

Les mêmes sentiments que s'ils étaient ma fille

Et mon fils. A vous trois, vous êtes ma famille.

Je n'ai que vous, vous seuls; ni frères, ni parents!

Vous m'aimiez bien un peu quand nous étions enfants;

Et moi, moi... je vous aime, ayez bonne mémoire,

Depuis bien plus longtemps que l'on ne saurait croire.

Annette répondit avec émotion :

a Vous nous avez aidés dans notre affliction

Comme un ange gardien; le ciel, en récompense,

Vous devrait pour épouse une fleur d'innocence.

Moi, je suis déjà vieille et ne pourrai jamais,

Philippe, vous aimer autant que je l'aimais.

Que me demandez-vous? » Mais Philippe à voix basse :

« Je ne demande rien qu'une petite place

Dans votre amour, après Enoch ; donnez-la moi !

— Oh! cria-t-elle, avec une sorte d'effroi, Comme quelqu'un qui craint son cœur et sa faiblesse, Cher Philippe, attendez! S'il revenait! Qui presse? Mais que dis-je, peut-il revenir maintenant? Attendez tout de même un an, oui, rien qu'un an; Ce sera bientôt fait. Je sens que je vous blesse; Attendez par pitié! » Philippe, avec tristesse :

« J'ai, dit-il, attendu toute ma vie; aussi, Je puis attendre encor, s'il doit en être ainsi.

— Écoutez, reprit-elle, envers vous je m'engage; C'est convenu, c'est dit. Dans un an! c'est plus sage, N'est-ce pas? Ce délai sera vite expiré. »

Philippe répondit simplement : « J'attendrai. »

Ils restèrent alors muets, sur la colline. Le soleil disparut de l'antique ruine Qui dominait les flots. Or, Philippe, voyant Les étoiles blanchir dans l'ombre, à l'orient, Redouta la fraîcheur du soir pour sa compagne; Et son appel sonore alla par la montagne Avertir du départ les enfants. A sa voix, Chargés de leur butin, ils sortirent du bois.

ENOCH ARDEN 2 f

Puis on revint ensemble. A la porte d'Annette,

11 réfléchit, et dit avec son air honnête :

« D'un instant de faiblesse en vous j'ai profité.

J'ai mal fait. Je vous rends la pleine liberté;

Je demeure engagé, moi, mais je vous dégage.

— Non, non, c'est dit ! » fit-elle, en cachant son visage.

Et l'on se sépara. L'automne, en un moment,

Passa sur elle, ainsi que par enchantement;

Et ces mots : « Je vous aime, ayez bonne mémoire.

Depuis bien plus longtemps que l'on ne saurait croire! »

Ces tendres mots vibraient à son oreille encor

Que déjà revenait l'automne aux rameaux d'or,

Et que Philippe, avec une égale tendresse,

Était là, devant elle, évoquant sa promesse.

« Un an déjà! dit-elle. — Oui, c'est même demain

Qu'on va des noisetiers reprendre le chemin. »

Elle se récria. Ce n'était pas possible;

Il fallait réfléchir; Philippe était terrible.

Quel changement pour elle ! Un mois, encore un mois,

Pas plus! et ce serait pour la dernière fois.

Philippe, les yeux pleins de cette ardente envie

Qui l'avait dévoré pendant toute sa vie,

Répondit, et sa voix tremblait comme la main

D'un homme ivre : « C'est bon. Qu'importe mon chagrin ?

Prenez donc votre temps, tout votre temps, Annette ! »

Il lui faisait pitié dans sa peine inquiète;

Elle le renvoya néanmoins plusieurs fois,

S'excusant mal, pleurant, suppliant à mi-voix, Et remettant toujours. De journée en journée, Ils passèrent ainsi la moitié d'une année.

Cependant, sur leur compte on jasait dans le port;

Les bonnes gens n'avaient rien remarqué d'abord,

Puis cette intimité sembla peu naturelle.

