Beaux-arts
Ce n'est pas sans émotion que j'aborde cette tribune où tant d'hommes aussi savants qu'éloquents sont venus, à cette place, passionner la jeunesse des écoles.
Comment oserai-je parler dans cette enceinte, rien qu'en évoquant le nom de Bichat!...
Mais non, notre rôle est plus modeste. Quittons ces souvenirs écrasants, et remercions les hommes distingués qui ont bien voulu nous ouvrir leurs rangs afin d'apporter au public notre part d'expérience acquise par quarante années de pratique dans notre art.
Avant d'entrer plus avant dans la question principale qui sera l'objet de ce cours élémentaire, invoquons ensemble les grandes ombres de nos illustres prédécesseurs, et, le cœur plein de reconnaissance, disons merci, trois fois merci, aux
hommes généreux qui, après la révolution de 1830, fondèrent ces cours au profit des classes laborieuses et déshéritées.
Permettez-nous, mesdames et messieurs, de payer un juste tribut de reconnaissance à la mémoire de notre illustre maître, à M. Auguste Comte, l'un des fondateurs de l'association polytechnique.
Dans cette première leçon, je m'appliquerai, en citant des exemples irréfutables, à prouver que les trois arts du dessin, Peinture, Sculpture et Architecture, sont un seul et môme art. lorsque, liés comme un faisceau dans notre pensée, ils nous sont enseignés ensemble dès noire jeunesse.
Dans la deuxième leçon, dimanche prochain, nous nous entretiendrons sur quelques principes de géométrie et de perspective, si importants a connaître pour les artistes et pour les ouvriers.
Dans la troisième séance, nous vous parlerons tant soit peu de mécanique usuelle, puis d'architecture, de l'architecture civile, de l'architecture militaire et de l'architecture navale.
La quatrième séance sera celle où nous commencerons l'exercice du dessin proprement dit, en suivant l'enseignement, la pratique des grands maîtres égyptiens, grecs, italiens, français.
Dans la cinquième séance, nous continuerons cette étude.
Dès la prochaine séance, je vous prierai de vous munir d'un crayon de mine de plomb, d'une feuille de papier pliéc en quatre ou d'un petit calepin, afin de suivre avec fruit les études que nous allons faire ensemble.
Le dimanche, 16 décembre, nous attaquerons la sculpture; nous expliquerons l'armature de fer qui doit porter l'argile ; nous parlerons de l'anatomie, du modelage, du moulage, puis de la statuaire monumentale et de la composition.
Nous continuerons à nous occuper de sculpture le dimanche
suivant, en vous expliquant la ressemblance des moyens d'exécution dans les diverses matières plus ou moins précieuses, telles que le bois, la pierre, le marbre, le bronze, la pierre fine, etc. Nous parlerons aussi de la gravure en médailles.
La peinture occupera les huitième et neuvième séances. Nous y traiterons de la peinture religieuse, sociale, monumentale; de celle à fresque, à l'huile, en pastel; de l'histoire, du genre, du paysage et du portrait.
C'est en lisant et en expliquant notre Cours élémentaire de dessin, publié en 1851, que nous tâcherons de fixer votre attention, de captiver votre esprit, et d'y laisser quelques germes d'une fécondité incontestable.
Enfin, dans la dixième et dernière séance, nous résumerons tout ce que nous aurons vu dans la durée de ce cours qui, bien qu'élémentaire, aura touché aux questions les plus hautes, celles qui intéressent non -seulement les ouvriers et les artistes, mais la société tout entière.
Lorsqu'on veut lire l'histoire d'un peuple d'une manière positive, il faut étudier ses monuments. Là, pour le penseur, il n'y a pas de complaisance, de mensonge possibles. Si l'art a été l'un des plus grands moyens de civilisation, on sent qu'il est considéré ; il devient considérable. Il est grandiose, général, synthétique. L'artiste s'élève à la hauteur de son sujet; il est instruit, plein de noblesse et de dignité; il est moralement indépendant. Le souffle de son génie électrise tout un peuple dont il exprime la pensée, les aspirations, les sensations. Lorsque l'art se manifeste de cette belle façon, il appartient à l'humanité tout entière, et il s'appelle Homère, Eschyle, Phidias; puis Dante, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël ; ou bien encore Shakespeare, Corneille, Molière.
Mais, lorsque l'art descend de ces hauteurs, tout de suite il devient individuel; il perd de sa grandeur, et, le plus sou-
vent, il est petit, mesquin, parcellaire, analytique, sous le nom de spécialité.
Pauvre mot, mesdames et messieurs; plus pauvre idée encore !
En effet, que trouverons-nous tout à l'heure dans les monuments que nous allons citer et où se trouve écrite en lignes immortelles l'histoire réelle de l'humanité? Deux puissances vont s'y manifester d'une manière claire, éclatante et positive : le sentiment et la science, fond impérissable, immortel, de toute œuvre d'art digne de ce nom.
Oui, mesdames, oui, messieurs, plus j'étudie mon sujet, plus je le creuse, plus je trouve que tout se tient, que tout s'enchaîne ici-bas. Et l'artiste consciencieux, l'ouvrier amant de la nature, qui soulève avec une bonne foi naïve, avec une sincérité parfaite, le voile des connaissances, y trouve un charme inexprimable. Tout ce qu'il voit s'empare de son âme ; à chaque nouvelle découverte, à chaque nouveau progrès, devant cette belle nature, son cœur bat comme celui de la jeune fille, du jeune adolescent, aux premières atteintes de cette douce et pure émotion, qui s'appelle l'amour. Car, dans l'art tout est là : Aimer. \Lï parmi ceux qui aiment le travail, il y a des ouvriers qui sont de vrais artistes, tandis qu'il y a beaucoup d'artistes qui ne sont pas même de bons ouvriers.
Pour le véritable artiste, comme pour le bon ouvrier, son œuvre est tout. Sa plume, son burin, son ciseau, ses pinceaux, diront ce qu'il aura éprouvé de sensations douces, fortes ou pénibles, tout ce qu'il aura aimé, tout ce qu'il aura souffert, quels sentiments nobles ou bas auront fait battre son cœur.
Voilà le but unique de l'artiste, du véritable artiste. Pour lui, chercher autre chose que l'accomplissement de son œuvre, c'est faire fausse route, c'est perdre son temps inutilement. Aussi de quelle importance n'est-il pas pour lui, dans l'ordre
moral, de rechercher ce qu'il y a de supérieur, de plus beau, de plus noble et de plus grand !
Ayez foi en votre œuvre, jeunes gens, si cette œuvre est bien l'expression des sentiments humains dont vous vous sentez fiers. Allez droit à votre but, et vous compterez un jour parmi les hommes uliles : l'avenir vous appartient.
