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LE POÈTE

La Poésie est la fleur de la pensée humaine : elle porte à la fois en elle l'Espérance et la Beauté; elle est un charme et une promesse. Elle séduit l'artiste par la forme et l'éclat, attire la foule par la pénétrante douceur de son parfum, et s'impose à l'attention du penseur parce qu'elle contient l'inconnu, parce qu'elle est le symbole et le germe de l'avenir. Il est donc du plus haut intérêt, même au point de vue le plus étroitement positif, d'observer les phénomènes de la vie poétique des peuples. Le poète a été fort justement nommé par l'antiquité vates, c'est-à-dire devin, prophète. Ses splendides créations, qui d'abord ne paraissent à l'homme pratique que les songes d'un cœur surexcité ou d'un cerveau morbide, sont la plu-

part du temps l'hallucination fatale et exacte, le mirage antérieur et normal de la vérité qui va luire.

Algernon-Charles Swinburne débuta dans la vie littéraire par deux drames, la Reine-Mère et Rosamonde, qui furent imprimés sans être représentés, car sur la scène anglaise on ne produit guère que des imitations d'oeuvres françaises ou des spectacles burlesques. Malgré le grand talent archaïque et les chaudes conceptions qu'on trouve dans ces deux pièces, elles ne purent s'imposer tout d'abord à l'attention du public, alors épris des idylles de Tennyson, le poète lauréat de la reine. Swinburne fut plus heureux avec son Atalaîite a Calydon : la pure beauté de cette tragédie grecque, ses lignes sévères et harmonieuses, la souveraine éloquence et la richesse poétique de ses chœurs, où s'agitent magnifiquement les plus hautes questions de la philosophie et de la religion, mirent tout d'un coup le nom du poète en pleine lumière; et les esprits, longtemps nourris du miel et du lait de l'églogue élégante, furent frappés d'une admiration inquiète, en voyant surgir, sous une forme si magistralement belle, les plus âpres sentiments de la révolution moderne et les idées les plus radicales du socialisme contemporain.

Après At alante, parurent successivement un recueil de poésies, Poèmes et Ballades, un drame, Chastelard, et un poème sur l'Italie. Chastelard est digne d'attention. Ce drame coloré, ardent, gonflé des tumultueux élans et des fièvres mortelles d'un amour effréné, met en scène Marie Stuart avec l'infortuné gentilhomme

dauphinois qui la suivit en Ecosse, et qui, deux fois surpris dans la chambre de la reine, fut pour ce crime condamné à mort et pendu. Dans les strophes merveilleusement ciselées des Poèmes et Ballades, l'inspiration et l'art se dégagent, se subtilisent, se distillent en perles étincelantes. La passion de Chastelard s'y fond avec la beauté antique à'Atalante à Calydon. Swinburne a étudié, s'est assimilé les poètes français du Moyen Age, de la Renaissance et du xixe siècle. Il a traduit l'Avril du vidame de Chartres; l'épigraphe de sa Félise est un vers de Villon. Ses sonnets, ses rondeaux sont ouvrés à souhait dans le goût de nos meilleures époques littéraires. Il a imité une délicieuse chanson provençale, qui se murmure dans le verger, sous la lune de mai, parmi les spasmes d'amour, et dont le refrain vibre comme un soupir de regret passionné et de désir infini :

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi le jour vient-il si vite ! »

Mais parmi les joyaux de ce précieux écrin, comme parmi les parures offertes à Achille, déguisé en jeune fille dans l'île de Scyros, brille un poignard, luit une épée. Au milieu des belles rimes amoureuses éclate un poème héroïque, Un chant sous la Révolution ; puis un long cri de douleur et d'admiration salue Victor Hugo, le grand exilé de Jersey. Le style est devenu, dans sa riche coloration, précis, souple et fort; telle conception du poète semble une coupe de Benvenuto, pleine d'un vin généreux : la liqueur est parfois capiteuse,

mais comme elle étincelle parmi les délicates ciselures de la coupe, avant d'échauffer le sang et d'enivrer le cœur!

Ce volume fit scandale dans la prude Angleterre. On accusa violemment l'auteur d'immoralité, d'anarchisme. 11 revendiqua la pleine et entière liberté de la poésie. Du reste, quelque opinion que l'on eût sur son caractère, on ne pouvait nier son charme et sa puissance. Son vers éblouissait comme l'éclair d'une lame bien affilée, à la garde ornée de diamants. Las des langueurs précieuses, fort d'une volonté mâle et d'une foi républicaine, Swinburne était prêt à la lutte et n'attendait qu'une occasion pour la commencer.

