SON OBJET ET SES CONDITIONS
Le mot archéologie a été détourné de son sens primitif; chez les Grecs on désignait sous le nom d'archéologue celui qui recueillait les plus anciens souvenirs d'un pays, d'une nation. Le livre de Denys d'Halicarnasse sur les origines et les commencements de Rome a reçu de son auteur le nom d'Archéologie. Chez nous, celui qui se consacre à la recherche des origines historiques prend place parmi les historiens; quel que soit d'ailleurs le mérite de ses travaux, il ne compte au nombre des archéologues que s'il a appris à connaître ce qu'on appelle les monuments de Vantiquité figurée, c'est-à-dire s'il distingue, classe, contrôle ce qui nous reste des produits des arts du dessin chez les peuples antiques, et sait tirer de tels débris des notions certaines sur les idées, les penchants, les habitudes, le degré de culture et d'industrie de ces peuples.
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Un archéologue aujourd'hui (car l'usage de celte dénomination ne remonte qu'à un petit nombre d'années) est ce qu'on aurait appelé autrefois un antiquaire^ si les antiquaires eussent été tout ce que sont aujourd'hui les vrais archéologues. Les deux mots antiquaire et archéologue sont encore employés simultanément, mais avec une nuance assez délicate dans le sens. Un antiquaire est plutôt celui qui recueille les monuments de l'antiquité que celui qui les comprend; un antiquaire, avec du goût, du tact, de l'habitude, peut se passer d'érudition; M. E. Durand, connu par la richesse et le choix des collections qu'il avait formées, pouvait être considéré comme un excellent anii- (plaire^ mais il n'avait aucun droit au titre à' arjcMolocjue, On peut regarder comme un des faits les plus singuliers que présente l'histoire des sciences historiques chez les modernes la lenteur avec laquelle les principes de la véritable archéologie se sont fondés. Les lettres antiques, plus heureuses, n'ont pas connu d'interruption dans la série de ceux qui les ont cultivées et expUquées avec intelligence. Les Grecs, dispersés en Europe au xv* siècle, et fondateurs de toutes les chaires de littérature érudite, étaient la plupart d'excellents philologues, qui suppléaient à la rigueur de méthode propagée dans le siècle où nous vivons, grâce à l'influence des sciences exactes, par un sens intime, et pour ainsi dire sympathique, des modèles qu'ils expliquaient. A ces Grecs, qu'on doit considérer comme les derniers des anciens, succèdent les Valla, les Budée, les Camerarius, les Estienne, les Casaubon, les Scaliger, les Sylburg, les Gro-
nove, les Bentley, les Markland, les Walckenaer, les Wyttembach, les Schneider; les Hermann, les Bœckh. C'est à peine si le progrès s'aperçoit dans cette suite de noms illustres dont j'efileure ici les sommités ; une qualité remplace l'autre; une partie du domaine exploité est mise en valeur quand une autre rentre dans l'ombre. Les philologues réunis de notre époque représentent beaucoup plus que la science isolée d'Estienne ou de Casaubon; mais, seul à seul, qui oserait lutter avec ces colosses d'un autre siècle?
L'archéologie nous présente un autre spectacle : d'énormes travaux sur les antiquités ont pu être accomplis, on a pu imprimer les immenses trésors de Gronovius et de Gnevius, Fabricius a pu recueillir les matériaux de toute une Bibliothèque antiquaire^ sans pour cela que la véritable science des antiquités fût encore fondée. Je m'explique : pour avoir accès à cette science, il ne suffisait pas de recueillir les objets de l'art antique, de les classer dans les musées, d'en étudier les attributs, d'en publier des explications. Le défaut de termes de comparaison, l'absence des principes de la critique, l'ignorance absolue des éléments de l'histoire de l'art, rendaient toute étude infructueuse, toute explication incertaine, tout ensemble impossible. Ajoutez à cela, que dès l'aurore de la renaissance, l'antiquité figurée, encore étrangère aux sciences historiques, était devenue la proie des artistes qui l'avaient copiée, multipliée, contre-épreuvée avec un talent et une fidélité capables de confondre une critique inexpérimentée. Les beaux esprits rassemblés autour de
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Laurent de Médicis croyaient déjà reconnaître à des signes certains le véritable travail antique ; et pourtant un Michel-Ange enfant pouvait se jouer de leur crédule confiance en enfouissant dans la terre une statue toute fraîche sortie de l'atelier. Ce qui d'abord, de la part des artistes, avait été l'objet d'une respectueuse éniulaiion, d'une lutte ingénieuse, devint bientôt matière aux spéculations des faussaires. A voir les collections formées dans le xvi" siècle, il est permis de penser que dès 15501a moitié des objets qui passaient pour antiques ne l'étaient point. Qu'on juge des progrès qu'aurait faits une telle confusion si la corruption du goût dans les arts du dessin n'eût rendu dès IGOO les falsifications plus aisées à reconnaître ? De nos jours, sans posséder des artistes comparables aux Cinc/uecentistes italiens, nous avons été envahis par des faussaires plus adroits encore que ceux du XVI* siècle; Terreur et l'illusion sont aussi faciles qu'elles l'ont jamais été ; mais les règles de critique qui guident les imitateurs nous fournissent aussi les moyens de dévoiler leurs tromperies.