L'homme, en société, reste toujours le maître de sa destinée lorsque le travail et la vertu sont le mobile de ses actions. C'est ce qui nous est enseigné par la vie et les œuvres des hommes qui comptent clans l'humanité et qui sont notre gloire.
Ce que j'avance là, messieurs, s'adresse aussi bien aux faibles qu'aux forts; les plus modestes peuvent y prétendre. La postérité fait comme le Dieu des chrétiens : elle va chercher les plus humbles, et, à son tribunal, comme au tribunal de Dieu, souvent les derniers sont les premiers. Car tout homme, grand ou petit, peut accomplir un devoir ; alors il peut revendiquer un droit. L'erreur moderne est d'avoir mis le droit à la place du devoir, la force à la place de la raison.
Mais fuyons de cruelles préoccupations et réfugions-nous dans le domaine des beaux-arls. Lxhumons ce passé si plein de conseils excellents et si vivants dans l'œuvre des maîtres. Car nous avons beau faire, les plus orgueilleux ne peuvent s'en défendre, ils sont, comme nous, les fils de la tradition.
Après l'art des Indiens, celui des Chinois, qui se perd dans la nuit des temps, quel est notre premier maître? L'art égyptien ; puis, l'art sublime des Grecs, celui des Romains, et la Renaissance jusqu'au xvne siècle...
Je m'arrête à dessein à ce petit art musqué du xvme siècle, si fort à la mode chez nos gandins, chez nos muguets modernes. Art capricieux, tout entier à la touche, au hasard, au ragoût qui en fait tous les frais. Art devenu célèbre depuis
que sur nos théâtres on a illustré cos messieurs et ces dames du demi-monde, du quart de monde, etc.
Laissons là ces maladies passagères, et soutenons, avec les bons esprits, qu'il n'y a pas plusieurs sortes d'arts, comme on le dit, comme on veut le faire croire généralement. 11 n'y a qu'un art, messieurs; art fort et durable; c'est celui qui nous fait dire : C'est beau ! en nous louchant par ce qu'il y a de plus vrai, par le goût, par l'élégance, déplus vivant, par la puissance, tous moyens qui reflètent en l'attestant l'âme de l'artiste créateur dans les choses les plus simples de la nature comme dans les choses les plus compliquées, les plus hautes de la pensée humaine.
Le temps n'est-il pas arrivé où doivent disparaître ces divisions d'art de salon et d'art pour le peuple? — Mensonge, niaiserie que tout cela. Il n'y a qu'un seul art, je le soutiens : c'est celui qui parle à nos plus nobles instincts ; c'est celui, je le répèle, qui fait jeter à tous ce ci i d'admiration : C'est beau !
Pourquoi le peuple athénien était-il et rcste-t-il dans l'histoire comme le peuple le plus disert, le plus fin appréciateur des choses de l'art? C'est parce que les Athéniens n'avaient jamais sous les yeux que de belles choses, que des chefsd'œuvre. — Voilà le secret, mesdames et messieurs!... voilà le secret !...
Par opposition, je dois ajouter que si le peuple grec reste le premier des peuples comme finesse et du goût le plus distingué, il en est un autre qui, je le crains bien, restera le dernier : c'est le peuple américain. — Ce peuple riche, doublé du peuple anglais, est très puissant matériellement; dans son fol orgueil, il croit, comme le peuple anglais, qu'il est le maître du monde actuel. Erreur! l'un et l'autre oublient que l'on ne gouverne et ne règne que par l'idée, et l'art c'est l'idée réalisée. L'art se chargera de les démentir, aux yeux de la pos-
térilé, car il ne restera rien après eux, quelques traces plus ou moins médiocres d'un art tout spécial et fait pour l'individu»
C'est au commencement, c'est au début d'un peuple qu'il est important pour lui de conserver de la vénération pour ses ancêtres. Et aux États-Unis, il n'y a pas d'ancêtres. Il n'y a pas de respect, pas d'amour là-bas, et il n'y a pas d'art. Là il n'y a que des hommes enfiévrés du besoin de trouver, de gagner de l'or, de l'or, et encore de l'or, toujours de l'or !
Ce qui peut nous tranquilliser, c'est que, comme vous l'allez voir tout à l'heure, le flambeau du progrès, dans l'art comme dans tout le reste, ne s'éteint jamais. Il change de main, il change de place, mais il éclaire toujours. L'humanité marche lentement quelquefois, mais elle marche toujours, et le feu sacré se conserve là ou là, même à notre insu. C'est ce que le voyage que nous allons tenter de faire à travers les siècles, en visitant les monuments anciens, se chargera de nous démontrer.
Derrière ces monuments d'un autre âge, que trouveronsnous? Des hommes d'un grand courage et d'un grand cœur, si le monument est beau, et s'il a servi au bien parmi les hommes.
On ne saurait trop y prendre garde lorsqu'on érige un monument, car il dira l'exacte vérité sur son temps. L'architecture , la peinture et la sculpture y déploieront toute leur magnificence par-devant les siècles, si la pensée a été utile, féconde, générale. Et c'est à ce spectacle resplendissant que notre goût pourra se former sûrement.
D'abord, historiquement parlant, nos yeux resteront plus étonnés que charmés devant les monuments de l'Inde et de l'Asie; cet art est extraordinaire, je le veux bien, mais il n'est point beau. Ce qui nous plaît, ce qui nous frappe dans toute œuvre d'art, c'est la pensée, c'est le premier aspect, c'est
l'unité, c'est la belle ligne, toute de premier jet, qui nous impose et nous attire. Les détails viendront ensuite, mille choses délicates viendront encore nous ravir ; mais cette aimable sensation n'aura lieu qu'après une première impression générale qui ne nous séduira que par la forme, qui n'est véritablement belle que lorsqu'elle est l'idée mère qui constitue la beauté.
Souvent on confond l'art avec les choses très habiles de la main, mais où l'accent, l'âme, la pensée manquent absolument. Je signale cette erreur qui a bien son importance.
Je l'avoue, j'ai été plus d'une fois très désagréablement impressionné devant de prétendues œuvres d'art, où l'outil seul avait su faire des tours de force d'une adresse prodigieuse.