L'un répétait : « Bah! bah! il badine avec elle! »

L'autre : « Parviendra-t-elle à se faire épouser? »

Un troisième ajoutait, croyant les excuser,

Qu'ils ne savaient pas bien ce qu'ils voulaient, eux-mêmes.

Un dernier ricanait, plein de dédains suprêmes.

Sur ces choses, le fils d'Annette était muet,

Mais laissait clairement deviner son souhait;

Et sa sœur avouait qu'elle aimait comme un père

Celui qui les avait tirés de la misère.

Philippe était brisé du chagrin qu'il cachait;

Annette voyait tout et se le reprochait.

Or une nuit, enfin, qu'en proie à l'insomnie Elle implorait le ciel et sa grâce infinie, Réclamant pour agir quelque signe certain Qui de son pauvre Enoch lui prouvât le destin,

Son angoisse devint si vive, si poignante,

Qu'elle se releva, ranima, frissonnante,

La flamme qui mourait dans le grand âtre noir,

Saisit sa Bible avec un morne désespoir,

L'ouvrit, mit au hasard le doigt sur une ligne,

Et lut : « Sous un palmier... » Ce n'était pas un signe;

Cela ne disait rien, quel sens avait cela?

Elle ferma le livre et dormit. Mais voilà

Qu'en songe elle aperçut, sous un palmier, au faîte

D'une montagne, Enoch, l'or du ciel sur sa tête;

Il paraissait avoir une auréole au front.

Elle eut alors le cœur plein d'un trouble profond :

« C'est le rayonnement du Très-Haut qui l'inonde,

Pensa-t-elle; il est mort, il est dans l'autre monde,

Avec les palmes d'or que portent les élus;

Sur cette terre, hélas! je ne le verrai plus! »

Elle se réveilla, se leva dès l'aurore,

Fit demander Philippe, et, dans son rêve encore,

Lui dit : « Épousez-moi, puisque c'est entendu.

— Annette, s'il est vrai, dit Philippe éperdu,

Si vous vous résignez à devenir ma femme,

Il faut en finir vite, ou bien j'en perdrai l'âme. »

Ils s'épousèrent donc; les cloches sous les cieux Tintèrent, et ce fut un tintement joyeux. Mais Annette était grave et n'avait point de joie. Il lui semblait qu'un pas la suivait dans sa voie, Sans qu'elle reconnût d'où cet écho venait;

Un appel indistinct parfois la surprenait,

Sans qu'elle distinguât le sens de ce murmure.

Elle avait presque peur d'une sombre aventure,

Ne restait jamais seule, et d'aucune façon

N'aurait voulu sortir seule de la maison.

Quelle ombre l'arrêtait, quand, au seuil de sa porte,

La main sur le loquet, n'osant en quelque sorte

Rentrer dans le logis, elle était là, rêvant?

Quelle voix lui parlait dans le souffle du vent?

« Ce n'est rien, se disait Philippe; elle est enceinte,

Son état veut cela. » Philippe était sans crainte.

Lorsque l'enfant fut né, tout changea promptement.

Pour Annette, ce fut un rajeunissement;

Son cœur se raviva dans la source féconde

De l'amour maternel, comme une fleur dans l'onde.

Heureuse par Philippe et le voyant heureux,

Elle eut vite oublié le passé douloureux.

Où donc était Enoch? Le vaisseau la Fortune, Après un coup de vent essuyé sans aucune Avarie importante, avait heureusement Poursuivi son chemin. Le léger bâtiment

Traversa les climats où l'été s'éternise,

Doubla le Cap, malgré les vagues et la bise,

Traversa de nouveau la zone ardente, et put,

Avec sérénité, voguer droit à son but,

Longer les îles d'or, puis, dans un port tranquille,

Sous un ciel d'Orient ancrer sa proue agile.