La première condition pour devenir archéologue est donc de connaître les monuments : l'histoire de l'art est la base de toute archéologie. Le domaine de l'antiquité est comme un vaste casier dans les divisions duquel on doit répartir à coup sûr les objets, à mesure qu'ils se présentent. Epuisez votre imagination à réunir dans le même individu les qualités les plus brillantes et les plus solides; que chez lui la pratique des hommes et des choses complète et éclaire l'expérience des livres; qu'il ait appris
à feuilleter dès longtemps, et avec un goût aussi sûr qu'éclairé, l'ensemble de la littérature classique; qu'il sache les musées, que sa tête représente un catalogue vivant, tout cela n'est rien si l'histoire de l'art n'a été apprise que dans les livres, si la critique est de seconde main. Ainsi donc, après cette première triture qui conduit à lie plus confondre trop grossièrement les objets, si vous voulez connaître l'aptitude d'un homme à l'archéologie, n'assemblez pas les académiciens : un jury plus simple suffit; qu'en présence de quelques antiquaires, ignorants, si l'on veut, mais exercés, le candidat puisse trier une masse d'objets antiques, distinguer en bloc le grec du romain, assigner les caractères de l'étrusque et de l'égyptien, rendre une médaille à l'Asie ou la restituer à l'Italie. Si l'épreuve réussit, on pourra compter sur une véritable vocation archéologique ; sinon, le monde littéraire pourra compter un historien élégant de plus, un philologue délicat, un compilateur adroit de travaux archéologiques, mais jamais un archéologue véritable.
Je pense aussi que, chez toute personne réellement appelée à cultiver l'archéologie, l'initiation à l'antiquité par les monuments devra accompagner l'initiation littéraire, si elle ne la précède pas. Sous ce rapport, les faits les plus saillants qui se soient produits depuis que l'archéologie existe méritent d'être étudiés. Mpntfaucon, à qui l'on doit le premier et le plus beau programme de Tarchéologie, n'a point' sa place néanmoins parmi les sommités de cette science. A quoi tient une telle exclusion ? Uniquement à ce que Montfaucon, bon philologue, comme
le prouvent ses travaux sur les Pères et la paléographie, ne possédait, en fait de critique monumentale, que des lumières bornées. Caylus, homme tout à fait du monde, aussi ignorant que pouvait l'être le plus érudit des grands seigneurs de la cour de Louis XV; Caylus, plus heureux (jue le docte Montfaucon, a pris rang parmi les archéologues : c'est que Caylus vivait parmi les monuments et les aimait, c'est que les procédés de l'art chez les anciens étaient fanjiliers, non-seulement à son érudition, mais encore à sa pratique; c'est qu'avant Winckelmann il avait entrevu les lois de l'histoire de l'art. Au milieu des préjugés et des opinions précipitées, inévitables chez un homme que sa position et la tournure de son esprit avaient dû hvrer tout entier aux travers du xviir siècle, Cavlus devançait son époque dans le mouvement archéologique qui commençait à se dessiner alors. Winckelmann eût existé sans Caylus, mais certainement Caylus n'a pas été inutile aux progrès de Winckelmann. Ce dernier étaitil un grand philologue? L'étude de ses ouvrages nous démontre le contraire. Le développement de son génie tient à une éducation d'artiste; les plus importantes vérités se dévoilent à lui par le contact des monuments; l'emploi des secours littéraires ne vient que subsidiairement et toujours d'une manière sei»^îidaire, souvent embarrassée.
Zoêga compte en Allemagne pour un grand archéologue, mais à tort, ce me semble. Ce qui frappe en étudiant les précieux travaux de cet érudit, c'est sa stérilité; son Recueil de bas-reliefs antiques^ mine précieuse à exploiter pour quiconque possède un fonds de richesses indivi-
duelles, ce recueil manque d'explications neuves et fécondes; c'est, au contraire, là le caractère des Monuments inédits de Winckelmann , livre dont l'érudition littéraire est incomplète et superficielle. Le grand travail de Zoëga sur les obélisques égyptiens, avec l'apparence d'une conception encyclopédique, n'est, en définitive, qu'un vaste amas de matériaux pour un édifice à venir, dont les pierres ne sont ni assemblées ni taillées.
Notre pays présente en contraste un véritable phénomène. Un homme contemporain de Zoëga , mais dont l'existence s'est prolongée pour la gloire de notre époque, M. Quatremère de Quincy, le premier, sans contredit, des archéologues vivants, semble avoir professé toute sa vie une parfaite indifférence pour l'érudition philologique : étranger ainsi à l'usage direct des monuments littéraires, on dirait parfois qu'il n'a pas fait plus de cas des monuments figurés; ou plutôt, quant aux productions de l'art, il s'est borné, dans chaque genre, à certains types que son goût a largement et habilement choisis, ne tenant de tout le reste aucun compte. De là est résulté un travail concentré sur un petit nombre d'objets, plus limité dans les exemples qu'on ne peut se l'imaginer quand on n'en a pas fait soi-même l'expérience, mais alimenté par un fonds d'idées aussi abondantes qu'ingénieuses; et le résultat de ces travaux a été de pourvoir l'archéologie de plus de faits constatés et essentiels que n'avait pu le produire la critique prudente, l'érudition méthodique de Zoëga.