Pour aujourd'hui, très sommairement, nous nous bornerons à vous dire que ce qu'il y a de meilleur en architecture, de plus beau même, est né d'un besoin. Ainsi, les pyramides d'Egypte, construites pour honorer des rois, furent bâties aussi pour arrêter les sables mouvants du désert. Les temples de l'Egypte, construits avec des matériaux précieux par leur dureté incomparable, et dans des proportions gigantesques, comme les paiais des Pharaons, avec des murs d'une épaisseur formidable, avaient pour double but de conserver des momies dans leurs cercueils, et de donner aux vivants un asile plein d'une fraîcheur délectable au moment où, dans ces contrées, le soleil brûlant dessèche les poitrines.
Car l'humanité réclame toujours ses droits, mesdames, messieurs ; les hommes font toujours quelque chose pour les hommes, tout en agissant au nom des dieux : et c'est là le progrès ; le présent, le passé et l'avenir de l'humanité.
C'est la même impression de soulagement que l'on éprouve dans les mosquées de l'Afrique et dans tout l'Orient, aux jours caniculaires.
A Athènes, le temple de Minerve est placé sur le rocher de l'Acropole, de manière à être vu de trè3 loin en mer. Lieu
admirablement choisi pour poser comme sur un piédestal, aux yeux du monde étonné, et dans toute sa beauté, dans toute sa pureté, l'art de la ligne belle, suave, harmonieuse. Quelle réussite, messieurs ! N'est-ce pas le doigt magique d'une puissance supérieure qui a placé là ce chef-d'œuvre unique? Les uns l'appelleront Dieu; d'autres croiront reconnaître en lui le grand Etre universel, se manifestant une fois de plus en créant cette merveille de l'art par sa suprématie incontestable.
Toujours le grand but poursuivi dans [' histoire de l'humanité : histoire du cœur humain, histoire de la pensée humaine, histoire admirablement écrite par la forme la plus parfaite dans les beaux marbres du mont Pentélique et de Paros, comme dans les poëmes d'Homère et dans les tragédies du vieil Eschyle.
En Grèce, là sur ce rocher, sur cette terre justement célèbre, malgré l'aridité, la stérilité de son sol, sur ce petit morceau du globe, l'homme inspiré a posé la loi divine du beau, du beau dans l'art. Inutile de le chercher ailleurs.
Avant les Grecs, les Égyptiens, hommes de science surtout, avaient dominé le monde des arts ; par la ligne pure, rigide, et recherchée, ils avaient donné les bases du grand art. Les Grecs s'emparent de cette base solide. Dignes compagnons d'Ulysse, fins, subtils, comme vous les connaissez, ils partent de là pour créer des chefs-d'œuvre inimitables et pour dire dans ces chefs-d'œuvre le dernier mot du goût.
Mais poursuivons.
A notre grand regret, l'art romain, l'architecture des maîtres du monde va remplacer dans ses splendeurs dominatrices l'art si fin, si pur, si distingué des Grecs.
La ville aux sept collines est trop petite pour satisfaire ce peuple envahisseur (l'Anglais de l'antiquité); son Forum, ses temples, son Colisée, ses théâtres, ses thermes, tout cela n'est pas encore assez. Il faut aller construire des palais pour
ses généraux, pour ses césars, en Asie, dans les Gaules, en Afrique, partout; le inonde entier recevra l'empreinte du fer du cheval romain. Le stigmate des maîtres du monde est le caractère général de cette architecture du dominateur. C'est un arc de cercle, un arc de triomphe : la forme du pied du cheval du dominateur, du triomphateur.
Ceci, messieurs, est curieux: c'est évident, palpable ; c'est un fait observé. Vous voyez l'influence du fait réel dans tout ce qui est produit par l'homme, même à son insu. Après des siècles, nous constatons que le caractère général de l'architecture romaine est un arc de cercle, qui est justement la forme d'un fer à cheval.
Une petite colonie grecque proteste contre l'emphase de celte architecture grandiose, théâtrale, et, pour preuve de sa protestation, elle nous laisse un bijou, la délicieuse ville de Pompéi, enfouie par un miracle, et préservée des barbares sous les cendres et sous la lave du Vésuve.
Avant, bien avant, une autre petite colonie grecque, sous la conduite de Pélasge, avait pris possession de l'Élrurie. Elle est restée un des foyers lumineux du goût le plus raffiné dans l'art par quelques tombeaux à Cornelo, et par les admirables vases dits vases étrusques, ornés de peintures, qui seront l'éternel bonheur des amateurs en même temps que le flambeau des artistes sérieux.
Une autre architecture apparaît avec ses sculptures et ses peintures, trois inséparables. (Nous ne pourrons jamais parler de sculpture sans parler de peinture et d'architecture en même temps ; il n'y a pas eu d'exempie d'un seul grand artiste qui ait pu séparer ces trois arts.) L'architecture byzantineromane apparaît, mélange de tous les arts, de l'art romain avec celui des Arabes, et quelquefois aussi avec celui des Egyptiens et des Grecs. Cette architecture, qui n'a pas toute la grandeur, toute la dignité de l'art égyptien, ni la grâce de
PREMIÈRE LF.ÇOIV. il
Part grec, ni la noblesse de l'art romain, celle architecture possède des qualités saisissantes par l'effet et la couleur. Elle a même un cachet de solidité qui ne manque pas, quoiqu'un peu lourde et un peu barbare, d'une certaine majesté, d'une certaine grandeur. Sa beauté est un peu sauvage, mais elle l'est moins, selon nous, beaucoup moins que l'architecture dile gothique.
Nous savons à quoi nous nous exposons, en attaquant quelque chose qui est très admiré dans ce moment-ci. Mais peu nous importe, nous avons une conscience, une voix intérieure qui nous cric de dire ce que nous croyons être la vérité; nous n'hésiterons donc pas à dire tout ce que nous pensons.
L'art des gothiques, quoi qu'on en puisse dire, est un art faux, maniéré et antimonumental au fond. 11 n'y a que des barbares du Nord qui aient pu inventer ces formes pointues. Nous reviendrons, avec tout le déplaisir qu'elle nous cause, à cette vilaine forme ogivale et pointue.
En attendant, réfugions-nous à Pise, à Florence, aux xne, xiue et xive siècles, puis aux xve et xvi% au beau moment de la renaissance de l'art.
Dans ce petit coin de l'Italie, le goût est héréditaire; c'est le pays du Dante et de Béalrix, de Pétrarque et de Laure, de Michel-Ange et de Léonard de Vinci, et de tant d'autres beaux génies issus de cette petite colonie grecque dont nous vous entretenions il n'y a qu'un moment.
Pour nous, rien que de sentiment, sans rien savoir, impressionné seulement dans notre premier voyage fait en Italie en 1830, après avoir examiné leurs œuvres, ces Italiens sont, avouons-le, les véritables initiateurs de la renaissance de l'art, non-seulement pour l'Italie, mais pour le reste de l'Europe civilisée du xme au xvf siècle.