L'année 1870, l'année terrible, arriva. Le monde s'emplit du bruit des batailles. Puis retentit le brusque écroulement du trône impérial, et la République française, pâle et ensanglantée, se dressa, comme Lazare, du fond de son tombeau. Swinburne, transporté d'enthousiasme et de ferveur malgré les fumées dont l'avenir était noir, écrivit son Ode sur la proclamation de la République française, qu'un critique anglais proclame le plus noble et le plus éclatant morceau de poésie lyrique qu'ait produit l'Angleterre depuis Shelley. Le mouvement de cette pièce est admirable. Le poète salue l'aube qui se lève, anéantissant les fantômes d'une nuit féconde en terreurs. Mais comme la lueur du jour est livide; comme le ciel est orageux! Qui donc apparaît sous les nuages lourds? C'est la France libre, la France aux blessures béantes, aux lèvres fiévreuses. Gloireà ses altières vertus ! Hélas ! qu'a-t-elle

fait pour trouver l'heure de la résurrection obscurcie par tant de désastres ? Tout est menace pour elle, tout est péril. Qu'importe! Elle s'avance, invincible, vers son fiancé plus brillant que le soleil, vers l'Esprit de l'Humanité. « Qui m'aidera, dit-elle; qui me prendra par la main ? Mes ennemis m'ont blessée dans la nuit : qui guérira mes plaies? — Lève les yeux, s'écrie le poète; voici le fiancé, la lumière des lumières. Son ombre même est faite de flammes vives. 11 a sauvé les pères, il sauvera les enfants. » L'ode se termine par une suprême acclamation à la République universelle : la France est debout; elle a rejeté ses chaînes; même vaincue pour un temps, elle restera indomptable, glorieuse, et bientôt elle s'élancera pour montrer aux nations le chemin des cimes.

En 1871 Swinburne donna les Chants avant le lever du soleil, dédiés à Joseph Mazzini. Il faudrait citer toutes les pièces de ce recueil, où l'on trouve plus de négligences de style que dans les Poèmes et Ballades, mais où la pensée, élevant incomparablement son essor, découvre de larges espaces et parcourt des cieux immenses, au fond desquels plane et chante l'Espérance. Les pièces intitulées : Veille de la Révolution, Halte devant Rome, Veillée dans la nuit, ont un mouvement lyrique presque aussi beau que celui de l'Ode sur la proclamation de la République. Un très remarquable poème est dédié à Mme Cairoli, dont les quatre fils furent les héros, les martyrs de l'indépendance italienne; c'est cette mère que le poète proclame « bénie entre toutes les femmes ». Dans la Litanie

des nations, qui rappelle un rythme de Baudelaire, les plaintes successives des peuples, encadrées de chœurs magnifiques, produisent une impression profondément douloureuse. Dans l' Hymne à l'Homme, dans Hertha, dans la Genèse, Swinburne renverse vaillamment de l'autel les vieilles superstitions, pour exalter à leur place les purs sentiments, les hautes idées qui sont les véritables symboles de la grandeur et du bonheur de l'homme. Voici le début d'une des plus belles pièces du volume, les Pèlerins :

« Quelle est votre dame d'amour, ô vous qui marchez « En chantant ? Les douleurs du passé

« Attristent-elles vos accents, ou rêvez-vous à l'avenir? « La joie et la tristesse semblent vibrer ensemble dans votre

[voix.

« — Notre dame d'amour, vous ne la connaissez pas ; « Elle n'a ni mains ni paupières, ni l'or

« Des longs cheveux, ni visage, ni forme; mais nous « Qui l'aimons, nous savons qu'elle est plus belle que tout au

[monde.

Leur dame d'amour, c'est la sublime Destinée. A la fin du poème, on leur demande :

« Et saurez-vous si vos luttes et votre sang auront fécondé le

[monde?

« Qui donc ira vous chercher au tombeau, et vous dire si

[l'homme a triomphé? »

Ils répondent avec calme et foi :

« Assez de clarté illumine notre existence,

« Sachant que, si les hommes meurent, l'homme est immortel.

« Et nous, hommes, nous forçons la Mort à semer la vie dans

[la Nuit, « Pour que l'homme puisse récolter, manger, et vivre dans

[la lumière du jour. s

Puis viennent des strophes adressées à Walt Whitman, le grand poète de la démocratie américaine, et enfin les deux admirables pièces intitulées : Mater dolorosa, Mater triumphalïs. Ces deux chants, l'un de douleur, l'autre de victoire, produisent un effet saisissant.

« Qui donc est assis au bord du chemin, au bord du sentier

[sauvage, « Sous ces vêtements déchirés et souillés, sous cette robe de

[fiancée délaissée ?

