LE SOUPER DE DIEGO
Déjà la peste avait quasi cessé, de façon que ceux qui se retrouvaient vivants se faisaient grand et joyeux accueil. De là naquit une société de peintres, sculpteurs et orfèvres, ce qu'il y avait de mieux à Rome ; et le fondateur de cette société fut un sculpteur appelé Michel-Ange. Ce Michel-Ange était Siennois, fort habile homme, en état
BENVENUTO CELLINl! 73
de paraître auprès de tout autre de la même profession, mais par dessus tout, cet homme était le meilleur compagnon et le plus joyeux du monde; "et, bien qu'il fût le doyen delà société, il en était le plus jeune pour la bonne santé. Nous nous réunissions souvent, tout au moins deux fois la semaine. Or étaient, afin qu'on le sache, de cette société, Jules Romain, le peintre, et Jean François, les deux merveilleux disciples du grand Raphaël d'Urbin. Nous étant déjà réunis mainte et mainte fois, il plut à notre bon directeur que le dimanche suivant nous nous retrouvassions à souper chez lui, avec obligation pour chacun de nous d'amener sa Corneille (car c'était le nom que leur avait donné ce Michel-Ange), sous peine pour le délinquant de payer un souper à toute la compagnie. Ceux qui n'avaient pas l'habitude de ces sortes de dames, eurent à s'en pourvoir à grand' peine et chèrement, pour ne pas rester honnis à ce fameux souper. Moi, qui pensais être bien pourvu à cause d'une jeune fille fort belle nommée Pentésilée, laquelle était granden^ent amoureuse de moi, je me vis forcé de la céder à Bachiacca, l'un *àe ^ mes bons amis, en raison de l'amour qu'il avait et qu'il a encore pour elle. Dans cette histoire se mêlait un peu d'amoureux dépit; car voyant qu'au premier mot je l'avais cédée à Bachiacca, la dame se mit en tête que je faisais peu de cas du*grand amour qu'elle me portait : ce qui, avec le temps, amena une terrjble afl'aire par l'envie dont elle était possédée de se venger de l'a (front que je lui avais fait : ce que je raconterai en temps et lieu. L'heure approchait de se présenter dans cette joyeuse
compagnie, chacun avec sa corneille ; je n'en avais pas, et pourtant je trouvais par trop fort de ne pas me mettre à l'unisson d'une telle folie; ce qui me retenait le plus/ c'est que je ne voulais pas introduire sous mon couvert, entre gens de telle valeur, quelque mauvaise corneille plumée : aussi m'avisai-je d'une idée bouflbnne pour accroître d'autant la joie commune. Ma résolution étant prise, j'appelai un jeune homme de seize ans, fils d'un chaudronnier espagnol qui demeurait à ma porte. Ce jeune homme, qui s'appliquait aux lettres latines, était fort studieux ; il avait nom Diego ; sa figure était belle, son teint merveilleux d'éclat, la coupe de son visage était supérieure à celle de FAntinoûs antique, et les copies que j'en avais introduites plusieurs fois dans mes ouvrages avaient contribué à me faire grand honneyr.
11 ne fréquentait personne, et en effet, personne ne le
connaissait; il s'habillait fort mal, au hasard, et n'avait goût qu'à ses admirables études. L'ayant fait venir chez moi, je le prifii de se laisser affubler des vêtements de féfnme que j'avais là tout préparés. 11 y consentit, s'ha-» billa au plus vite, et moi, avec une recherche surprenante d'ajustement, j'ajoutai de nouvelles beautés aux channei de son visage; je lui passai aux oreilles deux anneaux garnis de deux grosses et belles perles (ces anneaux étaient ouverts; ils ne faisaient que serrer les oreilles, lesquelles semblaient percées) , puis je lui mis au cou de superbes colliers d'or et de riches joyaux, sans oublier de garnir de bagues ses bettes mains. L'ayant pris alors m badinant par l'oreille, je le tirai devant uo igrand Mi-
roir que j'avais. Quand il se vit: Dieu! est-ce bien le même Diego? s'écria-t-il avec transport. — Oui, c'est Diego, lui répondis-je, à qui de ma vie je n'ai demandé aucun service; pour cette seule fois, je le prie de me complaire en un honnête plaisir; que dans ce même habit, il veuille bien venir souper avec cette joyeuse compagnie dont je lui ai parlé plusieurs fois! Ce jeune homme honnête, sage et de bon sens, reprenant sa modestie accoutumée, resta quelque temps sans mot dire et le regard fixé vers la terre ; puis tout d'un coup relevant son. visage, il s* écria: Avec Benvenuto, j'irai : partons! Je lui mis sur la tête un grand voile, de ceux qu'on appelle à Rome voiles d'été. Nous trouvâmes tout le monde au rendez-vous ; tous vinrent à ma rencontre, notre Michel- Ange entre Jules Roniain et Jean-François. Ayant donc levé le voile qui couvrait le visage de ma beauté, Michel- Ange (j'ai déjà dit qu'il était le plus joyeux et le plus original que l'on puisse imaginer), prend les deux maihs de Jules et de Jean-François, et les forçant de s'incliner, il se jette les deux genoux en terre, crie miséricorde, appelle tout l'univers à témoin en disant: Voyez, voyez comme sont faits les anges du paradis; bien qu'on les appelle messeîgneurs les anges, il y a aussi mesdames les anges. O belle ange, sauve -moi! ange adorable, bénismoi! A ces mots, l'aimable créature leva la main droite en riant et lui donna une bénédiction papale en très-bons termes. Alors Michel-Ange s' étant levé prétendit qu'au pape on baisait les pieds, mais qu'aux anges on baisait les joues. Ce qu'ayant fait, le rouge monta au front du