La grande exception à la remarque générale que je viens de faire, c'est Visconti, unique entre les archéolo-
giies, en ce que, db.s l'enfance, il a combiné les deux ordres d'impression, initié par un père, homme de goût et de savoir lui-môme, à la pratique des modèles littéraires de l'antiquité, puis passant de la lecture d'Homère aux galeries du Vatican, lisant les marbres grecs dans Sophocle, animant les mots d'Euripide par les figures que lui fournissait la statuaire antique, unissant à cette double vue une modération scientifique exemplaire, un bon sens exquis, et réalisant déjà, dans les limites de l'antiquité classique l'idée que nous nous faisons aujourd'hui de l'archéologue complet, c'est-à-dire de l'homme qui explique les monuments par les livres et les livres par les monuments. Et pourtant, en dépit de cette parfaite éducation jointe à une telle réunion d'inappréciables qualités, Visconti, osons le dire, a péché quelquefois par la base même de l'archéologie; les faussaires et les falsifications ont plus d'une fois abusé son jugement. Admirable en présence d'un monument certain, et sachant en développer non-seulement le sens, mais les beautés, Visconti trébuche devant une supercherie souvent grossière. Visconti se serait -il montré aussi accessible à Terreur si c'eût été l'instinct et non l'éducation qui l'eût fait archéologue? Les personnes qui possèdent aujourd'hui la véritable expérience archéologique ne pourront guère contester l'exactitude des observations qui précèdent. Est-ce à dire pour cela qu'une expérience anticipée de la philologie puisse être nuisible, chez un homme d'ailleurs bien doué, au développement des connaissances archéologiques? Si je prétendais soutenir une telle opinion, l'Allemagne de
nos jours serait là pour me donner un démenti. Nous avons vu des hommes d'un grand savoir, et d'abord connus par des travaux d'érudition littéraire ou historique, MM. K.-O. Mûllcr et Th. Welcker (dont le premier, à ma connaissance, n'a vu d'autres monuments que ceux de Vienne, de Londres et de Paris) , se faire postérieurement un nom respecté parmi les archéologues, contribuer aux progrès de l'histoire de l'art, produire des travaux nonseulement utiles et bien faits, mais encore originaux et féconds, ce qui est le point essentiel. Les Gerhard, les Panofka, encore plus exclusivement archéologues que les Welcker et les MûUer, ont été, avant de prendre rang dans cette science, des rejetons distingués des séminaires philologiques de l'Allemagne. Tout cela est vrai; et pourtant les derniers érudits que je viens de citer nous expliqueront-ils quel a été sur la marche de leurs idées l'effet de l'érudition littéraire qu'ils avaient préalablement acquise? Après avoir vu si avant dans l'antiquité uniquement par les yeux de Tesprit, ne leur a-t-il pas fallu réformer bien des impressions erronées, quand le témoignage direct des sens est venu leur apporter des notions plus certaines?
Ceci m'amène à conclure qu'il serait à désirer, pour l'affermissement définitif de la science, que les impressions archéologiques prissent, comme chez Visconti, une assez large place dans l'éducation. Par là , les archéologues factices pourraient rendre d'aussi grands services que Visconti îui-même, qui n'était peut-être pas un archéologue né. et ceux qui, par les dons de la nature, appartiendraient de droit à cette dernière catégorie, prendraient
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une avance qui leur perniettrait le libre usage de toutes leurs facultés. Aujourd'hui le personnel archéologique peut se diviser, à peu d'exceptions près, en deux camps: les philologues faisant de l'archéologie par occasion, mais rebelles aux témoignages des monuments ou les torturant au profit de leurs préjugés universitaires; les archéologues d'instinct, qui, sachant d'avance tout ce que les témoignages littéraires leur apporteraient de lumières, n'en restent pas moins, en leur présence, d'incurables écoliers.
Disons aussi que l'éducation qui a fait Visconti, ne produirait aujourd'hui que des archéologues incomplets. Depuis ce savant, mort à côté (Je nous, le domaine de l'archéologie s'est démesurément agrandi. L'informe embryon d'archéologie orientale que Winckelmann avait cousu à son histoire des arts de la Grèce a pu suffire à Visconti , qui l'amoindrit encore quand il traite de quelque monument égyptien ou asiatique. La question des origines était alors aussi obscure que celle de l'archéologie orientale. Ces deux branches de la science en occupent aujourd'hui les premières avenues, sollicitent la curiosité, imposent à ceux qui parcourent maintenant la carrière, la solution ou du moins l'examen des plus graves problèmes. L'archéologie est redevenue en quelque sorte ce qu'elle était du temps de Denys d'Halicarnasse, la science des origines.