« Quelle est cette femme courbée dans la poussière, exposée [à la tempête, les pieds nus er blessés, « Avec la nuit comme un manteau sur elle, cette femme aux [cheveux épars et humides de pluie?

« Elle est plus belle que les filles des hommes, et ses yeux « Fatigués par les pleurs sont profonds comme les profondeurs des cieux. »

Le chant de triomphe s'élève ensuite, avec une sereine et splendide majesté :

<< Mère des générations humaines qui voyagent à travers les

[siècles, « Souffle de nos narines, sang du cœur de notre cœur, « Déesse supérieure à tous les dieux adorés par toutes les

[nations, « Clarté plus vive que la clarté, loi plus juste que la loi,

[salut, Mère!

« Ta face est comme une épée, qui coupe en deux « Les ombres et les chaînes et les choses de fer ;

« L'océan est muet à ton aspect, le tonnerre

« Silencieux ; le ciel est moins grand que tes ailes...

« Viens, quoique tout l'espace soit encore en feu sur ta tête,

« Quoique la Mort vienne devant toi balayer ton horizon;

« Laisse-nous seulement voir sur elle le reflet de ton visage,

[à nous qui t'aimons, « Puis, quoique tu doives nous tuer, lève-toi, et que nous

[expirions! »

Si incomplets que soient ces fragments poétiques traduits en prose française, ils feront peut-être sentir combien est ardent et sincère le livre auquel nous les empruntons, et combien Swinburne mérite la sympathique admiration de notre France. Relevons, en terminant, un des traits les plus saillants de l'œuvre du poète. Il excelle à matérialiser, à modeler, à vivifier les idées les plus sévèrement abstraites : c'est le signe d'une puissance créatrice de premier ordre. Les mystiques ont jadis, en condensant les vapeurs de leurs songes sous les formes et les couleurs de l'humanité, fondé les religions; nous voyons aujourd'hui la poésie moderne, dans son mysticisme rationnel, si l'on peut ainsi parler, donner la figure et la vie aux saines et hautes conceptions de la vraie morale et de la science pure. Elle poursuit victorieusement le rêve de Lucrèce, ce grand poète de la réalité; elle complète par un immense travail objectif et synthétique le travail subjectif et analytique du xvme siècle; et, combattant la superstition avec ses propres armes, elle

dépouille toutes les vaines idoles de leurs éblouissantes parures pour en orner la Raison sereine et la jeune Liberté. La Mater dolorosa, la Mater triumphalis, ce n'est plus Marie de Bethléem, c'est l'austère figure de la Justice idéale. Swinburne a donné un charme de plus, celui de la poésie, aux aspirations les plus généreuses de l'homme. Epris de l'âme nouvelle du monde, de la moderne Psyché, il l'a revêtue avec amour de toutes les splendeurs de la nature.

LE CRITIQJJE

Seuls, les vrais poètes sont bons critiques de poésie. L'essai de Swinburne sur Shakespeare a fait rayonner d'une lumière nouvelle les chefs-d'œuvre du grand créateur dramatique.

« Le but de la présente étude, dit Swinburne, est simplement d'établir ce que l'auteur considère comme des vérités susceptibles de preuves évidentes sur les phases et les progrès de style et de pensée, sur les changements extérieurs et intérieurs de manière et de matière, de conception et de méthode, qu'on distingue dans l'œuvre de Shakespeare. »

Swinburne ne croit pas qu'on puisse fixer l'ordre précis où les pièces de Shakespeare se sont produites sur la scène, encore bien moins l'ordre de leur composition. Mais il croit parfaitement possible de démontrer que l'ensemble de l'œuvre se divise naturellement en classes, qui doivent nous servir à distinguer et à déterminer, comme par un relevé de frontières,

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les transformations caractéristiques du génie shakespearien, au double point de vue du fond et de la forme. Ce n'est pas la suite littérale, c'est la suite intellectuelle des créations qu'il s'applique à observer, à indiquer. Les périodes qu'il cherche à définir appartiennent, non à la chronologie, mais à l'art.

Il n'est pas allé chercher de-ci et de-là, pour en étayer un système préconçu, des documents plus ou moins substantiels, des assertions plus ou moins sérieuses, des faits plus ou moins sûrs. Son principe a été de dédaigner, en ses recherches, la foule des menus détails historiques, si probants qu'ils pussent sembler à première vue. Il n'a pas accepté l'hypothèse. Les preuves extrinsèques, il les a résolument écartées. Il n'a admis que les preuves intrinsèques, comportées par l'œuvre en soi. La certitude matérielle absolue lui faisant défaut, il a pris pour base une certitude morale tout aussi solide que la certitude matérielle. Au lieu d'interroger sur Shakespeare tels ou tels témoins n'offrant que des garanties relatives de véracité, il a interrogé Shakespeare lui-même. Il a suivi la méthode directe, l'unique méthode qui soit réellement scientifique en littérature. C'est à la nature seule de l'objet qu'il a demandé les révélations voulues.