76 BKAUX-ARTS.
jeune homme qui n'en parut que plus beau. Cependant la chambre était déjà toute pleine de sonnets que chacun de nous avait composés et remis à Michel-Ange. Le jeune homme se prit à les lire et les lut tout d'un bout à l'autre, et si bien, qu'il en devint cent fois plus charmant. Les propos, les ravissements qui s'ensuivirent, je ne veux, ni ne pourrais les raconter. Je me souviens seulement d'un mol, parce que ce fut le grand Jules Romain qui le dit, ayant promené son puissant regard sur nous tous, mais particulièrement sur les femmes : Mon cher Michel-Ange, dit-il en se tournant vers lui, votre nom de corneilles leur sied bien aujourd'hui. Car elles semblent bien corneilles ou quelque chose de moins auprès de ce paon, le plus beau qui se puisse voir.
Tout étant prêt et le souper servi, Jules demanda en grâce que ce fût lui qui réglât les places de chacun. Tout pouvoir lui étant donc accordé, il prit les dames par la main et les mit par le haut bout, la mienne au centre. Puis il plaça les hommesde l'autre côté, et moi au milieu, disant que je méritais toute espèce d'honneur. Il y avait là, pour espalier à ces femmes, un rideau de jasmins naturels d'une grande beauté, et qui leur faisait un fond si magnifique, surtout à la mienne, qu'il serait impossible de le peindre avec des mots. Ainsi nous fûmes de l'humeur la plus allègre du monde à ce riche souper, si abondant que merveille. Puis vint un peu d'excellente musique, des voix accompagnées d'instruments, et comme on chantait et qu'on jouait avec le livre devant les yeux, ma dame demanda à. chanter sa partie , ce qu'elle fit quasi mieux que les au-
BENVENUÏO CljLLIM. 7t
très. Aussi Jules et Michel-Ange en restèrent-ils étourdis. Au lieu de propos bouffons, comme d'abord, ils n'avaient plus que des paroles graves, raisonnées et pleines de stupeur. La musique étant achevée, un certain Aurelio d'AscoIi, excellent improvisateur, commença la louange des dames en langage divin, et pendant que cet Aurelio chantait, les deu\ femmes entre lesquelles la mienne était assise ne cessèrent de caqueter. L'une racontait comme quoi elle était venue à mal, Tautre demandait à ma belle le comment de ses aventures, le nom de ses amoureux et de quand elle était à Rome, et mahits propos de cette sorte. Si je n'avais qu'à décrire de telles folies, je ne finirais pas avec les accidents qui survinrent par le fait de cette Pentésilée qui en tenait fort de moi ; mais je les passe comme n'étant pas de mon sujet. Les bavardages de ces sottes créatures finirent par excéder ma dame, à qui nous avions donné le nom de Pomone; Pomone donc, voulant couper court à ces sornettes, se mit à se tortiller tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. La femme qu'avait amenée Jules lui demanda si elle se sentait incommodée.* Oh! oui, dit-elle, je ne sais quelle douleur' je ressens. Aussitôt nos deux commères s'étant prises de pitié et voulant lui porter secours, le reconnurent pour ce qu'il était; furieuses, elles se lèvent et commencent* à lui chanter pouille dans le style usité à rencontre des jolis garçons. Grand tumulte, on s'écrie, on rit de plus belle, on s'émerveille, et le fier Michel-Ange demande congé de tous pour m'infliger u.ie pénitence à sa fantaisie. On lui donne carte blanche, et
lui, m' enlevant dans ses bras, se mit à crier -A tue-tête: Voilà notre maître ! vive le maître ! ajoutant que c'était là la condamnation que j'avais méritée après un si beau trait. Ainsi finit cette joyeuse journée, et chacun s'en retourna chez soi.
KÉGOLE FRANÇAISE