I^a chose en est venue au point qu'on se trouve obligé de diviser la science archéologique en plusieurs branches, et de faire de chacune de ces branches raccessoire des diverses parties du programme général des sciences
historiques. Ainsi nous avons maintenant une archéologie chinoise et japonaise, une archéologie indienne, une archéologie américaine. Les rapports d'histoire primitive qui peuvent unir les antiquités chinoises et japonaises avec le monde occidental sont on ne peut pas plus obscurs. Quant aux Indiens, la philologie a constitué d'une manière inébranlable les bases d'une grammaire et d'un vocabulaire comparatifs pour un ensemble de peuples qui, décrivant un arc immense depuis les embouchures du Gange jusqu'à l'océan Atlantique, dans la direction du sud-est au nord-ouest, ont couvert de leurs tribus l'Inde occidentale, la Perse, la Bactriane, l'Arménie, l'Asie Mineure, la Thrace, la Grèce, l'Italie, la Germanie, la Scandinavie et la Gaule. Mais quant aux secours que peut fournir à cette admirable étude l'archéologie indienne proprement dite, ils sont, quoi qu'on ait prétendu, faibles et incertains. Le classement chronologique des monuments figurés de l'Inde a été jusqu'à présent impossible, et tout ce qu'on en peut dire, c'est que la plupart, architecture, statuaire et peinture, sont de fabrique fort récente. Sans doute on peut y reconnaître l'application d'idées déposées elles-mêmes en des livres d'une date reculée, tels que les Védas ; mais le service le plus important que puisse rendre l'archéologie, en donnant les moyens d'étabhr ou de confirmer la date des monuments écrits, ce service ne saurait être réclamé de l'étude des monuments figurés de l'Inde. Il est donc à craindre que cette branche de l'archéologie ne reste toujours secondaire et subordonnée.
En Amérique, Tarchéologie reprend ses droits; là manquent les monuments littéraires, et, à leur défaut, quand on veut rechercher quels peuples ont habité d'abord ces contrées, à quel degré de civilisation ils sont parvenus, quels rapports doivent unir ces peuples à ceux de l'ancien monde, l'archéologie, qui scrute les monuments du Mexique, du Pérou et du centre de la péninsule méridionale, élève la voix tout aussi haut que l'ethnographie; reste à apprécier ce qu'elle peut alléguer de certain, en marchant ainsi dans sa liberté, sans la tutelle salutairede l'histoire et des monuments littéraires.
Au reste, l'archéologie américaine n'occupera jamais qu'une place étroite dans le cercle des études humaines; la chinoise et la japonaise ont besoin, pour réclamer notre attention, d'avoir puisé avec persévérance dans les immenses travaux des antiquaires chinois. 11 sera longtemps encore facile h. tout indianiste de quelque expérience d'apprendre de l'archéologie indienne tout ce qu'on en peut savoir. Il n'en est pas de même des branches de cette science qui se rapportent plus directement à notre propre histoire, et dont le cœur, pour ainsi dire, est l'étude des antiquités classiques. Ici, toutes les ramifications ont entre elles des rapports étroits, et ce serait désormais une espérance vaine que de prétendre à une place distinguée dans les rangs archéologiques en limitant son horizon à une province isolée.
Ainsi, la première question qui se présente est celle de savoir jusqu'à quel point la société a profité des civilisations orientales qui l'ont précédée : de là la nécessité abso-
lue d'étudier ces civilisations dans les monuments figurés qu'elles nous ont transmis.
1° Antiquités égyptiennes. Pouvons-nous étudier ces antiquités dans les monuments eux-mêmes, ou sommes-nous réduits encore aux témoignages incertains des écrivains grecs? Qu'a produit jusqu'à ce jour l'instrument découvert par Champollion? Quelles inductions fournit l'étude philosophique du mode d'écriture employé par les Égyptiens? Y a-t-il lieu à un classement chronologique des monuments ? Ce classement conduit-il à établir des règles pour l'appréciation des phases de l'art chez les Egyptiens, ou bien faut-il croire à cette immobilité dans la production des arts que l'on attribue communément à ce peuple? Quelle idée, d'après l'interprétation des monuments figurés, doit-on se faire du degré de culture intellectuelle des Égyptiens, du caractère et de la tendance de leur religion, de leurs institutions politiques et civiles, des lois morales qui régissaient la vie commune, du rapport des classes entre elles, de la prépondérance de certaines castes et du bien-être des individus, du développement scientifique et de la capacité industrielle? Et de là on devra rechercher si la civilisation égyptienne a été, ou complètement originale, ou intégralement transmise, ou modifiée après transmission de façon à conquérir une originalité relative ; si le Panthéon égyptien n'est point un appendice du Panthéon asiatique; si la religion de l'Egypte n'a pas droit d'être considérée comme une réforme de la religion de l'Asie occidentale, dirigée dans une intention de progrès moral ; si aux indications fournies par l'étude reli-
gieuse ne répondent pas celles qu'on peut demandera l'étude des monuments d'architecture ; si, en démontrant ainsi que l'Egypte, peuplée d'Asiatiques, s'est modelée à une époque très-reculée sur un type asiatique, on ne préjuge pas aussi l'antériorité de la civilisation dans roccident de l'Asie.