La suite, vous le savez, messieurs, les beaux palais naissent comme par enchantement à Florence, dès que le dôme, le
baptistère et la cathédrale sont construits. Ils se nomment : le palais Vieux, Ricciardi, Strozzi, la loge de Lanzi, les divines églises de San Miniato, de Santa Maria Novella, de Santa Croce, Santissima Annunziata, Saint-Michel, etc.
Ces monuments de l'art inspirèrent l'architecture française. Aujourd'hui encore, bien des formes gracieuses sont prises de ces monuments- là. La vieille Angleterre, avec son goût bizarre, suranné, peu artiste, saura bien s'en servir à sa façon. Des princes allemands, des comtes, des espèces de sauvages des bords du Rhin et de la forêt Noire, bâtiront leurs nids d'aigles, leurs châteaux forts, en empruntant quelque peu quelques parties de l'art des Italiens et en l'arrangeant à leur mode comme les Anglo Saxons, ces insulaires des îles Britanniques... Pardonnez-moi d'en parler comme cela, mais je les connais beaucoup trop. Il y a de fort belles choses, en Angleterre, comme industrie; il y a comme partout, j'en conviens, aussi, d'excellentes gens : mais l'artiste y est dépaysé, transplanté dans une atmosphère antipathique ; il ne peut qu'y végéter avant d'y mourir de douleur, parce que l'art n'y peut exister, et qu'il n'y existera jamais....
Ces insulaires des îles Britanniques, disais-je, nouveaux vampires du monde, Romains de la décadence, chez qui l'art ne sera jamais compris, pas plus que chez les Américains, parce qu'il leur manque ce je ne sais quoi de naturel, la grâce suprême qui est le secret de l'art ; et cette grâce suprême qui est l'art lui-même, c'est le cœur seul qui la donne. Il semblerait, à première vue, d'après son art, que le cœur d'un Anglais ou celui d'un Américain dût être fait d'une autre façon, avoir une autre forme que celui d'un Français, d'un Grec ou d'un Italien, si la raison ne venait pas nous dire que l'éducation traditionnelle fait seule la différence qui doive exister raisonnablement parmi les hommes. Et aussi tant soit peu le climat... La preuve, c'est que depuis qu'un frottement plus
continuel a lieu entre les deux peuples les plus voisins, Anglais et Français se modifient considérablement. En 1836, j'étais allé à Londres une première fois, et j'y avais fait mes observations; en y retournant, en 1349, j'ai trouvé un petit changement. Assurément les Anglais ne changeront pas de nature complètement, mais ils sont devenus un peu moins roides, ils sont un peu moins égoïstes peut-êlre, et les rapports généraux que l'on a avec eux sont moins désagréables qu'autrefois. Quant à nous autres, Français, je ne trouve pas que les modifications subies par nos nationaux à ce contact avec les Anglais aient été à notre avantage. Et sur plus d'un point je trouverais même que c'est nous qui avons perdu.
Nous l'avons dit et nous le répétons, l'art, les monuments, sont l'expression du goût d'un peuple, l'exacte mesure de sa civilisation. A ce titre-là, l'art barbare des gothiques est l'art par excellence qui devait le plus passionner les Anglais et les Américains.
Eh bien, laissez-moi vous le dire, et je le prouverai au besoin, l'art gothique, c'est l'inquisition dans l'art de la ligne, de la forme et de l'effet; c'est la torture du beau!...
Dans la troisième séance, celle plus spécialement consacrée à l'architecture, nous fournirons nos preuves en vous montrant que l'art gothique, trop préoccupé des détails, a oublié la qualité la plus essentielle, la première, dans les plus belles œuvres d'art des plus belles époques : sa vraie grandeur, toute sa beauté; la simplicité, I'unité.
Les monuments, c'est l'histoire en pierre, et cette histoirelà, nous l'avons dit, n'est pas complaisante, souvent elle est impitoyable. Et malgré des regrattages honteux, pour des yeux exercés, elle ne peut mentir, elle ne ment jamais.
C'est pourquoi on devrait y regarder à deux fois lorsqu'on érige un nouvel édifice. Souvent, l'histoire écrite dans la pierre a flétri plus d'un règne, et mille choses tenues cachées, bien
\ll BEAUX- ARTS.
cachées, sont devenues publiques et courent, les rues par l'indiscrétion des monuments qui révèlent tout, tôt ou tard, même ce qu'on aurait voulu celer aux yeux des survivants. Que les gouvernements se méfient de l'art monumental ; c'est une arme vengeresse, dangereuse, immense, terrible, qui ne pardonne pas les injures faites à la vérité, au bon sens, au progrès, à la raison et à la dignité humaines.
Pourquoi l'art, au xixc siècle , est-il resté en arrière, lorsque la science a si vivement marché en avant? Que la philosophie nous le dise : c'est parce que, tandis que le côté matériel allait en avant, le côté sensible, affectif, vénérant, reculait en arrière, jusqu'au point de perdre de vue ce qu'il y a de meilleur chez l'homme, le cœur, le côté du sentiment.
Je vous demande pardon, mesdames et messieurs, de m'étendre un peu trop peut-être, avant d'entrer dans mon sujet proprement dit; mais il fallait vous dire pourquoi j'étais là devant vous.
Il ne s'agit pas uniquement pour moi de vous faire tenir un crayon ; beaucoup d'autres pourraient le faire à ma place et beaucoup mieux ; mais avant de crayonner au hasard, il faut savoir ou l'on va. Je vous apporte donc le fruit de mes quarante ans d'études, et je vous dis sincèrement ce que je crois être la vérité, parce que j'en ai la certitude pour l'avoir expérimenté.
L'art est essentiellement philosophique, messieurs, et nous quitter sans vous parler des femmes serait manquer à notre premier devoir. Vous dirai-jc, ce que vous savez déjà, que V homme doit nourrir la femme , afin de lui laisser toute liberté dans l'accomplissement de son œuvre importante par la tendresse, car le fils, c'est la mère, messieurs. Or, le fils, c'est le citoyen, l'artiste, l'ouvrier. 11 n'est donc possible de faire des mères véritablement supérieures, comme elles le sont par la
nature, que quand l'éducation les a développées dans tous leurs sens à elles et particuliers. Jusqu'à quel degré cette éducation doit-elle s'étendre chez les femmes? Je ne saurais vous le dire au juste; seules, elles ont cette délicatesse et cet instinct. Mais par ce que j'ai éprouvé pour ma mère, par l'admiration qu'ont les meilleurs sujets pour celles qui leur ont donné le jour, je suis conduit à dire qu'il y a quelque chose de fondamental à faire que l'on néglige trop et dont il faut absolument s'occuper. (Applaudissements. )
C'est là une vérité profonde qui doit lever tout doute, toute incertitude sur l'éducation complète des femmes, en ayant soin d'éloigner d'elles tout ce qui est grossier, matériel et spéculatif. Nous sommes loin, comme vous le voyez, mesdames et messieurs, de l'exploitation de la femme par l'homme, par la dot et par mille autres moyens plus ou moins avouables, plus ou moins honteux.