Enoch fit du commerce à son compte, acheta

Des curiosités, et même rapporta

Pour ses petits enfants un dragon magnifique.

Il revenait content. La mer fut pacifique

Pendant les premiers jours; le vaisseau, sans efforts.

Filait rapidement, toutes voiles dehors.

L'inconstante Déesse à son avant sculptée

Voyait superbement l'onde, à peine agitée,

S'ouvrir; et l'on glissait, dans un air tiède et clair,

Entre le bleu du ciel et le bleu de la mer.

Puis vint le calme, puis un vent très variable,

Puis du gros temps, enfin un orage effroyable,

Et dans la sombre nuit, sur les flots rugissants,

Le cri désespéré : « Les brisants! les brisants! »

Le navire craqua, s'enfonça dans l'abîme;

Et rien ne reparut sur l'écume, à la cime

Des vagues, rien qu'Enoch avec deux matelots.

Cramponnés aux débris, ballottés par les flots,

Ils furent à la fin emportés sur une île

Inconnue et déserte. En ce lointain asile

Ils trouvèrent, le sol étant fécond, des noix,

Des racines, les fruits de la plaine et du bois.

Le gibier foisonnait, d'ailleurs, sur le rivage,

Et n'était pas craintif tant il était sauvage!

Sur la côte élevée, ils choisirent un coin

Sain et sûr, bien en vue, abrité, pas très loin

Des sources qui donnaient l'eau douce, et s'y bâtirent

De misérables murs que des palmes couvrirent.

Là, sous ce ciel sans tache, en ce vert paradis,

Ils restèrent pensifs, hagards, comme engourdis.

Le plus jeune d'entre eux, blonde et fragile tête,

Avait beaucoup souffert la nuit de la tempête;

Il s'affaissa, languit; puis sa langueur s'accrut;

Et, quelque soin qu'on prît du malade, il mourut.

Le compagnon d'Enoch, trouvant dans l'île ensuite

Un fût d'arbre tombé, voulut y creuser vite

Un canot indien suffisamment profond.

Au soleil trop longtemps il exposa son front;

Il rendit l'âme. Enoch, seul alors, crut comprendre

Que Dieu, par ces deux morts, l'avertissait d'attendre.

Il attendit. Il vit tout ce monde enchanté,

Sans cesse épanoui dans sa fécondité;

Il vit les mamelons couverts de forêts vertes,

Les clairières des bois jusqu'au ciel pur ouvertes,

Les insectes luisants, les fins oiseaux siffleurs,

Les vieux arbres parés de leurs splendides fleurs,

Et dans les vallons frais, sur les monts, sur les pentes,

Les lianes et les mille plantes grimpantes

Qui vont, de toutes parts, avec légèreté,

Se jouer à l'air libre en pleine immensité.

Mais il ne pouvait voir ce que son âme en peine

Demandait instamment : une figure humaine;

Et jamais, dans l'Éden sur lequel il régnait,

Une parole humaine, hélas! ne résonnait.

Non! ce qu'il entendait, c'était le cri rapide

Que les oiseaux marins, dans l'azur si limpide,

Jetaient en tournoyant, ou le roulement sourd

Des vagues, dont le flux battait son rythme lourd;

Ou le murmure lent des grands bois, dont les branches

Berçaient sous le zénith leurs fleurs rouges et blanches;

Ou le chuchotement des sources au flot clair

Qui descendaient des pics escarpés vers la mer.

Souvent il s'asseyait sur la montagne, en face

De ce vaste océan qui remplissait l'espace,

Et, naufragé perdu parmi les hauts sommets,

Il guettait un voilier qui ne venait jamais.

Le soleil se levait dans son ardeur première,

Puis, baignant les rochers de torrents de lumière,

Au-dessus du mouvant abîme s'avançait;

Sur l'île, en redoublant de splendeur, il passait;

Ensuite il inclinait vers l'occident plus sombre;

La brise était plus fraîche; Enoch voyait dans l'ombre

Le firmament blanchir par le ciel violet;

Un bruit plus caverneux sur les écueils roulait;

Et, chassant la pâleur de la dernière étoile,

Le soleil de nouveau brillait; — mais pas de voile!

