‹ Beaux-artsChapitre 7 sur 7 · FÉVRIER · texte numérisé non relu

FÉVRIER

Mesdames, Messieurs,

A la fin de la dernière séance, nous en sommes restés à la peinture de Michel-Ange. J'ai exprimé l'idée, qui n'est pas reçue généralement, je le sais, mais qui se fera jour, néanmoins, car elle est vraie; c'est que Michel-Ange, quoique célèbre comme sculpteur, restera, pour la postérité, plus grand, plus célèbre encore comme peintre que comme sculpteur-architecte. J'ai dit qu'il lui avait manqué les qualités calmes qui doivent surtout distinguer le statuaire. Cette partie fiévreuse de son œuvre, cette grande expression tant soit peu exagérée, est supportable en peinture ; mais elle ne convient plus en statuaire, au point de vue où nous nous élevons dans notre appréciation de l'art pris synthétiquement. Sans doute la sculpture de Michel-Ange est quelque chose de magnifique; nous nous contenterions volontiers d'en voir beaucoup faire comme celle-là par les artistes de notre temps ; nous souhaiterions même que nos contemporains pussent en faire de cette force-là; mais si nous raisonnons d'une manière générale, sans parti pris, sans faiblesse, sans complaisance, laissant de côté les détails pour ne nous préoccuper que de la vérité générale et consciencieuse, il est certain que, pour tout homme sérieux, Michel- Ange est de beaucoup supérieur dans sa peinture, surtout dans le plafond de la chapelle Sixtine, à ce qu'il est dans

sa statuaire. Il y a cependant deux œuvres de lui qui touchent au sublime de son art, par le sentiment et par la pensée, je les ai déjà cités. C'est son Pensieroso à la chapelle des INJédicis à Florence, et son Moïse, qui est à San-Pietro in Vincolo à Rome. — Mais, dans ces œuvres, il y a comme dessin quelque chose de flamboyant, de rond, d'un peu tourmenté, qui n'est pas complètement le beau du domaine de la statuaire ; cela, il est vrai, donne à sa sculpture quelque chose de plus terrible, de plus expressif, de plus ronflant.

J'ai insisté sur ce point, parce que, comme nous nous occupons d'art en général, il faut bien établir que les trois arts : peinture, sculpture et architecture, ne doivent pas être séparés, mais, au contraire, être liés et menés ensemble pour se soutenir mutuellement. Dans l'avenir, lorsque l'éducation générale sera mieux faite, il n'y aura plus de lutte possible au sujet de la réunion de ces trois arts; et au temps de Michel-Ange, il y avait lutte encore, comme quand une chose n'est pas régulièrement constituée comme aujourd'hui. Alors, quelques individus, des amateurs tranchaient, faisaient la loi; tandis que plus tard ce sera l'éducation générale qui régira les choses de l'art. Tout en conservant son tempérament, à lui, individuel, l'artiste qui prendra une palette sentira que dans l'art il y a des nuances, qu'il a autre chose à dire que lorsqu'il prend une équerre ou un ciseau.

La statuaire et l'architecture sont deux arts qui se tiennent si près l'un de l'autre qu'il me semble incroyable que jamais on ait pu avoir l'idée de les séparer. Tous les deux demandent de la réflexion, de l'observation ; ils doivent tous les deux bien bâtir des formes harmonieuses, saisir d'abord par le premier aspect, par la grandeur, par la simplicité de l'œuvre ; c'est pourquoi ils exigent absolument cette simplicité, cet ordre qui cause l'admiration par son calme même. Et, en effet, ces deux arts s' adressant en général à des matières dures pour

s'exprimer, on comprend que ces matières elles-mêmes imposent le respect et obligent l'architecte sculpteur à une plus grande sévérité vis-à-vis de lui-môme et des autres.

Pour la peinture, on sent qu'il en est un peu différemment. Tout en restant dans la grande loi de l'unité, de la simplicité, la peinture permet certains caprices, certaines choses osées, qui peuvent même être très belles; et encore y a-t-il une exception en ce qui concerne la peinture appliquée aux monuments, car alors cette peinture monumentale devient partie intrinsèque de l'architecture en même temps qu'elle rentre aussi dans le domaine de la sculpture, c'est-à-dire que, dans ce cas-là surtout, c'est l'application irrésistible de l'alliance des trois arts, de la ligne, de la forme et de l'effet; sculpture, architecture, peinture.

Nous avons travaillé les trois arts ensemble depuis le commencement de ce Cours; il est bon qu'avant de nous quitter nous sachions bien faire la différence de chacun de ces arts, tout en appuyant l'un sur l'autre.

Maintenant je lis un passage de mon Cours élémentaire de dessin, qui est relatif à la peinture des anciens :

« Une idée fausse est généralement répandue, même chez » les artistes... » (Page 7/j..)

Voici une lithographie qui, bien que très imparfaite, présente une combinaison de peinture antique curieuse à observer. Vous y voyez trois figures de femmes, un jeune homme, un fond de paysage, un ciel et de l'eau. Il y a là tous les éléments, toutes les conditions pour produire l'effet qu'on peut désirer en peinture ; magie de couleur, ordonnance, composition rentrant dans la loi incontestable des conditions de cet art. Je retrouve dans cette simple lithographie, tout ce que je vous faisais remarquer à propos des peintures de Rubens et des grands coloristes. Pour un moment, figurez-vous cela en couleur. Je vois une lumière grise sur la figure de ces

femmes, comme sur tout ce qui reçoit la lumière ; des demiteintes transparentes, des ombres plus transparentes et plus vigoureuses encore, et enfin quelque chose de blond, de tendre et de gris pour le fond.