Nous ajouterons que ce qui a été produit de plus beau dans l'art l'a été par l'amour respectueux inspiré par les femmes et pour les femmes.
Chez les Grecs, les vierges les plus belles, les filles des plus grandes familles servaient religieusement au culte de la forme; alors elles étaient, parfaitement respectées par les artistes comme par les autres hommes dans leur chasteté.
Cela peut vous paraîlre extraordinaire; mais quiconque est véritablement artiste de cœur, sans même l'être de profession, me comprendra, se sentira passionné pour une belle personne comme il l'est pour un chef-d'œuvre. Vous avez sous les yeux une de ces vierges d'Athènes : je défie tout homme ayant quelque chose de respectable en lui, dans son cœur, de ne pas se sentir pris d'admiration et de respect devant le beau corps si pur de cette belle jeune femme. Il y a des différences marquées entre les trois torses des trois Vénus qui sont là devant vos yeux ! Celle que je vous montre et dont je vous parle, est
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moins connue que les deux autres, mais elle est la plus belle parce qu'elle est la plus chaste, la plus pure, par les formes plus simples de sa nature ; par sa beauté, qui est plus virginale que celle de ses deux voisines, ses deux sœurs en beauté.
Par le christianisme, Raphaël a créé le groupe divin de la Vierge-mère tenant son enfant dans ses bras, l'allaitant de son sein.
Voici la gravure de M. Desnoyers de la Vierge à la chaise. N'y a-t-il pas là autant d'humanité que de divinité? Ne partage-t-on pas les sentiments de tendresse, d'affection de la mère pour son fils, et surtout les sentiments que le père doit éprouver, lorsqu'il voitce cher enfant dans lesbrasde sa femme? Celte religion de l'humanité que l'on s'efforce de traduire en choses surnaturelles est parfaitement naturelle, au contraire, pour qui sait la comprendre dans son humanité.
Et ici, qu'il me soit permis de payer une dette de reconnaissance à un autre maître. J'ai parlé d'Auguste Comte, mon maître en philosophie; celui auquel je fais allusion est un de mes maîtres aussi, celui à qui je dois le plus en fait d'art, et heureusement il est encore vivant, et j'espère qu'il vivra longtemps. L'école française doit beaucoup à M. Ingres, car c'est de lui que je parle, peut-être, moins encore pour son œuvre que pour son amour passionné pour le grand art des anciens qu'il a ramené à son point de départ. Sans doute Louis David, le peintre du tableau des Hovaces, l'auteur du Maral et des Sabines, est le maître de l'école française de la première moitié du xixe siècle, il est le maître admiré de M. Ingres. Mais Louis David avait certaines préoccupations peut-être et un manque de sensibilité naturelle; il aimait les maîtres, les ancêtres dans la politique comme dans l'art; mais pas comme M. Ingres. Celui-ci, élève de David, s'est passionné pour les maîtres primitifs d'abord ; puis, pour llaphaol, qui a été son dernier mot. Avec Phidias, ils sont à
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eux deux sa préoccupation continuelle et à tout propos quand j'étais son élève en 1827, il ne les séparait jamais : Raphaël et Phidias, Phidias et Raphaël. Souvent le nom de Mozart venait se mêler à ses deux noms illustres, admirable trilogie!... Je le dis publiquement, et je suis heureux, très heureux de lui rendre cet hommage, de lui payer devant vous cette dette de ma reconnaissance, et en même temps de transmettre aux autres les leçons, les excellentes directions, les heureuses impressions que j'ai reçues de lui. Quoique beaucoup moins fort sans doute sur certains points, j'ai peut-être plus que lui généralisé, j'ai travaillé un peu plus philosophiquement que mon maître; peut-être me suis-je beaucoup plus occupé de la question de la synthèse dans l'art. Mais, je le déclare, nous lui devons tous de nous avoir dirigés dans ce sens-là. On oublie trop, après dix, quinze ou trente ans écoulés, ceux qui nous ont fait faire un pas en avant, et sous ce rapport l'École française moderne doit énormément à M. Ingres. Vous le voyez, messieurs, d'après tout ce que nous venons d'effleurer dans cet avant-propos de nos dix leçons, les plus grands principes de l'art, qui sont les plus simples, se retrouvent dans tout, se retrouvent partout. Cette ligne, cette forme, cet effet, que sont-ils autre chose, animés par une idée, par un service, par un besoin, que l'art s'exprimant d'abord moralement pour le peuple, sur la place publique pour la multitude, dont nous faisons tous partie, riches ou pauvres, faibles ou forts, puis cet art intime, particulier à notre vie privée, qui sert à nos besoins journaliers, dans nos meubles, dans tout ce qui nous environne dans nos demeures ? Et remarquez-le, messieurs, cet art intime n'est que le calque du grand art. Vous voyez donc bien qu'il n'y a qu'un seul art à enseigner, aussi bien aux oumers qu'aux artistes, de même qu'il n'y a qu'une seule morale, il ne doit y avoir qu'une
seule et même éducation pour tous les hommes, afin d'avoir
toujours devant soi un homme, quelle que soil la position sociale dans laquelle il se trouve, quelle que soit sa condition ; c'est là qu'est notre dignité à tous, notre repos, la paix du monde et notre bonheur, croyez-le bien.
Et vous, messieurs les travailleurs, qui avez prêté une oreille attentive à notre prédication, dites-vous bien, malgré vos fatigues accablantes de chaque jour, que le travail est le plus grand moralisateur des peuples. Portez dans votre modeste intérieur le souffle régénérateur, l'amour du beau qui est l'amour du bien. Dites à vos courageuses compagnes, comme à vos sœurs et à vos mères, que le fruit de leurs entrailles est béni, que le progrès c'est la justice, et qu'à ce titre-là justice leur sera rendue. Déjà, dans notre belle France, on comprend que travailler c'est s'ennoblir. L'oisiveté, aujourd'hui plus que jamais, a perdu toute considération. Les riches oisifs, si rares de nos jours, sont des riches honteux, et le nom de fainéant est la flétrissure la plus méprisante que puisse recevoir un travailleur. Les femmes des oisifs n'ont plus de prestige, elles n'ont plus de puissance qu'au harem, leur influence ne dépasse pas la porte du sérail, et celles des ouvriers fainéants sont bien à plaindre, je vous l'assure... Donc, que vos mères, que vos sœurs et que vos braves compagnes prennent courage dans l'accomplissement de leurs saints devoirs; déjà leurs fils, leurs époux et leurs frères, peuvent prétendre à tout, peuvent arriver à tout. Et pourquoi sommes-nous ici, tâchant de vous initier aux pures jouissances de l'art, nous, enfant du peuple, fils de travailleurs de plusieurs générations d'hommes, sinon pour vous apporter notre part de connaissances acquises par quarante années de travail, d'études et de voyages, de bien grandes fatigues, de bien durs labeurs ?