Pendant qu'il était là, captif des flots jaloux,

Laissant les lézards d'or courir sur ses genoux,

Tant l'absorbait alors son grand rêve immobile,

Parfois il oubliait son naufrage et son île.

Il voyait tout à coup des fantômes passer,

Avec des pleurs, avec un sourire, un baiser.

Sa jeunesse, en chantant, semblait soudain renaître,

Et faisait à ses yeux tour à tour apparaître

Les sites et les gens qu'il avait tant aimés,

Là-bas, dans un pays aux cieux moins enflammés :

C'étaient ses trois enfants, leur joli babillage,

Annette, la maison, la rue et le village,

Le bois et le moulin, le portail du château.

Le cheval qu'il avait, son ami le bateau,

Les voisins vers le soir assis devant leurs portes,

Novembre gris et froid, l'odeur des feuilles mortes,

Et sous le ciel mouillé le gémissement long

Qui montait et montait des flots couleur de plomb.

Un matin qu'il était assis en haut des roches, Il entendit, ou crut entendre au loin, les cloches Carillonner gaîment; leur son mystérieux Venait des profondeurs, très faible, mais joyeux. Il se crut délivré, sans qu'il s'en rendît compte. Quand la réalité le ressaisit, trop prompte, Il souffrit tellement qu'à cette heure, en ce lieu, Il serait mort, s'il n'eût bien vite imploré Dieu.

Ainsi, pour le dernier survivant du naufrage,

Les jours, les mois, les ans passèrent. Son courage

Vacillait, faiblissait, mais ne s'éteignait pas.

Un vague espoir, de temps en temps, lui parlait bas;

Il priait. — Brusquement finit sa solitude.

Un navire, entraîné sous cette latitude,

Comme celui d'Enoch dix ans auparavant,

S'arrêta près de l'île à la chute du vent.

Une brume de mer voilait l'île obscurcie;

Mais le soleil levant y fit une éclaircie,

Grâce à laquelle on put distinguer les ruisseaux

Qui sur les rochers bruns éparpillaient leurs eaux.

Un canot aborda; le son des voix humaines

Vibra dans les échos de ces rives lointaines.

Le pauvre Enoch, pleurant de joie, alors courut;

Et voici qu'aux marins débarqués apparut,

Nu, hâlé, chevelure et barbe toutes blanches,

Ce spectre, des lambeaux d'écorce autour des hanches,

A l'entendre pousser péniblement des cris

Avec des gestes fous et des yeux ahuris,

A le voir remuer sa bouche grimaçante

Sans rien articuler en sa hâte impuissante,

On ne reconnaissait qu'à peine un être humain.

Pourtant, comme il faisait des signes de la main

Et comme il paraissait ne point songer à nuire,

Les matelots par lui se laissèrent conduire.

Aux fontaines d'eau douce il les mena tout droit,

Leur montra toutes les richesses de l'endroit,

Retrouva la parole, et, sans vouloir attendre,

Les suivit à leur bord. On tâcha de comprendre

Son histoire, qu'à tous, par bribes, il conta.

On crut qu'il divaguait; mais plus on l'écouta,

Plus on vit que c'était possible, vraisemblable,

Et plus on fut ému de son sort lamentable.

Il eut des vêtements, on ne demanda rien

Pour prix de son passage et de son entretien ;

Mais souvent, évoquant sa bonne expérience,

Il aidait les marins pour prendre patience.

Quelques-uns connaissaient son pays vaguement,

Sans pouvoir lui donner aucun renseignement.

Le voyage fut lent. La mer était sereine,

Mais le vaisseau, très vieux, naviguait avec peine;

Et les désirs d'Enoch devançaient sur les flots

Les vents lourds, qui berçaient le chant des matelots.

