‹ Beautés étrangèresChapitre 27 sur 28 · HENRY TAYLOR, WILLIAM W. STORY · texte numérisé non relu

HENRY TAYLOR, WILLIAM W. STORY

Plusieurs poètes anglais de grand talent ont suivi les mêmes principes que notre groupe du Parnasse. Ne faire aucune concession à la mode du jour, chanter la Beauté éternelle et mettre en lumière ses plus pures manifestations, oublier le vulgaire, travailler pour une élite, tel est à peu près le résumé de leurs idées et de leurs sentiments.

Entre ces poètes, William Morris est celui qui a le plus de charme et de fécondité. Rien de moderne en lui, si ce n'est la langue admirable que lui ont léguée Keats et Shelley, et qu'il manie avec un art parfait, avec une grâce exquise. Bravement, il tourne le dos à son

siècle et s'appelle lui-même « un rêveur de rêves né hors de son temps... le paresseux chanteur d'un jour d'oisiveté ». Il ne se creuse pas l'esprit pour inventer des formes, il ne se met pas à la torture pour créer de nouveaux mètres. Se distinguant par là de ses contemporains, il a simplement adopté trois beaux rythmes dont s'est jadis servi le bon Chaucer; et ces outils souples et solides suffisent à sa main d'excellent ouvrier. Il ne saurait peser les mots, limer les phrases, combinerlaborieusement les sons et les couleurs; il ne saurait travailler par petites pièces, par petits morceaux et par fins arrangements. Il procède par larges masses d'harmonie. 11 n'analyse pas pour reconstituer. Il songe, il contemple; et les images se gravent naturellement en lui, tandis que le rêve, l'entraînant des mers d'Orient aux golfes norvégiens, lui offre une incessante succession de motifs riches et puissants. Son esprit est comme un infatigable objectif, devant lequel passeraient, en y laissant leur vivante empreinte, les siècles et les peuples divers.

Il a tous les dons du conteur. Ses vers souvent donnent les mêmes sensations que la prose de Charles. Nodier, le doux poète de Trilby. Sa qualité maîtresse est l'imagination, la vision. Il voit avec une vivacité, avec une délicatesse vraiment merveilleuses. Nul détail ne lui échappe et il comprend l'intérêt du plus petit incident, le rapport logique de chaque détail avec le plan de l'ensemble. Aussi l'ingénuité minutieuse de ses abondantes narrations donne-t-elle l'illusion de la vie. Les paysages fantastiques qu'il décrit

ne sont pas inventés à plaisir, ni extraits péniblement d'un livre de voyages; les personnages qu'il met en scène ne sont pas de vains fantômes, des ombres vides. Non : tout cela a existé, tout cela existait encore quand le poète y puisa la poésie. Où donc? dans le cerveau même du narrateur. Oh! c'est un féerique domaine, un domaine immense et lumineux, celui qui s'épanouit, plus profond que l'univers visible, en la pensée de ce magicien. Sous l'ossature de son crâne, rayonne un miroir magique, où la Muse évoque les scènes les plus grandioses de tous les âges et de tous les pays.

Voici, au bord des mers bleues, la tour de Danaé captive; sur les rayons d'or du couchant le roi des dieux pénètre jusqu'à la toute séduisante prisonnière; il se berce sur ses genoux, il la presse sur son sein, il l'enveloppe, l'étreint, la pénètre, l'enivre, la féconde; et bientôt, suivant la prédiction du destin, elle enfantera un fils, qui sera le meurtrier de son aïeul, le roi Acrisius. Puis c'est Médée, non la tragique marâtre, mais la fervente amoureuse, qui, dans la nuit solennelle, sous la caresse éthérée des astres, adresse à son doux séducteur ces paroles passionnées :

Rappelle-toi, rappelle-toi cette nuit

De merveilles, ce clair d'étoiles, cette nature silencieuse,

Et ces deux amants face à face.

Bientôt le soleil chasse de nouveau les ombres, et nous sommes ravis à travers mille tableaux en-

chantés. Le poète semble, comme Arion, naviguer sur le dos d'un dauphin parmi les splendeurs des flots d'améthyste. Il voit surgir des îles, où nul n'a débarqué depuis le sage Ulysse et depuis Homère, le divin aveugle. Voici les Harpies, les Sirènes, Hylas, Circé, Bellérophon, Alceste, Atalante. Nous sommes en Argos, nous sommes en Lycie, nous sommes dans la délicieuse vallée où la jeune Psyché, loin de ses sœurs jalouses, attend, sous les roses, le soir aux fraîches brises, aux brises parfumées, qui doit lui ramener l'Amour. Nous sommes en plein azur. C'est un paysage surnaturel de Turner qui a pris âme et qui chante.