Je vous demanderai encore quelques moments d'attention pour vous montrer les lois principales, positives, qui président aux créations d'abord, puis, à l'exécution des œuvres d'art.
Vous verrez qu'à des temps très éloignés les uns des autres, ces ouvrages exécutés par des mains si diverses obéissent aux mêmes lois de la géométrie mêlée au sentiment. Un dessin de Léonard de Vinci, qu'un hasard providentiel a mis dans mes mailla, viendra couronner cette première séance, et comme preuve à l'appui de ce que nous venons de vous dire, car c'est la vie même de Léonard, prise sur le fait, ses préoccupations constantes, que ce dessin nous révèle.
Quelques explications sur les modèles que vous avez sous les yeux vous feront juger des différences de beauté dans l'art. J'ai fait apporter ici pour ainsi dire l'histoire de l'art.
La Vénus de Praxitèle est celle que je considère comme la plus belle des trois Vénus, qui sont pourtant bien belles, puisque les deux autres sont : l'incomparable Vénus de Milo, et la délicieuse Vénus de Médicis ; voyez quelle est sa candeur, sa pureté virginale. Auprès d'elle, la Vénus de Milo paraît une chose décorative, systématique; ses formes ont l'air d'être faites avec un outil, un vilebrequin ; une mèche arrondie, par exemple, aura exécuté le nombril ; les seins ne présentent pas la même finesse de dessin, la même chasteté que dans la Vénus de Praxitèle.
La Vénus de Médicis est très vivante, elle est très charmante, elle est jolie au possible; et quand on arrive à la tribune^ Florence, on trouve cette Vénus ravissante ; mais toute respectable, tout chef-d'œuvre qu'elle est, elle n'inspire pas du tout les mêmes idées de pureté, les sentiments élevés que le beau torse, le torse divin de la Vénus de Praxitèle fait naître à notre pensée.
Cette espèce de momie égyptienne vous paraîtra baroque. Mais regardez-y de plus près et voyez combien les lignes eu sont simples, assurées, exactes. Le musée des Égyptiens, au Louvre, contient des choses admirables, étonnantes, qu'il faut savoir découvrir et voir, en les étudiant h fond Les formes
égyptiennes sont autant de formes géométriques, de plans presque réguliers. Plus la forme est belle, plus elle est simple, et plus elle se rapproche de ce principe.
Le torse de la Vénus que nous avons considérée comme la plus belle n'a que de légères inflexions ; celui de la Vénus de Milo en présente de plus prononcées ; sur la Vénus de Médicis les formes s'ondulent en s' arrondissant. Voici le Milon de Crotone, de Puget : quelle brusque transition! ses formes deviennent presque des choses boursouflées... Quelle différence! quand j'applique une règle sur ses parties, qui paraissent les plus simples dans leur forme, dans leur modelé, j'embrasse à peine le plus petit espace sur l'œuvre du Puget ; tandis que sur le torse de cette Vénus, qui -est le type de la beauté, les seins mêmes offrent des quantités de surface plane qui paraissent incroyables, et qu'il faut sérieusement vérifier pour y croire.
Arrivons à l'art gothique, mesdames et messieurs : voici une statue qui passe pour un chef-d'œuvre du genre, c'est la reine Nantchilde. Voyez combien c'est faux, maniéré; cet art gothique est un mensonge, il faut savoir exprimer ce que l'on veut dans l'art, mais il ne faut jamais mentir. Où trouver la structure d'un crâne dans cette tête? Chez les Grecs et même chez les Égyptiens, vous trouverez cela; les formes paraissent roides, mais elles sont étudiées sur le vrai, elles sont réelles, positives, elles sont géométriques et toujours parfaitement exactes. Les anatomistes ne trouveront pas une faute d'anatomie à relever dans ces têtes grecques et même égyptiennes; tandis que dans cette statue gothique il n'y a ni crâne, ni pommettes, ni mâchoire, pas plus qu'il n'y a de thorax ni de tibia...
Voici quelque chose de moulé sur nature. Tout est écrit par des plans; c'est la nature elle-même quoique déchiquetée. Lt malgré le côté pénible d'un tel spectacle, c'est d'un intérêt
palpitant, Un morceau de clavicule, d'épaule et de cou disséqué et moulé sur nature; on y sent la simplicité de cette bonne dame nature , et c'est encore beau, malgré, je le répète, ce qu'il peut y avoir de pénible à le considérer. Tandis que, malgré le génie de Puget, tout le règne de Louis XIV, tout ce qu'il y avait de remarquable dans ce siècle, comme tout ce qu'il y avait de fastueux, d'exagéré et de faux, se montre dans cette sculpture : tout se lient, et c'est la partie morale qui entraîne le reste. Puget était doué comme Phidias; il devait être du même tempérament que lui, puisque comme lui, malgré des obstacles insurmontables pour les hommes ordinaires, il put montrer et laisser après lui attachées à son nom, de la peinture, de lasculpture et de l'architecture. C'était un homme immense que ce Puget, et d'un génie incontestable. 11 y a là dans son œuvre, à cause du temps où il a vécu, et malheureusement on le sent trop, tout le côté ridicule des perruques du roi Louis XIV, et tous les mensonges de la monarchie dévote, extravagante et fastueuse. Et voilà un homme dérangé de sa voie, homme d'un véritable génie, qui certes, s'il avait vécu dans un autre temps, ne se serait pas permis ces choses-là, si, mieux entouré, plus heureux dans son éducation première, il était resté dans les belles traditions de l'art, et si une grande idée humaine, une grande pensée morale, le culte du beau, avait pu, comme les divins sculpteurs grecs, le tenir en garde contre la dentelle, la fanfreluche, les colifichets de ces messieurs et de ces dames de la cour de Versailles.