Aux lueurs de la lune enfin, sous un nuage,

On put à l'horizon deviner le rivage.

Une falaise, au pâle et vaporeux contour,

Apparut, dominant la mer, au point du jour;

Et dans l'air imprégné d'un parfum de prairie,

Enoch sentit flotter l'âme de la patrie.

On lui voulait du bien, et 1 on se cotisa Pour qu'il eût quelque argent; puis on le déposa Dans le port où, jadis, par la brise opportune, Il avait pris le large à bord de la Fortune.

11 ne fit dans la ville aucune question,

Et partit vite, à pied, dans la direction

De son hameau, voulant voir de ses yeux, sur l'heure,

Ce qu'étaient devenus les siens dans sa demeure.

Le soleil était clair encor, sous le vent frais;

Mais bientôt un brouillard de plus en plus épais

Couvrit de toutes parts la côte solitaire.

Ignorant le chemin qui lui restait à faire,

Inquiet, se sentant isolé, sans appui,

Enoch n'y voyait plus à dix pas devant lui.

Le bord des champs flétris se distinguait à peine;

Du haut d'un arbre nu, dans la brume incertaine,

Un oiseau désolé jetait de tristes cris,

Et les feuilles roulaient le long du chemin gris.

La nuit vêtit de noir la terre dépouillée;

Une lueur surgit, d'ombre toute noyée,

Puis d'autres, répandant une vague rougeur;

Et le village enfin s'ouvrit au voyageur.

Enoch s'aventura lentement dans la rue.

Envahi d'une angoisse à chaque pas accrue,

Tout timide, il était parfois pris d'un frisson.

Il arriva devant la petite maison

Où, par ces jours heureux si prompts à disparaître,

Il avait mis sa femme et vu ses enfants naître.

Rien! pas le moindre bruit, pas la moindre clarté!

11 lut un écriteau malgré l'obscurité;

Le logis était vide et la maison à vendre.

Enoch fut atterré; qu'allait-il donc apprendre?

Il suivit le chemin, ivre de désespoir.

Il alla jusqu'au quai, cherchant sous le ciel noir

La vieille auberge, à la façade bien connue.

La charpente en était jadis si vermoulue,

Qu'il eut peur de ne plus trouver l'enseigne au port.

L'auberge subsistait, l'aubergiste était mort.

Sa veuve, Miriam Lenn, exploitait la taverne,

Dont la bise faisait trembler la vitre terne.

C'était naguère un lieu plein de chants, plein de bruit,

Où de joyeux buveurs s'attablaient jour et nuit;

Mais c'était maintenant un plus discret asile,

Offrant un humble lit au voyageur tranquille.

Enoch y descendit. Longtemps il resta là, Morne et silencieux. Mais l'hôtesse parla; Elle était bonne femme et quelque peu bavarde. Au visage d'Enoch elle ne prit pas garde,

Tant il était changé sous ses cheveux blanchis!

Elle lui raconta les choses du pays,

Son histoire à lui-même et l'histoire d'Annette,

La mort du dernier-né, la ruine complète,

Comment le bon Philippe avait, bientôt après,

Mis le frère et la sœur à l'école, à ses frais;

Comment il avait fait sa demande à la mère;

Les hésitations d'Annette en sa misère,

Ses refus, ses combats, son courage abattu,

Les noces, et l'enfant que Philippe avait eu.

Enoch écouta tout, sans blâme, sans rudesse;

Immobile, il semblait moins ému que l'hôtesse.

Mais lorsque celle-ci lui dit en finissant :

« Ne parlons plus d'Enoch ; le pauvre homme à présent

Est perdu, voyez-vous! » il reprit à voix basse,

Comme s'il avait là reçu le coup de grâce :

« Perdu! perdu, mon Dieu! » Puis, le front abattu,

Il murmura plus bas encor : « Perdu! perdu! »

Il voulait cependant la revoir, elle, Annette, Elle et les deux enfants, de loin, vite, en cachette! Il y pensait toujours : « Oh ! les voir de mes yeux, Disait-il; les revoir tous les trois, justes cieux!