Celui qui a fait l'œuvre dont je vous montre la lithographie était un peintre très inférieur si l'on veut comparer son œuvre à celle d'un Apelles, il peignait de la décoration chez les anciens pour des vestibules, pour des lieux plus communs, pour des choses très familières. Et cependant voyez comme il a su réunir toutes les conditions de dessin, d'effet, de couleur, de beau style, toutes les conditions de l'art enfin. On ne voit plus cela depuis l'antiquité, même chez le Poussin, ce n'est qu'une redite. — Mais notre Poussin s'est inspiré de l'antiquité même pour peindre ses beaux paysages, il y a pris cette belle silhouette, cette manière large de peindre des arbres. On peut voir un arbre et le dessiner et le peindre en copiant les feuilles, en les comptant une à une comme certains peintres allemands, ou voir un arbre par sa grande tournure, sa silhouette, par sa belle ordonnance. Nous nous sommes appuyés sur les œuvres des maîtres pour jouir de la nature et la juger telle qu'elle est. Dans la première de nos séances, je vous ai parlé de l'enfant qui, pour copier un œil, commençait par un cil. Dans ses premiers essais, l'homme même le mieux organisé, mais qui n'aura pas fait de sérieuses études, s'il a à faire un dessin d'après nature, une peinture d'après un paysage en plein air, il sera saisi d'abord par une feuille, ou un détail, une petite branche qui s'incline, chaque chose qui frappera son œil, ce qu'il remarquera de plus apparent. — C'est là que l'enseignement des maîtres nous devient utile , indispensable, car il nous donne toujours les moyens les plus simples pour arriver au plus vite à voir et à copier la nature, et les premiers de tous les maîtres, vous l'avez compris déjà, sont les artistes grecs.

Le paysage que vous avez sous les yeux , tout imparfait qu'il est, renferme cependant les conditions de toutes les peintures passées, présentes, et je pourrais dire futures, car il y a une loi immuable, éternelle, qui ne change pas.

— C'est si vrai, que cette peinture antique est de la sculpture en même temps qu'architecture par la forme; un sculpteur pourrait faire cela en marbre, parce que c'est dans les conditions de compositions des belles lignes de la statuaire.

— C'est aussi de l'architecture , parce que c'est admirablement ordonné dans sa ligne et que c'est bien composé dans son cadre, et que c'est parfaitement dessiné.

Dans cet exemple, dans ce fragment de peinture antique, les trois arts sont donc réunis d'une manière évidente, incontestable, architecture par la ligne, par la composition, et par l'ordonnance; peinture, par le dessin, par la couleur, et par l'effet ; et sculpture, par la forme et le modelé.

« Nous profiterons de cette planche pour expliquer ce qui » nous semble être la cause du beau chez les anciens.» (Page 7/l, Cours de dessin. )

De nos peintres d'aujourd'hui, faisant des peintures d'enseignes, aux peintres décorateurs si distingués des anciens Grecs, il y a un monde de distance. La même différence devait naturellement exister comme chez nous et chez les anciens entre leurs peintres de premier ordre et leurs peintres en décors. Cependant vous voyez combien est grand encore cet art relativement inférieur ; il est tellement grand, qu'il n'y a pas, de notre temps, parmi nos premiers artistes, un seul peintre capable de faire cela dans ces belles données de l'art. Et pourtant, je le répèle, nous avons devant nous, de la peinture de dernier ordre, chez les anciens ; ce qui équivaudrait aujourd'hui chez nous, à nos peintures d'enseignes.

« Ce que je puis assurer, c'est que dans le musée de Na- » pies...» (Page 75, Cours de dessin.)

'2bli BEAUX-ARTS.

Je vous ai parle de ce pauvre Léopold Robert, et je vous ai dit que la critique parisienne avait beaucoup contribué à la mort de ce peintre intéressant. — J'ai vu, dans le musée de Naples, certaines parties de peintures aniiques qui avaient certainement Inspiré l'exécution du dernier et du meilleur de tous les ouvrages de Léopold Robert, son tableau des Pécheurs; c'était juste la même façon de faire des anciens. Léopold Robert a vécu longtemps en Italie ; il est naturel que, plus il avançait dans sa carrière, plus il devenait maître de son outil, et plus sa manière simplifiée de peindre se rapprochait de celle des anciens. J'ai dit qu'il avait été graveur avant d'être peintre. On se ressent toujours des impressions de l'enfance ; mais , à force de peindre, d'étudier, d'aimer la nature, ce qui élait beau, il était arrivé à une beaucoup plus grande liberté d'exécution. Son cjernier tableau, qui fait regretter sa mort encore davantage, a été exposé à la mairie du deuxième arrondissement; en le voyant je me trouvais transporté à Naples, surtout devant la figure de la femme qui porte l'enfant; ce groupe touchant de cette jeune et triste mère, me rappelait la peinture antique à la cire que j'avais tant de fois admirée au musée de Naples en 1832.

« Lisez seulement ce que rapporte Pline... » (Page 75, Cours de dessin).

c« Pour en faire un tout harmonieux, »

En parlant de la peinture moderne, on dira: C'est d'une jolie couleur! Mais quand il s'agira de la belle peinture des anciens, on dira : C'est d'un beau ton ! — Ce mot tonos renferme une grande idée ; je l'applique aux peintures de la chapelle Sixtine, faites par Michel-Ange, surtout au plafond. C'est d'un beau Ion, c'est superbe de couleur, non parce que c'est éclatant, mais parce que c'est solide, harmonieux, local et simple, magnifique et profond !...

« 11 n'y a proprement que deux sortes de couleurs : les cou-

» leurs (page 76) austères ou sombres, et les couleurs fleuries » ou claires...

» Apelles peignait le moral. »

Vous vous le rappelez, je me suis appesanti là-dessus. Jo vous ai dit : Faisons notre être moral d'abord, parce que c'est de là que découlera une œuvre ayant toute sa physionomie, tout son caractère. — Ce n'est rien qu'inventer; nous trouvons l'invention dans nos études, dans notre expérience.