Le décor change; maintenant apparaissent les côtes dentelées de la Scandinavie, l'Océan glauque et houleux, les rochers noirs où frissonne la blanche écume, les villes de bois étagées sous les pins bleuâtres qui montent vers les nuages bas, les fins navires commandés par des chefs aux yeux clairs, et sur les vagues éternellement douloureuses la neige éternelle des monts inaccessibles. La voix de la muse devient âpre, farouche, rêveuse et pénétrante comme la voix de la bise du nord dans les arbres plaintifs. Tout à l'heure, c'était le rayonnement des flèches d'or de Phœbus; c'est à présent l'éblouissement des flocons blancs tombant du ciel comme des âmes et tourbillonnant dans la cruelle et rapide rafale. Nous assistons aux exploits de Grettrix-le-Fort, aux amours de son frère et vengeur, Thorstein Dromund, avec Spes, sa noble maîtresse. Sigurd, au cœur loyal, et

Brynhild, la guerrière, la tueuse de rois, se profilent, hautains et fermes, sur l'horizon septentrional. Les amants de la blanche Gudrun, fille d'Oswif, traversent les mers, traversent l'amour, l'oubli, la haine et la mort. Kirtian, fils d'Olaf le Paon, Bodli, fils de Thorleik, la belle Ingibiorg, Cunnlau à la langue de ver, s'agitent sous la froide fatalité, se passionnent, grandissent jusqu'aux nues et disparaissent dans la tempête.

Les principaux ouvrages de William Morris sont la Vie et la mort de Jason et le Paradis terrestre. Le Paradis terrestre est un vaste recueil poétique, distribué sur un plan analogue à celui de maint conteur naïf : des Norvégiens ont mis à la voile pour chercher l'île promise, le Paradis terrestre. Après des vicissitudes innombrables, ils arrivent, vers le déclin de leur vie, à une terre lointaine; ils abordent, se fixent là au milieu d'un peuple hospitalier, et deux fois par mois, dans les fêtes religieuses, disent un conte des temps anciens ou nouveaux. Ainsi se trouvent reprises les plus belles légendes de la Grèce et de la Scandinavie.

Les poèmes de Morris semblent une suite de beaux songes, purs et pleins d'harmonie. Pas de révolte contre la fatalité, pas de regrets amers, d'aspirations farouches; nulle prétention à la morale ni à l'excentricité, nulle hypocrisie, nul cynisme, nulle recherche : rien que la vie dans la poésie. Comme un climat doux et salubre, règne en ses vers une résignation antique, une sérénité noblement familière, qui n'exclut ni le libre arbitre, ni le constant effort de l'homme vers la

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Grandeur et la Beauté. Avec André Chénier et Théodore de Banville, il s'est épris des anciens dieux. Il a cru que le rêve est, quoi qu'on puisse dire, plus beau que la vie, l'idéal plus pur que la réalité, le vers plus généreux que la prose. Par la force de l'amour et de l'harmonie il a édifié sur les nues de féeriques mirages, des oasis plus belles que tous nos paysages factices; et, sans vapeur ni fumée, sans promiscuités gênantes, on peut . aller, avec lui, se rajeunir bien vite le cœur dans l'enfance du monde.

Matthew Arnold, critique fort distingué, a voulu, lui aussi, être poète. Il y a réussi de loin en loin. Il a exploité les mythes de la Grèce antique, de l'antique Asie, et les Sagas des Scaldes. Il a fait une Mérope, une Déjanire, un Empédocle. Il a traduit en vers, sous le titre de Balder mort, un des plus beaux épisodes de l'Edda de Snarro Sturleson : Balder mort ne peut échapper à l'enfer que si tout dans l'univers trouve des larmes pour lui. Puis vient le poème de Sohrab et Rustem, fondé sur la légende de ce grand roi d'Asie, Rustem, qui dans une guerre fatale, tue son fils et le reconnaît après l'avoir tué. On a dit que Matthew Arnold n'était que l'écho d'un écho, et qu'il y avait en lui plutôt un professeur de poésie qu'un poète. Cette appréciation est trop sévère; toutefois Arnold est loin d'avoir l'élégance sentimentale de Tennyson, la vigueur de Swinburne, la profondeur de Browning ou le charme de Morris. Il n'est poète que par hasard, à la dérobée, presque malgré lui. C'est une brume lactée, que perce ça et là un ravon.

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Richard Henry Horne et Henry Taylor ont tenté, comme Swinburne et Browning, de ressusciter la tragédie shakespearienne. S'ils n'ont pas obtenu un plein succès, du moins ont-ils acquis une légitime renommée. Horne a publié plusieurs drames bien écrits et très mouvementés, Cosme de Mêdicis, Grégoire Vil, Judas Iscariote, Prométhée, puis les Stratagèmes, gracieuse comédie, la Mort de Marloive, un acte très émouvant, enfin l'Esprit des pairs et du peuple, « une tragi-comédie et satire nationale ». Son ouvrage le plus connu est Orion, poème dramatique de très haute allure. Orion, fils de Poséidon, aime tour à tour Artémis, la chaste beauté intellectuelle, Mérope, la suprême beauté matérielle, Éos, la déesse du matin, au cœur gonflé de pure passion. Les principaux drames de Henry Taylor sont Philippe Arteveld, lsaac Comnène, Edwin la Belle, la Veille de la Saint-Clément, et Un Été de Sicile. En ses ouvrages, on trouvera un vrai sentiment historique et une observation sûre de l'âme humaine.

William W. Story est un Américain européanisé, un sculpteur poète. Sa statue et son poème de Cléopâtre ont eu un très grand succès. Dans le poème, la reine d'Egypte croit que son âme a déjà vécu sous la robe fauve des lions; elle s'écrie :

C'était alors une vie digne d'être vécue !

Non cette frêle vie humaine Avec ses frivoles passions exsangues

Et ses pauvres petites aspirations.