Je dois vous reparler d'une trouvaille très heureuse que j'ai faite, et qui vient à l'appui de ce que je soutiens envers et contre tous, car je devrais avoir ici des anciens camarades, des personnes de l'Institut, et des professeurs de l'École des beauxarts que j'avais invités. Mais dans cette lutte, la preuve de leurs bons sentiments, de leur loyauté, c'est que pas un seul n'a paru ! Mais je suis tout consolé, mon but principal dans
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ce cours, est de jeter dans le public et parmi les hommes qui travaillent, des idées justes sur l'art ne faisant qu'une seule et même chose avec l'industrie, et j'en ai mis ici les preuves évidentes sous vos yeux. Leur présence que je puis regretter n'y ajouterait rien. Puget, l'homme d'un vrai génie, dont nous vous parlions, a été architecte et peintre, comme tous les sculpteurs qui ont été éminents ; Jean Cousin, Jean Goujon. Chaudet lui-même, ce petit sculpteur de Napoléon P'r, faisait comme eux de la peinture et aussi quelque peu d'architecture.
La trouvaille dont je vous parlais est ce dessin original de Léonard de Vinci ; ce dessin vient de la collection de M. Voobornn, qui vient d'être vendue à Londres. Il est très authentique, quand bien même je ne l'aurais pas trouvé dans cette collection. En 1831, étant en Italie, le directeur de la galerie des Offices (degli Ufflzi) à Florence, me donna la clef d'une petite pièce où dans des cartons étaient collectionnés de douze à quinze cents dessins des plus grands maîtres italiens, et parmi ces dessins, un grand. nombre d'admirables dessins grands et petits, ébauchés et finis, de Léonard de Vinci ; ce qui prouve qu'il était un excellent homme, ce bon directeur pour avoir une aussi grande confiance en moi, qui n'étais qu'un jeune homme de vingt ans. Je puis donc vous certifier que ce dessin est très authentique et bien de Léonard de Vinci,
11 est toujours fort agréable, n'est-ce pas, de voir les traces, de suivre la main d'un homme puissant? Sur cette petite feuille de papier large comme la main, il y a un groupe qui serait de la statuaire. L'enfant qui dort, un petit Jésus, est une peinture accomplie.
Sur l'autre coté sont deux dessins de cénotaphes de l'architecture, des devis, avec des chiffres, des mesures écrites par le grand Léonard de Vinci lui-même.
Je reconnais la forme de ses chiffres, la couleur de son
encre et, comme vous, j'ensuis ravi. Pour moi, qui connais mon Léonard de Vinci, c'est son âme elle-même, c'est sa vie tout entière. 11 est impossible, pour un homme exercé, de ne pas reconnaître là les germes de l'œuvre tout entière de Léonard de Vinci; la forme des chiffres elle-même ne peut laisser le moindre doute ; il y a des quatre et des deux que Léonard de de Vinci seul traçait de la sorte ; je les ai vus et retrouvés quantité de fois, et on peut les vérifier au Louvre partout où il y a des dessins ou de l'écriture du grand Léonard.
J'ai été très heureux de cette trouvaille au moment où j'avais à établir dans ce cours qu'il fallait de toute nécessité sortir de la spécialité.
De nos jours, on dépense mal beaucoup d'argent et à côté de l'art, on bâtit beaucoup, et l'on dépense follement beaucoup et très mal à propos tout cet argent. J'admirerais ce qui se fait, si je n'avais à déplorer le manque d'ordre de synthèse, de composition, de direction générale dans tout ce qui sort de terre comme par enchantement, ce qui ne donne pas à toutes ces choses un ensemble très satisfaisant. Tous les monuments modernes auraient tout ce qu'il leur faut et tout ce qui leur manque pour faire plaisir, s'il y avait un ordre , supérieur, un goût, une pensée générale, un ensemble de ville dans leur exécution. Ils devraient produire grand effet, ils ne le font pas, pourquoi? Parce qu'il y manque ce je ne sais quoi, cet ensemble et ce sens intelligent, savant, moral et social, qui seuls font créer les belles choses.
11 semble que tout cela soit créé par hasard, aussi bien par le choix des artistes que par leur exécution débile. Pour arriver vite à une certaine renommée et à gagner beaucoup d'argent, on se spécialise trop, je le répète, et tout le mal vient de là.
Aux preuves que je viens de vous donner, j'ajouterai, messieurs, qu'aux belles époques d'expansion et de liberté dans
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l'art, il n'y a pas eu un seul exemple que tout grand artiste n'ait pas été à la fois peintre, sculpteur et architecte. L'oublier serait nier le progrès. Ainsi, en Grèce, tout artiste, même avant Péricîès, était non-seulement architecte, peintre et sculpteur, mais encore fondeur, écrivain, guerrier et philosophe. Socrate, l'un des plus célèbres, était sculpteur. Michel- Ange et Raphaël ont bâti, peint et sculpté, et écrit, comme notre Jean Cousin et notre Puget.
Voici une copie plus ou moins médiocre d'un tableau du Titien. Quand vous irez au Louvre, regardez les belles figures des femmes sculptées dans le fronton du Parthénon d'Athènes, vous trouverez une analogie frappante entre le caractère de ces femmes et celle-ci qui est le portrait de la maîtresse du Titien, belle nature de femme, que je vous signalerai toujours comme étant d'une belle structure, comme très belle à voir et à étudier, sous le rapport de la forme comme sous le rapport de la couleur. Quand le Titien a fait cette excellente peinture, il ne connaissait pas les sculptures du Parthénon. L'art se retrouve donc semblable et à des siècles de distance, quand il s'appuie sur le maître éternel, qui est la nature, et qu'on l'a compris d'une manière grande, générale, synthétique.
Tel peintre qui n'aura pas fabriqué beaucoup de sculpture ou qui n'aura pas beaucoup bâti n'en serait ni moins sculpteur, ni moins architecte à nos yeux, si dans ses ouvrages il prouve qu'il sait son art à fond. Car, même à l'insu de celui qui exécute telle ou telle partie soit de l'architecture, soit de la sculpture, soit de la peinture, il est impossible de séparer ces trois arts.
11 y a encore la mise au tombeau du Christ par le Titien. Pour moi, comme pour tout artiste qui étudiera ce tableau, il y a une grande analogie comme dessin, comme modelé et comme caractère, entre cette figure du Christ porté dans sa draperie blanche et les bas-reliefs du Parthénon d'Athènes.
Rien qu'un seul portrait du Titien, cette belle peinture de la Flore, que je place sous vos yeux, nous prouve ses qualités d'architecte, de sculpteur autant que de peintre, sans parler de sa Vénus endormie placée à la tribune à Florence.