Je ne veux rien de plus. » Par un soir de novembre,

Il sortit en tremblant de sa petite chambre.

Le jour sombre baissait. Enoch se hasarda;

Il gravit la hauteur, s'assit et regarda.

Les tendres souvenirs de son bonheur paisible

L'accablèrent bientôt d'une peine indicible.

La maison du moulin jetait de son côté,

Par la fenêtre basse, une vive clarté.

Il contempla longtemps ce carré de lumière;

Et puis, n'en pouvant point détourner sa paupière,

Il se rapprocha : tel, un papillon de nuit

Vole, tourne et se brûle à la lampe qui luit.

Cette maison était, comme on sait, la dernière

Qu'on trouvât sur le bord du chemin; par derrière,

Un rustique jardin s'étendait, clos de murs,

Dont la porte donnait sur des terrains obscurs.

Quand Enoch s'approcha, la place était déserte.

Un if y balançait sa tête toujours verte;

Un sentier traversait le milieu du jardin,

Un autre l'encadrait. Enoch, pâle, incertain,

Se glissa près du mur sous le grand arbre sombre,

Et là, sans mouvement, muet, perdu dans l'ombre,

Vit ce qu'il aurait dû ne jamais venir voir

De peur d'empoisonner son profond désespoir.

La flamme du foyer, joyeuse et bien nourrie, Faisait sur le buffet luire l'argenterie;

A droite était assis Philippe. Il n'avait plus

Sa figure attristée aux yeux irrésolus;

Il tenait son enfant dans ses bras, gai, prospère.

Tout à côté du cher petit ange et du père,

Une figure jeune aux légers cheveux d'or,

Une autre Annette, avec un plus doux charme encor.

Était penchée un peu, balançant quelque chose

De brillant, une bague au bout d'un ruban rose,

Devant le benjamin qui levait les deux bras

Pour attraper la bague, et ne l'attrapait pas.

Et l'on riait, riait! A gauche était la mère,

Les contemplant avec une émotion fière,

Et les montrant à son grand fils, beau garçon brun

Dont les yeux rayonnaient d'un éclat peu commun.

Et sous le grand if noir, Enoch, courbé, farouche,

Regardait fixement, un pli triste à la bouche.

Quand ce ressuscité, ce morne revenant,

Vit sa femme, au pouvoir d'un autre maintenant,

Sa femme, devenue, hélas! une étrangère,

Avec ce nouveau-né dont Philippe était père;

Quand il vit ce foyer, cet abandon joyeux,

Cet oubli, ce bonheur calme dans tous les yeux,

Et cet usurpateur qui volait la tendresse

D'une fille et d'un fils à son acre détresse;

Oh ! quoiqu'il eût prévu tout ce qu'il devait voir

Et se fût sans faiblesse imposé son devoir,

Oh! lui qui chez Miriam semblait être de marbre,

BEAUTÉS ÉTRANGÊRl

Il frémit, chancela, saisit des deux mains l'arbre, Craignant de ne pouvoir étouffer dans son sein Le cri de sa douleur terrible, qui soudain, Sur tous les fronts riants où cette flamme claire Brillait, eût retenti comme un coup de tonnerre. Pourtant il se sauva, légèrement, sans bruit, Assourdissant ses pas comme un voleur de nuit, Évitant dans les coins de frôler les broussailles; Il suivit à tâtons les petites murailles, Tremblant de défaillir et d'être trouvé là. Jusqu'à la porte ainsi dans l'ombre il se coula, L'ouvrit, la referma tout doucement, de même Qu'on fait dans la maison d'un malade qu'on aime, Et s'en fut en pleins champs pour pleurer sans témoin.