2f2 BEAUTÉS ÉTRANGÈRES

Viens dans mes bras, mon héros ;

Les ombres du crépuscule s'étendent, Et l'antique ardeur de la tigresse

En mes veines commence à couler.

Ne viens pas vers moi en rampant !

Prends-moi triomphalement, de vive force, Comme un guerrier enlève d'assaut une forteresse;

Je ne reculerai pas, je ne fléchirai pas. Viens, comme tu venais au désert,

Avant que nous fussions des créatures humaines, Quand il y avait en nous les passions des tigres;

Viens et aime-moi comme tu m'aimais alors.

William W. Story procède surtout de Robert Browning. 11 a écrit des monologues poétiques dignes de ce maître. Un des plus intéressants est celui où il expose le paradoxe de Judas, qui fait pendant au paradoxe de Lazare, imaginé par Browning. Judas, d'après Lysias, un centurion romain, son vieil ami, n'aurait pas eu l'idée de trahir le Christ. Il l'aurait, au contraire, livré aux Pharisiens dans la ferme conviction que, cela fait, la toute-puissance de Jésus éclaterait fatalement par un miracle, et que la Divinité, se révélant triomphale, briserait alors les chaînes du prisonnier, les murs de la prison, les armes des gardes, pour illuminer à jamais l'univers.

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John Tayne

Ne vous est-il jamais arrivé de vous éveiller subitement au milieu d'un calme et délicieux clair de lune, après avoir été traîné à travers de ténébreuses angoisses par un funèbre cauchemar? Le sommeil pesait sur vous comme les murailles lourdes d'un noir cachot; un bourreau masqué vous donnait la torture. Vous aviez la sueur froide au front, votre cœur était contracté, vous sentiez déjà les morsures du fer et de la flamme; le sang de vos veines gonflées clamait la douleur et le désespoir, comme une mer en proie à la tempête. Vous vous êtes débattu, vous avez voulu fuir, et soudain, comme à un coup de baguette magique, voilà le bourreau disparu, voilà les murailles tombées. L'angoisse se dissipe, les ténèbres devien-

nent transparentes. Vous vous soulevez sur le coude, les tempes moites encore. Vous retrouvez peu à peu la sérénité, et, pour chasser jusqu'au souvenir du démon qui vous tourmentait, vous respirez longuement l'air frais de la nuit. Là-bas, alors, perdu dans les lilas obscurs, le rossignol vous chante une mélodieuse idylle, et la musique de cette âme d'oiseau se fond, autour de vous et en vous, avec le parfum des fleurs pudiques et le bleuâtre rayonnement de l'infini céleste.

Nous avons éprouvé une impression semblable en échappant momentanément aux mélancolies et aux amertumes de la sombre destinée, pour nous baigner dans le clair de lune poétique de John Payne, l'un des derniers venus parmi les poètes anglais du xixe siècle. Adieu le hideux cauchemar de la réalité cruelle! La Muse, vêtue de blanc et couronnée d'étoiles, nous ouvre à deux battants la porte d'or du domaine enchanté de l'Idéal, sur laquelle se lit cette inscription : « Vous qui entrez ici, quittez toute désespérance! »

John Payne a publié trois volumes de vers, dont l'un, composé exclusivement de sonnets, offre ce titre italien : Intaglios. Les deux autres, intitulés, le premier la Transfiguration des Ombres, le second Chants de la Vie et de la Mort, forment un ensemble que le poète nomme le Palais des Rêves.

La Transfiguration des Ombres (si l'on peut ainsi traduire The Masque of Shadows) est un poème dont la conception étrange rappelle les visions d'Edgar Poe, et dont l'harmonie suggestive est digne de Shelley.

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C'est l'histoire d'un mort, depuis l'heure où l'on a entassé la terre lourde et noire sur son cercueil, jusqu'au moment où il atteint son objectif parfait, immuable, éternel. Le mort lui-même a la parole, et raconte les diverses modifications de son être au delà de la vie, ses sensations successives, ses sentiments, ses pensées, sa délivrance.

D'abord le voici seul, abandonné, enseveli dans le silence et l'obscurité. Pas d'air, pas de lumière, nul bruit. La matière épaisse, opaque, inerte, le cerne et l'accable. Il a perdu la mémoire du plaisir et de la peine; le sens du désir n'existe plus en lui. Son être n'a plus d'ailes. Des siècles s'écoulent dans ce sommeil aveugle et sourd. Il lui semble qu'il descend, qu'il s'enfonce, qu'il s'enfonce toujours en des profondeurs de plus en plus noires; il a la sensation d'une chute irrésistible, constante, infinie. Il traverse des flammes et des souffrances. II traverse une pluie d'étoiles qui ont perdu leur splendeur et leur vie, à cause de quelque vieux péché, et qui tourbillonnent, inanimées, décolorées comme des feuilles d'automne. 11 entend le rugissement des forces de la nature déchaînées. Des lueurs confuses par moment se noient dans les ténèbres qui l'environnent. Puis le sommeil l'étreint plus fortement; des rideaux de plomb tombent sur lui. Soudain cet étau métallique s'ouvre, s'écarte, s'évanouit. Le cercueil devient diaphane, immatériel. Le mort se dresse, fantôme gris, dans une pénombre bleuâtre. Il marche, il s'avance vers une immense solitude. Le sens du désir lui revient; c'est