«.... Par exemple, pour ce qui regarde les mœurs et les » passions de l'âme... » (Page 76.)

Cela ressemble à tout ce que nous voyons dans nos temps modernes.

«.... Ce qui est plus hardi, c'est que toutes ces expressions » différentes y sont très bien ménagées , distribuées par » groupes, et toutes renfermées dans un même cadre. »

Dans ce temps-là, à la grande différence de ce qui existe aujourd'hui, on ne pouvait avoir du génie qu'à la condition d'avoir 30,000 francs à payer par an à son maître. Quelle fortune devaient avoir les familles pour payer pareille somme ! De nos jours, nous sommes arrivés à quelque chose de plus facile ; et c'est mieux. Il faut néanmoins être bien vigoureusement trempé pour résister aux entraînements du besoin. Il est extrêmement difficile à l'homme sans fortune de rester dans les grandes traditions de l'art.

Vous tous qui m'écoutez, qui êtes jeunes, qui voulez devenir ou artistes ou bien de bons, d'excellents ouvriers, je vous conseille de ne rien sacrifier au veau d'or; en résistant, au courant qui nous entraîne à notre ruine morale, vous serez toujours récompensés, ne fût-ce que par votre propre conscience. Beaucoup d'hommes du même âge que moi, je vous l'ai déjà dit, ont suivi la voie du succès facile ; ils n'en ont pas recueilli de bien beaux résultats; ils eussent mieux fait de mettre toutes leurs facultés au service des idées élevées. Ils n'auraient peut-

être ni plus ni moins d'argent; mais, puisque nous devons tous aller un jour un peu plutôt, un peu plus tard, à une fin qui est la même, que sert d'avoir un peu plus de billets de mille francs dans notre portefeuille? La question ne saurait être là pour l'artiste, ni même pour personne. Les hommes qui se sont fait un dieu du veau d'or se sont trompés; il n'y a qu'une véritable fortune, c'est celle qui réside dans notre cœur, dans notre courage, celle-là, on la tient bien.

La perspective de la misère est chose terrible pour beaucoup de gens, mais je crois qu'on peut tout concilier. Seulement il faut savoir se priver de beaucoup de choses et ne pas rechercher les jouissances trop coûteuses. Les nobles jouissances de la nature et de l'art méritent seules d'être obtenues.

Je dois vous le dire, une chose me préoccupe énormément, en faisant ce cours, j'ai eu un but sérieux, utile : donner aux ouvriers de Y Association polytechnique, à tous les ouvriers, un goût sain, fructueux, de l'art, de façon que dans leur industrie particulière, ils pussent introduire ce goût qui se puise aux sources pures que je vous ai indiquées. Mais si, parmi eux, il se trouvait de ces natures d'élite, supérieures, troublées, non par une fièvre momentanée, mais par un amour constant et incessant de l'art, je serais au désespoir d'avoir manqué mon but. Si, au lieu de donner du courage aux jeunes travailleurs qui se sont adonnés à une carrière quelconque, je leur avais fait entrevoir une carrière à laquelle ils ne peuvent pas prétendre, carrière qui n'est pas meilleure que la leur, car elle est plus pénible encore, tant au point de vue moral qu'au point de vue matériel, et elle n'est grande, glorieuse, que si l'on arrive à la sublimité ; si, dis-je, mes paroles pouvaient avoir eu cet effet, j'en serais inconsolable, ce serait une fausse direction donnée par moi, malgré moi et à regret, qui jetterait un trouble dans leur vie. Je me sens charge d'âmes, messieurs, et je serais désolé d'avoir failli involontairement à ma mission.

Mes paroles seront répétées parce qu'elles renferment une idée féconde, une idée qui est celle de l'humanité tout entière, parlant par ma bouche, car, depuis le commencement de nos réunions, vous avez pu remarquer que je ne faisais que citer. — Mais, il faut le dire, à notre époque, la misère, les besoins, les intérêts, toutes sortes de détails qui n'entrent pas dans les grandes combinaisons de l'art, ont pris une grande place, une influence tellement considérable que, au lieu de suivre cette belle et grande tradition de l'art synthétique, on a fait un art spécial et spéculateur. Dans l'art pris au sérieux la spécialité n'existe pas et n'a jamais existé. La preuve, c'est que, dans aucun des beaux jours où florissait le grand art, il n'y a jamais eu un peintre, un sculpteur, un architecte véritablement sérieux, qui se soit isolé dans son art seulement ; il est tout à fait impossible de séparer ces trois choses ; la ligne, la forme et l'effet, c'est-à-dire la peinture, la sculpture et l'architecture.

J'ai voulu ramener l'attention sur cette idée ; elle est dans l'air, et mes contemporains la sentent. J'ai eu en vue d'aider ceux qui ont la bonne volonté d'apprendre l'art ; et pour ceux qui sont dans des industries particulières, dans des carrières différentes en apparence, plus qu'en réalité des beaux-arts, je serais heureux, si je leur ai fait connaître un nouveau bonheur, si je leur ai ouvert un coin du ciel qu'ils ne connaissaient pas. En allant au musée, ils pourront jouir davantage de certaines choses; mais, quant à ceux-là, et ils me touchent ici plus particulièrement que les autres, je serais profondément affligé si, au lieu de leur apporter le bien, je n'avais fait qu'apporter du trouble dans leur vie, et leur causer de la douleur. Je reprends l'histoire des peintres de l'antiquité :

« Enfin, parut au monde le grand Apelles, l'incomparable » peintre.... (Page 17, Cours de dessin.)

En parlant de Protogène, Apelles disait : 11 est vrai que

Protogène et moi nous possédons à peu près au même degré les diverses parties de la peinture ; peut-être que, sur quelques points que je lui laisse, il en sait plus que moi; mais il y en aune considérable sur laquelle je l'emporte sur lui; c'est qu'il ne sait pas quitter le pinceau.