11 y a même de la construction dans sa peinture, elle est si bien bâtie dans son cadre. Et vous voyez chez les modernes des quantités de portraits des sujets composés, qui ne tiennent pas dans les lefirs, et malgré tout le mérite de ces sortes de peinture, en face d'elles on est mal à son aise, on n'est pas complètement heureux. Certaines peintures d'un grand'peintre, du Corrége et d'autres maîtres encore de l'école italienne ou flamande, sont dans le même cas, elles ont des qualités réelles, pourtant elles ne résistent pas au voisinage des œuvres mieux bâties par de belles lignes, de belles masses d'effet, par le beau dessin. Il y manque cette éducation première, géométrique, architecturale, générale, qui donne bien avec la conception nette d'une pensée de peintre, une bonne construction générale, si je puis ainsi dire, qui aide à la faire comprendre. Je cite pour mémoire le splendide tableau de la Vénus couchée, qui est pour moi de la statuaire du Titien, statuaire tout aussi belle à mes yeux qu'un beau marbre de Phidias.
Au Louvre, dans la grande galerie placée à gauche, vous pouvez voir le tableau de sa nymphe nue endormie et du satyre, deux figures vivantes représentant, dit le livret, Antiope et Jupiter sous les traits d'un satyre. Cette femme est belle, bien belle de forme et de dessin, et de modelé et de couleur, c'est de la grande et large peinture, belle comme les plus beaux marbres d'Athènes. Comme sobriété de couleurs, ce tableau est d'une simplicité et d'une largeur telles qu'à lui seul il peut nous apprendre tout ce qu'il est nécessaire de savoir dans les trois arts du dessin : ligne, forme et effet, car il a pour fond un paysage d'une beauté, d'une grandeur, d'une vérité incomparables.
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Nous connaissons quelques sculptures du Poussin ; c'est juste le même caractère, les mêmes qualités que ses peintures. On ne change pas de tempérament parce que l'on change d'outils, messieurs, il faut bien le savoir. Quand nous sommes jeunes, si l'on nous mettait à la main de la terre, de la couleur, un crayon ou un tire-ligne, si en même temps on nous faisait suivre des travaux de construction, tout en sculptant dans du bois , le même sentiment nous animerait toujours; seulement, arrivé à un certain âge, nous eussions acquis la certitude de nos aptitudes diverses; et dans l'art, lorsque l'on s'exprime librement clans la plénitude de ses moyens, l'on fait plaisir et aux autres et à soi-même; et l'on ne craint plus d'être maladroit ici, lorsque ailleurs l'on a été adroit. Si, quand nous sommes jeunes, on nous habituait à ce changement de matière et d'outil, tel qui devient sculpteur serait plutôt un peintre qu'un sculpteur, et tel autre qui est confiné médiocrement dans la peinture serait peut-être un très bon architecte.
Pour juger le Poussin comme architecte, il suffit de considérer tous les fonds de ses tableaux. Regardez surtout celui de son tableau de la Femme adultère ; il y a là de l'architecture qu'aucun architecte moderne ne saurait certes aussi bien faire, et cependant j'en appelle aux ingénieurs ; c'est solide, la construction serait bonne et durable, car elle est robuste et bien conçue.
Paul Véronèse, ce grand décorateur, était sculpteur, puisqu'il gagnait sa vie en sculptant avec son père qui était aussi sculpteur. Son tableau des Noces de Cana offre une immense architecture qui prouve que cet homme était aussi grand architecte que grand peintre.
Oui, ils sont tous peintres, sculpteurs, architectes, ceux qui comptent dans l'art pour la gloire de Dieu et pour le bonheur des hommes.
Que l'École des beaux-arts de Paris donne à son enseigne-
ment quelque chose de moins morcelé, de moins spécialisé; que ses élèves, comme les élèves de l'École normale, de l'École polytechnique et de l'École centrale, soient tenus, obligés, de suivre tous ses cours, afin qu'en sortant ils puissent recevoir leur diplôme d'artiste complet : peintre, sculpteur et architecte, leur brevet de capacité.
Je ne vois pas pourquoi il n'y aurait pas à l'École des beaux-arts ce qu'il y a dans toutes les écoles du gouvernement. On sort le plus souvent de l'École des beaux-arts avec une médaille; qu'est-ce que cela prouve? Ce n'est pas un titre suffisant qui permette de confier un travail à un élève. Tandis que si un jeune homme sortait de l'École des beauxarts avec son brevet de capacité, non-seulement il continuerait à développer ses connaissances générales et tout en s'adonnant avec plus d'amour encore, parce qu'il serait plus fort, à l'art qui lui serait le plus intime, le plus particulier, le plus sympathique, celui pour lequel il se sentirait mieux doué. Et tout individu qui s'adresserait à lui, serait assuré d'avoir quelque chose d'un homme capable et classé dans l'opinion des artistes.
Un maréchal de France dans l'art peut bien ne pas être même classé comme un caporal dans l'opinion publique, tandis qu'un méchant caporal qui n'est pas même un bon soldat peut être traité comme un maréchal de France dans l'art par l'intrigue ou par la mode. Cela s'est vu très souvent et depuis longtemps; aujourd'hui, plus que jamais, c'est un malheur que d'être artiste, c'est la dernière des carrières à suivre, c'est le dernier des métiers.
Pour remédier au mal, autant qu'il est possible, que l'École polytechnique, que l'École centrale et l'École des beaux-arts se donnent la main, se fassent des emprunts mutuels au nom de la science et du sentiment, et vous verrez que nos écoles d'un ordre secondaire, que nos écoles primaires mêmes, sui-
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vront le mouvement, refléteront le goût, imiteront la direction donnée aux écoles supérieures. Alors l'enfant du prolétaire, dans l'école de son village, apprendra à chanter et à dessiner en même temps qu'il apprendra à lire et à écrire, car tout le monde doit savoir dessiner, car tout le monde doit savoir la musique, comme tout le monde doit savoir lire et écrire. Cela doit être, je le soutiens, et cela sera; il s'agit de le bien vouloir, de se le dire les uns aux autres et de soi-même le pratiquer.
Tous alors comprendront l'art, tous alors pourront jouir des beautés que renferment les chefs-d'œuvre, car ils sauront la belle, la magnifique langue des beaux-arts qui s'apprend aussi facilement que les autres langues.
Et dans notre France, le peuple de Paris, comme celui de Lyon, de Bordeaux, de Rouen, de Toulouse et de Marseille, pourra dire comme le peuple d'Athènes, en fait d'art, de musique, de sculpture, de peinture et d'architecture : Et moi aussi, je m'y connais !
Pour aujourd'hui, j'ai dit.
A dimanche prochain raidi et demi.