Ainsi, avant de s'enquérir des influences que l'Egypte a pu verser sur d'autres contrées, on apprend que l'Egypte elle-même a eu des maîtres et un modèle ; on remonte ainsi à la source d'où les ruisseaux de la civilisation humaine se sont répandus dans toutes les directions. Mais ici la stérilité des documents succède à leur abondance. Le défaut de rapports directs et faciles avec les localités, la nature fragile cfes matériaux employés sur les bords de l'Euphrate et du Tigre, et d'où résultent des monceaux de décombres au lieu de ruines ; l'impossibilité où l'on a été jusqu'à ce jour de pénétrer les mystères de l'écriture cunéiforme autrement que dans les produits du système persique, le plus récent de tous, toutes ces causes réunies ont empêché l'archéologie moderne d'émettre sur les antiquités babyloniennes et assyriennes autre chose que de vagues conjectures. Pour combler autant que possible cette lacune, la plus grave de toutes, on est obligé d'avoir recours à des procédés hardis, à examiner par exemple, si, indépendamment du secours des inscriptions, on ne peut tirer quelques lumières d'attributs fréquemment répétés, de compositions dont les circonstances principales se reproduisent assez souvent pour qu'on les range en classes suffisamment définies. Ainsi, Ton a pu
interpréter avec (Juelque bonheur un certain nombre de monuments égyptiens, avant que le mystère de l'écriture hiéroglyphique ne fût dévoilé ; mais la difficulté se complique, en ce qui concerne Babylone et l'Assyrie, par la petite dimension et le travail négligé des monuments, qui la plupart sont des cylindres ou des amulettes. Les témoignages classiques, dans cette recherche périlleuse, ne sont ni nombreux ni d'un secours très-efficace : on supplée en partie à leur silence par l'étude de la Bible, mine précieuse et qui n'a pas été encore épuisée. On peut chercher aussi des éclaircissements ( et c'est ce qu'a tenté l'auteur de cet article) dans les doctrines des sectes chrétiennes qui se sont formées sur le terrain de l'antique influence babylonienne, et qui paraissent avoir donné asile à ces croyances vivaces dont l'existence cachée succède pendant si longtemps à l'éclat florissant des religions.
Mais on sent combien, dans ces agglomérations d'idées neuves et anciennes, le point de départ est difficile à établir entre ce qui a précédé et ce qui a suivi. On ne saurait donc blâmer jusqu'à nouvel ordre les archéologues plus prudents, qui, mettant un frein à leur imagination, se contentent de recueillir et de classer des matériaux dont ils lèguent l'interprétation à une génération destinée à devenir plus riche que la nôtre en documents de cette nature.
L'archéologie est la première qui, par la simple comparaison des cylindres babyloniens et des sculptures monumentales de Tchihil-Minar, ait deviné la connexion qui a existé entre la civilisation des bords de TEuphrate et celle qui florit dans les montagnes de la Perside. Mais
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cette route n'est qu'indiquée, et les conclusions anticipées qu'on avait tirées du parallèle étaient d'abord le contrepied de la vérité, puisqu'on y préjugeait l'influence delà Pcrsidc sur la Babylonic. Aujourd'hui la Perse n'est plus le seul terrain sur lequel on puisse poursuivre la trace de la domination intellectuelle deBabylone; l'Armépie, l'Asie Mineure surtout, grâce aux découvertes de nouvçaux voyageurs, nous offrent des monuments qu'on peut rattacher h la même origine. Les sculptures de la Phénicie sont plus rares, plus imparfaites ou d'une époque beaucoup plus récente. Mais les inscriptions dont plusieurs philologues ont scruté, non sans succès, les mystères, suppléent au défaut des représentations figurées. Enfin, les témoignages classiques et bibliques s'accordent à nous démontrer l'identité presque absolue des idées religieuses professées sur les bords de l'Euphrate et sur les côtes de la Phénicie; de là la même influence, le même système religieux s'étendant sur toute la côte septentrionale de l'Afrique, en Espagne, très-probablement dans le midi de la Gaule. La Grèce et l'Italie, ces deux domaines de l'érudition classique, se trouvent donc comme enveloppées par un réseau d'établissements phéniciens, et la certitude absolue que nous avons de la transmission de récriture phénicienne aux peuples de laGrècej et de l'Italie nous conduit à préjuger la solution d'une foule de problèmes, solution dans laquelle se montre la domination intellectuelle d'un peuple plus avancé en civilisation sur des nations encore barbares.
Cependant, les régions dont nous devons- reconnaître
la soumission aux exemples venus de la Pliénicie ont traversé plusieurs périodes historiques avant d'avoir pu laisser, par l'architecture et la statuaire, des témoignages durables de leur histoire. S'il s'agit de scruter les temps héroïques, l'archéologie n'a d'autre guide que le reflet répandu jsur des époques plus récentes par le souvenir de ces premiers âges; à peine si quelques vestiges épars dans la Béotie, l'Argolide; la Laconie, les tombeaux de Mycènes et d'Orchomène, les murs de Tirynthe viennent servir de preuve et de commentaire à ce que l'épopée renferme de réellement historique. Les murs pélasgiques se reconnaissent encore en Italie à leur informe grandeur ; mais on doit se garder d'enfler au gré de l'imagination le catalogue de ces débris des âges primitifs ; d'autant plus qu'on a reconnu le procédé de construction, regardé par quelques-uns comme exclusivement pélasgique, dans des murailles grecques d'une date postérieure à la guerre du Péloponnèse.