Lorsque de la maison il crut être assez loin,

Il s'arrêta, voulut prier; mais la prière

Expira dans son cœur sous le ciel sans lumière;

Et s'affaissant, creusant la terre avec ses doigts,

Il cria : « Dieu clément, Dieu juste en qui je crois,

Pourquoi m'avez-vous fait revenir à cette heure?

llfautdonc bien souffrir, mon Dieu, pour qu'on en meure

Là-bas, je souffrais moins. Que je sois assez fort,

Pour cacher ma misère, hélas! jusqu'à la mort.

A mon secret je dois rester toujours fidèle;

Je dois leur cacher tout. Je dois m'écarter d'elle;

Et mes enfants aussi, je dois... je dois les fuir!

Si je les revoyais, je pourrais me trahir.

Ainsi, tout est fini... Plus rien, plus de famille !

Elle ressemble tant à sa mère, ma fille;

Et lui, mon fils, je sens qu'il m'aimerait si bien !

Ne plus les embrasser! Rien, plus rien, jamais rien! »

Il ne supporta point cet excès de souffrance;

Et, croyant expirer, il perdit connaissance.

Quand il revint à lui, quand, se sentant plus fort,

11 put se diriger à pas lents vers le port

Et regagner enfin son logis solitaire,

Sans cesse il répétait : « Leur cacher tout, me taire! »

Et machinalement, comme on dit un refrain,

« Il faut leur cacher tout! » fit-il jusqu'à la fin.

Sa résolution, dans ce nouveau naufrage, Lui raffermit le cœur et lui rendit courage. Un soir, il dit tout bas à Miriam : « Savez-vous Si la meunière a peur que son premier époux Ne soit encor vivant? — Je crois qu'au fond de l'âme Elle n'est pas tranquille, allez! la pauvre femme; Rien n'a jamais prouvé que son mari fût mort. » Enoch se tut. « Quand donc serai-je au dernier port? Pensa-t-il. Pauvre Annette! à Dieu je la confie. »

Il chercha du travail, il sut gagner sa vie;

Mais comme il travaillait pour lui seul, sans avoir

De satisfaction, de désir ni d'espoir,

Le travail lui fut dur. Au bout d'un mois à peine,

Un malaise le prit. De semaine en semaine,

Cela devint plus grave. Il pencha, s'affaiblit,

Garda la chambre et dut bientôt garder le lit.

Pensif, il avait l'air content de sa faiblesse;

Et, très certainement, le marin en détresse,

Qui distingue à traversées brumes du matin

Le navire sauveur surgissant au lointain,

Ne peut avoir au cœur de douceur comparable

A celle qu'eut Enoch sur son lit misérable,

Lorsque, se recueillant pour le suprême effort,

Il sentit sur son front le souffle de la mort.

« Je veux, murmurait-il d'une voix presque éteinte,

Je veux qu'on pense à moi sans remords et sans crainte. »

Il appela Miriam, qui vint à son chevet.

« Je dois vous révéler, dit-il, un grand secret,

Mais jurez-moi d'abord, jurez sur le Saint Livre

De n'en rien dire, tant que vous me verrez vivre.

— Mon Dieu! cria Miriam, entendez-vous cela?

Nous achèverons bien l'année où nous voilà;

Qui parle de mourir? » Mais Enoch, sans la suivre

Dans ses propos diffus : « Jurez sur le Saint Livre! »

Demanda-t-il. Miriam, l'angoisse dans le sein,

Prit la Bible et jura devant le Livre Saint.

Enoch, fixant alors ses grands yeux gris sur elle, Commença d'une voix faible mais solennelle : « Vous avez vu jadis Enoch Arden heureux?

— Si je l'ai vu! c'était un garçon vigoureux. Ah! comme il s'en allait le matin sur la côte, Sans regarder personne, œil fier et tête haute!