Il y a là quelque chose de très intéressant : ne pas savoir quitter le pinceau. — Vous vous souvenez que nous avons dit qu'on devait faire, refaire et améliorer son œuvre. Apelles dit que le grand mérite de l'artiste, c'est de faire tout ce qu'il faut pour donner quelque chose de bon, mais que quand il sent qu'il n'a plus rien à dire, il faut qu'il s'arrête. C'est là le difficile dans les trois arts, qui ne peuvent être séparés. Mais en peinture surtout, au point de vue de l'exécution, en peinture où la couleur est comme une fibre si délicate, si sensible, la difficulté est de savoir travailler assez longtemps pour produire une œuvre sérieuse, complète, et d'y mettre, sans la fatiguer, ce dernier souffle dans lequel l'âme s'exhale en quelque sorte: et arrivé là, de s'arrêter. C'est ce ni trop, ni trop peu des Grecs qu'il est si difficile d'atteindre ; c'est cette combinaison sublime qu'on n'a trouvée que chez eux et chez quelques maîtres des temps passés, comme les Léonard de Vinci et les Raphaël, et les Michel-Ange, quand ils étaient arrivés à leur apogée.

Apelles dit : « Protogène ne sait pas quitter le pinceau. » — De notre temps, nous ne pouvons pas nous plaindre de cela. En général, nos artistes modernes s'arrêtent trop tôt ; ils s'arrêtent même souvent avant d'avoir sérieusement commencé. Les tableaux se pondent en quelque sorte comme se pondent les œufs; et avec un sans façon, un laisser-aller une légèreté inouïe, sans même y avoir songé.

Nous vous avons dit que, contrairement à cette manière de procéder, il fallait penser d'abord, puis construire avec le dessin ; à l'exemple de tous les grands maîtres, modeler sur sa

toile en grisaille; enfin, compléter son ébauche de manière à n'avoir pas que des à peu près avant de commencer à peindre avec la teinte.

Ceux qui font vite ne recommencent pas leurs œuvres ; pour corriger un défaut, il leur faudrait gratter la toile entière; ils ont plus tôt fait d'en faire une autre, plus mauvaise encore que la première, faite avec le même procédé.

« Au reste, quand nous avons dit qu'Apelles ne s'épuisait » pas sur ses tableaux, ne fatiguait pas excessivement ses ou- » vrages» (page 78 du Cours de dessin), nous n'avons jamais voulu dire qu'il les fit avec insouciance, avec légèreté; bien au contraire.

Vous le savez, celle composition de la calomnie d'Apelles a inspiré celle de Raphaël que j'ai mise sous vos yeux.

« Telle fut la vengeance utile et ingénieuse de ce grand homme.

» Auguste fit un si grand cas de sa Vénus Anadyomène. » (P. 79.) Pour Protogène, l'heureux rival d'Apelles, quand il » peignait son fameux tableau du Jalyse, on dit qu'il ne man- » geait que quelques herbes cuitesdans l'eau pour se soutenir » seulement, et afin de ne pas émousser par une nourriture » trop succulente, cette pointe de sentiment si nécessaire au » peintre qui travaille pour l'immortalité. »

J'ai su positivement que Géricault, quand il a fait son tableau du naufrage de la Méduse, s'est enfermé avec les cadavres qu'il a représentés sur son tableau, tout le temps nécessaire pour les peindre. 11 ne mangeait pas; il s'était rasé les cheveux pour s'ôter l'envie de sortir et de se montrer en public.

Gros, en peignant sa Peste de Jaffa, s'est enfermé, couchant sur les planches de son atelier, afin de dormir le moins longtemps possible, le temps seulement de réparer ses forces épuisées, et ne mangeant juste que de quoi se soutenir.

Tout artiste sérieux qui veut tenter de faire des chefs-

d'œuvrc, doit avoir un grand dévouaient, une entière abnégation. Jl n'y a pas de détail, vous le voyez, si petit qu'il paraisse, qui n'ait son importance.

« On assure que pour conserver son tableau pendant plu— » sieurs siècles aussi entier qu'il était possible. Pi otogène le

«'couvrit de plusieurs couches de couleurs »

Vous savez comment nous avons insisté sur la peinture solide. La peinture frottée et soufflée ne résiste pas; tandis que la peinture à plusieurs couches et solidement travaillée, demeure belle et solide comme la peinture des Vénitiens. — Les Grecs nous donnent encore une leçon utile par leur procédé.

« C'est à cause de l'atelier de Protogène, où était son » tableau du Jalyse ou chasseur qu'il voulait conserver, que » le roi Démétrius Poliorcète n'incendia pas la ville de Rhodes » qu'il tenait assiégée. »

Toutes les richesses d'une ville ne pouvaient suffire à payer les œuvres d'Apelles, dePolygole, de Protogène, deZeuxis, de Phidias, de Praxitèle, et de tant d'autres grands peintres et sculpteurs grecs...

Vous voyez que l'art était en honneur dans ce temps-là. « Les Grecs, qui se piquent d'exactitude..,. » (Page 80, Cours de dessin,)

J'ai dû vous lire, pour terminer, quelques fragments de mon cours relatifs à ce qu'était l'art chez les anciens. 11 me reste à vous dire encore quelques mots avant de faire notre résumé.