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comme s'il lui revenait des ailes. Il se sent flotter à un souffle, ainsi qu'un nuage au vent. De pâles apparitions d'essence inconnue passent maintenant près de lui. Leur nombre s'accroît. Elles veulent se rapprocher l'une de l'autre; une invisible main les sépare. Il se laisse aller. Un parfum l'envahit et il retrouve la mémoire. Un brouillard de rêve sort de lui ou d'alentour. Est-ce le spectre de tout ce qu'il a aimé? Une brise le saisit et l'entraîne de ses petites mains fluides d'air pur. Il cherche passionnément le pouvoir mystique dont l'arôme a comblé son désir; il aperçoit une figure vêtue de brumes étoilées, de brumes couleur de saphir, couleur d'améthyste, couleur de mélancolie. Il reconnaît un front hanté par les rêves, et des yeux débordant de souvenirs bleu-sombre. C'est, lui semblet-il, la perfection de tout ce qu'il a rêvé, la renaissance condensée de tout ce qu'il a chéri, de tout ce qu'il a perdu dans la lutte et l'orage, la synthèse vive des aspirations multiples de son existence, qui fleurissent et se révèlent en une adorable vision féminine. Elle vient à lui, elle le guide à travers des spectres et des régions spectrales, pendant des années, des siècles, et il la suit avidement sans pouvoir encore l'enlacer de ses bras. Enfin il touche au terme des épreuves; une seconde vue lui vient; des voiles, jusque-là insensibles pour lui, se déchirent du sud au nord, à l'éclair d'un glaive d'or flamboyant; la vision féminine et lui, ils se précipitent l'un vers l'autre, dans l'extase du désir suprême. Le mystère d'outretombe s'éclaire alors; dans les harmonies, tous deux

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s'élèvent au plus profond des profondeurs bleues, et leur âme double se dissout, ainsi qu'une perle de rosée, dans l'éternité qui enveloppe, comme un océan sans borne, tout ce qui est.

Telle se déroule cette vision bizarre et grandiose. Nous sommes si habitué aux subtiles distinctions faites à tout propos par les philosophes et les poètes entre le corps et l'âme, que nous avons été choqué, ou du moins vivement surpris, par la confusion permanente du matériel et de l'immatériel, qui constitue le fond même de ce fantastique poème. Il se peut que nous ayons senti faux, et vraiment ce n'est peut-être pas une conception inacceptable que d'imaginer un cadavre, de donner la voix à ce cadavre, de lui rendre tour à tour la sensation, le sentiment, la pensée, le désir, et d'en faire une ombre, puis une âme double par l'adjonction du spectre de son idéal, pour tout fondre en dernier lieu dans le bleu immense et éternel. Ce qu'il y a de bonne ou de mauvaise philosophie en de pareilles imaginations, le lecteur l'appréciera. Mais, sans aucun doute, l'auteur a fait là un poème digne de ce nom. D'un noir cercueil il a évoqué un splendide bouquet de fleurs, légères comme les ailes de l'Espérance, fraîches et parfumées comme les lèvres du Printemps. C'est vague, impalpable, diapré, immense et divin : de même, l'arc-enciel rayonne après l'orage qui a dévasté. Encore une fois, c'est de la poésie. On ne saurait demander plus à un poète. Insensé! si vous voulez; mais, certainement, très beau!

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Après la Transfiguration des Ombres, vient la Légende de Rédemption, qui est, à coup sûr, le poème le plus saisissant, le mieux ordonné et le plus complet qu'ait encore achevé John Payne. — Un soir d'hiver, tandis que des ombres vont et viennent sur la neige qui blanchit la campagne, Sir Loibich, le vieux chevalier, est assis solitaire devant son foyer, dans la haute salle du burg féodal. Il pense au passé lointain, à sa jeunesse, à la belle fille qu'il aima jadis de tout l'amour de son âme et qui est morte en état de péché mortel. « Ah! cher Christ, s'écrie-t-il, si mes larmes pouvaient la sauver!... Pour son salut, je jetterais volontiers mon pauvre cœur aux flammes de l'enfer! » Mais que veut dire ce cri déchirant qui traverse les ténèbres? D'étranges sanglots montent dans l'air. La lune se voile, la bise nocturne gémit. « — Cher cœur, qu'ai-je entendu? Il me semble que mon nom m'a été jeté par une voix en détresse, par une voix dont l'accent m'était bien connu, il y a bien longtemps. » Le nom du chevalier est de nouveau exhalé dans la nuit. C'est elle, c'est la bien-aimée qui l'appelle : « Le temps passe, les heures s'envolent, mon âme languit et souffre en t'attendant. » Sous les rayons blêmes apparaît une belle et blonde jeune fille, blonde et belle autant qu'on peut l'être : « Viens, lui dit-elle; le ciel a entendu ta prière; viens avec moi, la nuit est libre; tu pourras accomplir ton vœu. Alerte! selle ton meilleur cheval. » Il s'arme, il selle Dagobert, son cheval le plus sûr, il la prend en croupe; elle jette le charme de ses bras blancs au cou