Le vers de Shakespeare est l'instrument délicat et précis, dont les variations successives, soigneusement notées et analysées tout d'abord, lui ont permis de reconnaître, de suivre et de diviser en phases naturelles et logiques, l'évolution intégrale accomplie par

le maître souverain. Nuances, transitions, progrès, retours, il a, dans les modulations de ce vers changeant, saisi mille indications significatives, qui ne peuvent, dit-il, être révélées que par l'oreille, et ne sauraient être montrées du doigt. C'est, pour le citer textuellement, « une étude toute nouvelle, une étude par l'oreille seule, de Shakespeare en ses développements métriques; puis c'est, à la lueur jetée par les vérités acquises, une seconde étude sur les développements correspondants de la pensée shakespearienne, lesquels trouvèrent corps et expression dans les transformations successives de la forme extérieure ».

En procédant ainsi, Swinburne a été vite amené à répartir les pièces de Shakespeare en trois larges groupes. Le texte même des pièces suffit à marquer nettement cette division. Il y a : i° la période lyrique et fantastique, 2° la période comique et historique, 30 la période tragique et romantique .

Tous les poètes commencent par chanter. Leur jeunesse est surtout éprise de musique. La forme les préoccupe d'abord plus que le fond. C'est seulement quand ils sont dans la force de l'âge qu'ils apprennent à aimer la vérité austère. Puis vient la maturité où, sollicités par les problèmes de la destinée humaine, ils cherchent les raisons des choses, et tâchent d'arracher le mot de l'énigme à la mystérieuse nature, au sphinx éternellement impénétrable.

Si grand qu'il soit, Shakespeare s'est développé suivant la règle commune. Après les visions roses de l'aurore, il a connu la perception nette et crue que

nous donne detout ce qui nous enveloppe l'implacable lumière du grand jour; puis, il a éprouvé les inquiétudes et la mélancolie des soirs. Il a été successivement musique, drame, épopée. Tour à tour ont régné en lui le rêve, l'action, l'idée. Chant qui berce, passion qui entraîne, angoisse qui pénètre! C'est d'abord un conte bleu, puis c'est une âpre mêlée, et c'est enfin l'aveugle lutte des mortels contre les destins. L'inspiration au début est imaginative; elle devient humaine; elle est surhumaine aux derniers instants.

La première période de Shakespeare est essentiellement musicale. La rime y chante comme un oiseau dans un arbre en fleur. Le vers non rimé, le vers blanc, plus sévère et plus fort, n'y apparaît qu'en seconde ligne. Le poète préfère encore à l'outil si bien trempé par Marlowe les accords harmonieux et les molles caresses des belles sonorités amoureusement accouplées. En cette phase initiale, Swinburne range une tragédie, deux pièces historiques, quatre ou cinq comédies : les Deux gentilhomme s de Vérone, Richard II, Richard III, Roméo et Juliette, la Comédie des erreurs, Peines d'amour perdues, le Songe d'une nuit d'été, etc. Il caractérise magistralement chacune de ces pièces.

« Dans la Comédie des erreurs, dit-il, dans ce léger et aimable ouvrage de la jeunesse de Shakespeare, nous trouvons pour la première fois cette étrange et ravissante alliance de la verve et de la fantaisie, du charme lyrique et de la force comique, qui revient si souvent dans ses pièces ultérieures, depuis Comme il vous plaira jusqu'au Conte d'hiver. »

Le Songe d'une nuit d'été clôt la première période et en est la plus parfaite expression. La deuxième période, toute de réalité et d'action, est le triomphe du poète dans la comédie et dans le drame historique.

Les personnages de la première manière sont en général l'incarnation d'une force simple; et leur langage est aussi simple que leurnature. Style et caractères n'ont plus dans la seconde époque cette naïveté rudimentaire. Dans l'unité de l'individu apparaît la variété des instincts, des intérêts, des sentiments et des idées. Le cœur et le langage humains y montrent toutes leurs complications, toute leur complexité. Il faut un travail de fine analyse pour bien apprécier chacun des rôles.