Cependant l'horizon s'éclaircit peu à peu ; entre le retour des Héraclides et l'époque de Pisistrate, les monuments épigraphiques commencent à apparaître. Déjà toutes les tribus occupent sur le sol des deux péninsules leur place historique; les migrations postérieures sont toutes connues, on en sait la date, l'importance et l'effet. La Grèce et l'Italie dissipent ce brouillard demi-oriental qui les enveloppait; mais quelle part, dans cette existence nouvelle, assignerons-nous aux causes précédentes? quel domaine d'idées à eux propres auront gardé les habitants de la Grèce, frères par l'origine des Indiens et des Per-
ses? Que donner à cette persistance des traditions dans les tribus héroïques des Hellènes? que reconnaître comme PelTet des rapports établis avec les Phéniciens? Et dans ces peuples qui couvrent la Grèce et l'Italie, que d'origines encore obscures ! Les Étrusques sont-ils Lydiens, ou sont-ils descendus des Alpes, selon l'hypothèse favorite de Niebuhr? Jusqu'à quel point Télément méridional de l'Asie a-t-il pénétré, non-seulement dans les institutions, mais dans la formation même du peuple Pélasgique, cette couche humaine qu'on découvre constamment et en tous lieux sous les origines helléniques?
Ces questions principales et un grand nombre de celles qui s'y rattachent sont encore pendantes entre les savants. La critique philologique, l'intuition historique n'ont encore répandu sur elles qu'une faible lumière : si jamais ces problèmes sont résolus, on en sera redevable, pour une grande part, aux efforts de Tarchéologie. Après Pisistrate en effet commence l'âge où les monuments figurés, médailles, vases peints, terres cuites, bronze modelé, marbre sculpté , se multiplient sur le sol classique; s'il ne s'agit que de l'origine de ces arts qui prennent dès lors un si riche développement, on n'hésitera plus maintenant à reconnaître les traces de l'influence orientale. Les partisans d'une production spontanée ont dû battre en retraite. Mais dès que la Grèce revêt une phyionomie originale, un nouveau principe, inconnu presque à rOrient, se développe et imprime aux productions de l'art une physionomie particulière. Jusqu'à quel point celte loi, à laquelle on a attribué le nom d'anthropomorphisme^ a-t-elle
altéré le fonds oriental? ;N'avons-nous ici qu'une apparence, ou la pensée grecque traverse t-elle un âge entièrement possédé par les illusions de l'art avant de retomber dans le symbolisme de l'Egypte et de la Chaldée? Devons-nous reconnaître chez les Grecs l'existence d'un code qui, gouvernant la religion aussi bien que les artâ, assignait à chaque divinité son domaine distinct de culte, de surnoms, de fonctions et d'attributs? ou bien le syncrétismcy qu'on a voulu concentrer dans l'époque postérieure à Alexandre, est-il un élément essentiel du génie de la religion chez les Grecs? Ce sont là des propositions que la science débat encore, et sur lesquelles elle n'a pu offrir jusqu'à ce jour un corps de doctrines à l'abri de toute objection.
Quant à tout le reste, la route est battue, les principes posés, la tâche presque accomplie. Tout ce que l'archéologie pouvait fournir de lumières à la géographie, aux annales des royaumes, à l'histoire de l'art, de l'économie politique et des sciences, a été exploité avec conscience et talent. C'est dans ces matières surtout que l'archéologie peut être fière des services qu'elle a rendus, en donnant une base de certitude absolue aux récits de l'histoire, et en permettant ainsi de préjuger la même réalité pour les lieux et les temps qui manquent de ce secours. Citer dans les dilîérentes branches, après les noms que nous avons rappelés au commencement de ce travail» ceux des Vaillant, des Eckhel, des Frœlich, des Corsini, des Pacciaudi, des Dodwell, des Noris, des Marini, des Ignarra, des Mazzocchi, des Gori, des Passeri, des Fea, des Ses
tini, des Zannoni, des Barthélémy, des Mariette, des Millin, des Hirt, des Bœttiger, des Raoul-Rochette, des Lctronne, des Mionnet, des Sanchez, des Bayer, des Fierez, des Émeric David,- des Gesenius, c'est offrir au lecteur une des réunions intellectuelles les plus dignes d'honorer Tesprit humain ; heureux qui méritera à l'avenir d'être adjoint à une liste dont les rangs sont déjà si pressés et si bien occupés !