Aujourd'hui, je suis beaucoup plus à mon aise, je puis parler avec plus de liberté : nous nous connaissons; vous avez eu la bonté de me suivre dans une saison rigoureuse, et il faut du courage pour affronter un amphithéâtre disposé comme celui-ci. La première fois que j'ai paru ici j'étais embarrassé: il me fallait manier en public la parole : cette arme si puis-

DIXIÈME LEÇON. ^Gi

santé, si redoutable, et quelquefois si dangereuse. Je vous ai parlé de tout cœur et je vous ai fait mes confidences, et votre bienveillante sollicitude, vos encouragements chaleureux ne m'ont pas manqué, vous m'avez compris, vous y avez répondu. J'ajouterai que je vois avec plaisir qu'aujourd'hui une certaine place est remplie. Le jour de notre première séance, mon inquiétude s'est accrue en voyant que les chaises qui attendaient mes anciens camarades, peintres, sculpteurs, architectes, se trouvaient vides. J'en fus plus peiné pour eux que pour moi; car, aujourd'hui, si je ne l'avais pas su, vous m'avez révélé par lasympathiedont vous continuez dem'entourer, que j'avais quelque chose à leur dire, au moins par le cœur, quelque chose qui aurait pu leur ouvrir un coin de ma pensée qu'ils ont paru méconnaître jusqu'à ce jour; quand on se trouve au milieu d'un auditoire qui vous est inconnu, on parle plus difficilement. J'aurais désiré que ceux qui m'ont donné des leçons, avec ceux qui ont été mes camarades sur les bancs de l'école fussent là. On leur avait envoyé des invitations, aucun n'est venu : les circonstances les en ont peut-être empêchés. Mais je dois le dire, car il faut que tout se sache, je ne peux pas garder quelque chose; c'est un malheur de ma nature, que voulezvous ! Aujourd'hui je puis me passer de leur présence; il y en a un, un seul, au moins, y est-il? Cela me fait, je le répète quelque bien; mais il aurait dû y en avoir plusieurs la première fois, et à la première séance, et il n'y en avait aucun. Celui-ci pourra leur dire ce qu'ils ignorent, c'est que dans ces dix leçons difficiles, où je traite si vertement de questions fort délicates, que parfois j'ai dû, pour appuyer mes assertions, toucher aux personnalités..., j'ai eu pour m'encourager un public très sympathique, et très généreux.

Permettez-moi la suite de ces confidences. — J'avais accepté la mission qui m'était offerte de venir parler en public, devant les premiers venus, indifférents ou ennemis, mal-

veillants peut-être. Ne me sentant pas suffisamment préparé, un moment je me sentis défaillir. Mais, quoique tout éveillé, j'eus comme un rêve. Je me figurai que j'étais dans une forêt magnifique que j'appellerai le bois sacré de l'art. C'était mon atmosphère, ma vie entière ; je jouissais de tant de belles choses dans ce lieu charmant ! Avant tout, je voyais la nature riche, brillante, colorée, radieuse. Puis, dans un paysage magnifique, j'apercevais non loin de moi, ma vue étant assez perçante, des édifices ornés de sculptures sublimes, des peintures comme celles d'Apelles et d'autres grands peintres; un groupe charmant de jeunes gens dansant, folâtrant sur un tapis de verdure dans une prairie émaillée de fleurs; un rayon de soleil venait éclairer tout cela. Dans un coin ombré était un lac bleuâtre, dont les eaux limpides baignaient les beaux corps de jeunes filles, de belles vierges, comme cette belle vierge d'Athènes, de Praxitèle, dont je vous ai fait voir le plâtre. Je jouissais de tout cela, et j'étais bien heureux ; lorsqu'un groupe de jeunes gens vigoureux, alertes, à l'œil intelligent, mais à la main un peu épaisse comme celle de l'homme qui a travaillé, déboucha d'une allée et me dit : Vous connaissez cette forêt qui renferme dans toutes ses parties tant et de si belles choses ; mais c'est un labyrinthe pour nous, nous ne savons comment nous y reconnaître ; nous voyons là-bas un très bel édifice en marbre, et de toute beauté, mais il y a comme un voile devant nos yeux qui nous empêche de le bien voir ; si vous vouliez nous conduire , nous connaîtrions toutes ces merveilles. — Volontiers, leur répondis-je ; je vais même vous donner la main et vous faire voir et vous faire comprendre tout ce que je pourrai.

Voilà, mesdames et messieurs, le secret qui m'a fait vous parler beaux-arts ; j'ai voulu vous livrer une portion de ces jouissances que j'ai éprouvées toute ma vie, quoiqu'au milieu de bien des souffrances.

Jusqu'ici, on a appris d'une manière technique certaines parties de l'art à ce que l'on appelle la classe ouvrière ; mais je crois qu'on ne lui a pas assez parlé du seul et véritable grand art; car, bien qu'on en fasse beaucoup, et de bien des sortes, il n'y en a qu'un seul. En faut-il une preuve? — Je vous ai parlé du gothique ; je mets sous vos yeux un dessin chinois ravissant, et, pour moi, ce dessin chinois est de l'art gothique, ni plus ni moins; c'est de l'art où il n'y a que de l'outil, de la main, c'est de la curiosité et non pas de l'art proprement dit. Il ne faut pas confondre : l'art est une chose et la curiosité en est une autre. Il y a des gens qui prétendent faire de l'art parce qu'ils fabriquent très habilement, avec leur pinceau, avec leur ciseau, tel ou tel morceau d'étoffe, telle ou telle chaussure, même une main, chose très difficile à faire en peinture et en sculpture. Tout cela, quoique parfaitement exécuté, peut ne pas être de l'art, et ne sera véritablement beau que lorsque l'âme de l'artiste l'aura animé de son souffle, de son sentiment, et ce sentiment c'est une idée générale, préconçue, humaine, qui éveille la sympathie et l'admiration. — Eh bien ! le dessin que je vous fais passer ne vous fait éprouver rien de pareil.

Par contre, je vous prie de jeter les yeux une fois de plus sur ce trait de plume charmant, quoique imparfait, de Léonard de Vinci, où les trois arts sont réunis. Dans cette tête de mère, dans cet enfant couché, il y a une vibration qui sent l'artiste et qui ne se rencontre pas dans cette œuvre chinoise, qui est cependant relativement très habile et bonne encore par certains côtés, comme exécution.