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du cavalier, et le noir Dagobert les emporte à travers la neige et la nuit. Course folle. Les âpres paysages se dressent, s'abaissent et s'enfuient. « — Halte! descends ici, dit-elle; laisse-moi, je pars. Tu es arrivé dans le royaume des Fées. — En avant, plutôt l'enfer avec toi! » Ils vont, ils vont plus vite; le sol tremble; à droite et à gauche, des sites inconnus se poursuivent, se heurtent derrière eux. « — Halte! descends, descends ici; c'est le Purgatoire. Tu y purgeras tes péchés; laisse-moi, je pars, j'accomplis mon destin. — En avant, en avant! plutôt l'enfer, l'enfer avec toi! » A travers l'orage et les ténèbres, il aiguillonne le galop retentissant du cheval noir. Une aube blanchit l'horizon; quelle harmonie émeut l'air? « — Halte! descends, oh! descends, descends ici enfin; tu es aux portes du Paradis. Le Christ va te tendre les bras. — En avant, en avant, en avant! Plutôt l'enfer, mille fois l'enfer avec toi, que le ciel sans la bien-aimée! » La course se précipite, les visions tourbillonnent et s'évanouissent. La plaine est nue; le sol devient brûlant; des serpents impurs, des formes démoniaques rampent et rôdent au bord des lacs maudits, sur les rives mortes. C'est l'enfer, l'enfer béant. « — Oh ! je vois le terme de notre course! Arrête, arrête! et retourne vite à ton burg natal! Ne te jette pas en proie avec moi aux flammes dévorantes de LEnfer! — Par la foi du Christ, où tu iras je te suivrai! Embrasse-moi étroitement, et précipitons-nous dans la gueule de l'Enfer, inséparables pour l'éternité! » Il enfonce les éperons dans les flancs du cheval; l'abîme est là, tout grand ouvert,

tout enflammé. Mais soudain une trompette divine résonne, le cheval se cabre et se renverse; la jeune fille disparaît, les flammes s'éteignent, et le chevalier se retrouve seul, la nuit, dans la plaine glacée. Il se jette à genoux devant une croix de bois, et il prie. Et pendant sa prière, il voit une lueur, il entend une cloche argentine. Les dernières brumes se dissipent : c'est la Cité de Dieu. Voici les chemins de perles, voici le trône du Seigneur, voici les Saints et les Saintes, et parmi elles une jeune fille blanche comme un lys, une jeune fille pure comme une étoile : la bienaimée!... Retournons au château. La nuit s'efface, le jour blanchit. Le vieux chevalier est assis devant la cendre grise, au coin de Tâtre, sous les frissons de l'aube froide. Devant la cendre grise, le seigneur chevalier est là, immobile; il est mort comme la flamme du foyer éteint. Il est mort; mais son visage rayonne encore d'une joie céleste...

Qu'on nous pardonne d'avoir si longuement analysé ce poème. Pour en faire saillir toute la force et tout le charme, il fallait en donner l'allure et le sentiment. Il fallait suivre le noir cheval Dagobert en son galop vertigineux, du pays des Fées à la gueule de l'Enfer; il fallait traduire les réponses désespérées du chevalier et les supplications du fantôme féminin qui vient de lui jeter au cou le charme de ses bras blancs. Nous trouvons l'idée belle et puissamment humaine, quoique nous en goûtions peu les accessoires mystiques, tels que Paradis, Enfer, Purgatoire, Cité de Dieu, Harpes des Anges, etc..

Tout ce merveilleux d'épopée moyen-âge est passé, défraîchi, comme une vieille mosaïque byzantine. Ce n'est plus le mysticisme catholique qui entonne aujourd'hui le Sursum Corda. La chevalerie est morte; l'âme du monde n'est plus chevaleresque. Un autre idéal s'est levé en notre ciel. La religion, comme une nuit tantôt pleine d'étoiles, de parfums et d'harmonies, tantôt remplie d'obscurité, d'horreur, de sifflements sinistres, d'atroces hurlements et de désastres ténébreux, semble se dérober lentement, s'évanouir peu à peu, et emporter dans un lointain occident ses astres et ses voiles. Une aube pâle, craintive, solennelle, mouillée de pleurs, triste, douloureuse, infiniment mélancolique, palpite à l'orient, au bord de l'horizon; plus tard ce jour naissant baignera les peuples de joie et de lumière. C'est vers cette clarté nouvelle, c'est vers l'avenir que doit désormais se tourner tout poète ayant l'instinct de la grandeur et l'ambition de vivre dans la mémoire des hommes. Pourtant, il ne nous déplaît pas d'entendre une jeune voix chanter de temps en temps un vieux refrain; les antiques absurdités ont tant de charme, que cela nous fait immensément espérer en la poésie qu'engendrera la grande révolution, dont nous sentons aujourd'hui le pénible travail s'accomplir à travers le monde.

Les deux compositions qui suivent la Légende de Rédemption semblent inférieures. Elles sont notablement plus longues et beaucoup moins expressives. L' Édification du Songe est une vision bien descriptive et bien vague à la fois. Le héros, après avoir toute

sa vie tenté la réalisation du songe de sa jeunesse, découvre enfin, dans une antique formule grecque, la route du Paradis terrestre. Il y court sur un cheval ferré, ou plutôt doré, d'or fin. Mais le bonheur qu'il y goûte est trop intense pour la faiblesse humaine; cette béatitude est trop forte et trop pure pour ses sens et son âme. Telle, la senteur d'un bois d'orangers fleuris, portée par la brise tiède, attire de loin le voyageur charmé, et, lorsqu'il s'estapproché, lorsqu'il veut se reposer à l'ombre des branches, le suffoque, l'enivre, l'accable, le force à s'éloigner tristement. Notre héros dit adieu au pays de l'Idéal et revient mourir au milieu des hommes. Le Roman de sir Floris est encore plus descriptif et plus délayé. Malgré le charme du rythme et la musique des vers, nous avons pris peu de plaisir à voir ce paladin conquérir sa place parmi les gardiens du Saint-Graal.