Swinburne regrette très sérieusement que Victor Hugo ait appelé FalstafF « le Centaure du porc », car Falstaff lui semble moralement supérieur à Panurge et à Sancho. Il prend la défense du gros homme. Il le montre s'écriant : « Le roi a perdu son cœur! » Il ajoute : « N'est-il pas aussi regrettable qu'inexplicable que le Shakespeare français, le plus infini en compassion, en conscience et en tendresse de cœur, de tous les grands poètes de tous les âges et de tous les pays du monde, n'ait pas été touché par la profonde tendresse de ce trait décisif? » Qu'on relise et qu'on juge.

Faut-il énumérer les pièces classées dans la seconde période? J'y vois le Roi Jean, Henri VIII, Jules César, Tout est bien qui finit bien, le Marchand de Venise, Beaucoup de bruit pour rien, Comme il vous plaira, la Nuit des

rois, Coriolan, Hamlet. « Dans Hamlet, nous mettons, pour ainsi dire, le pied sur le pont qui relie la période moyenne à la période finale... La nature intime d'Hamlet a pour signe caractéristique, non l'irrésolution, l'hésitation, ou une forme quelconque de faiblesse, mais bien plutôt une lutte violente entre des forces contraires. »

Le Roi Lear ouvre la troisième époque.

« De tous les ouvrages de Shakespeare, le Roi Lear est indubitablement le plus eschylien, le plus élémentaire et le plus primitif, le plus océanique et le plus titanique. En haut, en bas, mais vainement, notre regard y plonge dans les profondeurs les plus vertigineuses du Destin. Nous planons sur un monde plein de mort et de vie, sur un monde sans repos et sans direction. »

Oreste et Prométhée gardent une lointaine lueur d'espérance. Dans le Roi Lear, désespoir absolu! « A l'horizon du fatalisme tragique de Shakespeare, nous ne voyons rien de pareil à cette aube lointaine d'expiation. Réversibilité, rédemption, amendement, équité, pitié, merci, réconciliation, lumière, sont ici des mots dépourvus de sens.

Les dieux pour s'amuser nous chassent et nous tuent, Comme font les enfants en attrapant les mouches.

« Ici, nul besoin des Euménides, filles de l'éternelle Nuit! Car ici règne la Nuit elle-même... En cet ouvrage, le plus terrible qu'ait enfanté le génie humain,

le voile du temple se déchire. La nature se révèle, et se révèle comme dénaturée... Seul, dans la souveraineté de sa puissance intérieure, Shakespeare pouvait pétrir et modeler de semblables types, sans les laisser choir dans l'anormal et le monstrueux. »

En cette pièce, cependant, le poète a montré, plus qu'en aucune autre, une profonde sympathie pour toutes les misères sociales, sympathie directe, sympathie pleine d'amertume et de tendresse. « Poète de révolution, il ne le fut point; nul homme de sa génération ne pouvait l'être en son pays. Mais l'auteur de Jules César a prouvé qu'il était, dans la meilleure et la plus haute acception du mot, un vrai républicain; et, non moins évidemment, l'auteur du Roi Lear s'est montré, dans le sens juste et rationnel de l'expression, un démocrate et un socialiste, sinon de fait, du moins d'esprit. »

Avec le Roi Lear sont classés Othello, Macbeth, Antoine et Clèopâtre. « Si Othello est la pièce la plus pathétique de Shakespeare, le Roi Lear la pièce la plus terrible, Hamlet la plus subtile et la plus profonde, on peut dire que la plus haute et la plus escarpée en son abrupte simplicité, c'est Macbeth... Mais en Cordélia, Shakespeare, qui a donné ailleurs l'incarnation idéale de la mère parfaite, de l'amante parfaite et de la parfaite jeune fille, donne, une fois pour toutes, l'incarnation de la femme parfaite, de l'éternel féminin. »

Troilus et Cressida, Mesure pour mesure, Périclès, Timon, forment un groupe particulier dans cette der-

nière période. Enfin viennent, trinité suprême, le Conte d'hiver, la Tempête et Cymbeline. « Le joyau, la fleur du théâtre de Shakespeare, la plus adorable de ses filles, dit Svvinburne (la plus belle du chœur, quoique toutes soient belles, eût dit Chénier), c'est Imogène. Si nous trouvons dans Cordélia le sexe incarné, l'éternelle humanité féminine, nous voyons dans Imogène, comme sous un commencement d'apothéose, ce que la femme a d'immortellement divin. » Swinburne a exprimé admirablement le génie de Shakespeare. 11 faudrait parler en aussi bons termes de Swinburne lui-même. A l'âpre modernité de Baudelaire, il unit, par un secret qu'ont seuls les esprits supérieurs, le don de comprendre et d'évoquer le beau selon le goût des classiques primitifs.

Tarnassiens anglais

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