Voici une photographie effacée représentant la Dispute du Saint-Sacrement, l'un des chefs-d'œuvre de Raphaël. — Voici ï Incendie du bourg, où Raphaël prouve une fois de plus qu'il est autant architecte que peintre.

Dans cette aquarelle chinoise, faite sur du papier de riz, il

2G'j BEAUX-ARTS.

n'y a aucune idée, aucune pensée, aucun sentiment élevé de l'art. Vous en verriez un millier comme cela, que vous ne seriez pas plus émus; c'est toujours l'œil, l'œil seulement, qui est intéressé, c'est pourquoi ce n'est pas de Vart, mais de la curiosité. On dit : c'est fort habile, c'est très amusant à voir une fois, c'est joli, c'est adroitement fait, mais c'est de l'art de la main, seulement; mais l'intérêt manque, parce que l'idée, le sentiment, la science, l'éducation générale font défaut. — 11 faut donc prendre l'éducation générale par la base, par le cœur, par la raison, et, pour cela, il faut, comme nous l'avons dit, réunir la science au sentiment.

Je résume, en quelques mots, tout ce que nous avons vu dans ce cours :

Dans la première séance, nous avons parlé du but moral de l'art. — Dans la seconde, nous avons montré que l'une des bases de l'art était la géométrie et la perspective. — Dans la troisième, nous vous avons entretenus de l'architecture, non pas niaise et banale, mais de cette belle, de cette grande architecture qui nous a été léguée par les siècles, où est écrite l'histoire des peuples, leurs jours glorieux et leur jours de décadence. Vous vous rappelez l'intéressant voyage que nousavons fait avec des dessins et des photographies dans cette troisième séance.

Dans la quatrième, nous nous sommes occupés du dessin basé sur les lois géométriques. La cinquième a eu également le dessin pour objet, mais le dessin par l'exemple des maîtres. Dans la sixième, nous avons modelé devant vous, malgré les rapprochements désagréables qui en pouvaient résulter ; nous avons compris qu'une démonstration sur la plastique, sans l'application immédiate, serait lettre-morte. Malgré la rigueur de la saison, malgré la gêne, malgré tout, nousavons, pendant deux séances, essayé de vous montrer ce que c'était que l'armature et le modelage. — Enfin, nous avons abordé la peinture ; vous avez vu seulement qu'avec du blanc et du noir

nous sommes parvenus à faire de l'effet. A la dernière séance, nous avons mis de la couleur et nous avons massé avec le ton.

Comme résultat de tout ce qui précède, nous vous disons :

« Celui qui, de notre temps, veut entrer bravement dans la «carrière doit tout lui sacrifier... » (Page 81 du Cours de dessiîi. )

Dans ce petit miroir étrusque, que je vous ai montré, dont les ornements étaient si bien ordonnés dans l'ensemble, il y a mille fois plus d'art que dans toutes les choses extravagantes que nous voyons, que dans tout Versailles même ; car cet art de marquis en talons rouges affublés de lourdes perruques, où il y a des perruques et des talons rouges partout, avec tous les vices et toutes les infamies du règne de Louis XIV, malgré ses hommes de génie et son épanouissement d'art, sous certains rapports. Oui, dans ce fragment de peinture antique, dans ce petit miroir d'art industriel chez les anciens, que j'ai mis sous vos yeux, il y a mille fois plus d'art, de goût, de sentiment, que dans toutes ces choses brutales, extravagantes, souvent grossières, dont la poétique d'art est si admirablement, si véritablement résumée dans les Mémoires de Saint- Simon.

Les grandes batailles de Lebrun ne sont qu'une lourde imitation des choses de Raphaël. Dans ce temps-là, il y avait comme peintres, des hommes plus forts que Lebrun, c'était Lesueur et Poussin. — Lesueur lui-même, malgré certaines faiblesses, est et sera pour tous ceux qui sentent et aiment les arts, un artiste bien autrement sensible, bien autrement organisé que ne l'était M. Lebrun. Pour moi, je donnerais toutes les toiles ambitieuses de Lebrun pour une ou deux peintures pour un seul dessin de la Vie de Saint-Bruno de Lesueur.

« Tout le monde doit savoir dessiner; tout le monde peut » savoir dessiner... »

Je l'ai dit dès la première Leçon, il faut que tout le monde

apprenne à dessiner en apprenant à lire et à écrire. 11 n'est pas plus difficile de copier une forme d'après un beau modèle que de copier des lettres majuscules, une M ou une R ou un G.

«... Il ne s'agit que de s'exercer au dessin positif..; Les Allemands et les Italiens sont musiciens, parce qu'ils sont bercés, élevés au milieu de l'harmonie. Avant même de parler, l'enfant de ces pays a déjà fait sa partie avec son père et sa mère; il croit chanter la même note; il a raison ; mais elle est à une octave au-dessus de la note que chante sa mère, et à deux octaves de celle chantée par son père. C'est un trio à l'unisson, mais l'oreille ne s'en forme pas moins. — Il y a trente ans, ceux qui savaient la musique, en France, étaient des exceptions. Aujourd'hui, il n'y a pas une ville qui n'ait sa société chorale. Dans très peu d'années, les Français deviendront musiciens comme les Allemands et les Italiens; j'espère qu'ils sauront aussi dessiner, et qu'on mettra de côté le laid pour ne montrer au public que ce qui est beau et capable de former le goût.