Il faudrait emprunter mainte et mainte page au volume de sonnets de John Payne : lntaglios. Pourtant, malgré la perfection de la forme, ce recueil ne peut rien ajouter à la réputation de l'auteur. C'est comme un écho de la Vita nuova de Dante. Trop de raffinement et d'obscurité. Une grâce et une incertitude parfois presque enfantines. Mais toujours un art précieux. Nous recommandons les quatorze sonnets qui portent le titre collectif de Madonna dei Sogni. Imaginez-vous Béatrice habillée à l'anglaise.

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Si les bitaglios respirent une admiration sincère et une grande expérience de l'art italien, les Chants de la Vie et de la Mort portent en eux un non moins profond amour et une science non moins profonde de la poésie française, surtout des lyriques du xvie et du xixe siècles. Voici des vers imités de Gautier, une ballade traduite de Banville, puis un madrigal triste, une aubade, une courante, un pantoum, des cadences, enfin des citations de Lamennais, de Leconte deLisle, de Baudelaire, d'Aloïsius Bertrand. Le tempérament du poète n'est guère français, pourtant. Payne est épris de toutes les délicatesses, de toutes les langueurs, de toutes les préciosités de la forme, mais pour en vêtir, pour en parer des idées sombres, des sentiments mélancoliques, des élans mystiques vers le vague, vers le néant, et des ballades funèbres à la manière allemande. C'est l'imagination septentrionale unie à l'art latin. Il semble, en certains poèmes, qu'on entende gémir l'âme de la neige ou de la brume, jalouse des citronniers odorants. La musique de certaines strophes évoque l'image de la Mort, assise, au scintillement de sa couronne d'étoiles, sur la pierre d'un

tombeau, et qui rêve, en effeuillant des roses rouges et blanches, aux chaudes amours de Vénus la blonde, de l'immortelle enchanteresse Vénus.

Les Chaîits de la Vie et de la Mort sont dédiés à Richard Wagner, que Payne gratifie, dans le même vers, du gosier d'un rossignol et des ailes d'un aigle, et qu'il appelle: « O Zoroastre! ô mage de notre nouveau monde d'harmonies de feu ! »

Passons.

Le volume commence par une belle ballade norvégienne : A la voile pour l'Occident! — Le roi de toute la contrée a été chercher bien loin sa fiancée, qu'il a ramenée dans son palais. La ville est en fête. Par les hautes salles du château, on célèbre joyeusement les noces royales. Tout à coup les portes s'ouvrent toutes grandes, et un vieillard, en vêtement de matelot, apparaît : « Le vent est propice, la mer nous appelle; qui veut aller avec moi vers les merveilleux pays de l'Occident? » Le roi, les barons, les soldats tressaillent; l'amour des aventures, la soif de l'inconnu les affolent. En vain, la fiancée prie, supplie et pleure. Ils suivent le vieux pilote sur son vaisseau aux voiles blanches comme du lait. Ils appareillent. Le navire s'élance et danse joyeusement sur les vagues d'émeraude ourlées d'écume, parmi les rayons du soleil d'argent. Mais, après cinquante jours de navigation, le soleil se voile, et sous un ciel de fer, on entre dans les glaces. Le pilote alors se transforme; à sa place se dresse un squelette gigantesque, aussi haut que les mâts : c'est la Mort. Le spectre souffle trois fois sur le

vaisseau royal : à la première fois, les ténèbres tombent du ciel; à la seconde fois, l'équipage perd la vie; à la troisième fois, le navire s'engloutit dans l'abîme. — Éternelle histoire du chien qui lâche la proie pour l'ombre! Vous avez le bonheur au logis, vous êtes là, tranquillement assis au coin de votre feu; et vous allez en toute hâte périr bien loin pour une chimère.

La Ballade de la Fille du Roi n'est pas moins mélancolique. — La fille du roi chevauche à travers monts et vallées. Le vent des ténèbres lui crie : « Malheur à toi, fille du roi! tu cours à ton malheur! » Elle arrive au rendez-vous d'amour. Hélas ! son amant gît à terre, le cœur traversé d'une dague. Elle descend de cheval, prend cette tête pâle sur ses genoux, et la rose de son cœur commence à saigner. Elle creuse une large fosse avec l'épée de son amant, une fosse pour deux cadavres. Elle y porte le chevalier navré, s'y couche auprès de lui, et attend que la mort les unisse. Telles furent leurs fiançailles; plus tard un beau lys blanc sortit de terre à cette place.

Encore une ballade : Marguerite de Mai. — La pauvre fille se laisse séduire et enlever par le roi des Elfes, qui la retient dans son royaume. Et elle a un fils du roi des Elfes. « Roi des Elfes, dit-elle alors, laisse-moi retourner un instant à mon village natal, pour revoir ma mère et ceux qui m'aimaient, et pour faire baptiser mon enfant. » Elle part; mais sa mère n'est plus, ses amis ne se retrouvent pas. L'enfant meurt avant le baptême; et Marguerite retourne pour toujours, tou-

jours, au joyeux pays des Elfes, comme l'âme humaine, lasse de la réalité, au pays des merveilles.