— Hélas! reprit Enoch tristement, aujourd'hui Il a la tête basse et nul ne songe à lui. Écoutez! je n'ai plus que peu d'instants, je pense; Eh bien! je suis Enoch. » A cette confidence, Miriam Lenn, incrédule et troublée à la fois :

I Vous Enoch ! vous, vous-même ? Oh ! ce n'est pas sa voix ; Et d'ailleurs il vous eût dépassé de la tête.

— Dieu, gémit le mourant, sa volonté soit faite, Dieu m'a courbé le front. » Puis douloureusement

II lui dit son naufrage et son isolement, Son retour, son désir d'apercevoir Annette Et comment il l'avait un soir vue en cachette.

Miriam Lenn sanglotait et, malgré ses sanglots,

Voulait aller conter bien vite aux matelots

L'infortune d'Enoch. Elle fut retenue

Par le serment prêté; mais, d'une voix émue :

« Vos enfants, vos enfants! dit-eile, il faut les voir;

Je vais vous les chercher; j'y cours, c'est mon devoir. »

Et comme Enoch gardait un douloureux silence,

Elle partait déjà. « Non, non, pas d'insistance!

Fit-il alors; restez. La mort vient; je suis prêt,

Et je veux conserver entre nous mon secret

Jusqu'à mon dernier souffle. Oh! je vous en supplie,

Ne m'interrompez pas; j'ai la tête affaiblie.

Plus tard, quand vous verrez ma femme, dites-lui

Que j'ai fini mes jours sans me plaindre d'autrui,

Que pour eux tous mon cœur resta toujours le même,

Que je vous parlais d'elle à mon heure suprême,

Non pour l'incriminer, mais en la bénissant.

Je l'aime malgré tout, oui, je l'aime à présent

Comme au temps où son front à côté de ma tête

Reposait doux et pur. Quant à ma fille Annette,

Qui lui ressemble tant, dites-lui, n'est-ce pas,

Qu'au moment de mourir je la nommais tout bas,

Que je la connaissais, que je la trouvais belle.

Je suis fier de mon fils, je le bénis comme elle;

Et comme eux je bénis Philippe. Il a tout fait,

Tout fait pour notre bien; et je suis satisfait.

Mes enfants m'ont bien peu connu pendant ma vie;

Lorsque je serai mort, Miriam, s'ils ont envie

De venir voir mes traits, laissez-les regarder.

Mais elle, Annette, non! il faudra l'écarter;

Après m'avoir rendu cet inutile hommage,

Elle ne pourrait plus chasser ma triste image.

Il est dans l'autre monde un des miens qui m'attend;

Ces cheveux sont de lui. Jadis, en me quittant,

Sa mère me laissa cette boucle si fine;

Vous voyez, je l'avais encor sur ma poitrine,

Je voulais l'emporter dans la tombe en mourant;

ENOCH ARDEN 4f

Mais à quoi bon? Là-haut, je vais voir mon enfant. Donnez donc, s'il vous plaît, cette boucle à sa mère; Cela rendra, je crois, sa douleur moins amère; Cela lui fera voir que c'était moi, d'ailleurs. »

Il se tut. Miriam Lenn, les yeux baignés de pleurs,

Promit tout, et promit si bien, avec tant d'âme,

Qu'Enoch, d'un long regard couvrant la bonne femme,

Lui répéta ses vœux, un peu plus faiblement

Cette fois, et lui fit répéter son serment.

Vers l'aube, Enoch dormait, calme et pâle. La bise

Au loin battait la mer. Alors, dans l'aube grise,

Le grondement des flots monta, monta si fort,

Que toutes les maisons tremblèrent dans le port.

Enoch se réveilla, se dressa sur sa couche :

« Une voile! sauvé! » cria-t-il, nu, farouche;

Puis, retombant sans force, il murmura : « C'est bien,

Je meurs. J'ai réfléchi, Miriam; ne dites rien! »

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