« Les Grecs trouvent l'art tout créé chez les Égyptiens... » (Page 82, résumé du Cours de dessin.) « De Phidias et d'Ictinus. »

C'est le malheur des temps, mais c'est l'éducation première qui en est cause. Les Grecs, n'ayant sous les yeux que de belles choses, ne pouvaient pas aimer les laides. De même, les Allemands et les Italiens, ayant habitué leurs oreilles à des notes justes, ne peuvent pas chanter faux; ils ne savent pas ce que c'est. Il y a des gens qui prétendent qu'il y a des voix fausses. Non, il y a des gens qui chantent faux, parce que leur oreille n'est pas formée à donner le son juste. Au cours de M. Chevé, fait d'après la méthode Galin et Paris, presque tous les individus qui s'y présentent à la première note, chantent faux ; mais le professeur leur donne le ton avec le diapason, et un

groupe de voix répèle juste la note ; les nouveaux venus la répètent aussi par imitation ; s'ils s'aperçoivent qu'ils chantent faux, ils s'abstiennent, ils attendent, car ils sentent que ça ne marche pas. Voilà le secret de la musique d'ensemble, par les masses populaires.

('/est le môme secret pour le dessin. Fréquentez telles gens aimant les arts, ayant le goût de telle ou telle époque, vous n'en sortirez pas. Dans ce moment-ci, la mode florissante en peinture, c'est lexvme siècle; nous sommes sous Louis XV. Mettez ces petits messieurs, ce qu'on appelle les gandins, les sportmens, devant de la peinture belle, sérieuse, ils s'écrieront : Oh ! la touche! il n'y a pas de touche, mon cher. — Une autre bégueule de leurs amies fera une grimace en faisant sa petite moue de chatte maniérée. — Il ne faut pas leur en vouloir, c'est leur éducation. On leur a corné cela aux oreilles ; ils sont oisifs, ils se distraient de la sorte avec le petit art faux, ne pouvant comprendre le grand art vrai, comme ils le feraient avec autre chose. Leur éducation est à faire pour le beau, pour le bien, comme elle a été faite pour le mal et pour le laid ; voilà tout...

« Par une raison simple et positive, que l'on pourra contes- » ter, mais qu'on ne pourra jamais complètement nier, tant » que le goût régnera sur la terre, la ligne étant dans tous les » arts la loi d'être , ceux qui ont porté à un plus haut degré le » grand art de la ligne resteront les premiers. »

Quelle transition ! Nous en sommes à ce petit art des meringues, et de la crème fouettée du xvnf siècle, à cet art des Fragonard, de la peinture sans caractère. J'ai un ami fragonardiste outré, bonhomme au fond, mais une espèce de voltairien sans religion, sans foi ni loi, ne croyant à rien autre chose qu'à un joli brin de fille et à Fragonard. Bonhomme au demeurant, excellent garçon au fond, bon enfant, comme on dit. Il ne sait ce qu'il est, ni ce que sont les autres;

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mais quand il a dit : la peinture de Fragonard ! il a tout dit. Quand, dans une œuvre d'art, le fond manque, c'est-à-dire la pensée, la ligne et la forme qui la rendent saisissable, que voulez-vous en faire, vous pouvez passer outre, et aller ailleurs.

« Qu'est-ce qui, en fin de compte, fait un beau temple?... » La ligne; une belle statue, la ligne; un beau tableau, la ligne; » une belle musique, la mélodie ou la ligne. »

J'ai entendu aux Italiens un nouvel opéra; à la fin du deuxième acte, j'ai eu le tympan écorché ; après quatre ou cinq coups de timbales, j'ai failli me trouver mal, et je cours encore, et je n'ai pas demandé à voir les deux derniers actes, il m'eût été impossible d'entendre une note de plus; j'avais les oreilles ensanglantées; c'était une souffrance horrible. Bientôt on mettra des pièces de canon dans l'orchestre. J'aime bien mieux entendre du Mozart, du Bellini, du Rossini, du Weber, ou du Beelhoven dans ses trios les plus savants; alors j'entends toujours une ligne suivie, un dessin. 11 paraît que nous sommes menacés d'une musique plus bruyante encore... Nous avons déjà eu M. Meyerbeer, M. Verdi, un Italien, bon patriote, dit-on, mais qui ne l'est guère dans sa musique, a moins que, comme le disait un fin critique, tout ce bruit qu'il fait ne soit le cri de révolte d'un peuple asservi. Je trouve, pour mon compte, que c'était déjà beaucoup de bruit; que c'était déjà bien fort comme cela. Qu'est-ce qui agira donc sur notre ouïe si cela ne peut suffire? Décidément je crois que nous allons à la barbarie et à bride abattue...

Je juge des œuvres par ce que j'en éprouve, comme tout le monde doit en juger. Quand mon oreille suit une mélodie, comme lorsque mes yeux voient un chef-d'œuvre de peinture, de sculpture ou d'architecture, la sensation que j'éprouve, pour être différente par les nuances, est identique par l'effet que j'en ressens. Quand je me trouve ent face d'une belle œuvre

musicale, il me semble que je prends un crayon, et, continuellement, comme devant un tableau ou une sculpture, je suis la forme, le dessin qui doit se poursuivre du commencement à la fin. S'il se rencontre dans l'œuvre que j'écoute en musique, quelque chose qui soit heurté, contraire aux règles du goût ou de la mélodie, alors c'est comme si je recevais un coup violent par un corps brutal et lourd. C'est ce qui s'est produit dans mon esprit en écoutant certaine musique moderne, surtout depuis que la mode est au bruit, aux temps brisés, rompus. C'est ce qui m'est arrivé également devant cette sculpture où il y avait un grand diable pendu à un rocher qui menaçait de me tomber sur la tête. C'est ce qui m'arrive en voyant, ou en écoutant tout ce qui dans l'art est grossier, brutal, extravagant, à force de mensonge et d'impuissance.

L'art doit charmer, ravir; il doit passionner par l'admiration, mais passionner avec connaissance de cause : le beau, le grand art, musique, peinture, sculpture, architecture, littérature même, doit être une belle ligne suivie, dessinant une grande pensée ; cette ligne doit revenir toujours vous prendre, vous reprendre, puis vous reprendre encore, et ne jamais vous abandonner. L'art n'est pas ailleurs, ou c'est du charlatanisme, du mensonge, du bruit, de mauvais moyens dont on se sert pour attirer la foule, comme le saltimbanque fait son boniment à la foire des Loges ou de Saint-Denis, afin d'avoir du succès, un succès de gros sous, le succès d'une heure, par une multitude hébétée...