A côté de ces symboliques légendes, s'épanouissent de tendres élégies, des chansons d'une inspiration personnelle, des stances d'une tristesse caressante ou d'un harmonieux désespoir. Sveltes et délicates fleurs de lune, comme dit le poète. « Printemps trompeur! s'écrie-t-il, à quoi bon m'attirer par tant de séductions, pour ne me montrer partout que le spectre de mon amour d'antan? » Puis il entonne un Chant devant les portes de la Mort, sorte de défi à la souffrance et à l'inconnu, qui se résume en cette fière parole : Satis est jam posse mon (Il suffit que l'on puisse mourir). Plus loin il demandera « une douce mort, qui le délivre à jamais de l'amour, de la joie et du chagrin, encore qu'il y ait dans la vie quelques heures charmantes comme le chant de la linotte. » 11 rêve, il rêve dans l'ombre, il rêve encore. Le voici Au jardin d'Armide. Les feuillées sont pleines de fantômes; la Vie blonde et blanche et la Mort sombre, au regard empourpré, couronnent devant lui le jeune Amour de rayons et de parfums. Et toutes ces visions sont trop belles, il le sait, pour exister autre part que dans le royaume des songes, trop adorables pour être jamais autre chose que de pures apparences. C'est pourquoi il adresse Un Hymne à la Nuit, à la Nuit qui porte la clé d'argent des rêves, à la Nuit dont les roses l'ont blessé au cœur de leur senteur passionnée. Il chante aussi La Chanson des Roses, avec une très dolente préciosité; et il trouve des phrases si vaguement, si profon-

dément mélodieuses, que nous pensons voir et entendre la forme et la musique d'un parfum.

Mais la nuit s'en va du ciel : le poète commence une Aubade singulière, où il regrette Diane au lieu d'acclamer Apollon : « La voix de mon âme est un oiseau qui pleure, — Parce que la nuit s'en va. » Du reste, il aime la douleur autant que la nuit : « La douleur est quelque chose de si doux, — Qu'il n'y a point de bonheur qui puisse être aussi cher à l'âme. » Il semble chercher à plaisir la souffrance, singulier dilettante de l'ascétisme. Il aime à souffrir en ce monde, non pas comme les ascètes chrétiens, pour mériter de ne plus souffrir dans l'éternité, mais pour le charme amer qu'il trouve à être malheureux. Ses désirs sont tellement disproportionnés à ses pouvoirs, tellement impossibles à réaliser, que chacun d'eux lui cause une angoisse invincible; et pourtant il aime pardessus tout à désirer. Il sent bien qu'il pourrait vider jusqu'à la lie la coupe de la réalité sans y trouver l'ivresse dont il a soif; et il repousse le breuvage, même quand c'est l'amour et la jeunesse qui le lui offrent. « Tenons-nous à l'écart l'un de l'autre, » dit-il à l'héroïne du Madrigal triste, « car si nous nous aimions et que quelque chose vînt à nous désunir, Dieu ne pourrait, même au ciel, guérir notre blessure. »

Quand il s'est, par oubli, abandonné au charme du beau, il n'ose pas s'attarder dans l'extase, tant il redoute la satiété! « Quittons-nous, soupire-t-il à la bien-aimée, quittons-nous avant que la fleur de l'amour

soit fanée en notre âme. L'amour est mortel, mais immortel est le souvenir de l'amour. Or, puisque nos lèvres flétriraient si vite la fleur de notre tendresse, jetons au néant notre tendresse en sa pleine floraison, afin d'en garder, et d'en garder seulement, d'immortelles sensations printanières. » Cette impuissance du désir, d'autant plus cruelle et plus chère au cœur, que le cœur qui désire est plus supérieur à l'humanité, se trouve admirablement exprimée dans la belle pièce dédiée à Stéphane Mallarmé, l'Ame fantôme :

« Mon âme est comme un feu follet — Sorti de l'étang désert; c'est une flamme perdue, — Une vaine flamme blanche et sans chaleur, — Qui palpite au milieu d'un rouge et ardent essaim — De flammes vives, sans pouvoir s'unir — A aucune, pauvre spectre solitaire!...

« — Peut-être un jour, mes chants — Consoleront-ils quelque mortel las du monde, — Qui boira comme un cordial — Ces larmes, ce vin amer d'un cœur écrasé par l'amour. — Il pourra dire alors, pleurant lui-même : — « Il y eut bien de la tendresse en l'âme de cet homme!

« — O vin amer de son cœur foulé par l'amour! — Acre arôme qui rend sa voix si pénétrante! — C'est comme la plainte mélodieuse d'une colombe au triste accent, — D'un oiseau aux ailes blanches et qui n'a point d'amante, — Et qui demeureisolédans unsombre bosquet, — Et dont nul homme n'a jamais entendu le chant.

« — Seuls, le pâle océan sans empreintes — Et les

claires extases de la lune — Ont tremblé à ses soupirs; — Et dans leur ravissement musical, — Ils lui ont donné en grâce la mélancolie et la solennité — Qui sont leur essence...

« — Si bien que sa tristesse, au sein — Des suaves et miséricordieuses années, est devenue — Une chose sacrée; et du fond de la tombe — Où il gît seul dans l'ombre, — (Semblable fut du reste son destin en sa vie solitaire,) — Son désir, comme une semence féconde, s'est épanoui...