J'ai dit en commençant que le sentiment de l'art me paraissait être caractéristique de la vocation archéologique, et que, par le passé, certains hommes doués au plus haut degré de ce sentiment avaient pu être de grands archéologues en dépit de leur inexpérience philologique. Ce n'est pas à dire pour cela que le néophyte de cette science soit dispensé de profondes études littéraires; ce que l'archéologie pouvait produire, réduite à ses propres lumières, est accompli; le reste, et le plus important sans aucun doute, dépend d'une alliance intime de l'archéologie et de la philologie. Nul ne saurait donc désormais se flatter d'ajouter aux conquêtes de la science s'il ne se met en état de bien comprendre les écrivains des littératures grecque et latine : l'archéologue doit avoir en sa possession la faculté de corriger un passage corrompu; il faut même qu'il sache assez de philologie pour juger sainement de ce que les opinions des philologues peuvent avoir d'exclusif et de trop absolu. Toute archéologie dont l'application se rattache, de près ou de loin, à la formation ou à l'influence des sociétés hellénique ou romaine, doit, selon nous, procéder de l'intelligence des auteurs
classiques. La plupart des interprètes n'ont pas appliqué les lumières archéologiques à l'explication de ces auteurs, et il reste dans les textes une foule d'éclaircissements qui attendent encore Tesprit qui saura les découvrir. N'oublions pas d'ailleurs que les écrivains classiques ont été nos prédécesseurs, et souvent encore nos maîtres, dans cet emploi de l'analyse et de la critique qui a fondé les sciences historiques chez les modernes : que de choses ces écrivains n'ont-ils pas sainement observées, dont nous ne trouvons plus la trace, et qui, déposées dans leurs écrits, servent d'un riche supplément à nos observations directes !
L'archéologue de nos jours ne devra pas se borner à rétude approfondie du grec et du latin ; je ne parle pas deslangues de l'érudition, l'allemand, l'anglais, l'italien et l'espagnol, dont l'usage lui sera indispensable. Je ne crois pas même qu'il puisse désormais se former un sujet de quelque valeur, sans qu'il ait puisé à la source de la philologie orientale. La famille des langues sémitiques représente la plus large part des origines de notre civilisation : le dialecte araméen était parlé du Tigre jusqu'à la Méditerranée ; l'idiome dont les Phéniciens faisaient usage ne différait pas sensiblement de l'hébreu ; ce qui manque pouf compléter la connaissance de l'hébreu, du chaldéen et du syriaque, se retrouve dans l'arabe et dans l'éthiopien ; une connaissance avancée de l'hébreu et du chaldéen, une teinture suffisante des autres dialectes sémitiques, me semblent désormais nécessaires aux progrès de l'archéologie. J'ai tâché, dans une occasion récente,
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de démontrer la connexité de ces idiomes et de celui qu'on parlait dans l'antique Egypte : Tcette connexité n'existerait pas, qu'il serait toujours du devoir de l'archéologue de se tenir exactement au courant des études égyptiennes, et de se mettre en état, par la connaissance de la langue copte, de profiter de leurs progrès. Je serais moins frappé de la nécessité d'étudier les langues, telles que le zendet le sanscrit, dont lé domaine a été plus reculé dans l'Orient, si riiabitude n'avait point prévalu, dans les écoles philologiques de la moderne Allemagne, de recourir à ces langues coiïime à la source exclusive de toute étymologie. Si donc l'archéologue, guidé par les rapports que lui fournissent les monuments de l'antiquité figurée, trouve à renouer encore les idées que lui ont fournies ces monuments par un rapprochement entre les vocabulaires sémitique, grec et latin, il faut qu'il puisse se tenir en garde contre les arguments qui pourraient lui venir du camp des indogermanistes exclusifs, etjse mettre en état d'en peser équitablement la valeur.
Les connaissances philologiques dont je viens d'esquisser le programme sont comme la préparation, et doivent devenir le guide constant des études archéologiques. Vépigraphie est une science intermédiaire entre celle des langues et cell^ des antiquités. Tout philologue profond et sagace acquerra facilement l'expérience nécessaire pour bien interpréter les inscriptions : les travaux des Jacobs, des Welcker, des K.-O. Mûller, des Boissonade, et surtout des Bœckh et des Letronne, en sont la preuve. Toutefois, le philologue qui se consacre à l*épigrapbie a
besoin des lumières archéologiques pour apprécier l'âge, l'intention et la destination des monuments de l'antiquité figurée, dont les inscriptions ne sont très-souvent que l'accessoire. La paléographie s'occupe non pas du sens des inscriptions, mais de la forme et de la valeur des caractères au moyen desquels les inscriptions sont tracées. L'art de former les caractères est, dans son genre, une espèce de peinture ; un philologue tirera un mauvais part* des éléments de critique que la paléographie peut fournir, s'il n'est pourvu, jusqu'à un certain point, du sens archéologique.
La numismatique procède à la fois de l'archéologie, quant aux figures dont les monnaies antiques sont ornées, de la philologie, quant aux inscriptions qui accompagnent ces figures, de la paléographie, quant à la forme des caractères qui composent les inscriptions, et de l'économie politique, quant à l'appréciation de la valeur des monnaies et de leur usage. Ainsi obligée à une foule de connaissances accessoires, elle réclame de celui qui se consacre à son étude une vocation toute particulière. Ses produits sont si multipliés, qu'un don particulier de la mémoire des objets peut seul suffire à embrasser l'étendue de son domaine; les différences qui servent de guide à la critique sont si délicates que le sentiment le plus exquis de l'art est à peine capable de les apprécier toutes ; le nombre des falsifications, l'adresse des faussaires, exigent du numismatiste'une pratique sans relâche des originaux.