Ceux qui se servent de ces moyens savent mieux que personne ce qu'ils valent. Lesueur n'était pas envieux des succès de M. Lebrun, et je vous l'assure , Léopold Robert, dans sa petite retraite si triste d'Italie, ne désirait pas, n'enviait pas le sort du peintre Gérard. Dans son salon, M. Gérard, tout peintre du roi, tout baron qu'il était, avait deux perles, deux petits tableaux de Léopold Robert ; il savait bien qu'il y

avait là quelque chose, que lui, M. le baron, n'aurait pas pu produire.

Je parle, dans mon cours, du philosophe allemand Hegel, et je lui emprunte une citation :

« L'art n'étant que le produit de l'activité créatrice de » l'homme ne peut ni s'apprendre ni se transmettre....

(Page 83 du Cours de dessin.)

J'ajoute :

« 11 ne faut pas cependant exagérer ce principe outre me- » sure... »

Je vous ai lu ce qu'il y a de plus caractéristique dans ce philosophe étranger ; je vous ai dit l'autre jour ce qu'il y avait de ridicule dans ses rêvasseries sur les beaux-arts. N'en parlons plus.

Vous ne ferez jamais qu'un pommier donne du raisin, pas plus qu'un homme qui n'a pas la fibre artistique devienne un artiste. Mais si vous soignez, si vous entretenez ce pommier, vous lui ferez donner d'excellentes et belles pommes, tandis que si vous le laissez ronger par les chenilles, par les mauvaises herbes ou attaquer par les animaux ruminants, il ne donnera jamais de pommes, pas même de mauvaises. Il faut donc faire l'éducation des hommes comme on fait celle des arbres...

« L'artiste a besoin, pour n'être pas arrêté dans ses créa- » tions..., de cette habileté qui le rend maître et le fait dis- » poser à son gré des matériaux de l'art ; ce n'est pas tout: » plus l'artiste est haut placé dans l'échelle des arts, plus il » doit avoir pénétré avant dans les profondeurs du cœur hu- » main.

» Savoir, c'est être libre; savoir, c'est pouvoir, »

On se figure que l'on travaille pour soi, et il y a des gens qui ont cru très consciencieusement que les artistes étaient de grands égoïstes qui ne vivaient que pour eux, pour leur propre

DIXIÈME LHÇON. 271

gloire, pour leur amour-propre, pour leur satisfaction et leur succès. 11 y a peut-être même des artistes qui se le figurent. — Les artistes et ceux qui les jugent comme je viens de le dire se trompent, car si vivre pour produire est une loi de l'humanité pour qui sait se comprendre et comprendre les autres, cependant on n'est heureux que par le bonheur que l'on donne aux autres, que par le dévouement. Plus l'artiste se dévouera, et travaillera pour faire plaisir aux autres, et plus il aura d'espoir, plus il aura de chances de grandir. L'artiste qui aime fait ce qu'ont fait Raphaël, Léonard de Vinci, Apelles, tous les grands artistes. Les artistes qui n'aiment pas, comme beaucoup d'artistes modernes que vous connaissez, fabriquent, mais ils ne produisent véritablement pas ; et ils ne sont pas heureux.

Est-ce que notre conscience à tous ne nous révèle pas cela , même ce que nous voudrions nous cacher?... Assurément, et nous n'avons été réellement heureux que du jour où nous avons fait quelque chose de bon, de bien, pour les autres. L'art, je le répète, est l'expression de ce sentiment supérieur, le dévouement.

Je n'abuserai pas plus longtemps de vos moments. Cette leçon est la dernière de cette année. Je ne sais même si je referai un cours; peut-être ferai -je des conférences, car nos réunions ont pris plutôt le caractère de conférences que celui de leçons ou de cours proprement dit. L'Association polytechnique a des professeurs spéciaux qui enseignent le dessin ; je crois que mon but sera mieux atteint en tâchant, dans quelques conférences en une saison meilleure, de donner une direction plutôt qu'un enseignement spécial auquel je ne puis me vouer.

Vous avez vu en présence l'art grec et l'art gothique; au • jourd'hui, je vous ai montré un échantillon de .l'art chinois. Ces deux derniers arts, le chinois et le gothique se ressem-

blent énormément; de part et d'autre on a fait des magots. Quand il y a des magots en peinture et en sculpture, on peut bien être sûr que l'architecture est dans le même goût. L'artiste sérieux, qui va au fond des choses, trouve dans le gothique juste le même degré d'art que dans le chinois, c'està-dire l'hébétement, l'esclavage de l'espèce humaine; l'esclavage, le troupeau de brutes qu'on mène avec un fouet en lui faisant croire tout ce qu'on veut sans laisser aux hommes le droit de raisonner. Le grand art dont nous parlions, celui qui émane des sentiments les plus élevés de la nature humaine, c'est l'art des peuples civilisés, c'est l'art des peuples qui savent unir la science au sentiment ; c'est l'art des peuples libres. (Applaudissements réitérés) (1).

(1) Ces dix leçons improvisées sur le Cours de dessin, publié par M. Etex en 1851 , ont été suivies par un public assez nombreux malgré la saison rigoureuse où elles ont été faites dans l'amphithéâtre de chimie de l'Ecole de médecine. Écoutées avec un respectueux silence, ces dix leçons ont été couvertes d'unanimes applaudissements.

Plusieurs personnes ayant demandé qu'elles soient imprimées, l'auteur a préféré les laisser paraître telles que le sténographe les a saisies au vol et d'après nature, afin de leur laisser, malgré ce qu'elles peuvent avoir d'incorrect dans le style, tout leur cachet de spontanéité.

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