I — S'est épanoui en une fleur qui couvre son sépulcre, — En une fleur d'où déborde la plus belle et la plus sainte des senteurs, — En une fleur dont la toute-puissante suavité sauve, — Et guérit les hommes du désespoir. »

« — S'il se peut qu'un jour un mortel puisse penser ainsi, je me retournerai dans mon linceul, — Et me rendormirai satisfait. »

II nous est advenu (et certes nous devons ne pas être seul à avoir eu pareille aventure), il nous est advenu naguère, tandis que nous restions dans un isolement paisible et studieux, de vivre tour à tour deux existences : l'une, grave et régulière, qui s'écoulait modestement à la clarté propice des derniers jours d'automne; l'autre, fantastique et merveilleuse, qui nous ressaisissait chaque soir, dès que nous avions fermé les yeux, et ne nous quittait qu'au matin. Aussitôt assoupi, nous reprenions exactement notre rêve au point où nous l'avions laissé la veille. Nous ne savions plus de quel côté était la réalité, de quel côté

la chimère; et certes, si la plus réelle des deux existences avait dû être la plus féconde en sensations, la plus intense, la plus nette et la plus active, la vie diurne eût été le songe, la vie nocturne la vérité. Le sommeil n'était plus pour nous qu'un vestibule obscur menant à un palais fabuleux, où nous retrouvions fidèlement des amitiés surhumaines, des amours extatiques. Alors seulement notre âme allégée, libre et toute-puissante, s'éveillait et donnait carrière à toutes ses aspirations. Le corps était engourdi, les sens paralysés. Pourtant, nous y voyions plus clair, notre ouïe était plus délicate, nos autres sensations étaient plus fines. En cette masse inerte, gisant sur un pauvre lit, s'allumait un soleil intérieur, plus brillant que le vrai soleil, et s'animait tout un monde nouveau, plus vaste, plus beau, plus vivant que l'univers matériel. Singulier phénomène, et qui prouve combien cet univers matériel est peu de chose! Une simple émanation de l'âme peut le remplacer si avantageusement! Cela dura près d'un mois. Puis nous changeâmes de résidence, le charme fut rompu, et il ne nous resta qu'un grand accablement, un grand regret. Depuis ce temps, nous comprenons combien peuvent être splendides les visions d'un aveugle et quels délicieux concerts peut entendre un sourd; nous comprenons également, depuis lors, combien il est doux pour un poète mystique et féminin de se perdre en de vaporeuses légendes, et de se créer un monde imaginaire répondant mieux à ses facultés que notre monde brutal et cru.

Aussi avons-nous pris un plaisir particulier aux visions de John Payne. Il nous a ouvert son âme de poète, et nous y avons pénétré comme en un pays discret, où chantent des mélodies inconnues, où s'épanouissent des floraisons surnaturelles. Là, tout est subtil et raffiné. Là, l'humanité est si délicate, si déliée, si vibrante, si étrangement impressionnable, que chaque émotion forte cause une souffrance; on cherche donc les demi-teintes, on est avide de langueurs, on finit par préférer la nuit au jour, le rêve à la vie, le souvenir à l'action, l'espoir à la jouissance.

L'instrument humain étant infiniment plus sensible en notre poète qu'en la plupart des hommes, tout ce qui chez le vulgaire produit la note joyeuse, amène chez lui la tristesse. D'un autre côté, ce qui n'est que trouble, obscurité, inquiétude pour le reste des gens, éveille en son sein de délicieuses émotions. Il sent avec tant d'acuité, qu'il dépasse à chaque instant la mesure. Ses sensations se transposent : le plaisir, par son intensité même, est douloureux pour lui; et la douleur, conséquemment, lui rappelle toujours le plaisir. De là une singulière confusion de la souffrance et de la joie; la souffrance est comme un glaçon qui brûle, la joie comme un feu qui glace. On ne distingue plus les effets ni les causes. La vie devient énervante et pénible. On aspire au repos, au néant.

Un tel tempérament constitue une supériorité et une infériorité tout ensemble. La poésie qui en sort, possède un charme fiévreux, une morbidesse péné-

trante. Elle n'est guère substantielle ni féconde. Vos yeux sont-ils blessés par l'éclat du soleil et les aspérités des choses? Allez vers ce poète : il vous bercera dans sa pénombre bleue. Mais quand vous le quitterez, vos organes affaiblis ne pourront plus supporter les rayons du jour.

Ne reprochons rien à John Payne. Pareil au bon chevalier, il est sans reproche et sans peur. Il a, pour employer son langage, pressé son cœur comme une grappe mûre; et de son cœur a ruisselé la vraie poésie. Ceux qui n'aiment point cette rosée peuvent aller se désaltérer à d'autres sources!

Certes, nous ne la dédaignons aucunement. Mais nous estimons surtout les poètes sains, robustes, virils. En ce moment du monde, il faut combattre et non pleurer; il faut chercher la route de l'avenir, et non se cloîtrer dans les ruines; il faut acclamer l'aurore qui se lève, et non gémir vers les étoiles. Des nations entières crient : « Justice et Vérité! » Sortons des ténèbres enfin! De la lumière, après les longs aveuglements! De la lumière! de la beauté! de la force généreuse, avec la toute-puissance de l'amour!

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Toèmes d'outre-mer et d'outre-monts

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