Les autres classes de monuments, tels que les marbres,
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rondes bosses et basH-eliefs, les bronzes, les terres cuites, les vases peints, ne présentent point de distinctions aussi tranchées. C'est ici surtout que trouve sa place la division en diverses archéologies, selon la différence des contrées dont on étudie les produits. On n'oubliera pas toutefois que les archéologies grecque, romaine, étrusque et italiote ne sauraient être scindées sans péril pour la science.
L'histoire de l'architecture forme une branche particulière de l'archéologie, cultivée avec succès dans ce siècle. Des artistes habiles ont reconnu l'avantage qu'il y avait à joindre l'expérience de l'antiquaire aux connaissances indispensables à leur profession ; en tête de ces artistes, il faut placer les Cockerell, les Stieglitz, les Donaldson, les Semper, les Hittorff ; n'oublions pas non plus les beaux travaux des pensionnaires de l'Académie de France à Rome, entre lesquels on doit citer ceux des Huyot, des Duban, des deux frères Labrouste.
Le degré de culture des sciences mathématiques et physiques chez les anciens intéresse au plus haut degré l'histoire de l'esprit humain. Les monuments de l'antiquité figurée renferment une foule de renseignements utiles à la solution de ce problème. Si jusqu'à ce jour il n'a pas été résolu, c'est moins au silence des monuments qu'il faut s'en prendre qu'aux savants modernes euxmêmes, qui se sont difficilement asservis à rester dans le point de vue de l'antiquité. L'archéologue à qui manqueront presq^ue toujours l'expérience et les facilités nécessaires pour approfondir ces questions doit se trouver à chaque instant, faute d'un guide sûr, arrêté dans ses
recherches. En attendant qu'en suivant la route ouverte par les Ideler et les Biot tous les obstacles que présente rhistoire des sciences chez les anciens aient été aplanis, l'archéologue devra se mettre en état d'étudier ce qu'on rencontre de notions mathématiques et physiques dans les écrivains tels qu'Empédocle et ïimée, dont les opinions ont pu influer sur les doctrines religieuses, ou dans ceux qui, à l'exemple de Platon et de Plutarque, de Prqclus et des autres néoplatoniciens, paraissent avoir fait des emprunts aux religions scientifiques de l'Orient. Le rôle de l'astronomie paraît surtout évident dans l'origine et le développement des doctrines orientales. Une connaissance assez développée de l'astronomie apparente sera nécessaire à l'archéologue qui ne craindra pas d'aborder ces importantes, mais périlleuses questions. Je ne parle pas ici d'une foule d'autres connaissances pratiques qui réagissent sur l'intelligence de l'antiquité. On sait toutes les lumières que prodigue l'esprit d'observation dans les voyages; on connaît l'analogie permanente des idées, des mœurs, des usages dans l'antique comme dans le moderne Orient, les pratiques agricoles dictées par le climat et conformes encore au code d'Hésiode et de Virgile, les procédés industriels qui, étudiés sous la main, des artisans de la Perse, de l'Egypte ou de l'Asie Mineure, expliquent les particularités de la fabrication chez les anciens. La science qui consiste à déterminer les causes de la production et de la richesse, appliquée à l'antiquité par des esprits supérieurs, a produit aussi dies résultats remarquables. Grâce aux Bœckh, aux Letronne, aux Saigey,
aux Diireau de La Malle, nous pouvons raisonner presque aussi juste sur le marché d'Athènes à l'époque de Périclès, sur celui de Rome à l'époque d'Auguste, que sur la bourse de Londres et les mouvements du port ati Havre et à Marseille.
On sera peut-être effrayé de l'étendue des connaissances que j'exige de l'archéologue comme gage de son succès. Sans doute, personne ne réunira l'ensemble de ces connaissances ; nul surtout ne les possédera toutes au même degré. Dans un cadre aussi vaste, il sera toujours utile que chacun choisisse une spécialité à laquelle il se livrera de préférence, selon la nature de ses facultés. Je ne m'en crois pas moins autorisé à affirmer que la garantie du progrès réside dans l'étendue des connaissances. La culture de l'esprit que je demande doit être d'ailleurs le résultat tout naturel des progrès simultanés de la méthode dans toutes les applications de l'intelligence humaine; les facultés individuelles ne croîtront pas sans doute, mais l'existence d'une foule de guides et de manuels^ conçus dans un esprit philosophique, permettra à l'esprit de se répandre sans eiforts dans les voies les plus opposées, La tendance encyclopédique des travaux allemands est un progrès de ce peuple sur la France; lorsque j'ai cherché à m' expliquer les causes de cette supériorité, je n'en ai pas découvert de plus évidente que l'existence en Allemagne d'un grand nombre d'ouvrages élémentaires, composés par les sommités intellectuelles de la nation : chez nous, on laisse trop souvent cette tâche aux esprits du quatrième ordre.
Ne nous lassons donc pas d'apprendre, et ne craignons pas, en voulant trop apprendre, de perdre l'occasion d'appliquer nos connaissances. En toutes choses, en désirs de connaissances comme en désirs de jouissances, l'infini est toujours devant nos yeux. N'est-ce pas une des conditions essentielles du bonheur de l'homme que de voir jusqu'au dernier jour un but qui paraît proche, et pourtant recule sans cesse?